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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LETTRE DE JEAN DEBRY

MINISTRE PLENIPOTENTIAIRE

DE LA REPUBLIQUE FRANCAISE

AU CONGRES DE RASTADT

AU CITOYEN TALLEYRAND

MINISTRE DES RELATIONSERIEURES

EN DATE DU

12 FLOREAL AN 7

[1ER MAI 1799]

SUR L'ASSASSINAT

DES PLENIPOTENTIAIRES FRANCAIS





Strasbourg, le 12 Floréal an 7 [1er mai1799].

Citoyen Ministre,

Je tâche de recueillir mes esprits pour dicter les détails des affreux événements, dont la légation française a été la victime le 9 Floréal, & auxquels, blessé & mutilé, je n'ai échappé que par un prodige, dont je ne peux me rendre compte.

Longtemps avant le 30 Germinal, la légation Française s'apercevait que des moyens de tout genre étaient employés par les ennemis de la paix, pour opérer la dissolution du congrès ; & nous comptions effectivement le voir expirer insensiblement par le retrait successif de ceux qui le composaient: mais ce jour, 30 Germinal, l'enlèvement des pontonniers, qui servaient à passer notre correspondance par la voie de Seltz, nous apprit que la méchanceté de nos ennemis n'aurait pas sans doute la patience que montrait le gouvernement français : nous réclamâmes contre cette violation du droit des gens : la députation réclama de son côté ; & le résultat de ces démarches fut une lettre militaire, qui nous annonça, « qu'on ne pouvait faire aucune déclaration tranquillisante pour la sûreté des membres du congrès. » La députation, assemblée de nouveau, déclara « qu'elle n'était plus libre ; que d'ailleurs le rappel de plusieurs de ses membres la mettait, aux termes de ses instructions, hors d'état de prendre une délibération quelconque. » Ce fut sur ce conclusum, qui nous fut remis officiellement par le ministre directorial, rappelé lui-même, que nous établîmes notre note du 6 Floréal, portant « protestation contre les violences exercées, & déclaration que nous nous rendrions, sous trois jours, dans la commune de Strasbourg, pour y continuer les négociations. » Le lendemain 7, (je vous donne tous ces détails de mémoire, parce que nos papiers ont été enlevés, comme vous l'allez savoir, mais je ne crois pas me tromper sur les dates.) le lendemain 7, le citoyen Lemaire, courrier de la légation, fut enlevé à Plittersdorf par une patrouille autrichienne & transféré à Gernsbach, quartier du colonel. Instruits par nous de cet attentat inouï jusqu'alors, mais qui bientôt devait être surpassé, tous les membres du corps diplomatique, spécialement le ministre de Bade, la légation prussienne & le ministre directorial, s'adressèrent au colonel autrichien, pour en avoir la réparation ; ils lui demandèrent surtout l'assurance « que nous serions respectés lors de notre retour en France. » On n'obtint point de réponse. Le 9, nos préparatifs étaient faits pour partir ; nous aurions pu sans doute le faire avec sûreté, en nous esquivant le 8, jour où il n'y avait point sur le Rhin, de patrouilles autrichiennes ; mais, ayant une fois engagé la question du droit, que nous avions de rentrer en sûreté, nous aurions cru manquer à la dignité de notre caractère, en n'exigeant pas une solution quelconque ; & peut-être ce sentiment a-t-il facilité l'exécution du crime atroce, auquel j'arrive.

Je reprends ma dictée, Citoyen Ministre : le 9 Floréal, à 7 heur es & demie du soir, un capitaine de hussards de Szekler, stationnés à Gengenbach, fut de la part de son colonel, déclarer verbalement au baron d'Albini, « que nous pourrions quitter Rastadt avec sécurité » & vint ensuite nous signifier l'ordre de sortir de cette ville dans 24 heures. Déjà les hussards de Szekler s'en étaient emparés, & occupaient tontes les avenues : à 8 heures nous étions en voiture : arrivés à la porte de Rastadt, nous trouvâmes la défense générale de ne laisser entrer ni sortir qui que ce fût. Une heure se passa en pourparlers. Il parait, qu'on en avait besoin, pour organiser l'exécrable exécution qui suivit, & dont, je le dis avec conviction, tous les détails avaient été commandés & combinés à l'avance. Enfin, le commandant autrichien leva la consigne pour la légation française seulement. Nous demandâmes une escorte ; elle nous lut refusée ; & l'infâme commandant déclara, que nous serions aussi en sûreté que dans nos chambres. D'après cela nous nous mîmes en marche. Nous n'étions pas à cinquante pas de Rastadt, nous & la légation ligurienne, qui ne nous quitta point, & partagea nos dangers avec un dévouement sans égal, lorsqu'un détachement de près de 60 hussards Szeklers embusqués sur le canal de la Murg, fondit sur nos voitures, & les fit arrêter. La mienne était la première : six hommes armés de sabres nus m'en arrachent avec violence. Je suis fouillé et dépouillé de tout ce que je portais. Un autre, qui paraissait commander cette expédition, arrive à course de cheval, et demande le ministre Jean Debry : je crus, qu'il allait me sauver. C'est moi, lui dis-je, qui suis Jean Debry, ministre de France. J'avais à peine achevé, que deux coups de sabre m'étendirent par terre; je fus aussitôt assailli de toutes parts de nouveaux coups. Roulé dans un fossé, je feignis d'être mort ; alors les bandits me quittèrent pour se porter aux autres voitures. Je saisis cet instant et m'échappai, blessé en différents endroits, perdant le sang de tous côtés, et ne devant la vie peut-être qu'à l'épaisseur de mes vêtements, Bonnier fut tué de la même manière dont je devais l'être ; et Roberjot égorgé presque dans les bras de son épouse. On fit à mes malheureux collègues la même question qui me fût faite. « Es-tu Bonnier ? es-tu Roberjot ? » Nos voitures ont été pillées ; tout devint la proie des brigands : les papiers de la légation furent enlevés, portés au commandant autrichien, et réclamés vainement. Le secrétaire de la légation se jeta dans un fossé, et échappa à la faveur de la nuit, aux coups des assassins. Cependant je me traînai dans un bois voisin, entendant les hurlements des cannibales, les cris des victimes, et surtout de leurs compagnes, de l'épouse de Roberjot, de ma femme enceinte de 7 mois, et de mes deux filles, qui demandaient leur père : mon secrétaire particulier, le citoyen Belin, fut tenu par six hommes, pour être le témoin de toutes ces scènes d'horreurs, et mon valet-de-chambre jeté dans la rivière.

J'ai su, que tous les membres du corps diplomatique avaient fait les plus grands efforts, pour percer la ligne des assassins, et venir au secours de ceux qui pouvaient encore être secourus : mais ce ne fut qu'à une heure, du matin que la citoyenne Roberjot put être recueillie chez Mr. de Jacobi, ministre de Prusse ; ma femme et mes filles chez Mr. de Reden, ministre de Brème-Hanovre ; J'errai dans le bois, pendant toute cette nuit affreuse, redoutant le jour qui devait m'exposer aux patrouilles autrichiennes. Vers les 6 heures du malin, les entendant circuler, et voyant que je ne pouvais les éviter; d'ailleurs, pénétré de froid, de pluie, et m'affaiblissant de plus en plus par le sang que je perdais ; je pris le parti désespéré de retourner à Rastadt. Je vis sur le chemin les cadavres nus de mes deux collègues. Le temps affreux, et peut-être la lassitude du crime, facilitèrent mon passage, et j'arrivai enfin, hors d'haleine et couvert de sang, chez le comte de Goertz, ministre du roi de Prusse.

Il n'est pas en mon pouvoir, citoyen ministre, de vous peindre le tourment & de vous rapporter les récits de toutes les personnes attachées à la légation, qui ont été les témoins ou les objets de ces exécrables scènes : je les recueillerai, quand j'en aurai la force. Malgré son vertueux courage, l'épouse du citoyen Roberjot est comme délirante de douleur. J'appelle sur elle tout l'intérêt du gouvernement. Fatigué du récit que je viens de vous faire à deux reprises, je me borne en ce moment à vous exprimer, combien chacune des personnes sauvées doit de reconnaissance au généreux dévouement des membres du corps diplomatique. Je n'en nomme aucun ; parce qu'il faudrait les nommer tous. Outre les attentions généreuses & les douces consolations, nous leur devons la sûreté de notre retour ici : un acte formel, signé d'eux tous, fut porté au colonel autrichien, en lui déclarant, « que leurs comrnettans le rendaient responsable & du forfait & de toutes ses suites. » Le ministre du Margrave nous fit donner une escorte de ses troupes pour retourner. Il fallut la laisser joindre des hussards Szeklers, qui semblaient me voir échappé à regret. La légation prussienne, empêchée par eux de nous accompagner, chargea son secrétaire, M. de Jordan, de ne nous quitter que lorsque nous serions embarqués. Mon Dieu ! pourquoi faut-il, que tant de soins n'aient pu prévenir la funeste catastrophe de mes deux infortunés collègues ?

Je dois aussi vous ajouter, que la presque unanimité des habitants de Rastadt, en versant des pleurs sur ce forfait, l’a couvert de toute l'exécration qu'il mérite, et n'a point dissimulé l'opinion, qui en attribue l'atroce conception et toute la direction à l'Autriche; à l'Autriche, dont le ministre Lehrbach, aujourd'hui commissaire près l'armée de l'Archiduc, a obtenu sans la moindre difficulté, à son départ de Rastadt, tous les passeports, qu'il a demandés à la légation Française, à l'Autriche, qui osa bien nous faire dire, par le comte Metternich, « que ce commissaire impérial ne pouvait plus rester à Rastadt, attendu le défaut de sûreté de sa correspondance. » à l'Autriche enfin, qui, d'après toutes les probabilités, a donné l'ordre de l’égorgement de trois ministres, de l'enlèvement de nos papiers, et a promis le pillage pour récompense.

Il y aurait bien d'autres rapprochements à faire ; mais ils seront sentis. Pardonnez au désordre de mes idées ; les horribles images que j'ai sans cesse devant les yeux, ne me laissent point la réflexion libre et m'affaissent plus fortement que les douleurs que j'éprouve. Mes plaies vont bien, et jusqu'ici n'annoncent aucun danger.

Salut et respect,

Signé : JEAN DEBRY


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in PARIS PENDANT L'ANNEE 1799 PAR M. PELTIER VOL. XXII - LONDRES - DE L'IMPRIMERIE DE BAYLIS - 1799








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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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