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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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COMMENT ON DEVENAIT MINISTRE

SOUS LE DIRECTOIRE

PAR

G. LACOUR GAYET







Le Courrier républicain, dans son numéro du 4 vendémiaire an V (25 septembre 1796), publiait cette courte note, bien en évidence :

« Paris, le 3 vendémiaire (24 septembre) – M. de Talleyrand (sic) Périgord, ci-devant évêque d’Autun, émigré privilégié, est arrivé à Paris, depuis quatre jours. »

Rentré à Paris, le 20 septembre 1796, il y avait un peu plus de quatre ans qu’il en était parti ; il avait, en effet, quitté la capitale et la France le 10 septembre 1792, quelques jours après les fameux massacres. Depuis lors, il avait passé près d’un an et demi en Angleterre et deux ans et demi aux États-Unis. Le décret de la Convention, rendu le 4 septembre 1795 sur la proposition de Chénier, lui avait rouvert les portes de la France. Il n’avait pas montré une hâte excessive à profiter de cette faveur : car il s’était arrêté à Hambourg, à Berlin, à Amsterdam. Enfin il était rentré, en modeste équipage, dans sa ville natale.

Quand il en était parti, il avait laissé Paris en proie aux fureurs de l’anarchie démagogique qui s’étaient déchaînées depuis la journée du 10 août ; il retrouvait à présent une situation en apparence au moins régulière. La Constitution de l’An III était en vigueur depuis près d’un an ; on ne souffrait pas encore des maux dont elle portait le germe et qui, par la faute des hommes ou des circonstances, n’allaient pas tarder à éclater. Paris et la France se reprenaient à la joie de vivre, après les mauvais jours des années précédentes. Puis l’opinion publique jouissait avec ivresse des nouvelles extraordinaires qui arrivaient de l’autre côté des Alpes. Là-bas, dans les plaines de la haute Italie, un général de vingt-sept ans à peine marchait de miracle en miracle. Avec lui, les soldats de la République avaient culbuté l’armée piémontaise et dicté la paix au roi de Sardaigne ; avec lui, ils avaient franchi au pas de charge le pont de Lodi et fait à Milan une entrée triomphale, qui est une des choses les plus émouvantes de l’histoire ; avec lui, ils venaient de poursuivre sans répit une armée autrichienne à Salo, à Lonato, à Castiglione, à Priniolano, à Bassano, à Saint-Georges ; ils venaient d’en enfermer les débris dans Mantoue avec Wurmser, le général en chef de l’empereur. A quels nouveaux miracles n’était pas destiné le jeune vainqueur de Mondovi, de Lodi, de Castiglione ? Quand Talleyrand arriva à Paris, il arriva dans une ville toute grisée par la fièvre patriotique que développaient de jour en jour les victoires de Bonaparte. Qu’allait-il faire lui-même ? Il avait quarante-deux ans et demi ; ce n’était certes pas l’âge du repos, surtout pour un homme qui, cinq ans plus tôt, avait renoncé, avec tant de désinvolture, à son caractère sacerdotal et épiscopal. Il venait de visiter l’Angleterre, l’Amérique, l’Allemagne ; il rapportait de ces trois pays des observations personnelles, il ne pouvait pas ne pas en profiter ni en faire profiter ses compatriotes. Sans doute, quand il avait retrouvé à Hambourg, quelques mois plus tôt, son amie Mme de Genlis, il ne lui avait pas caché qu’il était dégoûté des affaires ; rien au monde ne pourrait le déterminer à s’y rengager. Mme de Genlis ne se laissa pas prendre à ces déclarations, qu’il faisait peut-être de bonne foi. « Les ambitieux, dit cette femme experte, sont les hommes du monde qui se connaissent le moins eux-mêmes ; ils sont comme les amants, qui prennent sans cesse leur mécontentement et leur dépit pour le détachement et la raison (1). »

Une huitaine environ après son arrivée à Paris, Talleyrand fut nommé l’un des secrétaires du Lycée des Arts (2). Quelle que fût la vogue pour le moment de cette société de conférences, ce secrétariat n’était pas une position capable d’ouvrir la route du pouvoir et de la fortune. Ce qui importait pour le présent et pour l’avenir, c’était d’être en bons rapports avec les maîtres du jour.

A Paris, comme un peu plus tôt à Hambourg, des agents du comte de Provence avaient sondé les dispositions de l’ancien évêque. Le bruit s’en répandit ; pour y couper court, il crut pouvoir publier une lettre, dans laquelle il protestait de ses sentiments de bon républicain. Il y disait : « Mes vœux bien prononcés se sont dirigés et se dirigent constamment vers le bonheur et la gloire de la république française (3). »

S’il y avait pensé, par cette déclaration, dissiper les préventions bien naturelles des chefs républicains, il n’y réussit guère. Un Talleyrand-Périgord républicain ! Ces mots juraient d’être accouplés.

Joseph Chénier avait été le principal auteur de son rappel ; étant passé de la Convention au conseil des Cinq-Cents, il y jouait un rôle non moins actif. Il aurait pu, semble-t-il, être l’un des patrons de Talleyrand et le pousser dans la politique ; mais les manœuvres de celui-ci et les bruits qui circulaient sur lui inspirèrent bien vite à Chénier une aversion profonde à l’égard du personnage qu’il affectait d’appeler « l’abbé Maurice ». La lettre ci-dessus ne lui disait rien qui vaille. « La lettre de l’abbé Maurice, disait-il, me prouve qu’après avoir été anarchiste, orléaniste, et n’ayant pu être robespierriste, puisque Maximilien n’a pas voulu de lui, il se fait directoriste, en attendant d’être ce que le pouvoir sera un peu plus tard. Ce bougre-là, sans respect pour l’épiscopat, est semblable à une éponge qui s’imbibe de toutes les liqueurs dans lesquelles on la trempe, avec cette différence que l’éponge pressée rend ce qu’on lui confie et qu’ici tout sera de bonne prise pour notre ami. » Des vers circulèrent bientôt, où Joseph Chénier opposait la sincérité de ses sentiments politiques au caractère équivoque des sentiments de son ancien protégé :

Ferme dans ma route et vrai dans mes discours,

Tel je fus, tel je suis, tel je serai toujours.

Gorgé de honte et d’or un impudent Maurice,

Du pouvoir, quel qu’il soit, adorant le caprice,

De tout parti vaincu mercenaire apostat,

Peut vendre ses amis comme il vendit l’Etat.

Moi, quand la trahison marche sans retenue,

Lorsque la République est partout méconnue,

Dédaignant de flatter des ennemis puissants,

A ses autels déserts, j’apporte mon encens.

Décidément, ce n’était pas avec l’auteur de Charles IX et du Chant du départ que l’ancien évêque pouvait lier partie.


***


Lorsque le conseil des Anciens, dans la séance du 1er novembre 1795, avait élu, sur la liste de cinquante membres dressée par le conseil des Cinq-Cents, les cinq premiers Directeurs de la République, son choix s’était porté sur Larevellière-Lépeaux, Letourneur de la Manche, Reubell, Sieyès et Barras. Excepté Sieyès, les élus avaient tous accepté : un nouveau scrutin avait fait entrer Carnot au Directoire. Ses cinq Directeurs étaient toujours en fonction quand Talleyrand arriva à Paris ; ils devaient y rester tous les cinq jusqu’au mois de mai de l’année suivante. Ils avaient de commun d’avoir tous voté la mort de Louis XVI ; mais, la question du régicide à part, chacun avait son tempérament, ses intérêts, son ambition, sa manière de concevoir le Gouvernement nouveau.

Talleyrand n’en connaissait personnellement que deux, Larevellière-Lépeaux et Reubell, pour les avoir eus comme collègues à l’Assemblée constituante. Entre lui et Reubell, il ne pouvait y avoir de sympathie : la différence des caractères était trop profonde. L’ancien avocat de Colmar avait une aversion instinctive pour l’ancien évêque. Comme des rapports de police signalaient que Talleyrand, dès son retour à Paris, intriguait auprès des différents partis, Reubell déclara contre lui, en plein Directoire (4) : « Talleyrand, dit-il, est au service de l’étranger. Il n’a jamais existé un être plus pervers, plus dangereux et qui méritât davantage de ne jamais rester en France. Je le connais dès l’Assemblée constituante, où je l’ai vu manœuvrer avec tout ce qu’il y avait de pire ; c’est un homme fait pour perdre tout ce qui le laisse approcher. On l’a volé à la liste des émigrés ; il était là à sa place ; je propose qu’on l’y rétablisse. » Sur l’intervention de Barras, la colère de Reubell se calma, mais pour faire place à une ironie méprisante. « Que Talleyrand, dit-il reste en France, si cela lui convient ; je lui accordais sans doute trop d’importance. Pourvu que vous ne vouliez pas un jour en faire un grand fonctionnaire public ! Pourquoi pas l’un de vos ministres ? » Il ne se doutait pas qu’il était si bon prophète.

Si Reubell avait la nuance des Jacobins, Larevellière-Lépeaux avait plutôt celle des Girondins. Talleyrand ne lui était point antipathique a priori ; le prêtre défroqué serait peut-être l’un des ministres de la secte nouvelle des théophilanthropes, dont il était lui-même le père ou le parrain. Cependant, Talleyrand ne prenait pas au sérieux les adhérents à la secte nouvelle ; il avait baptisé les théophilanthropes « les filous en troupe ». Il rencontrait Larevellière-Lépeaux aux séances de l’Institut ; ils étaient tous deux membres de la classe des Sciences morales et politiques. Un jour Larevellière-Lépeaux donna lecture d’un mémoire intitulé : Réflexions sur le culte, sur les cérémonies civiles et sur les fêtes nationales ; c’était une sorte de programme de religion laïque. Ses confrères lui exprimaient leurs compliments. « Pour moi, dit Talleyrand d’un ton très sérieux, je n’ai qu’une observation à vous dire ; Jésus-Christ, pour fonder sa religion, a été crucifié et il est ressuscité. Vous auriez dû tâcher d’en faire autant. »

Carnot avait sur Talleyrand les sentiments de Chénier ; il disait un jour à celui-ci : « Talleyrand amène avec lui tous les vices de l’ancien régime, sans qu’il ait pu prendre une des vertus du nouveau ; il n’a aucun principe arrêté, en change comme de linge. » Carnot aurait volontiers répété l’épigramme, qui avait cours alors ; les uns l’attribuaient à Lebrun, d’autres à Chénier lui-même :

L’adroit Maurice, en boitant avec grâce,

Aux plus dispos peut donner des leçons ;

A front d’airain unissant cœur de glace,

Toujours il fait son thème en deux façons.

Dans le parti qui lui pèse un salaire

Furtivement il glisse un pied boiteux ;

L’autre est toujours dans le parti contraire,

Mais c’est le pied dont Maurice est boiteux.

Pour Letourneur de la Manche, malgré la violence de certaines de ses opinions, c’était un caractère assez effacé. Restait Barras ; c’était certainement celui des cinq Directeurs avec qui Talleyrand avait le plus de chances de s’entendre. Sans être un grand seigneur, Barras en affectait les manières par son luxe et la liberté de ses mœurs ; il portait un nom connu dans la vieille noblesse provençale. Avec lui on pouvait s’entendre. Talleyrand commença par lui envoyer un rapport sur les observations qu’il avait recueillies pendant les trois mois de son séjour à Berlin ; puis il attendit. Barras ne se trompait pas sur son compte le jour où, Reubell ayant accusé Talleyrand d’être au service de l’étranger, il lui avait répondu, d’un ton flegmatique : « Talleyrand, comme tant d’autres, est au service de son ambition et de son intérêt (5). »

Le ministre de la police Cochon avait remis un rapport au Directoire au mois d’octobre, sur un dîner mystérieux qui avait réuni le général Brune, Talleyrand, son ancien vicaire général Desrenaudes, Maret et Semonville. On y avait parlé des émigrés ; Talleyrand avait été d’avis qu’on ne pouvait assez les surveiller, il fallait en faire des exemples. D’accord avec Maret et Semonville, il avait voué une haine solide à Charles Delacroix, le ministre des Relations extérieures ; à eux trois, ils le tenaient pour un homme inepte.

Quand le Directoire prit connaissance de ce rapport, ce fut pour Reubell une occasion nouvelle de fulminer. « Ce sont trois misérables intrigants, s’écria-t-il, des menteurs enragés. On pilerait tout cela dans un même mortier, qu’il n’en sortirait pas un atome de vérité. Je crois peu aux rapports de police en général ; mais il n’y a rien de si mauvais dont je crois capables Talleyrand, Maret, Semonville, Semonville, Maret et Talleyrand (6). »

La police ne perdait pas de vue Talleyrand. Un autre rapport, du mois de février 1797, le signalait comme faisant partie d’une conjuration dont les principaux membres se réunissaient dans une maison de la rue de Provence, n° 16. Le rapport désignait avec lui Mathieu Dumas, du conseil des Anciens, Montesquieu, l’un des agents royalistes de Paris, Ségur, l’ancien ambassadeur à Saint-Pétersbourg et à Berlin, Roederer, l’ancien procureur général syndic du département de Paris, Mme d’Aiguillon, Mme Valence, celle-ci fille de Mme de Genlis, Mme Lameth, d’autres encore. Dans ces conspirations, on parlait de revenir de la pentarchie directoriale au système monarchique. Barras ne fut pas autrement ému ; il fut d’avis de laisser tous ces messieurs agir et se remuer dans la sphère de leur intrigue plus ou moins subalterne » ; n’avait-il pas reçu des confidences de plusieurs de ces conspirateurs qui ne demandaient qu’à se rendre nécessaires à ses yeux, pour passer au service du Directoire (7) ?

Cependant, quelques semaines plus tard, en mars 1797, la police signalait encore les fréquentations très suspectes de Talleyrand (8) ; il voyait fréquemment La Vauguyon fils, dont le père était l’un des quatre membres du conseil d’État du comte de Provence.


***


Talleyrand avait l’honneur de porter un titre qui n’avait rien de politique, mais auquel s’attachait la plus légitime considération. Lors de la fondation de l’Institut et de l’élection du dernier tiers de ses membres, le 14 décembre 1795, il avait été élu dans la deuxième classe, Sciences morales et politiques, et inscrit dans la quatrième section de cette classe, Economie politique (9). Cette élection avait été d’autant plus flatteuse pour lui qu’il était alors en Amérique et que la chose s’était faite à son insu. Il s’était empressé de prendre séance dès le 23 septembre 1796, trois jours après son arrivée à Paris ; le jour même, il avait été élu l’un des deux secrétaires ; les archives de l’Institut permettent de voir qu’il rédigea onze procès-verbaux des séances de sa classe. Doit-on ajouter qu’il arrivait rarement en début de séance ? Sa signature sur les feuilles de présence se lit, en effet, à maintes reprises, au-dessous de la ligne qu’on tirait un quart d’heure après l’ouverture. Dans ces temps héroïques, l’inscription à cet endroit, c’était, pour le retardataire, la non-participation au jeton. La ligne fatale de la quinzième minute a disparu, depuis longtemps, des feuilles de présence.

Les membres de la deuxième classe firent à leur confrère l’honneur de le désigner pour une lecture en séance publique ; il tenait lui-même, disait-il, à « payer sa dette littéraire » (10). Le 4 avril 1797, 15 germinal an V, mille à douze cents personnes se pressaient dans la salle du Vieux Louvre à laquelle les statues de Jean Goujon ont valu le nom de salle des Cariatides ; on l’appelait alors salle des Antiques ou encore salle des Grands Hommes, d’après les statues de vingt-deux Français célèbres dont elle était décorée. La lecture de Talleyrand avait pour titre : Mémoire sur les relations commerciales des Etats-Unis avec l’Angleterre. On attendait avec impatience de connaître ses impressions d’Amérique ; quelles observations rapportait-il de ce pays nouveau ? On le savait causeur très séduisant, grand remueur d’idées dans la conversation. Les auditeurs de la salle des Cariatides purent se convaincre que chez lui le philosophe et l’économiste ne le cédaient en rien à l’homme d’esprit. La lecture eut le plus vif succès. « Mémoire excellent », dit le Moniteur universel ; « observations frappantes faites dans le pays et pendues avec infiniment d’esprit et de grâce », dit le Courrier républicain.

Un fait avait frappé Talleyrand aux Etats-Unis : c’est l’activité toujours croissante des relations de commerce entre ce pays et l’Angleterre. N’est-il point singulier que l’indépendance des Etats-Unis ait été avantageuse à l’Angleterre, loin de lui être funeste ? D’une part, l’Angleterre, dit-il, « oublia ses ressentiments et rouvrit ses anciennes communications, qu’elle rendit plus actives encore ». D’autre part, il faut tenir compte des dispositions des Américains, peuple « dépassionné », suivant son expression. « Ils ne peuvent pas se dissimuler que sans la France ils n’auraient pas réussi à secouer le joug de l’Angleterre ; mais malheureusement ils pensent que les services des nations ne sont que des calculs et non de l’attachement. » Mais il y a bien des qualités chez ce peuple ; là-bas, on sait le prix de l’union : « Ils n’ont garde de se haïr entre eux ; ensemble ils ont combattu, ensemble ils profitent de la victoire. Partis, factions, haines, tout a disparu ; en bons calculateurs, ils ont trouvé que cela ne produisait rien de bon. » Un passage en particulier fut très goûté de l’assistance ; c’est celui où le lecteur décrivait deux types d’Américains, le bûcheron et le pêcheur, l’un et l’autre animés d’un esprit exclusif d’utilitarisme. Les sympathies de Talleyrand allaient à l’agriculture ; d’après lui, elle produit des patriotes, dans la bonne acception du mot ; elle calme les passions, alors que le commerce les tient en effervescence.

A la fin de sa lecture, Talleyrand avait posé une suite de conclusions.

« Les premières années qui suivent la paix décident du système commercial des États. S’ils ne savent pas saisir le moment pour la trouver à leur profit, elle se tourne presque inévitablement à leur plus grande perte. » Ce qui revient à dire que lorsqu’on a conquis la victoire des armes sur les champs de bataille, il reste encore à conquérir la victoire de la paix sur les marchés économiques. Cela est toujours bon à méditer.

« Les habitudes commerciales, disait encore Talleyrand, sont plus difficiles à rompre qu’on ne pense ; l’intérêt rapproche en un jour et souvent pour jamais ceux que les passions les plus ardentes avaient armés pendant plusieurs années consécutives. »

Voici enfin une parole profonde : « Après une révolution qui a tout changé, il faut savoir renoncer à ses haines si l’on ne veut pour jamais renoncer à son bonheur. »

***


Le public des intellectuels apprit ainsi à connaître et à apprécier le nom de Talleyrand. Un autre moyen de s’imposer à l’opinion, c’était de prendre position sur le terrain politique. Au mois de juin, on annonçait la fondation d’un Cercle constitutionnel, établi ci-devant hôtel de Montmorency (11) ; il avait pour objet de combattre le Club de Clichy, dont on connaissait les opinions nettement réactionnaires. A la tête du nouveau groupement, on citait Talleyrand, Benjamin Constant, Garat, Cabanis, Daunou, Sieyès, Jean de Bry, Treilhard, Chénier, les généraux Jourdan, Menou, Kléber ; les premiers commissaires, c’est-à-dire les premiers membres du bureau furent Talleyrand, Sieyès, Garat, Veirien et Merlin (12). Le cercle constitutionnel se proposait de soutenir la politique directoriale ; mais aux yeux de Reubell, il suffisait que Talleyrand fût dans une affaire pour qu’elle fût aussitôt frappée de suspicion. Pour lui, Talleyrand « c’est l’aigle des oiseaux de mauvaise augure » ; puis, en parcourant la liste des membres du nouveau Cercle, il se calma un peu. « Espérons, dit-il, que ce coquin de Talleyrand se trouvera noyé au milieu des hommes de bien ; puissent-ils l’aborder et le neutraliser ! » Dans ce nouveau milieu, Talleyrand évoluait avec cette souplesse qui est le trait dominant de son caractère. Aux constitutionnels purs, il disait qu’il y avait toujours en lui l’ami de Mirabeau ; aux Girondins, qu’il avait été l’un des leurs ; aux Dantonistes, qu’il avait dû la vie à Danton dans la journée du 10 août ; aux partisans de Robespierre, il chuchotait à l’oreille que Robespierre était, après tout, l’homme qu’il « estimait » et qu’on devait le plus estimer de la Révolution (13) ».

Ce génie protéiforme allait-il enfin toucher au but de ses efforts ? Depuis le commencement du mois de juin, on parlait de conférences qui devaient s’ouvrir à Lille pour traiter de la paix avec l’Angleterre. Le ministre des Relations extérieures fit adopter comme ministre plénipotentiaire l’ancien directeur Le tourneur de la Manche, que le tirage au sort, le 20 mai précédent, avait fait sortir du Directoire ; il y avait été remplacé par Barthélemy. Delacroix proposa d’adjoindre à Letourneur Talleyrand et Maret. On parlait depuis si longtemps de l’un et de l’autre que Barras avait été heureux de les envoyer à Lille pour débarrasser Paris de leurs intrigues ; puis ce serait le meilleur moyen d’éprouver leurs prétendus talents diplomatiques. Mais Reubell fit à la candidature de l’ancien évêque une opposition farouche. « Si vous voulez de la probité et de la capacité », dit-il à ses quatre collègues du Directoire, « gardez-vous de penser à Talleyrand. C’est la nullité empesée et la friponnerie incarnée. » On alla aux voix. Talleyrand ne fut pas nommé, Barthélemy seul avait voté pour lui. La mission fut composée de Letourneur, de Maret, de Pléville, Le Pelley et de Kolker, ce dernier comme secrétaire (14).


***


La déception fut pénible à Talleyrand, il s’était bien cru à la veille d’entrer aux affaires ; mais il n’était pas de ceux qui abandonnent la partie. Ni ses bonnes paroles, ni ses évolutions, ni le succès de sa lecture académique, ni la fondation du Cercle constitutionnel n’avaient abouti à un résultat. Il restait le moyen suprême, irrésistible : « il faut faire marcher les femmes, disait-il, dans les circonstances importantes », et, à son appel, une femme marcha. Les femmes savaient cependant qu’il ne méritait aucune confiance ; la ci-devant marquise de Montesson, qui avait alors près de soixante ans, le lui dit un jour avec esprit. A son retour à Paris, Talleyrand avait fréquenté son salon, soit à Paris, rue du Mont-Blanc (Chaussée d’Antin), soit au château de Romainville ; il devint l’un de ses visiteurs les plus assidus et les plus entourés. Dans un moment d’enthousiasme pour Talleyrand, un habitué de la maison dit que, s’il était femme, il ne pourrait rien lui refuser. « Vos faveurs, soit, dit Mme de Montesson ; mais votre confiance, non. »

Quand il n’était encore que l’abbé de Périgord, Talleyrand avait fréquenté le salon de la rue du Bac, dont la jeune Mme de Staël, mariée à vingt ans, en 1786, avait fait une puissance ; évêque d’Autun, membre de l’Assemblée constituante, il était devenu l’un des plus grands familiers de la maison. Les deux amis s’étaient retrouvés en Angleterre, où les malheurs de la Révolution les avaient rejetés l’un et l’autre. D’Amérique, il lui avait écrit et il l’avait chargée de faire rayer son nom des listes d’émigration : elle s’y était employée avec une sorte de passion et elle y avait réussi. De retour à Paris, Talleyrand avait repris le chemin de la rue du Bac. Le dieu du jour était à présent un jeune homme d’une trentaine d’années (il avait un an de moins que l’ambassadrice de Suède), qui avait tous les caractères d’un héros de roman, Benjamin Constant. Ami de l’un et de l’autre, Talleyrand continua à être très bien vu chez Mme de Staël. Par Benjamin Constant, il conserva l’amitié de l’ambassadrice ; par l’ambassadrice, il allait gagner Barras : manœuvre savante et amusante, qui mérite d’être racontée avec quelques détails.

Benjamin Constant, au dire de Barras, « avait toute la candeur, on peut ajouter la niaiserie des jeunes penseurs ». Mme de Staël le lui prêta, pour le rôle d’aide de camp dans la grosse partie qui allait se jouer. Chaque matin, avant six heures, Talleyrand se trouvait au chevet de son jeune ami, pour activer son zèle et arrêter avec lui le plan de la journée. Il y avait dans l’air des bruits de changement de ministère ; on désignait Colchen ou Talleyrand-Périgord comme le successeur de Delacroix, à une échéance très prochaine. En informant de cette éventualité son gouvernement, le ministre de Prusse, Sandoz-Rollin, dans une dépêche du 4 juillet (15), ajoutait : « Ce dernier (Talleyrand) réunit le plus grand nombre de suffrages dans les deux corps législatifs. Son caractère est fort, ses lumières sont reconnues, mais sa moralité est corrompue et dépravée. Il m’a dit confidentiellement il y a peu de jours : « Je servirai de moyen de réconciliation entre le Directoire et les deux Conseils. Je veux la paix et je hais les menées révolutionnaires ; mais jusqu’à présent je n’ai aucune certitude d’être appelé au ministère, et tout se réduit à des promesses et à des ouvertures vagues. » Cependant Talleyrand s’empressait de faire écrire à Barras qu’ « il se vouait invariablement à sa fortune », il ne demandait qu’une chose, « être mis à l’épreuve ».

Sur ces entrefaites, le 3 juillet, il avait fait une seconde lecture à la séance publique des trois Classes de l’Institut, sous ce titre : Essai sur les avantages à retirer de colonies nouvelles dans les circonstances présentes. Dans un langage très élevé, il avait énuméré les raisons qui faisaient aux Français une obligation de s’occuper de colonies nouvelles : « l’exemple des peuples les plus sages qui en ont fait un des grands moyens de tranquillité ; le besoin de préparer le remplacement de nos colonies actuelles pour ne pas nous trouver en arrière des évènements ; la convenance de placer la culture de nos denrées coloniales plus près de leurs vrais cultivateurs ; la nécessité de former avec les colonies les rapports les plus naturels, bien plus faciles, sans doute, dans les établissements nouveaux que dans les anciens ; l’avantage de ne point nous laisser prévenir par une nation rivale, pour qui chacun de nos oublis, chacun de nos retards en ce genre est une conquête ; l’opinion des hommes éclairés qui ont porté leur attention et leurs recherches sur cet objet ; enfin la douceur de pouvoir attacher à ces entreprises tant d’hommes agités qui ont besoin de projets ; tant d’hommes malheureux qui ont besoin d’espérance ».

Le mémoire est vraiment remarquable dans sa concision ; il porte la double marque d’un homme d’État et d’un écrivain. On comprend que l’assistant l’ait couvert d’applaudissements. Son auteur avait gagné, pour la seconde fois, le public de la salle des Cariatides, de la Coupole du temps ; il avait pour lui ces deux jouissances, les salons et la presse. Mme de Staël n’avait plus qu’à jouer auprès de Barras la partie décisive (16) ; sûrement, elle devait la gagner, comme en 1791, quand elle avait poussé au ministère de la Guerre son ami le comte de Narbonne.


***


Mme de Staël déjà, à plusieurs reprises, avait entretenu Barras de Talleyrand ; il avait besoin d’une place, disait-elle pour exister, et plus encore, suivant les paroles mêmes de son candidat, pour avoir « l’honneur de servir la République et de montrer son attachement à la liberté ». Elle demande à Barras (c’était aux environs du 3 juillet) de lui présenter elle-même Talleyrand. Elle parla avec une telle insistance qu’elle obtint un rendez-vous pour tous deux le soir même, à neuf heures, au Luxembourg. Ils arrivent à l’heure dite. En apercevant Talleyrand, qu’il voyait pour la première fois, Barras fut frappé de sa ressemblance physique, claudication à part, avec Robespierre. Il le dit à voix basse à Mme de Staël ; elle lui répondit, en souriant : « Il vaut beaucoup mieux. C’est un homme dont le cœur est sur la main et qui vous sera personnellement dévoué : il se mettrait au feu pour vous. » Puis, élevant la voix et prenant son ami par la main : « Tenez, citoyen Talleyrand, c’est de vous que nous parlions. Je ne craignais point de vous flatter, en déclarant que vous étiez un excellent ami, un être pétri de sentiments délicats ; que la reconnaissance ne pesait point à votre cœur. » Talleyrand se prosterne profondément en répétant ces mots : « Serviteur respectueux, serviteur reconnaissant. Il n’y a que mon admiration qui puisse égaler mon respect et ma reconnaissance ».

Le lendemain, Mme de Staël revient seule au Luxembourg. Elle énumère à Barras les titres de Talleyrand, tout ce qu’il a fait à l’Assemblée constituante. Puis : « Il est enthousiaste de vous ; il vous considère comme quelque chose de surhumain. » Puis encore : « Il a tous les vices de l’ancien et du nouveau régime. (Un journaliste allait bientôt le surnommer navrakaka, « tout ce qu’il y a de plus mauvais ».) Il faut en faire un ministre, un ministre des Relations extérieures tout au moins, d’après ce que je vous ai fait sentir de ses convenances et de son aptitude pour une pareille place. » Barras répond qu’il en parlera à ses collègues.

La visiteuse revint deux jours plus tard. Il ne lui cache pas la vérité : « Celui que vous m’avez proposé réunit la répugnance et la mésestime presque unanimes des membres du Directoire. – Tant mieux pour vous Barras », lui répond-elle avec chaleur. « C’est précisément parce que Talleyrand sera le plus mal avec tous vos collègues qu’il sera le mieux avec vous. Il fera la police pour vous, comme un bon chien de berger : c’est, à la lettre, le chien le plus fidèle que vous puissiez avoir. » Barras supplia Mme de Staël de le laisser tranquille.

Talleyrand intervient alors en personne auprès de plusieurs femmes, parentes et intimes du Directeur. Mme de M., Mme de J., la duchesse de Brancas. A chacune il répète qu’il aime Barras ; il est à ses ordres ; il lui est dévoué à la vie, à la mort ; il l’idolâtre. Il fait lui-même une visite au Luxembourg pour présenter à Barras Benjamin Constant et les principaux membres du Cercle constitutionnel : la puissance du Cercle est à ses ordres, « à ses pieds », pour s’en servir comme il voudra.

Nouvelle visite de Mme de Staël au Luxembourg ; cette fois, c’est la grande scène. Elle entre, la toilette en désordre ; elle fait asseoir Barras à côté d’elle ; elle lui serre les mains, et, d’une voix entrecoupée de sanglots : « Barras, Barras, mon ami, je ne compte que sur vous en ce monde ; sans vous, nous sommes perdus, perdus tout à fait. Savez-vous ce qu’il m’a dit, ce que tout à l’heure il vient de me répéter ? Je le quitte au moment ; peut-être n’existe-t-il plus déjà ; il m’a dit qu’il allait se jeter à la Seine, si vous ne le faites pas décidément ministre des Affaires étrangères. Il n’a plus que dix louis devant lui (17). » Comme à l’époque de la Constituante, Talleyrand fréquentait les maisons de jeu, il est probable qu’il venait d’y perdre une forte somme (18). Mme de Staël, avec une éloquence passionnée, reprend le détail de tout ce que Talleyrand a fait dans sa vie politique, même de tout ce qu’il aurait fait, s’il avait été membre de la Convention. « On aurait pu y apprécier toute son énergie ; il ne connaît point d’excès en fait de liberté ; il regrette de n’avoir pas été dans cette assemblée pour y voter comme vous. » Eh quoi ? Il aurait été régicide ? Mais la solliciteuse est emportée par son élan. « Il a fait, continue-t-elle, tout ce qu’il a pu pour la Révolution. Personne n’a plus donné de garantie. Personne, si on lui demande : « Qu’as-tu fait pour être pendu ? » ne peut répondre, d’une manière plus satisfaisante, qu’ « il a tout fait pour cela ». Eh bien, mon cher ami, eh bien, Barras, c’est un homme aussi intéressant que vous laisseriez aujourd’hui se jeter à la Seine faute de pouvoir servir son pays ? » Elle était sur le point de défaillir dans ses bras ; mais Barras le chaste s’empresse d’ajouter : « Jamais dans une circonstance de ce genre, je ne suis sorti d’une pareille épreuve plus innocent et plus pur. »

Cependant Talleyrand « flegmatique et immobile », attendait dans la rue, en voiture, le résultat de cette visite ou mieux de cet assaut. A la porte du salon, Mme de Staël se retourne encore. « Je vais le voir, que vais-je lui dire pour le rassurer ? Pourrions-nous jamais nous consoler si nous étions cause qu’il se noyât ? – Engagez bien votre ami à ne pas se noyer, car alors il ne serait plus possible de rien faire de lui. Nous nous efforcerons d’utiliser ses talents pur la République et sa bonne volonté pour nous. » Barras était gagné. Cependant l’infatigable visiteuse était encore au Luxembourg le 7 juillet ; elle allait recommencer, Barras l’arrêta. « La question sur votre ami est épuisée ; je la sais par cœur. Adieu, Madame ! »

Talleyrand reçut bientôt de Barras une invitation à dîner, dans sa maison de Suresnes ; il a raconté lui-même cet épisode (19), qui jette un jour singulier sur la moralité intime du Directeur. Arrivé à Suresnes de bonne heure, il avait pris un livre, quand le jardinier accourt tout en émoi : « M. Raymond vient de se noyer. » C’était un aide de camp de Barras, que celui-ci aimait beaucoup ; il était allé prendre un bain dans la Seine, et il avait disparu dans un tourbillon. Survient Barras ; à la nouvelle tragique, il jette les hauts cris et court s’enfermer dans sa chambre. Puis, il fait appeler son invité. « En entrant dans sa chambre, il me prit les mains et m’embrasse ; il pleurait. Je lui dis toutes les choses douces que la situation dans laquelle je le voyais, et dans laquelle j’étais moi-même, pouvais m’inspirer… Il me pria de revenir avec lui à Paris ; je l’accompagnai… Il n’y avait pas deux heures que je le connaissais, que j’aurais pu croire que j’étais, à peu de chose près, ce qu’il aimait le mieux. »

Il n’y avait plus qu’à faire accepter par le Directoire la nomination de Talleyrand. Barras pensait pouvoir compter sur Larevellière-Lépeaux et sur Barthélemy ; mais Reubell ? Mais Carnot ? L’affaire vint en discussion dans le conseil directorial du 16 juillet. Il y eut un remaniement complet du ministère, car on congédia cinq ministres et on en nomma cinq nouveaux. Quand il fut question de nommer Talleyrand, Carnot jeta feu et flamme. « Eh quoi ! dit-il, ce prestolet, ce finaud qui nous vendra tous en pleine foire, les uns après les autres, pour peu qu’il y trouve du profit ! – Eh ! Qui a-t-il donc vendu ? demanda Larevellière. – Qui ? reprit Carnot. Le bon Dieu d’abord. – Il n’y croyait pas. – Pourquoi le servait-il ? Ensuite il a vendu son ordre. – Preuve de philosophie. – D’ambition plutôt ; enfin il a vendu son roi. – Mais il me semble que ce n’est pas à nous de lui en faire un reproche. » Quand on alla aux voix, il se produisit une combinaison inattendue. Reubell avait besoin de Larevellière-Lépeaux et de Barras pour des candidats qu’il soutenait ; il fut bien obligé, puisqu’on votait à haute voix et non au scrutin secret, de leur rester fidèle pour Talleyrand. Celui-ci était élu ministre des Relations extérieures en remplacement de Charles Delacroix. Comme le dit Barras, la nomination de Talleyrand « s’était en quelque sorte glissée dans la bagarre ».

Barras fait porter tout de suite la bonne nouvelle à Benjamin Constant. Celui-ci accourt auprès de Talleyrand, qui pour tromper son impatience, était au théâtre, en compagnie de son ami et compagnon de plaisir Boniface de Castellane, qui avait été son collègue à l’Assemblée constituante. Talleyrand apprend la nouvelle ; il saute au cou de Benjamin, Boniface en fait autant. Puis, Talleyrand : « Allons tout de suite remercier Barras. » Il s’élance en voiture, Boniface à sa droite, Benjamin à sa gauche. Il leur serre fortement le genou, et d’une voix sourde, jusqu’au Luxembourg, il répète : « Nous tenons la place : il faut y faire une fortune immense, une immense fortune. » Quand on parle de Talleyrand, il faut toujours avoir présente à l’esprit la définition que Stendhal donnera de lui un jour : « un homme d’infiniment d’esprit, qui manquait toujours d’argent ». Talleyrand est introduit auprès de Barras ; il m’a multiplié en sa présence remerciements et protestations. Il remarque qu’il est onze heures du soir ; il sait que le Directeur se couche de bonne heure ; il l’engage à faire sa toilette de nuit, devant lui, sans se gêner entre hommes. Pour un peu, il aurait préparé ses couvertures. Barras le congédie : « Vous devez, lui dit-il, avoir maintenant chez vous l’expédition officielle de votre nomination. Ainsi venez demain à midi vous présenter au Directoire. – Sous vos auspices, citoyen Directeur. » Talleyrand descend ; il voulait embrasser tous les valets qui l’éclairaient, il serra affectueusement la main au portier.

Le 30 messidor an V, 18 juillet 1797, Talleyrand recevait du Directoire la lettre officielle de sa nomination :

« Le Directoire exécutif vous invite, Citoyen, à vous rendre demain, à dix heures du matin, à la maison des Relations extérieures, pour la remise que le citoyen Charles-Delacroix, ministre de cette partie, doit vous faire du portefeuille de son département.

« Le président du Directoire exécutif : Carnot. »

Qui sait, si le premier soir où il s’endormit sous les lambris du magnifique hôtel de la rue du Bac, qui allait être sa demeure pendant plusieurs années, qui sait si Charles Maurice de Talleyrand-Périgord, ancien évêque d’Autun, ne fredonnait pas encore ces mots si doux à prononcer : une immense fortune, une fortune immense…

G. Lacour-Gayet.

Séance du 16 janvier 1926.


Notes

(1) Mme de Genlis, Mémoires, t. IV, p. 351-353.

(2) Le Courrier républicain du 27 septembre 1796.

(3) Monsieur de Talleyrand, t. II, p. 207.

(4) Barras, Mémoires, t. II, p. 196 et p. 420.

(5) Barras, Mémoires, t. II, p. 196.

(6) Barras, Ibid., t. II, p. 232-234.

(7) Barras, Mémoires, t. II, p. 308.

(8) Barras, Ibid., t. II, p. 339-341.

(9) C’est le fauteuil qui est occupé aujourd’hui par notre président de 1926, M. Raphaël-Georges Lévy.

(10) Talleyrand, Mémoires, t. I, p. 249.

(11) Rue de Lille, n° 88. Ce fut plus tard l’hôtel du maréchal Montier, duc de Trévise.

(12) Aulard, Paris… sous le Directoire, t. IV, p. 193 et 201.

(13) Barras, Mémoires, t. II, p. 412 et 444.

(14) Barras, Mémoires, t. II, p. 417 et 418.

(15) Bailleu, Pruzzen und Frankreich von 1795 bis 1807, t. I, p. 136.

(16) Sur toutes ces démarches, voir Barras, Mémoires, t. II, chap. XXX et XXXI.

(17) Barante, Souvenirs, t. I, p. 90, confirme ce détail et l’ensemble de tout le récit.

(18) On disait qu’il avait laissé à Hambourg, à la banque Ricci et C°, une somme de 50 000 fr., qui était alors toute sa fortune. L.-C. Michaud, Histoire… de Talleyrand, p. 30.

(19) Talleyrand, Mémoires, t. I, p. 250-252. C’est tout ce que Talleyrand raconte de ses relations avec Barras à ce moment. Il dit qu’il mettait du soin à se tenir loin des affaires, qu’il avait refusé d’aller chez Barras au Luxembourg, qu’il ne l’avait jamais vu avant le drame de Suresnes : autant d’inexactitudes.

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REVUE DE L'ACADEMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES - 1927










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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
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