Optimisé pour
Espace de téléchargement





TALLEYRAND D'APRES GERARD




RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL / HOME PAGE
RETOUR AU CHAPITRE I : BIOGRAPHIE
RETOUR AU CHAPITRE II : ECRITS
RETOUR AU CHAPITRE III : TRAITES
RETOUR AU CHAPITRE IV : TEXTES, MEMOIRES ET OPINIONS
RETOUR AU CHAPITRE V : REPRESENTATIONS
RETOUR AU CHAPITRE VI : COLLECTION COMBALUZIER
RETOUR AU CHAPITRE VII : DOCUMENTS ET CARTES POSTALES
RETOUR AU CHAPITRE VIII : EVENEMENTS CONTEMPORAINS










INSTRUCTIONS

DU PRINCE DE TALLEYRAND

POUR

MONSIEUR LE COMTE JUSTE DE NOAILLES

AMBASSADEUR DE FRANCE EN RUSSIE

EN DATE DU

23 JUILLET 1814







Paris, le 23 juillet 1814.

Quand la France se précipitait vers l’anarchie, la Pologne faisait des efforts pour en sortir. La Russie vit que son ascendant sur ce pays cesserait avec les divisions qui le lui avaient donné. Ce danger lui parut plus grand que celui dont la Révolution française pouvait la menacer. Une guerre contre la France ne lui offrait, pour résultat des chances les plus heureuses, qu’une gloire stérile, tandis que, par des revers, elle y pouvait perdre cette puissance d’opinion que Catherine II avait mis tant d’art et de soins à se créer. Elle dut naturellement préférer des conquêtes qui s’offraient à elle presque certaines, et à ses portes. A la vérité, ni la Prusse, ni l’Autriche ne pouvaient réellement désirer la destruction de la Pologne : mais la guerre dans laquelle elles étaient engagées l’une et l’autre leur ôtait les moyens de s’y opposer. On leur en ôtait encore la volonté, en les admettant au partage. Catherine employa donc ses forces à démembrer la Pologne et à garder la part qu’elle s’en était appropriée, et, promettant toujours aux puissances armées contre la France des secours qu’elle n’envoya jamais, elle ne combattit la Révolution française que par des manifestes.

Paul 1er suivit d’autres maximes. Ses troupes obtinrent en Italie des succès et essuyèrent en Suisse des revers qui rendirent ces succès inutiles. Etant ou se croyant trahi par un allié jaloux, il se réconcilia avec le nouveau chef que la France venait de se donner. Il alla même faire indirectement cause commune avec lui, en armant contre l’Angleterre pour la défense des droits de la neutralité maritime. Une mort violente l’arrêta dans l’exécution de ce projet.

La paix qu’il avait rétablie dura quelque temps. La France et la Russie furent co-médiatrices pour la répartition des Etats sécularisés en Allemagne. En 1805, une nouvelle ligue s’étant formée, Alexandre 1er y entra. Lui-même conduisit en Autriche des secours qui arrivèrent trop tard, livra une bataille que tout le monde lui conseillait d’éviter, et la perdit. L’année suivante, il marcha avec toutes ses forces au secours de la Prusse. Battu à Friedland, voyant l’ennemi près de ses frontières, et déjà tremblant pour sa capitale, il acheta la paix, en laissant imposer à son allié des conditions que celui-ci ne s’était exposé à subir que pour ne le pas abandonner, en souffrant que l’indépendance fût rendue à une portion de la Pologne, ce qui devait être bientôt pour lui une source d’anxiété, et en contractant une alliance qui pouvait et même devait naturellement perdre l’Europe, en le perdant lui-même. Soit calcul et pour paraître agir par un autre sentiment que celui de la crainte, soit vérité, il professa pour son nouvel allié une admiration sans bornes ; il le proclama son ami, son guide dans l’art de régner. Il importait à celui-ci que la Russie fût assez occupée pour ne pouvoir pas le troubler dans l’exécution des projets qu’il méditait, et qu’elle s’engageât dans des entreprises qui, la mettant en opposition avec les intérêts de l’Europe, prévinssent tout concert entre elle et d’autres Etats. L’allié d’Alexandre atteignit ce double but par le système d’alliance qu’il lui fit adopter, qui, dirigé en apparence contre l’Angleterre, ne l’était réellement que contre le continent, et qui, sous prétexte d’assurer le repos de l’Europe, ne devait avoir d’autre effet que de la déchirer pour l’asservir. Sans la sécurité qu’il donna au chef de la France, l’Espagne et le Portugal n’aurait probablement pas été envahis, et les limites de la France n’auraient pas été portées d’un côté jusqu’à Terracine, et de l’autre jusqu’à la Baltique. Si Gustave Adolphe a été renversé du trône et ses enfants dépouillés de son héritage, si le Danemark, après avoir perdu sa flotte, s’est vu encore enlever la Norvège, ils n’en doivent accuser que cette alliance, cause première de ces événements. Elle eut le sort de toutes les alliances que l’ambition a formées. Alexandre eut lieu de reconnaître que l’Europe, si elle était réduite à n’avoir que deux maîtres, n’en aurait bientôt qu’un seul. Averti à temps, il fit ses préparatifs. Il eut la sagesse de ne pas aller au-devant de l’attaque dont il était menacé, d’attendre son ennemi, de reculer devant lui, et de l’attirer dans l’intérieur de son Empire. La Russie fut sauvée par son climat ; mais son climat ne l’eût point sauvée, sans la folle présomption et l’aveugle opiniâtreté de son ennemi.

Conduit jusqu’à Paris par des succès dont la plus grande part fut l’ouvrage des Alliés, qui, de tous côtés, vinrent se joindre à lui, Alexandre s’y est montré généreux, et y a été accueilli comme un libérateur, comme mettant un terme à la Révolution, comme s’il l’eût toujours combattue, comme s’il n’en eût jamais profité.

Cependant la France a dû renoncer à la presque totalité de ses conquêtes et céder quelques-unes de ses anciennes possessions, et lui, au contraire, conserve la moitié de la Pologne, la Finlande, une partie de la Valachie, et huit millions de sujets que la Révolution française a, seule, donné à la Russie l’occasion et le moyen d’acquérir, et peut-être médite-t-il encore des acquisitions nouvelles.

Le moment n’est point venu de déterminer les rapports politiques qui pourront à l’avenir exister entre la France et la Russie. Si celle-ci nourrissait toujours des projets d’agrandissements, comme elle l’a fait depuis un siècle, ses vues ne pourraient s’accorder avec celles de la France, qui n’en doit avoir que de conservation.

En 1786, un traité de commerce avait été conclu entre les deux Etats. Il ne devait durer que dix années, et ne subsisterait plus, quand bien même l’état de guerre ne l’aurait pas rompu. En 1811, on proposa d’en conclure un autre, ce qui ne fut pas accepté. Mais le refus tenait aux circonstances d’alors, et, selon toute apparence, ne se renouvellerait pas aujourd’hui.

L’ambassadeur du Roi pourra sonder à cet égard les dispositions de la Cour de Russie, et, s’il les trouve favorables, il s’occupera de recueillir toutes les informations qui pourraient servir à la confection d’un traité de commerce, dans le cas où Sa Majesté jugerait convenable d’en proposer un.

Un objet plus urgent est de connaître quelles sont les dispositions de l’Empereur de Russie, de l’Impératrice-mère et, en général, de la famille impériale, relativement à une alliance de famille, par le mariage de M. le duc de Berry avec la grande-duchesse Anne, mariage au sujet duquel des ouvertures ont été faites pendant le séjour de l’Empereur à Paris.

L’ambassadeur du Roi devra aussi s’attacher à découvrir :

1° Si c’est le cabinet russe, par système politique, ou seulement l’Empereur, par complaisance ou par opinion, qui donne appui en Suisse aux idées démocratiques ;

2° Quelle sorte d’intérêt l’Empereur prend à Murat et à Bernadotte, s’il veut les conserver et pourquoi, et, en particulier, s’il tient à Bernadotte par une certitude qu’il ait que celui-ci ne chercherait point à reprendre la Finlande ;

3° Quelles sont les vues de l’Empereur relativement à la Pologne, s’il veut la rétablir en s’en faisant Roi, ou la rétablir dans une entière indépendance , ou acquérir seulement le Duché de Varsovie en tout ou en partie, ou remettre les choses sur le pied du dernier partage.

Il est à désirer que l’ambassadeur du Roi puisse donner sur les points ci-dessus des renseignements positifs et très prompts.

Il ne négligera rien pour s’en procurer :

Sur les forces de la Russie ;

Sur ses finances et son commerce ;

Et sur ses relations avec les pays voisins, et particulièrement avec ceux qu’elle a eus pour alliés dans la dernière guerre.

L’ambassadeur du Roi étendra le cercle de ses observations de manière à y comprendre les pays voisins, spécialement la Turquie, la Pologne et la Suède.

Il écrira, ne fût qu’un mot, chaque jour de courrier. Sa correspondance, dont les renseignements qu’il se sera procurés feront la principale matière, sera chiffrée toutes les fois que la nature du sujet pourra le demander, et, si l’urgence l’exige, il la fera parvenir par courrier extraordinaire. Il aura soin de numéroter ses dépêches, et évitera, autant que possible, de réunir dans la même des objets qui n’auraient pas une connexion naturelle ou nécessaire.

Le traité du 30 mai n’ayant rien réglé sur le rang entre les Couronnes (ce qui, à cette époque, aurait pu être matière à difficulté), l’ambassadeur du Roi doit éviter de rien faire qui préjuge la question d’étiquette. C’est par un pêle-mêle adroit qu’il parviendra à la laisser indécise jusqu’au moment où le Roi pourra établir les choses à cet égard comme elles doivent être. Mais si, à son arrivée à Pétersbourg, il ne s’y trouvait point encore d’ambassadeur d’Autriche, la priorité de résidence lui donnerait le premier rang, et il aurait soin de le garder.

Approuvé : LOUIS

Le prince de BENEVENT.

******************************************


in CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE DES AMBASSADEURS ET MINISTRES DE RUSSIE EN FRANCE ET DE FRANCE EN RUSSIE

AVEC LEURS GOUVERNEMENTS DE 1814 A 1830 - TOME I 1814-1816 - PUBLIEE PAR ALEXANDRE POLOVTSOFF - SAINT-PETERSBOURG

EDITIONS DE LA SOCIETE IMPERIALE D’HISTOIRE DE RUSSIE










RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL / HOME PAGE
RETOUR AU CHAPITRE I : BIOGRAPHIE
RETOUR AU CHAPITRE II : ECRITS
RETOUR AU CHAPITRE III : TRAITES
RETOUR AU CHAPITRE IV : TEXTES, MEMOIRES ET OPINIONS
RETOUR AU CHAPITRE V : REPRESENTATIONS
RETOUR AU CHAPITRE VI : COLLECTION COMBALUZIER
RETOUR AU CHAPITRE VII : DOCUMENTS ET CARTES POSTALES
RETOUR AU CHAPITRE VIII : EVENEMENTS CONTEMPORAINS





© EX-LIBRIS réalisé pour ma collection par Nicolas COZON - Gravure au Burin sur Cuivre
Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




Optimisé pour
Espace de téléchargement