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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LES DEUX MARIAGES DE TALLEYRAND (1)

PAR

LEON NOEL





Au printemps de 1802, le bruit se répandit dans Paris que le Ministre des Relations Extérieures du Premier Consul, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, que ses intimes – les lettres de Mme de Staël à Narbonne en font foi – avaient gardé longtemps l’habitude, qu’ils n’avaient peut-être point encore perdue tout-à-fait, d’appeler entre eux, sans intention d’ironie, « l’évêque », se préparait à épouser celle qui, de notoriété publique, était, depuis plusieurs années, sa maîtresse, Mme Grand.

« Duroc se marie avec Mlle d’Hervas, écrivait Mme de Staël à Mme Récamier ; Mme Grand, dit-on, avec M. de Talleyrand. Bonaparte, ajoutait-elle, veut que tout le monde se marie, évêques, cardinaux, etc… »

Les agents du Comte de Provence à Paris ne laissèrent pas échapper cette occasion de satisfaire le goût du prétendant pour les petites nouvelles, voire les ragots et, dans leurs rapports du 27 août et du 3 octobre 1802, ils se plurent à lui communiquer une information jugée généralement scandaleuse.

Mme Grand, qui, aux côtés de Talleyrand faisait les honneurs du Ministère de la rue du Bac, était une aventurière. Pas plus que le rang quasi-officiel dont elle bénéficiait, sa « beauté céleste » ne parvenait à faire oublier un passé, qui, de très bonne heure, partout où elle avait vécu, avait alimenté la chronique galante. Née aux Indes, à Tranquebar, alors possession danoise, le 21 novembre 1762, Catherine-Noël Worlée était française quoi qu’on ait prétendu. Au moment de sa venue au monde, son père, chevalier de Saint-Louis, se trouvait attaché au port français voisin de Pondichéry. Elle n’avait pas encore accompli sa quinzième année, quand, à Chandernagor, où ce dernier était « capitaine du port pour le Roy en cette colonie », elle avait épousé, le 10 juillet 1777, un anglais, de l’Indian Civil Service, Georges-François Grand, descendant, par son père et par sa mère, de calvinistes français ayant émigré après la révocation de l’Edit de Nantes. Grand l’emmena à Calcutta où il était en fonctions.

Moins de dix-sept mois après, la toute jeune femme était déjà l’héroïne d’un scandale : Sir Philip Francis, auteur présumé des Lettres de Junius, dont elle est devenue la maîtresse le 24 novembre 1778, s’était introduit, le 8 décembre, dans sa demeure conjugale, en l’absence de son mari. Il y avait été surpris et, le 6 mars 1779, la Cour Suprême de Calcutta avait condamné Sir Philip à verser 50.000 roupies de « dommages-intérêts », à Grand, qui, sans plus tarder non plus, avait donné la mesure de sa valeur morale en se déclarant « pleinement satisfait ».

Après avoir quelque temps vécu en tiers, en compagnie de Lady Francis, au domicile de son vainqueur, elle avait quitté les Indes pour n’y plus revenir et, en avril 1782, elle était installée à Paris. Elle y resta jusqu’au mois d’août 1792. Durant ces dix années, elle n’avait point passé inaperçue : son éblouissante beauté, son train de vie, ses bijoux, ses liaisons successives, l’avaient signalée à l’attention. Au témoignage du baron de Frénilly, qui se vantait de l’avoir beaucoup connue, elle avait été la maîtresse affichée d’Antoine de Lessart destiné à être, sous Louis XVI, au début de la Révolution, Ministre de l’Intérieur, puis prédécesseur de Talleyrand aux Affaires Etrangères. Elle passait pour avoir aussi accordé ses faveurs à un certain Rilliet-Plantamour, fondé de pouvoirs d’un agent de change, et au banquier Louis Monneron. Edouard Dillon prétendait qu’un soir, soupant avec lui en tête-à-tête, elle n’était vêtue que de la seule « forêt de cheveux blonds clairs qu’on n’a vus qu’à elle ». Vraie ou fausse, l’anecdote caractérise la réputation qu’elle s’était acquise.

Après s’être réfugiée à Londres où, semble-t-il, elle avait gardé l’habitude de rendre heureux certains de ses admirateurs, de préférence lorsqu’ils étaient opulents, elle était revenue en France, pourvue d’un passeport danois, sous un faux nom et en compagnie d’un diplomate gênois. C’était en prairial an V (mai-juin 1797). En mars 1798, soupçonnée, à la suite de la découverte d’une correspondance qu’elle entretenait avec un émigré, d’être un agent anglais, elle fut arrêtée.

Talleyrand, Ministre des Relations Extérieures depuis le 30 Messidor an V, l’avait-il rencontrée soit à Paris, avant la Révolution, dans le milieu de plaisir où il vivait, soit à Londres quand il y résida lui-même ? On ne sait. Toujours est-il qu’il réclama et obtint sa libération.

A la même époque (18 germinal an VI), elle fit prononcer son divorce d’avec Grand, en vertu d’une loi du 20 septembre 1792 et sur le vu d’un acte de notoriété constatant « l’absence de plus de cinq ans, sans nouvelles, dudit Grand ».

Sans doute était-elle déjà la maîtresse de Talleyrand. Elle l’était devenue très vite en tout cas.

Sans vergogne, il l’avait installée au Ministère des Relations Extérieures. Lorsque, dans les derniers mois du Directoire (20 juillet 1799), il donna sa démission, leur liaison continua. Quatre mois plus tard, le Premier Consul lui ayant rendu son portefeuille, elle revint avec lui dans l’ancien hôtel de Galiffet. Depuis lors, elle se comportait en femme du Ministre. « Toute la diplomatie et tout ce qui avait intérêt à ménager ou à flatter le Ministre des Relations Extérieures faisait sa cour à Mme Grand », dit notamment Molé.

Bonaparte se refusa à tolérer cette situation. Il entendait mettre fin, dans la France nouvelle, au dérèglement des mœurs, comme à tous les abus dont avait vécu et péri le Directoire. L’approbation du Concordat par les Assemblées Législatives (8 avril 1802) puis sa publication, accompagnée d’une cérémonie solennelle à Notre-Dame de Paris, le 18 avril, rendait moins tolérable encore le concubinage public dans lequel vivait le Ministre qui, le 10 septembre précédent, avait apposé sa signature, à la suite de celle du Premier Consul, sur l’acte ratifiant la convention qui scellait la réconciliation de la France républicaine avec le Saint-Siège.

Bonaparte mit Talleyrand en demeure de chasser Mme Grand ou de l’épouser. Selon toute vraisemblance, la première solution aurait eu sa préférence et il devait s’attendre à ce qu’elle fût choisie par son Ministre. Mais il n’était pas dans le caractère de ce dernier de renoncer aisément à ses habitudes. « Toute sa puissance [celle du Premier Consul] – a remarqué Molé qui connaissait bien le personnage – vint échouer devant l’inertie plutôt que la résistance de Talleyrand ». La voluptueuse créole lui plaisait fort et ne se montra certainement pas disposée à s’effacer. Il céda à ses instances, comme à l’ultimatum du Premier Consul, et se résigna à l’épouser. S’il est vrai que, selon le mot cruel de Chateaubriand, Bonaparte la lui avait attachée comme un écriteau, tout permet de penser que, sur le moment, il s’en accommoda facilement. Cette explication simple paraît plus plausible que toutes les suppositions imaginées par les contemporains et les historiens en quête des motifs susceptibles d’avoir entraîner sa décision.

Le mariage fut contracté le 10 septembre 1802 (23 fructidor an X) devant le citoyen Adrien Duquesnoy, maire du Xe arrondissement de Paris. Les témoins étaient, pour le marié, P.-L. Roederer, son ancien collègue à l’Assemblée Constituante, président de la section de l’Intérieur du Conseil d’Etat, et le vice-amiral Bruix, Conseiller d’Etat, qui avait été, en même temps que lui, Ministre du Directoire. Catherine était assistée du général de Beurnonville, Ministre de la République à Berlin, et de Radix de Sainte-Foix, un des Séides de Talleyrand. L’acte fut signé également de « Monsieur François-Nicolas-Henri-Othon, prince de Nassau-Siegen », « grand d’Espagne de la première classe, lieutenant général au service de S.M. Cath. et Amiral au service d’Empereur de Russie », ami des deux époux, que nous retrouverons dans quelques instants. Ce « prince de Nassau-Siegen », fils d’Emmanuel-Ignace de Nassau-Siegen et d’une Française, Charlotte de Mailly, qui s’était séparée de son père, n’était pas considéré comme un enfant légitime. Tour à tour au service de la France, de l’Espagne et de la Russie, c’était un vrai condottière. Depuis peu établi à Paris, il était un des familiers de Talleyrand.

Dès que l’on cherche à élucider un épisode quelconque de la vie de Talleyrand, il est rare que l’on ne se heurte pas à des erreurs, à des falsifications, à des énigmes.

L’acte de mariage du 23 fructidor an X indique que le père et la mère du nouvel époux étaient « tous deux décédés » ; or, la comtesse de Talleyrand-Périgord, veuve du comte Charles-Daniel, ne devait mourir qu’en juin 1809. Pour l’heure, elle vivait en Allemagne, dans le duché de Brunswick. Son fils n’en ignorait rien. Pour le faire bénéficier de l’interprétation la plus bienveillante, admettons qu’il la fit passer pour morte, parce qu’elle n’avait pas encore été rayée de la liste des émigrés.

Fait beaucoup plus étrange, contrairement à ce qu’ont pensé les historiens et aux prescriptions légales, le mariage n’eut pas lieu à la mairie du Xe arrondissement, installé 238, rue Saint-Dominique « près de la rue du Bacq » (2). Le bruit en courut à l’époque. D’après un rapport de police, le mariage aurait été célébré dans la maison de campagne que possédait, à Sant-Gratien, un des témoins, l’amiral Bruix, ce qui est, à coup sûr, inexact, mais laisse supposer qu’on soupçonnait une irrégularité.

L’autre témoin de Talleyrand, P.-L. Roederer, a laissé une précision qu’il est d’autant plus difficile de contester, qu’elle figure, notée de la main même de l’ancien Constituant, sur le billet par lequel son fils Antoine l’avait, à la demande de Talleyrand, prié de passer « à quatre heures », ce jour-là, « aux Relations Extérieures ». C’était – a écrit P.-L. Roederer – pour m’inviter à assister ce soir à son mariage avec Mme Grant [sic], chez le citoyen Duquesnoy, maire de la municipalité. En effet, ajoutait-il, le mariage a été fait à sept heures du soir, ce jour, chez le citoyen Duquesnoy, à Mousseaux », c’est-à-dire à Monceau, alors simple village hors Paris.

Ce Duquesnoy était une vieille connaissance de Talleyrand. Députés, l’un et l’autre, à la Constituante, ils s’étaient rangés parmi les Constitutionnels et le Maire du Xe arrondissement avait compté parmi les fidèles de Mirabeau. Sa complaisance naturelle devait peu après lui coûter son emploi ; il consentit à enregistrer le mariage de Lucien Bonaparte avec la veuve de l’agent de change Jouberthon. Furieux de cette union, Napoléon le révoqua ; en 1808, ruiné et désespéré, il se jeta dans la Seine.

Il n’y a rien donc de surprenant en ce qu’en fructidor an X, enclin à satisfaire des amis puissants, il ait trouvé naturel de faire échapper le Ministre des Relations Extérieures à la curiosité des habitants de son quartier.

En dépit de cette précaution, le mariage – on l’a vu – ne passa pas inaperçu. Il alimenta les conversations, d’autant mieux qu’on s’avisa de prétendre que l’ancien évêque d’Autun et l’ex- Mme Grand, non contents de régulariser leur situation devant la loi, avaient trouvé un prêtre pour leur donner la bénédiction nuptiale !

Roederer lui-même, encore qu’en des termes qui peuvent passer pour dubitatifs, s’est fait l’écho de ce bruit, à la fin de la note déjà citée : « Le lendemain, les mariés ont dû faire célébrer leur mariage par le curé d’Epinay, à Epinay. »

Si invraisemblable qu’elle parût, les informateurs du Comte de Provence, à l’affût de tous les commérages, ne manquèrent pas d’en avertir le prétendant. Le 30 octobre 1802, ils lui affirmèrent que la cérémonie religieuse avait eu lieu effectivement, après le mariage civil : « On remonte en voiture et on part pour Saint-Gratien, où l’amiral Bruix a une maison de campagne… Le curé d’Epinay, qui était prévenu, ne se fit pas attendre et contribua, à son tour, au nom de l’Eglise, à sceller cette belle union ».

Cette assertion fut reprise, du vivant même de Talleyrand, dans plusieurs publications. Dès 1815, on put lire, dans le Dictionnaire des Girouettes : « Après avoir administré les sacrements, Mgr l’évêque d’Autun en reçut un à son tour : il épousa Mme Grant » [sic].

La Biographie universelle et portative des contemporains présentait, en 1836, le mariage religieux de Talleyrand comme un fait historique, en ajoutant, d’ailleurs, que le prince avait été relevé de ses vœux par Pie VII et que le mariage avait eu lieu « sans fête et sans bruit, pour éviter de braver l’opinion malgré la légitimité de l’acte ».

La même affirmation se retrouve dans l’Histoire complète de la vie et de la mort de M. de Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent, publiée en 1838, par un certain Dufour de la Thuilerie, ainsi que dans l’article L.-G. Michaud, inséré, en 1853, dans sa Biographie universelle, ancienne et moderne.

Plusieurs mémorialistes, ayant entretenu des relations personnelles avec Talleyrand et sa femme, ont également fait état de leur mariage religieux. C’est le cas de Mme de Rémusat, du Chancelier Pasquier, de Molé. Pasquier, curieux de sa nature et qui avait, comme préfet de police, de 1810 à 1814, possédé de précieux moyens d’information, a donné des détails : « Le mariage fut, en quelque sorte célébré furtivement à Epinay, dans la vallée de Montmorency. M. de Monville, ancien Conseiller au Parlement de Paris et propriétaire dans ce village, avait arrangé l’affaire avec le curé. Cette complaisance… lui a valu, en 1815, une pairie lorsque M. de Talleyrand a été Président du Conseil. »

Molé a écrit dans ses Souvenirs de jeunesse : « Le mariage se célébra nuitamment à Epinay, près de Sannois, dans une chambre. » Toujours mauvaise langue, il ajoutait : « Le curé du lieu, cédant à cette sorte d’argument à laquelle M. de Talleyrand a dû tant de succès, unit les époux, et les témoins furent pris parmi les complaisants qui deviennent, quand on le veut, des complices. »

Les plus importants des biographes de Talleyrand ne se sont pas laissés convaincre par ce faisceau de témoignages concordant quant à l’essentiel. De toute évidence, il leur répugnait d’admettre que l’ancien évêque d’Autun eût eu l’aplomb de faire bénir sa singulière union par l’Eglise qu’il avait abandonnée onze ans plus tôt. Il ne leur répugnait pas moins d’admettre qu’il se fût trouvé, en l’an X, à proximité immédiate de Paris, un curé assez complaisant ou assez naïf pour lui prêter son ministère.

« Pour nous – selon Lacour-Gayet – le mariage religieux n’a pas eu lieu ; il était aussi impossible qu’invraisemblable. » Louis Madelin pensait de même : « le fait est certainement faux ». Pour justifier leur incrédulité, tous deux, il est vrai, ont invoqué des arguments sans pertinence. Il leur a paru probant que Pie VII, venu à Paris pour le sacre, ait refusé de se laisser présenter Mme de Talleyrand qu’il tenait donc pour une simple concubine. Louis Madelin a tiré la même conclusion du fait que, lorsqu’on essaiera d’obtenir du vieux prince mourant le désaveu de son mariage, « il n’invoquera pas la prétendue bénédiction d’Epinay, ce qu’il n’eut pas manqué de faire ».

Il s’en serait targué, en effet, s’il avait obtenu du Saint-Siège l’autorisation de se marier, mais – et sans doute est-ce la raison fondamentale qui a emporté la conviction de deux historiens aussi documentés – Madelin comme Lacour-Gayet savaient non seulement que Talleyrand – sacerdos in aeternum – n’avait pas reçu cette autorisation, mais que, malgré une longue, une tenace insistance de sa part, appuyée par l’autorité du Premier Consul lui-même, elle lui avait été formellement et itérativement refusée par Pie VII.

Les longs et âpres pourparlers qui, après plus de neuf mois, aboutirent dans la nuit du 14 au 15 juillet 1801, à la signature du Concordat, n’ont pas laissé d’être, à diverses reprises, compliquées et retardées par la difficulté de régler la situation, vis-à-vis de l’Eglise, de l’ancien évêque d’Autun et par l’acharnement avec lequel ce dernier poursuivit son objectif jusqu’au jour où, après avoir donné l’impression, tantôt de souhaiter le succès de la négociation, tantôt, et, le plus souvent, de chercher à la compromettre, convaincu enfin qu’il n’atteindrait pas son but, il affecta de s’en désintéresser et quitta Paris, en compagnie de Catherine Worlée, pour faire tranquillement à Bourbon-l’Archambault, sa cure habituelle.

Sous des prétextes d’intérêt général, Talleyrand s’était institué le défenseur des ecclésiastiques qui, en assez grand nombre, avaient contracté mariage pendant la période révolutionnaire. A l’automne de 1801, il avait introduit, dans le second projet français de convention, une stipulation les concernant, qui n’avait pas figuré dans une première rédaction et qui était présentée comme conforme « aux anciens canons ».

Mgr Spina avait répliqué : « Il n’y a pas de canons qui réduisent à la communion laïque les prêtres qui entrent dans les liens du mariage […]. Sa sainteté ouvrira sûrement toutes les voies de la miséricorde […]. Mais tout cela doit dépendre des différentes circonstances de chacun en particulier. C’est une affaire de conscience et elle ne peut pas être l’objet d’un concordat. » Dès le point de départ du différend, le négociateur romain se refusait à accepter que la question fût réglée par une disposition générale et envisageait uniquement d’éventuelles mesures individuelles.

Sans se décourager, Talleyrand obtint que la tentative fût renouvelée. Un cinquième projet, rédigé de la main même de Bonaparte, contenait toujours ce que le cardinal Mathieu devait appeler plaisamment « la clause de Mme Grand » ; cette clause visait très généralement les ecclésiastiques qui sont entrés, depuis leur « consécration [termes qui convenaient particulièrement au cas d’un évêque] dans les liens du mariage » et ceux « qui, par d’autres actes, ont notoirement renoncé à l’état ecclésiastique ».

Quand il eut pris, le 20 juin 1801, la tête de la délégation pontificale à Paris, le cardinal Consalvi ne put que maintenir le point de vue défendu jusque là par Spina. Il se refusa de nouveau à l’accepter, lorsqu’on lui soumit, le 25 juin, en l’invitant à le signer tel quel, le lendemain, un septième projet rédigé par Bernier, qui contenait cette formule, plus précise même que la précédente : « Sa Sainteté relèvera de la loi du célibat les ecclésiastiques qui, depuis leur consécration seront entrés dans les liens du mariage, sous la clause qu’ils renonceront à l’exercice de leurs fonctions, et admettra au rang des catholiques séculiers ceux qui, par d’autres actes, ont notoirement renoncé à leur état. »

Moins intransigeant que son ministre, Bonaparte avait accepté une prolongation des pourparlers. Au cours d’une délibération de vingt heures qui se déroula, chez Joseph Bonaparte, chef de la Délégation française, les 13 et 14 juillet 1801, Consalvi, à force d’insistance, finit par obtenir qu’il ne fut plus question dans la convention, des « ecclésiastiques » mariés. Leur sort serait réglé ultérieurement par la voie de brefs pontificaux.

Le concordat conclu le 15 juillet 1801, Talleyrand ne se résigna pas à l’échec de sa revendication personnelle. Dans une lettre au Premier Consul du 29 août suivant, il ne cacha pas sa mauvaise humeur contre une convention qui le décevait. A quoi bon la réconciliation avec l’Eglise, et un Concordat s’il n’en tirait pas avantage, et d’écrire : « Je ne dissimulerai pas que, dans le résultat des dernières discussions, on s’est écarté de quelques-unes des bases que le Premier Consul avait d’abord posées et auxquelles il paraissait utile de tenir. Il est fâcheux […] qu’on n’ait pas pourvu, dans le texte même de la convention, aux intérêts du clergé constitutionnel et à ceux des prêtres sécularisés par le mariage ou par volontaire abdication » - c’est-à-dire, dans son cas particulier, par la démission qu’il avait donnée, en 1791, de l’évêché d’Autun.

« La convention signée, Talleyrand, selon l’expression du cardinal Mathieu, songea à conclure son concordat particulier », puisqu’il n’était pas parvenu à le faire inclure dans la convention elle-même. Il sollicita du Pape un bref de sécularisation qui, tel qu’il le souhaitait, lui aurait permis de se marier. Ce fut l’objet, entre le Gouvernement consulaire et la Papauté, d’une nouvelle série d’épineux pourparlers qui revêtirent l’importance d’une affaire diplomatique de « premier ordre » (Cardinal Mathieu).

Dès le début de 1802, le Ministre demanda au cardinal-légat Caprara, venu prendre à Paris la relève de Consalvi, d’obtenir que le Pape lui accordât sa sécularisation et « qu’il lui fut permis de légitimer, au regard de la loi civile et au regard de l’Eglise répudiée par lui, son union avec une femme avec laquelle il vivait depuis cinq ans sacrilegamente, disonestamente, e adulteramente » (Rinieri). Pour arriver à ses fins, il témoigna auprès du Légat, se repentir de ses fautes et se déclara prêt à rentrer dans le giron de la Sainte Eglise. Caprara transmit sa requête à Rome (7 février 1802) en signalant que le Premier Consul lui-même prenait la chose à cœur et en soulignant l’importance du personnage, ainsi que sa grande influence sur Bonaparte.

Le légat qui était la faiblesse même, plaida la cause de Talleyrand auprès de Rome », constatait le cardinal Mathieu et, sans se lasser, tant qu’il n’eut pas la certitude que l’affaire était tenue à Rome pour définitivement réglée, le pauvre Caprara multiplia ses instances auprès de Consalvi.

De son côté, Talleyrand avait adressé au Pape une supplique en latin et, dans une lettre personnelle, qui a disparu, comme d’ailleurs la dépêche de Caprara et la supplique de l’intéressé, il en avait appelé à l’amitié de Consalvi pour qu’il appuyât sa demande de réconciliation.

Consalvi fit personnellement bon accueil à cette requête. Le 3 mars 1802, il répondit à Caprara : « Votre Eminence et le Ministre peuvent être assurés que, dans cette affaire, je mettrai toute l’ardeur et le zèle dont je suis capable afin qu’elle soit traitée dans le plus grand secret… et pour qu’elle ait un plein succès. »

L’appui des deux cardinaux et leur « zèle » furent impuissants à arracher au Saint-Siège une décision favorable. Après consultation d’un canoniste, particulièrement compétent, Di Pietro, les prétentions de Talleyrand furent jugées inadmissibles.

L’ex-évêque d’Autun ne se tint pas pour battu. Il revint à la charge. Il obtint du Premier Consul que celui-ci en écrivit à Pie VII. Bonaparte fit valoir les efforts que Talleyrand avait faits pour rapprocher le Gouvernement et l’Eglise, ainsi que l’intérêt politique qu’il y avait « lorsque la France redevint une nation catholique », à ce « qu’un Ministre qui a pris une part principale à la confiance du gouvernement ne soit pas un objet d’incertitude et de controverse relativement à son ancien état ».

A cette lettre, portée à Rome par un courrier extraordinaire, était jointe une note invoquant une série de cas où, au cours des siècles, le Saint-Siège avait, prétendait-on, fait bénéficier des évêques d’une semblable dispense.

Cette intervention de Bonaparte, connue à Rome le 9 juin 1802, mit le Saint-Siège dans un profond embarras, au point que le Secrétaire d’Etat Consalvi jugea indispensable d’adresser, dès le lendemain, une circulaire confidentielle aux nonces, pour les mettre au courant de cette « nouvelle affaire douloureuse » pour Sa Sainteté. Comme s’il redoutait que le Saint-Siège fût contraint finalement de s’incliner devant la volonté manifestée par Bonaparte, il montrait sans plus tarder, aux représentants diplomatiques de Pie VII, la « terrible impasse » dans laquelle celui-ci « allait se trouver » si le devoir l’obligeait à mécontenter non seulement le Premier Consul, mais le ministre qui, disait-il, en dépassant indubitablement son propre sentiment (3) « a été et est le seul qui – et cela est connu à Paris – a assisté le Consul et soutenu les intérêts de la Religion autant qu’il l’a pu ».

L’examen de la note envoyée à Rome par le Premier Consul n’en tourna pas moins à la confusion de Talleyrand. Après avoir examiné les soi-disant précédents invoqués, Mgr Marini, archiviste du Vatican, n’eut pas de peine à démontrer qu’aucun d’eux ne concernait un évêque. Au cours de toute son histoire, l’Eglise, prouva, de son côté, Di Pietro dans un savant mémoire, avait parfois validé le mariage contracté par des prêtres, des diacres ou des sous-diacres ; elle n’avait jamais consenti à la validation d’un mariage perpétré par un évêque. Il ne restait plus à Pie VII qu’à faire préparer, à l’intention de Talleyrand, un bref de sécularisation ne comportant pas autorisation de mariage.

Fort inquiet des réactions que pourraient provoquer à Paris les termes de ce bref, Consalvi essaya de ne point se mêler de sa rédaction : « J’ai réfléchi que ce n’est pas mon métier de rédiger un bref, et spécialement un bref comme celui-ci », écrivait-il, le 24 juin 1802, à Di Pietro. Il ne put cependant éviter de prendre part à la « congrégation particulière » chargée par le Pape de rédiger le bref.

A la suite de cette consultation, Pie VII écrivit au Premier Consul, le 30 juin 1802, une lettre personnelle, en italien, du ton le plus aimable pour justifier son refus d’autoriser Talleyrand à se marier : « Nous nous serions encore prêté à satisfaire votre ministre dans son désir de prendre femme, – disait, dans sa mansuétude, le Souverain Pontife, – si les lois de l’Eglise ne s’y opposaient pas. Il n’existe pas, en dix-huit siècles, un seul exemple de dispense accordée à un évêque consacré pour qu’il se marie. »

Par le même courrier, Consalvi adressa une lettre à Talleyrand pour lui exprimer ses regrets : « J’aurais désiré véritablement que les vœux de Votre Excellence eussent pu s’accomplir entièrement et que le bref eut pu contenir la permission de mariage… Votre Excellence… est trop éclairée pour ne pas connaître que l’exemple de dix-huit siècles, même dans les circonstances les plus fortes est tel à ne pas devoir le Saint-Père s’en écarter (sic). Je ferai observer à Votre Excellence que, non seulement, il n’y a pas d’exemple dans dix-huit siècles, mais qu’il y a plusieurs exemples que cette permission, demandée plusieurs fois, a été constamment refusée par le Saint-Siège. »

Malgré ces précautions, Rome continuait à redouter la réaction de Bonaparte et de son ministre. Le 24 juin 1802, Consalvi confiait son inquiétude aux nonces : « On croit qu’elle témoignera du mécontentement. »

Le Saint-Siège s’était exagéré le risque. Un bref d’ordre général concéda à Caprara le pouvoir d’absoudre, par lui-même ou par ses délégués, les prêtres, les diacres et les sous-diacres ayant contracté mariage ou renoncé publiquement à leur profession, à la condition qu’ils acceptent d’accomplir une sérieuse pénitence : le représentant du Pape était habilité, en même temps, à valider les mariages de cette sorte et à légitimer les enfants qui en étaient issus.

Dans plusieurs lettres, Caprara manda à Consalvi que « tant le Premier Consul que le Talleyrand étaient satisfaits des pouvoirs concédés (au légat) et des termes pleins de tact dans lesquels ils l’avaient été ».

Rassuré, le Secrétaire d’Etat écrivit aux nonces le 4 août 1802 : « L’affaire de M. de Talleyrand a eu une issue heureuse… Rien n’a plus été dit au sujet du refus de l’autorisation de mariage ; je me plais donc à espérer qu’on ne pense plus à renouveler les sollicitations à ce sujet et que (le Ministre) n’en a pas conçu de l’humeur. »

La diplomatie pontificale n’était pourtant pas au bout de ses peines. Quand Caprara eut sous les yeux le bref réglant le cas personnel de Talleyrand, il fut épouvanté. Ayant, d’après une note conservée aux Archives du Vatican, su, par des amis de l’intéressé, que celui-ci en éprouverait, à coup sûr, une vive irritation, il s’abstint de la lui faire parvenir.

Ce texte avait pour objet d’informer l’ex-évêque que le Pape accordait à son Légat a latere la faculté de le relever de toutes les censures qu’il avait encourues, y compris l’excommunication, de le réintégrer dans l’unité de l’Eglise, sous les conditions nécessaires, de le réduire à la communion laïque, de lui donner la permission d’endosser des vêtements laïques et d’accéder aux emplois officiels. Il l’exhortait à réparer, par la parole et par les œuvres, le dommage subi, de son fait, par l’Eglise. Il lui donnait enfin le choix, pour bénéficier de l’absolution du Légat : il lui serait loisible soit de se faire absoudre, sans plus tarder, au « Tribunal de la Pénitence », en se soumettant aux pénitences convenables, soit de souscrire sous serment une déclaration par laquelle il affirmerait être un fils obéissant et soumis de l’Eglise catholique et abjurerait ses erreurs, moyennant quoi il serait réintégré dans la communauté des fidèles et réduit à la communion laïque, ce qui ne le dispenserait pas, « quand Dieu aurait touché son cœur de recourir à un confesseur pour recevoir l’absolution, dans le sacrement de pénitence » (Rinieri).

Talleyrand n’y songeait guère, cela va sans dire. Poussant plus loi encore la condescendance, le Pape accepta de substituer au bref primitif un autre bref, daté du 29 juin 1802, ménageant, autant qu’il était possible, la susceptibilité du Ministre et lui évitant toute humiliation. Pie VII alla même jusqu’à l’envoyer à Caprara en deux rédactions différentes entre lesquelles Talleyrand lui-même était prié de choisir !

Le Ministre des Relations Extérieures était simplement réduit par le Pape à la communion laïque, c’est-à-dire admis à communier sous une seule espèce, et autorisé à porter des vêtements laïques, ainsi qu’à occuper des emplois officiels.

Grandes furent à Rome la stupeur et l’indignation quand on y eut connaissance des termes de l’arrêté consulaire du 2 fructidor an X (20 août 1802) qui, après avis du Conseil d’Etat, donnait « son plein et entier effet » au bref pontifical, en indiquant que, par ce dernier document, le « citoyen Charles-Maurice Talleyrand est rendu à la vie séculière et laïque ».

A la lecture de cette décision des Consuls, il semblait certain que le Ministre des Relations Extérieures avait bel et bien arraché au Pape l’autorisation de se marier.

Cependant, après la longue résistance du Saint-Siège à ses prétentions et les explications catégoriques, dont avait été accompagné le refus réitéré qui lui avait été opposé, Talleyrand, lui, ne pouvait s’y tromper.

Le légat, le Secrétaire d’Etat, le Pape lui-même avaient fait preuve à son égard d’une extrême bienveillance.

Conciliante envers les personnes, et parfois jusqu’à l’extrême, l’Eglise, une fois de plus, s’en tenait néanmoins aux principes, et, sur les principes, elle ne transige jamais. Pour elle, si Talleyrand avait cessé d’être évêque d’Autun, il demeurait évêque, in aeternum, et pas seulement prêtre pour toujours.

Afin qu’on ne se méprît point sur les limites de la faveur accordée à Talleyrand, Consalvi attira l’attention des nonces (12 septembre 1802) sur la façon inexacte dont l’arrêté consulaire avait présenté le bref. Déplorant cette déformation qui « a fourni une occasion incroyable de scandale aux yeux du public ; tout le monde en ayant conclu que (Talleyrand) a été, pour ainsi dire, déprêtrisé, désépiscopalisé et habilité à prendre femme », le Secrétaire d’Etat demandait aux nonces de mettre les choses au point par des informations de presse, présentées comme venant de Paris. Cette rectification, on le devine, n’eut aucun écho dans les journaux soumis à la censure du Gouvernement consulaire, demeura sans effet en France et n’empêcha pas de se répandre les bruits selon lesquels Talleyrand avait obtenu l’autorisation de se marier, puis avait effectivement épousé sa maîtresse, et cela disaient certains, même devant un prêtre.

Bien que Caprara se fût gardé de les rapporter à l’Rome, le Saint-Siège les apprit par des lettres venant de France. Consalvi questionna, à plusieurs reprises, le Légat à ce sujet, en lui reprochant de ne lui en avoir rien écrit. Il semble que celui-ci ait fait la sourde oreille et qu’il se bornât une seule fois à demander qu’on lui accordât un délai pour se renseigner.

Le 23 octobre 1802, Consalvi insistait auprès de lui : « Sa Sainteté est mécontente de l’affaire du mariage de monsieur Talleyrand, dont parlent les journaux. Le scandale qui rejaillit sur le Saint-Siège est général et heurte extrêmement la conscience de Sa Sainteté. Votre Eminence a répondu seulement dans sa communication du 3 octobre en disant qu’avec le temps on connaîtrait la vérité sans qu’il en résulte de dommage pour nous. Le Saint-Père voudrait que Votre Eminence dise avec précision si le mariage a eu lieu, et surtout s’il a été contracté aussi à l’Eglise, ce que le Saint-Père ne pourra jamais arriver à supposer. » Et Consalvi pressait le Cardinal légat de tenir compte du désir nettement exprimé à cet égard par Sa Sainteté.

Le même jour, Consalvi confiait aux nonces qu’on avait appris, bien que non officiellement, que le mariage de Talleyrand avec Mme Grand avait été célébré ou était sur le point de l’être : « Le Saint Père, qui en gémit dans son cœur, veut cependant encore se bercer de l’espoir qu’on n’aura pas le courage de le célébrer en face de l’Eglise. »

Caprara répondit-il à l’injonction « très sévère » du Secrétaire d’Etat ? On l’ignore. S’il l’a fait, nulle trace n’en subsiste aux Archives du Vatican. La plupart des lettres écrites de Paris par le Légat ont, il est vrai, disparu.

Rinieri n’en arriva pas moins à la conclusion que, sans doute, Talleyrand a réussi… à soutirer, pour son concubinage public, la bénédiction d’un prêtre, dans le village de Montmorency », précise-t-il.

Les historiens, on l’a vu, n’en sont pas moins demeurés incrédules. Dans le beau livre qu’il consacra, en 1903, au Concordat de 1801, le cardinal Mathieu assura en vain que Talleyrand avait réussi à tromper le curé d’Epinay-sur-Seine, en lui faisant croire que le Pape l’avait dispensé du célibat et que l’ancien évêque d’Autun avait bel et bien fait bénir son union avec Mme Grand. Son témoignage, d’autant plus important pourtant qu’en sa qualité de Cardinal de Curie, il avait peut-être eu connaissance de certains secrets, ne fut pas retenu, à moins qu’il n’ait passé inaperçu du fait qu’il l’avait discrètement relégué dans un appendice de son ouvrage.

Un des biographes les mieux informés de Talleyrand, Bernard de Lacombe, dans son livre La Vie privée de Talleyrand, publiée après une minutieuse enquête, en 1910, sans se montrer aussi affirmatif que le Cardinal et en remarquant qu’ « on est ici dans le champ des suppositions » et qu’aucune preuve matérielle n’ (existait) que Talleyrand se soit marié à l’Eglise », en était arrivé à cette conclusion : « si osée que semble la chose, on doit avouer qu’elle n’est pas invraisemblable ».

En l’absence d’un document probant, le doute continuait à s’imposer.

Une publication récente, due à M. R. Limouzin-Lamothe, l’excellent biographe de Mgr de Quelen, archevêque de Paris au temps de la vieillesse et de la mort de Talleyrand, est venue, en 1957 (4), fournir de nouveaux indices de nature à confirmer l’opinion du cardinal Mathieu.

Il s’agit d’une première rédaction, jusque-là inédite, de la rétractation dont Mgr de Quelen tenta d’obtenir la signature par le vieux prince. Celui-ci était invité à déclarer : « J’ai eu le malheur de contracter civilement et même devant les saints autels, le curé ayant été induit en erreur, un mariage illicite et nul. »

Dans une seconde rédaction de ce projet de rétractation, également révélé par M. Limouzin-Lamothe et, comme la première, fort différente du texte qu’à toute extrémité Talleyrand consentit à signer enfin, le même aveu est libellé en termes différents, mais non moins catégoriques : « Je désavoue, condamne et rétracte… notamment… le mariage illicite et nul, d’après les lois canoniques, que j’ai eu le malheur de contracter devant les saints autels, au moyen d’une interprétation arbitraire et forcée donnée à un bref du Souverain Pontife Pie VII qui m’avait rendu seulement aux fonctions séculières et réduit à la communion laïque, sans aucune dispense sur le lien de chasteté perpétuelle que j’étais tenu de garder à cause de mon ordination. »

Si net et si impressionnants qu’ils fussent, ces textes ne constituaient toujours pas « la preuve matérielle » et directe dont l’absence avait été reconnue par B. de Lacombe. Pourtant cette preuve existait et il m’a été donné de la découvrir au département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale. Elle se trouve dans un dossier portant ce titre : Recueil de pièces concernant le prince et la princesse de Talleyrand. Pour la plupart, ces pièces ont été réunies par cette dernière en vue, sans nul doute, de se défendre, le cas échéant, contre toute tentative de son époux pour rompre le lien qui les unissait. Le Recueil contient, en original, l’attestation suivante :

« Je soussigné curé d’Epinay-sur-Seine, certifie que le vingt-quatre fructidor de l’an dix de la république française, j’ai donné la bénédiction nuptiale en notre commune à Charles-Maurice Talleyrand domicilié à Paris, et à Catherine Noël Worlée domiciliée en notre commune, en présence de Charles-Henri-Nicolas Othon prince de Nassau-Siegen et de Claude-Pierre-Maximilien Radix de Sainte-Foix, d’une part ; et d’Etienne Craisy (?) et Casimir Tristand, d’autre part, en foi de quoi j’ai délivré le présent certificat.

A Epinay ce premier vendémiaire de l’an douze de la république française. »

(Signé) : « POUREZ ».

Au certificat, que Mme de Talleyrand avait éprouvé le besoin de se procurer dès l’an XII, est joint – dans le même dossier – une autre attestation que l’intéressée, en proie évidemment à certaines inquiétudes, avait demandée, plus de vingt ans après, au vieil abbé Pourez, toujours vivant et toujours en fonctions.

Datée du 12 janvier 1824, écrite d’une autre main, elle porte la signature : « Pourez, curé d’Epinay », précédée de la mention, – d’une écriture de grand vieillard : – « approuvée l’écriture ci-dessus ». Plus bref, le texte confirme le document précédent :

« Je soussigné Curé d’Epinay-sur-Seine, certifie avoir donné le sacrement de mariage audit Epinay, dans l’année dix qui répond à 1803 à Monseigneur le Prince de Talleyrand et à Mme veuve Grand, domiciliés à Epinay. »

Normalement les archives de l’église de Saint-Médard d’Epinay, la seule existant alors dans cette localité qui n’était qu’un village de 90 feux, devraient contenir l’acte constatant ce singulier mariage. Mais, encore qu’ils paraissent avoir toujours été tenus avec régularité, les registres paroissiaux de Saint-Médard, afférents à la période allant du 1er janvier 1793, date à laquelle la mairie a commencé à tenir les actes de l’Etat civil, au 1er janvier 1805, ont disparu. Il n’y a pas à s’étonner qu’il ne reste pas trace des baptêmes et des mariages célébrés pendant la Révolution. Il est curieux au contraire que le registre correspondant aux premières années qui ont suivi le rétablissement du culte public fassent défaut.

Sans être taxé d’imagination excessive, on est amené à supposer qu’à une date inconnue, les autorités ecclésiastiques ont préféré ne pas laisser à la disposition des historiens et des curieux l’acte constatant que le 24 fructidor an X, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord et Catherine Worlée avaient reçu le sacrement du mariage, que ce fût grâce à la complaisance d’un curé ou parce que sa bonne foi fut surprise !

Le texte même des certificats conservés à la Bibliothèque Nationale conduit d’ailleurs à penser que le curé d’Epinay a été odieusement trompé en la circonstance.

Le premier de ces deux documents ne fait nulle allusion au mariage antérieur de Catherine-Noël Worlée, mais le second la présente comme ayant été veuve à l’époque.

Or, en l’an X, Georges-François Grand était parfaitement vivant. Les deux complices le savaient d’autant mieux qu’au printemps de cette même année – profitant, ainsi que nombre de ses compatriotes, de ce que la paix d’Amiens rouvrait aux Anglais l’accès de la France – Grand était arrivé à Paris à peu près en même temps du reste que le premier amant de sa femme, Sir Philip Francis. Il s’était attardé dans la capitale sous prétexte de la visiter. Qu’il ait ou non essayé – comme certains l’ont prétendu – de « vendre sa femme à Talleyrand », sa présence prolongée contraria le Ministre et sa compagne. Mais ils n’étaient pas à court d’expédients. Catherine écrivit au Ministre des Affaires Etrangères de la République batave, Van der Goës pour lui demander, dans une lettre où l’on croit reconnaître le style de Talleyrand, de procurer à son ex-époux une place lucrative dans une colonie hollandaise. Empressé à satisfaire son collègue français, Van der Goës fit nommer Grand – bien qu’il fût Anglais – Conseiller de régence au Cap de Bonne-Espérance, alors possession hollandaise, avec 2.000 florins d’appointements. Ainsi pourvu, Grand consentit à partir pour la Hollande, mais il y resta. Le couple Charles-Maurice-Catherine s’inquiéta de nouveau. Une seconde démarche de cette dernière auprès du Ministre batave obtint que Grand fût, sans plus de délai, embarqué pour l’Afrique du Sud. Van der Goës la rassura tout à fait, quelques mois plus tard, en l’informant que Grand « était arrivé au Cap sain et sauf ».

Aux yeux de l’église, Catherine Worlée restait sa femme légitime. Contrairement à ce que pensait – je ne sais pourquoi – le cardinal Mathieu, la belle créole n’était pas protestante. Elle avait été baptisée, quatre jours après sa naissance, le 25 novembre 1762, dans l’église « catholique romaine » de Tranquebar, par le curé de la paroisse, Paul de Bragance.

Georges-François Grand étant protestant, son mariage avec Catherine avait été béni le 10 juillet 1777 à une heure du matin, par un prêtre catholique, en l’église Saint-Louis, de Chandernagor, puis, à huit heures, par un pasteur. Le divorce prononcé en avril 1798 n’avait pu mettre un terme à ce mariage canoniquement régulier. On conçoit qu’il ait fallu affirmer à l’abbé Pourez qu’il se trouvait dissous par la mort de l’époux.

Mais comment le curé d’Epinay a-t-il pu croire que, du côté de Talleyrand, il n’était fait aucun obstacle à ce mariage ?

Pour l’admettre, il suffit de se reporter à l’époque des faits.

La gratitude du clergé français était acquise au Premier Consul qui avait conclu le Concordat réconciliant l’Eglise et la République. Elle rejaillissait sur ceux de ses collaborateurs qui passaient pour ses conseillers les plus écoutés. Seules, quelques personnalités particulièrement renseignées savaient que le ministre des Relations Extérieures avait, en cette affaire, secondé très mollement – c’est le moins qu’on pousse écrire – le Chef du Gouvernement. La plupart des journaux avaient quelques jours plus tôt, publié l’arrêté consulaire donnant « son plein et entier effet » au bref pontifical qui, à en juger par ce document officiel, avait rendu à la vie séculière et laïque « le citoyen Charles-Maurice Talleyrand ». Il semblait qu’il n’y eut point de raison de douter que celui-ci se trouvât réellement assimilé à un simple laïque et, par la suite, habilité à contracter mariage devant l’église. Avec l’aplomb qui caractérisait le ministre des Relations Extérieures, ce puissant personnage ne manqua certainement pas de l’affirmer péremptoirement au curé d’Epinay, d’autant plus enclin peut-être à le croire que le caractère épiscopal, jadis conféré, après des études à Saint-Sulpice et en Sorbonne, à celui venu solliciter son ministère, était susceptible d’accroître encore, aux yeux d’un humble desservant de village, le prestige de Talleyrand.

Le peu que l’on sache du curé Pourez n’autorise pas à le soupçonner d’avoir péché par complaisance, encore moins par intérêt, en prêtant son ministère aux nouveaux époux. Il était chargé de sa cure depuis le milieu de l’année 1766. Comme tant d’autres – persuadés de bonne foi que c’était là le seul moyen de ne pas abandonner leur troupeau – il avait prêté serment à la Constitution civile du Clergé. Dans les pires périodes de la Terreur et de la reprise, sous le Directoire, des rigueurs contre les prêtres, il ne s’était jamais éloigné de ses ouailles. Il devait demeurer à Epinay jusqu’à sa mort tardive, le 4 novembre 1826, dans sa quatre-vingt-treizième année.

Il a laissé, dans sa paroisse, la réputation d’un excellent prêtre, dévoué et charitable. L’épitaphe qu’on peut lire sur sa tombe au cimetière d’Epinay – une simple colonne basse de pierre, surmontée d’une croix de fer et entourée d’une balustrade – l’atteste : « Il a exercé sans interruption pendant plus de soixante ans ses honorables fonctions de pasteur de cette commune et s’est acquis par ses rares vertus et ses grandes qualités l’estime universelle. »

Mais – dira-t-on – pourquoi ce mariage religieux fut-il célébré à Epinay-sur-Seine ?

A cet égard encore, le curé Pourez n’avait pas lieu de s’inquiéter. Catherine Worlée avait, semble-t-il, passé plusieurs étés à Epinay, dans une petite maison voisine de l’église. Son contrat de mariage signé l’avant-veille, portait qu’elle y était domiciliée, son acte de mariage également. Elle pouvait produire deux certificats joints au même dossier de la Bibliothèque Nationale. L’un du 21 thermidor an X (9 août 1802) signé du Maire et de l’Adjoint d’Epinay, atteste que la citoyenne Catherine Worlée – rajeunie, par la circonstance, de quatre ans – « locataire d’une maison sise en cette commune, y est domiciliée ». L’autre, du 29 thermidor, portant les mêmes signatures, affirme que la Citoyenne Worlée « domiciliée dans cette commune depuis quatre ans a, depuis lors, « toujours été imposée aux différents rôles de la contribution personnelle, mobiliaire (sic) et somptuaire qu’elle a toujours payée avec exactitude » et « qu’elle a satisfait pour son contingent lors des différentes réquisitions de chevaux qui ont eu lieu ».

Il était conforme à la règle canonique que la bénédiction nuptiale fût donnée aux nouveaux époux dans la paroisse de la mariée.

En toute bonne foi, l’abbé Pourez n’avait pas de motifs de penser qu’en réalité l’union bénie par lui devait, au regard du droit canon être regardée comme invalide pour avoir été contractée entre un ecclésiastique et une femme mariée.

Une dernière question se pose : en quel lieu Talleyrand et Catherine Worlée reçurent-ils la bénédiction du curé d’Epinay ? « En notre commune », a écrit ce dernier dans son attestation du 1er vendémiaire an XII et on a prétendu que le mariage avait été célébré soit à Epinay « nuitamment, dans une chambre » (Molé), soit à Saint-Gratien, dans la maison de campagne de l’amiral Bruix (rapports des agents du Comte de Provence du 23 octobre 1802).

Il n’en reste pas moins très probable que c’est dans l’église même d’Epinay, de nuit peut-être, comme il arrivait souvent jadis, que cette singulière union fut bénie selon le rite.

L’église Saint-Médard d’Epinay-sur-Seine est un édifice très simple, à trois nefs, construit de 1734 à 1742, grâce aux libéralités du duc de Bourbon, pour remplacer un édifice antérieur qui tombait en ruines. Depuis le 11 septembre 1802, le décor n’a pas changé dans l’essentiel. Le chœur en rotonde, orné d’élégantes boiseries blanches et or, comme il en existe dans nombre de sacristies de ce temps, la descente de croix qui l’orne, peinte, à la même époque, par un dominicain, Jean André, et le Maître-Autel, qui semble dater lui aussi de la fin de l’avant-dernier siècle, ont dû servir de cadre à la plus étrange et la plus scandaleuse des scènes : devant un curé abusé, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, prêtre et évêque, toujours tenu par son vœu de chasteté perpétuelle, et Catherine Worlée, de religion catholique, demeurée liée par un mariage toujours canoniquement valable, munis, tous deux, du billet de confession de rigueur, qu’ils s’étaient procurés auprès de quelque ecclésiastique obligeant, se sont agenouillés pour échanger leurs serments.

Cette comédie sacrilège contribue – n’est-il pas vrai ? – à jeter un jour particulièrement inquiétant sur l’épisode final, que je me propose de commenter prochainement, de la vie si peu édifiante de Talleyrand : sa rétractation.

LÉON NOËL.


Notes :

(1) Bibliothèque Nationale N. a. fr. 23 346. – Œuvres du Comte Roederer. IV. 1856 – Chancelier Pasquier. Mémoires I, 1893. – Mémoires de Mme de Rémusat p. p. son petit fils II, 1880 – Molé, Souvenirs d’un témoin de la Révolution et de l’Empire. Ed. du Milieu du Monde, 1943. – Remacle Relations secrètes des agents de Louis XVIII à Paris sous le Consulat (1802-1803) Plon, 1899. – P. Mario Rinteri La Diplomazia pontificia nel secolo XIX. II Riconciliazione del Talleyrand e de, preti di second, ordine, etc. Rome civilta Cattolica 1902. – Cardinal Mathieu Le Concordat de 1801, Perrin 1903. – Bernard de Lacombe La vie privée de Talleyrand, Plon, 1910. – G. Lacour-Gayet Talleyrand Payot II, 1930. – Louis Madelin Talleyrand Flammarion 1944.

(2) Et non, comme on l’indique d’ordinaire, rue de Verneuil dans l’ancien hôtel Bonville.

(3) « Nous avons beaucoup d’ennemis et, par-dessus tout, un implacable et très puissant dans la personne d’Autun. (Lettre du P. Caselli à Di Pietro, Paris, 1er juin 1801.

(4) R. Limouzin-Lamothe. Bulletin de littérature ecclésiastique, publié par l’Institut catholique de Toulouse, juillet-septembre 1957, pp. 151 à 172.



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REVUE DES DEUX MONDES N° 6 DU 15 MARS 1960








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