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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LETTRE-CIRCULAIRE

DU MINISTRE

DES RELATIONS EXTERIEURES,

A TOUS LES AGENTS DIPLOMATIQUES ET CONSULAIRES

DE LA REPUBLIQUE FRANCAISE

EN DATE DU 14 NIVOSE AN VI [3 JANVIER 1798]




Paris, le 14 Nivôse, an 6 de la République française, une et indivisible. [3 janvier 1798]



Le ministre des relations extérieures A tous les Agents diplomatiques et consulaires de la République française



CITOYENS, vous êtes placés dans des circonstances nouvelles ; vos sentiments républicains et vos efforts patriotiques doivent prendre un essor nouveau.

Des puissances coalisées contre la liberté française, l’Angleterre est la seule qui nous reste à combattre : c’est notre éternelle ennemie. Une grande expédition se prépare contre elle ; le vœu national presse cet armement. Il faut que tous les employés, tous les fonctionnaires secondent en ce point les vues du Directoire ; il faut que toutes les parties de la République française fassent en ce moment la guerre à l’Angleterre.

Dans ce mouvement général, vous ne pouvez ni ne devez demeurer inactifs ; vous devez au contraire prendre une part notable au succès de cette entreprise. Vous savez que, depuis longtemps, l’arme diplomatique, terrible dans les mains du ministère anglais, languit émoussée dans les nôtres. Le Directoire exécutif veut rendre à ce département son lustre et sa vigueur : la paix de Campo-Formio doit en être l’époque ; le congrès de Rastadt doit y mettre le sceau ; vous devez tous y concourir.

A présent, Citoyens, chacun de vous sans doute se forme une idée juste de la grandeur et de la force de la République française. L’étranger sait assez et il est inutile de vous rappeler à vous-mêmes que vous représentez le premier peuple de l’Europe, une nation composée de trente millions d’hommes, et à qui, sur le continent, rien n’a pu résister.

Comment donc l’Angleterre, puissance inférieure en moyens et en forces même au temps de la monarchie, a-t-elle, depuis plus d’un siècle, contrarié en tout et même humilié la France ? Sa position insulaire et l’idée de la liberté dont elle se vantait n’ont pas seules contribué à cet étonnant résultat ; il a été surtout l’effet du système diplomatique suivi par l’Angleterre ; mais cette force même est factice chez elle, comme tout son pouvoir. Il est aisé de s’en convaincre, pour peu qu’on veuille suivre l’histoire des Anglais depuis qu’ils se sont immiscés dans les affaires de l’Europe.

Ce fut leur Protecteur Cromwel qui le premier donna le ton à leur diplomatie ; appelant à son aide la plume vigoureuse et ci-devant républicaine du célèbre Milton, Cromwel osa parler à tous les Cabinets ce langage hautain que, depuis cette époque, le Ministère de Saint-James a toujours soutenu, et qui n’était dans l’origine que l’insolente morgue d’un trop heureux usurpateur, ne parut être dans la suite que l’accent énergique et fier d’un peuple qui se disait libre. Engagés dans les guerres dont la longue série commença et finit le règne de Louis XIV, les Gouvernements de l’Europe crurent extrêmement puissants ceux qui s’annonçaient comme tels. Ils se laissèrent étonnés, et cédèrent sans examen aux prétentions d’une Cour qui exigeait avec menaces. Bientôt après, la France, livrée sous un Prince apathique à des Ministres corrompus, affaiblie à la fois par des victoires inutiles et par des alliances contraires à ses intérêts, réduite à la plus déplorable impossibilité, la France se vit dégradée au point de trembler elle-même devant le prétendu génie du Cabinet de Londres. Forte de cette désillusion bien plus que d’un pouvoir réel, l’Angleterre, à la fin de chaque grande guerre, a figuré avec éclat dans les pacifications de Nimègue, Ryswick, Utrecht, Aix-la-Chapelle, au traité de Paris, aux conférences de Pilnitz et dans les crises subséquentes de notre révolution.

C’est ce prestige, Citoyens, qu’il s’agit de détruire ; c’est ce colosse aux pieds d’argile qu’il faut aujourd’hui renverser.

Il faut donc, Citoyens, que de votre côté vous attaquiez avec courage la puissance de l’Angleterre dans sa force fédérative, tandis que du leur nos armées, s’élançant sur son territoire, dévoileront aux yeux de ceux des Gouvernements de l’Europe auxquels sa jactance en impose, le vrai secret de sa faiblesse.

Voici quelle est dans cette vue la marche que vous devez suivre.

Mettez votre conduite en opposition directe avec celle des envoyés du Cabinet de Londres. Attachez-vous à cette règle, qui ne saurait vous égarer. La cause qu’ils défendent est celle de la tyrannie, de l’avidité mercantile, d’un machiavélisme honteux et criminel ; toutes leurs actions, toutes leurs vues portent l’empreinte nécessaire de leur vicieuse origine. A quoi tient-il que l’Angleterre n’ait imité Carthage, qui pour rendre plus dépendants les peuples qui l’environnaient, par un excès d’ambition qui dégradait l’humanité, défendit à ces peuples, sous peine de la vie, de semer, de planter, de cultiver, de trafiquer ou de rien faire de semblable ; défense dont le souvenir excite l’exécration ? N’est-ce pas là le but auquel tend indirectement le despotisme maritime de la Grande-Bretagne ? Ne prétend-elle pas s’arroger exclusivement le commerce du monde entier ? Et quel Cabinet de l’Europe serait assez aveugle pour ne pas sentir l’intérêt de toutes les puissances à combattre et à extirper un si horrible monopole, et à reléguer dans leur île ces prétendus despotes, qui ne devraient pas se mêler des affaires du continent ?

Quant à vous, Citoyens, la cause que vous défendez est celle de la liberté, de la philanthropie, de la gloire et de la vertu. L’éclat d’une si belle cause doit rejaillir sur vous et sur vos actions. La France a combattu sur terre pour son indépendance et ses limites naturelles ; elle va combattre sur mer, non pas pour elle seule, mais pour affranchir l’Océan, et pour émanciper tous les peuples, qui sont également victimes de l’avidité des Anglais. On compare Londres à Carthage : on pourrait comparer plutôt les Français avec les Romains. Mais Rome ignora trop le commerce et les arts ; Rome ne songea qu’à la gloire de conquérir le Monde : elle fit la guerre à Carthage, comme à un empire rival, non comme peuple commerçant. Que la République française a des motifs plus respectables ! Ce n’est pas seulement les injures de plusieurs siècles qu’elle veut venger aujourd’hui sur le Gouvernement anglais ; c’est pour l’intérêt de l’Europe et de l’humanité entière qu’elle veut rétablir la liberté des mers. L’histoire n’offre rien qu’on puisse mettre en parallèle ; et sous ce point de vue, les hommes de tous les pays doivent faire des vœux pour l’heureux succès de nos armes.

Répondez, Citoyens, répondez dignement à votre auguste mission : que la plume et la voie des négociateurs français secondent le courage et l’épée de nos défenseurs !

Plus les agents de l’Angleterre seront impérieux, fourbes et remuants, plus vous devez montrer de droiture, de loyauté, de cette modération qui, bien plus que la morgue, est le trait caractéristique de la véritable puissance.

Epiez toutes leurs démarches ; empêchez qu’ils ne puissent ourdir contre la République de nouvelles trames : qu’ils vous trouvent partout, et sans cesse, sur leur chemin ; suivez-les sans relâche au sein même des Cabinets ; sachez les aborder dans leurs derniers retranchements ; soyez ardents à découvrir et soigneux de déconcerter les menées souterraines, les calomnies et les intrigues, les séductions perfides et les projets affreux que veut en vain cacher leur agence secrète : celle-ci se trouve partout, chez nos ennemis découverts, chez nos alliés affidés, en Italie et en Espagne, dans la République batave, peut-être encore plus qu’ailleurs dans le sein même de la France. Ne cessez point de réagir contre leur influence, non par de petites chicanes et des ruses minutieuses, mais par des représentations sages et raisonnées. Vous serez écoutés ; le Directoire exécutif saura vous appuyer. C’est à vous qu’il siéra de faire entendre quelquefois aux Ministres des Cours, le langage républicain dans sale mâle fierté, mais sans prodiguer ce moyen, qui doit être toujours frappant et décisif.

Tenez-moi surtout au courant de tout ce que machine le génie infernal du Cabinet de Londres. Il faut que le Gouvernement soit averti de tout, qu’il le soit de tous les côtés, et qu’il le soit à temps. Vos renseignements respectifs, dépouillés jour par jour, comparés avec soin, seront mis sous les yeux du Directoire exécutif, et vous ne voudrez pas qu’il apprenne d’ailleurs ce qu’il doit voir d’abord et savoir par vous-mêmes.

En ce qui vous concerne personnellement, Citoyens, sachez vous faire aimer, estimer, respecter. Ne heurtez point les mœurs, les usages, les préjugés des pays où vous êtes ; mais en gardant les convenances, conservez aussi les usages et les mœurs des républicains. Aux démonstrations d’une étiquette vague, substituez l’aménité, la politesse franche, qui part d’une âme vertueuse et du sentiment de grandeur que la liberté donne. Gardez-vous surtout d’un défaut trop commun de nos jours, je parle de cette énergie irascible et bruyante, qui, dans un diplomate, ne sera jamais regardée comme une heureuse qualité. Mesurez toutes vos démarches, et n’oubliez jamais que fougue n’est pas force.

Je me propose, Citoyens, de vous communiquer, plus régulièrement et plus fréquemment que jamais, les vues et les idées que me suggérera votre correspondance. Redoublez donc d’exactitude. L’objet de cette circulaire est surtout de former entre tous les agents de la diplomatie française, une ligue active et zélée contre le dernier ennemi que la République est à vaincre, et de remplir ainsi les vues du Directoire. Faites bien connaître partout combien le Cabinet anglais mérite peu de confiance ; tel est, en ce moment, votre principal but. Evertuez-vous, Citoyens, dans cet objet de vos travaux. Vous trouverez, sans doute, bien des difficultés qu’il faudra surmonter ; ne vous rebutez point ; pour vous aplanir les obstacles, comptez sur l’armée d’Angleterre. La patrie a les yeux ouverts sur vous. En vous conformant à l’esprit de cette circulaire, vous trouverez un sûr appui dans l’union et la sagesse du Directoire exécutif, et dans la bienveillance du ministre qui vous écrit par ordre exprès du Directoire.

Salut et fraternité,



Ch.-Mau. De TALLEYRAND-PERIGORD.



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MONITEUR N° 106 DU SEXTIDI 16 NIVOSE AN 6 DE LA REPUBLIQUE FRANCAISE – VENDREDI 5 JANVIER 1798 – P. 425







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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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