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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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MEMOIRE

SUR LES RELATIONS COMMERCIALES

DES ETATS-UNIS AVEC L'ANGLETERRE

PAR LE CITOYEN TALLEYRAND

Lu à l’Institut National, le 15 Germinal, An V

[4 avril 1797]







Il n’est pas de science plus avide de faits que l’économie politique. L’art de les recueillir, de les ordonner, de les juger, la constitue presque toute entière : et, sous ce point de vue, elle a peut-être plus à attendre de l’observation que du génie : car ; arrive le moment où il faut tout éprouver, sous peine de ne rien savoir ; et c’est alors que les faits deviennent les vérificateurs de la science, après en avoir été les matériaux.

Toutefois il faut se garder de cette manie qui voudrait toujours recommencer les expériences et ne jamais rien croire, pour avoir le droit de tout ignorer ; mais on ne doit pas moins repousser cette témérité qui, dédaignant tout ce qui est positif, trouve plus commode de deviner que de voir.

Que faut-il donc ? Unir sans cesse les produits de l’observation à ceux de la pensée ; admettre, sans doute, les résultats que donnent certains faits généraux bien constants, bien d’accord, et vus en entiers ; mais en même temps savoir appeler dans les nouvelles questions, et même dans les profondeurs de quelques-unes des anciennes, les secours de faits nouveaux ou nouvellement observés. Il faut se défendre des premiers aperçus ; ces axiomes de la paresse et de l’ignorance ; et enfin se défier beaucoup de ces principes ambitieux qui veulent tout embrasser ; ou plutôt corrigeant l’acception d’un mot dont on a tant abusé, n’appeler de principe que l’idée première dans l’ordre du raisonnement, et non l’idée générale ; que ce qui précède, non ce qui domine.

Plein de ces vérités, auxquelles tout nous ramène, j’ai cru pouvoir présenter à la classe de l’Institut à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir, quelques observations que j’ai été à portée de faire en Amérique, et dont les conséquences m’ont plus d’une fois étonné.

Je me suis persuadé que quelques-unes de ces observations, vérifiées sur toute l’étendue d’un pays longtemps encore nouveau, pourraient être apportées au dépôt de l’économie politique, et y être reçues avec l’intérêt qu’on accorde en histoire naturelle à la plus simple des productions ramassée par un voyageur sur sa route.

Malheureusement l’esprit de système est dans les sciences ce que l’esprit de parti est dans les sociétés : il trouve le moyen d’abuser même des faits ; car il les dénature, ou il en détourne les conséquences : raison de plus, non pour les dédaigner, mais pour apprendre à bien connaître et ce qu’ils sont et ce qu’ils prouvent.

On dit proverbialement qu’il ne faut pas disputer sur les faits. Si ce proverbe parvient un jour à être vrai, il restera bien peu de disputes parmi les hommes.

Un fait remarquable dans l’histoire des relations commerciales, et que j’ai été à portée de bien voir, m’a fait connaître particulièrement jusqu’à quel point il importe d’être observateur attentif de ce qui est, alors qu’on s’occupe de ce qui sera et de ce qui doit être. Ce fait est l’activité toujours croissante des relations de commerce entre les Etats-Unis et l’Angleterre ; activité qui, par ses causes et ses résultats, n’appartient pas moins à l’économie politique qu’à l’histoire philosophique des nations.

Lorsque après cette sanglante lutte où les Français défendirent si bien la cause de leurs nouveaux alliés, les Etats-Unis de l’Amérique se furent affranchis de la domination anglaise, toutes les raisons semblaient se réunir pour persuader que les liens de commerce qui unissaient naguère ces deux portions d’un même peuple allaient se rompre et que d’autres liens devaient se former : le souvenir des oppressions qui avaient pesé sur les Américains ; l’image plus récente des maux produits par une guerre de sept ans ; l’humiliation de dépendre de nouveau, par leurs besoins, d’un pays qui avait voulu les asservir ; tous les titres militaires subsistant dans chaque famille américaine pour y perpétuer la défiance et la haine envers la Grande-Bretagne.

Que si l’on ajoute ce sentiment si naturel qui devait porter les Américains à s’attacher par la confiance aux Français, leurs frères d’armes et leurs libérateurs ; si l’on observe que ce sentiment s’était manifesté avec force lorsque la guerre se déclara entre l’Angleterre et la France ; qu’à cette époque les discours du peuple américain, la grande majorité des papiers publics, les actes même du gouvernement, semblaient découvrir une forte inclination pour la nation française, et une aversion non moins forte pour le nom anglais : toutes ces raisons si puissantes de leur réunion devaient entraîner vers ce résultat, que le commerce américain était pour jamais détourné de con cours, ou que s’il inclinait du côté de l’Angleterre, il faudrait bien peu d’efforts pour l’attirer entièrement vers nous : dès lors de nouvelles inductions sur la nature des rapports entre les métropoles et es colonies, sur l’empire des goûts et des habitudes, sur les causes les plus déterminantes de la prospérité du commerce, sur la direction qu’il peut recevoir des causes morales combinées avec l’intérêt, et, en dernière analyse, beaucoup d’erreurs économiques.

L’observation, et une observation bien suivie, put seule prévenir ces erreurs.

Quiconque a bien vu l’Amérique ne peut plus douter maintenant que dans la plupart de ses habitudes elle ne soit restée anglaise ; que son ancien commerce avec l’Angleterre n’ait même gagné de l’activité, au lieu d’en perdre, depuis l’époque de l’indépendance des Etats-Unis, et que par conséquent l’indépendance, loin d’être funeste à l’Angleterre, ne lui ait été à plusieurs égards avantageuse.

Un fait inattaquable le démontre. L’Amérique consomme annuellement plus de trois millions sterling de marchandises anglaises ; il y a quinze ans elle n’en consommait pas la moitié : ainsi, pour l’Angleterre, accroissement d’exportation d’objets manufacturés, et de plus exemption des frais de gouvernement. Un tel fait inscrit dans les registres de la douane ne peut être contesté ; mais, on l’a déjà dit, il n’est point de fait dont on n’abuse. Si l’on regardait celui-ci comme une suite nécessaire de toute rupture des colonies, même des colonies à sucre, avec la métropole, on se tromperait étrangement. Si d’autre part on voulait croire qu’il tient uniquement à des causes passagères, et qu’il est facile d’obtenir un résultat opposé, on ne se tromperait pas moins. Pour échapper à l’une et l’autre erreur, il ne s’agit que de bien connaître et de bien développer les causes du fait.

Il faut se hâter de le dire ; si la conduite irréfléchie de l’ancien gouvernement de France a, plus qu’on ne pense, préparé ce résultat favorable à l’Angleterre. Si après la paix qui assura l’indépendance de l’Amérique, la France eût senti tout le prix de sa position, elle eût continué, et cherché à multiplier les relations qui pendant la guerre s’étaient heureusement établies entre elles et ses alliés, et qui s’étaient interrompues avec la Grande-Bretagne : alors, les anciennes habitudes étant presque oubliées, on eût pu du moins lutter contre avec quelque avantage contre tout ce qui pouvait les rappeler. Mais que fit la France à cette époque ? Elle craignit que ces mêmes principes d’indépendance qu’elle avait protégés de ses armes chez les Américains, ne s’introduisissent chez elle ; et à la paix elle discontinua et découragea toutes relations avec eux. Que fit l’Angleterre ? Elle oublia ses ressentiments et rouvrit promptement ses anciennes communications, qu’elle rendit plus actives encore. Dès lors il fut décidé que l’Amérique servirait les intérêts de l’Angleterre. Que faut-il en effet pour cela ? Qu’elle le veuille et qu’elle le puisse. Or volonté et pouvoir se trouvent réunis ici.

Ce qui détermine la volonté, c’est l’inclination, c’est l’intérêt. Il paraît d’abord étrange et presque paradoxal de prétendre que les Américains sont portés d’inclination vers l’Angleterre : mais il ne faut pas perdre de vue que le peuple américain est un peuple dépassionné, que la victoire et le temps ont amorti ses haines, et que chez lui les inclinations se réduisent à de simples habitudes ; or toutes ses habitudes le rapprochent de l’Angleterre.

L’identité de langage est un premier rapport dont on ne saurait trop méditer l’influence. Cette identité place entre les hommes de ces deux pays un caractère commun qui les fera toujours se prendre l’un à l’autre et se reconnaître : ils se croiront mutuellement chez eux quand ils voyageront l’un chez l’autre : ils échangeront avec un plaisir réciproque la plénitude de leurs pensées et toute la discussion de leurs intérêts, tandis qu’une barrière insurmontable est élevée entre les peuples de différent langage, qui ne peuvent prononcer n mot sans s’avertir qu’ils n’appartiennent pas à la même patrie ; entre qui toute transmission de pensée est un travail pénible, et non une jouissance ; qui ne parviennent jamais à s’entendre parfaitement, et pour qui le résultat de conversation, après s’être fatigués de leurs efforts impuissants, est de se trouver mutuellement ridicules. Dans toute la partie de l’Amérique que j’ai parcourue, je n’ai pas trouvé un seul Anglais qui ne se trouvât pas américain, pas un seul Français qui ne se trouvât pas étranger.

Qu’on ne s’étonne pas, au reste, de trouver ce rapprochement vers l’Angleterre dans un pays où les traits distinctifs de la constitution, soit dans l’Union fédérale, soit dans les Etats séparés, sont empreints d’une si forte ressemblance avec les grands linéaments de la constitution anglaise. Sur quoi repose aujourd’hui la liberté individuelle en Amérique ? Sur les mêmes fondements que la liberté anglaise, sur l’habeas corpus, et sur le jugement par jurés. Assistez aux séances du congrès, à celles des législateurs particuliers ; suivez les discussions qui préparent les lois nationales : où prend-on ses citations, ses analogies, ses exemples ? Dans les lois anglaises, dans les coutumes de la Grande-Bretagne, dans les règlements du parlement. Entrez dans les cours de justice : quelles autorités invoque-t-on ? Les statuts, les jugements, les décisions des cours anglaises. Certes, si de tels hommes n’ont pas une tendance vers la Grande-Bretagne, il faut renoncer à connaître l’influence des lois sur les hommes, et nier les modifications qu’ils reçoivent de tout ce qui les entoure. Inutilement les noms de république et de monarchie semblent placer entre les deux gouvernements des distinctions qu’il n’est pas permis de confondre : il est clair pour tout homme qui va au fond des idées, que dans la constitution représentative de l’Angleterre il y a de la république, comme il y a de la monarchie dans le pouvoir exécutif des Américains. Cela a été vrai tout aussi longtemps qu’a duré la présidence du général Washington : car la force d’opinion attachée à sa personne dans toute l’Amérique représente facilement l’espèce de pouvoir magique que les publicistes attribuent aux monarchies.

La partie de la nation américaine en qui l’on devrait rencontrer le moins de préjugés, les hommes qui réunissent l’aisance et l’instruction, ceux qui ont été les moteurs de la révolution, et qui en soufflant dans l’âme du peuple la haine contre les Anglais, auraient dû, ce semble, s’en pénétrer pour toujours ; ceux-là même sont insensiblement ramenés vers l’Angleterre par différents motifs. Plusieurs ont été élevés en Europe ; et à cette époque l’Europe des Américains n’était que l’Angleterre. Ils n’ont guère d’idées comparatives de grandeur, de puissance, d’élévation, que celles qui leur sont fournies par des objets tirés de l’Angleterre ; et, surpris eux-mêmes de la hardiesse du pas qu’ils ont fait en se séparant, ils sont ramenés à une sorte de respect pour elle par tous leurs mouvements involontaires. Ils ne peuvent pas se dissimuler que sans la France ils n’auraient pas réussi à secouer le joug de l’Angleterre ; mais malheureusement ils pensent que les services des nations ne sont que des calculs, et non de l’attachement : ils disent même que l’ancien gouvernement de France, alors qu’il fit des sacrifices en leur faveur, agit bien plus pour leur indépendance que pour leur liberté ; qu’après les avoir aidés à se séparer de l’Angleterre, il travailla sourdement à les tenir désunis entre eux, pour qu’ils se trouvassent émancipés sans avoir ni sagesse pour se conduire, ni force pour se protéger.

Ainsi les inclinations, ou, si l’on veut, les habitudes, ramènent sans cesse les Américains : l’intérêt, bien plus encore, car la grande affaire, dans un pays nouveau, est incontestablement d’accroître sa fortune. A preuve d’une telle disposition générale s’y manifeste de toutes parts ; on la trouve avec évidence dans la manière dont on y traite tout le reste. Les pratiques religieuses elles-mêmes s’en ressentent extrêmement. A cet égard, voici ce que j’ai vu ; la liaison avec mon sujet ne tardera pas à se faire sentir.

On sait que la religion a conservé en Angleterre un puissant empire sur les esprits ; que la philosophie même la plus indépendante n’a osé s’y déprendre entièrement des idées religieuses ; que depuis Luther toutes les sectes y ont pénétré, que toutes s’y sont maintenues, que plusieurs y ont pris naissance. On sait la part qu’elles ont eue dans les grandes mutations politiques ; enfin ; que toutes se sont transplantées en Amérique, et que quelques-uns des Etats leur doivent leur origine.

On pourrait croire d’abord qu’après leur transmigration ces sectes sont ce qu’elles étaient auparavant, et en conclure qu’elles pourraient aussi agiter l’Amérique. Quelle n’est pas a surprise du voyageur lorsqu’il les voit coexister toutes dans ce calme parfait qui semble à jamais inaltérable ; lorsqu’en un même maison le père, la mère, les enfants suivent chacun paisiblement et sans opposition celui des cultes que chacun préfère ! J’ai été plus d’une fois témoin de ce spectacle, auquel rien de ce que j’avais vu en Europe n’avait pu me préparer. Dans les jours consacrés à la religion, tous les individus d’une même famille sortaient ensemble, allaient chacun auprès du ministre de son culte, et rentraient ensuite pour s’occuper des mêmes intérêts domestiques. Cette diversité d’opinions n’en apportait aucune dans leurs sentiments et dans leurs habitudes ; point de disputes, pas même de questions, à cet égard. La religion y semblait etre un secret individuel que personne ne se croyait le droit d’interroger ni de pénétrer. Aussi, lorsque de quelques contrés de l’Europe il arrive en Amérique un sectaire ambitieux, jaloux de faire triompher sa doctrine en échauffant les esprits, loin de trouver, comme partout ailleurs, des hommes disposés à s’engager sous sa bannière, à peine même est-il aperçu de ses voisins : son enthousiasme n’attire ni n’émeut ; il n’inspire ni haine ni curiosité ; chacun enfin reste avec sa religion, et continue ses affaires.*

* Dans un temps de factions politiques cela cesserait d’être exact ; car alors chaque secte voudrait nécessairement être l’auxiliaire de tel ou tel parti, comme on l’a déjà vu : mais ces factions une fois calmées, la religion deviendrait à l’instant dans les Etats-Unis ce qu’elle y est aujourd’hui ; ce qui veut dire en résultat, qu’elle n’y a point de fanatisme pour son propre compte, et c’est déjà beaucoup. (Note de Talleyrand, au mois de Ventôse, an 7.)

Une telle impassibilité, que ne peut ébranler le plus fougueux prosélytisme, et qu’il ne s’agit point ici de juger, mais d’expliquer, a indubitablement pour cause immédiate la liberté et surtout l’égalité des cultes. En Amérique, aucun n’est proscrit, aucun n’est ordonné ; dès lors point d’agitations religieuses. Mais cette égalité parfaite a elle-même un principe ; c’est que la religion, quoiqu’elle y soit partout un sentiment vrai, y est surtout un sentiment d’habitude : toutes les ardeurs du moment s’y portent vers les moyens d’accroître promptement son bien-être ; et voilà en résultat la grande cause du calme parfait des Américains pour tout ce qui n’est pas, dans cet ordre d’idées, ou moyen ou obstacle.

Remarquons, de plus, que ces Américains des villes, naguère colons et dès lors accoutumés à se regarder là comme étrangers, ont dû naturellement tourner leur activité vers les spéculations commerciales, et subordonner à ces spéculations les travaux même de l’agriculture, par qui cependant elles doivent s’alimenter ; or une telle préférence, qui suppose d’abord un désir impatient de faire fortune, ne tarde pas à accroître ce désir : car le commerce multiplie nécessairement ses besoins ; et l’agriculture, qui le circonscrit dans la famille, nécessairement aussi les réduit.

L’Amérique, dont la population est actuellement de plus de quatre millions d’habitants et augmente très rapidement, est dans l’enfance des manufactures ; quelques forges, quelques verreries, des tanneries, et un assez grand nombre de petites et imparfaites fabriques de casimir, de tricot grossier et de coton dans quelques endroits, servent mieux à attester de l’impuissance des efforts faits jusqu’à ce jour, qu’à fournir au pays les articles manufacturés de sa consommation journalière. Il en résulte qu’elle a besoin de recevoir de l’Europe non seulement une grande partie de ce qu’elle consomme intérieurement, mais aussi une grande partie de ce qu’elle emploie pour son commerce extérieur. Or tous ces objets sont fournis à l’Amérique si complètement par l’Angleterre, qu’on a lieu de douter si dans les temps de la plus sévère prohibition l’Angleterre jouissait plus exclusivement de ce privilège avec ce qui était alors ses colonies, qu’elle n’en jouit actuellement avec les Etats-Unis indépendants.

Les causes de ce monopole volontaire sont, au reste, faciles à assigner : l’immensité de fabrication qui sort des manufactures anglaises, la division du travail, à la fois principe et conséquence de cette grande fabrication, et particulièrement l’ingénieux emploi des forces mécaniques adaptées aux différents procédés des manufactures, ont donné moyen aux manufacturiers anglais de baisser le prix de tous les articles d’un usage journalier au-dessous de celui auquel les autres nations ont pu le livrer jusqu’à ce jour. De plus, les grands capitaux des négociants anglais leur permettent d’accorder des crédits plus longs qu’aucun négociant d’aucune autre nation ne le pourrait faire : ces crédits sont au moins d’un an, et souvent de plus. Il en résulte que le négociant américain qui tire ses marchandises d’Angleterre, n’emploie presque aucun capital à lui dans le commerce, et le fait presque tout entier sur les capitaux anglais. C’est donc réellement l’Angleterre qui fait le commerce de consommation de l’Amérique.

Sans doute que le négociant anglais doit, de manière ou d’autre, charger ses comptes de vente de l’intérêt de ses fonds dont il accorde un si long usage ; mais comme les demandes se succèdent et s’augmentent chaque année, il s’établit une balance de paiements réguliers et de crédits nouveaux qui ne laissent en souffrance qu’un premier déboursé, dont l’intérêt est à répartir sur les factures suivantes en même temps que sur les premières. Cette première dette établit, comme on voit, un lien difficile à rompre des deux côtés entre le correspondant anglais et l’Américain. Le premier craint, s’il arrêtait ses envois, de renverser un débiteur dont la prospérité est la seule garantie de ses avances : l’Américain craint de son côté de quitter un fournisseur avec lequel il y a trop d’anciens comptes à régler. Entre ces intérêts réciproques et cimentés par de longues habitudes, il est à-peu-près impossible à une nation tierce d’intervenir. Aussi la France est-elle réduite avec l’Amérique à quelques fournitures de denrées particulières à son sol ; mais elle n’entre point en concurrence avec l’Angleterre sur la vente des objets manufacturés, qu’elle ne pourrait établie en Amérique ni à son bon compte, ni à si long terme de crédit.

Si l’on voulait objecter qu’il s’est fait pendant notre révolution de nombreuses exportations de marchandises françaises en Amérique, la réponse serait bien facile : de telles exportations n’ont rien de commun avec un commerce régulier ; c’est la spéculation précipitée de ceux qui, épouvantés des réquisitions, du maximum, et de tous les désastres révolutionnaires, ont préféré une perte quelconque sur les marchandises vendues en Amérique, au risque ou plutôt à la certitude d’une perte plus grande s’ils les laissaient en France ; c’est l’empressement tumultueux de gens qui déménagent dans un incendie et pour qui tout abri est bon, et non l’importation judicieuse de négociants qui ont fait un calcul et qui le réalisent. Du reste, ces objets se sont mal vendus, et les Américains ont préféré de beaucoup les marchandises anglaises ; ce qui fournit un argument de plus pour l’Angleterre dans la balance des intérêts américains.

Ainsi le marchand américain est lié à l’Angleterre non seulement par la nature de ses transactions, par le besoin du crédit qu’il y obtient, par le poids du crédit qu’il y a obtenu, mais encore par la loi que lui impose irrésistiblement le goût du consommateur. Ces liens sont si réels, et il en résulte des rapports commerciaux si constants entre les deux pays, que l’Amérique n’a de change véritable qu’avec l’Angleterre ; en sorte que presque toutes les lettres de change que les Américains tirent sur ce continent sont payables à Londres.

Gardons-nous cependant, en considérant ainsi les Américains sous un seul point de vue, de les juger individuellement avec trop de sévérité : comme particuliers, on peut trouver en eux le germe de toutes les qualités sociales ; mais comme peuple naturellement constitué et formé d’éléments divers, leur caractère national n’est pas encore décidé. Ils restent anglais, sans doute par d’anciennes habitudes, mais peut-être aussi parce qu’ils n’ont pas eu le temps d’être entièrement américains. On a observé que leur climat n’était pas fait ; leur caractère ne l’est pas davantage.

Que l’on considère ces cités populeuses remplies d’Anglais, d’Allemands, d’Irlandais, de Hollandais, et aussi d’habitants indigènes ; ces bourgades lointaines, si distantes l’une de l’autre ; ces vastes contrées incultes ; traversées plutôt qu’habitées par les hommes qui sont d’aucun pays : quel lien commun concevoir au milieu de toutes ces disparités ? C’est un spectacle neuf pour le voyageur, qui partant d’une ville principale où l’état social est perfectionné, traverse successivement tous les degrés de civilisation et d’industrie qui vont toujours en s’affaiblissant, jusqu’à ce qu’il arrive en très peu de jours à la cabane informe et grossière construite de troncs d’arbres nouvellement abattus. Un tel voyage est une sorte d’analyse pratique et vivante de l’origine des peuples et des états : on part de l’ensemble le plus complexe pour arriver aux éléments les plus simples ; à chaque journée on perd de vue quelques-unes de ces inventions que nos besoins, en se multipliant, ont rendues nécessaires ; et il semble que l’on voyage en arrière dans l’histoire des progrès de l’esprit humain. Si un tel spectacle attache fortement l’imagination, si l’on se plaît à retrouver dans la succession de l’espace ce qui semble n’appartenir qu’à la succession des temps, il faut se résoudre à ne voir que très peu de liens sociaux, nul caractère commun, parmi des homes qui semblent si peu appartenir à la même association.

Dans plusieurs cantons, la mer et les bois en ont fait des pêcheurs ou des bûcherons ;or de tels hommes n’ont point, à proprement parler, de patrie, et leur morale sociale se réduit à peu de chose. On a dit depuis longtemps que l’homme est disciple de ce qui l’entoure ; et cela est vrai : celui qui n’a autour de lui que des déserts, ne peut donc recevoir de leçons que ce qu’il fait pour vivre. L’idée du besoin que les hommes ont les nus des autres n’existe pas en lui ; et c’est uniquement en décomposant le métier qu’il exerce, qu’on trouve le principe de ses affections et de toute sa moralité.

Le bûcheron américain ne s’intéresse à rien ; toute idée sensible est loin de lui : ces branches si élégamment jetées par la nature, un beau feuillage, une couleur vive qui anime une partie de bois, un vert plus fort qui en assombrit une autre, tout cela n’est rien ; il n’a de souvenir à placer nulle part : c’est la quantité de coups de hache qu’il faut qu’il donne pour abattre un arbre, qui est son unique idée. Il n’a point planté ; il n’en sait point les plaisirs. L’arbre qu’il planterait n’est bon à rien pour lui, car jamais il ne le verra assez fort pour qu’il puisse l’abattre : c’est de détruire qui le fait vivre ; on détruit partout : aussi tout lieu lui est bon ; il ne tient pas au champ où il a placé son travail, parce que son travail n’est que de la fatigue, et qu’aucune idée douce n’y est jointe. Ce qui sort de ses mains ne passe point par toutes les croissances si attachantes pour le cultivateur ; il ne suit pas la destinée de ses productions ; il ne connaît pas le plaisir des nouveaux essais ; et si en s’en allant il n’oublie pas sa hache, il ne laisse pas de regrets là où il a vécu des années.

Le pêcheur américain reçoit de sa profession une âme à-peu-près aussi insouciante. Ses affections, son intérêt, sa vie, sont à côté de la société à laquelle on croit qu’il appartient. Ce serait un préjugé de penser qu’il est un membre fort utile ; car il ne faut pas comparer ces pêcheurs-là à ceux d’Europe, et croire que c’est comme en Europe un moyen de former des matelots, de faire des hommes de mer adroits et robustes : en Amérique, j’en excepte les habitants de Nantucket qui pêchent la baleine, la pêche est un métier de paresseux. Deux lieues de la côte, quand ils n’ont pas de mauvais temps à craindre, un mille quand le temps est incertain, voilà le courage qu’ils montrent, et la ligne est le seul harpon qu’ils sachent manier ; ainsi leur science n’est qu’une bien petite ruse ; et leur action, qui consiste à avoir un bras pendant au bord du bateau, ressemble bien à de la fainéantise. Ils n’aiment aucun lieu ; ils ne connaissent la terre que par une mauvaise maison qu’ils habitent : c’est la mer qui leur donne leur nourriture ; ainsi quelque morues de plus ou de moins déterminent leur patrie. Si le nombre leur paraît diminuer à tel endroit, ils s’en vont, et cherchent une autre partie où il y ait quelques morues de plus. Lorsque quelques écrivains politiques ont dit que la pêche est une sorte d’agriculture, ils ont dit une chose qui a l’air brillant, mais qui n’a pas de vérité. Toutes les qualités, toutes les vertus qui sont attachées à l’agriculture, manquent à l’homme qui se livre à la pêche. L’agriculture produit un patriote dans la bonne acception de ce mot ; la pêche ne sait faire que des cosmopolites.

Je viens de m’arrêter trop longtemps peut-être à tracer la peinture de ces mœurs : elle peut sembler étrangère à ce mémoire, et pourtant elle en complète l’objet ; car j’avais à prouver que ce n’est pas seulement par les raisons d’origine, de langage et d’intérêt, que les Américains se retrouvent si souvent anglais (observation qui s’applique plus particulièrement aux habitants des villes). En portant mes regards sur ces peuplades errantes dans les bois, sur le bord des mers et le long des rivières, mon observation générale se fortifiait à leur égard de cette indolence, de ce défaut de caractère à soi, qui rend cette classe d’Américains plus facile à recevoir et à conserver l’impression d’un caractère étranger. La dernière de ces causes doit sans doute s’affaiblir, et même disparaître, lorsque la population toujours croissante aura pu, en fécondant tant de terres désertes, en rapprochant les habitants : quant aux autres causes, elles ont des racines si profondes, qu’il faudrait peut-être un établissement français en Amérique pour lutter contre leur ascendant avec quelque espoir de succès. Une telle vue politique n’est pas sans doute à négliger, mais n’appartient pas à l’objet de ce mémoire.

J’ai établi que les Américains sont anglais, et par leurs habitudes, et par leurs besoins ; je suis loin de vouloir en conclure que par leurs inclinations ils soient restés sujets de la Grande-Bretagne. Tout, il est vrai, les ramène vers l’Angleterre industrieuse ; mais tout doit les éloigner de l’Angleterre mère-patrie. Ils peuvent vouloir dépendre de son commerce, dont ils se trouvent bien, sans consentir à dépendre de son autorité, dont ils se sont très mal trouvés. Ils n’ont pas oublié ce que leur a coûté leur liberté, et ne seront pas assez irréfléchis pour consentir à la perdre et à se laisser entraîner par des ambitions individuelles. Ils n’ont plus, il est vrai, l’enthousiasme qui détruit : mais ils ont le bon sens qui conserve. Ils ne haïssent pas le gouvernement anglais ; mais ce sera sans doute à condition qu’il ne voudra plus être le leur. Surtout ils n’ont garde de se haïr entre eux ; ensemble ils ont combattu, ensemble ils profitent de la victoire. Partis, factions, haines, tout a disparu* : en bons calculateurs, ils ont trouvé que cela ne produisait rien de bon. Aussi personne ne reproche à son voisin ce qui est ; chacun cherche à le tourner à son avantage : ce sont des voyageurs arrivés à bon port, et qui croient au moins inutile de se demander sans cesse pourquoi l’on s’est embarqué et pourquoi l’on a suivi telle route.

* Cela était littéralement vrai lorsque ce Mémoire a été lu à l’Institut. Si depuis ce moment des partis s’y sont formés de nouveau, s’il en est un qui travaille à remettre honteusement l’Amérique sous le joug de la Grande-Bretagne, cela confirmerait beaucoup trop ce que j’établis dans le cours de ce Mémoire, que les Américains sont encore anglais ; mais tout porte à croire qu’un tel parti ne triomphera pas, que la sagesse du gouvernement français aura déconcerté ses espérances ; et je n’aurai pas à rétracter le bien que je dis ici d’un peuple de qui je me plais à reconnaître qu’il n’est anglais que par ses habitudes qui ne touchent point à son indépendance politique, et non par le sentiment qui lui ferait regretter de l’avoir conquise.

Concluons : pour parvenir à la preuve complète du fait que j’avais avancé sur les relations des Américains avec la Grande-Bretagne, il a fallu repousser les vraisemblances, écarter les analogies ; donc, dans les sciences positives surtout, il importe, sous peine de graves erreurs, de se défendre de ce qui n’est que probable.

Ce fait lui-même bien connu pouvait conduire à de faux résultats ; il portait à croire que l’indépendance des colonies était un bien pour les métropoles : mais en remontant à ses véritables causes, la conséquence s’est resserrée. Maintenant on n’est plus en droit d’y voir autre chose, si ce n’est que l’indépendance des Etats-Unis a été utile à l’Angleterre, et qu’elle le serait à tous les états du continent, qui, d’une part, offriraient les mêmes avantages à des colonies du même genre, et de l’autre, seraient secondés par les mêmes fautes de leurs voisins.

Le développement des causes de ce fait a amené beaucoup de conséquences ultérieures.

En parcourant ces causes on a dû conclure successivement :

1° Que les premières années qui suivent la paix décident du système commercial des états ; et que s’ils ne savent pas saisir le moment pour la tourner à leur profit, elle se tourne presque inévitablement à leur plus grande perte ;

2° Que les habitudes commerciales sont plus difficiles à rompre qu’on ne pense, et que l’intérêt rapproche en un jour et souvent pour jamais ceux que les passions les plus ardentes avaient armés pendant plusieurs années consécutives ;

3° Que dans le calcul des rapports quelconques qui peuvent exister entre les hommes, l’identité du langage est une donnée des plus concluantes ;

4° Que la liberté et surtout l’égalité des cultes est une des plus fortes garanties de la tranquillité sociale ; car là où les consciences sont respectées, les autres droits ne peuvent manquer de l’être ;

5° Que l’esprit de commerce, qui rend l’homme tolérant par indifférence, tend aussi à le rendre personnel par avidité ; et qu’un peuple surtout dont la morale a été ébranlée par de longues agitations ; doit par des institutions sages être attiré vers l’agriculture ; car le commerce tient toujours en effervescence les passions, et toujours l’agriculture les calme ;

Enfin, qu’après une révolution qui a tout changé, il faut savoir renoncer à ses haines, si l’on ne veut renoncer pour jamais à son bonheur.



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BAUDOUIN - PARIS - 1799










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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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