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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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RAPPORT

A L'EMPEREUR

DU 28 JANVIER 1807

SUR LES DISPOSITIONS HOSTILES

DE LA RUSSIE

DANS LES ETATS DU GRAND SEIGNEUR




SIRE,

La Russie cesse de dissimuler. Elle a jeté le masque dont elle avait jusqu’à présent essayé de se couvrir. Ses troupes sont entrées en Moldavie le 23 novembre et en Valachie dans les premiers jours de décembre. Elles ont assiégé les forteresses de Choctim et de Bender du 23 au 28 novembre. Les garnisons peu nombreuses, attaquées à l’improviste, et lorsqu’elles se confiaient en la foi des traités, ont dû céder à la supériorité du nombre, et les deux forteresses ont été occupées par les Russes.

Tout ce qui est sacré parmi les hommes a été foulé aux pieds. Le sang humain coulait, pendant que l’envoyé de Russie, dont la présence seule devait être la preuve et le garant de la continuation de l’état de paix, était encore à Constantinople, et ne cessait d’y donner des assurances de l’amitié de son souverain pour sa Hautesse.. La Porte n’a su qu’elle était attaquée, elle n’a appris que ses provinces étaient envahies, que par le manifeste du général Michelson, que j’ai l’honneur de mettre sous les yeux de V. M., et, ce qui est aussi révoltant que bizarre, au moment où la Porte recevait ce manifeste, l’envoyé de Russie, protestant qu’il n’avait reçu aucune instruction de sa cour, et qu’il ne croyait pas à la guerre, paraissait désavouer les proclamations des généraux, et révoquer en doute l’entrée des troupes russes sur le territoire ottoman.

A quel sort l’Europe serait-elle réservée, si ses destins pouvaient dépendre des caprices d’un cabinet qui change sans cesse, que différentes factions divisent, et qui, ne suivant que ses passions, semble ou ignorer ou méconnaître les sentiments, les procédés, les devoirs qui entretiennent la civilisation parmi les hommes !

La Porte ottomane avait depuis longtemps la certitude qu’elle était trahie par le prince Ipsilanty, hospodar de Valachie. Le prince Moruzzi, hospodar de Moldavie, ne lui inspirait plus une entière confiance. Usant de son droit incontestable de souveraineté, elle les déposa l’un et l’autre, et les remplaça par les princes Suzzo et Callimachi. Cette mesure déplut à la Russie. Son envoyé déclara le 29 septembre qu’il quitterait Constantinople, si les hospodars destitués n’étaient pas rétablis. A cette époque, une inconcevable guerre paraissait sur le point d’éclater entre la France et la Prusse. Etonnée de voir en mésintelligence les deux puissances les plus intéressées à sa conservation, la Porte sentit quel avantage leur désunion donnerait à son ennemi naturel. Un amiral anglais parut le 12 octobre avec une escadre et signifia que l’Angleterre ferait cause commune avec les Russes, si les anciens hospodars n’étaient pas rétablis. La Porte céda à la nécessité, et conjura l’orage dont elle était menacée, en remettant en place le 15 octobre les hospodars qu’elle venait de déclarer traîtres, et en déposant les hommes de son choix. La Russie devait être satisfaite : l’Angleterre le fut au-delà de ses espérances. La Porte avait cru et dû croire que, pour prix de sa condescendance, elle conserverait la paix qu’elle avait si chèrement, si douloureusement achetée. Mais la nouvelle de la guerre déclarée par la Prusse et des premières hostilités commises, ne tarda point à arriver à Saint-Pétersbourg vers le 25 ou 26 octobre. La cour de Russie s’applaudit intérieurement d’une guerre qui mettait aux prises deux alliés contre lesquels elle nourrissait en secret un égal ressentiment, deux puissances qui devaient être constamment d’accord pour s’opposer à ses projets contre l’Empire ottoman. Dès lors elle ne garda plus aucune mesure. Elle expédia au général Michelson l’ordre d’entrer en Moldavie, et dévora en espérance une proie qu’elle convoitait depuis tant d’années, et que l’union de la France et de la Prusse l’avait jusque là forcée de respecter. Heureusement pour la Turquie, la guerre de la Prusse n’a duré qu’un moment, et l’armée française arrivant sur la Vistule, lorsque les troupes russes se concentraient sur le Dniester, les a forcés de rétrograder et d’accourir pour défendre leurs frontières menacées. La Porte ottomane a senti son espoir renaître. Elle a sondé dans toute sa profondeur l’abîme que sa condescendance avait creusé sous ses pas. Elle a reconnu qu’un miracle l’avait sauvée, et toute la Turquie a couru aux armes, pour être désormais l’inséparable allié de la France, sans le secours de laquelle elle était en danger de périr.

Le 29 décembre, l’ambassadeur russe a quitté Constantinople avec toutes les personnes attachées à sa légation, avec tous les négociants russes et même avec les négociants grecs qui étaient à Constantinople sous la protection de la Russie. Tous ont été respectés, tous ont pu se retirer librement, tandis que les Russes emmenaient prisonnier en Russie le consul de V. M. à Yassy, quoiqu’ils lui eussent donné des passeports pour se retirer par l’Autriche.

Le 30, la déclaration de guerre de la Porte a été proclamée à Constantinople. Les marques du commandement suprême, l’épée et la pelisse ont été envoyées au grand vizir. Le cri de guerre a retenti de toutes les mosquées. Tous les Ottomans se sont montrés unanimement convaincus que la voie des armes est la seule qui leur reste pour préserver leur Empire de l’ambition de ses ennemis.

Peu de nations ont mis dans la poursuite de leurs dessins autant d’artifice et de constance que la Russie. La ruse et la violence qu’elle a tour à tour employées pendant soixante ans contre la Pologne, sont encore les armes dont elle se sert contre l’Empire ottoman. Abusant de l’influence que depuis les dernières guerres elle avait acquise sur la Moldavie et la Valachie, elle a, du sein de ces provinces, soufflé partout l’esprit de sédition et de révolte. Elle a encouragé les Serviens rebelles à la Porte. Elle leur a fait passer des armes, elle leur a envoyé des officiers pour les diriger. Profitant du naturel sauvage des Monténégrins et de leur penchant à la rapine, elle les a soulevés et armés. Elle a pareillement et pour ses futurs desseins, armé secrètement la Morée, après l’avoir effrayée de dangers imaginaires dont elle avait adroitement semé le bruit. Elle a enfin, sous les prétextes les plus frivoles, continué d’occuper Corfou et les autres îles de la Mer Ionienne, dont elle avait elle-même reconnu l’indépendance. L’exécution de ses projets étant ainsi préparée par tous les moyens que l’artifice et l’intrigue pouvaient lui fournir, elle a saisi habilement l’occasion que lui offrait la guerre de la France et de la Prusse et marché ouvertement à son but avec cette violence qui ne connaît aucun droit ou n’en respecte aucun.

Des circonstances aussi graves m’obligent de rappeler à V. M. la conduite que tint l’ancien gouvernement de la France, à une époque à laquelle il faut remonter pour trouver la cause des événements actuels. De toutes les fautes de ce gouvernement, la plus impardonnable, parce qu’elle a été la plus funeste, fut de souffrir, comme il le fit, avec une inconcevable imprévoyance, le premier partage de la Pologne, qu’il aurait pu si facilement empêcher. Sans ce premier partage, les deux autres n’auraient pu s’effectuer et n’auraient pas même été tentés à l’époque où ils furent faits. La Pologne existerait encore. Sa disparition n’aurait pas laissé un vide, et l’Europe aurait évité les secousses et les agitations qui l’ont tourmentée sans relâche depuis dix ans.

Le cabinet de Versailles aggrava encore cette faute en laissant la Porte ottomane seule aux prises avec les Russes et forcée aux plus douteux sacrifices, quand il pouvait les lui épargner, quand il lui était si facile de la secourir, soit en 1783 après la paix qu’il venait de faire, soit cinq ans plus tard, lorsque commença cette guerre qui fut terminée par la déplorable paix de 1791.

Cet oubli des intérêts de la France et de l’Europe entière aurait encore aujourd’hui pour l’une et l’autre des conséquences nouvelles et bien plus funestes si V. M. ne les avait pas rendues impossibles.

Mais V. M. a tout fait pour que ses ennemis désirent la paix et elle a tout fait encore pour la rendre facile. Car on ne peut pas supposer que la Russie s’aveugle elle-même au point de renoncer à tous les bienfaits de la paix, en refusant de prendre le seul engagement que V. M. veuille exiger d’elle, celui de s’abstenir désormais des entreprises qu’elle a faites depuis trente ans et qu’elle poursuit ou renouvelle en ce moment sur les Etats qui l’avoisinent au midi, et de reconnaître l’indépendance et l’intégrité de l’Empire ottoman, qui importe si essentiellement à la politique de la France et au repos du Monde.

Varsovie, le 28 janvier 1807.

Signé, CH. MAU. TALLEYRAND, prince de Bénévent.



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MONITEUR N° 49 DU MERCREDI 18 FEVRIER 1807 P. 190









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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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