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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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MEMOIRE

SUR

LA VIE ET SUR LE CARACTERE

DE MONSIEUR LE DUC D'ORLEANS




Les mémoires particuliers et la vie des hommes célèbres sont la source des vérités historiques : comparés à la tradition toujours crédule, même superstitieuse, ils en deviennent la critique ou la preuve ; ils concourent à former avec elle ce caractère d’authenticité que l’histoire réclame.

C’est par cette raison que le temps d’Henri III, d’Henri IV, de Louis XIII et de Louis XIV ont été bien connus, et que l’histoire de ces règnes a obtenu plus de confiance. L’âge qui a suivi et qui se rapproche plus de nous, n’a pas eu jusqu’à présent autant d’avantages ; il nous a laissé moins riches en ce genre d’instruction. Il semble que les tr aditions seules ont fondé la croyance générale.

Le Siècle de Louis XIV par M. de Voltaire est une composition à part. Elle tient au genre des Mémoires par la simplicité, le ton naturel, le souvenir de quelques anecdotes, mais souvent elle s’élève à des vues générales et d’un ordre supérieur. Il est évident que M. de Voltaire n’a pas prétendu écrire l’histoire du règne de Louis XIV, et qu’il a voulu se borner à en crayonner à grands traits les principaux événements.

Une vie bien faite de M. de Colbert ou de M. de Louvois donnerait une idée juste du caractère qu’avait le gouvernement de ce grand roi. Un ouvrage de ce genre sur le ministère du duc de Choiseul ferait connaître l’esprit qui dominait à la cour et dans l’administration sous le règne de Louis XV. J’ai pensé qu’un tableau de la vie de M. le duc d’Orléans donnerait les traits et la couleur du règne faible et passager de Louis XVI ; qu’il mettrait sous les yeux d’une manière sensible le relâchement général des mœurs publiques et particulières sous son règne, ainsi que la dégradation dans les formes du gouvernement et les habitudes de l’administration ; qu’un ouvrage entrepris dans cette vue représenterait le caractère d’une époque importante de l’histoire de France.

Dans l’espace de trois siècles, à des intervalles à peu près égaux, le gouvernement en France a été menacé par des mouvements qui, chacun, portait une empreinte particulière. Les premiers, ceux de la Ligue et de la Fronde, ont hâté le développement de la force et de la grandeur nationales ; les Guise et le cardinal de Retz avaient quelque chose de noble dans leur audace et leurs moyens : c’était la séduction du temps. Le dernier mouvement, celui de nos jours, n’a été qu’une épouvantable catastrophe. M. le duc d’Orléans, qui s’y est fait remarquer, ne s’y est livré que par désordre, par mépris des convenances, par abandon de lui-même : c’était la gloire, le goût et l’intrigue de cette époque. J’entre en matière.

Je ne puis dire quel rôle les différents partis qui ont dominé en France, depuis le début de la Révolution, feront jouer à M. le duc d’Orléans, lorsqu’ils peindront, chacun pour leur apologie, les grandes scènes de cette Révolution. Pourvu qu’on ne lui attribue que tous les torts qui peuvent résulter de la plus extrême faiblesse de caractère, les faits, s’ils ne sont point exacts, seront au moins vraisemblables. C’est ce que prouverait sa vie toute entière. Les circonstances au milieu desquelles il s’est trouvé ont changé souvent, mais lui, enfant, jeune homme, plus âgé, il a toujours été invariablement le même.

Quoique je puisse donner sur la vie et le caractère de M. le duc d’Orléans, des détails curieux et peu connus, je les laisserai se perdre dans ma mémoire si je ne voyais que de la curiosité à satisfaire, mais j’ai cru y apercevoir un but utile et je les ai réunis.

Dans un pays où l’on fait encore quelques élections, il est bon de donner le signe caractéristique auquel on peut reconnaître les hommes qui doivent être éloignés du théâtre des affaires. M. le duc d’Orléans est, à cet égard, un grand exemple. Tout homme qui, jeune, affiche un profond mépris pour l’opinion publique, et dont les mœurs, ensuite, sont si dépravées qu’il ne se respecte pas lui-même, ne connaîtra plus, quand il avancera en âge, d’autres bornes à ses vices que la stérilité de son imagination ou de l’imagination de ceux qui l’entourent.

Je serais dispensé de dire de quels avantages avait à se glorifier le premier prince du sang de la maison de Bourbon, s’il n’était pas important de faire connaître avec exactitude le degré de consanguinité qui existait entre Louis XVI et le duc d’Orléans. C’est en plaçant celui-ci au milieu de tous les avantages dont il jouissait, c’est en le confrontant avec tous ses devoirs, que son caractère sera mieux connu. On verra ce qu’il a foulé aux pieds, quels liens il a brisés, quels sentiments il a étouffés, quelle position il a dégradée.

C’était un titre puissant à l’amour des Français que de compter Henri IV pour son aïeul. La France était accoutumée à révérer dans le premier prince du sang, le premier des sujets, assez grand pour protéger, jamais assez pour opprimer, plus puissant que tout autre individu, mais moins puissant que la loi, que le roi, qui en était l’image. Il était l’un des canaux les plus naturels par qui la bienfaisance particulière du monarque pouvait descendre sur les peuples, et la reconnaissance des peuples remonter jusqu’au trône.

On ne doit pas attendre de moi de grand détails sur les premières années de M. le duc de Chartres. Je n’imiterai pas ceux qui recherchent péniblement dans les mots que bégaye un enfant, l’horoscope de ses vices ou de ses vertus. Je laisse cela aux personnes qui écrivent avec un système : je n’en ai point.

M. le duc de Chartres, sorti de la première enfance, passa à l’éducation, et alors ses gouvernantes furent des hommes, car il n’y eut guère entre ses bonnes et ses premiers instituteurs que la différence de la faiblesse des femmes à la complaisance des hommes. Mais on disait : « S’il n’est pas bien élevé, au moins il sera bon. Les d’Orléans sont bons. » -- Cette bonté dont on se croyait si sûr faisait qu’on ne s’occupait pas plus de son caractère que de ses études. Comme il avait une taille fort élégante, on chercha à le faire réussir dans les exercices du corps. Peu de jeunes gens montaient à cheval aussi bien et avec autant de grâce que lui. Il faisait bien des armes ; au bal il était toujours remarqué. Tout ce qui reste de l’ancienne cour de France regrette de l’y avoir applaudi, dansant des béarnaises dans le costume d’Henri IV, ou faisant des pas nobles avec les habits de fête que les jeunes gens portaient à la cour de Louis XIV. Quoique son esprit montrât dans ses petits intérêts et avec les enfants de son âge assez de justesse, il n’apprit rien tout à fait, il commença quelques sciences, quelques langues, mais jamais il ne put parvenir à savoir seulement les règles de l’orthographe, qui, aujourd’hui, ne sont plus ignorées d’aucune femme de France. Son maître de mathématiques m’a dit cependant qu’il lui croyait quelques dispositions pour cette science. Mais il était trop mobile pour qu’on pût essayer autre chose que de faire passer devant lui différents genres d’instruction ; son attention se fatiguait aisément ; il ne pouvait la contenir que jusqu’au moment où il avait sur ce qu’on lui enseignait un aperçu quelconque ; alors, il n’avançait plus. Son caractère n’annonçait encore rien de saillant ; on pouvait cependant remarquer qu’il trouvait une sorte de satisfaction maligne à embarrasser les personnes qui l’approchaient, espèce de méchanceté gaie, brouillonne et hautaine que la bienveillance appelle espièglerie.

On a remarqué aussi que, dans sa première jeunesse, il ne montra jamais de reconnaissance ni pour ses parents ni pour ses maîtres, et qu’il n’avait aucun attachement pour les compagnons de ses jeux. Quoique ce soit dans les enfants des défauts purement négatifs qui ne caractérisent aucun penchant, cependant ils annoncent une grande froideur de cœur. Je n’ose nommer parmi les personnes qui ont concouru à son éducation que M. le comte de Pont, M. de Chateaubrun et M. de Foncemagne ; je ne les cite que parce qu’ils ont, par eux-mêmes, des droits fondés à l’estime publique.

Il tardait à M. de Chartres de voir arriver l’âge de l’indépendance, et ce n’était pas, comme dans les bons jeunes gens, pour s’essayer lui-même aux pratiques honorables de la vie, mais uniquement pour se soustraire à l’ennui des gouverneurs, et pour se livrer à toute l’impétuosité de ses penchants. Ce moment qui ne devrait être fixé pour chaque individu qu’à raison de la disposition de l’esprit, de la trempe du caractère, de l’emploi que l’on fait de son temps, ce moment, dis-je, est en général mal calculé chez les Français. Ils ne laissent presque aucun intervalle entre l’enfance et l’instant où un jeune homme entre sans guide dans un monde qu’il ignore. Cet abandon subit est encore plus nuisible chez les princes. Esclaves des soins qu’on multiplie autour d’eux, ils ont été des enfants jusqu’à seize ans, et tout à coup ils se trouvent plus que des hommes ; ils ne sont pas encore capables d’être libres, et déjà ils commandent. Etonnés de leurs nouvelles facultés, pressés d’en abuser pour en constater la propriété, ils ne trouvent autour d’eux que des séductions. Leurs plus fidèles serviteurs craignent de leur déplaire en les avertissant, et une foule d’autres s’empressent, par tous les moyens, de leur être agréables.

Il n’y a rien qu’on ne dût craindre de cette combinaison de circonstances, avec un naturel tel que celui qu’on apercevait déjà dans M. le duc de Chartres. S’il eût été armé de quelque principe qui eût fait sur son cœur une impression profonde, on aurait pu s’attendre à en retrouver les effets dans ces instants de calme où tout homme redescend en lui-même. Il aurait, du moins, donné à ses goûts les bornes conventionnelles de l’opinion. S’il avait eu un attrait vif pour une science quelconque, son intelligence aurait cherché à s’étendre, son attention aurait pu être gouvernée. Si seulement il eût été vraiment amoureux, son esprit toujours en activité pour plaire ne se serait pas usé ou dépravé par l’inoccupation ; son cœur aurait rejeté tous les défauts qui sont obligés de fuir devant un sentiment vrai. Le bonheur simple qui se garde contre les dangers d’une imagination inquiète, l’abnégation de soi qui produit tous les sentiments généreux, auraient, sans doute, développé quelques qualités solides dans M. le duc de Chartres.

Mais son cœur sec le priva des illusions de la jeunesse, pendant que son esprit inattentif ne sut pas se fixer sur des matières sérieuses. Effréné dans ses goûts, se faisant des plaisirs un rempart contre l’amour même, il commença par l’abus de tout, et n’eût de constance que dans les excès.

En 1769, il avait épousé mademoiselle de Penthièvre. Elle était bonne, blanche, fraîche, douce, pure ; elle lui plut tant qu’elle fut pour lui une femme nouvelle. Les filles un peu brillantes de Paris purent quitter, au bout de quelques jours, le costume de veuve avec lequel elles s’étaient plu à paraître à l’Opéra, la première fois que M. le duc et madame la duchesse de Chartres y étaient venus ensemble.

En entrant dans le monde, M. le duc de Chartres se lia avec M. de Voyer qui était le chef des hommes corrompus de cette époque. Une grande fortune, quelque réputation d’habileté dans les affaires, une conversation militaire assez brillante, beaucoup d’esprit, rassemblaient autour de lui les jeunes gens qui avaient des passions ardentes, les hommes dont la réputation était perdue, les mauvais sujets et les intrigants de tous les états. L’abbé Yvon, plus connu par une persécution fort longue que par quelques articles de l’Encyclopédie, et particulièrement par l’article âme qui la lui avait attirée, l’avait initié dans la haute métaphysique, dont il avait adopté la langue, même pour les conversations les plus familières. C’était toujours l’âme… l’espace… la chaîne des êtres … l’abstraction… la matière… composée de points… simple… sans étendue… indivisible, etc. Tous ces mots, jamais définis, prononcés avec des intervalles, des gestes, des réticences, des formes mystiques, préparaient les jeunes adeptes à croire. Et alors, on leur apprenait que tout sentiment n’est qu’un ridicule… que tout scrupule est une faiblesse… que la justice est un préjugé… que notre intérêt ou plutôt notre plaisir seul doit déterminé toutes nos actions, etc… On se dispensait naturellement des preuves.

Un soir, à un souper de plaisir, M. de Lille, officier du régiment de M. de Coigny, homme d’esprit, et fort attaché à ses amis, un peu susceptible, peut-être trop familier, mais en tout très honnête garçon, ne se trouvant pas suffisamment convaincu que la justice fût absolument un préjugé, se permettait de faire quelques objections.« - C’est ma faute, mon cher de Lille, disait modestement M. de Voyer, si vous avez encore quelques doutes, c’est que je ne suis pas remonté assez haut. J’ai eu tort, j’aurais dû prendre la question à son origine… Ecoutez, ce n’est qu’un mot… Tout le monde sait que l’existence est pour nous l’idée de la permanence de certaines collections de sensation qui ( suivez-moi bien, ), dans des circonstances semblables ou à peu près semblables, reparaissent constamment les mêmes… Vous comprenez, de Lille ? Si elles ne sont pas tout à fait les mêmes, elles n’éprouvent que des changements assujettis à de certaines lois qui régissent l’univers, etc. Vous m’entendez bien, n’est-ce pas ? Vous voyez la suite et les conséquences de tout ceci qui, pour un homme comme vous, mon cher de Lille, n’ont pas besoin d’être développées davantage, etc !!! »

Quel moyen, pour l’amour-propre d’un jeune homme, de s’avouer incapable de comprendre ce mystérieux langage ? Il fallait bien se montrer convaincu. M. de Lille eut le bon esprit de ne pas entendre, mais il n’eut pas le courage de le dire ; et ce ne fut que lorsque le ridicule osa attaquer la corruption qui, seule en France, avait été jusque là sacrée pour lui, que M. de Lille raconta cette conversation et quelques autres que la bizarrerie des mots lui avaient fait retenir.

Au milieu de ces décombres informes de métaphysiques, on ne trouvait d’entier dans ce portique nouveau que quelques maximes bien dénaturées, et quelques instigations sentencieuses savamment corruptrices.

Le principe fondamental de la doctrine de M. de Voyer cependant était simple. Il niait l’existence de la morale, soutenait que pour les hommes d’esprit, elle n’était qu’un mot, qu’elle n’avait rien de réelle, qu’il fallait aller chercher sa sanction dans la conscience ; et qu’ainsi, elle était nulle pour tous ceux qui, par leur esprit et leur caractère, étaient en état de n’être jamais atteints par les remords. Et, de là, la franchise, la sincérité, la confiance, l’intégrité naturelle, toutes les affections honorables étaient accusées et frappées d’ineptie.

Tarissant ainsi la source des vrais plaisirs, il fallait bien les remplacer par des penchants monstrueux. Parmi les initiés, à vingt ans, l’enchantement était déjà détruit. Des organes ainsi dépravés avaient besoin d’émotions fortes. La corruption seule pouvait les fournir : aussi régnait-elle sur toutes ces jeunes imaginations perdues, et quand elle règne, c’est avec une autorité inflexible. Les sacrifices n’adoucissent point son empire ; plus on lui accorde, plus elle exige : la candeur, la fidélité, la droiture sont les premières victimes qu’on lui présente.

Lorsqu’on n’est qu’un adepte on est obligé de croire : M. de Voyer qui était créateur, usant du droit des chefs de secte, ne croyait pas à la doctrine qu’il professait ; et cela est prouvé par une foule de détails suer sa vie et sur sa mort. Il avait toujours dans la bouche le mépris le plus absolu pour l’opinion publique, et les jugements du public faisaient soin tourment. – « La bonne compagnie, disait-il un jour, tombera bientôt dans le mépris qu’elle mérite. » - Et il était désolé d’avoir trouvé que quelques portes de cette bonne compagnie qu’il méprisait tant lui étaient fermées. Le dédain que son rôle exigeait pour toute espèce de sensibilité, le forçait quelquefois à prendre des précautions pour que personne ne pût découvrir les secours qu’il accordait à des familles malheureuses.

Aux Ormes dans sa terre, surtout dans les endroits les plus écartés, il faisait beaucoup de bien. Jamais il ne parlait de la cour qu’avec dérision, comme des grâces qu’elle répandait, des caractères vils qui les sollicitaient, et il faisait demander par des voies détournées le cordon bleu qui, de toutes les grâces accordées par le roi, portait le plus l’empreinte de la faveur. C’était à Marly, séjour de fêtes et de plaisirs, qu’il se trouvait, lorsque Louis XVI avec la sévérité de mœurs honnêtes et la brusquerie que produisaient chez lui la timidité et la probité réunies, lui reprocha sa corruption en présence de toute la cour. Etonné dans le premier moment, M. de Voyer ne trouva pas de réponse. Revenu un peu à lui, il alla chez M. de Maurepas lui raconter ce qui c’était passé et le prier de lui obtenir une réparation. Il eut peu à se louer de son intermédiaire, car il ne put en obtenir que cette phrase : « Jamais nous ne pourrons apprendre au roi la politesse. » - Ce mot insultant de politesse, le refus du cordon bleu, les expressions dures du roi le blessèrent profondément et tout ce qui l’a connu plus intimement, sa femme par exemple, ne doutait pas que le chagrin ne fût la cause de sa mort qui arriva peu de temps après.

M. le duc de Chartres qui ne connaissait de M. de Voyer que la partie de son caractère qu’il montrait, subit complètement le joug que cette société lui imposa. Il perdit tous les sentiments naturels au moyen desquels il aurait pu se reconnaître. Aussi c’est de ce temps, c’est de cette seconde éducation donnée à l’âge où les hommes sont disciples de tout ce qui les entoure, que date véritablement la corruption de M. le duc d’Orléans. Jusque-là il n’avait eu que des dispositions fâcheuses ; alors il se pénétra de maximes apologétiques pernicieuses, et contracta les habitudes qu’il n’a plus quittées. Si l’on veut expliquer sa vie entière, il faut remonter à cette époque. En connaissant le poison dont on l’avait imprégné, on ne sera plus surpris de ses fatales erreurs. Aussi en faisant connaître la doctrine de M. de Voyer, j’ai peint le duc d’Orléans tout entier, j’ai révélé le secret de sa vie, et le mobile de ses actions. Quelque différentes qu’elles semblent être, le même principe reparaît dans toutes. Jamais homme ne fut plus complètement esclave de sa croyance. Que de ravages n’a pas produit dans la génération actuelle des Français, ce système connu parmi les sectateurs, sous le nom de désabusement qui, jusqu’au XVIIIe siècle, renfermé dans le cœur de quelques hommes pervers, attendait cette époque pour oser éclater comme une opinion que l’on pouvait professer, comme un système de philosophie. Ce phénomène d’audace mérite d’être noté.

L’histoire du peuple français a trop peu tenu registre des grands travers de l’esprit humain, comme s’il n’y avait pas un lien nécessaire entre les erreurs et les crimes. La morale, par exemple, n’a-t-elle pas tout à gagner, lorsqu’elle peut rapprocher les opinions de M. le duc d’Orléans, des différents actes de sa vie ? Il croyait qu’il n’y avait de juste que ce qu’il lui était commode ; il ignora toujours que l’homme dépend pour son bonheur, du bonheur des autres hommes ; il méconnut ce besoin réciproque des services, puissant mobile de bienveillance générale et particulière. Tous les moyens de plaire que la nature ne distribue que dans des vues généreuses, il les soumettait uniquement à des combinaisons personnelles dirigées contre l’innocence crédule et inexpérimentée. Appelé à une fortune immense, il ne voyait pas dans le bien qu’il voulait faire aux autres, la garantie de celui qu’il en recevait ; son égoïsme borné ne lui permettait pas de croire que, dans cet échange, on lui rendrait plus qu’il ne donnerait. Dans la première jeunesse, quand on calcule les sentiments, on calcule toujours mal, ou plutôt on ne les calcule que parce qu’on n’en pas. Dans le changement continuel de penchants que le caprice fait éclore, et qui entraîne l’âme, de l’ardeur à l’indifférence, et de l’indifférence à un autre caprice, il n’y a point de place pour l’amitié. Aussi M. le duc d’Orléans n’aima-t-il personne. Quelques jeunes gens faciles, qui prenaient cette indifférence pour de la douceur, eurent de l’attachement pour lui. Il en fit des compagnons de plaisirs, des camarades de débauches, mais jamais les objets d’une affection sentie. Une de ses premières liaisons fut M. le prince de Lamballe : sa complexion était trop faible pour qu’il put résister longtemps au genre de vie de son beau-frère.

On ne croit jamais la mort des jeunes princes naturelle. Celle-ci a rendu M. le duc d’Orléans si prodigieusement riche, et il a fait un si mauvais usage de sa fortune, qu’on l’a, dans plusieurs ouvrages, accusé d’y avoir contribué d’une manière plus directe, que par le partage de ses débauches. Mais rien ne prouve ce fait. Je dois même assurer, d’après des informations bien prises, que rien ne donne le droit de former ce soupçon. C’est bien assez d’avoir à dire que le prince de Lamballe était la liaison la plus intime de M. le duc d’Orléans, qu’il a été corrompu par lui, qu’il en est mort et qu’il n’en a pas obtenu un regret.

Une intimité plus longue ne laissa pas plus de traces dans le cœur de M. le duc d’Orléans. En 1788, après vingt-cinq ans de liaison, il montra l’indifférence la plus cruelle lorsqu’il perdit un de ses principaux habitués, M. le marquis de Conflans, homme toujours remarqué, d’abord par sa beauté, par sa noblesse, par sa taille, par son adresse, puis par ses défauts quand il était en mauvaise compagnie, par ses qualités quand il se trouvait avec des militaires, par la justesse de son esprit quand il parlait de choses sérieuses et, à toutes les époques de sa vie, par la franchise de ses goûts, de ses sentiments et de ses aversions. M. de Conflans, atteint d’une maladie qui rendait sa vie languissante, mais qui devait le faire périr par une explosion subite, ne consentait pas à se croire malade ; il allait dans le monde comme à son ordinaire. Le jour de sa mort, il devait dîner avec M. le duc d’Orléans et quelques autres hommes, chez M. de Biron à Montrouge. On l’attendait, M. le duc d’Orléans plus impatiemment que les autres, parce qu’il voulait aller au spectacle. A quatre heures, tout le monde était réuni, lorsqu’un des gens de M. de Conflans accourut annoncer qu’il venait de mourir. Tous ceux qui étaient dans la chambre, suivant leur plus ou moins de relations avec M. de Conflans, exprimèrent des regrets. Les seules paroles que prononça M. le duc d’Orléans furent : « Lauzun, puisque nous n’attendons plus personne, dînons, afin de pouvoir arriver au commencement de l’opéra. »

L’étude du cœur humain n’explique pas comment une âme aussi aride a pu inspirer le sentiment de l’amitié ; aussi, je regarde comme une bizarrerie que M. le duc d’Orléans ait été sincèrement aimé. M. de Biron, depuis son enfance jusqu’à sa mort, eut pour lui le sentiment le plus tendre. Ce n’est pas certes à M. le duc d’Orléans qu’on peut attribuer l’honneur de ce sentiment ; c’est à M. de Biron tout seul qu’il appartient. M. de Biron était courageux, romanesque, généreux, spirituel. Le rapport des âges, des premiers goûts vifs ; dans les saillies de l’esprit, quelques formes assez analogues, une position presque également brillante, les avaient liés. Bientôt il fallut du courage pour aimer M. le duc d’Orléans, de la générosité pour le défendre. L’exercice de ces deux qualités rendit M. le duc d’Orléans plus cher à M. de Biron, et son caractère romanesque lui fournit dans la suite, toutes les chimères, dont son âme élevée eut besoin pour entretenir ce sentiment. Dans les moments où M. de Biron, condamné par sa prodigalité à être toujours dérangé, avait des besoins d’argent pressants, il ne croyait pas que M. le duc d’Orléans, si énormément riche, pût lui en prêter, puisqu’il ne lui en offrait pas ; et par cette même logique d’illusions qu’il soutenait que M. le duc d’Orléans, arrivé à sa vie politique, n’avait point de secrètes pensées, d’intentions personnelles, point de part aux mouvements de la révolution, puisque jamais il ne lui avait rien confier à ce sujet.

Je ne parle point des autres liaisons de M. le duc d’Orléans avec M. le vicomte de Laval, M. Sheldon, M. de Liancourt, M. Arthur Dillon, M. de Fitz-James, M. de Saint-Blancard, M. de Monville, etc. Ces liaisons se sont toutes dissipées à différentes époques. Le plaisir tout seul qui les avait formées, n’est pas un lien assez fort pour traverser une vie tout entière. Ces amitiés si passagères conduisent, malgré soi, à dire un mot de cette foule de maîtresses qui occupèrent une partie de la vie de M. le duc d’Orléans ; elles y ont produit si peu d’événement, cependant, que je ne me crois pas obligé d’en retrouver la longue liste. Ma tâche ne sera que trop remplie en disant que tous les goûts, tous les caprices, toutes les bizarreries dont des sens, d’abord impérieux, ensuite indigents, ont besoin pour être assouvis ou excités, furent mis en usage par M. le duc d’Orléans.

Je voudrais maintenant pouvoir m’arrêter à des images plus douces, en parlant des femmes d’un ordre plus relevé qui s’attachèrent à M. le duc d’Orléans. Ce prince se remontrait parfois dans le monde, mais toujours comme dans un pays ennemi, où il cherchait des victimes. Madame la princesse de Bouillon, madame la marquise de Fleury, madame la princesse de Lamballe, crurent successivement être aimées par lui, et lui prouvèrent qu’elles l’aimaient. Leur délicatesse devint, pour son esprit dépravé, une nouvelle forme de libertinage, et celle-ci s’usa comme toutes les autres. Il les abandonna bientôt, mais avec une publicité qui, heureusement, produisit un effet contraire à celui que M. le duc d’Orléans en attendait. Le public se montra indulgent pour elles ; on les plaignit, et depuis elles ont fait oublier leurs erreurs.

En nommant des femmes qui n’ont marqué qu’un moment dans la vie de M. le duc d’Orléans, je n’ai pu placer madame de Sillery ; elle doit être à part.

Quand on est un composé d’ambition et de modération, d’abandon et de réserve, de principes et de complaisances, on est certainement une personne dont la vie et l’intimité doivent offrir des résultats extraordinaires. C’est par des moyens toujours opposés qu’elle ne sépara jamais, que madame de Genlis a réussi à tout ce que son ambition voulait. Etant jeune, jolie, isolée, c’est en hasardant le matin chez des hommes quelques visites, qu’elle a trouvé un mari ; plus tard, elle a pris les échasses du rigorisme, dans une carrière toute de galanteries ; avec la même plume, elle écrivait les Chevaliers du Cygne et des Leçons de morale pour les enfants ; sur la même table, elle composa un livre d’église pour mademoiselles de Chartres, et un discours aux jacobins pour M. le duc d’Orléans. Toute sa vie présente les mêmes contrastes.

Mademoiselle de Saint-Aubin, c’était son nom, avait une taille élégante, mais sans noblesse ; l’expression de son visage était fort piquante ; elle avait peu de traits dans la conversation, peu de charme dans l’usage habituel de son esprit, mais fort à la main tous les avantages que peuvent donner l’instruction, l’observation, la réserve et le tact du monde. Lorsqu’elle eut, tant bien que mal, épousé le comte de Genlis, il fallut bien arriver à la famille de son mari, qu’elle savait lui être peu favorable. Des talents, de la timidité jouée et du temps, en vinrent à bout. Elle obtint d’aller à Sillery. En peu de jours, elle sut plaire à M. de Puysieux, l’un des hommes les plus ennuyés de son temps, et elle désarma la vieille aigreur de madame de Puysieux. Elle sentait bien que c’était là sa vraie entrée dans le monde ; aussi mit-elle tous ses moyens en jeu ; elle se montra caressante, attentive, gaie sans gaucherie, et elle sut même donner à une complaisance continue, une nuance de sensibilité. Ce premier succès lui fut de la plus grande utilité ; quelques portes commencèrent à s’ouvrir ; elle put arriver jusque chez madame de Chartres, qui, par une protection marquée, détruisit en peu de temps toutes les petites oppositions qui pouvaient subsister encore. M. le duc de Chartres la trouva charmante, le lui dit, et se fit bientôt écouter, car madame de Genlis, pour éviter le scandale de la coquetterie, a toujours cédé aisément. Quelques années de soins d’indulgence et de vie retirée lui firent prendre sur M. le duc de Chartres un ascendant tel, qu’on a pu supposer qu’elle avait eu une sorte d’influence sur les actions, ou plutôt sur les faits qui composent sa vie. Une conduite si travaillée eut sa récompense : elle parvint à se faire nommer gouvernante ou plutôt gouverneur de ses enfants. On ne peut voir dans ce choix de M. le duc de Chartres que l’intention de se singulariser, et de bien constater son mépris pour les convenances reçues.

Madame de Genlis prouva dans les premiers ouvrages qu’elle fit paraître, quelle était capable de diriger toute la partie de l’éducation qui se rapporte à l’esprit. Une nature privilégiée a fait du fils aîné de M. le duc d’Orléans et de sa fille Mademoiselle, deux êtres supérieurs. Eprouvés, fortifiés, instruits et ennoblis par le malheur, ils se sont montrés simples et grands quand ils sont rentrés dans leur destinée naturelle.

Les meilleurs ouvrages de madame de Genlis, à l’exception de Mademoiselle de Clermont, datent de cette époque, et si aujourd’hui nous la voyons déchoir, et suivre sans gloire, en sa qualité de femme de lettres, une route singulière et déconsidérée, c’est qu’enivrée de ses premiers succès, elle cède à son orgueil, et ne consulte plus son jugement ; c’est qu’elle veut traiter l’indépendance jalouse du public, comme elle traitait jadis l’obéissante soumission de ses élèves ; c’est qu’elle ne peut pas adoucir sa morale avec des faveurs pour subjuguer le public, comme elle l’avait fait autrefois pour subjuguer tout ce qui était autour d’elle. Je ne puis m’empêcher de remarquer deux choses : l’une, que le commandement est à ce point nécessaire à madame de Genlis, que, quand elle n’a plus de princes à régenter, elle a pris au hasard le premier venu pour en faire un élève ; l’autre, que malgré le rigorisme qu’elle prêche et la morale qu’elle professe dans ses écrits, on rencontre toujours dans ses derniers romans quelque chose de la facilité de ses premières mœurs ; on y trouve toujours quelques amours ou quelques enfants illégitimes. Pour qui, pour quoi écrit-elle encore ? Ce ne peut plus être que par amour pour le bruit ; elle pensait plus solidement dans sa jeunesse.

Toute la jeunesse de M. le duc d’Orléans se passa sans plans, sans projets, sans suite, sans retenue aucune. Toutes ses actions avaient un caractère d’irréflexion, de frivolité, de corruption et de ruse. Pour s’instruire il allait voir les expériences de Préval ; il montait dans un ballon ; il faisait de la fantasmagorie avec Cagliostro et le chevalier de Luxembourg ; il allait aux courses de Newmarket, etc.

Pour augmenter sa fortune, qui déjà était immense, il faisait des spéculations sur le terrain du Palais-Royal, cette demeure de Louis XIII, d’Anne d’Autriche, de Louis XIV, enfin de Monsieur, par qui elle était devenue une partie de l’apanage de la maison d’Orléans. Plus tard, dans un moment de soupçon, après avoir annoncé quelques jours d’avance à Seguin, son trésorier, une visite dans laquelle il devait voir, par lui-même l’état de sa caisse, il le fit arrêter en sa présence, emporta les clefs et saisit par ce moyen tout l’argent que Seguin, prévenu, avait ramassé dans les bourses de tous ses amis, afin de remplacer momentanément celui qu’il avait employé au profit de ses affaires personnelles. Une velléité d’ambition lui fit désirer de paraître sur l’escadre de M. d’Orvilliers, espérant qu’il trouverait là un titre à la survivance extrêmement lucrative de grand amiral qu’avait son beau-père, M. le duc de Penthièvre. IL n’eut point la place et sa bravoure fut contestée. Pour prouver son courage, il se fit applaudir à quelques spectacles et couronner sous les fenêtres de mademoiselle Arnould. On amusa alors Paris d’une chanson sur son compte, piquante, mais fort injuste. Quelques voyages en Angleterre, une course en Italie dont on ne cita que la rapidité ; la gloire d’être élu grand maître des francs-maçons ; après une maladie assez grave, un Te Deum chanté par la loge des Neufs-Sœurs ; des plaisirs ou plutôt des désordres de tout genre à Mousseaux, remplirent les années suivantes.

M. le duc d’Orléans approchait de l’âge où les premières passions commencent à s’affaiblir chez la plupart des hommes, et à céder l’empire à un nouveau tyran. Aucuns symptômes néanmoins ne dénotaient encore chez lui le développement de l’ambition, plus tardif sans doute dans les cœurs desséchés par le libertinage, et rétrécis par les combinaisons de l’intérêt personnel.

Autour de lui, cependant, commençait à se manifester une agitation qui finit par gagner toute la France. Déjà on pouvait entendre dans toutes les parties du royaume ces bruits sourds et lointains, précurseurs des explosions volcaniques. Les Français avaient été appelés par le gouvernement lui-même, à s’occuper de la situation de leurs finances et à entendre le compte rendu de la fortune de l’Etat. Une lumière si nouvelle pour leurs yeux avait causé une sensation vive et de profondes impressions. Une puissance toute nouvelle s’était créée en France, celle de l’opinion. Ce n’était pas cette opinion claire et ferme, privilège des nations qui ont longtemps et paisiblement joui de leur liberté et de la connaissance de leurs affaires, mais celle d’un peuple impétueux et inexpérimenté, qui n’en est que plus présomptueux dans ses jugements et plus tranchant dans ses volontés. C’est cet instrument formidable, que M. de Calonne osa entreprendre de manier, et d’adjoindre aux ressorts vieillis du gouvernement. Il assembla les notables ; il les divisa en bureaux dont chacun était présidé par un prince de la famille royale ou par un prince du sang. La présidence du troisième bureau échut à M. le duc d’Orléans. Il ne s’y fit remarquer que par son insouciance et son inapplication. L’assiduité aux séances aurait exigé pour quelque temps le sacrifice de ses plaisirs ou de ses habitudes, et il n’était pas capable de le faire. Il commença par s’absenter des séances qui se tenaient le soir, et il finit par négliger celles de la matinée auxquelles il ne se rendait que très tard, et quelquefois point du tout. Il poussa la légèreté jusqu’à faire, pendant l’une de ces séances une chasse dans les bois du Raincy. Le cerf qu’il poursuivait vint se faire prendre dans les fossés du faubourg Saint-Antoine, sous les yeux et au grand scandale des Parisiens.

Ses partisans, peu nombreux, croyaient excuser sa conduite en faisant remarquer que, du moins, il était demeuré étranger aux intrigues qui, après avoir scandaleusement agité l’assemblée des notables, avaient fini par anéantir toutes les espérances qu’elle avait permis de concevoir. Cet éloge négatif était peu flatteur ; n’y avait-il que le rôle d’intrigant qui pût être pris par M. le duc d’Orléans dans cette occasion mémorable ? Il y avait plus d’un siècle et demi que la France n’avait pas vu son roi s’entourer d’un conseil si important. Les plus grands seigneurs, les premiers magistrats, les plus riches propriétaires de la France étaient réunis pour donner leur opinion sur les questions principales de l’administration. Il s’agissait d’opposer aux résistances des parlements l’ascendant d’une opinion plus forte et plus éclairée ; d’attaquer le colosse des privilèges ecclésiastiques ; d’égaler le produit des contributions publiques aux besoins de l’Etat, en changeant tout le système d’impôt ; d’établir des règles fixes et depuis longtemps désirées sur le reculement des barrières, sur les corvées, sur la liberté du commerce des grains, etc. On peut concevoir que les hommes ou les corps menacés par ces réformes aient mis tout en œuvre pour les rendre impossibles, que ces légions d’ambitieux qui se disputaient les ministères, aient saisi ce vaste champ pour se livrer de grands combats. Mais qu’un prince du sang, si éloigné d’intérêts de ce genre, n’ait pas éprouvé la noble tentation d’écraser tous ces petits intrigants du poids de son indépendance, qu’il ait vu avec indifférence tous ces commencements de troubles, qu’il ait regardé tranquillement les dangers du roi, dont on éprouvait, dont on mesurait si cruellement la faiblesse, je ne puis ni le concevoir, ni tenir compte au prince de cette impassibilité. Elle lui fut amèrement reprochée par la nation, qui prenait trop d’intérêt à tous ces débats et qui s’était déjà trop dépouillée de son ancien caractère frivole, pour excuser un prince du sang royal, affichant avec scandale son insouciance : aussi les murmures publics ne tardèrent pas à lui signifier toute la sévérité de ce jugement.

Pour en arrêter l’effet, ses conseils reconnurent la nécessité d’une démarche éclatante et l’obtinrent de lui : seulement il fallait que cette démarche fût facile et exigeât peu de suite ; il était nécessaire de proportionner le rôle à celui qui devait le remplir.

M. le duc d’Orléans avait pour chancelier le marquis Ducrest, un de ses aventuriers que le caprice de la fortune jette quelquefois au sommet de sa roue, et qui s’y croient arrivés par leur seul mérite. Cet homme était entreprenant par étourderie et confiant jusqu’à l’imprudence. Il était parvenu à ce poste par le crédit de sa sœur, madame de Genlis, et il soutenait le poids de sa place avec l’adresse d’un charlatan, plus qu’avec l’habileté d’un homme d’affaires. Celles de M. le duc d’Orléans passaient pour être bien ordonnées, ce qui faisait supposer à M. Ducrest quelque capacité. Tout le monde alors faisait des projets de finances. M. Ducrest imagina de rédiger un mémoire sur les finances de l’Etat, dans lequel il prouvait aisément qu’elles avaient été jusque-là mal administrées, et il proposait, pour les rétablir, de suivre les plans qu’il avait mis en pratique dans l’administration de la fortune de son maître. On convint que M. le duc d’Orléans remettrait ce mémoire au roi, et il y consentit plus volontiers qu’à discuter les principes qu’il renfermait. Il suffisait à ses vues que la démarche eût de la publicité et lui donnât à peu de frais, l’apparence du zèle. Cette combinaison eut un commencement de succès. Le roi reçut le mémoire et n’en laissa pas transpirer le contenu ; c’était servir l’auteur mieux qu’il ne voulait l’être. Piqué de ce silence, il composa un second mémoire dans lequel, ne s’attachant plus seulement à critiquer les opérations du ministère, il attaquait ouvertement la personne des ministres, et surtout celle de M. l’archevêque de Toulouse. Quant au fond des affaires, il ne s’en tenait point à la seule restauration des finances ; il allait droit à la source du mal et voulait rendre au roi les cœurs français aliénés par les fautes du gouvernement. Il proposait, pour remplir ces deux buts à la fois, d’établir des conseils à la tête de chacune des parties de l’administration et d’affaiblir par là l’autorité des ministres. Mais, en même temps, il voulait un chef suprême, un moteur principal à la tête du conseil, et déclarait avec dévouement qu’il consentirait à se charger de ce premier rôle, pourvu qu’on lui confiât un pouvoir sans bornes et appuyé de tous les moyens d’opinion propres à le fortifier. Il demandait, en conséquence, qu’on rétablît en sa faveur le titre et les appointements de surintendant des finances, office qui n’avait pas été conféré depuis la célèbre disgrâce du surintendant Fouquet sous le règne de Louis XIV.

L’indulgente facilité de Louis XVI, à qui M. le duc d’Orléans remit encore ce second mémoire, n’aurait puni que par le mépris, cet excès d’impertinence. Le hasard en fit justice en le divulguant. On trouva un exemplaire de ce second mémoire sur la personne du comte de Kersalaun, gentilhomme breton que le gouverneur avait fait arrêter pour des affaires relatives à sa province, et le secret ainsi répandu donna la mesure des talents modestes du chancelier et de la prudence de son maître.

Cette découverte exposa l’un et l’autre à beaucoup de plaisanteries en vers et en prose, dont nous ne rapporterons que l’épigramme suivante, parce qu’elle peut servir à faire connaître les dispositions dominantes en France, à cette époque de la vie de M. le duc d’Orléans :

Par tes projets bien entendus,
Modeste Ducrest, à t’entendre,
A la reine, au roi, tu vas rendre,
Les cœurs français qu’ils ont perdus.
Sans miracle cela peut être ;
Hélas ! ils n’ont qu’à le vouloir.
Mais, en preuve de ton savoir,
Fais-nous avant aimer ton maître.

Cette première tentative pour reconquérir l’opinion ayant mal réussi à M. le duc d’Orléans, ses affidés ne se découragèrent pas et se tinrent seulement pour avertis de mieux concerter à l’avenir leurs mesures.

Les occasions ne pouvaient être rares lorsque la position des affaires changeait chaque jour et devenait plus compliquée. La marche des idées, plus rapide encore que celle des événement, prenait une prodigieuse accélération.

Au commencement de cette même année, une assemblée de notables avait, comme je l’ai déjà dit, frappé d’étonnement, et dès le mois de juillet suivant, le nom des états-généraux avait été prononcé dans le sein du Parlement de Paris avec plus d’enthousiasme que de surprise. De toute part, les cours de justice abdiquaient leurs longues prétentions à consentir des impôts. Elles refusaient d’en enregistrer les édits, et renvoyaient les lois bursales au libre consentement des états-généraux. La cour, étonnée de ce langage, voulut intimider les parlements ; elle transféra celui de Paris dans la ville de Troyes ; et pour d’autres difficultés, le parlement de Bordeaux à Libourne. Cette sévérité n’avait pas été longue. L’obstination des magistrats n’avait pas été inflexible ; des moyens termes et des intrigues, dans lesquelles on voit paraître pour la première fois et dans des rôles différents M. et madame de Sémonville ( alors madame de Montholon ), avaient produit un raccommodement passager ; mais ce n’était qu’une trêve ; et lors même que les mesures paraissaient rétrogrades, l’opinion s’avançait toujours plus menaçante. L’oreille des ministres semblait familiarisée avec le nom des états-généraux ; dans chaque occasion, on prenait de nouveaux engagements ; les efforts du ministère se bornaient à en remettre la convocation à l’année 1792. Mais il fallait gagner ce terme, et en attendant suppléer à l’insuffisance des impôts, acquitter des engagements à terme, les uns échus, les autres à échoir, faire face à des dépenses extraordinaires ; et pour tant de besoins, le ministère n’annonçait d’autre ressource que celle d’un emprunt ouvert pendant cinq années successives, et dont le capital devait s’élever à quatre cents millions.

Afin d’adoucir l’effet de cette demande énorme, d’une part, on parlait de réformes, d’économies, d’améliorations ; de l’autre, on accolait à l’édit bursal une loi favorable aux non catholiques, loi que le gouvernement croyait conforme aux idées dominantes et propre à lui ramener beaucoup de partisans. Jamais il n’en avait eu tant besoin. L’esprit de critique prévalait de toute part ; chacun se piquait d’être opposant, c’était la disposition générale ; elle animait toutes les corporations, elle prévalait dans tous les écrits ; c’était une émulation universelle à qui attaquerait un ministère que personne n’osait défendre, et qui peut-être, après tout, n’avait pas de plus dangereux ennemis que sa propre incapacité. Aussi était-il aisé de remporter sur lui des victoires, et dans ces combats, quelle qu’en fut l’issue, d’avoir pour soi la faveur publique.

Les amis de M. le duc d’Orléans le pressèrent d’aspirer à ce succès facile ; il y trouvait à la fois plusieurs intérêts à satisfaire. Il n’était pas sans quelque ressentiment d’avoir éprouvé un refus, la dernière fois qu’il avait demandé d’être autorisé à aller en Angleterre ; car les princes du sang ne pouvaient sortir de France sans la permission du roi. Des raisons politiques, aisées à concevoir, plaçaient tous les membres de la maison régnante dans une sorte de dépendance pour toutes les actions importantes de leur vie privée. Espèce de sujétion légitime puisqu’elle est utile au bien public et, en vérité, bien facile à supporter quand autant de jouissances en sont le dédommagement. M. le duc d’Orléans affectait en vain d’ignorer la cause du refus qui l’offensait ; elle n’échappait point aux yeux des moins clairvoyants. Des rapports très scandaleux circulaient en France sur la conduite qu’il avait tenue pendant ses premiers voyages, et Louis XVI, ami de la décence et des mœurs, voulait lui épargner une nouvelle occasion d’augmenter ses désordres, et d’en donner le spectacle aux yeux d’une nation voisine.

Peut-être en refusant M. le duc d’Orléans, avait-on la faiblesse de redouter l’influence des exemples et des habitudes d’un pays libre ? Crainte puérile à cette époque et injurieuse à la liberté anglaise, dont il aurait été trop heureux que M. le duc d4orléans eût pu contracter le goût et comprendre les principes. Car, là, il aurait appris à connaître la vraie liberté, et alors il aurait su que chaque individu a ses devoirs, que les plus éminents dans l’ordre social doivent l’exemple du respect pour le roi, et que c’est un crime de sacrifier l’intérêt public à ses propres ressentiments. Ceux de M. le duc d’Orléans se dirigeaient plus particulièrement contre la reine, et ils étaient entretenus par une suite toujours croissante de querelles de société. De part et d’autre, les mots piquants n’étaient point épargnés, et il ne manquait pas de courtisans pour les transmettre.

D’aussi misérables débats n’ont que trop influé sur le destin de la malheureuse reine. Pourquoi faut-il que, du haut de ce trône où sa beauté seule pouvait rivaliser avec sa grandeur, elle ait jamais consenti à prendre parti dans des querelles qu’elle aurait dû ignorer ? Les souverains sont condamnés à régner sans relâche ; qu’ils ne se permettent jamais d’oublier l’importance de leurs actions privées, car ils ne peuvent jamais la faire oublier à ceux qui les entourent, et leur simple négligence enfante des haines, leurs moindres préférences des jalousies, leurs plus légères offenses des ressentiments implacables.

M. le duc d’Orléans se vit éloigné chaque jour davantage de cette société familière, dont la reine avait donné le premier exemple à la cour de France, et dont le petit Trianon était le rendez-vous ordinaire. A plusieurs fêtes dans ce jardin délicieux, à celle entre autres que la reine y donna pour l’archiduc son frère, on n’invita point M. le duc d’Orléans. Il est vrai qu’aucun prince du sang ne fut plus heureux. Des brouilleries d’un autre genre avaient écarté de même M. le prince de Condé et sa famille des voyages du petit Trianon. Aux portes de cette retraite enchantée, la reine croyait pouvoir déposer les chaînes de sa grandeur. Reine à Versailles, elle croyait y avoir payé sa dette au rang auguste qu’elle occupait ; particulière à Trianon, elle n’y voulait être que la plus aimable des femmes et ne connaître que les douceurs de l’intimité. Si personne n’avait absolument droit à la faveur d’être admis à ces petits voyages, elle n’en était que plus désirable et plus propre à exciter l’envie. M. le duc d’Orléans ne put cacher la sienne, même sous les dehors de l’indifférence. A une de ces fêtes, il concerta avec quelques femmes de la cour, aussi peu en faveur que lui, les moyens de se mêler au peuple admis à regarder les illuminations ; et ayant ainsi pénétré dans le jardin, il se vengeait de n’avoir pas été invité, en se livrant à une moquerie trop vive et à une gaîté trop bruyante pour que la reine n’en fût pas instruite et vivement blessée.

Ces petites animosités avaient tellement irrité M. le duc d’Orléans, qu’il n’était pas difficile de le conduire à des mesures d’opposition plus sérieuses. L’empire seul de la mode aurait suffi pour l’y décider ; il ne fallait que s’abandonner aux flots de l’opinion. Qu’y avait-il à craindre dans un parti que le plus petit baillage du royaume embrassait avec sécurité, dont les courtisans professaient les principes jusque dans les antichambres du roi ? M. le duc d’Orléans n’avait qu’à se montrer pour être proclamé chef des mécontents dans un temps où tout le monde l’était ou affectait de l’être. Cette position était souvent offerte à son imagination par des hommes qui avaient su gagner sa confiance. Il entre dans mon sujet de les faire connaître, car que serait l’histoire si elle ne peignait jamais que des surfaces, sans pénétrer dans l’intérieur des hommes qui ont joué un rôle, et sans dévoiler les ressorts qui les ont fait mouvoir ?

J’ai déjà fait connaître le chancelier Ducrest, qui tenait la première place dans la maison de M. le duc d’Orléans. M. de Limon avait sous M. Ducrest la gestion et le titre d’intendant des finances. C’était un homme d’affaires, adroit outre mesure ; il avait été employé dans celles de Monsieur. La succession du dernier duc d’Orléans venait de s’ouvrir ; elle était immense, embrouillée, les cohéritiers difficiles. M. de Limon parvint à éclairer ce chaos, à rendre le frère et la sœur contents l’un de l’autre et de lui-même. Par ce service il s’assura la confiance de M. le duc d’Orléans ; il n’était point homme à n’en point tirer parti. En suivant les affaires contentieuses de la succession, il avait fait connaissance avec les principaux membres du parlement de Paris qui, occupés alors de haute politique, avaient accueilli volontiers l’intendant d’un prince dont le nom pouvait donner du poids à leurs opinions. M. de Limon avait aperçu, de son côté, un espoir de se rendre nécessaire, et il cultivait avec soin ces nouvelles connaissances, afin que personne ne pût lui disputer le rôle d’intermédiaire entre le prince et le parlement.

M. de Limon se trouva puissamment aidé par l’abbé Sabatier de Cabre, l’un des parlementaires les plus remuants de cette époque. Lié avec madame de Sillery, l’accès de l’intimité de M. le duc d’Orléans avait été facile à l’abbé qui se faisait remarquer par une effronterie rare, une imagination séduisante, un genre d’éloquence abondant, bizarre et fertile en injures. Il plut à M. le duc d’Orléans, et parvint bientôt à l’entraîner. Sans estime au parlement, il n’y était pas sans puissance. On l’y avait accusé d’avoir été l’espion du dernier ministère ; il s’en disculpait en harcelant le nouveau. C’était lui qui, le 16 juillet 1787, avait invoqué dans l’assemblée des chambres la convocation des états-généraux ; et cette nouveauté hardie avait fort attiré l’attention sur lui. Quel avantage pour un homme de ce caractère, s’il parvenait à jeter M. le duc d’Orléans dans une suite d’affaires où son incapacité augmenterait chaque jour sa dépendance ! Il comprit qu’il fallait surtout lui aplanir les difficultés, qu’il ne fallait pas espérer de vaincre sa légèreté, mais plutôt se réduire à exiger peu de lui afin de concilier toutes ses faiblesses. Aussi, le prince n’eut-il qu’à répéter le rôle arrangé par l’abbé Sabatier pour son entrée sur la scène des affaires. L’emprunt des quatre cents millions dont j’ai déjà parlé, en devint l’occasion. C’est de là que date véritablement la part prise par M. le duc d’Orléans dans les affaires publiques.

Pour bien comprendre cet incident, il est nécessaire de faire connaître quelques-unes des formes qu’on observait alors en France, lorsque le gouvernement avait besoin d’emprunter. Les édits qui créaient les emprunts et qui en déterminaient les conditions, avaient le caractère de lois, et, comme les autres lois, devaient être transcrites sur les registres des parlements du royaume. Cette formalité qui sanctionnait l’engagement de l’Etat, faisait la sûreté des prêteurs. Mais pour produire des effets si puissants, suffisait-il d’une simple forme ? L’acte seul d’une transcription matérielle pouvait-elle constituer une obligation publique, et hypothéquer les revenus de l’Etat ? L’enregistrement des parlements n’était-il donc pas une approbation des mesures renfermées dans l’édit ? Et le droit d’approuver ne suppose-t-il pas celui de désapprouver ? L’enregistrement n’était-il pas un témoignage du consentement national ; et ce consentement pouvait-il être suffisamment exprimé par une opération mécanique, aveugle et purement passive ? Toutes ces questions revenaient sans cesse, et toujours éludées, jamais éclaircies, elles étaient une source intarissable de débats et d’intrigues. A chaque nouvel emprunt, il fallait lutter contre une résistance à laquelle les magistrats étaient portés par leur propension naturelle, car leur puissance étant purement négative, ils ne pouvaient l’exercer que par des refus. Du reste, ils n’avaient ni ne pouvaient avoir aucune connaissance des besoins de l’Etat, ni de ses ressources. Ce n’était donc jamais que par des raisons générales, qu’on pouvait les convaincre, et pour faire valoir ces raisons générales il fallait trouver des moyens de persuasion personnels à chaque magistrat. Ce détail était confié au premier président ; et, lorsqu’il éprouvait trop de difficultés, on disait au roi qu’il fallait déployer son autorité. C’est alors qu’il convoquait un lit de justice.

Ce genre d’assemblée dont on ne se forme aucune idée saine d’après le nom qu’elle porte n’était, en effet, que l’anéantissement du peu de liberté et de justice qui s’étaient réfugiées sous la résistance des parlements. Aussi M. de Fontanelle disait avec raison, qu’un lit de justice était un lit où la justice dormait. Soit que le roi vint lui-même siéger au parlement, soit qu’il l’obligeât à se transporter avec les registres dans son palais, la cérémonie se réduisait à un discours de réprimande prononcé par le monarque et commenté par le chancelier. L’avocat général du roi se levait ensuite pour exposer, et souvent avec blâme, le motif des édits, concluant néanmoins à ce qu’ils reçussent sans délai le caractère de loi. Car, il est à remarquer que la présence du roi n’ôtait pas à son avocat général la liberté d’exprimer sa pensée, mais elle imprimait un mouvement forcé à ses réquisitoires. Toutes ces harangues finies, le roi ordonnait la transcription de l’édit sur le registre des lois, et après cet acte d’autorité auquel les magistrats n’avaient aucun moyen de faire résistance, il ne leur restait plus que la ressource des remontrances, espèce d’avertissement tardif qui, ayant une action directe sur l’opinion publique, embarrassait souvent la marche du gouvernement.

Il est également nécessaire de remarquer que les lits de justice étaient une corruption de l’ancien usage de France, suivant lequel les rois avaient autrefois rendu la justice en personne, dans le sein du parlement, et au milieu des princes de leur sang et des pairs du royaume. Dans ces séances royales, tous les juges opinaient ; le roi n’y avait que sa voix et prononçait la pluralité. Mais sa présence au jugement des causes privées donnait un poids de faveur à l’avis qu’il adoptait ; c’était là le plus grand défaut de cet exercice, d’ailleurs si respectable, des fonctions de la royauté. On avait compris plus tard que si la justice est la dette des rois, cette dette est mieux acquittée quand ils ne l’acquittent pas eux-mêmes. Ainsi le roi n’assistait plus au jugement des causes, mais il avait retenu son droit de séance au milieu des juges. Il n’en usait ordinairement que pour venir leur enjoindre l’enregistrement de quelques lois, et étouffer leur résistance : c’était là ce qu’on nommait un lit de justice ; et il en résultait que, même en matière d’impôts et d’emprunts, le roi était seul et absolu législateur ; car le concours des parlements pouvait toujours être réduit à un acte purement passif ; et de fait, ils n’avaient aucune part à des lois qu’ils n’avaient ni le droit de proposer, ni celui d’empêcher.

Le seul contrepoids du pouvoir royal consistait dans les mœurs nationales, et dans l’opinion, qui donne de la force aux lois dans les pays bien constitués, et qui, dans les pays purement despotiques, supplée au silence des institutions. Cette force insaisissable avait surtout une grande réalité en matière d’emprunt ; car le gouvernement a beau appeler les capitaux, c’est la confiance seule, et la confiance fondée, qui les apporte. L’archevêque de Toulouse, ministre des finances, reconnaissait cette vérité ; le besoin de plus de quatre cents millions à répartir sur les cinq années qui devaient suivre, lui était chaque jour plus démontré. Il comprenait en même temps, que si son emprunt n’était enregistré que par contrainte, il s’annoncerait sous des auspices trop défavorables et ne serait jamais rempli. Les lits de justice étaient devenus odieux. Il ne pouvait compter que sur un consentement libre ; il craignait les suites d’un consentement trop ouvertement forcé. Il sentait le besoin de faire agir l’autorité et en même temps celui de dissimuler son action. Il imagina donc de faire tenir par le roi une séance au parlement de Paris ; séance qui serait un composé de lit de justice et des anciennes séances royales. De celles-ci il emprunta le nom, qui n’était pas décrié, et le droit de suffrage, qui permettait à chaque membre du parlement de donner son avis et d’en développer les motifs. Des lits de justice, il retint la partie essentielle, le droit de commander l’enregistrement, sans égard à la pluralité des voix et au vœu de la majorité.

Le 19 novembre 1787, le roi se rendit à neuf heures du matin au parlement. M. le duc d’Orléans s’y trouvait, ainsi que les autres princes du sang, à l’exception de M. le prince de Condé qui était alors occupé à tenir les états de Bourgogne. Le roi apportait avec lui deux édits, dont l’un portait création de l’emprunt de quatre cents millions et formait l’objet principal de la séance, tandis que le second sur l’état civil des non catholiques, n’avait été imaginé que pour jeter sur l’édit bursal quelques reflets de faveur.

Le roi ouvrit la séance par un discours divisé en deux parties : dans la première, il annonçait qu’il était venu consulter son parlement de Paris sur deux grands actes d’administration et de législation. Il en développait très peu les motifs, laissant, suivant l’usage, à son garde des sceaux le soin des détails et des explications. Dans la seconde partie, il prit occasion de répondre aux remontrances que le parlement de Paris lui avait adressées en faveur du parlement de Bordeaux, puni par une translation à Libourne pour avoir élevé des difficultés relativement à l’enregistrement d’une loi sur les assemblées provinciales. Le roi, dans cette partie de son discours, essaya d’employer quelques accents de force, qui, étant empruntés, et n’étant même pas soutenus pendant le peu de temps qu’il parla, ne servirent qu’à faire apercevoir, par les inégalités de sa voix, les hésitations de son caractère.

Le garde des sceaux parla ensuite ; son discours embrassait un vaste plan ; il commençait par aborder directement la demande, faite par le parlement, d’une convocation immédiate des états-généraux. Sans un refus positif, il semblait opposer à cette demande des maximes sur le pouvoir absolu du roi, qui la repoussaient et la faisaient dépendre entièrement de sa volonté. Son système constitutionnel était puisé dans les doctrines les plus absolues qu’aient jamais professées des ministres français, à aucune époque de notre histoire.

De ces principes qu’il donnait comme réponse péremptoire aux demandes et aux arrêtés des parlements, le garde des sceaux passait à l’examen des lois proposées. Il faisait valoir les améliorations déjà ordonnées par le roi, ses mesures d’économie, les retranchements qu’il aimait à faire porter sur ses jouissances personnelles, plutôt que sur les établissements consacrés à la défense ou à la splendeur de l’Etat. Il présentait comme une œuvre de génie, la facile conception d’un emprunt de quatre cents millions qui suffirait à la fois pour éteindre d’autres créances plus onéreuses, pour faire des améliorations utiles, pour combler le vide des recettes, pour solder toutes les dépenses prévues et non prévues pendant cinq années, et même celles d’une guerre pour laquelle on disait avoir des mesures toutes prêtes, si un tel fléau venait à se déclarer, malgré les justes espérances qu’avait conçues le roi de l’avoir éloigné pour longtemps, par la sagesse et la fermeté de ses négociations ( C‘est ainsi que le ministre osait désigner la conduite de la cour de France envers la Hollande pendant le cours de l’année 1787. )

Ce tableau des bienfaits de l’administration présente amenait enfin le nouvel édit sur les non catholiques. Le garde des sceaux faisait remarquer les grands avantages que la population accrue allait répandre sur l’industrie ; les conquêtes de la société enrichie de nouveaux citoyens ; les lois enfin réconciliées avec la nature et les mœurs. Mais on sentait assez le but de toute cette philanthropie de circonstance, et personne n’aurait cru irriter le ministre en ajournant ces bienfaits d’une législation tolérante, pourvu qu’il votât sans délai pour la sanction de l’emprunt qui devait apporter quatre cents millions dans le trésor public.

Après que le garde des sceaux eut fini d’exposer le sujet de la délibération, elle prit le cours et la forme habituelle des séances du parlement. On entendit d’abord sur l’édit d’emprunt le rapporteur de la cour. On appelait ainsi celui des magistrats chargé d’examiner toutes les lois que le gouvernement envoyait au parlement pour les enregistrer. Ce magistrat était toujours choisi par le ministère parmi les plus anciens juges, qui formaient entre eux une section privilégiée appelée la grand’chambre, à laquelle on parvenait par la seule durée des services selon l’ordre de réception. Le titre de rapporteur de la cour n’était pas une place, mais une commission de confiance ; c’était le chemin de l’ambition et de la fortune ; on le conférait presque toujours à un ecclésiastique, parce que, de tous les moyens de récompenser et d’enrichir un homme, le plus court et le moins cher était de lui donner des abbayes. C’est dans ce poste que l’abbé Terray avait commencé sa réputation et sa fortune ; après lui, on était sorti de la ligne ordinaire en le donnant à M. d’Ammécourt, protégé de la maison d’Orléans. Sa place lui fut ôtée par M. de Calonne, qui soupçonna M. d’Ammécourt de desservir le ministre parce qu’il aspirait au ministère. L’abbé Tandeau succéda à M. d’Ammécourt ; il n’avait pas la facilité étonnante, la grande habitude des affaires, l’extérieur bien composé de ce magistrat ; mais l’essentiel du rôle était de répéter fidèlement les instructions qu’on recevait du conseil, de répondre aux questions qui pouvaient être faites par quelques explications, trop légères pour éclairer véritablement, mais suffisantes pour apaiser les prétentions du plus grand nombre, plus avides d’égards que de lumières. Tel fut en cette occasion le rapport de l’abbé Tandeau, long et fastidieux commentaire de l’édit. Il concluait en disant que l’extrême importance d’un tel emprunt le porterait à demander qu’on nommât une commission pour examiner l’édit, et en faire le rapport, si la présence de Sa Majesté ne l’avertissait pas qu’elle était venue au sein de son parlement pour y chercher un avis définitif.

Après le discours du rapporteur, la discussion s’ouvrit : chaque membre à son tour était invité par le premier président à donner son avis. M. le duc d’Orléans opina en très peu de mots pour rejeter l’édit. C’est là le premier acte où il se déclara ouvertement contre la cour.

Les orateurs que leur talent et leur caractère faisaient ordinairement écouter avec le plus d’intérêt, redoublèrent de jour-là d’efforts pour se faire remarquer du roi et produire de l’impression sur lui. La présence du monarque n’annonçait rien qui dût intimider le courage et repousser la vérité ; il était sensé venir, au sein de sa cour des pairs, interroger la conscience de ses conseillers naturels. Quel noble succès pour des magistrats si, par la puissance de la parole, ils réussissaient à arracher le roi aux séductions de la médiocrité, frapper son esprit des lumières de la raison, à émouvoir son cœur par la peinture des maux que souffrait la France, et qu’elle ne lui attribuait pas.

M. d’Espresménil aspira surtout à ce dernier succès. Il était réputé le premier orateur parmi les membres du parlement opposés à la cour, et il ne trompa pas l’attente de son parti. Dans cette circonstance éclatante, son discours fut particulièrement un appel aux sentiments personnels du roi. Il le suppliait de mettre de côté l’avis de son ministère, les opinions arrêtées d’avance dans son conseil, pour peser sans prévention les vérités qu’il allait entendre, et se laisser entraîner par la conviction qu’elles porteraient avec elles. Il le conjurait de se croire au sein de sa famille, environné de ses enfants, et de ne pas retenir les mouvements que cette douce situation devait faire éprouver à son cœur paternel.

Chacun des orateurs saisissait les points de vue de la question les plus analogues à ses idées habituelles, et au genre de son talent. L’austère Robert de Saint-Vincent, rapprochant tout ce qui avait été dit par le garde des sceaux et le rapporteur de la cour, sur la masse actuelle des charges de l’Etat et l’insuffisance des revenus, sur les améliorations éventuelles et le déficit reconnu, sur des économies futures et une indigence présente, trouvait que l’emprunt n’avait d’hypothèque qu’un énorme déficit ; qu’on ne pouvait sans stellionat, affecter à une dette nouvelle les anciens impôts déjà donnés pour gage aux emprunts précédents ; et que le parlement partagerait ce crime s’il invitait les prêteurs à la confiance, en couvrant du crédit de son enregistrement l’abîme sans fond où ils viendraient précipiter leurs capitaux.

M. Fréteau, dont l’élocution trop facile était nourrie par une érudition mal arrangée, étonna le roi et l’assemblée par des rapprochements que lui fournissait sa mémoire. Il attaqua directement l’irrégularité de la double position du garde des sceaux, qui, possesseur encore d’un office de premier président au parlement de Paris, venait au milieu de cette cour y remplir les fonctions de ministre, traçant des projets de loi dans le conseil et prétendant délibérer sur ces mêmes projets dans le parlement, accumulant ainsi la sanction avec l’initiative, la partialité d’un faiseur de projets avec l’impassibilité d’un magistrat. Il ne concluait à rien moins qu’exclure M. de Lamoignon de la séance, lorsqu’on en viendrait à compter les opinions. L’abbé Lecoigneux faisait valoir le même motif d’exclusion contre M. Lambert, contrôleur général, qui n’en avait pas moins pris séance comme conseiller honoraire.

L’abbé Sabatier que j’ai déjà fait connaître comme l’un des conseils de M. le duc d’Orléans, flattait le roi par des éloges qui rendait plus piquante la satire amère qu’il faisait des ministres. Il insistait sur son projet favori, la convocation des états-généraux. Il appuyait sur l’incapacité des parlements pour engager désormais la foi publique, et appelait à grands cris les assemblées de la nation pour qu’elles vinssent ressaisir la conduite de leurs affaires, et mettre un terme aux déprédations dont elles seules possédaient le remède.

Quelques opinants parlèrent aussi en faveur de l’édit. La cour n’était pas sans partisans dans cette nombreuse assemblée. Parmi ceux qui se déclarèrent pour elle, on distingua le duc de Nivernais qui, lors des affaires de 1771, s’était fait remarquer par sa résistance aux plans du chancelier Maupeou. Les hommes gardent rarement leur énergie jusqu’au terme de leur carrière. Les courtisans vieillissent de bonne heure, et aussi, presque tous les hommes qui vieillissent deviennent courtisans.

On consacra sept heures entières à cette discussion que le roi écouta avec une attention soutenue, et souvent même avec des témoignages d’intérêts. Il eut surtout à se défendre de l’impression que parurent lui faire les discours de MM. D’Espresménil, Sabatier et Fréteau. Mais, à cet égard, on l’avait bien préparé.

Après avoir entendu tous les opinants, le moment était venu de recueillir les suffrages et de les compter, lorsqu’on vit le garde des sceaux se lever, s’approcher du roi, prendre ses ordres et revenir à sa place. Alors le roi prononça ces paroles : « J’ordonne que l’édit portant….. soit transcrit sur les registres de mon parlement, pour être exécuté suivant sa forme et teneur. »

C’était maintenant que M. le duc d’Orléans devait se mettre en scène. Mais pour bien comprendre la démarche qu’on avait préparée pour lui, il est nécessaire de faire attention aux expressions employées par le roi. La formule qu’il venait d’employer aurait été la formule convenable, si la séance avait été réellement une séance royale, c’est-à-dire si la délibération avait été complétée par l’appel des suffrages, et si le roi n’avait rien ordonné qu’en conséquence du vœu reconnu et constaté de la majorité. Mais c’est précisément ce caractère essentiel à toute délibération d’une assemblée qui avait manqué à celle-ci. On avait discuté librement, mais on n’avait pas recueilli les voix. On croit, à la vérité, que si le ministre, plus courageux et plus habile, avait osé faire compter les voix, le résultat aurait été favorable à l’édit. Il est certain que toutes les mesures avaient été prises pour obtenir une majorité. On avait choisi le moment de l’année où finissaient strictement les vacances du parlement, qu’une sorte d’usage bien connu prolongeait bien au-delà du terme légal. Un si grand nombre de membres était absent, que de six présidents, il ne s’en trouvait que quatre à la séance, tandis que l’archevêque de Toulouse n’avait pas manqué de prévenir d’avance tous ceux sur lesquels il comptait. De plus on avait garni l’assemblée, outre mesure, de conseillers ordinaires qui n’usaient presque jamais de leur droit de présence ; de maîtres des requêtes dépendants par état, qu’on avait choisis plus dépendants encore par leur caractère ou par leur ambition. Malgré tant de précautions prises, on n’avait pas osé faire un appel à la majorité dont on aurait été cependant si heureux de se prévaloir, et la séance avait fini par être un vrai lit de justice, signe infaillible d’épouvante pour les capitaux qu’on voulait attirer. On ne peut trop remarquer tout ce que cette conduite renferme en même temps d’imprudence et de timidité.

Les ministres avaient cru remédier à tout, en ne faisant pas prononcer au roi, dans l’ordre d’enregistrement, les mots caractéristiques d’un lit de justice : de mon exprès commandement. En retranchant ces mots, ils se flattaient d’en imposer au public, et ils croyaient pouvoir soutenir que le roi avait tenu une séance royale. C’était donc leur porter un dernier coup que de leur enlever ce subterfuge ; et c’était là précisément le coup d’éclat que les conseils de M. le duc d’Orléans lui avaient ménagé. A peine le roi avait-il fini de parler, que M. le duc d’Orléans se leva et dit : « Si le roi tient une séance au parlement, les voix doivent être recueillies et comptées ; si c’est un lit de justice, il nous impose silence. » Il s’arrêta alors, et le roi ne répondant point, il reprit ainsi : « Sire, permettez que je dépose à vos pieds ma protestation contre l’illégalité de vos ordres. » Il faut se reporter aux idées qui dominaient alors en France, aux principes d’autorité qui y étaient en vigueur, pour saisir l’effet que dut produire le premier exemple d’un prince du sang faisant une protestation au sein du parlement, et attaquant comme nuls, en présence du roi lui-même, les ordres qu’il venait de donner.

L’histoire entière de la monarchie n’offrait rien de semblable. On avait vu des princes du sang résister les armes à la main à la puissance du roi ; on n’en avait point vu essayer de poser des bornes constitutionnelles à son autorité.

Le roi, surpris et embarrassé, dit avec précipitation : « Cela est légal. » Et il fit procéder sur-le-champ à la lecture du second édit. Dès qu’elle fut achevée, il se leva et sortit avec ses deux frères, après une séance de huit heures et demie qui l’avait vivement agité, et qui lui laissait de profonds sujets d’inquiétude.

Les princes et pairs, et avec eux, M. le duc d’Orléans se levèrent et le reconduisirent suivant l’usage, puis rentrèrent aussitôt pour reprendre la délibération qui recommença avec plus de chaleur. Les partisans de la cour voulaient rompre la séance et l’ajourner à huitaine pour donner le temps aux esprits de se calmer. Ils représentaient que Messieurs ( c’était l’expression parlementaire ) étaient épuisés de fatigue et qu’ils avaient besoin de repos.

M. Lepelletier de Saint-Fargeau qui, malgré sa grande jeunesse, était déjà président à mortier, proposait aussi un ajournement, mais seulement au lendemain. Cet avis convenait à la faiblesse de son esprit, et à la pusillanimité de son caractère qui lui firent constamment ménager tous les partis, jusqu’à ce que le républicanisme devenu dominant en France fixât ses résolutions. Il ne s’attendait guère alors à mériter un jour comme républicain, les honneurs du martyre et les couronnes de l’apothéose.

Ce jour-là, il fut vivement combattu par l’abbé Sabatier, qui, réunissant les deux avis dilatoires, pour les détruire à la fois, soutint : « Que Messieurs ne devaient avoir faim et soif que de la justice, et qu’ils devaient lui consacrer le reste du jour présent, n’étant pas assurés que le lendemain serait à leur disposition. » -- En prononçant ces paroles, il avait voulu donner à son accent quelque chose de prophétique. L’abbé Sabatier invita ensuite M. le duc d’Orléans à rédiger sa protestation par écrit, et de peur que la mémoire du prince ne fût pas fidèle, il retrouva dans la sienne et lui suggéra les expressions qu’il croyait lui avoir entendu prononcer.

Avec cette aide, M. le duc d’Orléans satisfit à ce qu’on exigeait de lui, et fit écrire sur les registres du parlement, qu’aussitôt après l’ordre du roi d’enregistrer les édits, il s’était levé et avait la protestation suivante :

« Sire, je supplie Votre Majesté de permettre que je dépose à ses pieds et dans le sein de la cour, la déclaration que je regarde cet enregistrement comme illégal, et qu’il serait nécessaire, pour la décharge des personnes qui sont censés y avoir participé, d’y ajouter que c’est par exprès commandement du roi. »

Après quelques débats, l’arrêté proposé par l’abbé Sabatier prévalut, en ces termes :

« La cour, considérant l’illégalité de ce qui vient de se passer à la séance royale, dans laquelle les voix n’ont pas été comptées en la manière prescrite par les ordonnances, en sorte que la délibération n’a pas été complète, -- déclare qu’elle n’entend prendre aucune part à la transcription ordonnée être faite sur les registres, de l’édit portant établissement d’emprunts graduels et successifs pour les années 1788, 1789, 1790, 1791 et 1792, et sur le surplus, a continué la délibération au premier jour. »

On leva la séance à huit heures du soir. M. le duc d’Orléans avait remporté tout l’honneur de cette journée, et il faut reconnaître que tout avait été concerté et conduit avec une grande habileté par lui et ses amis.

Le ministère, qui n’avait su employer que de petits moyens pour soutenir l’autorité royale déjà si chancelante, se trouva déjoué par la protestation de M. le duc d’Orléans, et par l’arrêté, qui, en mettant au grand jour la ruse que le gouvernement avait voulu employer, constata sa faiblesse.

Pendant que tout réussissait ainsi à M. le duc d’Orléans dans l’intérieur du palais de justice, des agents apostés au dehors publiaient les événements de la séance, et proclamaient le nom du prince du sang qui s’était montré si bon citoyen. Le peuple assiégeait en foule les avenues du palais, et on n’entendait parler que du courage et des succès de M. le duc d’Orléans. Quand il parut, pour monter dans sa voiture, les flots de ce peuple léger l’y portèrent en le comblant des acclamations les plus flatteuses. Le libérateur de la patrie n’aurait pas obtenu un plus beau triomphe. Celui qu’on accablait, il y avait peu de jours, de sarcasmes était aujourd’hui couvert de bénédictions. Tels sont les jugements de cette foule qu’on prétend honorer du nom de peuple.

Malheureusement, il ne fallait pas à M. le duc d’Orléans un encens plus pur ; celui-là seul était à sa portée ; comme il n’aurait pas été capable de faire à l’opinion publique de vrais sacrifices, il ne l’était pas non plus, de discerner le prix que l’on doit attacher à cette opinion, quand elle est ennoblie par ceux qui la proclament.

Les cris de joie d’une populace ignorante flattaient sa passion contre la cour, et le fortifiait dans son mépris pour l’opinion, en lui montrant à quel facile prix on pouvait la conquérir.

L’archevêque de Toulouse et M. le garde des sceaux, indignés de voir que leurs stratagèmes étaient devenus des pièges contre eux, réunirent tous leurs efforts pour exciter la colère du roi, et lui représentèrent la non exécution de leurs mesures comme un malheur public. « Un prince du sang, dirent-ils, qui aurait dû être le soutien du trône, et qui avait osé en saper les fondements, jusqu’au point de supposer des limites à l’autorité du roi, et de lui dire en sa présence ! Des juges assez téméraires pour accuser de prévarication les ministres, c’est-à-dire les dépositaires de la confiance du maître, les agents de sa volonté ! Un tel excès d’audace méritait punition. L’exil de l’un, la détention des autres, étaient des exemples nécessaires pour arrêter de pareils scandales. »

C’est par de tels discours, que ce faible ministère entraîna le roi dans des mesures, qui, ayant le caractère de l’humeur, ne pouvait que faire envier à tous les ambitieux du même ordre, l’éclat d’une légère persécution. Les ministres de Louis XVI ignoraient que le pouvoir arbitraire n’a pas le droit de punir avec modération ceux qui lui résistent, et qu’il est condamné par sa nature à tolérer, ou à écraser ses ennemis.

Le premier parti eût été plus conforme au caractère du roi ; le second eût bien tenté ses ministres, mais pour le prendre, ils ne se sentaient pas assez forts, ni auprès du roi, ni devant la nation. Ils crurent faire beaucoup, en conseillant l’exil de M. le duc d’Orléans, et en proposant de faire enlever les conseillers Fréteau et Sabatier. On conduisit le premier à la citadelle de Doullens, et le second au château du mont Saint-Michel, espèce de tour isolée sur un rocher que battent les flots de la mer.

C’est le baron de Breteuil, ministre de Paris, qui alla le 20 novembre, à six heures du soir, signifier à M. le duc d’Orléans l’ordre de son exil. Ce ministre était chargé spécialement de la distribution des lettres de cachet, lorsqu’elles étaient dirigées contre un des ministres ses confrères, ou contre un prince du sang. Il était d’usage que le ministre allât lui-même leur en donner connaissance, et cette mission lui attirait parfois des réceptions qui se ressentaient de l’humeur des disgraciés. Ici la position était d’autant plus délicate, que le baron de Breteuil tenait sa fortune de la protection de la maison d’Orléans. Son oncle, l’abbé de Breteuil, avait été chancelier du dernier duc d’Orléans, qui l’avait comblé de richesses et de bontés, et avait ouvert au neveu la carrière des grâces et des emplois supérieurs. La lettre du roi qu’il remit à M. le duc d’Orléans, contenait l’ordre d’aller coucher ce jour-là même à son château du Raincy, pour se rendre le jour suivant à celui de Villers-Cotterets, qui en est distant d’environ dix-huit lieues. Le prince reçut cette injonction avec humeur, et se plut à la faire sentir au porteur de l’ordre. Après avoir donné une heure à quelques dispositions, il demanda ses chevaux et monta en voiture. Le baron qui, suivant ses instructions, devait l’accompagner, se préparait à monter auprès de lui, quand le prince l’arrêta en lui disant : « Que faites-vous ? » Le baron montra ses ordres. « Eh bien, répondit le prince, montez derrière », et il partit. Le baron, sans s’affecter de ce léger nuage ( c’est l’expression dont il se servait quand il racontait ce petit incident ), monta dans sa propre voiture, et suivit comme il put.

La nouvelle de l’exil de M. le duc d’Orléans se répandit bientôt dans Paris. Le jardin du Palais-Royal, toutes les rues et les places adjacentes, étaient inondés de peuple et retentissaient des cris de : « Vive Monsieur le duc d’Orléans ! »

Le 21 au matin, les chambres du parlement se rassemblent,et arrêtent d’envoyer au roi le premier président pour lui demander de rapprocher de sa personne le prince auguste qu’il en avait éloigné, et de rendre à la compagnie deux membres dont le zèle seul avait dicté les opinions. A midi le parlement est mandé à Versailles, et le roi fait biffer de ses registres l’arrêté pris le 19 précédent. Le discours qu’il tint à cette occasion mérite d’être conservé :

« Je vous ai, leur dit-il, ordonné de m’apporter la minute de l’arrêté que vous avez pris lundi dernier, après ma sortie du parlement. Je ne dois pas le laisser subsister sur vos registres et je vous défends de le remplacer d’aucune autre manière.

Comment mon parlement peut-il dire qu’il n’a pris aucune part à l’enregistrement des édits, que je n’ai prononcé qu’après avoir entendu pendant sept heures, les avis et les opinion,s en détail, de ceux de ces membres qui ont voulu les donner, et lorsqu’il est constant, pour tous comme pour moi, que la majorité des suffrages était acquise à l’enregistrement de mon édit, en y joignant des supplications pour hâter la réunion des états-généraux de mon royaume. J’ai déjà dit que je les convoquerais avant 1792, c’est-à-dire, au plus tard, avant la fin de 1791. Ma parole est sacrée.

Je m’étais rapproché de vous avec confiance, dans cette forme antique, si souvent réclamée par mon parlement auprès des rois mes prédécesseurs ; et c’est au moment où j’ai bien voulu tenir mon conseil au milieu de vous, sur un objet de mon administration, que vous essayez de vous transformer en un tribunal ordinaire, et de déclarer illégal le résultat de ce conseil, en invoquant des ordonnances et des règles qui ne concernent que des tribunaux dans l’exercice de ses fonctions.

Les réclamations de mes parlements ne doivent me parvenir que par des représentations ou des remontrances respectueuses. Je désapprouverai toujours les arrêtes, qui constatent leur opposition à ma volonté, sans exprimer les motifs de leurs résolutions. »

Après le discours du roi, remarquable par les principes qu’il pose et par la promesse formelle des états-généraux qu’il contient, le premier président obtint la permission de faire entendre les représentations arrêtées le matin même sur l’exil de M. le duc d’Orléans, et sur la détention des deux conseillers.

Le roi y répondit ce peu de mots : « Lorsque j’éloigne de ma personne un prince de mon sang, mon parlement doit croire que j’ai de fortes raisons de le faire. J’ai puni deux magistrats dont j’ai dû être mécontent. »

On s’attendait à une réponse aussi sèche ; elle n’empêcha point le parlement de revenir à la charge. Son exemple fut imité par tout ce qui avait le droit d’élever la voix, et de faire arriver des représentations au pied du trône. Tous les parlements firent à l’envi des remontrances ; tous demandaient le prince et les deux magistrats. Les princes et les pairs reçurent la défense d’assister aux séances du parlement qui étaient presque continuelles, et qui fixaient l’attention du public. L’expérience avait appris que l’importunité n’était pas un moyen sans efficacité près d’un gouvernement faible.

Dans la séance du 22 novembre, le parlement avait aussi arrêté d’envoyer le greffier Isabeau pour complimenter Madame la duchesse d’Orléans, et lui témoigner l’intérêt qu’il prenait à l’exil de son mari. Cette princesse était déjà partie pour Villers-Cotterets. Arrivé au lieu de son exil, M. le duc d’Orléans s’était empressé de prier le parlement de Paris de ne pas s’occuper de lui. Il savait bien qu’en affectant de réclamer ce silence sur lui-même, il n’attacherait que plus fortement le parti populaire à sa cause, et il était sûr que le zèle du parlement pour ses intérêts ne se ralentirait point. Mais il ne fallait pas qu’on attribuât à ses instigations les instances de cette cour, sans quoi elles auraient été plus propres à aigrir le roi qu’à l’apaiser. Celui-ci ne pouvait, sans compromettre son autorité, revenir si promptement sur les punitions qu’il avait imposées.

Les pairs se soumettaient avec peine à la défense qui leur avait été faite de se rendre au parlement. Ils se réunirent secrètement à l’hôtel de Luynes, pour préparer une réclamation en faveur du prince exilé. De semblables demandes, comme je l’ai dit, arrivaient de toutes parts. Et cependant, M. le duc d’Orléans méritait bien peu l’intérêt qu’il inspirait. Médiocrement touché de l’éclat de son rôle, il se plaignait avec amertume des privations qu’il lui imposait. Jamais privations plus légères n’avaient été supportées avec moins de patience et moins de courage. Si les Parisiens avaient pu lire au fond du cœur de leur nouvel idole, ils auraient été étrangement surpris de récompenser aussi peu de dévouement par autant d’hommages.

Les ordres du roi avaient prescrit à M. le duc d’Orléans de ne recevoir dans son exil d’autres visites que celles de sa famille, et des personnes attachées à son service. On avait voulu éviter le concours immense de visiteurs, qui se serait immanquablement formé autour de l’exilé pour honorer sa retraite, et surtout pour braver le mécontentement qu’il avait encouru. Cependant Villers-Cotterets n’était rien moins qu’une solitude. Tous les proches du prince, parmi lesquels il ne faut pas oublier la généreuse madame de Lamballe, s’étaient fait un devoir de se rendre auprès de lui ; ses enfants étaient venus le joindre. Son service et celui de madame la duchesse d’Orléans formaient une société nombreuse. A cette époque de sa vie, il était intimement lié avec madame de Buffon, jeune et jolie personne à laquelle son désintéressement et son extrême dévouement ont mérité l’indulgence de tous ceux qui l’ont connue. Une fois par semaine, elle se rendait à Nanteuil, petite ville située à égale distance de Villers-Cotterets et de Paris ; c’est là que M. le duc d’Orléans allait la voir.

Avec ces ressources, dans une habitation magnifique, au milieu de toutes les distractions que procure une immense fortune, il n’aurait fallu qu’une modération bien ordinaire pour se trouver heureux. Cependant sa position lui semblait insupportable, et il est impossible de méconnaître qu’à cette époque, une vengeance aveugle devint la passion dominante de son cœur. C’est là le secret de la seconde partie de sa vie.

Tandis que les idées de vengeance fermentaient dans sa tête, il s’occupait néanmoins, avec ardeur, d’obtenir par tout moyen sa liberté. Les Parisiens qui voulaient justifier leurs transports, racontaient qu’il avait rejeté des moyens de rapprochement et de réconciliation offerts par M. l’archevêque de Toulouse. Suivant eux, M. le duc d’Orléans avait refusé de rentrer en grâce avant que les deux conseillers fussent rappelés, et aussi avant qu’on leur eût fait connaître positivement à tous les trois, le motif de la sévérité employée envers eux.

Ces bruits étaient accrédités par ceux qui tenaient de près au Palais-Royal, où l’on se gardait bien de parler des démarches que M. le prince de Condé et M. le duc de Bourbon avaient faites sans succès en sa faveur. Le roi avait reçu ces princes avec bonté. Il n’avait point désapprouvé l’intérêt qu’ils avaient montré pour M. le duc d’Orléans, mais pressé par eux de s’expliquer sur le terme de l’exil, il s’était contenté de répondre : « Croyez que je suis bon parent. »

Les mêmes nouvellistes, heureux en inventions comme en réticences, s’abstenaient aussi de parler des lettres par lesquelles M. le duc d’Orléans avait directement sollicité sa grâce. Dans cers lettres, il n’avait pas rougi de mettre en avant des motifs sûrement beaucoup plus humiliants que la prière. Ce n’était pas sur la légitimité de sa conduite, ni même sur la pureté de ses intentions, qu’il appuyait sa demande. Pour fléchir le roi, il avait été chercher les plus étranges moyens. Ainsi, il faisait valoir la nécessité de reprendre et de surveiller des travaux commencés au Palais-Royal, dont la suspension portait le plus notable préjudice à ses affaires ; il parlait aussi de l’abandon dans lequel elles étaient par la maladie de M. de Limon, son intendant des finances. Pour essayer de tout, il parlait de sa santé et de celle de madame la duchesse d’Orléans, disant qu’ils ne pouvaient se passer l’un et l’autre de retourner à Paris. Enfin, il faisait valoir la retraite de son chancelier Ducrest comme un sacrifice expiatoire qui devait être récompensé par un retour de faveur, ou du moins par un oubli généreux des torts dont ce « favori imprudent avait pu le rendre coupable ».

Il était vrai que M. Ducrest venait de donner sa démission, et on faisait circuler dans le public la lettre qui l’avait accompagnée. Suivant cette lettre, la démission était purement volontaire ; le serviteur fidèle s’était aperçu qu’il nuisait à son maître, et son attachement pour lui, lui prescrivait de s’éloigner. Trop de haine avait poursuivi en lui l’auteur des mémoires remis au roi par M. le duc d’Orléans, pour qu’il pût espérer faire quelque bien. Il se flattait que la vengeance de ses ennemis satisfaite ne chercherait plus d’autre victime. Tout cela était entremêlé de phrases sur le succès de son administration. Ni la démission du chancelier Ducrest, ni sa lettre, ni celle de M. le duc d’Orléans, n’avaient touché le cœur du roi, et la sévérité prévalait encore dans ses résolutions. M. le duc d’Orléans n’obtint même aucune réponse par écrit ; seulement M. le comte de Montmorin, ministre des affaires étrangères, fut chargé de le voir, de l’exhorter à la patience, et de lui dire que le roi ne lui écrivait point pour s’épargner à lui-même le chagrin de le refuser.

Le parlement, où les princes et les pairs avaient enfin obtenu la permission de reparaître, ne cessait d’insister en faveur des deux conseillers et du prince exilés. Tout le mois de décembre s’était passé à attendre, à solliciter des réponses du gouvernement. M. le prince de Condé et M. le duc de Bourbon se faisaient remarquer par leur assiduité aux séances du parlement ; et, s’ils paraissaient sur quelques points d’accord avec le ministère, on ne pouvait leur reprocher de manquer une occasion de parler en faveur des trois personnes exilées. Après quelques semaines, les rigueurs cessèrent. Le roi voulut se confier à la douceur, et il se plut à accorder à madame la duchesse d’Orléans ce qu’il avait refusé aux instances du parlement.

M. l’archevêque de Sens ( M. de Brienne avait échangé l’archevêché de Toulouse pour celui de Sens ) croyant par cette concession avoir obtenu quelques moments de repos, préparait avec le garde des sceaux une nouvelle organisation judiciaire, qui, au moment où elle serait décrétée, devait suspendre les fonctions de toutes les cours souveraines du royaume. La sanction devait être donnée à ce nouveau projet dans une assemblée réunie sous le nom de cour plénière. On devait y faire enregistrer les édits que le ministre avait proposés au parlement. Mais M. de Brienne n’avait ni la trempe d’esprit ni le caractère que demandaient des projets aussi vastes et des circonstances aussi graves.

Les dispositions que l’on voyait prendre par le ministère et le silence mystérieux qu’il gardait, donnaient des inquiétudes vives à toute la magistrature. On fit des tentatives de tout genre pour découvrir les projets du gouvernement. On y parvint. MM. d’Espresménil et Goislard obtinrent une copie des édits et des pièces qui s’y rattachaient. On les fit imprimer et distribuer, sans que le ministère eût même connaissance de la découverte qui venait d’être faite. Dans une assemblée des chambres convoquée immédiatement, et à laquelle M. le duc d’Orléans ne se trouvait pas, après que tous les pairs et les membres du parlement eurent fait serment de ne reconnaître pour cour que celle qui était présente, et de repousser au péril de leur vie toutes les propositions qui pourraient tendre à retarder la convocation des états-généraux, on déclara que, si des violences mettaient la cour dans l’impossibilité de veiller par elle-même aux principes constitutifs de la monarchie française, elle en remettait le dépôt entre les mains du roi, des princes du sang et des états-généraux.

Le ministère, informé de ce qui se passait, se décida à faire arrêter les magistrats que l’on supposait avoir découvert et publié ses projets. M. d’Espresménil et M. Goislard se réfugient au parlement. Un détachement de la force armée qui était à Paris les suit. Après quelques heures, ils se remettent d’eux-mêmes entre les mains de M. d’Agoult qui commandait cette expédition, et qui avait déclaré qu’il les enlèveraient par la force, s’ils ne le suivaient pas. On conduisit M. d’Espresménil aux îles Sainte-Marguerite. Je dois faire observer, pour l’histoire des bizarreries de l’esprit humain dont il est toujours bon de tenir note, que c’est ce même d’Espresménil, comme dans l’assemblée du clergé tenue à cette époque, c’est M. de Thémines, évêque de Blois, qui, l’un et l’autre alors chefs d’opposition contre la cour, partisans décidés des états-généraux, se firent remarquer, pendant toute la durée de l’Assemblée constituante, par des sentiments, par des opinions, par des intrigues dirigés contre le nouvel ordre de choses qu’ils avaient provoqué.

M. l’archevêque de Sens, après avoir essayé pendant vingt-quatre heures d’une espèce de banqueroute, pendant quelques jours d’une certaine sévérité contre les parlements, renonça à tous ses plans, et, pour gagner du temps, promit les états-généraux ; mais il n’en gagna point, et il dut se retirer, laissant la cour affaiblie, l’opinion publique avertie de sa force, et, pour tout dire en un mot, la révolution commencée.

M. le duc d’Orléans n’eut aucune influence sur les derniers mouvements du parlement, et on prononça à peine son nom jusqu’à la réunion des états-généraux. Aussi ne m’arrêterai-je pas aux événements qui marquèrent cette époque importante.

Le gouvernement avait proclamé lui-même les bornes de son pouvoir et engagé le public, par un appel fait à tous les hommes éclairés, à s’occuper du meilleur mode de convocation des états-généraux. N’était-ce pas imprudemment agiter la France par des discussions politiques de tout genre et sans principes fixes au point de départ ? Par le fait, c’est là, la cause première des désordres que suscita la réunion des états-généraux.

Les premiers symptômes de ces désordres éclatèrent au faubourg Saint-Antoine, et tout prouve que M. le duc d’Orléans n’y resta point étranger. Un manufacturier nommé Réveillon, fort honnête homme, faisait travailler un grand nombre d’ouvriers. On répandit parmi eux je ne sais quelle calomnie qui les indisposa contre celui qui les faisait vivre. On leur distribua en même temps quelque argent, et la foule s’étant mêlée à eux, le nombre se grossit et la sédition devint assez forte pour que l’on dût employer les gardes françaises et les gardes suisses pour les réprimer. La même somme d’argent, douze francs, que l’on trouva sur chacun des séditieux tués ou arrêtés, témoignait déjà que quelqu’un, d’un ordre supérieur, avait dirigé ce tumulte ; des aveux faits par plusieurs de ces malheureux ne permettent pas de douter que c’étaient les agents de M. le duc d’Orléans qui avaient excité cette sédition. Le libertinage de caractère de ce prince lui faisait voir avec plaisir un mouvement quelconque ; il était bien aise de s’agiter, de faire du bruit, de créer un embarras, mais il n’osait rien vouloir de plus.

Cette émeute avait été conduite par M. de Laclos, qui était attaché depuis quelque temps à M. le duc d’Orléans en qualité de secrétaire de ses commandements. M. de Laclos avait été présenté à Paris dans quelques maisons par le vicomte de Noailles qui l’avait connu en garnison ; son ambition, son esprit et sa mauvaise réputation l’avaient fait regarder par M. le duc d’Orléans comme un homme à toute main, qu’il était bon d’avoir à soi dans les circonstances orageuses. Un éloge de Vauban, le roman immoral des Liaisons dangereuses, quelques ouvrages de tactique, plusieurs articles de journaux qui avaient prouvé la flexibilité de ses opinions, comme celle de son talent, avaient engagé M. le duc d’Orléans à lui confier la rédaction des instructions qu’il voulait donner aux différentes personnes qui devaient le représenter dans les baillages dépendant de son apanage. M. de Laclos avait fait à cette occasion une espèce de code, dans lequel toutes les idées philosophiques du temps se trouvaient présentées en articles séparés, parurent à M. le duc d’Orléans trop peu voilées. Cela ne lui convenait pas, il chercha un autre rédacteur. On lui indiqua l’abbé Siéyès comme l’homme qui avait le plus réfléchi sur les questions dont on supposait que les états-généraux devraient s’occuper. Dans un rendez-vous qui eut lieu avec lui chez M. de Biron, à Montrouge, M. le duc d’Orléans lui montra le projet de M. de Laclos, et lui demanda d’y faire les changements qu’il croirait convenables. L’abbé Siéyès, qui, par la disposition de son esprit, est habituellement peu content du travail des autres, ne trouva rien qui dût être conservé, et rédigea un nouveau projet que M. le duc d’Orléans adopta et fit imprimer. Mon opinion est que, depuis ce moment, il n’y a plus eu de rapports entre M. le duc d’Orléans et l’abbé Siéyès, et que celui-là a été le seul. Mais comme ces instructions firent beaucoup de bruit, et qu’on en connut l’auteur, on a supposé, à différentes époques de la Révolution qu’il y avait un lien secret entre l’abbé Siéyès et M. le duc d’Orléans. Il n’a peut-être jamais existé deux hommes plus incompatibles, et rien ne prouverait mieux que de montrer Siéyès tel qu’il est. J’essaierai d’en tracer l’esquisse.

Siéyès a l’esprit vigoureux au plus haut degré ; son cœur est froid et son âme pusillanime ; son inflexibilité n’est que dans sa tête. Il peut être inhumain, parce que l’orgueil l’empêchera de reculer et que la peur le retiendra dans le crime. Ce n’est pas par philanthropie qu’il professe l’égalité, c’est par une haine violente contre le pouvoir des autres. On ne peut pas dire cependant que l’exercice du pouvoir lui convienne, car il ne serait à son aise à la tête d’aucun gouvernement, mais il voudrait en être la pensée, et la pensée unique. Exclusif, dominant, il ne s’astreint pas à une action continue et régulière ; dédaignant tout ce qui est connu, il veut aller au-delà. Tout obstacle le révolte, il méprise toute transaction. Ce qu’il appelle un principe est dans ses mains un sceptre d’airain qui ne se plie ni aux imperfections de la nature ni aux faiblesses de l’humanité. Ce que la sensibilité peut inspirer de vertus ou produire de fautes, il l’ignore également. Son parti une fois pris, aucune affection ne peut l’arrêter. Les hommes sont à ses yeux des échecs à faire mouvoir ; ils occupent son esprit, mais ils ne disent rien à son cœur. Quand il rédige une constitution, il traite le pays auquel elle est destinée comme un lieu où les hommes qui y sont établis n’ont jamais rien senti, jamais rien vu.

Le seul sentiment qui exerce une véritable influence sur Siéyès, c’est la peur. A la Convention, il craignait la mort ; depuis cette époque, c’est la crainte des vengeances de la maison de Bourbon qui le domine.

Siéyès est régulier dans ses mœurs, méthodique dans sa conduite, ténébreux dans sa manière d’être. Sa vie privé n’a rien de philosophiquement remarquable. Dans ses goûts il a quelque recherche, il est difficile à servir, à loger, à meubler. Il n’est pas cupide, mais il n’a pas le cœur assez haut placé pour mépriser la fortune ; son orgueil même n’a pas été assez fort pour l’empêcher de laisser entamer sa considération politique. Il n’a point d’habileté d’esprit ; il ne discute pas, parce qu’il ne sait que prescrire. Il cause mal ; il n’a point le désir de convaincre, il veut subjuguer. Son humeur est atrabilaire ; il est possible qu’une indisposition naturelle qui lui interdit le commerce des femmes y contribue : et cependant il ne dédaigne pas de plaisanter avec elles ; alors il arrive à une sorte de grâce ; il peut sourire, employer un persiflage malin, mesuré et assez piquant, mais il ne dérogera jamais jusqu’à être aimable. Orgueilleux et pusillanime, il est nécessairement envieux et défiant ; aussi il n’a point d’amis, mais il a des entours soumis et fidèles.

Siéyès peut être chef d’opinion ; il ne sera jamais un chef de parti. Son esprit est plus superbe qu’actif. Il est tout d’une pièce ; si on ne fait pas tout ce qu’il veut, il boude dans son coin, et se console en pensant qu’on l’y regarde. Il n’a point une physionomie heureuse ; elle porte l’empreinte d’un caractère dur et méditatif. Son regard a quelque chose de supérieur, de hautain et ne prend de vivacité que quand il sourit. Son teint pâle, sa taille sans précision dans les formes, sa démarche lente et molle, tout son extérieur enfin, semble commun tant qu’il n’a pas parlé, et ce n’est pas qu’il parle bien. Il ne dit que des mots, mais chaque mot exprime une pensée et indique de la réflexion. Dans une conversation sérieuse, il n’est jamais entraînant, mais il impose.

Y a-t-il dans tout ce que je viens de dire là, l’homme qui ait pu soumettre son caractère, son humeur, ses opinions à ceux d’un prince ; qui ait pu avoir les complaisances d’une ambition secondaire ? Personne ne le pensera.

J’ai dû une fois détruire, et par des raisons puisées dans l’essence des caractères, l’opinion généralement établie que M. le duc d’Orléans ait eu des rapports concertés avec Siéyès. Il est également vrai qu’il n’y eut, entre lui et aucun des hommes remarquables de cette époque, d’autres rapprochements que ceux qu’amenaient naturellement des rencontres particulières, et parfaitement étrangères à toute combinaison personnelle.

Après les instructions données à ses baillages, M. le duc d’Orléans cessa d’être un personnage politique actif ; son caractère faible, sa position équivoque et inquiétante, l’ont empêché de le redevenir. Après le crime de son vote, il n’était plus rien, il n’avait plus de destination ; il resta simplement dans les rangs et comme ce n’était pas sa place, il y fut nul, avili et tué.

Que devient l’opinion si positivement accréditée que M. le duc d’Orléans a été le premier auteur de la Révolution ; que son nom servit de ralliement à une classe nombreuse de citoyens ; qu’il fut encouragé par l’ambition de quelques turbulents, à porter ses vues jusqu’au trône ? Cette opinion n’est plus soutenable devant le tableau de sa vie. Car l’immoralité, l’extrême légèreté, l’irréflexion et la faiblesse suffisent pour expliquer ses agitations comme son inaction. De plus, l’impulsion étant une fois donnée, le mouvement rapide et violent des esprits ne permit à aucun moment de la Révolution le développement des ambitions particulières. Toutes les idées, dès le commencement, concourant à établir l’égalité et à affaiblir le pouvoir, les ambitions de premier ordre se trouvèrent nécessairement déconcertées. Ce n’est que bien plus tard, après de terribles épreuves qu’on commença à sentir le besoin d’un chef pour modifier l’état des choses qui existait, et alors Bonaparte apparut.

>M. le duc d’Orléans ne dut pas être le dernier à s’apercevoir de la disposition des esprits que je viens d’indiquer. Aussi, a-t-il laissé dans le doute, le véritable but de son ambition. Il n’était, comme je l’ai dit, ni le principe, ni l’objet, ni le motif de la Révolution. Le torrent impétueux l’emporta comme les autres.

M. le duc d’Orléans se replia sur lui-même, sur ses goûts et sur ses besoins. De là la secrète pensée qui lui fit consentir, après le 6 octobre 1789, à faire en Angleterre le voyage flétrissant que tous les partis lui ont reproché. C’est de ce moment que date la disparition de son immense fortune, qui, rendue plus maniable, laissa encore moins de trace que la superbe galerie de tableaux du Palais-Royal aujourd’hui si dispersée. Les fonds libres de M. le duc d’Orléans ont tous passé en Angleterre par des voies détournées, et par des agents secrets, qui, à la faveur de leur obscurité, ont pu être infidèles, et jouir de leur vol. Telle est l’opinion des hommes qui étaient alors à la tête des affaires.

Si les historiens s’évertuent à chercher les hommes auxquels ils peuvent décerner l’honneur, ou adresser le reproche d’avoir fait, ou dirigé, ou modifié la Révolution française, ils se donneront une peine superflue. Elle n’a point eu d’auteurs, de chefs, ni de guides. Elle a été semée par les écrivains, qui, dans un siècle éclairé et entreprenant, voulant attaquer les préjugés ont renversé les principes religieux et sociaux, et par les ministres inhabiles qui ont augmenté la détresse du trésor et le mécontentement du peuple.

Il faudrait, pour retrouver la véritable origine et les causes de la Révolution, peser, analyser, et juger des questions de haute politique spéculative, et spécialement soumettre à un profond et habile examen, la question de la lutte entre les idées philosophiques et les préjugés, entre les prétentions de l’esprit et celles du pouvoir. Car si on admettait que les résultats mêmes de cette Révolution, on tomberait bientôt dans l’erreur, et on arriverait à confondre M. de Malesherbes et Mirabeau, M. de la Rochefoucauld et Robespierre.



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1793-1794










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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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