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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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A TALLEYRAND

LA PAIX DE TILSITT

CHANT HEROÏQUE







A TALLEYRAND.


Je ne flétrirai point un grand nom par un alliage d’épithètes pompeuses et vides de substance. L’homme de la nature ne saurait guère les exprimer avec grâce, et le philosophe aime à parler son langage. Ma pensée a trop de candeur pour être servile ; mon tribut est trop pur, trop indépendant, trop libre pour se parer de l’élocution des cours. Je serai vrai, sans apprêt, moi-même : la sphère de votre âme et de vos lumières me le permet.

Ami de l’humanité, français orgueilleux de la gloire des Français, retrouvant des avantages personnels dans la paix de Tilsit, elle m’a touché vivement. J’ai dû la célébrer ; vous faire un hommage de mon expression.

A qui donc un chant sur la paix conviendrait-il mieux d’être adressé qu’au ministre, qu’à l’artisan négociateur de cette même paix qui suivit l’étendard des batailles ? De qui j’ai l’honneur d’être connu, que j’ai l’honneur de connaître ? En qui j’ai toujours admiré une propension toute entière à l’harmonie entre tous les peuples, comme la plus touchante modération, l’indulgence la plus magnanime envers ses propres ennemis ?

J’aurai pu sans doute publier mes vers, sans dédicace ; mais j’ai cru devoir recourir à l’art du faible. En attachant un nom comme le vôtre à des rimes isolées de toute recommandation, c’est leur donner une sorte de passeport ; leur imprimer un cours durable. N’aurais-je d’autre titre à la faveur de vous présenter mon poème, que l’affection que je vous ai vouée depuis la constituante, et qui n’a pu que s’affermir durant mon séjour à l’étranger, il suffirait pour m’en donner la hardiesse, et m’en faire absoudre dans votre cœur. Mais j’en ai de plus imposants ; et le premier de tous est une bienveillance particulière que vous avez eue pour moi ; que vous m’avez peut-être conservée malgré les distances, les années de silence, les fluctuations politiques et disparates.

C’est votre bienveillance qui m’a permis de remplir des fonctions tutélaires et paternelles auxquelles m’avaient appelé un si grand nombre d’honorables suffrages de cette cité, foyer des lumières, première capitale du monde, trône des sciences et des arts. Je ne m’en rappelle qu’avec une sensible émotion. Pardonnez cette réminiscence locale : il semble que la différence des situations multiplie les couleurs de nos souvenirs, donne à nos idées plus de nuances, de charme et de sentiment. Tel rapprochement qui ne serait que puéril sur la scène a quelque chose d’attendrissant et de consolateur par l’éloignement. Pour une imagination impétueuse, une âme affectée, les riens, une étincelle phosphorique se transforme en monument radieux. Le naufragé sensible, encore ballotté par l’orage, environné d’ondes menaçantes, des frimas acérés de la Baltique, ne peut se retracer les ombrages riants et fleuris de nos Champs-Elysées, les odorants et symétrisés bosquets de nos Tuileries, qu’avec le prisme des illusions, de l’enchantement et des regrets. Souriez à mon télescope.

Tous deux nous avons plaidé, servi la cause des peuples. Vous en prélat philosophe, en législateur éloquent, dont le coup d’œil embrasse les temps et les hommes ; les détails, la sommité, l’ensemble d’un projet ; les évènements et leurs résultats ; moi, en disciple inconnu des muses ; admirateur enthousiaste du génie qui prend un vol dans les siècles. Tous deux nous avons traîné le même char des affaires publiques ; vous, en Homme d’Etat célèbre qui commande aux obstacles, à la renommée ; moi, en magistrat obscur qui n’offrait que du zèle, de bonnes intentions, un dévouement absolu.

Vous étiez Ministre des Relations Extérieures, lorsque je me suis trouvé Administrateur Municipal du premier arrondissement de Paris, quoique attaché à votre ministère. Ce sont les seules fonctions publiques permanentes que j’aie remplies, et dans un temps où, les tourmentes calmées, toutes les puissances avaient des envoyés près le Gouvernement français. Il m’est bien agréable aujourd’hui de n’avoir partagé en rien l’époque désastreuse de nos sanglantes catastrophes. Il m’est au contraire glorieux de penser que j’en ai été le martyr. Vous connaissez mon horreur pour toute espèce de violence, de formes acerbes, et j’ai donné des preuves ostensibles de mon courage à défendre les victimes de tous genres de fanatisme. Permettez-moi la consolation de vous entretenir sans remords des volcans du passé. Il était réservé à la révolution française d’offrir les genres d’héroïsme et de dévouement les plus opposés ; à beaucoup d’âmes fortes et vertueuses d’oser le bien parmi tous les crimes. Eh ! Que serait-elle donc devenue cette illustre arène des Français, ce resplendissant théâtre de flambeaux, d’athlètes supérieurs, si tant d’hommes recommandables par la philanthropie, les talents, l’héroïsme, ne s’étaient immolés au milieu d’elle pour en apaiser les convulsions démoniaques ? Semblables au passant généreux qui se précipite au secours de l’épileptique, en contient le paroxysme effrayant, au risque d’en être terrassé ; les sages ont dû voir l’honneur, là où s’offraient des maux à cicatriser ; des incendies à éteindre ; des frères à sauver ; une nation à défendre, à venger de l’envie et des offenses d’un voisin corrupteur, d’un insulaire constamment homicide.

Vos importants et glorieux services m’ont toujours paru devoir être d’autant plus chers à nos fidèles compatriotes, considérés d’un prix d’autant moins équivoque et plus raisonné, que vous n’aviez pas besoin d’un régime nouveau pour obtenir la jouissance de toutes les prérogatives ; procéder les rangs, la considération, le pourpre.

Ce n’est point assez d’avoir vu, médité sur l’esprit, les usages et les révolutions de sa patrie. L’homme de Lettres qui veut être utile, parcourir une carrière avec quelque succès, doit également connaître, analyser, comparer les autres nations, en feuilleter les anales. Je m’en suis persuadé souvent ; on ne devient homme, pour ainsi dire, qu’en raison des remarques, des observations, des jugements que présentent à notre intelligence les lois, les institutions, la justesse et la bizarrerie, le degré de lumière et de civilisation des différents peuples des différents climats. J’ai voulu connaître une partie de l’Europe : je voudrai probablement connaître une partie du monde. Cependant je dois en faire l’aveu ; c’est plutôt encore la fatigue d’une révolution désastreuse pour l’honnête homme, les partis agités et renaissants, les oscillations législatives ; c’est plutôt l’incertitude de l’avenir qui m’a éloigné du Paris et de la France, que le désir de mon instruction et des connaissances positives que je brûlais d’acquérir.

En donnant plus d’étendue à mes conceptions ; en observant de plus près les habitudes et les préjugés de l’Europe, j’ai dû faire le sacrifice de quelques axiomes, de quelques principes austères dont ma philanthropie s’était trop imbue par inexpérience. Je les ai remplacés sans contrainte par des idées plus analogues à l’organisation des divers gouvernements, et plus adaptable aux moeurs des nations. Les voyages et le malheur m’ont rendu moins fier de ma qualité d’homme et pourtant m’ont rendu plus homme ; car je vois mieux le néant, la misère, la fragilité, l’affranchissement désespéré de mon espèce.

Je connais les peuples du nord les plus éclairés, les plus civilisés. J’ai habité la Russie et le Danemark, séjourné en Suède, en Allemagne. J’ai cherché le point de vue sous lequel je devais envisager ces différents agrégats d’hommes ; en sonder les coeurs. Si le mobile ordinaire, presque invariable, des actions vulgaires est partout le même, l’intérêt ; si partout on distingue les mêmes inclinations de vices et de vertus ; il s’en faut que les hommes aient la même conformité, la même analogie de caractère, de goût et d’affections. J’ose avancer, dès aujourd’hui, que je ne connais aucune histoire, aucune statistique, aucune géographie qui me présente les peuples avec les véritables nuances qui les caractérisent ; et qu’il est impossible au cosmopolite le plus pénétrant et le plus philosophe, d’avoir une idée juste des nations et de leurs gouvernements, d’après les livres informes, honteusement négligés et superficiels qui en parlent. Il y a plus ; il est des gouvernements qui agissent plutôt par instinct de bravoure et de courage, que par la connaissance de leurs forces, de leurs moyens, de leurs ressources. Il est affligeant d’être obligé de convenir que l’on trouve encore ça et là des connaissances matérielles et premières, absolument arriérées.

Je me persuade plus que jamais qu’il faut non seulement connaître un peuple pour en écrire l’histoire ; mais qu’il faut également avoir étudié les autres nations ou peuplades avec lesquelles il peut avoir des rapports de ressemblance. J’aurai peut-être le bonheur de développer ma pensée ; et de soumettre à l’examen de mes maîtres les réflexions que j’ai faites à ce sujet. Il me serait bien doux d’être compté un jour au nombre des français judicieux qui ont fait faire un pas de plus à la connaissance de l’homme, à la science de l’esprit humain. Dans tous les cas, je me croirais heureux de voir le fruit de mes veilles considéré comme l’effort d’un homme de bien qui a voulu saisir, analyser ses semblables pour mieux se connaître lui-même ; qui a su dans les plus périlleux moments fixer l’avenir ; respecter le regard des justes ; sa carrière ; honorer le nom français !

La dernière guerre entre la France et la Russie a mis ma délicatesse, mon désintéressement, mon courage à l’épreuve la plus terrible. Pourquoi ne le dirais-je pas dès aujourd’hui ? Je serai peut être obligé de le publier, dans peu, d’une manière éclatante et pénible. Ma fidélité à la France, au sol de mon berceau, de mon jeune âge, de mes premières études, ma fait repousser le serment de transfuge ; m’a fait préférer la coupe entière des disgrâces aux plus doux avantages, peut-être ; tous les dangers des proscriptions et de la fureur, au déshonneur de désavouer ma patrie, la plus glorieuse Nation. Je n’eus qu’un désir dans l’excès de mes maux ; celui d’être agréable aux bons Français ; d’acquitter le premier des précieux devoirs qui m’attachent au plus grand, comme au plus inexplicable des peuples ; et pour lequel je ne cesserai, dans mes voeux, d’invoquer le bonheur et la liberté.

Je me suis vengé du malheur, d’un malheur bien honorable, sans doute, par l’isolement, l’amour des Lettres ; et je vous en présente au moins la louable preuve. Daignez l’agréer.

Après l’immensité de vos travaux épineux ; après avoir parcouru les phases ténébreuses de la politique, les sinuosités et les artifices d’un fléau, qu’on dit être un art nécessaire ; votre cœur, dont je connais la bonté, la droiture naturelle, aimera les accents de la nature. Après la fatigue des bienséances, des distinctions, des grandeurs ; dans la satiété de la fortune et de la magnificence, arrivera le moment où le plus simple, le plus médiocre opuscule saura vous distraire, vous reposer. Il sera peut-être agréable, sensible à votre âme un jour, que je vous aie particulièrement consacré l’hommage de la Paix de Tilsit ; que je rendrai plus historique, plus complète, plus capable de m’assurer votre assentiment, dans la seconde et prochaine édition.

Bientôt, je l’espère, je publierai les ouvrages plus dignes de votre attention et de ma gloire. Ne regrettez point aujourd’hui le feuillet éphémère qui vous est présenté avec autant de respect que d’affection. Je mets du discernement dans mes offrandes, et je n’en prodigue l’encens qu’aux bienfaiteurs de l’humanité. Les Lettres ont toujours plusieurs côtés bien vénérables, même dans les moments les plus contraires. Il vous appartient mieux qu’à personne d’encourager les Lettres par l’indulgence : vous en connaissez le prix, l’influence, la dignité. L’humble tombeau d’un homme de Lettres incorruptible, qui a vécu dans l’obscurité, dans la solitude, éclipse bien souvent le fastueux mausolée du personnage important qui ne connut que la pompe des emplois, les hommages stupides d’un sot vulgaire.

Ce n’est point au grand, au puissant, au dignitaire adulé que j’offre une page sans éclat. C’est au sage rendu à la simplicité ses goûts, à l’homme de Lettres lui-même, au juge le plus éclairé, le plus équitable, le plus indulgent.

Si j’apprenais un jour dans quelque retraite lointaine, que ni mon essai ni mon offrande ne vous ont point déplu ; je me consolerais du malheur de l’étude, de cette irrésistible passion des Lettres qui me consume ; autant que je m’applaudirais de l’attachement que je vous porte.



LA PAIX DE TILSIT.

POÈME HÉROÏQUE.

CHANT PREMIER




Maurice, il t’en souvient, où calme dans l’orage,

Magistrat précurseur d’un autre Aréopage,

On m’a vu dans Paris haranguer la valeur.

Alors du peuple franc se restaurait l’Empire ;

Alors tu m’estimais : daigne aujourd’hui sourire

A mon cri d’allégresse, à l’hymne de l’honneur.



A l’hymne de l’honneur : les francs l’ont pour égide.

Sous la toge du Nonce, ou le casque d’Alcide,

L’honneur obtient des francs un tribut solennel.

L’honneur est dans les maux le plus saint des refuges.

Je ne l’ai point souscrit le pacte des transfuges ;

Père, enfant du parjure, et toujours criminel.



Non, Russes vos serments n’ont point flétri mon être.

Non, je n’ai point trahi le sol qui m’a vu naître :

Abjuré la splendeur, la gloire des Français.

D’un jour d’aveuglement j’ai surmonté l’orage ;

Victime des ingrats, j’en pardonnais l’outrage ;

En recevant vos coups j’exaltais vos bienfaits.



J’ai dû fuir. Mais bientôt resserré dans vos chaînes,

Neuf fois l’astre du jour a parcouru les plaines,

Pour éclairer l’horreur de ma captivité.

Une cohorte veille, observe mon silence...

L’œil plongé sur mon sein, y voit l’indépendance ;

Je suis libre ; à mes yeux brille l’immensité.



La ténébreuse nuit étend la solitude ;

J’en aime la terreur, j’en savoure l’étude,

Vain de mon abandon, fier de l’adversité.

J’invoque les dangers, les funestes présages ;

J’appelle pour témoins les mortels et les âges,

L’impassible regard de la postérité.



Le sombre des forêts, les rochers insensibles,

Les antres caverneux, les monts inaccessibles,

L’épouvantable écho n’a point flétri mes sens.

L’aspect dévorateur des hordes mugissantes,

Des torrents écumeux les ondes menaçantes

N’ont point distrait mon cœur, ni troublé mes accents.



J’ai franchi les déserts de la Scandinavie ;

Cet invincible effroi des glaces de Bothnie ;

Les flots de la Baltique, et l’horreur des frimas.

Plus grand que le péril, et calme sur l’abîme

Tout semblait m’honorer ; mon sort était sublime :

Je n’eus point fait d’échange avec les potentats.



Mon fidèle soupir s’offrait à ma patrie ;

Mon déchirant regret embrassait la Russie ;

Dieu fixait mon encens, la gloire mon amour.

Pour dais j’avais les cieux ; pour temple, la nature ;

Là, n’opprimaient point l’or, la brigue, l’imposture ;

J’étais roi des vertus, orgueilleux de ma cour.



L’histoire m’accompagne. Où me proscrit Gustave

J’entends, parle à mon cœur l’antiquité du brave ;

La voix des Ossian, des Oscar, des Fingal.

Là, Christine admirée abdique un diadème.

Là, s’élève aux regards, grand au pouvoir suprême,

Wasa, libérateur, triomphant d’un rival.



Du délire guerrier la terre est profanée !

Je fuis, en m’inclinant, Swédenbourg et Lynmée.

Mais le Sund protecteur sait me venger des Rois.

Des sceptres m’ont banni ; j’habite la nature :

La majesté du temps y confond l’imposture :

L’auréole y soutient l’oracle des Danois.



Toujours m’obsède un songe, et médite Alexandre...

Toujours l’illusion... j’ose me faire entendre ;

J’ai lacéré l’Edit aux yeux du genre humain.

Maître de son grand cœur, comme de son Empire,

Le Prince magnanime applaudit d’un sourire,

Et voit dans mon courage un arrêt du destin.



Zénon m’imprime en vain l’austère stoïcisme :

Au loin vit la douleur ! Le coupable héroïsme

Inspire, échauffe, étend, nourrit la cruauté !

Il sème les fléaux et dit ses privilèges :

L’assassin, le mourant s’exhale en sacrilèges ;

Et le trépas remplit l’espace épouvanté.



Effrayé, le vautour maudit la race humaine.

Ne planent qu’en tremblant sur la honteuse arène.

Le vorace épervier, le lugubre corbeau.

La panthère, le tigre odieux cannibale

Se détourne, et dévoue à la parque infernale

Les forfaits, les combats, et les mânes d’Eylau !



Narcise, moissonnant sur la coupable rive,

Heurte de sa faucille une cendre plaintive...

Elle frémit, sanglote, adore son Urbain.

Là, sous le fer de mars Urbain a cessé d’être !

Cet épi bienfaiteur, orgueilleux de son être,

Ombrage le néant d’un trépas inhumain.



O charme ! Il est brisé l’instrument parricide :

Le ciel ne brille plus pour un monde homicide :

Des Monarques sanglants se sont ouvert leurs bras.

Succède l’espérance à la cité fumante ;

Et la mère et le fils, et l’amant et l’amante,

Elèvent des transports échappés des combats.



Oui, le massacre cesse et l’homme est moins barbare ;

Sur un ton moins cruel retentit la fanfare ;

Mortel désespéré le bonheur t’es rendu.

Les tigres rapprochés sont devenus sensibles ;

Ont gémi sur les maux de leurs armes terribles ;

Déposé la fureur, écouté la vertu.



Le bronze et fatigué de vomir le carnage.

Les guerriers assouvis, consternés de leur rage,

S’écriaient : « arrêtons nos succès désastreux !

Nous chérir est plus beau, plus grand que la victoire ;

Au calme des humains immolons notre gloire ;

Cueillons moins de lauriers et comptons plus d’heureux. »



Le fortuné Tilsit voit cesser le ravage ;

L’orgueilleux Niémen embellit son rivage ;

Rois ! Reprenez vos rangs sur les peuples divers.

Ressussitez hameaux, provinces dépeuplées ;

Relevez-vous autels, nations désolées ;

L’auguste mot de paix a frappé l’univers.



LA PAIX DE TILSIT.

CHANT DEUXIEME.




Sarmates ! Levez-vous des tombes sépulcrales ;

Triomphez du néant, ouvrez d’autres annales ;

Rétablissez vos dieux, par les maux illustrés.

Le peuple roi s’avance, et l’audace, et les veilles ;

L’arbitre des Etats, Bellonne et ses merveilles ;

Les Français ont paru, vos droits sont consacrés.



Levez-vous, ranimez la cendre qu’on admire ;

A l’Europe attentive offrez un autre empire ;

Respirez sur le deuil, l’opprobre des partis.

Un voile généreux doit orner vos images ;

Et l’orphelin dans Prague effacer de vos pages

Des sceptres conjurés les coups appesantis.



Que d’autres Stanislas, sur l’arène affranchie,

Ignorent l’attentat, l’odieuse anarchie,

Vos tribuns corrompus, vos débats novateurs.

Marchez à la lisière, et non à la puissance ;

Les débiles Etats qu’élève la prudence

Son bientôt des géants aux cent bras créateurs.



S’applaudit le Saxon, s’étonne Varsovie ;

L’Elbe enflé va sourire aux champs de Vestphalie ;

Du Caucase au Vésuve il brille des succès.

Des potentats nouveaux resplendit la bannière ;

Et du pâle croissant la flottante lumière,

Porte aux tombeaux des grecs les miracles français.



Des Epimanondas la cendre magnanime,

Interroge les Francs d’un cri toujours sublime,

La liberté ?... n’est point ! D’autres voix t’instruiront.

Dans la métamorphose et l’océan des âges,

De l’Athènes brillante on cherche les images :

Sparte vécut un jour, les Francs disparaîtront.



Inconnus, éclatants, effacés de la terre,

Oùsont-ils ces vainqueurs au prestige éphémère,

Le théocrate Hébreu, le Perse, le Romain ,

Au gouffre de l’oubli leurs annales survivent :

Francs vous les éclipsez ; des troubadours vous suivent ;

Aux sillons de Friland s’anime le burin.



Citant du laurier la palme déplorable :

« Le Scyte est au combat le plus inébranlable ;

Le Scyte naît héros, dit le glorieux Franc. »

Emerveillé du Franc, le Scyte ému s’écrie :

« Il unit la valeur aux flammes du génie ;

Des peuples immortels il est né le plus grand. »



La Seine et la Néva sont en paix tutélaire,

S’étonne avec d’Argens, Maupertuis et Voltaire,

A l’écart, dans Berlin, le guerrier Salomon.

L’ombre s’écrie à Mars : « Tu pouvais plus prétendre !

Couvre des mêmes fleurs, le modeste Alexandre,

L’affligé Frédéric, l’heureux Napoléon.



Les arènes de mort sont des cirques prospères ;

Le Cosaque est français, les ennemis sont frères ;

Il n’est plus qu’un nectar, une coupe, un flambeau.

Ah ! Puissent tous les Francs qu’un même feu consume,

Du calice passé, détournant l’amertume,

N’avoir qu’un même esprit sous un même rameau !



Amour ! Succède aux camps, aux terreurs, aux alarmes ;

Concert des Souverains, fais connaître tes charmes ;

Combattants, suspendez vos fers libérateurs.

Phalanges, agitez vos palmes éclatantes ;

Clio, transmets l’ivresse ; et vous lyres brûlantes,

Portez au sein des dieux vos chants triomphateurs !



Côteaux ! Resplendissez pour des moissons tranquilles.

Paimpres de l’abondance ombragez nos asiles ;

Oliviers renaissants, consolez nos remparts.

Fleuves majestueux, n’offrez qu’un doux murmure ;

Villageois bienfaiteurs, émaillez la nature ;

Citadins attendris, divinisez les Arts !



Les taillis sont riants, la plaine est odorante ;

Des bocages fleuris l’haleine est inspirante ;

L’olympe s’est paré de diamants divins.

Mon cœur comme l’espace est incommensurable.

J’admire le ciron, l’azur impénétrable ;

Des serpentants ruisseaux les reflets cristallins.



Les troupeaux réjouis quittent la sombre étable ;

La chèvre suspendue atteint l’orme et l’érable ;

Le taureau mugissant bondit sur le gazon.

Du sommeillant agneau la mère caressante,

S’abandonne au torrent d’une onde bienfaisante ;

Floâtre au sein des flots, et mûrit sa toison.



L’aigle franchit en paix la cime impérieuse ;

Revient à ses travaux l’abeille industrieuse ;

Rêver le solitaire au pied du tournesol,

Revient à ses foyers, la timide hirondelle ;

A ses tendres amours, la colombe fidèle ;

Au rameau du matin, le touchant Rossignol.



Coeurs brûlants ! Respirez ; couronnez votre ivresse ;

L’éternel fit l’amour pour charmer la tendresse.

Près du myrte, ô transports ! Leurs voeux sont entendus,

Unis loin des fureurs, riches d’un ermitage,

Ils ont Dieu pour flambeau, la paix pour héritage ;

Pour témoins attendris, leur flamme et leurs vertus !



De Mercure honoré va s’embellir le trône.

Ces tissus fastueux, l’apanage du Rhône,

Vont s’offrir en échange aux tributs d’Arcangel.

Tobolsk ouvre sa mine aux beaux-arts de la France ;

Et du métal funeste à notre indépendance,

Vont s’enrichir le Var, l’Eridan, le Téxel.



Peuple ! Qu’ont illustré des lumières profondes ;

Fais plus que d’être libre, ose affranchir les ondes ;

Anglais, donne un soupir à l’univers souffrant !

La paix ! Scipion vit pour ton heure fatale.

La paix ! Ou vois bientôt sa pompe triomphale :

L’orgueilleuse Tamise en proie au conquérant.



Soldats, qui n’êtes plus, c’est vous que je contemple,

Soldats ensevelis j’exhume votre exemple ;

Ossements ! Tressaillez dans vos sanglants déserts.

Sur vos marbres obscurs je fais briller l’hommage ;

Pour illustrer vos noms, j’anoblis une page ;

Non pour flatter les grands, non pour river des fers.



Princes ! De la clémence armez la politique,

N’apesantissez point un glaive despotique,

Sur vos humbles sujets, sur les humains courbés,

Soyez justes ; l’éclair touche à l’orgueil des cimes.

Un instant les fait luire, errer dans les abîmes :

Du triple mont d’Ossa les titans sont tombés.



Laissez l’espoir à l’homme, et le respect au Sage,

Des droits à la nature, et de l’âme au langage :

La raison a son culte et ses adorateurs.

Un règne glorieux a bientôt des statues ;

Si d’un souffle d’éole elles sont abattues.

La fortune est en nous, le trône est dans les coeurs.



Et vous, nés pour franchir les routes inconnues,

Sonder les profondeurs, et parcourir les nues ;

Ecrivains ! Des mortels servez la dignité.

Faites rougir l’esclave, élevez l’étendue ;

Faites pâlir l’impie et fixez la ciguë :

C’est briller d’avenir et d’immortalité.



Voux ! Dont j’ai partagé les nobles sacrifices ;

Victimes des partis, des sombres artifices ;

Inexplicables Francs ! Prodiges malheureux !

Qu’un autre joug s’étende, intimide, importune ;

Ivre de ma grandeur, au sein de l’infortune,

J’exhale à votre gloire un souffle généreux.



De l’honneur éprouvé, conservant la noblesse,

Slaves ! Je vais encor vous chanter la tendresse ;

Sur d’arides glaçons moissonner des lauriers.

Aux Francs, comme à vos dieux, je tresse ma guirlande ;

Aux travaux les plus chers j’unirai l’humble offrande ;

Les feux de la pensée aux fastes des guerriers.



Ministre glorieux, qui, dictant l’harmonie,

Joins la sagesse à l’art, et la grâce au génie ;

Talleyrand ! J’applaudis ; ton œuvre m’a vengé.

Sois Prince, sois Plutus : grand homme par toi-même

La grandeur est en toi ; ton éclat est suprême :

J’honore l’immortel, non le vain préjugé.



Veille pour ma patrie, ose encor pour ta gloire ;

Si les vastes Etats sont fils de la victoire,

Les grands peuples sont fils des grands législateurs.

Un code généreux, maîtrisant les blasphèmes,

Triomphe des pervers ; soutient les diadèmes ;

Fait pardonner l’audace et chérir les vainqueurs.



Fin de la Paix de Tilsit.

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COLLECTION PHILIPPE MAILLARD










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Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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