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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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RAPPORT

AU DIRECTOIRE

DU 8 PLUVIOSE AN VI

[28 JANVIER 1798]

SUR LA PORTE OTTOMANE





Après la paix que le Directoire exécutif a donnée au continent de l’Europe, il est de mon devoir de fixer ses regards sur l’Empire ottoman.

La Porte, unie avec la France depuis plusieurs siècles, a contracté pour elle des sentiments d’affection qu’on ne peut révoquer en doute et qui doivent être attribuées à l’empire, à l’habitude chez un peuple ennemi des innovations, et à la conviction qu’elle seule peut efficacement la secourir contre les agressions méditées depuis longtemps par les cabinets de Vienne et de Pétersbourg.

Cependant, on ne peut déguiser que cette puissance ne se soit conduite depuis la guerre actuelle avec une sorte de pusillanimité à l’égard de la République. Il est vrai que dans celle de 1787, la France l’avait lâchement abandonnée aux coups de ses ennemis, et cette conduite dans cette occasion pourrait excuser celle de la Porte dans les évènements postérieurs.

Quoi qu’il en soit, il est certain que la Porte n’a reconnu la République française qu’après que cette reconnaissance a été faite par diverses puissances de l’Europe, qu’elle ne nous a envoyé d’ambassadeur qu’après avoir adopté cette nouveauté dans son système diplomatique, pour les Cours de Londres et de Berlin ; et qu’enfin, elle a constamment toléré, malgré les vives représentations de nos envoyés, la résidence, sous ses propres yeux, de l’agent du prétendant au royaume de France et des émigrés les plus fortement prononcés contre la Révolution.

Nous avons d’autres sujets en plaintes à porter contre la Porte tels que l’oppression de nos négociants en Syrie, en Egypte, la déprédation par les Anglais de la frégate la Sibylle dans le port de Miconi en 1793 (en fait 1794), le récent incident de Smyrne sans punitions contre ses auteurs et sans les indemnités qui sont dues à nos nationaux ruinés par cet événement ; et enfin le mépris dans lequel les capitulations sont tombées dans tous les points de l’Empire. Mais je ne veux pas provoquer de récriminations de la part du Directoire exécutif. Les griefs de ce genre pourront être la matière de négociations particulières de notre envoyé à Constantinople. Je n’ai d’autre but, dans ce rapport, que de proposer des arrangements qui puissent concilier la sureté et les intérêts des deux puissances.

En examinant avec attention la situation intérieure de l’Empire ottoman, l’esprit le plus favorablement prévenu ne peut s’empêcher d’y voir toutes les causes d’une dissolution, d’une ruine prochaine. Ses forces militaires sont nombreuses, mais elles n’ont ni tactique, ni discipline et elles n’ont plus ce fanatisme qui leur a fait faire dans les siècles derniers de si grandes choses.

La marine a, quant aux constructions, grâce à notre ingénieur, le citoyen Brun, assez d’activité, mais qu’est ce que des vaisseaux, des frégates, lorsqu’on a ni officiers, ni matelots pour les conduire et les défendre ? Aussi quelqu’un a-t-il dit que Constantinople était un des chantiers de la Russie.

Ses finances sont épuisées 1° par l’altération des monnaies. 2° par ce qu’une partie des impôts les plus considérables perçus par les Pachas, le font à leur propre profit.

Le gouvernement, livré à la corruption, à la vénalité, est sans force et sans énergie, même contre les Pachas qui ne déguisent plus le désir de se rendre indépendants.

Ce sont ces circonstances et bien d’autres qu’il serait superflu d’examiner ici, qui ont fait dire à beaucoup d’hommes instruits, que l’Empire ottoman ne pouvait durer encore plus de vingt cinq ans et que ses provinces d’Europe seraient la proie des deux Maisons impériales.

Malheureusement, toutes les probabilités sont en faveur de cette assertion. Elles font plus d’impression sur mon esprit que l’opinion même de Montesquiou qui a dit quelque part : « L’Empire ottoman sera de longue durée, parce qu’il ne sera jamais menacé par une puissance que les trois grandes nations commerçantes de l’Europe ne s’empressent de le défendre. » Mais Montesquiou ne pouvait prévoir que l’Angleterre, flattée à force d’espérance d’avoir la plus grande puissance dans le commerce avec les pays qu’acquerrait la Russie (encouragerait) les projets de celle-ci contre le Croissant.

Quoi qu’il en soit, si les pronostics des hommes qui connaissent le mieux l’Empire ottoman se vérifiaient, la République devrait prendre des mesures pour saisir parmi ses (alliés) ceux qui pourraient y concourir. Je mets sans hésiter au premier rang l’Egypte, l’île de Candie et celle de Lemnos.

L’Egypte que la nature a placée si près de nous, nous présente des avantages immenses dans les rapports du commerce, soit de l’inde, soit d’ailleurs. De plus, par son climat et son sol, elle peut nous tenir lieu de nos colonies aux Indes occidentales.

Quant aux iles de Candie et de Lemnos, elles nous rendraient maîtres de l’archipel et des détroits des Dardanelles.

Mais la jouissance de ces acquisitions suppose la libre fréquentation de l’ile de Malte.

L’exécution d’un tel plan n’est praticable qu’après avoir ouvert des négociations secrètes avec les cabinets de Petersburg et de Vienne, et après s’être assuré de leur adhésion. Car si le Directoire voulait porter atteinte à l’intégralité de l’Empire ottoman sans l’intervention de ces deux Cours, elles n’hésiteraient pas, quoi que mal disposées pour la Porte, d’en prendre la défense contre nous. D’ailleurs, il paraît conforme à la sagesse du Directoire, de ne se livrer à de semblables vues qu’à la fin de la guerre maritime qui réclame toutes ses pensées et tous ses moyens.

Les circonstances n’étant donc pas encore favorables pour entamer avec les cours de Petersburg et de Vienne des négociations d’une nature aussi délicate que celles dont je viens de parler, il me paraît que la République française doit, en ce moment, persister dans son système d’union avec la Porte ottomane. Si les intérêts de son commerce l’exigent évidemment, il me semble que la politique ne le réclame pas moins impérieusement car la Turquie peut, en bien des cas, faire une diversion en notre faveur contre les Cours impériales qui, certainement, ne peuvent être nos amis sincères.

D’ailleurs, jamais les circonstances n’exigeront plus fortement de la part du gouvernement français envers la Porte des preuves de son amitié et de son attachement. Il n’est pas permis de douter que la cession d’une grande partie de l’Etat de Venise, de l’Istrie et de la Dalmatie, faite à l’Autriche par le dernier traité, ne fasse à Constantinople une grande sensation. On ne manquera pas de grossir aux yeux du Divan les avantages de ces nouvelles possessions pour l’Autriche et de lui présenter cette cession ainsi que la prise de possession des iles vénitiennes, comme un dessein formé par la République de livrer l’Empire à ses ennemis et d’en partager les dépouilles. Il me paraît donc digne de la loyauté et de la magnanimité du Directoire exécutif de prémunir la Porte contre ces sortes d’insinuations en l’assurant positivement que quelques changements que le dernier traité a porté dans les possessions de l’Autriche, il n’en cause point dans sa volonté de rester amis et étroitement unis avec elle.

Je pense que la démarche la plus capable de caractériser la loyauté du Directoire en cette occasion, est celle d’offrir à la Porte de faire un traité d’alliance ; acte qui n’a pas encore d’exemple dans notre histoire malgré notre ancienne amitié avec cette puissance.

Je proposerai au Directoire de ne faire cette alliance que défensive, parce que la Porte n’adhèrerait pas à un traité offensif. Il serait trop contraire à ses principes et au système qu’elle a constamment suivi.

Ce traité serait donc purement défensif et je le conçois encore, ne devant avoir ses effets qu’à compter de la pacification générale ; de sorte que la Porte ne serait pas obligée de se déclarer aujourd’hui contre l’Angleterre, seule puissance avec qui la république soit encore en guerre. Mon opinion à cet égard est formée sur deux motifs 1° Parce que la déclaration actuelle de la Porte qui entrainerait la fermeture de ses ports aux Anglais ne nuirait presque pas à ceux-ci et ne pourrait nous être fort utile à nous, à cause de la faiblesse de sa marine. 2° Parce que l’Angleterre ayant un traité d’alliance avec la Russie, cette dernière serait requise d’attaquer la Turquie déclarée contre l’Angleterre. La puissance ottomane se trouverait donc obligée de soutenir une guerre de terre et de mer avec ses seules forces car les secours que la République pourrait lui donner aujourd’hui ne sauraient être assez considérables, surtout en vaisseaux, pour empêcher cette puissance de succomber dans une lutte si inégale.

Il est de règle stricte que dans un traité d’alliance défensive, les parties contractantes s’engagent d’employer tous les moyens en leur pouvoir pour se défendre mutuellement contre leurs agresseurs, mais je crois convenable, dans ce cas-ci, de stipuler en outre un secours provisoire que la puissance attaquée pourra demander à son allié. Il me semble que de la part de la République, il suffit de le fixer à huit vaisseaux de ligne et huit frégates. C’est une flotte plus que suffisante, ce me semble, pour détruire la marine russe dans la mer noire. Quant au secours provisoire à fournir par la Porte, en le fixant à 24 000 hommes d’infanterie et 8000 de cavalerie avec la faculté de le constituer en argent, on établit une exacte réciprocité.

Il paraitra peut-être convenable au Directoire exécutif que le traité renferme un article pour les puissances qui voudraient y intervenir. A ce sujet, je dois lui observer que le système d’alliance défensive ne sera bien complet et bien lié qu’autant que la Suède et le Danemark y adhèreront. Cela est trop sensible et trop évident pour qu’il soit besoin de développement à cet égard. C’est pourquoi, si ce traité s’effectue, nos soins doivent tendre à porter ces deux cours, surtout celle de Suède, à cette démarche. Il paraît que celle-ci n’y répugnerait pas, d’après les termes où elle est avec la Russie, et si la Porte consent aux subsides qui ont toujours eu lieu de sa part envers elle.

Mais ce qui est important pour la République, c’est de ne pas laisser échapper l’occasion si favorable de ce traité pour y stipuler tout ce que les intérêts de notre commerce et de notre navigation exigent, c’est à dire la liberté de nos vaisseaux et navires de naviguer dans toutes les mers de la dépendance de la Porte et la réforme des droits arbitraires auxquels nos négociants sont exposés depuis quelques années.

Si la Porte refuse un traité conçu sur ces bases, si justes, si loyales et j’ajouterai si scrupuleuses de notre part, alors, nous l’abandonnerions à elle-même et à sa destinée et si elle est réservée à une prochaine fin en Europe, nous veillerons sur ce grand événement, afin de pouvoir le faire tourner à l’avantage de la République. C’est d’après ces vues et ces diverses considérations que j’ai rédigé le projet de traité qui suit et que je soumets au Directoire exécutif.

Mais nous ne devons pas nous flatter que ce traité suffise pour se rassurer sur les projets de la Russie et de l’Autriche contre les Musulmans. La Porte aura besoin de prendre des mesures pour améliorer son administration intérieure et ses finances, pour faire respecter son autorité par les Pachas, pour mettre ses frontières sur un pied de défense respectable, pour introduire enfin dans son Etat militaire, autant que le génie de ses sujets le comporte, la discipline et la tactique de l’Europe. Elle peut opérer de grands et nécessaires changements en expulsant du Divan les hommes achetés par ses ennemis et en les remplaçant par des musulmans bien intentionnés dont le nombre, dit-on, est considérable à Constantinople. Ce serait vers ce but que devraient tendre toutes les démarches de notre envoyé auprès de la Porte, et pour l’atteindre, il a besoin de beaucoup d’activité, de patience, de mesure et d’adresse. Il doit mettre souvent sous les yeux des Turcs l’état critique dans lequel ils se trouvent et leur faire bien sentir que la restauration de leur gouvernement peut seule les en tirer.

Je terminai ce rapport lorsque j’ai appris la mort du citoyen Dubayet, notre ambassadeur à Constantinople. Cet événement nécessitant de la part du Directoire exécutif la nomination d’un nouvel ambassadeur auprès de la Porte ottomane, je me décide de revenir sur cette matière et de traiter cette question : Le gouvernement français peut-il soutenir assez efficacement l’empire ottoman pour le préserver de la ruine qui le menace, et en cas contraire, quel parti doit-il prendre ?

Pour l’examiner sous toutes ces faces et la résoudre d’une manière très satisfaisante, il serait nécessaire d’être bien instruit du degré d’affection et de considération de la Porte ottomane envers la république française, et surtout de l’influence qu’y exercent la Russie, l’Autriche, l’Angleterre, la Suède et malheureusement je ne trouve aucun renseignement dans la correspondance récente de notre légation à Constantinople sur ces différents objets. Elle instruisait exactement de tous ceux relatifs aux affaires courantes et d’administration mais elle était très dépourvue de détails relatifs aux opérations des agents diplomatiques résidents auprès de la Porte.

Cependant, j’ai reçu de toutes parts des notions suffisantes pour être assuré que le Divan n’a vu qu’avec peine la cession qui nous est faite par le traite de Campo-Formio de contrées si voisines des ports ottomans, qu’il est entièrement dévoué à la Russie, que l’Autriche et l’Angleterre y jouissent d’un grand crédit et que si nous en conservons un auprès de lui, c’est par la crainte que nous inspirons et non par bienveillance.

Cette dernière assertion est appuyée de faits innombrables. Il n’est aucune partie de l’Empire ottoman où nous avons des établissements, qui ne puisse en fournir. Smyrne, la Syrie, l’Egypte, Alep, etc. Partout nous avons de justes et grands sujets de plaintes ; partout la confiance qui nous est due est blessée ; nos traités et capitulations sont violés, sans que nous ayons pu obtenir une seule réparation.

Le gouvernement français a-t-il voulu donner des marques de sa bienveillance à la Porte, en lui procurant des moyens de se préparer à repousser les attaques de ses ennemis, elle les a rejetés. On lui envoie une compagnie d’artillerie légère, une compagnie d’ouvriers pour la fabrication d’armes, des ingénieurs pour la construction d’un bassin, d’autres pour ses places fortes, elle renvoie tout où à peu près tout, et ce qu’elle garde, elle l’entretient avec une évidente mesquinerie. Ainsi la Porte, non contente de nous laisser outrager impunément dans les lieux où elle commande, paraît dédaigner jusqu’aux services que nous voulons lui rendre. Mais ce n’est pas au Grand sultan, ni même au Grand vizir, qu’il faut attribuer une conduite aussi contraire aux intérêts de cet Empire, c’est à quelques membres du Divan vendus à la Russie et à l’Angleterre et parmi lesquels il faut compter le Reis Effendi. Ces hommes ne sont dirigés que par leur intérêt personnel, qui leur importe quel que soit le sort ultérieur de l’Empire, pourvu que sa ruine leur procure de l’or et du pouvoir.

Les turcs comptent parmi eux de bons musulmans, de ces hommes dont l’esprit et le cœur sont encore pleins de l’ancienne gloire du Croissant qu’ils voudraient voir reparaitre avec éclat sur la scène du monde politique ; mais ces hommes qui connaissent les vrais intérêts de leur pays, sont sans emplois et éloignés des affaires par la faction dominante. D’ailleurs, quand bien même il y aurait à Constantinople une révolution ministérielle, pourrait-elle opérer un effet salutaire pour l’Empire ? Il y a lieu d’en douter. Cela n’est encore guère vraisemblable d’après la situation de ce vaste état dont les membres paraissent se détacher du centre et qui a tous les symptômes d’une prochaine dissolution. Elle paraît même infaillible sans le concours des puissances qui ont un intérêt immédiat à la provoquer.

L’Egypte n’est rien pour la Porte. Elle n’y a pas même l’ombre de l’autorité. La Syrie est soumise à des Pachas qui ne veulent bien reconnaître la Porte que parce qu’ils peuvent faire couler dans le Divan leur or corrupteur au moyen duquel ils règnent sans contradiction.

Les Pachas de haute et basse Albanie affectent encore plus ouvertement et avec moins de frais, l’indépendance. L’un d’eux a déjà fait pressentir le gouvernement français sur ses dispositions à la lui procurer ouvertement.

La Bosnie est, à la vérité, une province dont les habitants sont affectionnés à la Porte et ennemis de l’Autriche, mais la Porte y a exercé les plus cruels ravages et la moitié de ses villes et villages est dépeuplé. La Romélie, cette province qui compte à Constantinople, et la Bulgarie et la Serbie sont en proie, l’une aux ravages des bandits et les autres à la guerre civile allumée par le Passavan- Oglou, homme qui paraît animé par des vues et une audace capables d’opérer une révolution dans cet empire.

A toutes ces causes désespérantes, qu’on joigne le désordre des finances, l’anéantissement de l’armée qui n’est plus qu’une multitude composée, non de ces janissaires si célèbres par leur intrépide courage, mais d’artisans rassemblés à la hâte qui ne connaissent ni ordre, ni discipline, ni tactique, enfin l’oppression et la misère des peuples causées par les vexations et concussions des Pachas, et on aura une juste idée de l’Empire ottoman.

Elle me paraît être parvenue à un tel point, que je regarde comme impossible que tous les efforts, tous les secours de la République puissent l’améliorer.

D’ailleurs, quel intérêt peut trouver la République à faire des sacrifices pour maintenir le Grand seigneur en Europe ? Est-ce celui de son commerce au levant et en Barbarie. Ainsi, il faut le dire franchement, ce commerce si riche et si avantageux pour nous autrefois, est perdu pour la République. La guerre actuelle lui a porté des coups mortels. Notre caravane est absolument détruite. Les Levantins ont contracté de nouvelles liaisons avec d’autres peuples de l’Europe et se sont habitués avec les objets de leurs manufactures. D’ailleurs, les éléments de ce commerce ont changé entièrement de place. Les Grecs et autres sujets du Grand seigneur se sont adonnés à la navigation et au commerce. Ils sont eux-mêmes leurs propres facteurs et voituriers. Les bénéfices considérables que la guerre leur a procurés ne peuvent que redoubler leur activité et leur ardeur. Cette révolution prendra un nouveau degré de force dans notre possession des iles du levant. Le commerce de Barbarie n’est pas si désespéré, la République aura toujours le moyen de se rendre prépondérante dans cette contrée.

Ainsi, nos intérêts vis à vis de la Porte ne sont plus ce qu’ils étaient autrefois. Les motifs puissants qui nous unissaient à elle, ou n’existent plus, ou sont prêts à cesser. Pourquoi nous sacrifierions nous encore pour une puissance dont l’amitié est équivoque et qui touche à sa ruine, soit que ses ennemis naturels l’attaquent, comme le projet existe, soit qu’on l’abandonne à elle-même à ses propres causes de destruction.

L’intérêt de la République serait véritablement, d’après l’état actuel des choses, que l’Empire ottoman fut démembré et le Croissant relégué en Asie. Elle pourrait , dans cet évènement, s’emparer, comme je l’ai déjà dit, de l’Egypte, de Candie et de Lemnos, dont la possessions l’indemniserait amplement de toutes ses colonies occidentales si elle en était privée quelque jour, comme cela est apparent pour elle comme pour toute l’Europe, la rendrait maîtresse de toute la navigation des mers du levant, et ouvrirait au commerce de l’Inde une nouvelle route qui ruinerait le commerce anglais dans l’Inde, comme la découverte du Cap de Bonne espérance détruisit celui des Génois et des Vénitiens dans le 15e siècle.

Mais la république doit-elle porter les premiers coups aux Musulmans ? Doit-elle se permettre contre la Porte qui se repose, en apparence du moins, sur son amitié, des actes d’hostilité ou d’envahissement ? C’est une démarche que je ne puis proposer au Directoire exécutif, parce qu’elle est trop éloignée de ses principes de loyauté et de bonne foi.

D’ailleurs, elle présente beaucoup d’inconvénients 1° Elle compromettra la vie et la fortune des agents de la République et des Français établis au Levant. Il n’est pas douteux qu’à la première agression, ils éprouveraient le traitement le plus rigoureux de la part des Turcs, et si jamais elle doit avoir lieu, il faudra user des plus sages précautions pour qu’ils n’y soient pas exposés. 2° Elle déterminerait l’Angleterre et même la Russie et l’Autiche, quoiqu’ennemis bien décidés de la Porte, à la protéger contre nous. Ces puissances, et surtout la première, ne pourraient voir notre agrandissement dans un pays si avantageusement situé, sans chercher à y mettre obstacle, et dans cette hypothèse, une nouvelle guerre me paraît inévitable.

Il me semble donc que pour parvenir plus surement au but que je viens d’indiquer, il faudrait s’entendre et se concerter avec l’Autriche et la Russie. On ne peut douter qu’elles n’aient le désir et le dessein de chasser le Turc d’Europe et de se partager ses provinces. Comme nous n’entretenons aucune communication avec la Russie, le Directoire exécutif pourrait charger son nouvel ambassadeur à Vienne de préparer les voies sur cet objet et d’engager le cabinet autrichien à sonder les dispositions de celui de Pétersbourg. Il est vraisemblable que cette négociation ne rencontrerait pas de grandes difficultés et que le projet serait bientôt adopté. Le partage ne donnerait pas lieu à une discussion orageuse. La République ne peut avoir des vues sur aucune des provinces turques en Europe, à l’exception de la Morée et de la Macédoine qu’elle se réserverait avec l’Egypte, Candie et Lemnos, quoi qu’à la rigueur nous puissions nous désister de cette dernière ile. Tout le reste serait abandonné aux deux maisons impériales pour le partager entre elles.

Si le Directoire exécutif répugnait à cette voie de négociation ou si cette négociation rencontrait des obstacles et ne devait conduire qu’à des résultats peu avantageux pour la République, il lui reste bien d’autres moyens de parvenir au même but.

Nos nouvelles possessions des iles ci-devant vénitiennes nous en présentent un grand nombre et d’infaillibles. Les principes de liberté qui y sont introduits, ne peuvent que causer une forte commotion parmi tous les Grecs sujets de la Porte. Ceux-ci ne pourraient être insensibles aux avantages de tous les genres dont leurs compatriotes de Corfou, Zante, Céphalonie, etc. jouissent par leur réunion à la grande nation. Jaloux de les partager, ils émigreront pour venir habiter les iles françaises. Cette augmentation de population augmentera nécessairement, parmi un peuple très actif, adonné à la navigation, les relations des insulaires avec les sujets du Grand seigneur. L’effet de ces relations doit être de faire paraître à ceux-ci l’esclavage sous lequel ils gémissent encore plus odieux. La comparaison qu’ils feront de leur existence avec celle de leurs compatriotes ne pourra que leur inspirer le désir de briser leurs fers et il n’y a pas loin de ce désir à son exécution, dans le cas surtout où la République peut secrètement leur fournir les services nécessaires.

Une révolution politique me paraît donc infaillible dans ces contrées. Le temps doit l’amener par la nature des choses. Placée à l’entrée de l’archipel et aux portes de la Morée, la République ne peut qu’en recueillir les fruits, au moyen des forces maritimes que les ports de Corfou et de Zante lui permettront d’entretenir continuellement.

Ce système de temporisation me paraît préférable à tout autre dans le moment où la République a encore l’Angleterre à combattre et où elle n’est pas assurée des dispositions de la Russie et de l’Autriche. Si, cependant, le Directoire exécutif croyait ne devoir pas être retenu par ces considérations, et qu’en faisant connaître à la Porte ottomane les justes et nombreux sujets de mécontentements qu’elle nous a donné sans en avoir obtenu réparation, il voulut agir contre elle incessamment, l’ile de Candie, cette clef de l’archipel, est sous sa main. La flotte qui est à Corfou et Zante est plus que nécessaire pour s’en emparer. On n’y trouverait qu’une très faible résistance de la part des Turcs. Les ports en sont si négligés que les canons même sont sans effets. La même expédition pourrait se faire également contre l’ile de Lemnos, d’une grande importance par sa position qui domine le détroit des Dardanelles. Nous arrêterions par là les flottes turques et russes qui voudraient venir dans l’archipel. Cette expédition peut être faite en tout temps ; mais elle doit être accompagnée de mesures pour sauver les Français établis au Levant.

Quant à celle contre l’Egypte, elle ne pourrait avoir lieu que vers le 1er Messidor, mais elle est d’une exécution si facile qu’on peut assurer que nous serions maitres de l’Egypte avant la fin de Thermidor. Je me propose de présenter incessamment un travail général sur cette matière au Directoire exécutif.

S’il se détermine pour ces dernières mesures, il me paraît superflu qu’il envoie un successeur à feu Dubayet. Ce serait une dépense inutile. Il entretient à Constantinople le citoyen Ruffin, premier secrétaire interprète de la légation. C’est un honnête homme, de beaucoup de mérites et de talents. Il suffirait, ce me semble, que le Directoire le nomma chargé d’affaires, en faisant espérer à la Porte que la République française enverra bientôt un ambassadeur.





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MAE BOBINE 610








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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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