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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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TALLEYRAND PRINCE DE BENEVENT

PAR GEORGES NOUVION





I.



En 1806, l’aventure impériale avait réussi. Le soldat de fortune sur la tête duquel le Tribunat, le Corps législatif et le Sénat avaient placé la couronne impériale, auquel le plébiscite du 6 novembre 1804 avait, par 3 572 329 suffrages, accordé le pouvoir héréditaire, que Pie VII était venu sacrer à Notre-Dame, était dans tout l’éclat de sa gloire. L’admirable campagne de 1805, les victoires d’Ulm, d’Austerlitz, le traité de Presbourg avaient fait de Napoléon le maître de l’Europe. Se croyant sûr de l’avenir, il songeait à rehausser l’éclat du trône en formant auprès de lui une aristocratie nouvelle. Ceux qui avaient contribué à l’avènement du nouveau régime, qui s’étaient illustrés sur les champs de bataille, qui avaient préparé les traités de paix dont la gloire rejaillissait sur le César victorieux estimaient que le moment était venu de se faire payer le prix de leur concours et de tirer un profit personnel de leurs services.

L’Italie était conquise. Napoléon avait ceint à Milan la couronne de fer des rois lombards. Le trône de Hollande était vacant. Ferdinand IV des Deux-Siciles était chassé de Naples. Ce n’étaient ni les couronnes qui manquaient à distribuer ni les concurrents qui manquaient pour se les disputer. L’empereur gardait pour lui celle d’Italie, donnant la vice-royauté à son beau-fils Eugène de Beauharnais. Il donnait à son frère Louis le trône de Hollande, à son frère Joseph celui de Naples. Il réservait à d’autres des duchés, des principautés, grands fiefs de l’Empire. Sa sœur Élisa devenait duchesse de Lucques, Pauline duchesse de Guastalla ; son beau-frère Murat recevait le grand-duché de Berg et de Clèves, Berthier la principauté de Neufchâtel, Bernadotte celle de Porte-Corvo. Douze duchés sont réservés dans les États vénitiens, quatre dans le royaume de Naples ; deux devront être créés en Sicile lorsque Ferdinand IV en aura été chassé. Ils seront donnés à des serviteurs illustres, mais sans pouvoir féodal. Les titulaires auront une part dans les revenus des domaines nationaux.

Dans cette distribution, l’ancien évêque constitutionnel d’Autun, devenu ministre des Affaires étrangères de l’Empire, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, n’était pas homme à se laisser oublier. Par décret du 5 juin 1806, il était fait prince et duc de Bénévent. La principauté lui était transférée « pour la posséder en toute propriété et souveraineté et, comme fief immédiat » de l’Empire, avec transmission à ses enfants mâles, légitimes et naturels, par ordre de primogéniture.

Talleyrand avait pris soin lui-même de préparer la formation de cette principauté qui, bien qu’enclavée dans le royaume de Naples, faisait partie du domaine du pape. En mai 1806, il adresse deux rapports à l’empereur sur ce sujet. Tous deux sont aux archives des Affaires étrangères (1).

Dans le premier de ces rapports, il s’efforce de démontrer qu’il est avantageux pour le Saint-Siège lui-même d’abandonner Bénévent contre une compensation et qu’il est très important, aussi bien pour la France que pour le royaume de Naples, d’enlever Bénévent à l’autorité pontificale. Voici les principaux passages de ce rapport :

Bénévent, situé au milieu des États de Naples, convient moins au Saint-Siège qu’un objet de compensation plus à sa portée. Ce duché faisait autrefois partie du royaume de Lombardie. Lorsque Charlemagne eut conquis ce royaume, il donna à Bénévent des ducs particuliers et sous Arrichio, l’un d’eux, ce pays fut érigé en principauté. L’Empire ayant passé de la maison de France aux princes d’Allemagne, les États d’Italie eurent le même sort. L’empereur Henri III, dit le Noir, donna Bénévent au pape Léon IX comme vicaire de l’empereur, et ce nouveau droit de la cour de Rome fut reconnu dans toutes les conventions qu’elle fit avec les rois de Naples et particulièrement dans celles de 1265 et de 1501. Mais cette possession de près de huit siècles a été habituellement troublée. Les rois de Naples se sont emparés de Bénévent dans toutes leurs guerres avec le Saint-Siège ; ils l’envahirent encore en 1768 et le gardèrent pendant huit ans. Dans la dernière guerre, ils s’en sont emparés et ne l’ont rendu qu’un an après, sur les instances réitérées de la France. Tant que cette ville ne sera pas française, elle sera continuellement menacée parce qu’elle sera pour les pays voisins une occasion de troubles.

Bénévent, sous la domination du Saint-Siège, continuera de conserver toutes ses institutions monastiques, et, comme elles sont supprimées dans le royaume de Naples, cette ville deviendrait le refuge d’un grand nombre de religieux mécontents qui pourraient étendre leurs plaintes et leurs ressentiments autour d’eux. Sous un nouveau gouvernement et dans un pays si combustible, il ne faut pas conserver d’étincelles. Le Saint-siège s’opposerait inutilement à ces désordres, dont la cause subsisterait toujours sous son administration.

Ces considérations font qu’il désire d’obtenir en échange de Bénévent et de Ponte-Corvo quelque indemnité équivalente.

Le territoire de Bénévent a une population de 20 000 habitants. Le pape n’en retire qu’un revenu de 36 000 francs pour les frais d’administration. Cette ville a un archevêché et quatorze couvents. Elle jouit dans tout le royaume de Naples d’une grande liberté de commerce. Le pape y entretient un corps de milice levée dans le pays même et il se borne à y envoyer quelques officiers. L’autorisation d’y faire passer les troupes a besoin d’être consentie par le roi de Naples dont elles ont à emprunter le territoire.

J’ai l’honneur de proposer à V.M. de remettre Ponte-Corvo au roi de Naples et de disposer de la principauté de Bénévent comme elle a disposé des principautés de Neufchâtel et de Guastalla et comme elle a daigné en donner l’espérance.

Le revenu de Bénévent n’étant que d’environ 36 000 francs, V.M. pourra croire convenable d’accroître ce revenu d’une somme qui le rende égal à la dotation assignée aux grands fiefs de l’Empire par le décret du 2 mars.

Le second rapport revient sur l’historique de la principauté. Il insiste ensuite sur la question financière :

Les revenus de ce pays n’étant que de 18 000 francs après la déduction des charges, S. M. pourra croire convenable de donner une dotation plus considérable à une principauté qu’Elle aura prise sous sa protection spéciale. On pourrait appliquer à cette dotation celle de l’un des six grands fiefs de l’Empire que S. M. s’est réservés dans le royaume de Naples. Ce grand fief se trouverait réuni à la principauté de Bénévent et son revenu serait réglé d’après les bases prescrites par les décrets impériaux du 20 mars.

Le décret nommant Talleyrand prince de Bénévent est daté du 5 juin 1806. Dès le 7 juin, Talleyrand écrit à Alquier, ambassadeur de France à Naples, pour lui annoncer sa nomination. Il revient dans cette lettre sur les suppressions d’établissements religieux à Naples et il ajoute :

Elles n’auraient pu s’étendre à des enclaves occupées par le Saint-Siège, et ces territoires seraient devenus le refuge d’une foule de religieux mécontents, ce qui aurait pu altérer la tranquillité des pays voisins et la bonne harmonie des deux cours… Je pense, Monsieur, qu’il vous sera facile d’amener le Saint-Siège à une renonciation complète et en forme aux droits dont il jouissait sur Bénévent et Ponte-Corvo, après avoir représenté la mesure que vient de prendre S. M. comme utile à la paix entre Rome et Naples. Vous devez faire sentir que cette mesure est irrévocable, que le Saint-Siège est intéressé à s’y prêter de bonne grâce et qu’on lui saura gré de la condescendance qu’il aura montrée, mais que l’on ne pourrait s’empêcher d’attribuer l’esprit d’opposition qu’il manifesterait à un système prononcé contre toutes les mesures que S. M. prend en Italie.

S. M. regardera cette occasion comme une épreuve du sentiment du Saint-Siège envers elle. Elle tient à la mesure qu’elle a prise. Elle la regarde comme avantageuse à la cour de Rome elle-même et les dédommagements qu’elle sera disposée à accorder, conformément aux intentions qu’elle a exprimées dans son message au Sénat dépendront beaucoup de la manière dont le Saint-Siège aura accueilli la détermination qu’elle a prise… Cherchez, Monsieur, à dénouer toutes les difficultés par votre esprit de conciliation et votre fermeté.

En même temps qu’à Alquier, Talleyrand écrit au ministre de Naples Salicetti. Il lui parle aussi des établissements religieux supprimés et il ajoute :

Bénévent et Ponte-Corvo étant gouvernés dans un esprit français ne peuvent plus être dans les États de Naples des foyers de troubles… L’empereur, ayant en vue de consolider la paix de l’Italie et d’affermir les heureux changements qui s’y sont opérés, s’est particulièrement attaché à prévenir toute espèce de division entre un royaume gouverné par son auguste et bien-aimé frère et le chef de l’Église dont les empereurs français ont toujours été les protecteurs.

Un peu plus tard, le 8 août 1806, Talleyrand, écrivant au marquis de Gallo, ministre des relations extérieures de Naples, pour recommander un Français à « sa vieille amitié », continue en ces termes :

Je mets sous la même sauvegarde tous mes intérêts. Ma principauté n’est jusqu’ici qu’honorifique ; je désire l’améliorer. Outre l’inconvénient direct de ne pas avoir de revenu, il y a dans cette privation un côté ridicule que je désire m’épargner et pour lequel j’ai recours à votre amitié et à vos bons avis.

On voit que, si Talleyrand était sensible à la qualité honorifique de prince de Bénévent, il n’avait pas été long à concevoir quelque mauvaise humeur que sa principauté ne lui eût rien rapporté. Il ne paraît pas, toutefois, autant qu’on en peut juger par les documents conservés aux archives des Affaires étrangères, et qui malheureusement présentent de grandes lacunes, que Talleyrand ait échappé bien rapidement au « ridicule » qui le contrariait si fort. Malgré le soin qu’il avait pris de se préparer sa principauté, l’organisation était très lente. Les frontières mêmes de son domaine n’étaient pas délimitées. Dans une lettre écrite de Venise, le 6 décembre 1807, à Champagny, alors ministre des relations extérieures, le prince de Neufchâtel, Berthier, dit en effet :

L’Empereur m’ordonne de vous prévenir que son intention est que, lorsqu’il sera question d’arranger les limites du royaume de Naples, Ascoli soit compris dans les États du roi. L’empereur consent à ce que le prince de Bénévent s’arrange avec le roi de Naples relativement à la principauté de Bénévent. Le roi vous en parlera.

Sous le gouvernement de Joseph, le gouvernement de Naples semble, du reste, être demeuré profondément indifférent à toutes les questions d’organisation. Le 17 mai 1808, d’Aubusson La Feuillade, qui avait succédé à Alquier comme ambassadeur de France, adressait au ministre Champagny un rapport où il disait :

Le ministre Rœderer est exécré de la nature entière ainsi que messieurs ses fils dont l’impertinence et la mauvaise éducation est un comble, surtout celle du chambellan. On ne peut concevoir comment un homme d’esprit, sans doute, mais si neuf en finance et dont les paroles ne sont que du venin distillé, peut avoir quelque crédit auprès du roi… Comment prendre sur soi d’écrire sans cesse à Votre Excellence mille détails sur une cour aussi peu organisée et sur un gouvernement dans lequel on voit encore subsister la plus grande partie des vices de l’ancienne administration. L’ordre judiciaire existe toujours avec tous ses inconvénients. Le code Napoléon n’est point encore proclamé. L’on n’y songe même point !

Talleyrand, qui ne se souciait pas d’aller en personne administrer sa principauté et qui même ne trouva jamais le temps de visiter ses sujets, avait envoyé à Bénévent un gouverneur qui dirigeait les affaires en son nom. La correspondance de ce gouverneur avec Talleyrand, ou plutôt les lettres et rapports qu’il lui adressait, car les minutes des réponses qu’il recevait manquent, forment un gros volume qui est conservé aux archives des Affaires étrangères. Par quel hasard y a-t-il échoué, alors que la tradition veut que Talleyrand ait fait disparaître de ces mêmes archives, sous la Restauration, la plus grande partie des papiers concernant les affaires publiques auxquelles il avait été mêlé antérieurement et que, en réalité, sa correspondance ministérielle avec les agents diplomatiques de la France est très incomplète ? Il est probable que ces documents ont été oubliés dans quelque coin où ils ne furent retrouvés que longtemps après, car ils n’ont été réunis en volume que sous la monarchie de Juillet. Ils ne nous donnent, sur l’administration de Bénévent, que des renseignements fort incomplets, et la première lettre que ce recueil contient est du 4 février 1812. Elle porte le no 179. Les précédentes n’existent plus. Cependant, il renferme deux ou trois documents de date antérieure. Le premier est la copie du décret conférant à Talleyrand le titre de prince de Bénévent et le second un exemplaire imprimé d’un décret rendu le 6 octobre 1808 par Talleyrand dans sa principauté.

L’en-tête en est ainsi conçue :

Carlo Maurizio principe di Benevento, vice grand electtore di Francia et gran ciambellano di S. M. l’imperatore dei Francesi, Re d’Italia et Protettore della confederazione del Reno.

Il est signé, comme le seront jusqu’en 1814 tous les actes administratifs, par le gouverneur L. de Beer.

Dans une lettre du 20 mai 1814, de Beer donne à Talleyrand quelques détails sur lui-même et sur sa famille, accompagnés d’une profession de foi politique assez piquante.

Quoique citoyen obscur, écrit-il, cependant ayant eu l’honneur d’être au service de Votre Altesse Sérénissime, je lui dois la déclaration de mon sentiment sur la révolution opérée en France. Ma famille est allemande et n’avait en Alsace que son dernier domicile et ses biens. Les événements l’ont naturalisée et elle a renoncé par le fait aux distinctions dont elle jouissait en Allemagne. Je suis né français. J’avais dès l’âge de douze ans une sous-lieutenance au régiment de Royal-Alsace. J’ai été simple soldat en 1799. Mon père était électeur de département ; mon frère, mon beau-frère, tué à Essling, et moi étions électeurs d’arrondissement. Le sentiment le plus vif de mon cœur a été celui qui m’attache à ma patrie, et il a fait le bonheur ou le malheur de ma vie en suivant son sort, même à l’âge où les passions raisonnées n’occupent guère les hommes. J’ai servi sous tous les gouvernements dont j’ai espéré le bonheur de la nation et je tiendrai la même conduite tant que la France sera elle et qu’elle n’obéira pas à l’étranger.

Si Talleyrand mettait, tout au moins dans les premières années, très peu d’empressement à s’occuper de l’organisation de la principauté, il est permis de croire qu’il y avait pour cela deux raisons. L’une venait du gouvernement napolitain qui, sous Murat comme sous Joseph, voyait avec mécontentement cette principauté enclavée dans son territoire, qui différait sans cesse d’en fixer les limites, qui molestait les habitants, qui, sous prétexte de réprimer le brigandage, multipliait les efforts pour y tenir garnison et comptait sur ces mauvais procédés pour fatiguer Talleyrand et l’amener à obtenir de l’empereur l’autorisation de céder Bénévent au royaume de Naples contre une compensation. L’autre raison tenait peut-être à Talleyrand lui-même. Il n’aurait sans doute pas éprouvé une bien vive répugnance à suivre l’exemple de Pauline et à vendre au royaume de Naples sa principauté de Bénévent comme elle avait vendu au royaume d’Italie son duché de Guastalla pour quelques millions.

Des pourparlers avaient été engagés à ce propos, ainsi qu’en témoignent divers documents. La première lettre relative à cet objet, qui se trouve aux archives des Affaires étrangères, est écrite le 22 avril 1810 par Talleyrand à Champagny ;

A.S.E.M. le duc de Cadore, ministre des relations extérieures.

Paris, 22 avril 1810.

Monsieur le duc, — Depuis longtemps c’est un système adopté par la cour de Naples de croire ou du moins de paraître croire que la principauté de Bénévent est une gêne pour son administration et sa police. On a été jusqu’à dire qu’il s’y formait des rassemblements. Lorsqu’on en est venu à des éclaircissements, toutes ces allégations se sont trouvées fausses, mais cela n’a pas empêché qu’au bout de quelques semaines on ne les ait renouvelées. Alternativement, on y a envoyé, sans même que le cabinet m’en prévint, différentes portions de corps fort à charge au pays et, sous prétexte d’une sûreté qui n’a jamais été compromise, deux fois l’année dernière on a fait passer des troupes à Bénévent sans observer aucune forme. Dans ce moment, un adjudant commandant me mande qu’il est chargé de me prévenir que S. M. le roi de Naples a résolu d’y mettre une garnison et, sans que le cabinet ait formé aucune plainte, sans même qu’il ait donné aucun avertissement, le 19 mars dernier, trois compagnies sont entrées à Bénévent et un bataillon entier à la fin du même mois.

Ces mesures indiquent le plan bien formé de la cour de Naples de me forcer, par des dégoûts de toute espèce, à en venir à un arrangement qui remplisse ses vues. Je vous avoue que cette manière de s’emparer de fait d’un pays dégoûte complètement l’administration et m’empêche de suivre les plans d’amélioration que j’avais en vue et dont on commençait à sentir les effets. Je me croyais près d’arriver au moment de répondre à l’acte de confiance et de bienfaisance dont S. M. l’empereur m’a honoré en faisant, en tout ce qui dépendait de moi le bonheur des Bénéventins et en les amenant par là à bénir son nom.

La cour de Naples voyait avec peine sous le règne de Ferdinand une principauté indépendante enclavée dans son territoire. Plusieurs fois pendant mon ministère, l’empereur m’a ordonné d’employer tous les moyens d’arrêter les usurpations de cette cour. Le mouvement dans lequel est le royaume depuis plusieurs années rend beaucoup plus difficile d’entraver les efforts qu’on fait pour s’emparer de ce petit pays.

Le roi Joseph en a regardé la possession comme nécessaire dans un temps où le royaume de Naples était agité, et ce fut sur sa demande que vous eûtes la bonté de m’adresser l’autorisation nécessaire pour traiter de la cession du Bénévent. J’ai espéré qu’un changement dans l’administration donnerait une nouvelle manière de voir à cet égard. Mais les événements qui se succèdent chaque jour me prouvent que le système est toujours le même ; c’est cette certitude que j’ai acquise qui m’engage à prier V. E. de demander à S. M. l’empereur la permission de me donner une autorisation officielle de traiter avec S. M. le roi de Naples. L’empereur, qui a eu la bonté de m’entendre sur cet objet, m’a paru disposé à donner son agrément à cette demande. C’est votre obligeance, Monsieur le duc, qui m’autorise à vous prier de vous occuper un instant d’objets si peu importants vis-à-vis des grands intérêts qui vous sont confiés.

J’ai l’honneur, etc.

Le vice-grand électeur,

Charles Maurice.

Le lendemain même, 23 avril, Champagny répond de Compiègne qu’il a rendu compte à l’empereur des désirs de Talleyrand et il lui demande de préciser « la nature de la cession et les conditions auxquelles elle pourrait avoir lieu ».

Cependant, les pourparlers n’ont pas de suite immédiate. La situation ne s’améliorant pas, Talleyrand revient à la charge vers la fin de l’année et, le 13 décembre 1810, il écrit à Champagny pour se plaindre des prétentions de la cour de Naples et des attentes qu’elle porte à la propriété de la principauté. Il informe le ministre que le gouvernement napolitain a ordonné le séquestre des biens situés dans le royaume, appartenant aux corporations religieuses supprimées dans la principauté de Bénévent, et il ajoute :

Si ce séquestre est un acte de suzeraineté, je ne vois pas comment le roi des Deux-Siciles peut en exercer un de cette nature sur la principauté de Bénévent qui est érigée en fief immédiat de l’empire français.

Il fait remarquer que ce séquestre « enlève à la propriété tous les fonds qu’il frappe » et que, comme simple usufruitier, il n’a « aucune qualité pour reconnaître un droit quelconque contre la propriété foncière de l’objet dont la jouissance seulement lui est concédée, ni pour y acquiescer, puisque le consentement qu’il y adonnerait serait nul et compromettrait sa responsabilité ». Il demande donc que l’affaire soit poursuivie par les voies diplomatiques entre le gouvernement impérial et Naples et il appelle en même temps l’attention du ministre sur la résistance que la cour de Naples oppose à la fixation des limites de la principauté, dans le dessein évident de « restreindre ces limites et d’envahir par conséquent d’autant cette partie du domaine de l’empereur ».

Champagny fait rédiger dans ses bureaux un rapport à l’empereur où sont exposés les griefs de Talleyrand. Le ministre lui-même résume l’objet de ce rapport dans cette note écrite en marge :

La cour de Naples fait séquestrer les biens des couvents supprimés dans la principauté de Bénévent. Elle se refuse à la fixation des limites de la principauté. Ces mesures tendent à diminuer la valeur de ce fief qui appartient à l’empereur. Le prince de Bénévent demande que le ministre de France à Naples intervienne pour s’y opposer. Je prie Sa Majesté de me donner ses ordres à cet égard.

Le rapport revient au ministère avec cette annotation, revêtue du paraphe de Napoléon :

Le duc de Cadore prendra fait et cause et défendra tous les droits de la principauté de Bénévent. Paris, 9 janvier 1811.

Cette décision de l’empereur est communiquée le 10 janvier à Talleyrand par Champagny, qui l’informe en même temps qu’il va la faire connaître au chargé d’affaires de France à Naples.

À cette information, Talleyrand réplique aussitôt par une longue lettre où il expose avec plus de détails ses griefs contre la cour de Naples et où il insiste sur la convenance qu’il y aurait à céder la principauté de Bénévent au gouvernement napolitain contre des compensations consistant soit en constitution de rentes à Naples soit en concession de terres dans le royaume, où il y en a beaucoup de disponibles.

Il est à croire que S. M. le roi des Deux-Siciles, à raison de l’importance qu’il attache à la réunion de Bénévent à son domaine et pour se soustraire au désagrément d’avoir au milieu de son territoire un État indépendant, ferait des offres dont la valeur présenterait le dédommagement du sacrifice fait à sa convenance. D’ailleurs, l’acceptation de ces offres serait soumise à l’approbation de l’empereur.

Ces doléances sont immédiatement portées à la connaissance de Napoléon par un nouveau rapport dont Champagny résume lui-même en ces termes l’objet :

On rend compte à Sa Majesté de la demande du prince d’être autorisé à vendre ce fief au profit de l’empereur et des motifs qu’il allègue pour prouver la convenance et l’utilité de cette mesure.

Le rapport revient au ministre avec cette annotation :

Défendre tous les intérêts du prince de Bénévent qui sont les miens, prendre fait et cause pour lui, faire connaître que j’ai évoqué à moi tout ce qui est relatif aux intérêts de cette principauté, parler au ministre de Naples ici et donner à mon ministre à Naples des instructions telles que le roi restitue tout ce qui doit faire partie de la principauté de Bénévent.

Quant à la proposition du prince de Bénévent, je la refuse ; je ne veux pas vendre ce fief.

Paris, le 1er février 1811.

Paraphe de Napoléon (2).

Cette décision est communiquée au prince le 11 février.

Presque en même temps, le ministre des relations extérieures adresse des instructions au baron de Durand, qui venait d’être nommé ministre plénipotentiaire de France à Naples.

21 février 1811.

Monsieur, — La principauté de Bénévent dont jouit le prince vice-grand électeur lui a été conférée comme fief immédiat de l’Empire. Elle doit conserver tous les avantages qu’elle avait au moment de l’érection de ce grand fief. Mais comme elle est enclavée dans le royaume de Naples, elle continuerait d’être habituellement exposée à des empiètements de territoires et à d’autres actes qui diminueraient graduellement la valeur et l’étendue de ce grand fief s’il n’était pas efficacement protégé par le ministre de S. M. à Naples. L’intention de l’empereur est de défendre tous les droits de M. le prince de Bénévent. S. M. les regarde comme les siens ; elle prend fait et cause pour lui ; elle vous charge de faire connaître qu’elle a évoqué à elle tout ce qui est relatif aux intérêts de cette principauté et elle veut que le roi de Naples restitue tout ce qui doit en faire partie.

Outre la note que je joins à cette lettre et qui vous fera connaître les différentes prétentions que Naples a soulevées sur le domaine utile de Bénévent et les entraves mises à la propriété de ce pays, M. le gouverneur pourra vous adresser sur cet état de choses des détails plus circonstanciés. Il convient même que vous les attendiez afin d’être informé complètement de l’état actuel de ces discussions et afin de pouvoir faire porter vos démarches sur des bases plus positives.

En faisant en sorte que Naples respecte les droits et les propriétés de ce grand fief de l’Empire, cherchez aussi à obtenir qu’on ne se borne pas à cette justice rigoureuse et qu’on ait pour Bénévent des procédés de bon voisinage. L’isoler et interrompre ses communications avec le royaume, ce serait ôter à ce pays une grande partie de ses ressources et tous les avantages qu’il peut tirer du commerce.

Vous jugerez d’après ces considérations avec quelle réserve vous avez à vous expliquer sur les intérêts de la principauté.

L’intention de l’empereur est de ce pas vendre ce fief et il est nécessaire qu’il soit maintenu dans son intégrité.

Le baron de Durand accusait réception de ces instructions au ministre le 9 avril 1811. Il lui disait :

Je n’ai pas encore vu le gouverneur de la principauté. Je l’attends à Naples incessamment et je serai personnellement heureux d’avoir à remplir, sur tout ce qui concerne les intérêts du prince vis-à-vis de la cour de Naples, les instructions pleines de bienveillance qui m’ont été transmises.

Cependant des changements s’étaient accomplis : Maret, duc de Bassano avait succédé à Champagny comme ministre des relations extérieures ; Murat était à Paris et le baron de Durand avait, sans perdre de temps, engagé quelques conversations avec le marquis de Gallo sur les affaires de Bénévent.

Le 24 avril 1811, il donnait en ces termes sa première impression sur ces affaires :

J’ai l’honneur d’adresser à V. E. une lettre pour M. le prince de Bénévent. Elle est de M. de Beer, qui est venu faire une course à Naples et qui m’a entretenu avec détails des réclamations que S. A. S. est dans le cas de faire contre le gouvernement napolitain. Je me conformerai aux instructions qui m’ont été transmises en soutenant les droits du prince comme feudataire de la couronne impériale. Mais il faut s’attendre à des difficultés aussi longtemps que le roi conservera l’espoir d’obtenir la réunion de Bénévent et de Ponte-Corvo et on voudrait croire qu’il a emporté encore cette espérance à Paris.

C’est la dernière fois qu’il est fait mention de la principauté de Bénévent dans la correspondance diplomatique. À partir de ce moment, nous n’avons, pour connaître ce qui se rapporte à la principauté, que le volume où sont réunies les lettres de de Beer et les pièces qu’il y avait annexées.



II.



La nomination de de Beer comme gouverneur de Bénévent n’avait pas suivi immédiatement l’investiture princière de Talleyrand. La principauté avait tout d’abord été administrée par Dufresne de Saint-Léon, qui prenait le titre de procureur général de S. A. S., et, dans un « recueil d’arrêtés et de règlements servant à éclaircir la gestion des revenus souverains et domaniaux de la principauté de Bénévent », annexé à une lettre du 30 juin 1812, nous trouvons quelques pièces, d’ailleurs sans importance, signées de lui. La première pièce signée de Beer est du 25 septembre 1806. Mais ces actes administratifs n’ont aucun intérêt, et ce n’est que pour les deux dernières années de l’administration française que la correspondance de de Beer avec Talleyrand peut nous servir de guide. Les premières lettres du recueil conservé aux archives des Affaires étrangères portent la date du 4 février 1812.

La correspondance antérieure avait cependant été conservée par de Beer. Même, dans une lettre du 30 mai 1812, il laisse entendre que ses archives renfermaient des pièces très importantes. Il écrit à Talleyrand que l’ambassadeur de France est à Naples.

M. le baron de Durand a passé ici deux jours avec M. de Gabriac, son secrétaire de légation. S. E. est entrée avec moi dans les détails d’administration et j’ai cru ne pas devoir m’y refuser puisque j’ai observé que c’était pour être en état de rendre compte à V. A. S. que l’on me questionnait d’une manière aussi précise et aussi entendue.

Il aurait même donné plus de détails « sans la présence continuelle et un peu trop curieuse de M. de Gabriac », et il ajoute qu’il aurait pu tout simplement tout faire connaître en remettant la clef de la secrétairerie, « dont j’aurais toutefois retiré ce qui concerne les affaires des premiers mois de 1810, dont un ordre exprès de V. A. peut seul me faire rendre compte et qu’ignore M. Fiorenza » (sous-secrétaire).

Au milieu des bouleversements qui se produisirent à l’époque où Talleyrand perdit la principauté de Bénévent et des circonstances dans lesquelles de Beer dut quitter son poste, il ne semble guère que celui-ci ait eu le loisir et le moyen de déménager ses archives. Il parait fort possible que ses papiers aient été transportés à Naples ou à Rome, et peut-être trouverait-on dans quelque dépôt d’archives italiennes des renseignements sur les graves affaires auxquelles il est fait ici allusion et que les documents en notre possession ne nous permettent pas de reconnaître.

Mais ce que la correspondance de de Beer nous démontre, c’est qu’en 1812, six ans après la prise de possession de la principauté, l’administration n’était guère mieux établie qu’au premier jour et que, malgré les volontés exprimées par Napoléon à plusieurs reprises, le gouvernement napolitain n’avait renoncé ni à l’espérance de s’annexer Bénévent, ni à son système de tracasseries à l’égard du gouvernement local. Bien qu’entièrement indépendant du royaume de Naples, Bénévent, enclavé de toutes parts dans le royaume, ne pouvait échapper à l’influence napolitaine. Il subissait le contrecoup du désordre qui régnait dans le royaume comme celui des mesures qui y étaient parfois tentées pour mettre l’administration en harmonie avec l’administration française.

La première lettre de de Beer contient des doléances au sujet des décrets que Murat venait de rendre pour établir à Naples le système monétaire français. Par d’autres décrets de décembre 1811, le gouvernement napolitain avait fixé le tarif des monnaies en circulation et déprécié le cuivre d’un dixième dans son rapport avec l’argent. Comme on n’avait pas mis de monnaie nouvelle en circulation, il en résultait qu’il n’existait plus qu’une monnaie fictive. De plus, le décret qui avait abaissé d’un dixième la valeur du cuivre dans les paiements à faire aux caisses publiques en avait maintenu la valeur nominale pour les redevances stipulées en cuivre. « Le mouvement du commerce s’est presque arrêté, écrit de Beer, et l’embarras a été extrême. Le royaume nous inondait de cuivre et de pièces d’argent impaires qui sont également réduites dans les nouveaux tarifs. » Il a dû publier un édit appliquant à la principauté les décrets napolitains. »

Je promets une instruction, que je ne ferai point pour ne pas être responsable des inconvénients, mais qu’il fallait annoncer pour faire cesser l’alarme générale. Pour soustraire le bas peuple aux évaluations des bouchers, boulangers, etc., j’ordonne qu’ils ne pourront vendre en détail qu’à la valeur nominale, mais que la municipalité donnera l’assise (la mauvaise foi des marchands de vivres ne permet pas, dans toute l’Italie, qu’on laisse les prix s’établir par la seule concurrence) en considérant la perte sur le cuivre et les pièces d’argent impaires.

de Beer ajoute que la mesure a réussi. « Le bas peuple, dit-il, s’est calmé à l’instant. Chacun a repris confiance. »

Au même moment une difficulté surgit entre Naples et Bénévent au sujet des tabacs. C’était une des principales cultures de Bénévent, et la régie de Naples ne pouvait se passer des tabacs de Bénévent.

« Ceux de Lecce et de Caserte, bons pour les râpés, ne brûlent même pas au four. Or, le tabac à fumer fait l’objet du principal débit. »

Les Bénéventins, vexés et maltraités à Montesarchio, n’y portaient plus leurs récoltes et les magasins étaient vides. Le directeur des contributions indirectes et des droits réservés du royaume, Audibert-Rose, prend prétexte de visiter l’arc de Trajan pour venir à Bénévent traiter cette affaire. Après quelques détours, il aborde la question en se plaignant que les Bénéventins fassent la contrebande, et il ajoute que l’on sera obligé de tirer un cordon autour de la principauté. De Beer riposte par un éloge de la loyauté du gouvernement de Bénévent et il menace, si on le pousse à bout, d’interdire la culture du tabac. « Mes administrés, dit-il, m’aiment assez pour m’obéir, persuadés que je ne veux que leur avantage. »

Audibert-Rose, fidèle au système en vertu duquel le gouvernement napolitain cherche à s’immiscer dans l’administration de Bénévent, propose de laisser établir par Naples la régie dans la principauté. De Beer lui répond encore que, sauf « l’empereur et V. A., nul autre n’exercerait jamais la moindre juridiction à Bénévent. » Audibert offre ensuite que le gouvernement de Bénévent recueille tous les tabacs de la principauté pour les vendre à la régie de Naples aux prix fixés par celle-ci. Cette proposition est encore repoussée. « Enfin, que comptez-vous donc faire ? » s’écrie Audibert. Et de Beer répond :

Je pense que si vous éloignez du dépôt de Montesarchio le fripon que vous y avez placé, que vous ne maltraitiez plus les Bénéventins et que vous payiez bien nos tabacs, on vous en portera librement, avec empressement et qu’on perdra même l’idée d’un commerce clandestin. Autrement, je continuerai d’empêcher la contrebande, mais on cessera de cultiver le tabac.

De Beer ajoute :

Quelques jours plus tard, on retira du dépôt de Montesarchio M. Burlet, français assez vil pour s’être solennellement dénationalisé en 1793. M. Audibert m’écrivit ensuite pour m’inviter, de la part du ministre, à me rendre à Naples. Je m’y refusai. M. de Mosbourg a si bien oublié le maître d’humanités Agar, du séminaire de Cahors, qu’il dédaignait de m’écrire lui-même et je ne crus pas qu’une invitation aussi cavalière méritât la moindre déférence.

Malgré la fermeté avec laquelle il avait repoussé les diverses combinaisons proposées par Audibert, de Beer n’était pas sans inquiétude sur la fin de cette affaire :

Je ne voudrais pour rien au monde, écrit-il, que la culture du tabac se perdit. Cette denrée fait entrer plus de 24 000 ducats dans la principauté et forme un des objets principaux de notre solde de balance avec Naples.

Aussi, le 21 mars 1812, s’empresse-t-il d’informer Talleyrand qu’il a reçu de Naples, à ce sujet, une réponse telle qu’il la pouvait désirer et qu’il a pris la veille un édit pour annoncer les prix fixés pour les tabacs de 1810-11 et pour ceux de la cueillette de cette année. Les exportations ont aussitôt recommencé :

Je suis extrêmement heureux de cette circonstance sans laquelle on n’aurait presque pas planté de tabac cette année et nos villages seraient tombés dans une misère effrayante.

Mais d’autres difficultés fiscales surgissaient aussitôt à Naples, et de Beer s’écrie douloureusement :

J’ai à peine fini l’affaire des tabacs qu’il faut reprendre celle des patentes que doivent se procurer les marchands en détail qui veulent exercer leur industrie dans le royaume… Il faut encore me battre avec les vautours napolitains. Le P. Paolino, carme déchaussé de la mission des Indes, auteur du Systema Brahmanicum et d’autres savants ouvrages, dit dans la Vie du cardinal Borgia : Obtinuit, anno M DCC LIX exeunte, praefecturam urbis et ducatus Beneventani, munus non tam, gratiosum et illustre quam negotiosum et valde molestum. Et c’était en 1759, quand Ferdinand IV était mineur et que Charles III, son père, s’agenouillait devant le pape !

A la date du 26 février 1812 se trouve la seule lettre de Talleyrand à de Beer que contienne le recueil. Talleyrand y dit :

Je donne ordre qu’on me remette vos lettres sous les yeux pour répondre avec le développement que vous désirez aux différents objets qu’elles traitent. Il en est qui tiennent à la haute législation et qui exigeront un examen réfléchi des principes à adopter. Je m’en occuperai aussi promptement qu’il me sera possible.

Il recommande à de Beer de prendre soin de sa santé et de ne point trop se laisser aller à son zèle :

Pensez, je vous prie, combien, sous tous les rapports, votre conservation m’intéresse et combien il importe au pays que vous le fassiez jouir du résultat de toutes vos peines. Il faut espérer que nous touchons enfin à cet heureux moment que vous avez si bien préparé. Je vous en renouvelle toujours et avec le même plaisir les témoignages de ma satisfaction.

En 1807, le gouvernement avait fait dresser un état de la population de la principauté. Nous y voyons que Bénévent était divisé en huit paroisses : Saint-Sauveur, Saint-Étienne, Sainte-Catherine, Saint-Marc, Sainte-Marie-de-Constantinople, Saint-Modeste, Saint-Donat, Sainte-Marie-de-la-Vérité, comprenant 12 936 habitants et 2 198 couples mariés. L’arrondissement de San-Angelo-a-Cupola comprenait 3 435 habitants et 585 couples mariés ; celui de San-Leucio 2 184 habitants et 324 couples mariés, soit en tout 18 555 habitants et 3 104 couples.

Transmettant, le 28 février 1812, cet état au duc de Bassano, ministre des relations extérieures, Talleyrand disait :

D’après le compte exact qui m’est rendu chaque année de l’état-civil, j’ai lieu d’être assuré que les mesures que j’ai ordonnées pour le bien-être du pays qui m’est confié y favoriseront efficacement l’accroissement de la population. La vaccine, qu’il était difficile d’établir parmi des gens pleins de préjugés et d’ignorance, y fait tous les ans des progrès sensibles et d’autant plus satisfaisants que la petite vérole y exerçait de grands ravages (3).

Ces espérances étaient justifiées en partie. D’après un compte-rendu fourni par de Beer le 30 mai 1812, il y avait eu en 1811, dans la principauté, 729 naissances contre 595 décès. La population avait augmenté de 1 498 âmes par comparaison avec les chiffres de 1807, et il y avait eu dans l’année 700 vaccinations. Cependant, de Beer constatait que la mortalité avait été grande à cause de la petite vérole : « Dans les villages, disait-il, le peuple ne se prête pas volontiers à faire vacciner les enfants. » Il ajoutait cette autre remarque :

Quoique la principauté ait le bonheur de moins souffrir que d’autres pays de la stagnation du commerce, elle en souffre néanmoins. Les vivres ont, depuis cinq ans, doublé de prix et les profits ont diminué malgré cette circonstance favorable aux cultivateurs parce que les riches restreignent leur dépense outre mesure. La diminution des naissances dans les villages peut être hardiment attribuée à celle de la culture du tabac.



III.



La correspondance de de Beer nous révèle à quelle quantité infinie de détails le gouverneur de Bénévent était obligé de descendre, ce qui donne une idée assez fâcheuse de ce qu’avait été l’administration de la principauté sous le gouvernement pontifical. Tantôt il faut s’occuper de ce que Talleyrand appelle la haute législation et tantôt veiller aux soins de la plus élémentaire vicinalité. De Beer est contraint de tout régler à coups d’édits et d’arrêtés. Par sa seule lettre du 7 mars 1812, il transmet à Talleyrand quatre décrets relatifs au notariat, un relatif aux hypothèques et un aux confréries. Lui-même « supplie le prince de ne pas lui attribuer la manie de règlementer » et entre dans quelques considérations au sujet des confréries.

Je sais, dit-il, que ces institutions sont un abus de la religion et produisent plus d’inconvénients que d’avantages pour l’ordre public. Mais chez un peuple aussi plein d’imagination que le sont les Napolitains, je ne crois pas que l’on puisse encore les supprimer. A cette sottise on en substituerait d’autres. Je connais le mal qui peut résulter des confréries ; il me faudrait étudier celui de la nouvelle invention qu’aurait produite le génie spéculatif des méridionaux. Il est impossible que ces imaginations exaltées ne se promènent pas dans l’espace.

Le désarroi administratif lui arrache de nouvelles plaintes, le 18 mars 1812 :

A l’exception du code civil et de quelques règlements qui y sont relatifs, écrit-il, rien n’est déterminé à Bénévent et il faut à chaque instant accourir aux désordres que causent les passions des fonctionnaires et des administrés dans un système où le défaut de lois laisse au premier magistrat tout le fardeau du règlement des hommes et des choses dans un abîme de détails où se perdrait la tête la plus forte et le courage le plus élevé.

Le 29 novembre 1812, il demande encore à Talleyrand des instructions pour l’établissement du code.

Il n’y a point de lois praticables, dit-il. Le gouverneur, en fait de liberté civile, est le seul garant du public. Le code pénal de France est trop doux pour les rapts et les armes prohibées.

C’est le 29 janvier 1813 seulement qu’il annonce la mise en vigueur du code pénal « avec quelques légères modifications que commandent le soleil et l’état actuel de la morale publique ».

La situation n’était, à aucun égard, commode pour le gouverneur. Talleyrand considérait surtout la principauté au point de vue des revenus. Le décret de Schönbrunn du 15 août 1809 avait fixé à 80 000 francs le revenu net annuel des duchés de Reggio, de Gaète, de Tarente et d’Otrante établis dans le royaume de Naples. Il n’entendait pas que sa principauté fût d’un rapport moindre que les duchés, et il était assez disposé à considérer comme détourné de sa véritable destination l’argent que de Beer consacrait soit au pavage des rues et à l’établissement d’un égout, soit à la réfection du point Valentin ou à l’établissement du pont de la Seretella, lequel était pourtant « indispensable pour communiquer avec la contrée de Pino, avec la commune de Castelpoto et la montagne de Vitulano, d’où Bénévent tire tout le charbon et une partie du bois qui se consomme », soit encore à la construction de routes, comme celle de San-Leucio, dont de Beer disait qu’elle « est d’une utilité absolue et sera un beau monument administratif ». Dans sa lettre du 30 juin 1812, il insiste encore sur la nécessité de ces ouvrages et sur le besoin que Bénévent a de commercer avec Naples pour se créer des ressources.

Six mois de stagnation jetteraient ce pays précairement florissant dans la plus affreuse misère. Si, pendant six mois, Naples n’avait pas besoin de nos points et de nos routes, nous serions perdus. Les anciens les auraient divinisés dans notre position.

Malgré les encouragements qu’il lui donnait dans la lettre que nous avons citée, il ne semble donc pas que Talleyrand se soit beaucoup préoccupé de faciliter la tâche de de Beer, ni qu’il ait suivi l’administration de la principauté avec beaucoup d’attention. Nous voyons, par exemple, qu’à la date du 5 juillet 1813 de Beer est contraint de lui rappeler les brevets dont il a sollicité l’expédition le 18 décembre 1811.

Mes nominations provisoires, dit-il, ne sont peut-être pas un titre suffisant, après dix-huit mois, pour des juges qui peuvent avoir des sentences irréparables à prononcer.

Il n’est pas davantage secondé par la population, qui supporte malaisément la domination étrangère et qui compte toujours sur une défaite de Napoléon pour secouer le joug. Le brigandage et les complots poursuivent sans cesse leur œuvre, aidés plus ou moins inconsciemment par le gouvernement napolitain, qui de son côté n’a pas abandonné l’espérance d’annexer Bénévent au royaume. De Beer nous donne à diverses reprises, sur l’état des esprits et des mœurs, des renseignements assez curieux.

Je sais, écrit-il le 7 mars 1812, que la police générale de Naples a fait encore une de ses indiscrètes circulaires aux intendants du royaume pour leur annoncer que la tranquillité de l’Europe pourra être troublée par une nouvelle guerre et pour leur recommander un redoublement de surveillance. Comme il n’y a point de secret dans l’administration napolitaine, cet avis a presque confirmé les esprits factieux dans leurs criminelles espérances… Les bruits d’une guerre avec la Russie ont, depuis trois mois, fait lever la tête au parti contraire. Je commence à devenir passablement habile dans la pathologie du brigandage. Dans la nuit du 29 au 30 janvier, au moyen d’un espionnage actif, j’ai fait tomber dans une embuscade une bande de huit hommes, dont nous avons tué trois. Ils étaient de Casalduni et avaient ici des rapports avec plusieurs personnes qui sont arrêtées. La longue et pénible procédure qu’on instruit à la police a presque prouvé un complot de plus de quatre-vingts personnes entre Bénévent et Campobasso et il en résulte que le juge de paix des Angeli de Pontelandolfo et son frère, capitaine de la garde nationale de cet arrondissement, en font partie et ont eu part, depuis trois ans, à tous les vols qui ont été commis de ce côté-là.

Une autre fois, il cite le cas d’un forçat libéré à Civita-Vecchia, Joseph de Angelis, que la gendarmerie napolitaine avait consigné à Bénévent et dont le congé portait : condamné à dix ans de galères pour vol qualifié.

Je fis vérifier sur les registres de la justice criminelle et l’on trouva : condamné aux galères à vie avec les deux formules de Sine spe gratiae et stricte custodiatur, ce qui était d’ailleurs de notoriété publique, de Angeli ayant commis un meurtre affreux et prémédité. J’ordonnai en conséquence qu’il fût remis aux fers et j’écrivis à Rome pour avoir des explications. Le capitaine commandant la gendarmerie de ce département m’envoya en réponse un extrait des registres qui avaient remplacé la matricule pontificale des chiourmes. Il était évident qu’au moyen de quelque argent donné à un commis en 1809, cet article avait été falsifié.

A la date du 30 mai 1812, il écrit encore :

La guerre qui se prépare a causé quelque fermentation dans les esprits. L’ignorance et l’obstination dans la haine ont dû naturellement réveiller des espérances criminelles dans les ennemis de l’ordre et la peur a rapproché d’eux tous les hommes faibles.

Il a découvert que le chef des fusiliers, Paoletta, protégeait des étrangers suspects auxquels il remettait de faux documents et qu’il avait pour coopérateur dans la fabrication des pièces fausses un lieutenant de la garde d’honneur à cheval, Charles Feuli.

On instruit ce procès avec toute l’activité que permettent au juge de police son âge et ses infirmités. Mais c’est encore une de ces causes qu’il est impossible de faire juger par nos tribunaux, tant que dureront les craintes de nos juges et leur affection pour le régime passé.

Il énumère les affaires à l’instruction, parmi lesquelles celles du comte Capasso et de François Tomaselli, cousin au troisième degré du commandant de la gendarmerie, tous deux prévenus d’avoir par sévices, provoqué la mort de leurs femmes, et il ajoute :

La mollesse des juges, le désordre de la procédure actuelle, le défaut de lois qu’on puisse observer (celles de Sixte-Quint sont trop cruelles) donnent un champ beaucoup trop libre aux vices de la mauvaise éducation si commune ici. Il y a quatorze procès à juger. La justice se perd dans les disputes, les formules de la pédanterie et les incertitudes de la faiblesse.

Le gouvernement napolitain, de son côté, ne se montrait pas très favorablement disposé pour sa petite voisine. Il était fort porté à considérer la principauté comme une vassale sur laquelle il prétendait s’attribuer des droits de suzeraineté, et la moindre tâche de de Beer n’était pas de résister. La situation, du reste, était assez confuse. Les communautés religieuses supprimées avaient des biens dans le royaume. Celui-ci voulait les considérer comme sa propriété, tandis que Bénévent les réclamait. Les frontières étaient toujours indécises. Bénévent avait, de toutes façons, besoin de Naples, et le gouvernement royal voulait user et, au besoin, abuser de cette situation. Il n’est pas jusqu’à la répression du brigandage qui ne servît de prétexte aux exigences du royaume en lui fournissant l’occasion d’envoyer des troupes faire la police à Bénévent aux frais de la principauté.

Ces diverses difficultés sont exposées dans la correspondance de de Beer avec Talleyrand et dans les copies qu’il adresse à celui-ci de sa correspondance soit avec le marquis de Gallo, ministre des relations extérieures de Naples, soit avec le baron de Durand, ambassadeur de France à Naples.

Dans une lettre du 1er octobre 1813, il formule de vives réclamations à propos des fonds situés sur la partie de la principauté qui est en litige depuis 1807, sur lesquels les agents du domaine napolitain tentent d’usurper et où on prélève la contribution foncière malgré ses protestations.

Les relations avec Naples, dit-il, m’agitent le sang comme si j’avais seize ans. Ce sont autant d’affronts que je ne saurais plus souffrir et je demande d’avance pardon à V. A. S. si je donne dans quelques excès que j’évite autant qu’il est possible, mais qui est par trop provoqué. L’administration du domaine royal et celle des finances rivalisent avec les voleurs de grands chemins.

Dès le 21 avril 1811, il avait invoqué l’intervention de l’ambassadeur de France pour « obtenir justice de la cour de Naples dans deux affaires qui intéressent essentiellement la responsabilité de S. A. S. Mgr le prince de Bénévent envers la couronne impériale ». Naples et Bénévent ont été concédés « certainement dans l’état d’extension où ils se trouvaient respectivement. Le statu quo de 1806 est l’unique règle de leur confination ». Il insiste donc pour que les confins de la principauté soient rétablis tels qu’ils étaient à cette date. En second lieu, il expose que le domaine de la principauté provient de la suppression des maisons religieuses et qu’une partie des fonds qui le composent sont situés dans le royaume. Au mois de juillet 1810, ces biens furent frappés de séquestre, sans que le prince ou ses représentants en fussent informés. A leurs réclamations on répondit que « le roi ne pouvait se départir du système qu’il avait adopté et que la même chose avait eu lieu à l’égard des biens situés dans le royaume de Naples et provenant des monastères supprimés dans l’état romain devenu Français et dans le royaume d’Italie ». A cette doctrine, de Beer opposa que « Bénévent, quoique grand fief souverain, relevait cependant, par son domaine, du domaine extraordinaire de la couronne impériale, que ce domaine, distinct de la juridiction, était considéré comme dotation et, en tant, pouvait se composer de fonds situés dans le royaume, aussi bien que les duchés de Gaète, de Reggio, d’Otrante et de Tarente ». On répondit encore que le roi ne pouvait, dans ce moment, changer de résolutions. Aussi de Beer demanda-t-il au baron de Durand d’interposer ses bons offices auprès de la cour de Naples.

Il semble que ces représentations modifièrent un instant les intentions du gouvernement royal. Dans une lettre du 30 octobre 1812, de Beer fait mention des discours tenus à un acquéreur d’un des fonds contestés « par M. l’intendant Zurlo et par M. le conseiller d’État Cuoco qui l’assuraient que dans peu notre domaine dans le royaume nous serait rendu. Le directeur du domaine royal en Molise, poursuit de Beer, la cause première et le promoteur du séquestre, est le fameux Barrère, que M. Alquier appelait l’anacréon de la guillotine. Il se fait appeler M. Barrière et n’aime pas qu’on ait l’air de savoir quel rôle il a joué. Il me dit faire des compliments par une personne de Campobasso qui vint à la foire de Saint-Barthélemy à Bénévent et à laquelle il avait dit qu’il était ami de V. A. Je répondis froidement qu’ayant eu les rapports qu’il avait faits en 1810 à Naples, j’avais des raisons pour désirer qu’il voulût bien se dispenser des marques d’amitié qui paraissaient lui être familières. »

En tous cas, les choses ne changèrent pas, car le 29 septembre 1813, de Beer renouvelle ses plaintes auprès du ministre des relations extérieures de Naples, devenu duc de Gallo. Il lui rappelle ses réclamations antérieures, soit sous le règne de Joseph, soit sous celui de Murat, les vexations subies par les colons, qui ont dû payer la contribution foncière aux receveurs royaux, les assurances qui lui ont été données et malgré lesquelles le séquestre a été établi même sur les fonds de l’hôpital, à titre de bénéfice vacant. « Pour trois ou quatre cents ducats de rente, dit-il, ce n’était pas assurément servir le cœur généreux du roi que de dépouiller une maison de charité utile à ses sujets (ceux qui retournent de la Pouille tous les ans). » Il demande donc à M. de Gallo de soumettre l’affaire à la reine régente « pour faire cesser l’état arbitraire où des agents subalternes croient pouvoir mettre une partie importante des États et du domaine qui relèvent de la couronne impériale. »

Le lendemain, 30 septembre, c’est auprès du baron de Durand que de Beer renouvelle ses doléances :

Les entreprises des agents du domaine napolitain se sont renouvelées depuis un mois avec un surcroît d’inconvenance et de mauvais procédés. Le séquestre mis sur la partie du domaine située dans le royaume dure toujours. Les commissaires chargés du cadastre ont attribué dès 1807 au royaume une partie assez considérable de notre territoire où sont situés plusieurs fonds domaniaux. Après avoir usurpé le territoire, on veut faire valoir le droit de bénéfice vacant pour s’approprier les fonds domaniaux qui y sont situés. Je ne trouve à Naples qu’un déni de justice perpétuel.

On ne respecte même pas la parole donnée au nom de deux rois. Aussi adjure-t-il l’ambassadeur de « soutenir nos droits qui sont, par réversibilité du domaine à la couronne impériale, les droits de l’empereur même ».

Il n’y a pas de patience qui tienne contre ce que les agents des finances et des domaines m’ont fait éprouver. Je réclame contre une oppression manifeste et intolérable.

Le gouvernement de Murat restait sourd à ces réclamations, bien qu’il ne pût ignorer qu’il allait contre les volontés de Napoléon et que de Beer eût habilement lié dans ces affaires la cause de Talleyrand aux intérêts de l’empereur lui-même. Mais Naples savait fort bien dans le même temps accabler Bénévent de réclamations et même de reproches lorsque ses intérêts étaient en cause. Nous en voyons la preuve dans l’affaire de la route de Naples. Le royaume avait fait les frais de cette route sous condition que Bénévent remboursât une partie de la dépense. Les travaux avaient traîné en longueur, et il avait fallu l’intervention personnelle de la reine pour les activer. A la date du 30 octobre 1812, de Beer écrit : « La reine de Naples pousse très activement la confection de la route de Bénévent. Elle désire venir voir l’arc de Trajan ». Le 5 juillet 1813, il annonce que cette route va enfin être praticable et il ajoute que le duc de Gallo l’a déjà mis en demeure de payer les 9 000 ducats auxquels Bénévent s’est engagé. En effet, la lettre du ministre est du 7 juin. Le 9 juillet, de Beer lui répond que les travaux du pont Valentin et les crues de l’hiver l’ont obligé à se servir des fonds qu’il possédait pour faire des travaux urgents et qu’il est réduit à former le subside dû par Bénévent au moyen d’emprunts toujours un peu lents. Il annonce qu’il versera 4 500 ducats à la fin août et le reste vers la fin de l’année. Le 20 juillet, M. de Gallo répond qu’il « ne peut dissimuler que S. M. a dû être surprise de ce que les fonds destinés au paiement aient été employés à d’autres usages. » Cependant, il accepte les dates indiquées. Le 24 juillet, de Beer répond en priant M. de Gallo de remercier le roi. Il ajoute que Bénévent est écrasé par la dépense de ses ponts et chaussées, indispensables au royaume, que, du total de 16 000 ducats, il en a payé 7 000 depuis six ans révolus et que ce n’est que depuis un an que l’on a établi des ateliers sur la route, qui n’est pas encore terminée. « Je pourrais ajouter, continue-t-il, qu’une grande partie des fournitures faites à diverses époques aux troupes de S. M. n’ont pas encore été payées. Mais cette circonstance ne doit en rien influer sur la scrupuleuse exactitude avec laquelle je remplirai l’engagement qui a été pris. »

Toutes les difficultés d’ordres divers n’empêchent pas de Beer de veiller à d’autres détails et de songer à ce qui peut contribuer à la gloire ou au simple agrément du prince. Le 5 mars 1812, il écrit une longue lettre à Talleyrand au sujet d’un ouvrage que prépare l’évêque des Marses, Mgr Rossi, sur l’arc de Trajan. Ce prélat n’a pas assez de fortune pour faire exécuter des dessins et surtout pour les faire graver, et il ne peut guère se prévaloir des mauvaises gravures qui ont été publiées jusqu’à présent.

Je n’ai jamais insinué à Mgr des Marses de dédier son livre à V. A. parce que je n’ai pas osé préjuger ses intentions. Mais l’idée de voir paraître une illustration de notre superbe monument sans que le nom de V. A. S. se trouve au frontispice m’est insupportable. Cela me semblerait une sorte d’insulte, et, si cette expression est trop forte, elle n’appartient cependant qu’au zèle et à la vivacité extrême avec lesquels je conçois tout ce qui est dû d’hommages et de respect à V. A. J’ai pensé, Monseigneur, que si vous vouliez bien m’autoriser à dépenser quelques centaines de ducats pour faire exécuter au trait (comme le Musée de M. Laudon) les dessins et les gravures de l’arc de Trajan, pour en faire don à Mgr Rossi, je pourrais lui faire entendre qu’il devra dédier son livre à V. A., et, quant à la dédicace, je la reverrais si bien qu’aucune expression n’en pût être choquante.

Une autre fois, le 30 mai 1812, il annonce qu’il a fait rendre les eaux à une petite fontaine, utile et jolie, qui avait été ruinée, comme tout le reste, pendant les treize années de sommeil du dernier gouverneur papal, et qu’il y a fait mettre cette inscription : Nayades aevo deturbantes exules, Carlo Mauritio imperante reduces.

Quelques jours plus tard, le 14 juin, en réponse à une demande de Talleyrand, il signale l’existence à Bénévent de blocs de granit, fragments de colonnes, qu’il sera facile d’envoyer. « Mais le transport, vu leur poids, à moins d’être fait par mer, sera difficile et cher. » Talleyrand ne semble pas se hâter de prendre un parti, car c’est seulement le 5 juillet 1813 que de Beer annonce qu’il va s’occuper du transport des blocs de granit que le prince désire.

Le 11 novembre 1812, nous le voyons annoncer qu’il a recueilli quelques pierres antiques pour S. A. S. Mme la princesse de Bénévent. Deux d’entre elles sont des scarabées assez communs. Une seule est d’un beau travail, mais elle est de celles qu’on appelle libres, parce que le sujet en est obscène. En même temps, il informe Talleyrand qu’il a tâché de former une collection de monnaies frappées à Bénévent sous les princes lombards ; mais il n’a pu en réunir que sept. Il a aussi un grand nombre de médailles, dont une soixantaine de la plus grande beauté, et il ajoute qu’il les enverra au prince dès que le baron de Durand aura une occasion favorable.

Le 9 août 1813, il joint à une lettre la liste des objets qu’il confie à M. de Clarac pour le prince. Dans cette liste figurent des lampes en terre et en bronze, une tasse avec sa soucoupe, un petit vase, des épingles, des clefs, des sceaux et des idoles de bronze. Le 15 novembre 1813, il envoie encore pour la princesse seize pierres gravées.

Il annonce en outre à diverses reprises qu’il a fait coïncider l’exécution de certaines mesures avec la fête du prince. En 1812, il écrit, le 29 novembre, que c’est ce jour-là que le plan des études du lycée a été publié.

C’était, des solennités observées dans cette occasion, celle qui intéressait le plus les familles, et V. A. S. a recueilli les bénédictions de la raison et celle du préjugé, res olim dissociabiles.

Il ajoute que le lycée marche à souhait et qu’il a, « outre près de deux cents écoliers, plus de cent étudiants ».

L’année suivante, il informe Talleyrand qu’il est allé diner chez l’archevêque pour lui demander de bénir le drapeau du bataillon de garde nationale le jour de la Saint-Charles. « Il est prêté de fort bonne grâce à ma demande. »

Le 3 juin 1813, il annonce qu’il a modifié, par arrêté du 7 mars, le catéchisme de l’empire qui est enseigné au lycée dans la traduction faite par ordre du roi de Naples. Il envoie à Talleyrand un exemplaire de la leçon VII : « Devoirs des chrétiens envers le prince qui les gouverne », et nous voyons que désormais les prêtres bénéventins apprendront qu’ « honorer et servir notre empereur, honorer et servir après lui notre prince est honorer et servir Dieu lui-même ». On leur enseignera qu’ils ont « des motifs qui doivent plus particulièrement les rendre fidèles et attachés à Napoléon 1er, notre empereur » et que ces motifs sont « que nous lui devons l’excellent prince qui nous gouverne, mais surtout qu’il est celui que Dieu a suscité dans des circonstances difficiles pour rétablir et conserver dans son empire et ses dépendances le culte public de la religion sacrée de nos pères et pour en être le protecteur. Dans sa sagesse profonde et active, il a restauré et rétabli l’ordre public, duquel le nôtre dépend. Il défend l’empire et ses dépendances de son bras puissant. Il est devenu l’oint du Seigneur par la consécration qu’il a reçue du souverain pontife, chef de l’Église universelle. »

Pendant toute la période dont la correspondance de de Beer nous permet de suivre l’histoire, une affaire délicate s’imposa aux préoccupations du gouverneur. Lui-même l’expose dans une des premières lettres du recueil, le 4 février 1812. A ce moment, l’archevêque de Bénévent, qui était parvenu à l’âge de soixante-quinze ans sans infirmités, vient d’être malade pour la première fois.

Il n’a pu tenir la chapelle de Noël, et, comme il officie avec infiniment de dignité et qu’il met les trois quarts de son ambition à passer pour le prélat le plus entendu dans le cérémonial ecclésiastique, il a fallu qu’il se sentît bien mal pour manquer une occasion de représenter et de réciter une homélie. Quoique Mgr Spinucci m’ait plusieurs fois mis dans le cas de contrarier des manèges que lui suggérait son attachement bien naturel à la cour de Rome, je ne désire point sa mort ; je ne la verrais même pas avec indifférence.

De Beer le représente comme « un homme de beaucoup d’esprit et auquel la vie de province n’a point fait perdre le ton du grand monde, quoiqu’il ait dû peut-être trop l’accommoder au petit. Il est avare, mais il ne manque jamais à la décence. A compte fait, il a amassé à Bénévent plus de cent mille ducats qui devaient un jour fournir aux dépenses du cardinalat auquel il aspirait vivement. Ses revenus dans le diocèse napolitain sont presque réduits à rien aujourd’hui, mais il a même passé sept mille ducats de revenus dans la principauté. » Il faut prévoir le cas de décès de l’archevêque.

Je vois qu’en 1807 le pape accorda à Mgr Spinucci l’autorisation de tester en faveur de sa famille, que le prince Xavier de Saxe, son beau-frère, a illustrée sans lui donner de quoi vivre. Le comte Spinucci, neveu de l’archevêque, excellent homme, mais presque sordidement avare, est ici depuis un an, pour être, à tout événement, prêt à recueillir même l’argenterie et les porcelaines qui ont été laissées par le prédécesseur de son oncle.

De Beer demande à Talleyrand de lui « tracer le mode avec lequel il désire que soit exercé le droit de bénéfice vacant, jusqu’à ce qu’il ait définitivement disposé des biens de la mense ». Il s’est procuré, « par des voies un peu diplomatiques », copie d’une lettre adressée à l’archevêque, le 20 mars 1811, par le ministre des cultes de Naples. Dans cette lettre, Ricciardi l’informait que le roi, pour prévenir des désordres funestes à l’Église et à l’État, avait résolu de porter une attention spéciale sur les canons qui régissent l’élection des vicaires capitulaires. Les chapitres ne peuvent nommer de vicaires qu’avec l’autorisation du gouvernement. Or, celui de Naples cherche à se réserver l’administration du diocèse.

Sous une forme particulière, c’était toujours le conflit entre Naples et Bénévent qui renaissait ; c’était la tendance du royaume qui se manifestait à considérer la principauté comme sa vassale et à s’emparer de ce qui lui appartenait.

La question touchait de trop près aux intérêts que Talleyrand considérait le plus dans sa principauté pour qu’il différât de prendre ses précautions. Il saisit de l’affaire le ministre des relations extérieures, et celui-ci présente, le 6 mai 1812, un rapport à l’empereur. Le rapport expose que l’archevêché de Bénévent comprend les provinces voisines de la principauté, ayant conservé ses limites de juridiction anciennes au milieu des vicissitudes qui ont réduit la principauté de Bénévent à une population de 20 000 habitants. Cette extension de juridiction à plusieurs diocèses du royaume a été une cause de difficultés fréquentes. Pour y remédier, il pourrait convenir que la juridiction ecclésiastique des deux pays fût complètement distincte et que Bénévent formât un siège particulier. Mais le titre d’archevêque ne serait plus en proportion avec l’exiguïté du territoire. Une nouvelle nomination pourrait entraîner des discussions religieuses, des déchirements d’opinion, et, dans ce pays qui a eu tant de rapports avec le pape, il paraît utile d’éviter tout ce qui pourrait en réveiller le souvenir. Le ministre propose donc, conformément aux vues de Talleyrand, de laisser au chapitre métropolitain, suivant l’usage établi dans toutes les vacances de sièges, le soin de faire administrer le diocèse par un vicaire capitulaire.

Les revenus de l’archevêque dans la principauté, continue le rapport, sont de 28 000 francs ; ceux dont il jouit dans le royaume doivent être plus considérables. Bénévent n’aurait à conserver aucune prétention sur cette seconde partie des revenus dès que l’archevêque n’existerait plus. Mais ceux du pays pourraient être à la disposition du prince, qui resterait alors chargé du traitement du vicaire capitulaire et des frais d’administration de l’église de Bénévent.

Les revenus de la principauté sont peu considérables, quelques soins qu’ait pris le prince à remplacer par des acquisitions dans ce pays la valeur des biens religieux qui lui appartenaient dans le royaume. Beaucoup de dépenses à faire pour le bien-être des habitants, pour des constructions de routes, des réparations de digues, des établissements d’instruction ou de charité ont absorbé toutes les ressources. Le prince annonce qu’en 1810 le revenu net ne s’est élevé qu’à 32 000 francs et que depuis cette époque il n’a rien perçu.

Nous n’avons ni la réponse de l’empereur ni celle du ministre à Talleyrand ni la lettre de celui-ci à de Beer. Mais toutes ces formalités ne prennent pas longtemps, car le 22 juin 1812 de Beer écrit à Talleyrand : « Les instructions que V. A. S. a daigné me donner par sa lettre du 12 mai relativement à la réunion au domaine des biens et rentes de la mense archiépiscopale seront exactement remplies. » Il envoie à Talleyrand le projet d’arrêté à signifier au chapitre et l’ordre qu’il adressera au trésorier général. « Il convient que je tienne cette affaire extrêmement secrète pour prévenir justement les soustractions de documents. » Il est à prévoir que le roi de Naples, de son côté, s’emparera des biens et rentes existant dans le royaume.

D’après un compte rendu à l’archevêque, alors à Rome, par le cardinal Mainella, agent de la mense, la rente s’élevait en 1808 à 5,352 ducats en argent et 2 013 ducats en blé. Je trouvai ce compte dans une lettre interceptée et j’en retins copie. Mgr l’archevêque n’est point malade. Mais sa santé ne s’est point remise et il sent fortement le poids des années. Les changements de saison sont surtout dangereux pour lui et je suis très heureux d’avoir pour tous les cas des ordres précis.

Dès le 26 août, les arrêtés ont été approuvés et renvoyés à de Beer, qui en accuse la réception en ajoutant :

J’ignore si la décision de S. M. l’empereur a été notifiée à la cour de Naples. On a dernièrement reparlé de la nouvelle circonscription ecclésiastique. Mais il paraît qu’outre l’impossibilité de convenir sur rien avec le pape, la diversité des avis en fera encore longtemps retarder l’exécution. Si V. A. S. daigne me permettre de lui dire mon avis, je ne crois pas qu’il soit encore convenable d’écrire à Naples au sujet de la décision de l’empereur. Le ministre des Cultes est aux petits soins avec M. l’archevêque, et, aux Affaires étrangères, il n’y a pas assez de secret. D’ailleurs, dans ce dernier ministère, il y a le frère du prince de Morra qui ne manquerait pas d’avertir sa trop religieuse famille et celle de Cassano, d’où l’archevêque en aurait la nouvelle par l’inconcevable besoin de commérer qu’on a dans ce pays-ci et qui gâte toutes les affaires.

Mais les raisons que de Beer allègue pour garder le silence ne sont pas goûtées par Talleyrand qui, par une lettre du 21 septembre 1812, lui ordonne de porter les mesures prises à la connaissance de la cour de Naples. De Beer s’exécute le 7 novembre 1812, et il écrit à M. de Gallo que, la santé de l’archevêque étant ébranlée, il a pris les ordres de S. A. S. sur la conduite à tenir en cas de décès. Il lui résume les instructions qu’il a reçues et il ajoute :

S. A. S. qui désire, dans toutes les occasions, mettre dans ses rapports avec Naples la plus entière franchise, m’a ordonné de communiquer dès à présent à V. E. les dispositions de S. M. I. et R. qui lui ont été annoncées.

Le 14 novembre, il informe Talleyrand qu’il a fait cette communication :

Daignez, Monseigneur, ajoute-t-il, me permettre encore d’avouer que, cette fois, j’ai obéi contre mon sentiment. M. l’archevêque paraît avoir eu de Naples des avis vagues qui lui seront aujourd’hui confirmés et il agira en conséquence. Non seulement je trouverai, à sa mort, des arrangements assez artistement combinés pour ne pouvoir pas être attaqués en justice, mais l’argenterie et les porcelaines accumulées par une succession de prélats attentifs à leur représentation auront disparu en grande partie. Les titres et documents se trouveront, mais tout ce que l’astuce italienne aura pu inventer pour moissonner sur l’avenir aura été mis en œuvre. On est fin en France. Mais ici on est impudent, et si l’on ne connaît pas toujours les formes, on sait à merveille sauver les choses par l’accomplissement des formalités. Au reste, je serai attentif à prévoir les prévarications essentielles, et, si la circonstance l’exige, je parlerai et j’agirai clairement et vigoureusement.

Le 29 novembre, de Beer informe Talleyrand qu’il n’a pas encore de réponse de M. de Gallo pour l’archevêché.

Je suis persuadé, dit-il, qu’il a envoyé ma lettre au roi pour prendre ses ordres, – ce qui était exact, ainsi que M. de Gallo lui-même l’en informe le 4 décembre, – et que, à Naples, on a été fort désappointé dans cette circonstance parce qu’on veut Bénévent à tout prix et qu’on ne peut pas renoncer à l’espoir de l’avoir.

Tant de soins devaient rester inutiles. La vie de l’archevêque Spinucci se prolongea plus longtemps que la domination française à Bénévent.



IV.



Nous avons vu que la grande préoccupation de Talleyrand était de faire produire des revenus à sa principauté. Il trouvait « ridicule » qu’elle ne lui en fournît pas et, au sujet de l’affaire de l’archevêché, il allègue encore que ces revenus sont très faibles puisque, en 1810, ils n’ont atteint, dit-il que la somme de 32 000 francs. Si nous n’avons pas les lettres qu’il écrivait à de Beer, il est facile cependant, par les réponses de celui-ci, de voir que presque toutes avaient pour objet des réclamations pécuniaires, et il n’en est guère du gouverneur où la question d’argent ne soit abordée.

Le 18 mars 1812, de Beer fournit un état comparatif des disponibilités du trésor et des remises sur Paris faites de 1806 au 1er janvier 1812. Nous y voyons que le total des fonds disponibles au 1er janvier 1811, sauf les remises faites sur Paris, était de 68 099 ducats, – le ducat valant environ 4,25 fr. – Les remises sur Paris pour les années 1808, 1809, 1810, 1811 et 1812 atteignirent 62 675 ducats. Il restait donc à remettre sur ces exercices 5 423 ducats.

De Beer explique que les retards dans l’envoi des fonds tiennent à plusieurs causes. Parmi les régales de la principauté se trouve la loterie, qui cesserait d’être achalandée par les régnicoles si les gagnants éprouvaient un instant de retard. « Or, j’ai vu en trois tirages, à la fin de 1809, près de 9 000 ducats de gain. On paya de suite, et la loterie est si bien accréditée que les mises sont augmentées du double depuis 1806. Il faut donc tenir toujours une certaine somme prête pour faire face aux chances défavorables. Ce revenu a été en 1811 d’environ 11 000 ducats… »

Une autre cause de retard est que le trésorier de la principauté, le marquis Pacca, qui prend la rente en blé au prix fixé par la mercuriale du mois d’août, veut y gagner et ne le vend qu’en mars ou avril. Or, ni lui ni personne à Bénévent, du moins aucun de ceux qui exercent ou veulent ou savent exercer des fonctions publiques, n’a assez d’argent comptant pour qu’une spéculation de ce genre se fasse de sa part avec une mise dehors.

Le 30 mai 1812, il envoie à Talleyrand un état détaillé de son domaine et des revenus qu’il produit, s’élevant à 21 422 ducats. Ce revenu, du reste, est sujet à fluctuations par suite de l’expiration de baux. « Les nouvelles concessions portent presque toujours augmentation de revenus. » Dans cet état ne figurent ni les revenus de la douane, ni ceux de la loterie, qui sont revenus souverains et non domaniaux. De Beer ajoute que le reste de caisse de 1811 est de 22 781 ducats, sur lesquels on a pris ce qu’il faut pour couvrir les dépenses des premiers mois de l’année courante, puisque les rentrées sont loin de suffire avant le mois de juillet, où se payent en partie les redevances. La dernière remise sur Paris a été de 10 000 ducats, et de Beer annonce qu’aussitôt après le retour du marquis Pacca, en ce moment absent, il en fera d’autres.

Ces remises tardant, Talleyrand écrit trois lettres dont de Beer lui accuse réception le 14 juin 1812 en annonçant qu’il a écrit pour hâter le retour du marquis Pacca et pour lui faire faire de nouvelles remises. Lui-même promet d’écrire une lettre par semaine. « J’ai été plus vigilant à Bénévent qu’exact à écrire, dit-il non sans tristesse, et mes efforts pour n’être pas un surveillant tout à fait superficiel ont dû faire tort à ma réputation comme travailleur. » Nous sommes assez loin, semble-t-il, des éloges des premiers mois de l’année.

Nous en sommes plus loin encore quelques jours plus tard, lorsque dans sa lettre du 30 juin de Beer discute les nouvelles formes de comptabilité et de contrôle que Talleyrand veut introduire dans la principauté. Il semble que le prince ait à cet instant une forte méfiance à l’égard du gouverneur et de ses agents. De son côté, de Beer n’est pas sans méfiance à l’égard du marquis Pacca, auquel une lettre précédente nous a appris qu’il ne manquait pas de faire lire « tous les articles de la Gazette française qui offraient des poursuites intentées à des caissiers indiscrets ». Cette même lettre du 30 juin nous montre que Talleyrand cherchait à se procurer des suppléments de rentrées en mettant sur ses sujets de nouveaux impôts. De Beer lui répond en effet que les contributions indirectes sont épuisées par les droits établis ; qu’il ne faut songer ni à de nouveaux droits d’entrée, qui feraient cerner la principauté d’un cordon par Naples, ni à l’établissement de la contribution mobilière ni à l’impôt des portes et fenêtres, et que, quant à la contribution foncière, il n’y a pas de cadastre. Si on voulait le dresser, le produit de l’impôt n’en couvrirait pas les frais, surtout dans les commencements.

Le 30 octobre 1812, de Beer annonce que le marquis Pacca a fait à Naples un versement de 7 000 ducats, que les banquiers font passer à Paris. Il ajoute :

Les résultats des comptes, tant publics que du domaine, étaient au 1er janvier 1812 qu’il y avait eu, depuis la prise de possession, 90 880 ducats disponibles au trésor. Les remises faites jusqu’à ce moment s’élèvent à 83 675 ducats. Il reste donc à remettre sur les rentrées faites jusqu’au 1er janvier 1812 la somme de 7 205 ducats qui devront être soldés incessamment.

Le 16 février 1813, il revient encore sur la situation financière de la principauté :

Il reste tous les ans une somme de 7 ou 8 000 ducats du revenu public, dépenses déduites jusqu’à présent. Ce reste a été remis à V. A. S. et elle a reçu de cette manière plus que le produit du domaine, déduction faite des charges.

Le 12 janvier 1813, il annonce une remise de 5 540 ducats ; le 26 février il annonce un nouveau versement de 7 000 ducats. Il se plaint de la difficulté que l’on rencontre à trouver des effets que l’on puisse garantir et il se félicite d’avoir prévenu les ordres du prince. Le 10 mai, il envoie un état de caisse établissant que, de 1806 au 1er janvier 1812, les restes de caisse se sont élevés à 89 517 ducats et que les remises sur Paris se sont élevées à 96 215 ducats. Il a, par conséquent, été versé 6 698 ducats sur l’exercice 1812. Pour ces six années 1806-1811, Talleyrand avait donc tiré de la principauté environ 380 500 francs, soit en moyenne plus de 60 000 francs par an. Si ce revenu était inférieur aux dotations des duchés institués dans le royaume de Naples, on conviendra cependant qu’il était encore suffisant pour sauver Talleyrand du « ridicule » qu’il redoutait tant et que les doléances qu’il faisait entendre toute occasion n’étaient pas absolument justifiées.



V.



Il nous reste une dernière période de cette histoire à retracer. Nous sommes arrivés à la fin de l’année 1813. Les armes de Napoléon ont subi des revers ; la débâcle est commencée. Murat a laissé voir les premiers indices de la défection finale qui doit jeter sur sa carrière une ombre douloureuse sans le sauver d’une mort tragique.

Le 15 novembre, de Beer annonce que les feuilles apprenant les derniers évènements militaires ont été colportées avec affection par les ennemis de l’ordre public. Le roi de Naples est rentré dans sa capitale et il a déclaré que le commerce maritime serait rouvert, « ce qui ne peut avoir lieu que par une paix séparée ». Or, si cette paix se fait sans le consentement de l’empereur, Ponte-Corvo et Bénévent « seraient immédiatement occupés et je ne pourrais que protester et céder à la force ». Si le roi persiste dans le système continental, il faut prévoir une insurrection et tous les maux qu’elle peut entraîner. De Beer s’est adressé au baron de Durand qui lui a promis de n’être étranger à rien de ce qui pourrait regarder Bénévent et qui lui a dit que « tout lui semblait annoncer le concert entre le roi et l’empereur. Dans ce cas, la situation, sans cesser d’être délicate, deviendra au moins plus rassurante. » Elle n’était guère brillante, telle que de Beer l’expose :

Sept ou huit personnes fidèles et dévouées, alarmées au point qu’il faut toute la force de caractère possible pour modérer leur contenance. Dans le clergé et dans la noblesse, de nombreux et implacables ennemis ou des gens effrayés, sans caractère prononcé et prêts à se nuancer suivant les circonstances et tels sont encore presque tous ceux qui appartiennent à la haute bourgeoisie. Un peuple bon jusqu’à présent, mais qui a les vices de sa condition et de son climat. Personne ou peu de monde sur qui je puisse compter et les souvenirs des pillages et des massacres de 1799 contre moi !

Les évènements se précipitent. La chute du système impérial paraît certaine : l’agitation des esprits augmente d’heure en heure. De Beer tente une mesure d’exception « qui calme non les bons, il y en a bien peu, mais ceux qui sont intéressés à l’ordre actuel des choses, et qui comprime l’insolence inouïe de quelques misérables assassins, sicaires d’un petit nombre de sots qui croient le moment venu d’assouvir leurs haines particulières en se faisant un mérite auprès de quelque nouveau gouverneur que ce soit ». À la tête des mécontents était le vicaire général de l’archevêque, « le plus inepte des hommes. C’était chez lui qu’on réorganisait le gouvernement papal. » Dans sa lettre du 23 décembre 1813, De Beer relate le coup d’État qu’il a exécuté :

Le 2 décembre, à midi, quand personne n’y pensait, j’ai fait en un seul instant et de tous côtés arrêter huit des principaux vicaires, parmi lesquels les infâmes fils du comte Coppota. Le soir, j’envoyai l’ordre de l’exil au grand-vicaire, qui est parti le lendemain à l’aube… J’ai usé envers M. l’archevêque de tous les égards possibles. Cela convenait à ma prudence, non à mon sentiment, car, du reste, cet homme astucieux était, sans se compromettre, sinon le moteur, du moins l’adroit approbateur, et, en tout, un des provocateurs de la fermentation des esprits.

Il n’y a plus de lettre de de Beer jusqu’au 1er mars 1814. A cette date, il informe Talleyrand qu’une compagnie d’infanterie est arrivée à Bénévent le 31 janvier, suivie, le 2 février, par un commandant militaire qui a fait une proclamation pour rassurer les habitants. Le 15 février, un commissaire du roi, M. le maître des requêtes de Thomasio, a pris possession de Bénévent, en présence de toutes les autorités qu’il avait fait convoquer. De Beer a rédigé une protestation et il est parti le 18 février pour Naples où il a obtenu de la reine l’autorisation de séjourner. Il lui a fait demander une audience particulière :

Tant que tout ne sera pas perdu, j’ai cru que mon devoir me prescrivait de rester près de mon poste pour être dans tous les cas à portée de m’y replacer. Déjà on m’assure que le roi a écrit de Bologne que si on n’avait pas envoyé de troupes à Bénévent on n’y en envoyât plus. Si S. M. l’empereur poursuit le cours de ses victoires, il est possible qu’on n’attende pas la paix pour révoquer la mesure odieuse et gratuite qui a enlevé Bénévent à V. A. S.

Le 26 mars, il annonce que la prise de possession de Bénévent a été absolue, qu’un gouverneur provisoire a été nommé, que l’alliance entre Naples et l’Autriche a été promise et que l’on annonce comme prochain le traité avec l’Angleterre. A ces graves nouvelles, il ajoute :

J’ai assuré par des contrats particuliers 80 000 francs à V. A. S. M. le marquis Pacca s’est déclaré débiteur privé et la feuille des décharges a été simulée. Mais si je m’éloigne, je ne compte guère sur la foi italienne.

Le 20 mai, il annonce qu’il a écrit au marquis Pacca pour qu’il dispose une remise de 12 000 ducats. Elle pourra avoir lieu en effets sur la caisse de la marine d’Angleterre à 20, peut-être à 18 francs la livre sterling. Il envoie en même temps copie des deux obligations par lesquelles Pacca se reconnaît débiteur, d’une part, de 11 270 ducats pour l’année 1812 et, de l’autre, de 6 000 ducats :

Je sais, ajoute-t-il, qu’on négocie une cession de la principauté… J’ignore si V. A. S. se prêtera aux propositions qu’on doit lui avoir faites et qu’on m’assure être la conservation du titre et le revenu brut des domaines et des régales.

Le 26 juin, il annonce qu’il a vu Murat le 4 juin :

Le roi, toujours affable, le fut infiniment. S. M., après avoir demandé des nouvelles de V. A. S., m’a dit : « Je n’ai pas pu faire autrement que je n’ai fait. L’empereur m’avait assuré la principauté après M. de Talleyrand. Si le prince veut me la céder dès à présent, il me fera plaisir. S’il veut la garder, il sait mon amitié pour lui et je la lui rendrai. » Je répondis que, n’ayant aucune instruction contraire, je devais supposer que V. A. S. tenait à cet état et que ma position passive, à cet égard, m’était infiniment pénible. – « Attendez tranquillement, répliqua le roi. Le moment n’est pas loin où tout cela sera facile à arranger. »

De Beer poursuit en disant que l’on donne, à Naples, à l’affaire de Bénévent « l’importance qu’obtiendrait l’abdication d’un empire ». Les uns veulent que le roi saisisse cette occasion de « se délivrer de ce que l’on appelle une mouche dans l’œil ». « D’autres parient que V. A. S. ne renoncera pas, au moins pour sa vie durant, à un titre par lequel elle a signé des actes qui ont fixé le sort de l’Europe. On remarque encore que la souveraineté de Bénévent, renfermée dans le royaume de Naples, ressemble à celle d’Ochsenhausen, enclavée dans le royaume de Wurtemberg et que les deux ministres qui ont signé la paix du monde ont des états pareils, sauf les grands souvenirs qui n’appartiennent qu’à Bénévent. »

Il revient encore sur les questions d’intérêt particulier :

Je ne suis pas content de M. le marquis Pacca, papiste, faux, et qui croit que l’absolution d’un prêtre lave toutes les taches faites à l’honneur. Je peux dire que chacune des justes plaintes de V. A. sur le retard des remises est, depuis dix-huit mois, un coup de poignard pour moi. M. Pacca, pressé depuis deux mois, est parti pour Rome où il demeure auprès de son frère, le cardinal camerlingue et prosecrétaire d’État. Je lui ai envoyé dans son asile du Quirinal une lettre très forte et l’ai menacé de démarches judiciaires. On dit qu’il va retourner bientôt et je ne lui laisserai point de répit. Je supplie V. A. S. de ne pas donner à moi la faute de cette négligence.

Dans la lettre du 5 juillet, de Beer annonce que le roi a ordonné une vérification de l’état financier de Bénévent, dans l’intention de conserver à Talleyrand les rentes de la principauté jusqu’au jour de la cession, et il propose, dans le cas où Bénévent retournerait à son ancien souverain, d’adopter « une cocarde blanche au fond, avec une bande orangée, garnie de deux liserés rouges autour. Ce seront les couleurs de France, de Périgord et de Bénévent.

A la date du 6 juillet, le comte de Mosbourg, ministre des finances de Naples, informe de Beer que, d’après les ordres du roi, les revenus de la principauté « doivent, à compter du 1er juillet, être mis, sous déduction des frais d’administration, à sa disposition, pour le compte de M. le prince de Talleyrand », et de Beer répond aussitôt pour remercier le roi d’une résolution « dans laquelle il veut voir un avant-coureur d’une disposition définitive par laquelle, en suivant le système généreux que S. M. a adopté dans les opérations politiques et militaires auxquelles l’Italie doit son repos depuis près de huit mois, elle voudra bien accueillir la demande de la restitution de la principauté à son souverain ».

Les trois dernières lettres de de Beer, des 12 et 27 juillet et du 3 août 1814, ne font que relater les bruits qui lui parviennent d’une restitution possible de Bénévent. A diverses reprises, il laisse entendre à Talleyrand que le sort de la principauté dépend de lui-même :

On est, au moins pour le moment, disposé à oublier jusqu’au déplaisir qu’a fait une déclaration qu’on attribue à V. A. et par laquelle elle aurait assuré la succession de la principauté à M. Edmond de Périgord. L’état d’incertitude a été assez funeste à Bénévent et il est à désirer qu’il finisse pour alléger la tâche que me prépare mon retour et que je cesse enfin d’être joué par M. le marquis Pacca.

C’est sur ces mots que se termine la correspondance de de Beer avec le prince de Bénévent.

Mais le recueil contient encore une pièce. C’est une lettre sans signature, datée de Naples, 19 août 1814 :

J’ai remis le 14, dit l’auteur, à M. le duc de Gallo la lettre de V. A. Il m’a accueilli comme doit l’être tout porteur de vos ordres ; il m’a chargé en outre d’assurer V. A. du dévouement le plus entier et le plus absolu à sa personne et de la volonté la plus prononcée et la plus constante de S. M. de ne pas permettre qu’on dispose d’un sol des revenus de Bénévent, échus ou à échoir, pour qu’ils soient toujours à la disposition de M. de Beer. Mais en abandonnant à V. A. les revenus de la principauté de Bénévent, le ministère de Naples paraît vouloir en conserver l’administration, au moins provisoirement, jusqu’à ce que les communications qui ont été ou doivent être faites à V. A. par S. M. ou de son ordre aient changé cet état de choses.

L’auteur de la lettre s’est livré à une vérification des comptes de la principauté. Il présume que le marquis Pacca est en débet depuis longtemps « et qu’il y aura des difficultés pour l’obliger à se libérer aussi promptement que le désire V. A. Le solde des comptes sur les revenus de 1812 et de 1813 est de 28 579 ducats, dont la totalité a été encaissée à Bénévent. » À cette somme, il convient d’ajouter « la somme d’environ 10 000 ducats, moitié en revenus nets présumés de 1814, qui devra être disponible pour V. A. dans les quinze premiers jours de septembre. Pénétré du désir qu’a V. A. que tous les fonds soient mis de suite à sa disposition, je ne négligerai aucun moyen pour y parvenir. Mais l’emploi que MM. Pacca et de Beer paraissent avoir fait de la majeure partie pour leurs besoins ou affaires personnelles rend incertaines la rentrée et l’époque où elle pourra avoir lieu. »

Le 24 juin 1815, Talleyrand écrit de Mons au comte de Narbonne, ambassadeur près Ferdinand IV, roi des Deux-Siciles :

Cette lettre vous sera portée par M. Perrey, mon secrétaire particulier. Ayant possédé Bénévent, qui ne devait point me rester, j’avais encore quelques intérêts à régler à Naples. C’est l’objet du voyage de M. Perrey. Je vous aurai, M. le comte, beaucoup d’obligations de vouloir bien l’accueillir et lui accorder votre appui s’il est dans le cas de le réclamer.

C’est le dernier adieu du prince. C’est la dernière fois qu’il est question de cette éphémère principauté. Le rôle de Bénévent dans l’histoire est terminé.



Notes :


(1) Correspondance générale. Naples, 1806, vol. 131.

(2) Correspondance générale. Naples, vol. 136.

(3) La seule pièce conservée aux Archives nationales relative aux affaires de Bénévent est un duplicata de cet état de population. Le duc de Bassano le transmet le 4 mars 1812 au ministre de l’Intérieur, auquel il écrit : « M. le prince de Bénévent m’annonce qu’il ne lui en est pas parvenu de plus récent ; mais il a lieu de croire, par le compte qui lui est rendu chaque année de l’état civil de la principauté, que, depuis cette époque, la population y a fait quelques progrès » (Fie 205).



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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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