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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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MGR DE QUELEN ET LA CONVERSION DE TALLEYRAND

D'APRES DES DOCUMENTS INEDITS (1)

PAR

R. LIMOUZIN-LAMOTHE







Mgr de Quelen, archevêque de Paris, a joué un rôle essentiel dans la préparation de la conversion de Talleyrand, qui ne devait se réaliser d’ailleurs qu’à son lit de mort, en 1838 (1). Des documents inédits, conservés dans les papiers du prélat, aux archives de l’archevêché de Paris, permettent de mieux connaître son action dans cette entreprise difficile.


I


Leurs relations commencèrent dès le début de la Restauration, à l’époque où l’abbé de Quelen fut vicaire général de Mgr de Talleyrand-Périgord, l’oncle du prince de Bénévent, à la Grande Aumônerie de France (1815-1817). Elles continuèrent lorsqu’il devint « suffragant », puis coadjuteur du même prélat, nommé archevêque de Paris (1817-1821) (2). L’abbé Dupanloup a raconté notamment que, pendant les négociations du concordat de 1817, Mgr de Périgord envoyait souvent l’abbé de Quelen rue Saint-Florentin, pour « prendre l’avis du négociateur du concordat de 1801 » (3). De ces contacts, nous n’avons retrouvé, dans les papiers de Mgr de Quelen, qu’une trace : la lettre inédite du prince que nous publions ci-dessous. Elle fait allusion à une démarche charitable, suggérée par Mgr de Quelen, et dont nous ne savons rien par ailleurs, et elle remercie le coadjuteur de la sympathie qu’il lui avait exprimée à l’occasion de la mort de la duchesse de Courlande, décédée le 20 août 1821 (4).

Monseigneur, je me suis empressé de faire votre commission : je savais que c’était porter de la douceur dans une âme bien malade. – Veuillez recevoir tous mes remerciements de l’intérêt que vous voulez bien me monter personnellement dans une des circonstances les plus pénibles de ma vie. Je perds, à un âge où rien ne se répare, une amie dont le caractère, la sûreté et le dévouement rendaient l’affection bien précieuse, et elle y ajoutait par sa douceur un grand charme.

Agréer, je vous prie, Monseigneur, avec un peu d’amitié, l’hommage de mon respectueux attachement.

Le Prince de Talleyrand.

Valençay, 5 septembre 1821.

Un mois et demi plus tard, le 20 octobre 1821, le cardinal de Périgord mourut et Mgr de Quelen, devenu archevêque de Paris, n’eut plus que des rapports lointains avec le prince. Il n’y avait eu, dit-il lui-même (5), « aucune cause particulière de mécontentement l’un de l’autre », mais seulement un éloignement causé par la disparition du cardinal : « On ne se voyait que très rarement, et même… On pouvait presque dire que l’on était étranger l’un à l’autre ». Dans sa lettre du 8 décembre 1823 (6), Mgr de Quelen ajoute qu’il avait été « rendu plus réservé », ayant cru s’apercevoir, « à la brièveté et au style des réponses, que [ses] lettres étaient importunes, ainsi que [ses] visites… »

Vers la fin de l’année 1823, un évènement faillit briser les derniers liens. Le duc de Rovigo, Savary, publia alors un récit de l’arrestation et de l’exécution du duc d’Enghien, où il mettait en cause Talleyrand (7). Le prince, fort affecté, se plaignit de n’avoir reçu de l’archevêque, à cette occasion, « aucun signe d’intérêt » et il alla jusqu’à signifier à sa nièce, la duchesse de Dino, qui avait été longtemps la dirigée de Mgr de Quelen, de n’avoir plus à paraître à l’archevêché (8). Craignant que les ponts ne fussent définitivement coupés, le prélat se décida alors à écrire au prince une longue lettre, qu’il regardait, dit-il, « comme un acquit de conscience ». Il avait, en effet, promis au cardinal de Périgord de travailler toute sa vie à la conversion de son neveu (9).

La minute de la lettre (10) est précédée d’une note, dans laquelle Mgr de Quelen expose son dessein :

Depuis la mort de M. le Cardinal de Périgord (20 octobre 1821), les rapports de M. l’Archevêque de Paris avec M. le Prince de Talleyrand s’étaient beaucoup éloignée de ce qu’ils étaient lorsque M. l’Archevêque n’était que coadjuteur, sans aucune cause particulière de mécontentement l’un de l’autre : on ne se voyait que très rarement et même avant cette lettre on pouvait presque dire que l’on était étranger l’un à l’autre. La fin de l’année 1823 fut très pénible à M. de Talleyrand : le mémoire du duc de Rovigo sur l’assassinat du duc d’Enghien avait dû l’affecter très douloureusement. Lorsqu’il parut, le prince de Talleyrand était à la campagne : à son retour il se plaignit de n’avoir reçu dans cette circonstance aucun signe d’intérêt et il signifia à sa nièce, Mme la duchesse de Dino, qui avait été pendant plusieurs années en de grands rapports spirituels et de conscience avec M. l’Archevêque lorsqu’il n’était qu’évêque de Samosate de depuis coadjuteur de Paris, qu’il serait très peiné et qu’elle le désobligerait si elle allait à l’Archevêché. Ce qu’ayant su, M. l’Archevêque en prit occasion pour écrire la lettre suivante, après avoir fait prier secrètement dans son diocèse pour le succès de cette démarche qu’il regardait comme un acquit de conscience.

La lettre à Talleyrand, datée du 8 décembre 1823, commence par une explication du silence qu’a gardé Mgr de Quelen lors de la publication du mémoire du duc de Rovigo : c’est, dit-il, le remords de n’avoir pas encore tenu la promesse faite au cardinal de Périgord qui l’a empêché de se manifester. Et s’il n’a pas osé entreprendre plus tôt cette démarche, c’est à cause de la délicatesse qu’elle exigeait, à cause aussi de l’éloignement de la duchesse de Dino, qui aurait pu être pour lui un appui en la circonstance.

Puis, entrant dans le sujet qui lui tenait à cœur, il expose à Talleyrand tous les travaux d’approche qu’il a faits pour le ramener à des pensées chrétiennes, notamment les prières dont il n’a cessé de l’entourer. Il fait appel ensuite à la foi, que ses égarements, pense-t-il, ne lui ont pas entièrement fait perdre, à ses sentiments pour l’Eglise, qu’il n’a jamais haïe, au souvenir de son oncle et de ses aïeux. Rien ne saurait plus l’arrêter, ajoute-t-il, dans son retour à Dieu, maintenant qu’il est sorti du « tourbillon politique » (11), et sa réputation ne pourra qu’en acquérir plus « de considération et d’estime » de la part des « bons esprits ». Les difficultés qu’il peut y avoir s’aplaniront d’elles-mêmes. La religion, « toute offensée qu’elle est », n’oublie pas le bien qu’il lui a fait par ses œuvres charitables. Enfin, s’excusant de l’affliger peut-être par ses instances, il l’assure n’avoir voulu lui donner qu’une preuve d’attachement de plus et lui exprime la joie qu’il aurait à lui faciliter toutes choses et à lui rendre les services dont il pourrait avoir besoin.

Ce texte émouvant met en relief les qualités de cœur et le zèle apostolique de Mgr de Quelen. S’il était connu déjà des historiens de Talleyrand (12), il n’a jamais été publié en entier. Nous le donnons ci-dessous, d’après la minute écrite par Mgr de Quelen lui-même (13).

Mon Prince, Je n’ai jamais trahi mes amis, jamais je ne les ai abandonnés ni délaissés dans le malheur. Je ne suis plus et je ne suis pas encore à l’âge des ménagements et de la timidité. Pourquoi donc dans la circonstance pénible où viennent de vous placer des discussions aussi imprudentes à renouveler qu’elles sont accablantes dans leur objet, pourquoi ne m’avez-vous pas vu ? Pourquoi n’ai-je paru vous donner aucune marque d’intérêt ?

Je pourrais vous répondre que tout absorbé dans l’exercice de mon ministère non seulement je ne m’occupe plus d’autre affaire, mais que souvent je n’ai plus même le temps ni le loisir d’y penser ; que les feuilles publiques et les pamphlets ne me parviennent pas , ou obtiennent à peine de moi un regard ; que, sans en faire un système, j’ai cependant placé à la tête de mes devoirs, d’éloigner mon esprit de tous les évènements politiques quels qu’ils soient que ni me paraissent pas directement me rapprocher du salut des âmes, auquel je suis voué uniquement par état. Enfin, je pourrais vous avouer sans détour que je n’ai pas même imaginé que mon intérêt pût vous être, dans quelque circonstance que ce fût, de la moindre consolation, tant j’ai été persuadé jusqu’à présent que j’étais le seul à mettre du prix à un sentiment dont je ne connaissais pas assez le retour. Peut-être me suis-je trompé, mais j’ai cru m’percevoir à la brièveté et au style des réponses que mes lettres étaient importunes, ainsi que mes visites, et des époques où je n’étais pas accoutumé au silence, passées sans recevoir aucun signe de vie, me confirmaient dans ma persuasion et m’ont rendu plus réservé.

Mais, mon Prince, je laisse ces raisons toutes vraies qu’elles sont pour avouer l’autre tort bien plus réel que j’entreprends de réparer aujourd’hui et qui doit vous expliquer mon éloignement presque total et mon silence presque absolu. C’est le retard que j’ai mis jusqu’à ce jour à remplir vis-à-vis de vous une obligation qui me presse depuis plusieurs années, un engagement sacré pris avec le vénérable patriarche que vous aviez pour oncle et que j’ai eu pour père ; un devoir que ses bontés m’imposent, dont sa mort m’a chargé tout entier et que je me reproche à chaque instant de trop différer à accomplir, depuis le moment où je reçus avec son dernier soupir sa dernière bénédiction : celui de réunir près de vous tous les titres qu’il m’est permis d’invoquer, pour vous conjurer avec les plus vives instances de penser à ce que la religion, l’Eglise, la France, vos amis, votre famille attendent de vous du moins à la fin de votre carrière, à ce que demandent en même temps le soin et le salut de votre âme prête à entrer dans la demeure de son éternité.

Voilà, Prince, je le confesse, ce que j’ai trop négligé de vous dire, ce qui m’a si fort tenu dans la réserve, ce qui m’y tient encore à votre égard. L’embarras d’une telle démarche, l’incertitude du succès, l’examen des moyens des plus opportuns et de la manière de vous aborder sur cet article, que sais-je ? La prudence peut-être, qui a lieu quelquefois de craindre la précipitation dans une affaire grave de peur de la ruiner sans espoir, tout cela, depuis plus de deux ans surtout, me faire redouter, éviter, fuir même votre rencontre et votre approche, de peur ou de me découvrir avant le temps, ou de balbutier quand il faudrait que ma parole fût libre et assurée, ou de ne pas vous trouver disposé à m’entendre et de reculer ainsi indéfiniment une époque que mes yeux les plus ardents et mes plus ferventes prières ne cessent d’appeler.

Difficilement, mon Prince, j’entreprendrais de vous faire le récit de toutes mes observations à ce sujet, de tous mes essais, de tous mes efforts, de toutes mes précautions, pour arriver à cet instant aussi décisif pour vous et qui pour moi doit être si heureux ou si triste. Tantôt m’informant jusqu’au scrupule de tout ce qui vous regarde, de votre jeunesse, de votre entrée dans le monde et dans l’Eglise, de votre conduite, de tous les temps ; tantôt cherchant à connaître à fond la trempe de votre esprit, le jeu de votre cœur, la nature de votre caractère, afin de mieux connaître aussi et de mieux employer les ressources. Pour cela interrogeant vos amis, questionnant vos ennemis, épiant les instants favorables pour faire arriver jusqu’à vous insensiblement des paroles de paix, des préparations de bonheur ainsi que des moyens de salut, et vous savez s’il a tenu à moi que vous n’en trouvassiez de constantes, de perpétuelles, d’admirables dans votre propre maison et jusque dans les plus intimes douceurs de l’amitié. Ainsi, mon Prince, je vous ai poursuivi depuis longtemps et partout, sans que vous l’ayez aperçu ; ainsi je m’exerçais à vous circonvenir de toutes parts et à vous prendre par les endroits les plus sensibles, lorsqu’une disposition de providence, que vous n’avez sans doute pas ignorée, a mis mon espérance à l’épreuve en dissipant tout d’un coup l’appui sur lequel j’aimais à compter davantage (15). Cependant, je n’ai pas pour cela perdu la confiance : sachant que Dieu, qui ressuscite les morts, n’a besoin de personne pour opérer les plus grands miracles, j’ai osé demander celui de votre conversion, quelque difficile, qu’il paraisse, et vous ne saurez que dans l’éternité toutes les violences que j’ai essayé de faire au ciel et toutes celles qui se font encore dans mon diocèse pour l’obtenir. Il suffit maintenant de vous dire que jamais je ne suis monté au saint autel sans vous y conduire avec moi ; qu’il ne s’est pas passé un seul jour où ma dernière prière n’ait été pour vous et que pour vous encore j’ai souvent soupiré pendant la nuit. Voilà l’homme dont vous vous plaignez de n’avoir pas reçu un signe d’intérêt dans une circonstance qui vous touchait très sensiblement et où une assez longue indifférence lui faisait peut-être un devoir de ne plus risquer à se rendre incommode.

Puisqu’enfin je me suis décidé, mon Prince, à aborder la question de votre changement et de votre retour à Dieu avant que sa patience lassée ne vous livre à sa justice dans ce monde et dans l’autre, puisque j’ai pris enfin sur moi d’acquitter ce devoir dont mon cœur réclamait à grands cris l’accomplissement, que m’imposaient impérieusement et ma conscience et le caractère ineffaçable que j’honore toujours en vous, comme je veux toujours l’honorer en moi, et la charge de pasteur qui ne me permet pas de perdre la trace de la moindre des brebis qui s’égare, et le souvenir de ce vénérable Cardinal qui vous a si souvent recommandé à ma sollicitude, vous et celle qu’il a cru jusqu’à sa dernière heure si docile et si fidèle, et la liaison désormais inséparable qui m’attache à une famille à laquelle je suis si fier et si jaloux d’appartenir ; puis donc, ô Prince, que j’ai surmonté l’obstacle que j’avais trouvé jusqu’ici à vous parler de vos intérêts éternels, laissez-moi continuer, laissez-moi achever de vous donner la plus grande marque d’attachement que je puisse vous offrir. Il y a auprès de vous une personne qui rendra ce témoignage à la vérité et à la sincérité de mes paroles (16).

Des causes malheureuses qu’il est inutile d’examiner en ce moment vous ont entraîné dans de déplorables conséquences, dans de longues erreurs, dans de terribles égarements, je ne dis pas seulement selon le monde qu’il va falloir quitter et dont les jugements quels qu’ils soient ne peuvent presque rien souvent sur notre sort ; mais devant Dieu dont le jugement est décisif pour notre bonheur ou notre malheur éternel. Ces erreurs, ces égarements ne vous ont pas entièrement fait perdre la foi, on aime à le penser. Pourquoi abandonneriez-vous l’espérance qu’elle laisse à ceux qui viennent à la dernière heure ? Pourquoi n’emploieriez-vous pas ce qui vous reste d’années à vivre, à régler de grands comptes, et à effacer d’une seule rature, comme le dit Bossuet, d’énormes dettes que la miséricorde divine remet à qui le demande sincèrement et humblement ?

Evêque, vous avez beaucoup affligé l’Eglise, cependant vous ne l’avez pas haïe. Si ce sentiment eût été de votre cœur, les hommes excellents que vous avez eus pour maîtres et qui vous formèrent pour le sacerdoce, dont vous ne prononcez les noms qu’avec reconnaissance et dont le souvenir vous a plus d’une fois touché en secret et en public, ces hommes auraient détruit jusqu’au germe d’un sentiment qu’on assure vous avoir toujours été étranger ; consolez-la donc maintenant cette Eglise qui vous environna de ses premiers honneurs, qui vous offrir et vous donna ses richesses et qui n’a perdu ni le droit ni la puissance de vous couvrir encore de gloire dans les jours de son abaissement et de sa pauvreté ; consolez-la par un exemple qu’elle n’a pas vu même dans son plus bel âge, qu’il n’appartiendra peut-être qu’à vous, seul de lui monter et dont l’influence peut devenir si forte et si heureuse sur un grand nombre de ceux qui ont à réparer comme vous.

Français, quels services n’avez-vous pas rendus à la monarchie après nos désastres ! Quel est celui d’entre nous qui n’en recueille les fruits ! Les rois eux-mêmes vous doivent leurs couronnes, vous leur avez inspiré la reconnaissance, vous pouvez encore les forcer à l’admiration en vous assurant à vous-même une couronne immortelle que les révolutions ne sauraient ni arracher ni flétrir et à laquelle je ne saurais me persuader que vous avez pour jamais renoncé.

Héritier d’un nom illustre, que vous avez encore rendu célèbre à l’époque de notre restauration, neveu d’un vénérable Pontife qui s’est sanctifié dans les épreuves de la foi, de la fidélité, et dans l’exercice des plus douces vertus, laissant parmi les hommes une mémoire pleine de bénédictions ; petit-fils de celle qu’il appelait sa sainte mère, ne voulez-vous pas, en rentrant dans la route où ils ont si constamment marché l’un et l’autre, arriver au même terme et vous réunir à eux après avoir conquis par le repentir les applaudissements de la terre et les récompenser du ciel qu’ils ont méritées par leur innocence ?

Qui pourrait vous arrêter, ô Prince ? Les illusions de la vie sont passées ; votre carrière s’achève, les affaires ne peuvent plus être désormais qu’un délassement pour vous, vous êtes sorti du tourbillon politique et de cette scène où d’autres acteurs ont paru. Votre réputation n’a rien à risquer de votre retour ; plus il sera éclatant, plus il vous assurera de considération et d’estime de la part des hommes sensés, des bons esprits, et de tout ce qu’il y a de vertueux et d’honnête. Quant aux méchants, aux esprits légers et moqueurs, quant à ceux qui sont assez malheureux pour ne pas croire au repentir plus qu’à la vertu, ou pour s’en fermer la voie en l’environnant pour les autres de railleries et de satires, que vous importe ? Leurs louanges ou leurs censures sont-elles de nature à faire la moindre impression sur un cœur généreux qui aime le bien, sur un esprit droit qui l’a une fois connu, sur un chrétien qui a compris l’importance et la vérité de ces paroles capables d’élever les plus timides au-dessus des faiblesses du respect humain : Ne craignez point ceux qui tuent le corps et qui ensuite ne peuvent rien sur l’âme ; mais plutôt craignez celui qui peut à la fois perdre le corps et l’âme dans l’enfer. De quoi s’agit-il, d’ailleurs, sinon d’une démarche honorable dans tous les temps, qui ne compromet rien ici-bas, et qui garantit les intérêts d’une autre vie où le malheur est sans remède comme le bonheur est inadmissible ?

Ne vous laissez pas épouvanter non plus par les difficultés qui mille considérations diverses viennent ordinairement présenter en de semblables rencontres à l’homme déjà persuadé, mais encore incertain pour la conduite. Osez seulement essayer vos forces, prendre une résolution, vous préparer à l’exécuter, faire un pas et tout s’aplanira, et le chemin deviendra spacieux à mesure que vous avancerez, et vous vous étonnerez de vos frayeurs et vous jouirez dès le premier instant du fruit de votre victoire et vous serez dans l’admiration du changement qui se sera opéré tout à coup en vous, et vous éprouverez à l’âge où les glaces se font sentir, ce qu’avait éprouvé dans le feu de la jeunesse Augustin soumis à la grâce après lui avoir été longtemps rebelle : sentiments qu’il exprimait avec tant de douceur au 4e livre de ses Confessions dont je voudrais que vous lussiez seulement le chapitre onzième.

Vous êtes plus près que vous ne pensez du royaume de Dieu. La divine miséricorde a placé dans votre cœur des ressources dont l’usage va vous sauver. Il est toujours demeuré sensible, ce cœur que tant de distractions, tant d’occupations, tant d’agitations, tant d’infidélités auraient pu endurcir pour toujours et rendre désormais inaccessible aux mouvements, aux impressions, aux impulsions de la grâce. La religion elle-même, tout offensée qu’elle est, ne demeure pas ingrate du bien que vous avez voulu lui faire et de celui que vous lui avez fait. Les aumônes que vous avez déposées en ses mains pour tant d’enfants et de pauvres qui vous doivent plus que le soulagement à leur misère, plus que la conservation de leur vie, sont comme un germe de salut, fécondé par elle, qui n’attend que votre consentement pour se développer et vous rendre au centuple le prix de votre charité. La bénédiction du mourant assisté par les anges consolateurs que vous lui avez envoyés, les prières de l’innocence conservée par les soins des pieuses institutrices auxquelles vous l’avez confiée, sont montées et montent chaque jour pour vous vers le ciel ; déjà elles ont fait, je le sais, plusieurs fois couler de vos yeux des larmes d’attendrissement ; heureux préparatifs d’autres larmes plus salutaires ! Voici le moment, mon Prince, de céder à une si douce et si puissante médiation : un acte, un seul acte de votre volonté va vous faire recueillir avec délices le fruit des saintes promesses et de la parole donnée à ceux qui ont fait miséricorde, seulement ne laissez pas échapper le temps de la moisson (17).

Peu de personnes peut-être vous ont tenu, mon Prince, un semblable langage. Je le confesse, si mon âme en est soulagée, elle a aussi besoin de repos. J’ai rempli auprès de vous le devoir d’un évêque et d’un ami. Il m’en a coûté, je ne le dissimule pas ; j’ai craint que vous affligeant sans succès vous ne crussiez pouvoir me reprocher avec quelque apparence de justice d’avoir ajouté inutilement aux peines et au chagrin de votre vie. Dieu m’est cependant témoin que je n’ai voulu, je le répète, que vous donner une preuve de plus de l’attachement que je vous ai voué en profitant d’une occasion où vous aviez paru en douter. Si les désirs de mon cœur son exaucés, si j’ai réussi à vous persuader, éprouvez-le, mon Prince, cet attachement. Quel bonheur pour moi de voler entre vos bras, de vous ouvrir les miens, de me mettre à votre disposition pour vous rendre tous les services que vous exigerez et pour vous monter jusqu’à quel point je sais justifier mes paroles ! Quelle que soit à cet égard votre exigence, vous n’en demanderez jamais autant que j’en ai promis pour avoir la consolation de vous voir rentré et établi avant la fin de vos jours dans la voie de la justice et du salut. Si, au contraire, mes vœux et mes sollicitations sont inutiles, trouvez bon que je me tienne éloigné de vous ; votre présence m’embarrassait à cause de l’hésitation continuelle où j’étais ; actuellement elle me contristerait par la douleur profonde de n’avoir plus qu’à pleurer sur vous sans que mes larmes vous soient profitables.

Adieu, Prince, adieu ; vous avez vu changer la figure de ce monde ; bientôt elle va passer entièrement pour vous et avec vous. Que je vous précède ou que je vous suive, il y a un tribunal suprême devant lequel nous vous retrouverons ; sera-ce pour nous séparer à jamais ? Les adieux du temps ne sont rien pour ceux que la foi doit réunir, mais qu’ils seront cruels pour ceux qui seront éternellement retranchés de la société des élus !

Je finis en vous assurant, mon Prince, sous la foi de l’honneur et du serment, que personne au monde n’a connaissance de cette lettre. Je n’ai consulté pour l’écrire que mon cœur et ma conscience. L’un et l’autre vous répètent encore que personne ne vous est plus sincèrement et plus solidement dévoué, mon Prince, que votre humble et très obéissant serviteur.

Hyacinthe, archevêque de Paris.

Paris, le 8 décembre 1823.

Quels échos cette lettre a-t-elle éveillé dans l’âme de Talleyrand ? Aucun indice ne permet d’en juger. Au bas de la minute, Mgr de Quelen a noté tristement : « Cette lettre a été remise le même jour et jusqu’à présent M. le Prince de Talleyrand a pris le parti de garder le silence le plus absolu ». Aussi l’archevêque, suivant les termes mêmes de sa lettre dans le passage où il faisait l’hypothèse de cette attitude, se tient-il désormais dans une réserve complète. Il ne semble pas cependant que la lettre ait provoqué une rupture définitive. Bien au contraire, « elle avait renoué un fil entre M. de Talleyrand et M. de Quelen : ni l’un ni l’autre désormais ne le laisseront se briser » (18). Chaque année, depuis cette époque, Talleyrand voulut qu’au jour de l’an la duchesse de Dino portât ses vœux à l’archevêché. « Nous devons toujours, disait-il aux siens en parlant de Mgr de Quelen, le traiter en grand parent ; il nous a été légué par mon oncle, le cardinal » (19). Quand Mgr de Quelen voulut fonder à Paris, en 1825, une maison de hautes études ecclésiastiques, sous le nom de maison des prêtres de Saint-Hyacinthe (20), il lui envoya 10.000 francs, avec ces mots : « Pour aider Mgr l’Archevêque à relever l’ancienne Sorbonne ou à y suppléer » (21). En d’autres occasions, il s’efforça de lui être utile, selon Mme de Dino, « soit par des conseils qu’il croyait bons, soit en lui rendant… les témoignages les plus honorables » (22). Mais il ne fut plus question, pendant longtemps, de conversion ni de rétractation. Ce ne fut que douze ans plus tard que de nouveaux évènements amenèrent Mgr de Quelen à réitérer ses instances.


II


Au début de l’année 1835, l’archevêque, inquiet de l’âge et de la santé du prince, s’enquit, auprès de la Cour de Rome, de ce qu’il aurait à faire pour le réconcilier avec l’Eglise. La réponse, datée du 6 février 1835, qu’il reçut du cardinal Lambruschini, secrétaire d’Etat de Grégoire XVI, est déjà connue en grande partie (23). Nous ne croyons donc pas nécessaire d’en donner le texte de nouveau (24). Par ce document, le pape accordait à Mgr de Quelen tous les pouvoirs pour réconcilier le prince, avec la faculté de les déléguer aux évêques (notamment aux archevêques de Bourges et de Tour) dans les diocèses desquels il pourrait se trouver (25) ; il n’exigeait comme conditions à cette réconciliation que « le repentir et une réparation suffisante », même si celle-ci n’était exprimée que « par verba generalia » ; parmi les actes répréhensibles de Talleyrand, sujets à réparation, il mentionnait spécialement son mariage, car le Bref de Pie VII, qui l’avait réduit à la communion laïque, ne l’avait pas relevé du célibat ; mais il distinguait nettement son cas de celui de l’ancien évêque constitutionnel Grégoire, mort en 1882 (26) : « Ce dernier était schismatique, et l’autre ne l’est pas, et a été réduit par un acte de l’Eglise à la communion laïque » ; il ajoutait que, s’il ne croyait pas pouvoir, pour le moment, adresser un Bref directement à Talleyrand, comme l’avait demandé l’archevêque de Paris, il autorisait cependant celui-ci à lui faire connaître, à l’occasion, « [sa] peine et [son] affliction, et combien il serait consolé de son retour » ; il précisait enfin que si le mourant ne repoussait pas ouvertement les sacrements, on ne devrait pas lui refuser la sépulture ecclésiastique.

Ses instructions étaient, on le voit, très bienveillantes et très larges, Mgr de Quelen les communiqua aussitôt au curé de la Madeleine, paroisse de Talleyrand (27), et à la duchesse de Dino, sa nièce (28). On n’eut d’ailleurs pas l’occasion de les appliquer alors, car la santé du prince se raffermit au cours de l’année 1835.


***


Quelques mois plus tard, une nouvelle occasion se présenta à l’archevêque d’insister auprès du vieillard pour qu’il fit sa paix avec l’Eglise. Ce fut la mort, survenue le 11 décembre 1835, de la princesse de Talleyrand, née Catherine Noël Worlée, ancienne épouse divorcée de Georges-François Grand (29). Mgr de Quelen, appelé par elle, lui avait administré les sacrements et s’était chargé de quelques-unes de ses dernières volontés (30). Après le décès, le 12 décembre, il écrivit au prince de Talleyrand, qui était depuis longtemps séparé de sa femme, et tout en lui parlant du consolant ministère qu’il avait rempli auprès d’elle, lui demandait de songer à son propre salut : « Quelle joie pour le ciel et pour la terre, quel bonheur pour vous, si, averti par le coup que la mort vient de frapper presque à votre porte, vous vous hâtiez de mettre à profit les instants désormais bien courts qui vous restent pour régler aussi les affaires de votre éternité ! » Cette lettre a été publiée intégralement par Bernard de Lacombe et par Lacour-Gayet (31).

A cette nouvelle instance, Talleyrand, cette fois, répondit, le 13 décembre, quoique d’une manière bien vague, de crainte sans doute de s’engager définitivement, par le billet suivant qui est inédit (32) :

Monseigneur,

Les souffrances que j’ai éprouvées depuis quelques jours se bornent actuellement à un simple rhume. Aussitôt qu’il me permettra de sortir, et ce sera probablement dans le courant de la semaine, j’aurai l’honneur de passer chez vous, Monseigneur, pour vous remercier de l’intérêt que vous me témoignez de nouveau dans la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire ce matin.

J’ai l’honneur d’être, Monseigneur, avec un respectueux attachement, votre très humble et très obéissant serviteur.

Le Prince de Talleyrand.

13 décembre 1835 (33).

La visite annoncée par cette lettre eut-elle lieu ? Il est à peu près certain que non. Bernard de Lacombe et Lacour-Gayet attribuent cette abstention du prince à l’amour-propre, au respect humain, à la crainte des émotions. En fait, le « simple rhume » du 13 décembre s’aggrava beaucoup les jours suivants et Talleyrand fut très sérieusement malade (34). Ce ne fut qu’au début de janvier 1836 qu’il se sentit mieux. Le 5, la duchesse de Dino écrivit, en effet, à Barante que « la santé physique et la santé morale du prince venaient de recevoir un avertissement sérieux (35)».


***


Inquiet des mauvaises nouvelles qu’il avait apprises sur la santé de Talleyrand, M. Beuzelin, curé de la Madeleine (36), écrivit à Mgr de Quelen, le 11 janvier 1836, pour lui demander une règle de conduite, au cas où l’on aurait recours à son ministère. Sans doute, jugeait-il que les instructions du cardinal Lambruschini, de l’année précédente, étaient trop générales et nécessitaient des précisions de la part du chef du diocèse.

« Le grand âge de M. le Prince de Talleyrand, mon paroissien, disait-il à l’archevêque, – et l’état de sa santé de plus en plus chancelant, me mettent dans la nécessité de recourir à Votre Grandeur pour obtenir d’Elle par écrit la règle de conduite que j’aurais à suivre si j’étais appelé auprès de lui, ou si l’on s’adressait à quelqu’un de MM. les Ecclésiastiques attachés à l’église paroissiale de la Madeleine. L’incertitude où je dois être sur le moment où l’on réclamerait mon ministère, et sur la manière dont ce ministère serait réclamé, vous feront assez comprendre combien il est nécessaire que je suis promptement éclairé et dirigé par vous, voulant ne rien faire ou laisser faire qui ne soit parfaitement conforme aux instructions que vous m’aurez données. (37)»

Le jour même, pour répondre à l’appel de son subordonné, Mgr de Quelen réunit un conseil, qui compris des théologiens et des amis du prince de Talleyrand (38), et lui soumis un projet de déclaration à faire signer au malade, avant de lui administrer les sacrements. Ce texte, qui avait été certainement préparé à l’avance, s’inspirait des directives du Saint-Siège et insistait surtout sur l’acte illicite du mariage (39) :

« Je soussigné, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, duc de Dino, prince de Talleyrand, pair de France, ancien ambassadeur en Angleterre, atteint d’une maladie qui peut d’un instant à l’autre terminer subitement mes jours, devant Dieu, en présence des témoins ci-désignés, savoir : …

Déclare 1° qu’après avoir fait, en qualité d’ancien Evêque d’Autun, toutes les soumissions préalables et nécessaires relativement au schisme de la constitution civile du clergé, soumissions que je renouvelle ici en tant que de besoin, j’ai obtenu du Souverain Pontife Pie VII, de sainte mémoire, un Bref qui m’a rendu à l’état laïque, sauf le lien de chasteté perpétuelle, sur lequel il n’a jamais été accordé aucune dispense par le Saint-Siège ; qu’en vertu de ce Bref je me suis cru dans le droit légitime de me livrer désormais à l’exercice des fonctions séculières et civiles.

2° Qu’ayant donné à ce Bref, par une interprétation forcée, une extension dont il n’était pas susceptible, j’ai du le malheur de contracter civilement et même devant les saints autels, le curé ayant été induit en erreur (40), un mariage illicite et nul d’après les lois canoniques.

3° Qu’encore que par une séparation absolue de plus de vingt ans, je crois avoir manifestement désavoué cet acte contraire à la discipline ecclésiastique, je renouvelle cependant mon désaveu par la présente déclaration, afin de donner à l’Eglise catholique apostolique et romaine, dans le sein de laquelle j’ai eu le bonheur de naître, dans la foi, l’obéissance et la communion de laquelle je veux mourir, la satisfaction qu’elle a droit d’attendre de moi, demandant sincèrement pardon des scandales que j’aurais pu donner par suite de cette union ou de quelqu’autre manière que ce soit.

Je désavoue en outre et condamne tout ce qui, dans les lettres ou écrits et mémoires publiés ou qui pourraient paraître sous mon nom, serait tant soit peu contraire à la présente déclaration que je dépose entre les mains de M. l’Archevêque de Paris, l’autorisant et le priant de lui donner la publicité qu’il jugera convenable. »

Ce projet de déclaration, après une délibération minutieuse et des corrections (41), fut d’abord adopté par le conseil (42). Mais, à la suite d’une reprise de la discussion, un second projet, plus court, dont la minute fut rédigée aussi par l’archevêque, fut « préféré au premier et définitivement arrêté ainsi en conseil » (43) :

« Je soussigné… [comme ci-dessus],

Déclare devant Dieu que je veux mourir dans la foi, l’obéissance et la communion de Notre Mère la Sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, dans le sein de laquelle j’ai eu le bonheur de naître ; je désavoue, condamne et rétracte tout ce qui, dans mes paroles, écrits ou actions, a pu être contraire à ses dogmes, à sa morale et à sa discipline, notamment ma participation au schisme de la constitution civile du clergé et le mariage illicite et nul, d’après les lois canoniques, que j’ai eu le malheur de contracter devant les saints autels, au moyen d’une interprétation arbitraire et forcée donnée à un Bref du Souverain Pontife Pie VII qui m’avait rendu seulement aux fonctions séculières et réduit à la communion laïque, sans aucune dispense sur le lien de chasteté perpétuelle que j’étais tenu de garder, à cause de mon ordination, de ma consécration épiscopale et de mon caractère indélébile. Je demande sincèrement pardon à Dieu de toutes les fautes et scandales de ma vie, désirant être réconcilié avec lui par la participation aux sacrements de l’Eglise.

Je désavoue en outre et condamne… [comme ci-dessus] ».

Ce texte fut envoyé cacheté, le 12 janvier 1836, au curé de la Madeleine, avec, sur l’enveloppe, l’indication : « Pour n’être ouvert que dans la chambre du malade ». Il était accompagné d’une lettre de l’archevêque à l’abbé Beuzelin, pour lui donner des instructions précises. Cette lettre mérite d’être publiée en entier, car elle manifeste toute la pensée de Mgr de Quelen et son souci de prendre toutes les précautions convenables pour que soient respectées les règles de la foi et de la discipline (44) :

Paris, le 12 janvier 1836.

Je réponds le plus promptement et le plus clairement possible à la demande que vous m’avez faite par votre lettre d’hier qui m’a été remise pendant le conseil, et sur laquelle il a été très attentivement délibéré.

Avant de vous tracer la conduite que vous aurez à tenir à l’égard de la personne au sujet de laquelle vous me consultiez, je dois vous rappeler une règle qui vous est connue.

Quoiqu’à l’article de la mort (et il ne peut être question que de ce moment), tout prêtre ait le pouvoir d’absoudre de toute espèce de fautes, et de relever de toute espèce de censures, vous savez cependant que l’Eglise qui, dans sa grande indulgence, lui accorde pour cet instant des pouvoirs aussi étendus, lui défend d’en user envers certaines personnes, si ces personnes n’ont fait avant tout une réparation des scandales publics qu’elles ont donnés. Sans cette réparation, elles n’ont droit ni aux secours de la religion même à ce moment suprême où Dieu les appelle à son redoutable tribunal, ni aux suffrages de l’Eglise après leur mort.

1° Vous devez donc exiger d’abord et avant tout le repentir et une réparation suffisante (45) dont la personne en question est redevable à l’Eglise et aux fidèles.

2° Vous exigerez cette réparation par vous-même et non par un autre. Sans doute, le malade peut donner à tel prêtre, approuvé dans le diocèse, qu’il voudra, sa confiance pour entendre sa confession, mais vous seul des prêtres de votre paroisse êtes chargé de l’acte du for extérieur dont je viens de parler, et qui doit précéder l’exercice du ministère de quelque prêtre que ce soit appelé par le malade. Vous aurez donc à prévenir tous les ecclésiastiques de votre paroisse qu’ils doivent vous avertir sur le champ en cas d’appel et de réquisition de l’exercice de leur ministère.

Quant au mode de réparation à exiger, voici ce que vous aurez à faire :

3° Vous trouverez ci-joint sous ce pli, scellé de mon sceau, un écrit où est rédigé la formule de réparation que j’ai arrêtée de concert avec les théologiens habiles, les hommes pieux et sages, je puis dire encore les amis les plus dévoués du malade, que j’ai appelés en cette circonstance. Vous n’ouvrirez ce pli que dans le cas où vous seriez appelé, et dans ce cas même vous attendrez que vous soyez introduit dans l’appartement et dans la chambre du malade. Je crois devoir ce ménagement à la condition et à la famille du malade. Vous lui lirez cette formule en présence de témoins. L’adhésion que le malade y donnera par sa signature sera une réparation suffisante, après laquelle, si le temps presse et qu’il ne soit pas possible de me consulter, on pourra commencer à entendre sa confession et donner l’absolution in articulo mortis seulement.

4° Si le malade ne peut signer ou si le temps lui manquait pour le faire, une adhésion verbale clairement exprimée ou par des signes non équivoques en présence de témoins, suffirait, mais alors vous exigerez même avant toute administration des sacrements, que les témoins affirment par écrit la dite adhésion.

5° Il serait possible qu’appelé trop tard auprès du malade, on vous assurât qu’il a adhéré verbalement à une déclaration semblable à celle que je vous transmets, et dont j’envoie un double aux personnes qui sont auprès de lui. Dans ce cas encore, vous demanderez aux témoins qu’ils consignassent par écrit l’assurance qu’ils vous auraient données ; et vous m’enverrez cette attestation écrite au bas de la déclaration. Et cependant vous ne feriez aucune disposition ni promesse pour la sépulture chrétienne avant d’avoir reçu de nouvelles instructions de ma part.

6° Si vous n’étiez point appelé du tout, ni vous, ni aucun des ecclésiastiques de votre paroisse, vous me remettriez le papier cacheté dont je vous rends en ce moment dépositaire.

Telle est, Monsieur le Curé, la conduite que vous aurez à tenir, et de laquelle il ne vous est pas permis de vous écarter sur aucun point. Prions, prions sans cesse. Sapientia et fortitudo Domini sunt. Ne perdez pas un instant de vue que, dans une affaire aussi délicate, il ne s’agit de rien moins que du salut d’une âme et de l’honneur de l’Eglise.

Comme l’annonçait l’archevêque dans sa lettre au curé de la Madeleine, un exemplaire de la déclaration fut envoyé aussi le 15 janvier, à la duchesse de Dino, avec la lettre suivante, entièrement inédite, destinée sans aucun doute à être communiquée, au moins en substance, à Talleyrand, car elle était un nouvel appel à la conversion (46) :

Madame la Duchesse,

Vous me connaissez assez pour être persuadée que rien ne doit tant coûter à mon cœur que l’épreuve dont il semble que je suis destiné à subir toute la peine et toutes les difficultés. Les douleurs de la foi, et celles de l’amitié, les angoisses du présent et celles de l’avenir m’environnent de toutes parts et de telle sorte que je ne puis échapper à aucune sans un miracle de la grâce. Jour et nuit je crie vers le ciel pour obtenir ce miracle ; et toutefois je me demande sans cesse si j’ai satisfait entièrement à tous mes devoirs, si j’ai libéré mon âme, si enfin je serai responsable de la perte éternelle de celui pour qui j’ai tant de foi offert ma vie et si les gémissements de l’Eglise ne me seront pas reprochés. Le chapitre 3 d’Ezéchiel, que je vous prie de lire dans la Bible, vous expliquera les causes de mes inquiétudes, de mes alarmes, de mes instances.

Dans l’entretien que j’ai eu l’honneur d’avoir dernièrement avec vous, Madame la Duchesse, j’ai remarqué, j’ai saisi comme une ancre d’espérance et de détresse, ces paroles auxquelles vous répondiez vous-même fort jugement, quoiqu’avec les ménagements que vous êtes obligée de garder : mais que me veut-on, que demande-t-on de moi ? Hélas ! Est-il possible de s’abuser à ce point ? Comme cette question pourrait être reproduite, Dieu inspirant de nouvelles et sérieuses réflexions, il m’est venu à la pensée de rédiger une formule que je dépose entre vos mains. Lisez-la, pénétrez-vous en, rendez-la vôtre, de telle sorte que vous soyiez en état d’en faire naturellement la matière de vos conversations, de vos réponses, de vos propositions, s’il vous est permis de revenir sur ce sujet, ou si vous pouvez en provoquer le retour. C’est le moins, c’est la plus simple, la plus bénigne expression de ce que l’Eglise a le droit d’exiger en semblable occurrence. Plus, serait sans doute désirable, moins ne pourrait être admis. Cela suffirait absolument pour nous épargner à tous bien des embarras et à moi bien des chagrins. Le Cardinal de Périgord n’aurait été ni plus sévère, ni plus indulgent.

Il faut que je vous le dise, Madame la Duchesse, avec la confiance que m’inspirent vos anciennes bontés pour moi et mon respectueux dévouement pour vous et votre famille ; le bruit de la situation du malade, de l’imminence du danger qui peut terminer subitement sa vie a réveillé les sollicitudes pastorales et sacerdotales. On prévoit le cas où l’on serait appelé pour l’exercice du saint ministère ; je suis interrogé, des instructions me sont demandées, je ne puis les refuser en conscience ; je dois m’expliquer et tracer une règle de conduite. Quelle que soit ma discrétion, et je vous assure que je la pousse aussi loin qu’il m’est possible, je dois cependant être précis. La formule que je vous confie est le terme auquel je m’arrête : c’est le moyen que je donne, les limites que personne ne saurait ni passer ni restreindre ; c’est enfin la condition sans laquelle il n’y a point d’exercice possible de nos pouvoirs spirituels, ni de participation aux sacrements et aux suffrages de l’Eglise.

Si je pouvais espérer que ma voix fût entendue, j’oserais à mon tour adresser à ce pauvre et si cher malade ce que le grand prophète Elie disait au peuple d’Israël : « Que voulez-vous donc ? Jusqu’à quand hésiterez-vous entre deux partis contraires ? Prononcez-vous une bonne fois, ne vous tenez pas en suspens. Si le Seigneur est Dieu, suivez-le ; si Baal est Dieu, suivez-le aussi ; ne demeurez pas, ne vous laissez pas dans l’incertitude. Que l’on sache enfin clairement ce que vous voulez. L’honneur tout seul le demande. Voulez-vous mourir dans le sein de l’Eglise catholique et réclamer ses sacrements et ses suffrages ? Soumettez-vous à ce qu’elle exige. Ne voulez-vous pas ? Déclarez hautement vos intentions ; alors les conséquences seront pour vous seul. Mais non ! Le Dieu de vos pères est votre Dieu, leur religion est la vôtre. L’Eglise dont ils étaient les enfants est toujours votre mère ; elle vous offre sa paix ; ses bras vous sont ouverts ; elle vient à vous, les avances ne coûtent pas à son cœur ; elle peut encore, elle veut répandre sur vos derniers jours la sérénité et la joie, rendre votre mémoire honorable sur la terre et vous assurer le bonheur éternel. Entre la gloire et l’opprobre, entre le ciel et l’enfer, qui peut balancer un instant ? »

Croyez-le bien, Madame la Duchesse, protestez-le avec une inébranlable conviction, qu’il n’y a de ma part, dans cette lutte fort pénible, ni esprit d’intrigue, comme on a pu le dire devant vous, ni désir de paraître, ni envie de faire éclat, encore moins de contrister celui que je voudrais consoler à tout prix. Je l’espère, je l’assure, aucun sentiment que la Religion, que l’honneur, que la plus délicate amitié ne puissent avouer, n’a touché mon âme. L’acquit d’un devoir, le salut de mon frère, la dette de la reconnaissance, le zèle du pasteur, la charité de Jésus-Christ, voilà les motifs qui me pressent. Je puis être maladroit, mal habile, malheureux, je ne serai jamais ni malin, ni malveillant, ni malhonnête. Si vous blâmez, excusez-moi ; plaignez-moi si vous n’approuvez pas et veuillez agréer le sincère hommage du respectueux dévouement avec lequel j’ai l’honneur d’être, Madame la Duchesse, votre très humble et très obéissant serviteur.

Hyacinthe, archevêque de Paris.

Paris, le 15 janvier 1836.


***


Une fois de plus, cependant, ces démarches se révélèrent inutiles, du moins pour le moment. La santé de Talleyrand redevint bien meilleure dans le courant de janvier 1936. Il put assister, le 19 mars, à une séance de l’Académie des sciences morales et politiques, dont il était membre, et il passa ensuite tout l’été à son château de Valençay (47). Malgré cette amélioration, l’archevêque de Bourges, Mgr de Villèle (48), dans le diocèse duquel se trouvait Valençay, s’inquiéta à son tour de ce qu’il aurait à faire, en cas de maladie grave de Talleyrand, et il écrivit, le 3 juin, à Mgr de Quelen pour lui demander des éclaircissements sur la rétractation exigée par le Saint-Siège (49) :

« J’ai prié, au mois de septembre dernier… M. l’Evêque de Saint-Diez (50) de vous consulter sur la conduite que je devrais tenir à l’égard de M. le Prince de Talleyrand, s’il devient grièvement malade à Valençay. Il m’a mandé de votre part que vous aviez prévu la situation où je pourrais me trouver, et que, sur la demande que vous aviez faite à Rome pour moi, j’étais investi de tous les pouvoirs du Saint-Siège. Je peux donc relever M de Talleyrand des censures qu’il a encourues et l’absoudre de tous les cas réservés au Pape : mais il n’est pas dit dans la lettre de M. l’Evêque de Saint-Diez si je peux déléguer ad hoc. Il est bien important que je le sache. Une rétractation est exigée. J’en conçois la nécessité pour réparer le passé. L’adhésion à la Constitution civile du clergé, le sacre fait à Paris, les scandales donnés, voilà, il me semble, tout ce qu’elle doit renfermer avec la protestation d’une soumission pleine et entière aux jugements du Saint-Siège sur les affaires ecclésiastiques de France. M. de Talleyrand a dit plusieurs fois qu’il ferait dans ses derniers moments tout ce qui serait nécessaire, qu’il se confesserait et recevrait les sacrements : mais il répugne beaucoup à une rétractation. S’il venait à mourir subitement, pourrait-on l’enterrer avec les cérémonies de l’Eglise ? Il y aurait bien des inconvénients à lui refuser la sépulture ecclésiastique. Il n’a pas été excommunié. Vous avez dû, mon cher Seigneur, prévoir tous ces cas pour vous-même, si M. de Talleyrand venait à mourir à Paris. On a répandu dans les journaux qu’il était très malade : mais cela n’est pas vrai. Il est dans son état ordinaire.

Mme la duchesse de Dino m’a mandé que vous aviez le projet de venir me voir à Bourges. Je désire que rien ne s’oppose à son exécution. Ce serait une grande jouissance pour moi de vous posséder quelques jours… »

L’archevêque de Paris répondit à Mgr de Villèle, le 21 juin, par une lettre qui montre nettement son inquiétude sur les dispositions de Talleyrand et sur celles de son entourage (51) :

« C’est bien pour vous seul et sous le plus rigoureux secret que je me suis déterminé à vous envoyer les pièces ci-jointes (52), vous comprendrez facilement pourquoi. Vous devez avoir connaissance, mais vous ne devez pas paraître vous être concerté avec moi, le monde trouverait une intrigue là où il n’y a que charité, vérité, zèle pour le salut d’une âme et pour l’honneur de l’Eglise.

Vous verrez par la première de ces pièces, extraite fidèlement de l’original que j’ai entre les mains, que vos pouvoirs sont ainsi que les miens aussi étendus que possible : je ne fais pas difficulté de croire que vous pouvez, d’après les termes, déléguer comme moi, qui, usant de facultés ainsi exprimées, vous délègue et vous substitue en ma place ou plutôt vous déclare substitué pour ce cas au lieu et place du Souverain Pontife.

Par la seconde et troisième pièce, vous saurez la marche que j’ai cru devoir tracer. D’après des conférences tenues ici, nous avons pensé que malgré l’extrême latitude qui était laissée, il était nécessaire pour l’honneur de l’Eglise de préciser, d’une manière claire et assez étendue, ce qu’il y avait à faire, de peur que nous ne fussions le sujet d’une mystification ; car j’ai entendu dire que le projet était de faire passer un prêtre par la chambre du malade et faire croire alors à un retour qui aurait été démenti après notre sépulture, soit par les personnes, soit par des actes ou des écrits qui auraient prouvé évidemment qu’il n’y avait eu ni repentir, ni retour. Alors l’honneur de l’Eglise était compromis. Quoi donc ! Faut-il que la vérité tremble et recule devant le mensonge et l’impiété et encore qu’elle soit tournée en dérision à cause de sa simplicité ?

Vous êtes sage, mon cher Seigneur, je ne prétends pas l’être plus que vous, vous jugerez ce qu’il y aura de mieux dans votre diocèse, pour le mien il me semble que je ne puis pas moins exiger ni faire.

Le trop fameux abbé Syès (sic) (53) est mort hier subitement sans avoir donné aucun signe de conversion ; je m’étais occupé de lui, mais inutilement. Consulté par la paroisse de Saint-Philippe du Roule, j’ai défendu de le recevoir à l’église, il parait que la famille n’a pas insisté, le Constitutionnel annonce que le convoi se rendra directement au cimetière.

Je ne puis vous dire ici tout ce que j’ai fait de démarches pour obtenir quelque chose de votre diocésain, en sorte que pour moi il m’est bien certain qu’il m’a refusé, du moins en ne me répondant que par le silence, ou quelques politesses insignifiantes…

[En Post Scriptum] Hélas ! J’ai appris aujourd’hui que M. de Talleyrand était plus mal. Je vous avouerai que dans cet état où il est, je recule beaucoup devant un voyage en Berry, à moins qu’il ne m’y appelle, ce qui n’est guère probable. Comprenez-vous qu’un homme veuille de bonne foi se confesser et recevoir les sacrements, mais sans réparation suffisante ? Il faudrait, pour admettre comme valable une semblable conversion, brûler tous nos livres théologiques et canoniques et fermer les yeux sur tous les scandales. Y a-t-il un pécheur plus public que celui dont nous parlons ? Ne serait-ce pas une risée que de prêter notre ministère à une si patente dissimulation ? Pour moi, je ne m’en sens pas le courage. C’est le cas de faire s’expliquer. Est, est, on, non. »

L’invitation de venir à Valençay, sur laquelle Mgr de Quelen ne comptait guère, fut envoyée cependant par Talleyrand en septembre. L’archevêque, alors, « accepta d’enthousiasme, et Talleyrand en exprima sa joie. Il choisit lui-même la chambre du prélat ; il ordonna de préparer la chapelle du château ; il fit envoyer de Paris des ornements qui manquaient… [Mais], au dernier moment, Mgr de Quelen fut retenu à Paris. Il s’en excusa par une lettre [à la duchesse de Dino, le 7 octobre 1836] » (54).

Le prélat eût-il, dans le tête-à-tête de la campagne, décidé Talleyrand à signer la rétractation qu’il avait préparée ? Ce n’est pas sûr, puisque le prince se portait alors assez bien et qu’il attendait manifestement d’être aux portes de la mort pour faire un acte qu’il n’avait d’ailleurs jamais repoussé. Du moins, profita-t-il du calme de sa résidence seigneuriale pour rédiger ce qu’on a appelé le « manifeste du 1er octobre 1836 », qui devait être ajouté à son testament (55). Ce texte, fort important, a été publié dans les Mémoires du prince de Talleyrand (56), sauf un paragraphe, qui a été donné plus tard par Lacour-Gayet (57).Talleyrand y déclare qu’il meurt « dans la religion catholique, apostolique et romaine » et, après avoir expliqué que sa démission de l’évêché d’Autun avait été acceptée par le pape et que celui-ci l’avait ensuite sécularisé, il ajoute qu’il se croyait libre (58) et qu’il avait alors choisi « de servir la France » dans une carrière politique (59). Peut-être espérait-il par ce « manifeste », justifier suffisamment sa conduite et éviter la rétractation qu’on attendait de lui dans l’Eglise (60).

Tel n’était pas évidemment l’avis de Mgr de Quelen. Aussi, à partir de ce moment, ne cessa-t-il plus de se tenir en contact avec Talleyrand, par l’intermédiaire de la duchesse de Dino, pour l’amener à accepter les exigences du Saint-Siège.


III


Aucun document ne nous reste de l’année 1837 sur les efforts de Mgr de Quelen pour amener le prince de Talleyrand à signer une rétractation et à se convertir (61). Il est certain cependant qu’il ne cessa d’y songer et que, dès que ce fut possible (62), il poussa la duchesse de Dino à avoir avec son oncle une conversation décisive sur le sujet qui lui tenait à cœur. La lettre suivante, datée du 18 janvier 1838, témoigne de ce désir de l’archevêque et de la bonne volonté de la duchesse à lui « obéir » (63) :

Monseigneur,

Ce n’est pas par le bruit public que vous devez apprendre le chagrin de mes enfants ! – Ils ont perdu il y a peu d’heures leur seconde fille ! (64) Lorsque cette âme innocente s’est envolée vers son Créateur, je me suis prosternée, et j’ai demandé avec une ardeur et une foi bien vive que le sacrifice obtint pour un des siens destiné peut-être à la suivre bientôt une fin chrétienne, et miséricorde là-haut ! – Vous voudrez bien, Monseig., trouver en ceci la preuve que j’ai lu et médité avec toute l’attention convenable la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. – J’ignore dans quel moment il me sera possible de vous obéir ; mais ce qui est certain c’est qu’en toutes circonstances, je me ferai un devoir de rendre témoignage à l’extrême bienveillance de vos sentiments, et j’y joindrai toujours avec empressement l’assurance du respectueux attachement, dont je vous prie, Monseigneur, d’agréer la nouvelle expression.

D. de Dino.

Samedi matin 18 janvier.

Cependant, l’occasion ne se présenta pas, pour la duchesse, dans les jours suivants, d’avoir la conversation désirée. Un accident imprévu de Talleyrand lui en enleva peut-être la possibilité. Il fit, le 27 janvier, une chute à l’ambassade d’Angleterre, au cours d’une réception, et dut rester plusieurs semaines immobile : « Il toussait, il étouffait ; il avait perdu l’appétit et le sommeil, il était sombre, inquiet » (65).

Son état pourtant s’améliora en février. Il eut alors l’ambition de paraître de nouveau en public et de prononcer, à l’Académie des sciences morales et politiques, l’éloge du comte Reinhart, ancien ministre des affaires étrangères sous le Directoire, et son collaborateur à maintes reprises, qui était mort le 25 décembre 1837. Tandis qu’il préparait son discours, il chargea la duchesse de Dino de s’enquérir auprès de Mgr de Quelen d’un renseignement qui devait y figurer, sur la survivance, dans le concordat de 1817, de quelques clauses du concordat de 1515. D’où la lettre suivante de la duchesse à l’archevêque :

Mercredi (66).

Je vais, Monseigneur, vous faire une très singulière question. – Veuillez cependant y répondre avec votre bonté accoutumée.

Je désirerai savoir si dans le Concordat de 1817, auquel vous avez pris une part première, quelques-unes des dispositions du Concordat de François I et de Léon X se trouvent conservés ; ou bien si ce Concordat, négocié par le cardinal Duprat, a été abrogé dans toutes ses parties. Excusez la pédanterie de ma question, et veuillez agréer mes respectueux et tendres hommages.

D.

Mgr de Quelen donna les renseignements demandés, puisque, le 4 mars, le lendemain du jour où Talleyrand prononça son discours, la duchesse lui écrivit de nouveau pour le remercier de sa réponse (67) :

Veuillez, Monseigneur, parcourir la brochure que voici. – Elle vous expliquera ma question de l’autre jour à laquelle vous avez mis tant de bonne grâce à répondre. Vous verrez, par la ligne d’écriture qui se trouve en tête que c’est de la part de mon oncle que je vous adresse ce discours qu’il a prononcé avec grand succès hier à l’Académie. – Je le trouve un peu fatigué aujourd’hui de cet effort qui cependant lui a donné assez de satisfaction pour que le médecin n’en craigne pas les suites. Nous aurons l’honneur de vous voir mercredi prochain, à une heure, rue de Varennes, comme vous avez bien voulu nous le permettre.

Mille respectueux hommages.

Dsse de Dino.

Dimanche.

A cette lettre était joint, en effet, un exemplaire de l’Eloge de M. le comte Reinhart, prononcé à l’Académie des Sciences morales et politiques, par M. le P. de Talleyrand, dans sa séance du 3 mars 1838 (68). Il porte cette dédicace :

« A Monseigneur l’archevêque de Paris, de la part et avec tous les hommages du Prince de Talleyrand » (69).

Cette dernière lettre de la duchesse de Dino et cet envoi montrent que Talleyrand était de nouveau fort bien disposé à l’égard de l’archevêque, et en outre que la duchesse continuait à lui rendre visite. Six jours plus tard, le 10 mars, elle lui écrivit une très longue lettre, qui nous renseigne sur le sujet de leurs conversations. C’était bien de la conversion du prince qu’il s’agissait. Après avoir indiqué à quel point elle en comprenait l’intérêt, elle y montre les difficultés auxquelles elle se heurtait. Ce n’était pas contre des « erreurs formelles » ou une « argumentation hostile » qu’elle avait à lutter, mais contre les « grandes illusions » que se faisait le prince sur sa position à l’égard du Saint-Siège, et contre son état d’esprit qui, à la suite d’une carrière comblée par « la fortune », n’était « attaché qu’au choses de la terre ». Comment, demandait-elle, espérer que « le vieil homme » se dépouillerait « tout à coup du passé », comment l’amener à « surmonter toutes les terreurs, toutes les humiliations » venant du public et de la presse ? Sans doute, disait-elle, on ne peut « renoncer à obtenir une satisfaction suffisante », mais, pour un « tel homme », placé dans de telles conditions, ce serait « s’exposer à un scandale public » que de trop demander. Et elle avouait qu’elle ne croyait pas qu’on pût obtenir davantage que le « petit écrit » qu’elle avait soumis à Mgr de Quelen.

De quel écrit s’agissait-il ? Nous l’ignorons, n’en ayant retrouvé aucune trace, mais c’était certainement un projet de rétractation, rédigé par la duchesse elle-même et qu’elle se faisait fort de faire signer par le prince (70). Quoi qu’il en soit, voici cette lettre qui ouvre des perspectives vraiment nouvelles sur « l’esprit doux et indifférent » de Talleyrand en matière de religion (71) :

Pardonnez-moi, Monseigneur, si non contente de vous avoir fatigué par une longue conversation, je reviens encore par écrit sur un sujet qui intéresse votre charité, qui touche à ce que l’Eglise a de plus cher, la religion de plus sacré ! – Satisfaire à ce qu’elle exige, arriver cette réconciliation si ardemment désirée, voilà ce qu’il convient, avec la grâce de Dieu, d’accomplir ! – Mais comment atteindre ce but quand il y a encore tant de barrières à franchir ? Comment y renoncer quand le succès est d’une importance si haute ? – Surmonter la difficulté, à la joie des vrais chrétiens et des bons catholiques, ôter à l’esprit pervers de certaines gens, et peu charitable de certains autres, les malignes et scandaleuses satisfactions qu’ils se promettent d’une mort, que par des motifs opposés, mais malheureusement trop évidents, les uns et les autres voudraient voir s’accomplir dans l’impénitence finale ; – voilà le problème qu’il s’agit de résoudre, voilà ce que depuis tant d’années vos prières demandent à Dieu avec ferveur, voilà, vous le savez, Monseigneur, à quoi tendant tous mes efforts ! Mais il n’appartient qu’à une autorité supérieure de tracer les limites exactes et de fixer celle à laquelle il convient de s’arrêter. Je ne puis, moi, dans ma sphère modeste et bornée, qu’insister sur la connaissance intime que j’ai de la personne, que sur celle des circonstances particulières dans lesquelles on s’est trouvé placé, dans lesquelles on se trouve encore maintenant. Je ne puis que répéter que ce ne sont pas des erreurs formelles que nous avons à combattre, que ce n’est pas contre une argumentation hostile que nous avons à lutter, que ce n’est pas une fausse science à laquelle il nous faille opposer les vraies et immuables doctrines de l’Eglise. – Plût à Dieu que nous n’eussions à vaincre qu’une hostilité systématique qui admît et qui appelât la controverse ! Mais que rencontrons-nous ? – Une ignorance théologique, peu vraisemblable, j’en conviens, mais profonde, une longue incurie, une vieille habitude de glisser légèrement sur un certain ordre d’idées, de n’en jamais parler spontanément et d’écouter, à la vérité sans amertume, mais avec peu d’attention et sans grand intérêt. Avant tout, peut-être, de grands illusions sur la position dans laquelle on se trouve à l’égard du Saint-Siège ; – illusions, il faut le dire, excusables, en ce sens que beaucoup de choses ont contribué à les entretenir. – Je me suis permis, Monseigneur, de vous les détailler, et vous voudrez bien, dans votre parfaite équité, ne pas les perdre de vue ; je crois qu’il est important, qu’il est juste de les mettre dans la balance. – Pensons aussi au grand âge de la personne ; à la force que les préventions et les habitudes ont acquise, et disons-nous que flatté si longtemps par la fortune, toujours servi par elle à travers des phases si diverses, il est naturel, quoiqu’assurément bien fâcheux, que cet esprit nourri dans le monde et dans ses intérêts ne se soit attaché qu’aux choses de la terre ! – Que d’années ne vous faudrait-il pas, à moins d’un miracle de la grâce, objet de toutes vos prières, pour réveiller cette âme de sa léthargie, pour ouvrir à cet esprit une route toute nouvelle ? – Uniquement exercé depuis soixante ans aux affaires temporelles, accordant aux formes extérieures une importance première, comptant toujours avec le siècle et si peu avec l’éternité, comment espérer que le vieil homme, se dépouillant tout à coup du passé, retrouverait subitement cette simplicité de l’enfance avec laquelle il faut approcher des choses saintes pour les concevoir et s’y livrer sans réserve ! – Comment demander à un âge plein d’infirmités, les méditations profondes, les études nécessaires pour déchirer tous les voiles et pour arriver enfin cette vive lumière de la foi qui embraserait le cœur, donnerait la force de surmonter toutes les terreurs, toutes les humiliations, ferait mépriser les outrages d’un mauvais public, donnerait du dédain pour le déchaînement de la presse et ferait envisager avec résignation la polémique, qui, n’en doutez pas, viendrait cruellement s’attacher aux derniers jours d’une vie si orageuse ! Dieu seul peut en un instant changer, quand il lui plaît, le cœur de l’homme et opérer la plus étonnante des transformations ; mais à nous, - il nous faut du temps, beaucoup de temps et il nous en reste probablement bien peu ! Faut-il pour cela renoncer à obtenir une satisfaction suffisante, et exposer celui qui nous dira bientôt un éternel adieu, à nous quitter sans consolation et à nous laisser livrés à un scandale que les mauvaises passions du moment tourneraient contre l’Eglise, contre ses ministres et ses fidèles ? La personne dont il s’agit est trop éclatante et par sa naissance et par ses services et par ses mérites et par ses fautes pour que sa fin ne soit pas un incident important, une affaire sérieuse dans notre histoire contemporaine, pour qu’elle ne devienne pas une arme offensive et défensive dans telle main ou dans telle autre. – Je crois donc qu’une certaine satisfaction accordée à la Religion par un tel homme devrait plus consoler, plus édifier que la mort la plus sainte ne pourrait le faire dans l’ordre commun. S’exposer à un scandale public, pour avoir trop demandé me paraîtrait dans le temps actuel que vous connaissez, Monseigneur, et dont vous avez plus souffert que qui que ce soit, un véritable désastre ! – Pénétrée de cette situation et de tous ses dangers, je me suis demandé jusqu’où on pourrait porter ses espérances et après le plus mûr examen, fait devant Dieu en toute humilité et ferveur, je suis arrivée à croire que demander plus que le petit écrit que j’ai eu l’honneur de vous soumettre serait tenter l’impossible, jeter un esprit doux et indifférent dans l’irritation et la révolte et priver aussi la Religion d’un triomphe, qui pour être incomplet n’en serait pas moins, la personne donnée et la disposition générale des esprits admise, d’une importance telle que je ne puis croire qu’il faille la laisser échapper. – Pour me résumer, je me répèterai que nous n’obtiendrons jamais, du moins dans mon opinion, une rédaction plus explicite, ni la publication pendant la vie – tout au plus une communication confidentielle que le dépositaire serait autorisé à vous faire, Monseigneur, mais à ne faire qu’à vous seul. – Veuillez remarquer que ce que je crois n’être pas impossible, peut l’être cependant et qu’entraînée par mon ardent désir je puis m’égarer en allant jusque-là. – En tout cas, croyez-le bien, Monseigneur, je recule les bornes jusqu’à l’extrême limite du possible. – Voilà ce que je vous supplie de méditer avec votre parfaite bonté, avec votre sagesse accoutumée. J’en appelle à votre cœur, à votre connaissance de la personne, des circonstances de l’époque, du pays, à votre propre situation si aisément et si cruellement mise en jeu par les ennemis de Dieu ! – Vous pourrez encore, dans la circonstance dont il s’agit vous trouver livré aux plus fâcheuses interprétations et vous entendre accuser de zèle imprudent et de manque de charité. En mon particulier, je ne men consolerai jamais de voir notre famille être l’occasion d’un chagrin de plus pour vous et d’une affliction nouvelle pour l’Eglise.

J’appelle du reste sur toutes mes paroles votre indulgence infinie, je les dépose à vos pieds, avec l’humilité qui me convient et vous offre, Monseigneur, avec autant de confiance que de dévouement, l’hommage de mon profond respect.

Paris, 10 mars 1838.

Cette émouvante lettre ne fut envoyée que le 17 mars, avec un billet d’envoi qui indique dans quel esprit d’humilité et d’absolue soumission elle l’avait rédigée (72) :

Samedi (73).

Voici, Monseigneur, ce que par obéissance j’ai écrit. – J’en reconnais l’insuffisance ; mais le grain de sable même je ne dois pas refuser de le porter en offrande ! Il y a certaines choses que j’ai cru ne devoir qu’indiquer : il me semble qu’il n’appartient qu’à vous de les détailler. Du reste, quel que soit l’usage que votre prudence juge convenable de faire de cet écrit, je l’approuve par avance, et m’y soumet absolument, sûr que je suis que votre sentiments exquis des convenances, et votre amitié pour moi ne me commettront jamais hors de propos et ne me feront pas sortir inutilement du cadre modeste dans lequel il convient toujours à une femme de se renfermer et dans lequel plus qu’une autre, je crois devoir rester. Mais, je le répète, tout est soumis à votre autorité, à vos lumières, à votre bonté, je ne puis mieux faire que de m’y livrer.

J’ai eu occasion de dire quelques paroles de votre part qui ont été écoutées avec un silence doux. La santé est meilleure. – La mienne n’est pas trop bonne, et mes préoccupations d’esprit ne l’améliorent pas. J’irai chercher auprès de vous, Monseigneur, si vous le trouvez bon, de la force et de la paix ; pourriez-vous me recevoir samedi prochain, d’aujourd’hui en huit, le 24, à deux heures ? – ou bien le lundi 26, à la même heure ?

Agréer avec bonté mes tendres et respectueux hommages.

D.

Mgr de Quelen accusa réception de ces deux lettres le jour même, 17 mars. Dans sa réponse, il racontait à la duchesse l’accident de voiture qui lui était arrivé la veille, rue de Varenne, et qu’il avait cru, un instant, être l’acquiescement de Dieu à l’offrande qu’il lui avait faite de sa vie pour obtenir la conversion du Prince. Sans discuter les termes du projet de rétractation que lui avait remis la duchesse, il lui disait seulement qu’elle paraissait plus préoccupée « des conséquences » que de « l’essentiel » et il ajoutait en post-scriptum que la déclaration du prince ne pouvait être différente, sinon dans les termes, de celle qu’il lui avait envoyée le 15 janvier 1836 (74) :

Madame la Duchesse (75).

Je ne veux pas tarder à vous accuser réception de vos deux lettres sous un même pli. Soyez sûre que c’est avec mon cœur, mais aussi avec ma foi qui ne peuvent jamais être séparés, que je m’occuperai de ces graves intérêts. A mon avis, la spécialité est nécessaire et l’abandon, du moins pour la publicité, doit être laissée à la discrétion de l’Eglise qui tient ici partes Dei, les intérêts de Dieu. Il me semble aussi que vous êtes plus occupée des conséquences que du sujet principal, que de l’essentiel. Sans doute ces conséquences sont à considérer, mais elles ne peuvent reculer des limites qu’il n’est bon pour personne de franchir. Pour moi je puis toujours prouver que j’ai presque passé les bornes du devoir ; il ne me reste plus qu’à prier jusqu’à ce qu’il ne reste plus aucun espoir d’obtenir ce que vous appelez avec raison un miracle.

C’en est, et un véritable, Madame la Duchesse, si je vous écris et si même j’ai pu recevoir votre lettre ce matin. Hier j’avais de nouveau offert, à ma messe, ma vie pour celui qui ne répond encore que par un silence doux, et j’ai pu croire un moment que j’avais été exaucé. Le soir même, en revenant de Saint-Michel où j’avais diné, au milieu de la rue de Varennes, à 10 h., l’essieu de ma voiture s’est rompu, nous avons été versés sur le pavé avec un peu de violence. J’étais avec un de mes grands vicaires, M. Jammes, et M. Surat, mon secrétaire. Tout a été brisé, excepté nous qui n’avons eu aucun mal. Nous sommes sortis de dessous nos décombres par la portière devenue l’impériale. René (76) a été jeté sur le pavé de manière à ce que sa tabatière a été moulue et lui n’a eu qu’une contusion assez légère au bras. Le cocher a les genoux meurtris étant tombé devant lui. Heureusement qu’il n’a pas quitté les guides et qu’il a eu la présence d’esprit de se jeter, après s’être relevé, à la tête des chevaux qui, jeunes et effrayés, auraient pu nous traîner longtemps comme sur une claye. Nous sommes revenus tous à pied, riant de notre accident qui pouvait être bien triste. C’est égal, je recommencerai mon offrande si elle pouvait être le prix d’une âme qui ne me coûtera jamais trop cher.

Samedi prochain, j’aurai l’honneur de vous voir à 2 h. et je vous parlerai d’une visite assez singulière que j’ai reçue hier et pendant laquelle j’ai été bien étonné de me voir provoqué sur le sujet qui fait l’objet de votre lettre. Bien entendu qu’en répondant principes je n’ai pas fait la plus petite allusion à vos pensées.

Veuillez agréer mon respectueux hommage.

17 mars 1838.

Si vous l’avez encore, Madame la Duchesse, relisez, je vous prie, la lettre que j’avais l’honneur de vous écrire le 15 janvier 1836 en vous envoyant un projet de déclaration. Les termes peuvent être changés, mais le fonds est essentiel.

En exprimant son « saisissement » à la nouvelle de l’accident, la duchesse répondit, le lendemain 18 mars, sans faire allusion à ce texte de 1836 ; elle priait seulement Mgr de Quelen de bien vouloir « méditer en esprit de charité » les pages qu’elle lui avait envoyées (77) :

Dimanche.

Je suis toute saisie, Monseigneur, des détails que vous voulez bien me donner de votre chute. J’espère qu’en effet, les traces en seront promptement effacées. J’ai été aussi attaquée de conversations de la façon la plus inattendue au milieu du monde sur un sujet qui nous occupe le plus particulièrement par quelqu’un avec lequel je n’ai aucune liaison particulière ; auquel je crois un bon cœur, mais qui est faiseur, remueur et qui se pare fort de l’amitié qu’il dit régner entre vous et lui. J’ai répondu très froidement. Je pense que c’est la même personne ; – il sera bon de nous en éclairer quand j’aurai l’honneur de vous voir, ce qui sera samedi prochain à 2 h., puisque vous voulez bien le permettre. D’ici là veuillez méditer en esprit de charité les pages que je vous ai écrites. Sachez, Monseigneur, que je ne les ai écrites que par obéissance, que j’ai senti toute mon insuffisance pour dire et pour dire bien, que préoccupé du lieu où mes pages doivent aboutir, j’ai cherché à mettre en lumière tous les motifs qui me paraissaient devoir produire le plus d’effet. – D’ailleurs, j’ai dit la vérité ou du moins ce que je crois être la vérité. Il ne me restera, si on me refuse en haut lieu, que mes prières, elles seront vraies et ferventes ; mais d’action je n’en connaitrai plus, si la mesure à laquelle je crois que peut-être vous pourriez attendre paraîtrait insuffisante.

Agréer avec bonté mes respectueux hommages.

D.

Cependant Mgr de Quelen ne put s’en tenir au projet qui lui était proposé. On lui demanderait (78), dit-il dans une lettre du 23 mars, « une déclaration plus explicite ». Aussi envoyait-il lui-même un nouveau texte, inspiré peut-être de celui de la duchesse, mais avec des « additions » nécessaires. Il demandait à sa correspondante si, à son avis, il pourrait le faire présenter au prince (79) :

Madame la Duchesse :

J’aurai peut-être sous peu une occasion très sûre de consulter (80). Voici une rédaction qui me paraît renfermer les choses essentielles ; le dernier projet ne me paraît pas assez complet pour que je ne craigne pas la demande d’une déclaration plus explicite, et je ne voudrais pas m’exposer à un renvoi sans résultat.

Veuillez relire avec attention cette nouvelle rédaction, il ne vous sera pas difficile de vous rendre compte des motifs des additions.

J’avoue que j’aborderais avec plus de confiance et que j’espèrerais davantage de cet abandon honorable pour tout le monde, mais nécessaire surtout pour témoigner de la sincérité et pour fermer la bouche à ceux qui voudraient se prévaloir d’un silence imposé à la mère et maîtresse.

Si vous me faites savoir que je puis présenter ce nouveau projet, dès demain je serai en mesure d’essayer.

Veuillez agréer mes nouveaux hommages.

Hy., arch. de Paris.

Vendredi 23 mars 1838.

A cette proposition, la duchesse répondit, le lendemain 24, qu’elle avait besoin d’en parler avec Mgr de Quelen lui-même, et elle lui demanderait une nouvelle audience (81) :

La lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire hier, Monseigneur, m’a été remise fort tard. Je n’ai pu la lire tranquillement que lorsque je suis remontée me coucher. Permettez-moi que ce ne soit qu’aujourd’hui chez vous, à 2 h., que je vous parle de son contenu trop sérieux et trop important pour que, dès ce matin, j’aie à cet égard un avis arrêté. D’ailleurs il m’est venu une idée qui mènerait peut-être plus heureusement au résultat désiré ; mais avant d’y donner suite il faut que j’aie l’honneur de vous parler. Je remets donc toutes choses à quelques heures d’ici.

Hommages respectueux.

D.

Samedi.

L’entrevue eut lieu, en effet, ce même 24 mars et, à son issue, Mgr de Quelen, qui semble avoir maintenu toutes ses exigences, envoya à la duchesse un numéro de l’Ami de la Religion, où se trouvait le texte de la rétractation d’un ancien prêtre apostat de la Révolution (82). Il lui faisait observer qu’en comparaison la déclaration exigée de Talleyrand pourrait paraître user de « trop de ménagements » (83) :

Madame la Duchesse,

Vous étiez à peine sortie et nous venions de terminer une longue conversation sur un sujet qui nous intéresse à tant de titres, que j’ai ouvert le journal dont je joins ici le numéro, en vous priant de me le conserver pour me le remettre mercredi. Si vous lisez ce qui est écrit à la page 567, vous reconnaîtrez de plus en plus si nous sommes trop exigeants. Vous comparerez la formule de la seconde colonne avec celle que vous avez entre les mains et vous jugerez si nous ne pourrions pas être accusés de trop de ménagements et cependant de qui s’agit-il en regard de celui dont nous sommes si occupés.

Je ne veux plus vous faire de réflexions là-dessus, vous êtes pénétrée comme moi de ce qu’il faudrait obtenir. Prions, prions encore et prions toujours.

Mille hommages.

Ce samedi 24 mars 1838.

J’ai oublié de vous dire une seconde fois que l’on parlait très sérieusement de l’abjuration et qu’il serait avantageux qu’elle ne précédât pas ce que nous désirons. Ne serait-ce pas une occasion pour parler ? (84)

En même temps, l’archevêque avait fait écrire à Talleyrand par l’abbé Dupanloup (85) et c’est cette « admirable lettre » qui permit à la duchesse d’aborder avec son oncle la question de la rétractation. Le 27 mars, elle put annoncer, toute émue, à Mgr de Quelen, qu’elle venait d’avoir avec le prince la conversation décisive et qu’elle l’avait trouvé dans des « dispositions douces » (86) :

Mardi 27 mars 1838.

Je ne veux pas attendre à demain, Monseigneur, pour vous dire que je viens à l’instant d’avoir la grande conversation. J’en suis encore dans une profonde émotion ; et après m’être jetée à genoux pour rendre grâces à Dieu du courage qu’il m’a inspiré et des dispositions douces que j’ai trouvées, je viens à vous, vous dire que je commence à concevoir des espérances fondées d’un bon résultat. A demain 2 h. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Que vous êtes grand, que vous êtes miséricordieux et qu’il est doux de vous servir.

Le jour même, Mgr de Quelen, à cette action de grâces, joignit la sienne (87) :

Mardi, 5 h ½, 27 mars 1838.

Et moi aussi, Madame la Duchesse, je suis ému et saisi, attendri aux larmes, je viens de tomber à genoux à la lecture de votre billet qui m’a été remis à mon retour de l’infirmerie de Marie-Thérèse. Oui, Dieu est grand, mais il est bon par-dessus tout ce que nous pouvons penser et désirer. Reconnaissez aussi, je vous en prie, après sa grâce toute puissante, la protection de la Très Sainte Vierge, dont nous venons de célébrer l’Annonciation ; elle a voulu que la bonne nouvelle nous fût portée en même temps qu’à elle. Nos orphelines prient (88), on prie dans bien des endroits, prions toujours, prions beaucoup et surtout rendons-nous de plus en plus moins indignes d’être exaucés.

Demain, à 2 heures pour les détails. Pour moi, je dis comme sainte Monique à Augustin : « Mon fils, je n’ai plus rien à désirer sur la terre et je ne sais plus ce que j’y fais, depuis que j’ai vu l’accomplissement de mes vœux : puisque je vous vois maintenant dans la vérité et tout à Dieu. »

J’espère que vous faites part de cela à l’abbé Dupanloup.

Mes hommages bien dévoués et bien respectueux.

L’abbé Dupanloup avait été, en effet, prévenu par un billet de la duchesse de Dino (89), et il en fit part, ce même jour 27 mars, à Mgr de Quelen, en faisant quelques réserves sur les dispositions où pouvait se trouver Talleyrand et en assurant l’archevêque qu’il ne ferait rien que sous son « inspiration immédiate » (90) :

Monseigneur,

Je reçois à l’instant ce billet que je prends la liberté de vous envoyer. Je ne prévois et je n’espère encore que bien peu de chose, sérieuse et définitive. Toutefois si ma lettre a provoqué une conversation et un éclaircissement, qui fassent cesser l’incertitude et l’indécision pénible où se trouve cette grave affaire, c’est un bien. Il paraîtrait que, sans déplaire, cette lettre a été comprise : je bénis Dieu de l’avoir faite sous votre dictée, Monseigneur, et si je suis encore appelé à dire ou à écrire un mot, je ne veux rien faire que sous votre inspiration immédiate.

Daignez, Monseigneur, agréer l’hommage de mes plus humbles et plus profonds respects.

F. Dupanloup

v. g.

Ce mardi 27.


IV


Cependant, l’archevêque, bien qu’il eût reçu de Rome, en février 1835, tous les pouvoirs nécessaires pour réconcilier Talleyrand (91), crut devoir soumettre au Saint-Siège la nouvelle formule de rétractation qu’il avait préparée. Il l’envoya, le 6 avril, au cardinal Lambruschini, secrétaire d’Etat, avec cette lettre (92) :

… Voici, Monseigneur, un modèle que je confie à la grande, à l’extrême discrétion de Votre Eminence : elle comprendra pourquoi le secret le plus absolu est nécessaire. Déjà elle s’est occupée de cette affaire : les pouvoirs qu’elle m’a transmis par sa lettre du 6 février 1835 n’ont pas encore été mis en usage ; je les ai communiqués aux Archevêques de Bourges et de Tours, ils sont restés entre leurs mains sans utilité jusqu’à présent ; mais je n’ai cessé de travailler de toute manière à préparer les voies à leur exercice. Il serait trop long et trop volumineux d’exposer ici les détails. Cependant je suis à la veille peut-être d’avoir à décider une grande question et je n’ose engager ma responsabilité devant l’Eglise par une décision personnelle. Après bien des pourparlers, il se peut, je n’en suis pas sûr toutefois, que j’obtienne la déclaration dont je joins ici la copie. Puis-je en être satisfait ? Le Saint-Père s’en contenterait-il et dans le cas où je serais chargé de l’envoyer à Sa Sainteté. L’accueillerait-elle avec bienveillance ? Aurait-elle la bonté d’y répondre par un Bref paternel, qui pourrait achever ce que son pauvre serviteur a commande. Ce qu’on redoute par-dessus tout encore, c’est la publicité ; on n’en est pas encore venu à la permettre et déjà j’aurais peut-être cette déclaration si j’avais voulu promettre qu’elle demeurerait secrète jusqu’à la mort, ce à quoi je me suis absolument refusé. D’un autre côté, il me paraîtrait dangereux d’accepter une déclaration dont ensuite le Pape ne croirait pas pouvoir se contenter. J’assure que ce qui est autour de lui travaille sans relâche, mais avec une grande délicatesse : le temps presse. Que dois-je faire ? Si la formule n’est pas admise, veuillez jeter au feu cette copie faite par le petit ange (93) ; si elle est admise, il suffirait de m’écrire par un mot par la poste qui fût une simple affirmation sans détails. Ah ! Si pouvais parler os ad os, que ne dirais-je pas ? Mais je ne puis me résoudre à mettre par écrit ce que je sais là-dessus de science certaine…

A la lettre était joint le projet de déclaration suivant (94) :

Revenu quoique bien tard des illusions du siècle, reconnaissant d’ailleurs qu’entraîné par des circonstances funestes en contradiction naturelle avec l’état dans lequel j’étais engagé, séduit par les passions aveugles de l’époque à laquelle me jeunesse a appartenu, je suis tombé jadis dans de graves erreurs et de grandes fautes. Désirant aujourd’hui me réconcilier avec Dieu, réparer autant qu’il est en moi le trouble que j’ai répandu dans l’Eglise, et la consoler de l’affliction que je lui ai causée, je déclare ici mes regrets mon repentir et mon entière soumission à la doctrine et à la discipline de l’Eglise catholique, apostolique et romaine et en particulier aux brefs du pape Pie VI touchant la constitution civile du clergé, comme aussi aux décisions et jugements du Saint-Siège sur les affaires ecclésiastiques de France. Je fais cette déclaration écrite de ma main afin que mes sentiments ne puissent jamais être contestés par les ennemis de l’Eglise et de la vérité.

Je dépose cette déclaration entre les mains de M. l’Archevêque de Paris, je la confie à son amitié pour moi, le priant d’en donner connaissance au Souverain Pontife, à la sagesse et à la bienveillance duquel je m’abandonne entièrement.

Fait à Paris, le…

On remarquera que ce texte était moins explicite que celui qui avait été préparé en janvier 1836 (95), puisqu’il ne faisait allusion qu’à la constitution civile du clergé et qu’il passait sous silence le mariage illicite.

Le cardinal Lambruschini répondit le 23 avril à la consultation de Mgr de Quelen, mais sa lettre n’arriva à Paris, on ne sait pourquoi, que le 1er juin, donc après la mort de Talleyrand, qui survint le 17 mai. Il n’est pas sans intérêt cependant de savoir ce que pensait le pape de cette déclaration. Il y avait apporté quelques modifications « pour la rendre suffisante », mais avec « tous les ménagements possibles », et il exigeait qu’elle fût rendue publique avant que le malade dût reçu les derniers sacrements, afin d’éviter le scandale. En outre, il envoyait au prince une lettre personnelle pour « rappeler dans la voie du salut ».

Voici, tout d’abord, la réponse du cardinal secrétaire d’Etat (96) :

Monseigneur,

J’ai reçu la lettre que Votre Grandeur a bien voulu m’adresser en date du 6 avril, et je n’ai pas tardé un moment à la mettre sous les yeux de Sa Sainteté.

Le Saint-Père, vu l’importance majeure de l’affaire, l’a mûrement examinée, et il a même demandé là-dessus l’avis de trois cardinaux, en leur enjoignant le plus grand secret. Nous avons d’abord examiné la déclaration sous le double rapport de la suffisance en elle-même à remplir l’objet auquel elle est destinée, et de l’époque à laquelle elle devrait être publiée. Quant au premier rapport, on a reconnu la nécessité d’y apporter quelques modifications pour la rendre suffisante. En cela on a eu tous les égards, et on y a porté tous les ménagements possibles en se bornant aux changements qui paraissent être de la plus stricte nécessité. V. G. en trouvera la teneur dans le modèle ci-joint, où toutes les modifications ont été soulignées. Si toutefois V.G. jugera convenable quelques adoucissements dans les expressions, Sa Sainteté s’en rapporte entièrement à son zèle et à sa sagesse. Pour ce qui regarde l’époque à laquelle la déclaration devrait être connue, Votre Grandeur sera convaincue qu’il est du moins indispensable que celui qui fait la déclaration consente à ce qu’elle soit connue avant qu’il soit administré. C’est une nécessité pour éviter le scandale que sans cela l’Eglise elle-même donnerait en l’admettant aux saints sacrements.

Le Saint-Père, avec cette charité paternelle qui l’anime pour le salut des âmes, désireux de concourir de sa part à faciliter à V. G. la réussite dans cette affaire, et pour que dans tous les cas il puisse exister un document qui prouverait au monde que le Père commun des fidèles n’a rien négligé pour rappeler dans la voie du salut cette brebis égarée, s’est déterminé à adresser à la personne dont il s’agit une lettre paternelle dont V. G. trouvera ici la copie avec l’original cacheté. Quoique le Saint-Père, en écrivant cette lettre ait eu en vue le double but que j’ai eu l’honneur d’indiquer à V. G., il remet toutefois au jugement, et au zèle pastoral dont elle est animée, de donner cours à la lettre, ou de la garder chez elle.

Sa Sainteté ne cesse pas de prier Notre-Seigneur Jésus-Christ pour qu’il daigne dans sa miséricorde infinie illuminer et mouvoir par sa grâce le cœur de celui au salut duquel nos vœux communs sont dirigés, et pour qu’il Lui plaise de bénir et de couronner du plus heureux succès les efforts de V. G. et de ses collaborateurs dans une si bonne œuvre…

Les changements demandés dans la déclaration, fort peu importants en réalité, étaient les suivants (les membres de phrases ajoutés sont été soulignés) (97) :

… Je suis tombé jadis dans de graves erreurs et de grandes fautes, que le monde connaît, ma vie ayant été publique… Désirant consoler [l’Eglise] de l’affliction que je lui ai causée par ma conduite… Je dépose à cette déclaration entre les mains de M. l’Archevêque de Paris, je la confie à son amitié pour moi pour en faire l’usage convenable et nécessaire afin de réparer le scandale que j’ai donné, et je le prie aussi d’en donner connaissance au Souverain Pontife à la charité paternelle duquel je m’abandonne entièrement en implorant sa bénédiction apostolique.

Quant à la lettre du pape à Talleyrand, que celui-ci, malheureusement, ne connut pas, en voici le texte latin au complet (98) :


Gregorius PP. XVI


Dilecte Fili, salutem et apostolicam benedictionem. Miserentis Dei, qui vult omnes homines salvos fieri et neminem perire, dum vices in terris, lecet immerentes, gerimus, illud propositum firmiter Nobis est ut totius christiani gregis salutem pro apostolici officii munere studiosissime curemus. Et satis profecto beatos Nosmetipsos arbitraremur si vel ipsius vitae discrimine in finem hunc sanctissimum feliciter possemus concurrere quem sibi generis humani Redemptor statuit cum peccatricem Adami sobolem Patri sempiterno contumeliis aerumnisque ac morte etiam ipsa sumeret reconciliandam. Inde vero fit ut impensioribus curis ad illos respiciamus quos mundo huic fallaciis ac praestigiis unice praestanti jam pene valedicturos ad inexorabile tribunal aeterni Judicis qui scrulabitur Jerusalem in lucernis novimus properare. Itaque non possumus, dilecte Fili, quin paternae nostrae sollicitudinis impulsibus obsequentes te, utcumque loco dissitum, charitate tamen utique propinquum hac nostra epistola amantissime alloquamur. Ingravescens jam nimium aetas assiduisque vicibus subjacens aegra valetudo satis admonent quo te urgeat necessitas rebus tuis consulendi ne tristes in posterum effectus serae atque inanis poenitentiae, nulla amplius spe salutis affulgente, patiaris. Nosti sanctioris vitae institutum cui de pridem ab adolescentia devovisti : attamen cogita quale reipsa vitae genus a civilium Galliae turbationum primordiis ad haec usque tempora sis persequutus. Acceptas inde injurias violationesque Ecclesia doluit doletque adhuc vehementer, cujus moeror ac luctur nonnisi te resipiscente poterit leniri. Utinam nostrae posterisque aetatibus testatam relinquas poenitentiam tuam atque ita mala et scandala sane multa et magna repares, quorum ipse vel causa vel coecum quodammodo instrumentum extitisti ! Adhuc tibi suppetunt, dilecte Fili, tempus acceptabile diesque salutis, atque uberes in te divitias quamprimum effundet gratia Salvatoris nostri Jesu Christi, siquidem in spiritu humilitatis et in animo contrito salu tare illud proferas « peccavi Domino », quo in pristinam Dei amicitiam Regius olim Psaltes meruit revocari. Utique fallaci honoris atque aestimationis specie quae non virtutem sed superbiam habet parentem deterreberis : ea enim malignus plerumque abutitur Spiritus ad coelestis gratiae impulsus in hominum animis eludendos. Verum ne te decepi sinas, dilecte Fili : non enim in tuenda pervicaditer culpa, sed in ea ingenue fatenda vera posita est gloria, illatique mali generosa nobilisque reparatio honorem ab improbis vel invitis extorquet et laudem apud omnes bonos indeficientem parit. Atque hic Nostra de perenni tua salute sollicitudo ad plura aeque graviora super hoc tanto argumento commemoranda ultro Nosmetipsos adduceret : verum ab his opportune abstinemus, quippe cum persuasissimum habeamus venerabilem Fratrem Archiepiscopum Parisiensem hujusmodi aurae, quam illi plane committimus, suavi qua praestat charitate cumulatissime satisfactuorum. Sufficiat hic proinde te, dilecte Fili, enixe adhortari et, quantum cum Domino possumus, obsecrare ut optimi istius Praesulis verba utiliter accipias ejusque consilia tanquam, consilia ipsa Nostra salubriter amplectaris. Sentiat (rogamus in Christo Jesu), sentiat jam tandem Ecclesia consolationem illam quam jamdiu praestolatus ex te, ac noli, spes illius et Nostras frustrari. Hunc sane in finem divinam bonitatem atque clementiam suppliciter obtestamur ut det tibi cor docile et spiritum rectum innovet in visceribus tuis, quo penitus agnoscens quid Deo, Ecclesiae tibique ipsi debeas, integram satisfactionem magnanima alacritate perficias. Nescrit tarda molimina Spiritus Sancti gratia, et operis matura perfectio poenitentiae veritatem apprime portendit. Nos profecto cum lacrymis precibusque ad Crucifixi Redemptoris Nostri pedes provoluti, aeternae salutis tuae negotium, de quo soliciti maxime sumus, Eidem commendare nunquam desistemus. Firmiter autem sperantes cuncta votis Nostris quantocius integre responsura, apostolicam beneictionem tibi, dilecte Fili, amanter in Domino impertimur.

Datum Romae apud Sanctum Petrum, die 21a aprilis 1838, pontificatus Nostri anno VIII°.

Gregorius PP. XVI.


***


En attendant la réponse de Rome, Mgr de Quelen avait incité la duchesse de Dino à écrire à Talleyrand, pensant qu’il était plus facile d’écrire que de parler, pour le supplier d’accorder à l’Eglise la satisfaction qu’elle demandait. Cette lettre, profondément émouvante, fut communiquée le 13 avril par la duchesse à l’archevêque, avec le billet suivant (99) :

Je ne sais que vous obéir, Monseigneur, et je ne comprendrai pas à votre égard une confiance limitée. Je vous en donne la plus grande preuve en mon pouvoir en vous adressant la copie que vous avez désirée. Je n’y mets aucune condition, la fille n’en fait pas à son Père.

J’aurais voulu remplir ces pages d’une meilleure écriture ; mais ma main particulièrement contractée et tremblante depuis quelques jours a trop souvent trahi mon attention et ma bonne volonté.

J’ai des grâces à vous rendre des places excellentes qui nous sont échues en partage, l’excellent René nous a parfaitement protégées (100).

Veuillez ne pas oublier la lithographie dont j’ai sollicité le don et agréer, Monseigneur, avec votre bonté accoutumée l’hommage de mon ancien dévouement.

D.

Vendredi Saint 1838.

Quant à la lettre de la duchesse à son oncle, en voici le texte dans sa teneur complète. Absolument inédite, elle apporte, nous semble-t-il, un témoignage essentiel sur le caractère de Mme de Dino et sur le rôle qu’elle a joué dans la « conversion » de Talleyrand. Elle montre jusqu’où allait son dévouement au grand homme. Plus que de considérations proprement religieuses, elle fait état surtout, dans sa lettre, de l’opportunité d’une telle démarche pour la gloire de Talleyrand (101) et pour la satisfaction des siens. Elle affirme que ce qu’on demande est bien peu en comparaison de ce qu’on pourrait exiger. Elle indique, en passant, que le roi Louis-Philippe, consulté à ce sujet par le prince, ne pouvait comprendre sa position, et elle a des mots durs pour le souverain que Talleyrand avait poussé au pouvoir et avec qui il était très lié : « Pour comprendre les actions d’éclat, il faut une certaine hauteur de caractère, une certaine fermeté de jugement, auquel l’esprit délié, mais subalterne, ne suffit jamais, et qui n’a pas craint de se souiller aux yeux de l’Europe en effaçant ses propres armes et en brisant les croix, ne saurait vous être un bon conseiller ! » Elle déclare enfin qu’il ne faut pas faire les choses à demi : « La plus mauvaise des conduites serait d’en faire assez pour exciter la fureur des impies (qui s’irritent de bien peu) et de ne pas en faire assez pour satisfaire les bons qui ne demandent qu’une intention droite sincèrement exprimée » (102).

Quelque soit la force de votre âme, la fermeté de votre esprit, la confiance que vous accordez à mon attachement et peut-être même à mon intelligence, quelque soit le courage que je puise dans ma profonde affection pour vous ; quelques libres par conséquent que soient nos entretiens ; il est cependant des limites auxquelles la parole interne peut seule atteindre et devant lesquelles je me sens intimidée quand il faut les aborder directement. – Pressée cependant par l’impérieux besoin de remplir auprès de vous ma mission de dévouement à votre gloire jusque dans la partie la plus délicate, la plus difficile, mais aussi la plus importante, je vous demande la permission de me confier à ma mauvaise écriture : elle vous dira mieux, sans interruption, sans émotions nuisibles ce qu’il est de mon devoir de vous soumettre, aujourd’hui que votre santé vous est rendue, et vous vous-même, librement, spontanément, tel qu’il vous appartient de penser et d’agir, m’avez parlé de ce dernier acte de votre vie qui devra fixer un jour le jugement de la postérité sur vous ! Veuillez donc faire quelqu’attention à mes paroles.

Vous avez le juste désir de vous rendre la paix à vous-même, de l’assurer à ceux qui vous entourent, à ceux qui malheureusement seraient destinés à vous survivre. Vous voulez satisfaire aux honnêtes gens de notre temps et à ceux des générations futures ; vous voulez finir en grand Seigneur (rien n’est moins aristocratique que l’incrédulité), en homme désabusé des erreurs et des illusions dont votre première vie a été la victime ; vous voulez vous montrer supérieur aux préjugés insensés d’un siècle de révolutions et de destructions et porter enfin avec toute l’autorité de votre esprit élevé, de votre longue expérience, de votre grand âge, un jugement libre et ferme sur votre siècle tout entier. Vous le personnifieriez en vous-même et vous le condamneriez franchement dans ce qu’il a eu de coupable. – Voilà ce qui est beau, voilà ce qui à toutes les époques a grandi les plus grands. – En effet le J’ai eu tort prononcé à la fin d’une longue carrière célèbre et agitée, par un homme d’un grand esprit, et dans toute la force encore de son intelligence, grandit plus un nom et sert plus à la renommée qu’une vie régulière qui n’a pas besoin de cet aveu. C’est presqu’une fortune de plus que d’avoir à le prononcer ! Cela fait tomber tous les blâmes amers, émousse toutes les armes des méchants et même des bons, dont le zèle est souvent passionné, et force à respecter une vie qu’on voudrait injurier. Aucun acte ne peut davantage protéger la mémoire. – Vous voilà tel que je vous comprends, tel qu’un jour je veux pouvoir vous monter à la postérité, tel que je veux pouvoir vous défendre jusqu’à mon dernier soupir ! Mais pour arriver à ce résultat si important pour vous, si utile à un grand enseignement historique, si indispensable au bonheur de Pauline, si nécessaire à mon repos (car comment ne pas parler de moi lorsqu’il s’agit de vous), si satisfaisant pour vos vrais amis, si consolant pour cette belle Eglise gallicane à laquelle vous avez appartenu, si commode enfin pour ce gouvernement lui-même que vous avez grandement servi. Que faut-il ? – Il ne faut qu’une chose. Il faut entrer dans l’ordre commun, vous réconcilier avec l’Eglise dont vous vous êtes séparé. Elle vous sera d’autant plus douce que vous lui montrerez un abandon plus complet. Vous dire aujourd’hui les paroles précises qu’elle est obligée de demander, je ne puis, m’étant bornée jusqu’à présent à bien saisir l’ensemble de la position et n’ayant pas voulu trop enfoncer dans les détails. Mais ce que je sais déjà d’une manière certaine, c’est que c’est un acte de repentir et de soumission qu’on attend. On pourrait exiger bien davantage ; mais on veut pousser les facilités jusqu’à l’extrême limite du possible. Rome elle-même ne saurait les dépasser. Jouer au fin avec elle, se jeter dans l’escobarderie des mots, réussir d’autant moins avec Rome qu’elle est passée maître dans cet ordre de choses, et que si, à la tête de cinq cent mille hommes on ne peut la réduire que temporellement, ce n’est pas dans les questions spirituelles que le jeu des paroles pourrait lui donner le change. – D’ailleurs serait-il digne de vous, de l’éclat de votre nom, de celui de votre mérite, de vos services et j’oserais ajouter de vos fautes, de venir à la fin de votre vie marchander avec votre conscience, avec le public, avec la postérité et avec ceux que vous avez affligés, lorsqu’ils vous offrent la paix à des conditions légères, il faut l’avouer ? – Ouvrez l’histoire ecclésiastique, vous y verrez des exemples nombreux et frappants qui vous convaincront que l’homme ne s’est jamais plus élevé aux yeux des autres hommes qu’en s’humiliant devant Dieu ! – Réfléchissez-y bien et vous serez convaincu qu’au lieu de vous grandir dans la dernière action et la plus importante de votre vie, ce serait vous rapetisser singulièrement que d’y apporter les recherches de l’amour-propre. Et ne croyez pas que je me renferme ici dans des considérations purement religieuses. – Non. – Je me place au point de vue historique, c’est comme lecteur de votre biographie, dans 150 ans, qu’après avoir sans cesse varié dans mes impressions sur vous, pendant le cours de ma lecture, j’arrive à fixer mon jugement, lorsque parvenue à l’époque de votre retraite définitive de la vie politique, je vous vois dans votre lettre de démission, vous séparer des révolutions, dans votre discours à l’Académie, repousser les mauvaises doctrines de toute nature et rompre enfin avec l’incrédulité par votre soumission à l’Eglise. – Régénéré ainsi vous prenez à jamais une place incontestée dans les anales de votre pays ; vous regreffez ainsi la branche brisée de votre arbre généalogique et non seulement vous continuez les traditions de vos pieuses grand-mères, de votre vénérable oncle, de tous ceux qui vous ont précédé, mais vous jetez encore sur tous ceux destinés à perpétuer votre nom, une illustration brillante et pure. – Vous êtes trop bon, trop bon, trop éclairé, trop délicat pour vous tromper sur la vérité de mes paroles et lors même que dans le premier moment vous cherchiez à les combattre par le côté spécieux de votre esprit, il arrivera un jour où vous leur rendrez justice ! Il me reste d’autres considérations à indiquer, accordez-leur encore quelqu’attention. – Vous avez parlé au Roi de ce qui vous préoccupe. Dans son ignorance absolue de votre position vis-à-vis du Saint-Siège, dans l’illusion sur les véritables dispositions de Rome à votre égard, il n’a pu que vous répondre à côté de la question ; d’ailleurs pour conseiller et même seulement pour comprendre les actions d’éclat, il faut une certaine hauteur de caractère, une certaine fermeté de jugement, auquel l’esprit délié, mais subalterne ne suffit jamais et qui n’a pas craint de se souiller aux yeux de l’Europe en effaçant ses propres armes et en brisant les croix, ne saurait vous être un bon conseiller ! – Le Roi qui serait fort mal à l’aise le jour où l’Eglise restée sans satisfaction, serait obligée de refuser à un de ses amis et à un des grands serviteurs du pays, ses prières et ses honneurs, le Roi, dis-je, ne peut vous être bon à rien pour vous éviter cette réprobation, à vous une amère douleur, à lui-même un embarras pénible, au public un scandale, à l’esprit de parti une pâture nouvelle, à l’Eglise une dure nécessité, à tous un malheur !... Remarquez ensuite ce à quoi vous n’avez peut-être pas pensé, mais ce dont il ne m’est pas permis de douter, c’est que Paris n’est pas le seul lieu où des difficultés semblables se rencontreront. Les intentions de Rome sont connues du clergé catholique. Partout où Rome a des représentants, et elle a des représentants partout où elle a un clergé, qu’il doit dominant comme dans les pays catholiques ou seulement toléré comme dans les pays protestants, vous trouverez mêmes obstacles, mêmes demandes, mais aussi même accueil à des conditions semblables. – Maintenant un dernier mot. – Il m’est tout personnel : je ne pense pas que pour cela il soit de moindre valeur à vos yeux ! Par mon testament je demande que mon cœur soit enlevé à ma dépouille mortelle et qu’il soit déposé à Valençay auprès de la tombe que vous vous y êtes choisie. Voudriez-vous, par une inexplicable indifférence ou par d’autres considérations rendre ma dernière volonté illusoire, mon dernier souhait impossible ! Je ne le pense pas ! Vous ferez, j’en ai la conviction, tout ce qui sera bon à faire, vous le ferez de la façon convenable, vous le ferez pour Pauline, pour moi, pour vous-même surtout ; car vous vous direz que la plus mauvaise des conduites serait d’en faire assez pour exciter la fureur des impies (qui s’irritent de bien peu) et de ne pas en faire assez pour satisfaire les bons qui ne demandent qu’une intention droite sincèrement exprimée.

Mgr de Quelen remercia la duchesse le jour même, 13 avril, de lui avoir communiqué ce texte. Il le fit, comme d’ordinaire, et comme il était normal, avec une hauteur de vue et un esprit religieux sans commune mesure avec ceux de sa correspondante (103) :

Madame la Duchesse,

Vous avez pu voir aussi avec quelle confiance, je vous demandais la communication et la possession même de la pièce que vous avez eu la bonté de m’adresser ; c’est parce que je pensais que vous étiez aussi sûre de moi que je suis sûr de vous. Au reste ce sont plus les idées dont j’aurais à faire usage et toujours avec votre consentement que de la lettre elle-même, si toutefois il est possible d’en user. De plus, ce ne serait que pour faciliter davantage ce que nous désirons l’un et l’autre, la rencontre et les divins embrassements de la justice et de la paix, de la vérité et de la miséricorde. Cela et puis mourir sur le champ, si le Seigneur veut accepter ce prix d’une mission accomplie et si désirable (104).

Je pars à l’instant pour l’office de ce grand jour des pardons. L’Eglise prie pour les plus grands coupables. Jugez si j’oserai me permettre d’en exclure un seul.

Vendredi Saint 1838.

Quel fut le résultat de la lettre de la duchesse sur l’esprit de Talleyrand ? Il est difficile de le savoir. Le prince dut hésiter jusqu’au début de mai (105). Il répugnait, sans aucun doute, à signer un texte de rétractation qui lui serait imposé. C’est alors, comme nous l’avons raconté ailleurs (106), qu’il rédigea lui-même une formule qui fut modifiée quelque peu par Mgr de Quelen et qu’il signa le matin même de sa mort, le 17 mai 1838.

R. Limouzin-Lamothe.


Notes :

(1) Cf. notre article, La rétractation de Talleyrand, Documents inédits, dans la Revue d’histoire de l’Eglise de France, t. XL, 1954, p. 229-241, et notre ouvrage, Monseigneur de Quelen…, t. II, p. 254-258.

(2) Voir ci-dessous la note de Mgr de Quelen, en tête de la lettre du 8 décembre 1823.

(3) Bernard de Lacombe, La vie privée de Talleyrand (Paris, 1910), p. 259.

(4) Cf. Michel Missoffe, Le cœur secret de Talleyrand (Paris, 1956), p. 212.

(5) Note manuscrite de Mgr de Quelen publiée ci-dessous.

(6) Cf. ci-dessous.

(7) Extrait des Mémoires de M. le duc de Rovigo, concernant la catastrophe de M. le duc d’Enghien (Paris, 1823, in-8°, 68 p.). Il déclare, en particulier (p. 39 et suivantes), que l’arrestation fut décidée sur les instances de Talleyrand auprès de Murat, gouverneur de Paris, et de Bonaparte lui-même. Le premier consul se serait écrié par la suite : « Ah ! Malheureux T…, que m’as-tu fait faire ! » (p. 43). Le duc de Rovigo accuse aussi Talleyrand, qui était alors ministre des Relations extérieures, d’avoir gardé une lettre écrite par le duc d’Enghien pour offrir ses services à Bonaparte, et de ne l’avoir remise au premier consul que deux jours après l’exécution du duc (p. 62). – Sur cette affaire, voir Lacour-Gayet, Talleyrand, tome III, p. 149-152.

(8) Note manuscrite de Mgr de Quelen, ci-dessous.

(9) Cf. Henrion, Vie de Mgr de Quelen, 2ème éd., p. 76 ; B. de Lacombe, La vie privée de Talleyrand, p. 260.

(10) Archives de l’archevêché de Paris, Papiers de Mgr de Quelen, dossier Talleyrand. Minute de la main de Mgr de Quelen.

(11) En fait, Talleyrand, malgré son éloignement des affaires, n’avait probablement pas renoncé à jouer encore un rôle politique, si l’on en juge par celui qu’il accepta au début de la Monarchie de Juillet.

(12) B. de Lacombe a, le premier, donné une partie de ce texte (environ un tiers du document), d’après une copie qu’avait prise Mgr Dupanloup (La vie privée de Talleyrand, p. 261-265). Un court passage en a été cité par G. Lacour-Gayet, Talleyrand, t. III, p. 355-356.

(13) Archives de l’archevêché de Paris, Papiers de Mgr de Quelen, dossier Talleyrand.

(14) Il s’agit vraisemblablement de la duchesse de Dino.

(15) L’éloignement de Mme la duchesse de Dino qui cessa de s’adresser à l’archevêque pour la confession (note de Mgr de Quelen).

(16) Mme la duchesse de Dino qui passe pour avoir un grand crédit auprès de M. le Prince de Talleyrand (note de Mgr de Quelen).

(17) Le Prince de Talleyrand a fondé à sa terre de Valençay une maison de Sœurs de Saint-André, destinée à la visite et le soin des malades et à l’éducation des enfants pauvres de la campagne. Le Prince s’intéressait à cet établissement. Il allait quelquefois le visiter, y distribuer des prix aux enfants et il en sortait attendri. (Note de Mgr de Quelen).

(18) B. de Lacombe, La vie privée de Talleyrand, p. 265.

(19) Ibid. Cf. Lacour-Gayet, Talleyrand, t. III, p. 343.

(20) Cf. notre ouvrage, Monseigneur de Quelen…, t. I, p. 165-167.

(21) B. de Lacombe, loc. cit., d’après les « documents de Mgr Dupanloup ».

(22) B de Lacombe, loc. cit..

(23) Bernard de Lacombe en a publié le passage essentiel, d’après une copie prise par l’abbé Dupanloup, dans La vie privée de Talleyrand, p. 268-269. Quelques lignes ont été citées aussi, d’après Bernard de Lacombe, par Lacour-Gayet, Talleyrand, t. III, p. 357.

(24) L’original est aux Archives de l’archevêché de Paris, Papiers de Mgr de Quelen, dossier T.

(25) Il résidait souvent, en effet, soit au château de Valençay, qui lui appartenait, au diocèse de Bourges, soit au château de Rochecotte, propriété de la duchesse de Dino, au diocèse de Tours.

(26) Cf. notre ouvrage, Monseigneur de Quelen…, t. II, p. 73 et suiv.

(27) Talleyrand résidait alors en son hôtel de la rue Saint-Florentin.

(28) Sur une copie conservée dans les papiers de Mgr de Quelen, on lit, de sa main : « Lettre de M. l’archevêque de Paris à M. le Curé de la Madelaine (sic), paroisse de M. le prince de Talleyrand. Mode de réparation. Une copie en a été remise à Mme la Duchesse de Dino ».

(29) Talleyrand l’avait épousé en 1802. Il semble qu’il y ait eu alors non seulement un mariage civil, mais aussi un mariage religieux devant le curé d’Epinay (Seine), dont « la bonne foi avait été surprise » (cf. ci-dessous le projet de rétractation de janvier 1836).

(30) Cf. Bernard de Lacombe, La vie privée de Talleyrand, p. 217-221, et notre ouvrage, Monseigneur de Quelen…, t. II, p. 177-178.

(31) Bernard de Lacombe, La vie privée de Talleyrand, p. 270-272, Lacour-Gayet, Talleyrand, t. III, p. 356 – La minute est dans les papiers de Mgr de Quelen, dossier Talleyrand.

(32) Archives de l’archevêché de Paris, Papiers de Mgr de Quelen, dossier T., original. – Bernard de Lacombe (ouvr. cité, p. 273) a publié une autre lettre de Talleyrand, datée de la veille, 12 décembre, mais qui n’est pas, comme il le croyait, la réponse à la lettre de l’archevêque. Celui-ci a, en effet, écrit en tête de cette lettre, dont l’original est dans le même dossier : « Reçu le 13 à 9 h du matin. Ce n’est pas la réponse à ma lettre d’hier. Pendant que M. Demion (l’homme d’affaires de Talleyrand) me portait celle-ci, on remettait la mienne ».

(33) Mgr de Quelen a écrit de sa main, en tête de la lettre : « Reçue le 14 décembre à midi. Réponse à ma lettre du 12 ». – Bernard de Lacombe (ouvr. cité, p. 273) et Lacour-Gayet (t. III, p. 356) font allusion à cette lettre, mais n’en donnent pas le texte.

(34) Bernard de Lacombe, ouvr. cité, p. 273-274.

(35) Lacour-Gayet, Talleyrand, t. III, p. 338.

(36) Ancien archiprêtre de Notre-Dame, puis curé de Saint-Eustache, il était curé de la Madeleine depuis février 1833. Cf. notre ouvrage, Monseigneur de Quelen…, t. II, p. 172.

(37) Archives de l’archevêché de Paris, Papiers de Mgr de Quelen, dossier T. original.

(38) Bernard de Lacombe, ouv. cité, p. 274.

(39) Archives de l’archevêché de Paris. Papiers de Mgr de Quelen, dossier T. minute de la main de Mgr de Quelen et copies. Ce texte est inédit.

(40) La minute porte : « et même devant le curé d’Epinay près Paris dont la bonne foi a été surprise ».

(41) Il y a deux copies de ce texte dans le dossier dont la première est corrigée sur certains points de la main de Mgr de Quelen.

(42) Une mention, de la main de Mgr de Quelen, l’indique.

(43) Bernard de Lacombe en a déjà donné le texte dans La vie privée de Talleyrand, p. 275. La minute est au dossier T.

(44) Il y a, au dossier T, un projet de cette lettre, de la main de l’abbé Affre, alors vicaire général de Paris, corrigé par Mgr de Quelen, et deux copies, l’une par Mgr de Quelen lui-même et l’autre par une autre main. – Le baron Henrion, dans la Vie de Mgr de Quelen, 2e édition, p. 445-447, a donné quelques passages de cette lettre, reproduits aussi par Bernard de Lacombe, Vie privée de Talleyrand, p. 276-277.

(45) Mgr de Quelen reprend ici les termes mêmes de la lettre du cardinal Lambruschini.

(46) Dossier T. Minute de la main de Mgr de Quelen et copie.

(47) Lacour-Gayet, Talleyrand, t. III, p. 344.

(48) Guillaume-Aubin de Villèle, évêque de Soissons de 1820 à 1825, archevêque de Bourges de 1825 à 1841.

(49) Original. Dossier T.

(50) Jean-Joseph Marie-Eugène de Jerphanion, ancien vicaire général de Bourges, évêque de Saint-Dié de 1835 à 1843, plus tard archevêque d’Albi de 1843 à 1864.

(51) Minute de la main de Mgr de Quelen. Dossier T.

(52) Il s’agit vraisemblablement de la lettre du cardinal Lambruschini du 6 février 1835, du projet de déclaration du 11 janvier 1836 et de la lettre au curé de la Madeleine, du 12.

(53) Sieyès (Emmanuel-Joseph), né à Fréjus le 3 mai 1748. Chanoine de Tréguier en 1775, puis vicaire général de Chartres. Député du Tiers-Etat de Paris aux Etats Généraux, membre de la Convention, il vota la mort du roi, déposa ses lettres de prêtrise le 10 novembre 1793. Elu aux Cinq-Cents en 1795, il fut Directeur en 1799. Après le 18 Brumaire, qu’il avait préparé avec Bonaparte, il fut consul provisoire, puis sénateur, et compte de l’Empire en 1809. Proscrit par Louis XVIII comme régicide, il s’exila à Bruxelles, en revint après Juillet 1830 et mourut à Paris le 20 juin 1836.

(54) Bernard de Lacombe, La vie privée de Talleyrand, p. 277.

(55) Il avait fait son testament le 10 janvier 1834. Cf. Lacour-Gayet, Talleyrand, t. III, p. 344.

(56) Publiés par le duc de Broglie. Tome I, 1891, p. I-IV.

(57) Talleyrand, t. III, p. 344-346. – Il s’agit du paragraphe où Talleyrand reconnaît tout ce qu’il doit à « Bonaparte » et où il engage ses héritiers à s’en souvenir. Pourquoi ce passage a-t-il été omis dans les Mémoires ?

(58) Il avait écrit d’abord : « j’étais libre », puis il a corrigé de sa main : « je me croyais libre ». Cf. Ami de la Religion, 24 mai 1838, p. 358.

(59) Il explique ensuite pourquoi il a servi les différents régimes qui se sont succédé et donne des instructions pour la publication de ses Mémoires.

(60) Une copie de ce texte fut, en effet, remise à Mgr de Quelen. Elle se trouve au dossier T.

(61) Voir Bulletin de littérature ecclésiastique, juillet-septembre 1957, p. 151-172.

(62) Talleyrand et la duchesse de Dino avaient passé l’été et l’automne de 1837 à Valençay, puis à Rochecotte, où la duchesse fut gravement malade. Ils ne revinrent à Paris qu’au début de janvier 1838 (G. Lacour-Gayet, Talleyrand, t. III, p. 347-350).

(63) Lettre inédite. Original. – Tous les textes publiés ici proviennent des archives de l’archevêché de Paris, papiers de Mgr de Quelen, dossier T. Nous reproduisons l’orthographe originale.

(64) Il s’agit d’une fille de son fils Louis, duc de Valençay, qui avait déjà perdu une première fille en février 1836 (F. de Bernardy, Le dernier amour de Talleyrand, la duchesse de Dino, 1956, p. 201).

(65) B. de Lacombe, La vie privée de Talleyrand, p. 298. Cf. Lacour-Gayet, ouv.cité, p. 351.

(66) Mercredi 28 février 1838 (d’après une annotation ajoutée à la lettre). Original. Lettre inédite.

(67) Dimanche 4 mars 1938. Original. Lettre inédite.

(68) Paris, Firmin-Didot, 1838, 21 pages.

(69) Voir, p. 8 de la brochure, le passage sur le Concordat de 1515.

(70) Elle montra cet écrit quelques jours plus tard, le 16 mars, à l’abbé Dupanloup (B. de Lacombe, La vie privée de Talleyrand, p. 305). C’était le 18 février que Talleyrand avait fait la connaissance de Dupanloup. Il le revit plusieurs fois dans les semaines suivantes.

(71) Lettre inédite. Copie.

(72) Lettre inédite. Original.

(73) Samedi 17 mars 1838, d’après une annotation au crayon sur la lettre.

(74) Cf. Bulletin de littérature ecclésiastique, juillet-septembre 1957, p. 167-169.

(75) Copie. Quelques lignes de cette lettre ont été publiées par B. de Lacombe. La vie privée de Talleyrand, p. 305, d’après une copie que possédait Mgr Dupanloup.

(76) Son valet de chambre.

(77) Lettre inédite. Original.

(78) A Rome, vraisemblablement.

(79) Lettre inédite. Minute. – Le projet de déclaration n’est pas joint à la lettre. C’est vraisemblablement celui dont nous donnons le texte ci-dessous, p. 86. Sans doute, Mgr de Quelen songeait-il à le faire présenter par l’abbé Dupanloup. Il lui avait déjà envoyé, le 20 mars, le projet de janvier 1838 (Lettre de Mgr de Quelen à l’abbé Dupanloup, minute et copie, dossier T).

(80) Sans doute veut-il dire : de consulter le Saint-Siège sur la formule de rétractation.

(81) Lettre inédite. Original.

(82) Rétractation de Antoine-Henri-Joseph Ducastillon, prêtre, desservant de Wasquehal, canton de Roubaix (Ami de la Religion, 24 mars 1838, p. 567).

(83) Lettre inédite. Copie.

(84) De Quelle abjuration s’agit-il ? Serait-ce celle de la duchesse d’Orléans, Hélène de Mecklembourg-Schwerin, mariée l’année précédente, et dont on avait parlé à différentes reprises ?

(85) B. de Lacombe, La vie privée de Talleyrand, p. 307.

(86) Lettre inédite. Copie. – Voir le détail de la conversation dans B. de Lacombe, ouv. cité, p. 303-310, et dans Lacour-Gayet, Talleyrand, t. III, p. 374 et suiv.

(87) Lettre inédite. Copie.

(88) Il s’agit des orphelines du choléra de 1832, que Mgr de Quelen avait hébergées dans sa maison de campagne de Confians.

(89) Voir ce billet dans B. de Lacombe, loc. cit.

(90) Lettre inédite. Original.

(91) Cf. Bulletin de littérature ecclésiastique, juillet-septembre 1957, p. 161.

(92) Lettre inédite. Copie.

(93) Pauline de Périgord, fille de la duchesse de Dino.

(94) Il y a trois minutes raturées de cette déclaration, de la main de Mgr de Quelen, dans le dossier T.

(95) Cf. Bulletin de littérature ecclésiastique, juillet-septembre 1957, p. 164-165.

(96) Lettre inédite. Original.

(97) A la lettre du cardinal Lambruschini était joint le texte complet de la déclaration, avec les compléments soulignés.

(98) Lettre inédite. Copie. L’original ne figure pas dans le dossier.

(99) Lettre inédite. Copie.

(100) Sans doute s’agit-il de places à une cérémonie de la semaine sainte.

(101) Elle lui rappelle notamment sa propre phrase : « Il n’y a rien de moins aristocratique que l’incrédulité ». (Cf. F. de Bernardy, ouv. cité, p. 211).

(102) Lettre inédite. Copie.

(103) Lettre inédite. Minute.

(104) Mgr de Quelen est mort l’année suivante le 31 décembre 1839.

(105) Voir B. de Lacombe, ouv. cité, p. 310 et suivantes.

(106) Cf. Revue d’Histoire de l’Eglise de France, juillet-décembre 1954, p. 229-241

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in BULLETIN DE LITTERATURE ECCLESIASTIQUE - JUILLET 1957 ET AVRIL 1958










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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
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