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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LES SEJOURS PYRENEENS

DU PRINCE DE TALLEYRAND

ET

DE LA DUCHESSE DE DINO

PAR

PIERRE GORSSE







Les deux personnalités sont suffisamment célèbres pour que leur présence aux Pyrénées mérite d’être signalée. Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, évêque d’Autun sous la Royauté, demeure un personnage de premier plan. Son rôle sous la Révolution, l’Empire, et plus encore sous la Restauration, fut capital. Député du Clergé aux Etats Généraux, il collabora à la rédaction de la Déclaration des Droits de l’Homme, proposa l’aliénation des biens de ce Clergé qu’il avait la charge de défendre, célébra la messe au Champ de Mars lors de la Fête de la Fédération et, pour avoir prêté serment à la constitution civile du clergé et sacré plusieurs évêques constitutionnels, fut frappé d’excommunication, ce qui lui permet d’embrasser une carrière civile grâce à laquelle il accéda aux postes les plus élevés. Chargé d’une mission diplomatique en Angleterre, il fut, malgré le succès qu’il y remporta, décrété d’accusation et s’expatria aux Etats-Unis où il se livra au commerce. Revenu en France, il parvint, grâce à l’appui de Mme de Staël et de Barras, au poste de ministre des Relations Extérieures, dont il conserva le portefeuille de 1797 à 1799, jusqu’au moment où les concussions et les tripotages financiers dans lesquels il se trouvait compromis, l’obligèrent à se démettre. Revenu très rapidement aux affaires, il négocia un grand nombre de traités, y compris le Concordat, ce qui lui permit d’obtenir un bref de sécularisation et d’épouser Mme Grand, la nonchalante et stupide indienne qui depuis sept ans était sa maîtresse. Nommé Grand Chambellan par Napoléon, il obtint ensuite la principauté de Bénévent et la dignité d’Archichancelier de l’Etat. Toutes ces faveurs ne l’empêchèrent pas de conspirer contre l’Empereur dont il précipita la chute par ses constantes intrigues. Au retour des Bourbon, il retrouva son poste de ministre des Affaires Etrangères et conduisit avec habileté et fermeté les négociations du célèbre Congrès de Vienne.

Pair de France, il siégea aussitôt dans l’opposition et finit par se retirer des affaires après avoir, cependant, servi la France sous tous les régimes et les avoir tous successivement trahis. Talleyrand ne pouvait rester fidèle à aucun maître, non plus qu’à aucune femme, aussi sa vie amoureuse fut-elle des plus encombrées. Il n’était encore qu’abbé de Périgord que déjà Mme de Flahaut lui apportait la douceur de cette présence féminine qui lui fut toujours indispensable. « Le plus beau travail, c’est une belle passion », proclamait-il, et il faut croire que Talleyrand fut un grand travailleur, en ce domaine comme en politique d’ailleurs, car ses passions furent innombrables. Parmi tant d’autres qui l’occupèrent, la vicomtesse de Laval, la comtesse de Coigny, la princesse de Vaudemont, la duchesse de Luynes, celle qui l’unit à Anne-Dorothée, duchesse de Courlande, fut l’une des plus durables. Dans le même temps où Marie Walewska captivait le cœur de l’Empereur, le charme de cette princesse slave ne laissa pas insensible le prince de Bénévent. La duchesse de Courlande avait eu une vie particulièrement romanesque. Mariée à dix-neuf ans à un homme de trente ans son aîné, elle avait pris plusieurs amants, notamment le comte Batowski qui lui donna la quatrième de ses filles : Dorothée. Du jour où elle connu Talleyrand, elle en devint si profondément éprise qu’elle vint s’installer à Paris afin d’être plus près de lui, « qu’elle aimait le plus au monde », de son propre aveu. Mais le prince de Bénévent ne s’intéressa pas moins aux filles de sa maîtresse qui, aussi charmantes que cette dernière, avaient le mérite d’être infiniment plus jeunes. Catherine, duchesse de Sagan, partagea donc la passion de sa mère avant que, plus tard, Talleyrand ne s’éprît de la dernière « des trois grâces de Courlande », cette petite Dorothée qu’il donna pour femme à son propre neveu, le comte Edmond de Talleyrand-Périgord.

Celle qui deviendra par la suite duchesse de Dino après avoir été pour le prince de Talleyrand autre chose qu’une nièce affectionnée, avait connu une jeunesse solitaire lorsque lui fut imposée en 1809 l’épreuve d’un mariage forcé. D’après le portrait écrit que donnait d’elle un témoin de sa vie – le comte de Rémusat – « elle était d’une taille moyenne, mais élancée, et son port et sa démarche avaient une dignité gracieuse qui la faisait paraître plus grande qu’elle n’était en effet… Ce qui illuminait son visage, un peu petit et terminé en pointe, c’étaient, au-dessus d’un large front cerné de cheveux d’un noir de jais, d’incomparables yeux d’un gris bleu, armés de longs cils entourés d’une teinte bistrée et dont le regard enflammé et caressant avait toutes les expressions. Elle les clignait un peu, sa vue étant assez basse, et elle en augmentait ainsi la douceur ; mais cependant sa vivacité était telle que lorsqu’on l’avait perdue de vue on aurait juré qu’elle avait de grands yeux noirs comme du charbon. La séduction de sa bouche et de ses yeux était extrême, sans autre défaut que de trop ressembler à une séduction… Elle était belle, toujours assez parée et le fard relevait ses regards… »

Enfant, elle avait été ce qu’on est convenu d’appeler « un pruneau », mais le fruit s’était magnifiquement épanoui et, pour s’en convaincre, il n’est que de contempler la toile somptueuse de Prud’hon qui la montre au milieu de ses fourrures et de ses perles, avec de grands yeux tristes et intelligents, l’expression réfléchie et volontaire, la tête légèrement inclinée, sur la gauche et la bouche entr’ouverte comme pour donner un baiser.

Mariée à son cœur défendant, car elle aimait le prince polonais Adam Czartoryski alors que l’insignifiant comte Edmond de Périgord la laissait totalement insensible, Dorothée de Courlande accepta cependant avec patience et fidélité les servitudes d’un mariage sans amour. Plusieurs enfants naquirent à son foyer et Dorothée paraissait s’accommoder à l’existence dorée qui lui était offerte. Son oncle Talleyrand, beaucoup trop occupé par la politique et par la duchesse de Courlande, ne s’intéressait pas encore à elle, tandis que Edmond, son mari, la négligeait totalement. Femme-enfant, Dorothée s’attristait de cette existence décousue, lorsqu’un jour, étant allée consulter Mlle Lenormand, la célèbre voyante, celle-ci lui annonça une prochaine séparation d’avec son mari et son rapprochement avec « un personnage qui, par sa position et son influence, l’obligerait à jouer une espèce de rôle politique ». La jeune femme ne voulut attacher aucune importance aux prédictions de la pythonisse, et cependant celle-ci disait vrai !

Edmond de Périgord accumulait sottises sur sottises, à tel point que l’Empereur se montrait fort mécontent de sa conduite. Dorothée désolée se rendait compte que son ménage tendait à la dissolution, lorsque le prince de Bénévent s’avisa qu’elle était charmante. L’Empire venant de s’écrouler, Talleyrand allait s’employer à rendre à la France son prestige mais, pour l’assister au Congrès de Vienne, il avait besoin d’une présence féminine ; aussi proposa-t-il à Dorothée de venir tenir sa maison.

Vienne !... Toute ma destinée est dans ce mot », dira plus tard la jeune comtesse de Périgord. Ce séjour transforma sa vie. Elle avait jusqu’alors essayé de trouver « ce bonheur tranquille et régulier qu’il n’est donné qu’à certaines femmes de rencontrer ». Jusqu’à ce jour, sa vie avait été sans mystère, en tous les cas sans faux-pas. En acceptant de suivre son oncle à Vienne, la jeune femme signifiait au monde sa rupture définitive avec l’être qui lui avait été imposé pour mari, et s’engageait dans une aventure dont elle-même ne pouvait entrevoir l’issue.

Celle qui, à partir de 1817, allait changer de nom et devenir duchesse de Dino, tournait, de façon définitive, une page de sa vie. « Une femme nouvelle se révélait, jeune, ardente, passionnée, qui s’abandonnait avec une violence d’autant plus grande qu’elle avait été longtemps contenue… Jamais pendant cinq ans, malgré les absences comme les infidélités de son mari, la comtesse Edmond de Périgord n’avait fait parler d’elle. Aucun nom n’avait été associé au sien. Elle acceptait maintenant une situation délicate, qui prêtait à l’équivoque », écrit à son sujet Françoise de Bernardy à laquelle on doit la biographie la plus complète qui ait été consacrée à la jeune femme. La chrysalide avait fait place au papillon et l’homme qui devait donner un sens à sa vie était son oncle, un ancien prélat, un don Juan redoutable, un diplomate avisé, un être diabolique dans tous les domaines… y compris celui de l’amour.

On sait ce que fut le Congrès de Vienne, « le Congrès qui danse », le redressement qu’y accomplit la France, le triomphe personnel de Talleyrand. Tout cela n’aurait pas été sans la constante présence de Dorothée auprès du plénipotentiaire du roi de France. Le prince était trop avisé pour exiger de sa nouvelle maîtresse une fidélité rigoureuse : son âge lui donnait la sagesse de savoir, quand il le fallait, fermer les yeux. Très entourée, Dorothée n’eut pas toujours la force de dire « non » aux appels de ses sens ou de son cœur. Le major Clam, officier autrichien de vingt-deux ans, lui parut plus « aimable » qui le vieil oncle sexagénaire et boiteux, ce qui, au demeurant, est dans l’ordre naturel des choses.

Talleyrand ayant observé d’un œil perspicace l’évolution de sa nièce, avait compris qu’il ne pourrait la retenir par la chair, mais qu’il la dominerait aisément par l’esprit, aussi en fit-il sa collaboratrice la plus intime, régnait sur elle par son prestige et son intelligence. La prédiction de Mlle Lenormand se trouvait donc ainsi réalisée…

La passion tolérante du vieil amant, son expérience de séducteur, laissaient à la jeune femme une liberté dont elle usa largement. Sachant que Dorothée lui reviendrait toujours, le fin diplomate se garda de l’enchaîner pour ne pas la perdre. Les années s’écoulèrent donc à Paris, rue Saint-Florentin, à Valençay, dans une cohabitation dont nul ne songeait à s’indigner. On ne fut pas davantage surpris lorsqu’en 1820 le comte de Périgord, depuis tant d’année oublié, fut rappelé pour venir, lui aussi, vivre rue Saint-Florentin afin de donner une couverture, à la naissance qu’attendait Dorothée. Mme de Souza écrit à ce propos à son fils, le séduisant Charles de Flahaut, l’amant de la reine Hortense : « Ce pauvre Edmond assiste en pitoyable spectateur à cette grossesse envoyée par la grâce de Dieu ». Le 29 décembre 1820, naquit la petite Pauline, pour laquelle Talleyrand manifesta des attentions paternelles qui ne se démentirent jamais et s’exprimèrent, dix-huit ans plus tard, par le legs de la propriété de Pont-de-Sains. N’étant plus nécessaire, Edmond s’éclipsa à nouveau et, à l’automne de 1824, une séparation judiciaire dénoua des liens depuis dix ans totalement distendus.

***

Ces divers évènements étaient en marche ou allaient se dérouler lorsque le prince de Talleyrand et Dorothée de Courlande vinrent aux Pyrénées où leur double présence est signalée à deux reprises, en 1817 et en 1836. Toutefois un troisième séjour solitaire devait y conduire la duchesse de Dino en 1827 dans les circonstances particulières que nous aurons à préciser. Le magistral ouvrage de G. Lacour-Gayet, en trois volumes édités chez Payot en 1931, fournit l’essentiel des détails des deux séjours de Talleyrand et de sa nièce, dont on trouve aussi un écho dans les Lettres sur les Pyrénées ou Voyage de Paris au Canigou, d’Achille Jubinal. Enfin la pittoresque relation du comte de Tocqueville sur son séjour à Cauterets en 1836, dont le docteur René Le Clerc a donné la révélation voici une vingtaine d’années, apporte des précisions sur la vie de Dorothée aux Pyrénées. Quant au séjour mystérieux et solitaire qu’en 1827 la duchesse de Dino fit dans nos montagnes, nous avons pu personnellement en percer l’énigme, apportant ainsi une contribution inédite à la petite histoire (1).

Le prince de Talleyrand et la duchesse de Dino, qui avaient l’habitude de suivre une cure aux eaux de Bourbon-l’Archambault, décidèrent en 1817 d’aller à Cauterets. Il semble que ce soit Dorothée qui ait suggéré à son oncle ce changement, car, dans une lettre adressée à une amie à laquelle il indique qu’il rompt à contrecœur avec ses habitudes, Talleyrand écrit : « Ma jolie nièce m’emmène aux eaux des Pyrénées, bien malgré moi, je vous l’assure ! ». C’est donc au milieu de juin qu’ils entreprirent le long voyage qui allait les conduire tout au fond de la France, après diverses étapes dont nous connaissons le détail par la correspondance échangée entre Dorothée et sa mère, à qui « elle rendait compte de tout », au dire du prince, de tout… sauf peut-être de l’essentiel sur le caractère de ses relations avec son oncle…

Traversant le Périgord, Talleyrand évoque les souvenirs de sa jeunesse, plus d’un demi-siècle auparavant, alors qu’il vivait au château de Chalais, chez sa bisaïeule paternelle. « Je suis bien aise de me retrouver dans le pays où j’ai passé ma première enfance, écrit-il, ici on est très bien pour nous ». Le 23 juin, les voyageurs arrivent à Bordeaux où ils s’arrêtent trois jours. « Le préfet de Tournon a été d’une grande politesse pour nous. C’est sous tous les rapports un homme comme il faut. Il fait aimer le roi et sa personne », écrit Talleyrand le 25 juin.

A partir de Pierrefitte, trois heures de diligence permettent aux voyageurs d’effectuer la montée des gorges du gave de Cauterets qui, à cette époque, ne connaissaient ni usines ni autocars bondés de touristes et présentaient la majesté inviolée de leurs eaux bondissantes et de leurs chemins abrupts. Le 7 juillet, Talleyrand et sa nièce s’installent à Cauterets, à l’Hôtel de France, sur la rive droite du Gave, où s’étendait alors l’agglomération ; la rive gauche ne devant être aménagée que beaucoup plus tard. « Nous faisons de belles courses dans les montagnes. Je ne crois pas qu’aucun pays donne l’idée de celui-ci. Les autres pays de montagnes ne lui ressemblent point. Je crois que vous le préfèreriez à votre belle Suisse », écrit la duchesse de Dino à sa mère. Les cascades du Cérisey et du Pont d’Espagne, le Lac de Gaube dans lequel se reflète le sommet du Vignemale constituent le programme des courses, en chaise à porteurs ou à cheval effectuées entre les servitudes de la cure.

Le prince suit un traitement à deux sources différentes et G. Lacour-Gayet reconstitue ainsi l’emploi de ses journées : le matin, bain de César avec gargarismes, boissons, humages, bain ou douche ; ensuite, promenade au bord du Gave ; l’après-midi montée en chaise à porteurs « à l’Acropole de la Raillère », dans le cadre grandiose de rochers et de forêts où confluent les eaux écumantes des gaves de Jéret et de Lutour. Là et au Mauhourat, nouvelles séances de gargarismes et de boissons. Chaque journée apporte ainsi aux bronches de l’oncle et de la nièce une bienfaisante quantité de souffre et de radium. Ce traitement fut cependant interrompu à la fin juillet, le médecin – dont on ne sait s’il s’agit du célèbre docteur Labbat – ayant ordonné un repos de huit jours avant de reprendre la cure.

« Les huit jours de repos vont nous donner le temps de bien voir les Pirénées (sic), écrit Talleyrand. Madame de Périgord verra tout : sa santé lui permet les plus fortes entreprises et celle que nous ferons demain est de ce nombre. Le registre des étrangers venus à Bagnères-de-Bigorre porte à la date du 29 juillet 1817, la mention suivante : « Prince Talleyran (sic), la princesse de Périgord née princesse de Courlande, la princesse Tysckaivins (sic) née princesse Poniatowski, voyageant avec leur suite, M. Andral, médecin. Maison Madame veuve Bellegarde », aujourd’hui l’Hôtel Victoria, sur les allées des Coustous. La troisième personne ainsi signalée était la comtesse Tyszykiewicz, née Poniatowska, attachée aux pas du grand homme, le suivant partout, le comblant de cadeaux, mais effroyablement laide !

Le 31 juillet, Talleyrand, sa nièce et la comtesse Tyszykiewicz se rendirent à Pau. Le 1er août, ils y furent victimes d’un accident qui aurait pu avoir de sérieuses conséquences. Leur postillon les versa, au parc du château, dans un creux de treize pieds de profondeur. Le voyageur en fut quitte pour une contusion à l’épaule, « qui rendra, déclare-t-il, pendant quelques jours mon écriture plus mauvaise que de coutume » (2). On ignore les réflexions du prince lorsqu’il visita le château où naquit Henri IV et des terrasses duquel on découvre le magnifique panorama des Pyrénées. Le lendemain, les voyageurs couchèrent au château de Coarraze, célèbre par les souvenirs de l’enfance du Béarnais. Puis ce fut le retour à Cauterets, où on célébra le 25 août la fête du roi. « La Saint-Louis doit se faire de bon cœur autour du berceau d’Henri quatre », déclare le Prince.

Le séjour aux Pyrénées n’exclut pas en effet les préoccupations politiques, certaines lettres écrites de Cauterets, les 7, 12, 26 juillet et 2 et 17 août abordent de tels sujets. « On fait et défait les ministères. Je vous avoue que cela ne m’intéresse que peu. Je fais des vœux pour que les choses marchent bien et je m’en tiens aux vœux. La santé du roi est bonne. Dieu veille la conserver », écrit l’ancien ministre de l’Empereur. Ses lettres renferment surtout des nouvelles d’ordre privé. « L’archevêque (son oncle, jusque-là archevêque de Reims) est enfin cardinal et archevêque de Paris. Il y avait longtemps qu’il ne nous était rien arrivé d’heureux. Je suis charmé de voir la vie de cet excellent homme couronné par tout ce qu’il y a de grand dans son état ». Madame de Genlis se fait carmélite, c’est là une surprise. Dans une lettre suivante, Talleyrand dément cette nouvelle en elle-même bien invraisemblable ! Le prince se déclare impatient de voir arriver la fin de l’année, qui ramènera d’Allemagne la duchesse de Courlande. « Qu’il y a encore loin d’ici au mois de novembre ! » soupire-t-il. La présence de Dorothée ne lui faisait donc pas oublier tout à fait sa mère !

D’ailleurs le diplomate se plaint de la disparition de beaucoup de ses amis de la capitale : Choiseul, Mme de Staël et M. Suard. De Choiseul-Gouffier, son condisciple au collège d’Harcourt, il écrit : « Je viens d’apprendre la mort de ce pauvre Choiseul, cela me fait beaucoup de peine. Ses idées et les miennes étaient souvent fort différentes, mais l’affection n’a jamais changé. Nous avions été élevés ensemble. Des personnes avec lesquelles j’ai été élevé, il était le dernier. De cette génération-là, je reste presque seul : c’est fort triste ».

Au sujet de Mme de Staël, il est moins compatissant. Celle-ci n’avait plus sa sympathie, car il la trouvait compromettante, oubliant tout ce qu’il lui devait. La célèbre femme-auteur était morte à Paris, dans son appartement de la rue Royale, le 14 juillet : la nouvelle parvint à Cauterets le 26. « Paris est fort occupé de la mort de Mme de Staël et de son mariage que l’on n’a appris que depuis qu’elle n’existe plus, écrit le prince. Elle était, depuis plusieurs années, Madame de Rocca et elle n’avait pas eu le courage de le dire. Cela n’est pas bien beau ; et ce qui l’est encore moins, c’est d’avoir fait paraître un petit Rocca, qui vient de prendre le tiers de la succession, et dont elle n’avait pas parlé lors du mariage de Madame de Broglie. Convenez que j’avais bien raison quand je disais qu’elle n’avait aucune délicatesse. Sa fille a intéressé tout le monde dans les derniers moments, parce qu’elle a été fort naturelle et fort sensible ». Et Lacour-Gayet ajoute fort justement : « dire que son ancienne amie « n’avait aucune délicatesse » pour avoir tenu secret son second mariage avec le jeune officier dont elle s’était éprise, voilà qui « n’est pas bien beau », surtout quand ce jugement, sévère et injuste, émane de l’homme qui avait dû à Mme de Staël d’être entré pour la première fois au ministère des Relations Extérieures et quand cet homme est moins qualifié que personne pour apprécier la correction d’une situation matrimoniale. »

C’est le séjour du prince de Talleyrand à Cauterets qui motiva la chasse à l’ours que rapporte, en termes plus ou moins véridiques mais assurément pittoresques, Achille Jubinal.

Dans la lettre XXXVIIe de son savoureux et fort imaginatif ouvrage, Lettres sur les Pyrénées ou Voyage de Paris au Canigou, publié à Paris, chez Amyot, en 1848, le professeur à l’Université de Montpellier, futur député des Hautes-Pyrénées sous le Second Empire, qui conduit son récit beaucoup plus à la manière de Tartarin que comme un ancien chartiste, présente le célèbre Michel Py, « personnage très peu connu à la Chaussée-d’Antin mais qui a fait beaucoup de bruit à dix lieues à la ronde de Cauterets ». C’était un intrépide chasseur d’ours qui jouissait, lorsque Jubinal prétend être allé lui rendre visite en son ermitage, près de la Grange de la Reine Hortense, d’une célébrité cynégétique peu commune. Ce « petit vieillard, coiffé d’un bonnet de laine », lui aurait narré l’un de ses plus beaux exploits dans les termes que voici :

« Il vint ici, il y a quelques années, déclara Michel Py, un vieillard boiteux qui prenait les eaux pour raccommoder sa jambe ; ce qui lui eût été très utile, car il était très occupé et il avait besoin d’aller droit, disaient les autres étrangers quoique ce ne fut pas son habitude : on l’appelait le prince de Taille… Taille…

- Talleyrand ?

- Juste. Taille-et-rang ! Un automate, quoi !

- Oui, un diplomate, vous voulez dire ?

- C’est la même chose ; vous m’entendez. Donc, ce Monsieur là, dont le regard ressemblait un peu à celui d’un ours qui dissimule, paraissait affectionner beaucoup son prochain, mais quand il était mort, car il promettait quatre cents francs à ceux qui lui en rapporteraient une peau. »

Pour gagner pareille somme, Michel Py se mit donc en quête, sans avoir la chance de rencontrer le moindre plantigrade. Prolixe sur ses recherches, le chasseur raconta longuement ses vaines entreprises ; enfin, pour appâter l’ours, il eut l’idée de s’emparer d’un isard vivant et de l’attacher par une corde à un arbre sur le passage que serait susceptible de prendre l’ours dans ses pérégrinations montagnardes. Ayant raconté la chose à un voisin, celui-ci lui demanda la faveur de l’accompagner dans l’expédition du lendemain, ce que Py eut la faiblesse d’accepter mais dont il devait se repentir amèrement par la suite.

Le lendemain, poursuivi l’homme, à l’heure dite, nous étions au passage du Mont-Ferrand, tous les deux. Je trouvai mon isard dépecé ; les os mêmes étaient dévorés. Il paraît que le gaillard d’ours avait eu faim. Je regardai par terre ; il y avait cinq doigts bien marqués, qu’à la taille je jugeai devoir être ceux d’un vieux grognard, et qu’à un petit écartement entre la peau et les ongles, je reconnus appartenir à une femelle. Il était difficile autour de nous de distinguer la direction des empreintes, parce que n’était qu’un grand piétinement ; mais, à quelques pas plus loin, on voyait distinctement que l’animal était entré en Espagne. Nous le suivîmes donc à la piste, sur la terre d’abord, et bientôt sur la neige. Au bout d’une heure nous étions au milieu de la mer de glace qui tombe au Vignemale et roule en comblant les vallées, jusqu’à plus de deux lieues dans l’Aragon. »

Après avoir décrit le « caractère affreux » des lieux, Py continuait le récit de cette chasse qui l’avait conduit jusqu’aux environs de Panticosa. « Là, poursuit-il, j’armai mon fusil ; j’en visitai le bassinet, j’en essayai les chiens et la gâchette, mon voisin en fit autant, et nous entrâmes, en nous tenant à quinze pas l’un de l’autre, au plus épais du fourré. A peine y avait-il un quart d’heure que nous quêtions, qu’arrivés à une petite savane où les arbres s’écartaient, mon voisin, en passant à droite d’un rocher, tandis que je passai à gauche, aperçoit, à vingt pieds de lui, une espèce de boule noire qui remuait à l’audition des pas, et qui, en reconnaissant l’homme, se déroula subitement et laissa voir un ours énorme, un vrai géant, qu’on pouvait appeler le roi des ours. Le voisin poussa un de ces cris terribles qui n’ont d’orthographe dans aucune langue. C’était un brave, mais il n’était pas aguerri. A sa place, je n’aurai point soufflé mot, j’aurais ajusté l’ours tout tranquillement, et je l’aurais étendu net sur la place, mais, que voulez-vous, tout le monde ne se maîtrise point. Le voisin lâcha donc son coup sans faire attention à ce que je lui avais recommandé ; il attrapa l’ours à l’épaule, et avant qu’il eût le temps de baisser le fusil, l’animal blessé poussa un rugissement effroyable, aussi fort qu’un coup de tonnerre, se redressa sur ses pattes de derrière, et, ouvrant celles de devant comme deux bras de fer, s’avança pour y broyer son ennemi.

En ce moment, moi, je tournais le rocher ; quand j’aperçus l’ours, il levait déjà la patte sur mon camarade, qui pâle et raide comme une statue, n’attendait que le coup de grâce. Il n’y avait pas à balancer. Je savais qu’en tirant alors par derrière, je ne le tuerais point, et qu’il se jetterait sur moi, mais je ne pouvais point laisser dévorer un chrétien devant mes yeux. Je visai donc au milieu des reins ; et comme les cinq griffes de l’ours s’appuyaient dans la chair du voisin qui hurlait de douleur, l’animal poussa un second rugissement plus retentissant encore, si possible que le premier, et se rejetant en arrière, plié en deux, il léchait le sang qui coulait de sa blessure.

- Charge ton fusil, criai-je à mon camarade, ou je suis perdu. » Et je lui donnais l’exemple en essayant de recharger le mien. Je n’avais pas encore mesuré la poudre, que l’ours arrivait sur moi au grand galop, et que celui que je venais de sauver, au lieu de me secourir, s’enfuyait à toutes jambes.

- Si j’en reviens, lui criai-je, tu me le paieras ! » Et, faisant un bond de côté, j’évitai la rencontre de l’ours auquel j’assénai un coup de crosse sur la tête. L’animal furieux se retourna, se mit debout comme un homme, et m’arracha mon fusil d’un coup de patte et s’il ne le brisa comme paille, fer et bois, c’est qu’il avait bien d’autres pensées en tête.

« Je vis bien que si je me laissais prendre une fois sous sa griffe, c’en était fait de ma personne. Je me reculai de quelques pas. L’ours s’avança debout, m’allongea un autre coup de son grappin, que j’évitai par un mouvement en arrière, mais qui, rasant ma figure de si près que j’en sentis le vent, attrapa mon habit par le haut et le déchira jusqu’au genou. Ce fut alors un combat dans lequel j’avais tout le désavantage, car je n’étais pas armé. Heureusement j’étais leste et je tournais à reculons autour du rocher, comptant sur l’épuisement prochain de l’animal.

Je vivrais cent ans que, durant cent ans, je me rappellerais ce grand fantôme noir, dont le museau, les épaules, le corps ruisselaient d’un sang rougeâtre qui courait sur lui comme de la flamme, et qui, chaque fois qu’il levait en l’air sa patte velue, m’arrachait, en la rabattant, jusqu’au dernier lambeau de mes habits, et, me labourait la poitrine de profonds sillons tracés dans ma chair !

Enfin, au moment où il prenait son élan pour faire un dernier effort et m’écraser dans sa chute, ses reins, que mes balles avaient cassés, tremblèrent, et, s’abattant sur le flanc, il essaya de rouler sur moi pour m’étreindre.

Vous pensez bien que je ne restai pas les bras croisés. Je ramassai mon fusil qui gisait par terre au milieu d’une longue traînée de sang, et, après l’avoir bourré à double charge, l’appuyant sur la tête de l’animal, qui geignait comme un enfant, je lui fis sauter la cervelle. Et puis, cela fait, je rechargeai mon arme à nouveau…

- Et pourquoi ?

- Pour administrer au voisin la même correction qu’à l’ours ; et je vous jure que, en l’ajustant, le bras ne m’aurait pas tremblé. Heureusement, il avait de l’avance sur moi, et je ne pus le rejoindre. Depuis lors, il s’est établi en Espagne, où je lui souhaite beaucoup de plaisir, mais où je n’irai pas le chercher.

De retour à Cauterets, j’appris mon aventure au prince de Taille-et-rang, qui me donna cinq cents francs, et me fit obtenir la pension qu’on m’avait promise dix ans avant pour la première fois. »

Si l’aventure n’est pas authentique (3), et pourquoi ne le serait-elle pas ? Elle nous a valu un beau récit de chasse peu banal. Quant à la générosité du prince envers Michel Py, elle est digne d’être soulignée car Talleyrand était d’une ladrerie bien connue ; c’est ainsi que se conservent les fortunes !

Lacour-Gayet, à propos de son séjour pyrénéen, précise que l’ancien évêque d’Autun eut à se défendre contre la majoration de l’addition que son hôtelier entendait lui imposer. Comme à l’accoutumée, il avait « fait son prix » avec son traiteur à « tant par tête », et il ne fut pas possible d’obtenir de son économie la moindre majoration pour suppléments ou imprévus.

***

Le second séjour effectué, en 1836, par le prince de Talleyrand et la duchesse de Dino aux Pyrénées, est précisé par la curieuse relation de voyage faite par le comte de Tocqueville. Il s’agit d’Hervé, Louis, François, Joseph, Bonaventure Clerel, comte de Tocqueville, qui, après une brillante carrière préfectorale dans le Maine-et-Loire, l’Oise, les Côtes-du-Nord et la Moselle, devint maître des requêtes au Conseil d’Etat en 1823 ; nommé par la suite préfet de Versailles, avant d’être, en 1828, Pair de France. Exclu du Sénat deux ans plus tard, par la Monarchie de Juillet, il rentra dans la vie privée jusqu’à sa mort survenue dans l’Oise en 1856. Ce personnage ne doit pas être confondu, comme la chose a été faite parfois, avec Alexis de Tocqueville, le célèbre publiciste, qui était l’aîné de ses fils. Le comte de Tocqueville séjourna aux Pyrénées du 24 juin au 22 août 1836, et y revint d’ailleurs l’année suivante.

« En 1836, Les eaux de Cauterets eurent une telle vogue qu’on y compta 1900 étrangers, écrit le comte de Tocqueville. Beaucoup de jeunes gens de Paris y étaient accourus, moins pour payer leur tribut à la Nayade que pour servir de cortège à quelques jolies femmes. Une d’elles, Madame Ther (4), fille du général Bertrand, ne montait jamais à cheval qu’escortée d’un certain nombre de jeunes gens qui avaient adopté pour elle un uniforme particulier. Il consistait en une veste blanche ronde et un pantalon blanc avec des boutons noirs et une ceinture rouge. M. Sosthène de la Rochefoucauld, qui n’est pas trop jeune par l’âge, faisait pourtant partie de cet escadron de galants. M. Ther en était le capitaine et sa femme, quoique très jolie, a eu le bonheur de se tirer de cette délicate épreuve sans que sa réputation en ait reçu la moindre atteinte.

Je ne passerai pas sous silence un autre fait qui eut lieu en 1836 parce qu’il peint les usages de l’époque. Un matin du mois d’août, tout était en mouvement à l’Hôtel de France. Le duc de Valençay (5) qui demeurait, faisait préparer un grand repas pour la belle duchesse de Dino qu’on attendait de Saint-Sauveur. Elle arriva en effet d’assez bonne heure avec son frère et aussitôt elle monta à cheval suivie des jeunes gens qui ne faisaient pas partie de la suite de Madame Ther. Cette dernière se réunit bientôt à elle et cette nombreuse et joyeuse troupe se dirigea vers le Pont d’Espagne. Au retour on se mit à table et après diner où le vin de Champagne ne fut pas épargné et qui se prolongea jusqu’à 7 heures et demie du soir, la duchesse songea à retourner à Saint-Sauveur. Le hasard me fit assister à son départ. Elle monta dans sa voiture, une cravache à la main, un cigare à la bouche, une foule de jeunes gens sortirent en même temps qu’elle de l’hôtel. La plupart fumaient et la calèche était comme enveloppée d’un nuage. Les uns se précipitèrent dans la voiture, les autres sur les chevaux, quelques-uns sur la capote et sur le siège, et tout cela avec des éclats de rire et un bruit qu’on n’entend guère qu’en France et aux eaux minérales où la gaieté prend toujours l’apparence de la folie ; enfin on voulut bien faire place au postillon et la calèche s’ébranla entourée de sa bruyante escorte qui conduisit la belle Duchesse jusqu’à une demi-lieue de la ville. »

***

Bien plus discrète fut au cours de l’été de 1827, la présence d’une jeune femme, encore dans tout l’éclat de ses trente-quatre ans, qui déambulait solitaire dans les avenues de Bagnères-de-Luchon, villageoise et charmante, telle que M. de Trincaud La Tour, chevalier de l’Ordre royal de la Légion d’honneur et sous-préfet de Saint-Gaudens, présentait cette année même la petite station thermale à Madame la Dauphine de France, en souvenir du voyage que la Duchesse d’Angoulême venait d’y effectuer (6).

Chaque jour, la jeune femme, qui dissimulait sous des vêtements flous une grossesse déjà avancée, se rendait aux Thermes de la Reine, construits en 1805 à l’extrémité de la grande allée ouverte en 1765 par l’Intendant Mégret d’Etigny. Elle s’y faisait régulièrement administrer une douche à la source Grotte supérieure, négligeant les autres établissements de la station, celui de Richard, adossé à la montagne, ou celui de Ferras, situé plus au sud entre de hauts peupliers (7). Dans la journée, la belle esseulée fréquentait « la promenade en forme de jardin anglais qu’on a pratiquée dans le bois de la montagne qui domine les sources et dont l’heureuse idée est due à M. Paul Boileau, maire de Bagnères-de-Luchon, et dont l’exécution a été favorisée par M. le baron de Saint-Chamans, préfet du département. Cette promenade, poursuit M. de Trincaud La Tour, est d’un agrément infini pour les personnes qui fréquentent les bains. A travers un bois touffu, impénétrable aux rayons du soleil, on s’élève insensiblement jusqu’à une grande hauteur dans la montagne, par des sentiers bien entretenus, taillés en zigzag, au moyen desquels on monte sans éprouver aucune fatigue. Des reposoirs, des sièges, placés de distance en distance, des échappées de vue ménagées avec goût, des plantations d’arbres exotiques, des gazons, des parterres couverts de fleurs augmentent encore le charme de ce bosquet. Au sommet, on trouve une fontaine d’eau vive, ombragée de saules-pleureurs, autour de laquelle on a formé une esplanade, avec des bancs de pierre, où les promeneurs peuvent s’arrêter et se reposer », et le narrateur de décrire « le paysage enchanteur qu’offrent la vallée de Luchon et les montagnes qui l’environnent » de ce belvédère sur lequel coule « la fontaine d’Amour ! ». Mais la duchesse de Dino, car c’était d’elle qu’il s’agissait, atteignait-elle souvent ce havre charmant, ou bien sa situation lui interdisait-elle cette facile ascension ?

Quoiqu’il en fut, la cure luchonnaise ne fut guère à sa convenance. Dans une lettre écrite le 31 juillet 1827 de Bagnères-de-Bigorre à son ami le baron de Vitrolles (8) ne déclare-t-elle pas : « … Néris m’aurait assez bien réussi pour les nerfs et la bille ; j’ai voulu retrouver des forces sous la douche de Luchon ; j’y ai passé quinze jours à m’irriter au lieu de me fortifier. On est alors arrivé à me conseiller Bigorre comme plus doux. J’y suis depuis hier ; si je m’y trouve bien, j’y resterai une grande partie d’août, car j’ai envie de me tirer de l’infirmité… ». Le prince de Talleyrand écrit à son tour, le 26 août, à son voisin et ami M. de Chateauvieux (9) « … Quand je me serai un peu retrouvé à Valençay, j’irai vous voir et vous porter des nouvelles de Madame de Dino, qui est actuellement à Bagnières (sic) de Bigorre, où elle se guérit du mal que lui avait [fait] Bagnières (sic) de Luchon. Elle me mandait dans sa dernière lettre qu’elle était plus contente d’elle, que la fièvre n’existait plus du tout, mais qu’elle était encore très faible… ».

Dorothée s’était bien gardée de mettre quiconque, et moins encore son oncle, au courant de l’origine de sa « faiblesse ». Au cours de son séjour au château de Valençay, sa résidence habituelle, elle avait quelque temps auparavant rencontré un voisin de propriété, Théobald Arcambal, fils adoptif d’Antonin Piscatory, d’origine hellénique. Né en 1800, Théobald était son cadet de sept ans. Il avait une grande séduction naturelle, et les beaux yeux langoureux de Dorothée ne le laissèrent pas insensible. La jeune femme ne parvint pas à cacher un trouble dont elle fait le touchant aveu dans une des lettres familières échangées avec le baron de Vitrolles, alors son fidèle ami. A l’automne de 1826, ne lui confiait-elle pas le grand vide de son cœur, et le besoin qu’elle éprouverait de le combler ? En réalité, Théobald Piscatory y était déjà parvenu, et ce fut pour elle un délicieux abandon dans le bonheur d’un amour neuf.

La liaison ne passa pas cependant totalement inaperçue. Deux ans plus tard, Stendhal y fait allusion. « Elle est plus amoureuse que jamais de M. Piscatory », écrivait-il à propos de Dorothée, tandis qu’en 1851 cette mauvaise langue d’Horace de Viel Castel, parlant du jeune héros de l’indépendance grecque, devenu député de Chinon, affirme qu’il était « l’ancien amant de la duchesse de Dino, dont il avait eu une fille ». Viel-Castel était en cela parfaitement renseigné.

Lorsque Dorothée constata le rapide résultat de sa nouvelle passion, elle dut avoir un moment d’inquiétude, fort compréhensible. La séparation judiciaire prononcée en novembre 1824 rendait cette fois impossible le rappel du comte Edmond de Périgord pour endosser cette nouvelle paternité. La jeune femme conserva cependant son sang-froid et décida que son accouchement serait clandestin. Il convenait pour cela de s’isoler dans les derniers mois qui ne manqueraient pas de révéler son état. Elle décida donc de partir seule afin de suivre une cure à Néris-les-Bains, prenant prétexte de sa nervosité extrême. Il fut décidé que la petite Pauline resterait auprès de son grand-oncle, le prince de Talleyrand, qui la conduirait paternellement à Bourbon-l’Archambault. « Pauline a été mon seul plaisir, confie le prince le 18 août 1827 à Mme Mollien. La douce approche d’une jolie enfant a son charme ». Puis, la cure terminée, à la fin de l’été, il regagna Valençay afin d’y recevoir les fils de Dorothée et leur précepteur.

Ce désir de solitude a surpris les historiographes de la belle duchesse. « Seule, le fut-elle vraiment ? se demande Mlle Françoise de Bernardy. Quelle était la cause de sa mauvaise santé ? Toujours, chez Mme de Dino, le moral fut déterminant sur le physique », et l’ombre de Théobald Piscatory est justement par elle évoquée. Etait-il, lui aussi du voyage ? C’est peu vraisemblable, mais quoiqu’il en soit une présence secrète le rappelait à la voyageuse. Partie en mai pour Néris, la jeune femme décida d’aller ensuite dans les Pyrénées et, comme elle y était déjà venue, en 1817, avec son oncle, dans la crainte peut-être d’être reconnue à Cauterets, elle se décida en faveur de Bagnères-de-Luchon, puis de Bagnères-de-Bigorre.

Sur cette cure pyrénéenne de la duchesse de Dino, nous ne savons rien d’autre, mais en voici le dénouement. Le 12 septembre 1827, Théobald Piscatory se présenta à Bordeaux devant l’officier de l’état civil de cette commune, lequel rédigea sur l’heure l’acte suivant :

Le douze dudit [septembre 1827] à midi est comparu le sieur Emile Philippe Théobald Piscatory, âgé de vingt-neuf ans, propriétaire, demeurant à Paris (Seine), présentement à Bordeaux, rue du Hà n° 5, lequel nous a présenté un enfant, de sexe féminin, né avant-hier soir, à onze heures, même maison, de lui déclarant, et auquel il donne les prénoms de Antonine, Pélagie, Dorothée, Sabine.

Fait en présence des sieurs Jean-Baptiste Dupouy, chirurgien du Roi à Bordeaux, y demeurant, même maison, et Samuel Brawer, rentier, même maison, témoins majeurs.

Lecture faite du présent, le père et les témoins ont signé avec nous : Théobald Piscatory père – Dupouy – Brawer. L’adjoint du Maire : C. de Minvieille (signé).

De la mère de cet enfant, il n’était point question, mais l’un de ses prénoms ne la désigne-t-elle pas sans hésitation possible : Dorothée. Le secret de cette naissance avait été bien assuré par la complicité de témoins demeurant dans la maison même du médecin chargé des soins de la délivrance. Parfait gentilhomme, Théobald remplirait son devoir, et lui seul allait, désormais, se charger de cette preuve tangible de son amour.

En Octobre, la duchesse de Dino, définitivement « guérie », reprenait sa place dans le monde. Elle retrouvait ses fils et s’occupait de l’entrée de son aîné, Alexandre, âgé de treize ans, à l’Ecole Navale alors installée à Angoulême. Nul ne pouvait se douter du motif réel de cette absence de cinq mois et, par la suite, rien dans le comportement de la jeune femme ne permit de déceler chez elle la moindre inclination maternelle envers l’enfant que, bien contre son gré, lui avait donné son amant (10).

Antonine fut élevée, au château de Chérigny, par ses grands-parents paternels, le baron et la baronne Piscatory. Pour se rapprocher, sinon d’elle tout au moins de Théobald, la duchesse de Dino acquit le château de Rochecotte, distant d’une dizaine de lieues de Chérigny, et cette grande demeure de style Louis XVI, assise sur une colline dominant la vallée de la Loire de ses terrasses superposées, devint sa résidence de prédilection. D’après la tradition familiale, elle n’allait jamais à Chérigny, où Piscatory séjournait fort souvent.

Pour des raisons assez mal définies, l’inclination de Dorothée pour Théobald n’eut pas l’ardeur de son ancienne passion pour le major Clam, ou la constance de celle qui devait l’unir, plus tard, à Adolphe de Bacourt. Une certaine lassitude ne tarda pas à se manifester chez la jeune femme. Aussi, en 1830, accepta-t-elle avec empressement la proposition de son oncle lorsqu’il demanda de l’accompagner dans son ambassade à Londres, tout comme elle l’avait fait, quinze ans plus tôt, à Vienne. Elle trouva là un excellent prétexte pour dénouer une liaison qui commençait à lui peser. Du reste son cœur était occupé ailleurs, Adolphe de Bacourt, charmant attaché d’ambassade de trente ans, qi avait déjà brillé dans la Carrière en Suède et en Hollande, l’intéressait énormément par sa finesse, sa distinction et sa culture. Elle insista auprès de Talleyrand pour qu’il vienne en Angleterre, où elle ne tarda pas à se donner à lui pour lui rester fidèle, sinon de corps tout au moins d’esprit, pendant près de vingt ans.

Après l’amour, Piscatory conservait encore à Dorothée sa tendresse, mais maladroitement et au point de devenir importun : ne s’était-il pas avisé de s’ériger en champion de son ancienne maîtresse qui souhaitait plus de discrétion ? Le journaliste Latouche s’étant fait l’écho dans Le Figaro d’une anecdote dans laquelle la vertu de Dorothée était mise en doute, Théobald « galant chevalier souteneur de l’honneur des dames » - selon l’expression de Prosper Mérimée dans une lettre à Stendhal – prit fait et cause pour la jeune femme en provoquant le journaliste en duel. La rencontre fit un certain bruit et alla à l’encontre du but poursuivi : la duchesse fort mécontente de voir l’attention du public attirée par sa vie privée, rompit à jamais avec le père de cette dernière fille qu’elle ne voulut jamais connaître.

Antonine avait sept ans lorsque son père épousa, en 1834, la fille du célèbre général Foy. De cette union naquirent deux filles : Rachel, mariée à M. Troubert, et Isabelle, qui épousa son oncle, le général Max Foy. Antonine épousa M. Auvity, habitant La Flèche, dont le château de Chérigny n’était distant que d’une vingtaine de kilomètres. Elle vécut entourée de l’estime générale d’une petite ville dont elle fut à la fois le charme et l’esprit ; elle eut un fils qui devint colonel et mourut sans postérité (11). Jusqu’à présent, il n’a pas été possible de savoir ce qu’étaient devenus les souvenirs et les papiers de cette fille clandestine d’une des femmes les plus brillantes d’une époque où existait encore « la douceur de vivre », et dont l’inopportune survenance motiva le troisième des séjours pyrénéens de la délicieuse inconstante que fut Dorothée de Courlande, duchesse de Dino.

Le Laou d’Esbas, automne 1959 (12).

Pierre de GORSSE.

Notes

(1) Miroir de l’Histoire, septembre 1959, pp. 1168 à 1174.

(2) Dans son numéro du mardi 5 août 1817, le Mémorial Béarnais relate ainsi ce séjour et cet accident : « M. le prince de Talleyrand est arrivé ici jeudi dernier. S. A. a paru être vivement frappé par la beauté de nos paysages. S’étant rendu en voiture au parc du château d’Henri IV, le postillon par une maladresse insigne, l’a versé dans un bas-fond de treize pieds de profondeur. Mmes de Périgord et Poniatowska étaient avec lui. A l’inspection des lieux, on frémit de l’accident qui leur est arrivé. Heureusement il n’est résulté de cette chute qu’une forte contusion au bras de S. A. » L’accident est relaté de la même manière dans Documents sur le département des Basses-Pyrénées. Pau, Vignancour. 1850, p. 159. (Renseignements aimablement recueillis par M. Edouard Warnant, d’Escauneix). Par ailleurs, M. G. Andral a fait à la séance du 31 mai 1958 de la Société des Sciences, Lettres et Arts de Pau une communication sur le docteur Gabriel Andral, son aïeul. Le Bulletin de cette société (3e série, tome XIX, p. 125) en a donné un résumé dans lequel il est précisé qu’à la suite de l’accident du 1er août 1817, le prince de Talleyrand dut subir deux saignées. D’après les recherches de l’abbé Pépoucy, les deux fils de Dorothée vinrent à Bagnères-de-Bigorre en 1818, où est signalée, dans la maison Miro, la présence des deux fils de « Madame la duchesse Dinet (sic), de M. Thierry, leur gouverneur, et de M. Andral, « docteur-médecin de Mgr le Prince de Talleyrand ».

(3) [Quant à nous, nous la jugeons très suspecte, en raison, d’abord, des précisions topographiques imprudemment données par Jubinal. Qu’est-ce que « le passage du Mont-Ferrand » ? Il faut évidemment rectifier ce nom en « Mont-Ferrat ». Cela signifierait-il qu’il s’agit de la hourquette d’Ossoue ? Voilà qui éveille notre scepticisme. Mais, bien plus encore, la prétendue poursuite sur le glacier relève du domaine de la fantaisie échevelée. Quant à ce glacier descendant sur plus de huit kilomètres en Aragon, alors qu’il ne mesure que deux kilomètres et est tout entier en France, et cette chasse jusqu’aux environs de Panticosa, voilà qui passe toute mesure !].

(4) Il s’agissait d’Hortense Thayer, que le comte de Tocqueville appelle « Madame Ther ». Plusieurs portraits de cette fort jolie femme figurent au Musée Napoléonien organisé à Châteauroux dans l’hôtel du Général Bertrand.

(5) Le Prince de Talleyrand est parfois désigné sous ce nom.

(6) Notice sur la ville de Bagnères-de-Luchon, sur les Eaux Minérales et sur les vallées qui l’environnent, par M. de Trincaud La tour… Toulouse, Augustin Manavit, 1827.

(7) L’aquatinte de Melling (1826) montre la disposition des thermes de Luchon à cette époque, tandis que la lithographie de Bichelois, d’après un dessin de Tirpenne (1831) en souligne l’aspect saisonnier et mondain.

(8) Louis ROYER : La duchesse de Dino et le baron de Vitrolles, lettres inédites. 1817-1839. Grenoble 1937.

(9) G. Lacour-Gayet : Talleyrand, Paris, Payot, 1931, tome III, p. 197.

(10)Il est fort possible que cet « accident » - risque fort naturel dans ses amours illégitimes – n’ait pas été unique dans l’existence de Dorothée. Dans le Fureteur Médical (fascicules d’août et septembre 1955, pages 169 à 178 et 193 à 205). M. Emmanuel Davin s’est attaché à démontrer que la jeune Julie Zukaée, née « de parents inconnus » à Hyères, le 23 janvier 1826 pourrait bien être le résultat clandestin des amours de la duchesse de Dino avec Jules, marquis de Mornay-Montchevreuil, aide de camp du maréchal Soult, duc de Dalmatie. S’il en est ainsi, on peut dire que Dorothée n’avait guère de chance dans ses abandons.

(11) Ces divers renseignements, ainsi que l’acte de naissance d’Antonine Piscatory, nous ont été aimablement communiqués par Mme Louis Hermite, née Ternaux-Compans, femme de S. E. Louis Hermite, ambassadeur de France.

(12) Cet article était déjà entièrement rédigé lorsque, sous le titre « Monsieur de Talleyrand aux eaux », M. Hubert Ardal a publié dans Histoires de l’Histoire (octobre 1959, p. 60 et suivantes) un article principalement consacré aux cures de Bourbon-l’Archambault et dans lequel le séjour pyrénéen de 1837 est à peine cité.

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Extrait de la Revue « Pyrénées »
N° 41 – Janvier-Mars 1960
PAU
MARRIMPOUEY JEUNE, IMPRIMEUR
2, place de la Libération
1960









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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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