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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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RAPPORT

ENVOYE PAR

TALLEYRAND

AU DIRECTOIRE

LE

23 FRUCTIDOR AN VI

9 SEPTEMBRE 1798





CITOYENS DIRECTEURS,


Ce qui avait été prévu dans les instructions du citoyen Sieyès paraît aujourd'hui confirmé par toutes les notions qui nous sont parvenues et par les dépêches que nous a rapportées le courrier qui avait été expédié à Berlin le 26 du mois dernier.

La Cour de Prusse, obsédée des instances de celles de Pétersbourg et de Vienne, n'a pu se soustraire au concours d'action qu'on réclamait d'elle qu'en promettant de repousser toutes les propositions d'alliance qui lui seraient faites par la République française. Et quand on pense que cette neutralité absolue, système chéri du ministre Haugwitz, est aussi d'accord avec les dispositions thésaurisantes du jeune Roi, on est peu surpris que les efforts du citoyen Sieyès n'aient point encore obtenu de succès, malgré la voie plus directe qu'il avait choisie pour faire parvenir au monarque ses propositions, et malgré l'espèce de chaleur avec laquelle le favori Zastrow avait paru les saisir.

L'opinion du ministre a prévalu. On voit qu'il met sa gloire et sa politique à combattre successivement les ouvertures de la Russie et celles de la France. Naguère, il était en butte à toute la colère du prince Repnin et de son parti, parce qu'il rendait nulles toutes leurs excitations. Aujourd'hui, c'est pour eux et par eux qu'il repousse les nôtres. Les écrits ont démenti les discours. Au lieu de la réponse qu'on avait droit d'attendre et qui devait faire suite à la conversation qui avait eu lieu entre le citoyen Sieyès et M. de Zastrow, une note froide, insignifiante, a été remise par le ministre du cabinet à l'envoyé de la République, et dans laquelle on affecte de parler de difficultés existantes entre la France et l'Autriche, dont il n'avait point été question, et d'offrir des bons offices qui n'avaient point été demandés.

Le citoyen Sieyès a eu soin de relever ces inconvenances et de faire sentir qu'il attendait autre chose d'après les conférences dans lesquelles on avait paru si bien d'accord sur la nécessité de s'occuper en commun des moyens d'assurer la paix continentale.

En même temps, ayant acquis la preuve qu'on ne tenait rien avec le ministre quand on n'avait que sa parole, il s'est déterminé à commencer, par écrit, une nouvelle attaque.

Il avait été souvent question, de la part du ministre prussien, d'une sorte d'engagement mutuel, d'après lequel l'Autriche et la Prusse se seraient réciproquement promis de ne rechercher aucun agrandissement en Empire, de renoncer même à toute nouvelle indemnité. Le citoyen Sieyès a senti qu'on pouvait tirer un parti fort utile de cette commune résolution, si elle était sincère et qu'elle acquît de la publicité. En conséquence, par un office, en date du 10 fructidor, il a demandé la notification de ce fait, comme un moyen évident de faciliter la conclusion de la paix. Cet office est encore sans réponse.

Si je crois ce qui m'a été dit par M. de Sandoz, sa Cour ne répugnera point à faire connaître officiellement l'engagement qu'elle a pu prendre avec la Cour de Vienne et leur renonciation mutuelle à toute indemnité ultérieure en Empire. Il assure que son gouvernement veut la paix. Son gouvernement ne cesse de tenir le même langage. Cependant, il résulte des renseignements que le citoyen Sieyès a obtenus de deux sources intéressantes, que si le cabinet de Berlin veut la paix, c'est pour lui, pour les États d'Allemagne qui l'environnent, et dont il s'est déclaré le protecteur ; mais qu'il verrait sans chagrin, même avec plaisir, que la guerre recommençât en Italie entre l'Autriche et nous.

On recueille aussi des conversations intimes de M. d'Haugwitz, que la raison principale qui tient son gouvernement éloigné du nôtre, c'est la méfiance, toujours la méfiance.

En même temps qu'on nous suppose des projets de révolution, qu'on aperçoit jusque dans nos opérations sur les poids et mesures, on témoigne des doutes sur le sort de la nôtre, et sans désirer formellement une contre-révolution en France, on ne peut perdre l'idée que, d'un moment à l'autre, elle peut, elle doit arriver, et on trouve que le plus sûr est de ne pas s'exposer à attirer sur soi, dans le cas d'une contre-révolution, la vengeance des autres gouvernements et celte de la France elle-même.

Ainsi, aux considérations misérables qu'on oppose à toutes nos ouvertures, il faut joindre encore ces idées, ces terreurs secrètes, et le citoyen Sieyès a raison de penser que dans ce moment la proposition formelle de l'alliance, si elle était faite, ou serait déclinée, ou ne recevrait encore que des réponses dilatoires et un bavardage douteux.

Frappé de la position singulière dans laquelle nous nous trouvons, voyant qu'à travers les projets haineux de l'Autriche et l'oisive amitié de la Prusse, nous cheminons cependant à Rastadt, mais sans apercevoir encore le moyen sûr d'arriver au but, j'ai cherché ce que nous pouvions faire sans changer la base sur laquelle nous avons travaillé, et sans employer encore le dernier et plus dangereux moyen de négociation, qui est de traiter directement avec l'Autriche.

Je vais soumettre au Directoire le résultat de mes réflexions fortifiées de ce que je tire de mes entretiens avec les ministres de Prusse et d'Espagne.

Notre position à Rastadt n'est point mauvaise. Le dernier conclusum transmis sans retard et sans difficulté par le ministre impérial, accorde la démolition d'Ehrenbreitstein, et n'insiste plus qu'avec tiédeur sur la restitution par la France des points fortifiés à la droite du Rhin, encore, avec le consentement qu'ils ne retournent à l'Empire que démolis et sans pouvoir jamais être rétablis.

Sur le transport des dettes, la conservation des propriétés particulières et la non-application des lois sur l'émigration aux habitants de la rive gauche, la députation réclame encore des réponses favorables. Nos plénipotentiaires sont autorisés à les donner, au moins sur les deux derniers points. Ils emporteront le premier.

Ainsi on peut regarder déjà cette partie du traité comme conclue, et si la Prusse met un si grand intérêt à ce que nous ne conservions point Cassel, on peut encore la satisfaire ; mais ceci suppose que, faisant tout pour elle, elle ferait quelque chose pour nous.

Ce n'est point une alliance que nous lui demandons, c'est un acte simple d'accord avec la modération qu'elle met en avant, d'accord avec les engagements auxquels l'Empereur lui-même a consenti (nous dit-on).

Aux bases de traité qui ont été discutées jusqu'ici à Rastadt et qui, dans quelques jours, peuvent être définitivement posées, qu'on ajoute un seul principe, savoir : que la Prusse et l'Autriche renoncent à toute indemnité ultérieure, et que parmi les autres princes ci-devant possessionnés à la rive gauche du Rhin, les princes héréditaires seuls ont droit à être indemnisés, il en résulte un véritable traité dont l'existence peut être supposée et qui sera signé du jour où la France et la Prusse auront annoncé qu'elles le garantissent.

Mais ce serait un ouvrage bien imparfait que celui qui n'embrasserait que la paix d'Allemagne. En ôtant à l'Autriche tout espoir d'agrandissement en Empire, gardons de lui laisser celui de s'étendre en Italie. C'est là que cette puissance dirige tous ses efforts, et tandis qu'elle accumule ses moyens d'attaque, les Républiques que nous avons créées, livrées déjà à des dissensions intérieures, ne présentent malheureusement que trop de chances favorables à leur ennemi. Naples est armé sur tous les points. Sa position, appuyée de celle de Venise, est à la fois bonne pour la défense, heureuse pour l'attaque. Les Anglais sont en force dans la Méditerranée ; Turin, Parme et Florence existent encore, le Tyrol est garni de troupes, et la superstition fournit à Milan et à Rome de nombreux et secrets auxiliaires aux ennemis de la liberté.

On se le dissimulerait en vain, l'aspect de l'Italie devient chaque jour plus effrayant. Si la guerre recommence, ses chances sont terribles, et peut-être, après avoir manqué l'occasion que nous avaient donnée nos victoires pour révolutionner toute l’Italie, serait-il dangereux de brusquer en ce moment des mutations que le temps doit amener tôt ou tard, et qu’un échec peut reculer à l’infini.

Non, ce n’est point à la République à provoquer en ce moment des changements en Italie. Ce qui y est suffit pour assurer le triomphe de la liberté, et c'est à garantir momentanément cet état de choses contre les entreprises réunies de Vienne et de Naples, qu’il faut mettre tous ses soins.

Cette garantie se lie naturellement à celle qui doit avoir lieu pour la paix d’Allemagne. Les garants naturels sont, avec la France, l'Espagne et la République helvétique. Ce ne sont pas les gouvernements qu'il s'agit de garantir, ce sont les limites et le territoire des États.

Cette garantie existe déjà pour Parme et pour Turin ; qu'importe qu'elle soit renouvelée ! Son effet est présent et redoutable contre l'Autriche ; il sera nul contre les efforts des peuples et le progrès de la liberté.

Telle est donc ma pensée : réunir dans un seul acte, souscrit par la Prusse, l'Espagne, la République helvétique et nous, deux garanties, la première pour l’Allemagne, la seconde pour l'Italie : la première portant sur les bases déjà arrêtées du traité définitif, sur celles qui devront l'être dans quelques jours, sur celle enfin qui le sera aussitôt que la Prusse aura fait connaître l'engagement pris entre elle et l'Autriche ; la seconde portant sur l'état actuel de l'Italie, sur l'impossibilité pour l'Empereur de franchir les limites qui sont fixées par le traité de Campo-Formio, sur la conservation de Naples, de Florence, de Rome et de Turin, sur la séparation des trois Républiques romaine, cisalpine et ligurienne, enfin sur leur reconnaissance, car il est à observer qu'un des plus graves inconvénients de l'incertitude qui règne sur le sort de l'Italie, c'est que les États monarchiques en profitent pour ne point reconnaître ou ne reconnaître que très imparfaitement les trois Républiques.

J'ai dit au Directoire que ces considérations s'étaient fortifiées dans mon esprit par mes conférences avec M. de Sandoz et M. Azzara.

En effet, M. de Sandoz se montre persuadé que sa Cour, qui naguère nous faisait présenter une sorte d'intercession officielle en faveur du Roi de Sardaigne, ne se refusera ni aux moyens qui hâteraient la paix d'Empire, sans que l'Empereur pût en profiter, ni aux moyens qui tendent à l'empêcher de conquérir en Italie plus que l'équivalent de ce qu'il aurait pu obtenir en Allemagne.

M. Azzara répond des dispositions de son cabinet ; sa Cour sera fière de jouer un rôle dans les affaires d'Empire, et surtout elle mettra un grand prix à ressaisir en Italie un peu de l'influence qu'elle y a perdue par la protection qui naîtra de sa garantie.

Considérée sous tous ses rapports, celle de la République helvétique est d'un poids réel, et si la guerre devait recommencer par suite des efforts mêmes qui auraient eu lieu pour amener la paix, il saute aux yeux que les Helvétiens pourraient, en s'étendant dans le Tyrol, devenir pour la Cisalpine un voisinage sûr et un appui constant.

Je demande au Directoire qu'il m'autorise à écrire dans le sens de ce rapport an citoyen Sieyès. J'ajoute que la double garantie que je propose, si elle peut avoir lieu, rentre à merveille dans les propositions que fait le citoyen Sieyès dans sa lettre particulière, qu'il regarde comme souverainement utiles et comme exécutables, si le cabinet de Berlin était mû par des vues grandes et raisonnables.

Le Directoire peut se rappeler combien de fois j'ai insisté moi-même pour qu'en reléguant l'Autriche au midi de l'Allemagne, la Prusse au nord, on plaçât entre elles et nous une ou deux fédérations assez puissantes pour ne point former une interposition inutile et un mauvais garant de la paix.

Je regarde que le premier pas à faire pour arriver à cet important résultat, c'est de faire la paix en forçant l'Empereur de restreindre ses prétentions à la jouissance de ce qu'il a ; que pour amener ce prince à une semblable résolution, il faut le concours de la Prusse, et que pour obtenir le concours de la Prusse, il faut recourir à des moyens qui ne la tirent pas trop violemment de cet état de repos dans lequel elle se complaît.

Je n'en ai point aperçu d'autre que celui que j'ai proposé.



CH. MAU. TALLEYRAND



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TIRE DU LIVRE DE G. PALLAIN LE MINISTERE DE TALLEYRAND SOUS LE DIRECTOIRE










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© EX-LIBRIS réalisé pour ma collection par Nicolas COZON - Gravure au Burin sur Cuivre
Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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