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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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MEMOIRE

SUR

LA SITUATION

DE LA REPUBLIQUE FRANCAISE

CONSIDEREE

DANS SES RAPPORTS EXTERIEURS

AVEC LES AUTRES PUISSANCES

PRESENTE AU DIRECTOIRE

LE 22 MESSIDOR AN VI

10 JUILLET 1798

PAR TALLEYRAND

MINISTRE

DES RELATIONS EXTERIEURES




L'intention du Directoire exécutif est que je place sous ses yeux un tableau complet de notre situation politique, et qu'en lui rappelant les principes qui ont dirigé sa conduite dans ses rapports extérieurs, je lui en montre les conséquences comme exemple ou comme avertissement pour l'avenir ; car il veut sans doute que ce mémoire, destiné à produire des déterminations graves, réunisse tout ce qui peut les motiver.

J'aurais dû peut-être distinguer les puissances qui paraîtront dans ce tableau en puissances alliées, puissances neutres et puissances ennemies ; mais il m'a paru plus simple de suivre dans l'examen séparé de chacune un ordre purement géographique et d'établir ensuite dans le résumé les divisions et les rapprochements nécessaires.


LA RUSSIE.


La femme extraordinaire qui a gouverné pendant trente-cinq ans cet Empire avait été la première à exciter toutes les Cours de l'Europe contre la Révolution française, et cependant elle ne mit guère dans la coalition qu'elle avait provoquée que l’éclat de sa haine et l'activité de ses intrigues.

Quand son fils monta sur le trône, on devait croire que, fatigué de la longue inertie dans laquelle on l'avait tenu, et prévenu contre tous les plans de sa mère, il allait suivre un système différent. En effet, on le vit d'abord professer les intentions les plus pacifiques et signaler même les premiers jours de son règne par des actes dignes d'éloge.

Ce début, dont l'augure a été si tôt démenti, avait inspiré au Directoire exécutif la pensée d'un rapprochement que réclamait l'intérêt de notre commerce, plus encore que les calculs de notre politique.

Le citoyen Caillard fut chargé de jeter quelques paroles à cet effet, et le Gouvernement prussien, empressé de les accueillir, ne le fut pas moins de les transmettre à Pétersbourg. On vit bientôt arriver à Berlin M. de Panin, qui paraissait investi de tous les pouvoirs nécessaires pour une prompte négociation. Dès ses premiers entretiens, il ne parlait que de conclure en quelques heures et en quelques paroles un traité définitif. Au même temps, un nouveau ministre de Russie, M. de Katschalow, envoyé pareillement à Copenhague, n'y témoignait pas une moindre ardeur pour entamer cette négociation. Mais bientôt, toute cette chaleur s'évanouit, les rendez-vous cessèrent entre le citoyen Caillard et le comte de Panin. L'arrestation d'un consul dans les îles vénitiennes fut le prétexte de la rupture ; son motif véritable se trouve dans les circonstances qui existaient alors et dans les efforts non interrompus de l'Angleterre pour tenir la Russie liée à son système.

Les conférences pour la paix avec l'Empereur étaient ouvertes à Montebello. Transportées à Udine, elles étaient devenues languissantes, et l'opinion généralement accréditée annonçait que les hostilités allaient reprendre. L'Autriche elle-même n'avait point cessé d'appeler la Russie à son aide, et ses suggestions, d'accord avec celles de 1'Angleterre, avaient prévalu sur nos insinuations et sur l'entremise conciliatrice du Gouvernement prussien. Le caractère particulier de Paul 1er, qui s'est montré jusqu'ici le moins habile et le plus capricieux des despotes, avait favorisé toutes les démarches accumulées autour de lui pour l'aliéner contre nous et le ramener dans une coalition dont on s'efforce de renouer tous les fils.

A son égard, le succès paraît avoir été complet, et son brusque retour au système qui a été suivi par sa mère est une nouvelle preuve de ce que de bons esprits ont déjà remarqué, savoir : qu'au milieu des révolutions de cour qui se sont si fréquemment succédé en Russie, le sort de l'Empire paraît être de revenir constamment au système de politique et d'agrandissement qui date du règne de Pierre 1er.

Les faits qui prouvent les déterminations actuelles de l'Empereur russe sont nombreux et positifs :

La conclusion du nouveau traité de commerce avec l’Angleterre ;

Les prohibitions ridicules, les déclamations extravagantes par lesquelles ce prince a pris à tâche de manifester sa haine contre la Révolution française ;

L'envoi à Berlin de l'homme le plus marquant de la Russie, évidemment destiné à travailler contre nous, soit en excitant la Prusse à des démarches qui nous soient contraires, soit en étayant, en provoquant les résistances qui peuvent entraver la paix d'Empire ;

Enfin, la nouvelle longtemps contestée, mais qui paraît aujourd'hui certaine, du départ d'une flotte russe pour agir comme auxiliaire des Anglais.

Jamais l'animosité et les ressentiments de Catherine n'accumulèrent en si peu de temps une suite pareille d'hostilités contre nous, et quand on voit son fils aussi prodigue qu'elle d'excitations et de secours pour une coalition presque entièrement dissoute, on se demande comment il est arrivé que les intentions si évidemment pacifiques du Gouvernement français, partagées d'abord à Pétersbourg, n'ont eu pour résultat qu'un redoublement d'inimitié.

Peut-être est-il inutile de s'arrêter à cette première question, dont on ne trouverait la solution que dans la personne même de l'Empereur, dans la mutabilité de ses principes et de ses affections.

Ce qu'il est plus intéressant d'examiner, c'est, puisque la Russie veut la guerre, s'il n'y aurait pas moyen de la lui faire activer, et de manière à lui laisser de vifs regrets.

Dans ce moment, on ne peut songer à diriger contre la Russie les efforts de ses voisins. La Pologne n'existe plus ; la Suède, quand nous aurions recouvré sur elle toute notre influence, ne peut être mise en mouvement seule et sans la combinaison de quelque autre attaque. Nous sommes encore loin d'espérer si la Prusse voudra associer sa cause à la nôtre et regarder nos ennemis comme les siens.

D'une autre part, la Russie, sans commerce et sans colonies, est à peine attaquable par une puissance qui ne lui est pas limitrophe. Dans tout l'éclat de notre marine, nous n'aurions pas la pensée de pénétrer dans la Baltique et jusqu'au fond du golfe de Finlande. Une expédition contre Archangel serait plus facile, si la mer du Nord n'était presque exclusivement occupée par nos ennemis. Je ne vois donc plus qu'un point par lequel nous puissions atteindre la Russie, mais c'est le point sensible. Si Bonaparte s'établit en Égypte, quand il aura dirigé une part de ses forces contre les Anglais dans l'Inde, qui empêchera que la flotte française, pénétrant dans la mer Noire et s'unissant à celle des Turcs, aille, pour consoler cette puissance de l'occupation de l'Égypte, l'aider à reconquérir la Crimée qui est pour elle d'un bien autre intérêt que cette région livrée depuis des siècles aux révoltes des beys ? Il n'y aura pas toujours dans la Méditerranée une nombreuse flotte anglaise. Attaqués dans l'Inde, menacés sur leurs côtes, frappés au cœur de leur puissance par l'insurrection de l'Irlande, dont les progrès peuvent d'un moment à l'autre désorganiser leur armée navale, ils doivent finir par abandonner la station qu'ils auront établie au fond de la Méditerranée, et dès lors nous pouvons marcher à Constantinople, où tout doit être préparé pour que nous soyons bien reçus. La destruction de Cherson et de Sébastopol serait à la fois la plus juste vengeance de l'acharnement insensé des Russes, et le meilleur moyen de négociation avec les Turcs pour en obtenir tout ce qui pourrait consolider notre établissement en Afrique. J'ajoute que ce serait aussi le moyen de réaliser un projet conçu par des hommes célèbres, développé dans des mémoires intéressants, celui de faire le commerce du Nord par le Midi et d'échapper ainsi à la navigation de la Baltique, aux droits du Sund et au voisinage des Anglais qui ne permet jamais qu'en temps de guerre, les denrées du Nord puissent nous être apportées par nos propres vaisseaux.

Je ne terminerai point cet article sur la Russie sans rappeler au Directoire que ce vaste pays est fermé depuis sept ans à nos observations, que nous manquons des notions les plus essentielles sur son état intérieur, sur l'esprit de la Cour, sur les intrigues auxquelles il est difficile de supposer qu'elle ne soit point livrée, sur les événements plus ou moins décisifs qui s'y préparent, car il semble impossible que le délire imbécile de celui qui gouverne n'amène pas quelque explosion.

J'insisterais volontiers pour qu'on cherchât les moyens de faire pénétrer quelqu'un à Pétersbourg, à Moscou, et ce n'est point un observateur ordinaire qu'il nous faut dans cet Empire, ne recueillant que des bruits de gazette, des nouvelles de café. La mission est difficile, le choix du missionnaire importe, et je désire d'être autorisé à m'en occuper.

Comme le citoyen Caillard avait reçu des pouvoirs pour négocier avec la Russie, et comme les volontés de l'Empereur sont ambulatoires à ce point, qu'au milieu de sa plus fougueuse exaspération il peut revenir tout à coup à des vues pacifiques, il est utile de décider si le citoyen Sieyès recevra les pouvoirs qu'avait eus son prédécesseur.


LA SUEDE.


Si on calcule tout ce que l'alliance de la Suède a coûté à la France depuis un siècle, si on met en opposition les services qu'elle a rendus, on est peu tenté de s'affliger des événements qui l'ont rompue. On ne regrette point surtout que le traité du 28 fructidor n'ait eu qu'un commencement d'exécution, et que la République ait épargné quelques millions qui n'auraient point empêché la défection de la Suède pendant la Régence, et qui n'auraient point donné à sa neutralité une efficacité plus favorable à notre commerce.

Mais si ce n'est pas par lui-même que ce royaume nous intéresse, c'est par sa position géographique.

Placé comme en sentinelle auprès de la Russie pour le repos de l'Europe, on peut dire avec vérité qu'il y a moins loin de Stockholm à Pétersbourg que de Pétersbourg à Stockholm. Aussi la politique française s'est toujours efforcée de conserver une influence prépondérante sur ce cabinet. Quelquefois la Russie l'a usurpée ou détruite ; mais la Révolution de 1772 avait fixé la balance en notre faveur. Et si notre propre Révolution, si les projets chevaleresques de Gustave III avaient paru le rapprocher de l'Impératrice ; si, depuis, le Régent s'est humilié devant elle, les nations sont restées rivales, et il y a toujours entre les Suédois et les Russes des semences de haine que les gouvernements partagent, et qui, d'un moment à l'autre, peuvent être utilement employées.

Ce sont ces considérations qui ont porté le Directoire exécutif à désirer que les rapports diplomatiques fussent rétablis entre la France et la Suède.

Le jeune Roi, qui n'avait participé en rien aux torts de la Régence, qui avait résisté avec énergie aux séductions et aux menaces de l'Impératrice, et dont le mariage inopiné avec une princesse de Bade avait dénoué l'espèce de roman dans lequel son oncle l'avait engagé, ce prince se montra lui-même très disposé à revenir vers l'ancien allié de sa couronne. Mais, égaré par une vanité maladroite, sans doute aussi par de mauvais conseils, il ne fit longtemps que des démarches fausses ou incomplètes, et plus de six mois s'écoulèrent avant qu'il se décidât à envoyer à M. de Staël ses lettres de créance comme ministre plénipotentiaire.

Même on peut supposer que son cœur renferme encore quelque regret d'une détermination qu’il s'est en quelque sorte laissé arracher pièce à pièce, et comme il a été dit que les ministres respectifs seraient du même ordre, il n'est pas sûr que l'admission du citoyen Lamarque, comme ambassadeur, n'éprouve quelques difficultés de la part d'une Cour très formaliste, qui n'est pas moins travaillée qu'une autre par les intrigues de l'Angleterre, et qui partage à un haut degré le mécontentement que nos lois récentes contre le commerce anglais et les nombreuses captures qui en sont la suite, ont donné aux puissances maritimes et neutres.

Cette dernière considération est surtout particulière au Danemark, et c'est en parlant de lui qu'elle devra être examinée.

Relativement à la Suède, je remarque que son gouvernement est aujourd'hui dans une indépendance plus absolue de la Russie et de la France qu'elle ne le fut depuis les désastres de Charles XII.

Peut-être tous les malheurs de ce royaume, l'inconstance de son gouvernement, ses excès, ses torts, sa pénurie dérivent uniquement du système subsidiaire, système honteux, qui n'a favorisé que le luxe insensé de la Cour, jamais le bien du pays, et dont tous les bons esprits et même quelques hommes influents désirent, appellent et méditent la destruction.

S'ils réussissent, si le Roi est d'accord avec eux, si ce marché déshonorant, par lequel ses prédécesseurs avaient pris l'habitude de soumettre alternativement leurs volontés aux puissances qui les achetaient, cesse d'avoir lieu, la Suède est sauvée. Elle reste libre, indépendante, forte de sa position, de l'énergie de ses habitants, et riche des vrais trésors que son sol renferme. Elle reprend dans le système de l'Europe la place qui lui appartient. La France retrouve en elle un allié d'autant plus solide qu'il ne sera plus acheté, et qu'on saura le seconder plus efficacement qu'en prodiguant à la corruption des subsides perdus pour les deux pays ; car la suppression des subsides annuels n'exclut point la juste indemnité des dépenses extraordinaires auxquelles des projets communs et des avantages réciproques auraient donné lieu.

C’est sur cette base que doivent être assis nos nouveaux traités avec la Suède ; mais avant de s'en occuper, deux choses sont nécessaires : l° que la résidence du ministre français à Stockholm nous ait rendu sur ce pays les renseignements dont nous sommes privés depuis deux ans, c'est-à-dire depuis une époque décisive pour la Suède, puisque c'est celle d'un nouveau règne ; 2° que les déterminations définitives du cabinet de Berlin nous soient connues, parce que toutes nos relations dans le Nord tiennent essentiellement à celles que nous entretiendrons avec la Prusse.


LE DANEMARK.


Sollicité comme la Suède d'entrer dans la coalition, le Danemark résista comme elle aux instances de toute espèce qui allèrent quelquefois jusqu'aux menaces. Mais, par une suite de ces ménagements pour tous ceux qu'il redoute, le Gouvernement danois, en refusant de rompre avec la France des relations commerciales dont il prévoyait les résultats avantageux, voulut quelque temps avoir l'air de ne plus entretenir avec elle des relations politiques, et il a suffi à peine de quatre années de victoires, des traités successifs conclus avec la Prusse, l'Espagne, etc., il a fallu surtout l'ultimatum du Directoire exécutif, pour que l'agent de la République fût reconnu à Copenhague.

Le feu comte de Bernstorff, Hanovrien d'origine, Anglais par attachement et soumis par crainte à l’influence de la Russie, mais trop habile pour compromettre les intérêts de son gouvernement et ceux de son repos dans une querelle où il n’y avait rien à gagner et tout à perdre, s’était attaché à ménager sourdement, par quelques services adroitement rendus, par quelques marques de confiance prodiguées dans le secret à son ministre, l'amitié de la République, tandis que, d'une autre part, il savait donner aux Cours coalisées des marques plus réelles de ses dispositions, des effets plus certains de sa partialité ; mais, du moins, l'influence personnelle qu'il avait acquise en Europe lui donnait des moyens d'instruction qu'il répandait avec plaisir. Son exactitude dans le travail et la persévérance de ses dispositions conciliatrices faisaient que dans toutes les discussions de détail devenues fréquentes par les pirateries des Anglais, nous demandions rarement en vain la réparation des torts éprouvés au mépris de la neutralité des Danois. Si cette réparation était lente, quelquefois moins complète qu'on ne l'eût désiré, elle arrivait cependant. Aujourd'hui, c'est beaucoup si on ne la refuse point. L'héritier du nom et d'une partie des fonctions de M. de Bernstorff ne paraît doué ni de la même aptitude ni de cette bienveillance apparente que le père eut toujours soin de nous montrer, surtout à l'époque de nos disgrâces.

Les discussions maritimes continuent, et nous n'obtenons que des réponses dilatoires. Toutes les communications du ministre danois manquent de confiance et de sincérité. Nous venons d'en avoir un frappant exemple.

Depuis longtemps, il est question des armements de la Russie. M. de Bernstorff, constamment interrogé, n'avait cessé de combattre l'authenticité de ces bruits ; cependant, la nouvelle était devenue certaine qu'une flotte russe allait sortir de Cronstadt. M. de Bernstorff s’est vu obligé d'annoncer qu'effectivement il était instruit que dix vaisseaux russes et cinq frégates devaient incessamment faire voile pour les côtes d'Angleterre, et comme il est impossible de supposer que ses rapports de Pétersbourg ne l'auront pas beaucoup plus promptement mis au fait des préparatifs et des projets de ce genre, je cite son silence à cet égard comme une preuve des dispositions peu bienveillantes de son cabinet.

J'aurais tort, il est vrai, de ne point faire connaître les causes ou les prétextes du mécontentement des Danois, et c'est ici que je dois placer quelques observations très importantes.

L'effet naturel d'une guerre maritime entre la France et l’Angleterre, et à laquelle l'Espagne et la Hollande ont pris part, a été de procurer aux nations neutres des bénéfices considérables.

Le commerce danois principalement a reçu des accroissements très avantageux, et cependant il n'a été ni protégé par son gouvernement, ni respecté par les puissances belligérantes.

A la place de cette neutralité armée que la Russie avait provoquée dans la guerre d'Amérique, qui se composa des trois puissances du Nord et qui fut appuyée par la France et par l'Espagne, la guerre actuelle n'a vu éclore qu'une convention particulière entre la Suède et le Danemark, conclue sous les auspices de la République, mais dont l'exécution n'a jamais été complète et jamais efficace.

Ce n'est point que la République, fidèle aux principes libéraux qui avaient toujours été professés par la France relativement à la liberté des mers, n'ait encore tenté à cette époque de consacrer le principe de la neutralité du pavillon dans toute son étendue, et qu'elle ne se soit même montrée disposée à stipuler l'abolition de la course sur mer.

Mais bien loin que le Gouvernement britannique accueillît de semblables insinuations, on sait qu'ayant formé au commencement de la guerre l'horrible projet d'affamer la France, il osa déclarer qu'elle devait être considérée tout entière comme une place assiégée, et que tout navire qui tenterait d'y porter des denrées serait arrêté et déclaré de bonne prise. Il fit plus, et sous le prétexte qu'une destination simulée était donnée aux navires neutres, ses vaisseaux et corsaires arrêtèrent sans distinction à peu près tous ceux qu'ils rencontrèrent. Il est vrai qu'en donnant l'exemple de cette horrible violation du droit maritime et des gens, en se permettant ce scandaleux abus de sa force, il voulut bien promettre de payer la valeur des cargaisons qu'il jugeait à propos de confisquer à son profit, promesse qu'il n'a effectuée que longtemps après, et quand son propre intérêt lui en a fait la loi.

A cette époque, l'indignation fut générale parmi les peuples neutres contre une pareille oppression ; et si une loi temporaire et de juste réciprocité avait déclaré dès lors que les vaisseaux armés de la République en agiraient vis-à-vis des neutres comme ceux-ci souffriraient que les Anglais en agissent à leur égard, il est probable que la Suède et le Danemark ne se fussent point bornés à d'oisives réclamations, et que l'Angleterre eût renoncé à une mesure dont l'effet fût retombé sur elle-même.

Mais qu'arriva-t-il ? Que la République, trompée par des spéculations particulières, effrayée de ses besoins et jugeant mal des moyens d’y subvenir, versa l’argent à pleines mains, acheta pour son compte dans les marchés étrangers, fit fréter par ses commissionnaires des navires destinés à se rendre dans ses ports, et lorsqu'ils furent pris, ce qui eut lieu trop souvent par la connivence des chargeurs, ceux qui les avaient expédiés, n'ayant aucun intérêt dans leur cargaison, les virent avec indifférence passer dans les ports d'Angleterre : i1 arriva que les réclamations des gouvernements dont le pavillon avait été violé manquèrent de l'énergie que donne l'intérêt personnel, et que la République fut pendant dix-huit mois dupe et victime de toutes les opérations commerciales faites par ses agents et pour son propre compte.

Voici un fait positif.

Au mois de floréal an IV, la valeur des cargaisons des navires danois conduits violemment dans les ports d'Angleterre s'élevait à cinq cent mille livres sterling, et toutes les insistances de la Cour de Copenhague n'avaient encore obtenu que la restitution d’environ quarante mille livres sterling.

Qu’on évalue ce qu’il en était pour les navires américains et suédois.

Ainsi le mal était à son comble ; le Gouvernement britannique avait rempli sans résistance la première partie de son infâme projet, et cependant le succès dont il s’était flatté n’était point obtenu. La France avait supporté arec courage, avec dédain, toutes les angoisses de la disette. Des spéculations mal conduites, des agents peu fidèles avaient étrangement abusé des ressources financières de la République, mais partout la Victoire avait couronné l'infatigable ardeur de ses armées. Averti par ses nombreuses défaites de ménager un peu plus l'opinion et d'abandonner des mesures dont l'odieux ne pouvait être couvert que par des triomphes, le Gouvernement anglais cessa spontanément de faire arrêter les vaisseaux neutres, quelles que fussent leurs destinations; il mit aussi plus d'activité dans le remboursement des sommes qui étaient dues pour ceux précédemment arrêtés, et cependant ce fut alors que le Directoire exécutif, par son arrêté du 14 messidor, autorisa les vaisseaux armés et corsaires français « à en user vis-à-vis des navires neutres comme les puissances neutres souffriraient que les Anglais en agissent à leur égard », mesure tardive, puisque le mal était fait, puisqu'elle n'était applicable qu'à l'avenir et qu'il n'a pas été démontré que depuis cette époque jusqu'à celle qui est récente, les Anglais aient donné lieu à des représailles de ce genre ; mesure insuffisante, puisqu'en même temps qu'elle servait d'excitation à l'armateur, elle ne pouvait légitimer la prise aux yeux des tribunaux.

C'est de là que datent nos premières altercations avec les puissances neutres.

Peu de temps après, le désir de porter un coup sensible au commerce de notre ennemi dicta la loi du 10 brumaire contre les marchandises anglaises. Elle ne pouvait donner lieu à aucune réclamation. Seulement, son exécution présenta quelques difficultés de détails qui furent promptement levées en Danemark et en Suède.

L'éveil donné à nos armateurs par l'arrêté du 14 messidor avait produit son plein effet. L'Océan et la Méditerranée furent couverts de nos corsaires, et comme ces deux mers étaient également remplies de vaisseaux naviguant sous pavillons suédois et danois, une foule d'entre eux furent visités, arrêtés, conduits dans nos ports ou dans ceux d'Espagne et mis en jugement devant nos tribunaux ou nos consuls. Dans le cours des procédures, il fut souvent manifeste que le pavillon neutre couvrait des propriétés ennemies. Il couvre bien les nôtres, il ne peut être douteux que le même service soit rendu à celles d'Angleterre. Malheur au navire dont la fraude est découverte ! Le droit maritime est formel sur ce point, et aussi longtemps que la franchise illimitée du pavillon ne sera point reconnue, la propriété ennemie est saisissable sous quelque pavillon qu'elle se trouve.

Mais comme le fait même sur lequel la discussion s'établit n’est pas toujours d'une vérification facile, on a remarqué dans plusieurs de ces procédures quelque partialité des tribunaux et des consuls en faveur des capteurs.

De là, une foule de réclamations de la part des puissances neutres dont il est impossible de ne pas croire que quelques-unes soient fondées et auxquelles cependant le Directoire exécutif ne peut faire aucun droit, quand même il en aurait reconnu l'évidence, parce qu'il ne peut exercer aucune influence sur les tribunaux.

Le Directoire a si bien senti les graves inconvénients qui peuvent résulter de cet ordre de choses, qu'il a demandé par un message au Corps législatif, la révision des lois relatives au jugement des prises, et on peut s'étonner que sur un objet si grave la discussion ne soit point encore établie et que le message même n'ait point été imprimé.

D'une autre part, la loi du 29 nivôse est devenue l'occasion d'un concert général de réclamations et de plaintes de la part des puissances neutres, et un fait particulier au Danemark a donné aux siennes plus d'âcreté et d'instance.

Un jugement du tribunal de cassation a déclaré non existant le traité de 1742, entre la France et le Danemark, et depuis ce moment, les tribunaux paraissent d'accord pour ne plus faire état de ce traité dans aucune des affaires de prise qui sont portées devant eux.

La Cour de Danemark réclame avec force contre le prononcé du tribunal de cassation. J'ai mis les faits dont elle s'appuie sous les yeux du Directoire.

La déclaration de 1749, qui paraissait proroger indéfiniment le traité de 1742 jusqu'à la confection d'un autre, n'est qu'un acte révocable par chacun des déclarants et qui peut se trouver infirmé par les fréquentes inobservations que ce traité a éprouvées de part et d'autre depuis cette époque, invoqué et repoussé tour à tour par chacun des contractants suivant leur intérêt : ce qui prouve qu'il s'agit beaucoup moins de reconnaître son existence que de s'occuper en commun de la confection d'un nouveau pacte commercial.

Je ne me suis étendu sur ces questions contentieuses que parce que l'exaspération des neutres est l'arme qu'emploie aujourd'hui l'Angleterre pour les rallier à sa cause et parce qu'on ne saurait porter un œil trop attentif sur le nord de l’Europe, où se sont toujours formées les combinaisons les plus décisives pour sa tranquillité.


LA PRUSSE.


Ici, le tableau change, il s'agit d'objets plus graves.

Je ne retracerai point au Directoire exécutif toutes les négociations qui ont eu lieu avec la Cour de Berlin depuis celle qui a précédé le traité de Bâle. J'ai eu naguère l'occasion d'en remettre sous ses yeux les détails.

Après la conclusion des conventions éventuelles du 18 thermidor, dans lesquelles le Gouvernement français s'était montré facile en raison de l'espoir qu'il avait d'amener la Cour de Berlin à quelque résolution vigoureuse, le Directoire lui a fait trois fois la proposition formelle d'une association complète de moyens et de forces : la première, quelque temps avant la signature des préliminaires de Leoben ; la seconde, au moment où les conférences d'Udine paraissaient tendre à une prochaine rupture ; la troisième, deux jours avant que nous eussions appris l'événement arrivé à Vienne et le départ de Bernadotte. Chaque fois, la réponse du cabinet de Berlin a été un refus accompagné des protestations les plus amicales.

Quelque récente que soit la dernière dénégation, le citoyen Sieyès est parti, chargé de faire encore une tentative.

Quand on considère que l'alliance proposée à la Cour de Berlin lui présente des avantages bien plus grands que ceux qui nous en reviendraient, quand on acquiert par l'examen la conviction qu'il s'agit pour elle des intérêts les plus immédiatement liés à son existence, tandis que, n'ayant rien à acquérir et sûr de conserver ce que nous avons obtenu, il ne s'agit pour nous que de travailler au repos de l'Europe, on ne sait quoi admirer le plus de la constance de nos propositions ou de celle de ses refus.

Aussi longtemps que Frédéric-Guillaume a végété sur le trône, lui qui nous avait attaqués en insensé et que ses préjugés de naissance et de secte ramenaient sans cesse vers nos ennemis, on a pu ne pas s'étonner qu'ayant renoncé à combattre contre nous, il répugnât cependant à s'unir avec nous. Sa santé seule pouvait motiver sa résistance. Mais son fils, jeune, se faisant gloire d'apprécier et de prendre pour modèle l'immortel Frédéric, n'ayant eu avec nous aucune querelle particulière, ne devant pas douter que, quelque chose qui arrive maintenant, jamais l'Autriche ne pardonnera à la Prusse sa première défection, comment peut-il hésiter à saisir nos ouvertures ?

Pourquoi, quand nos agents proposent au cabinet prussien de s'unir à nous, quand ils lui développent les conséquences de prospérité et de gloire qui doivent en résulter pour lui, voit-on qu'aucune d'elles ne leur est contestée, qu'on ne met en doute ni notre puissance ni le succès probable de nos efforts réunis, et que cependant on se concentre alors dans une indifférence absolue, qu'on repousse toute idée d'agrandissement, qu'on s'effraye des moindres changements ? Est-ce notre force ou notre volonté qu'on suspecte ?

Par nos succès, nous avons étonné l'univers ; mais par nos principes, nous avons effrayé tous ceux dont la puissance est fondée sur une base qui leur est contraire.

Nous sommes dans cette position que quiconque a cessé d'être notre ennemi mettra tout son soin à ne plus le devenir, mais que peu désirent notre amitié.

Nous avons imprimé de la crainte et du respect, ce qui exclut la confiance. Nous avons beaucoup de gloire, ce qui produit l'admiration ; mais ce qu'on appelait en politique de la considération, nous ne l'avons point encore obtenu, parce que notre gouvernement est nouveau, parce que les rois de l'Europe ont toujours au fond du cœur la pensée qu'il pourrait être détruit, parce qu'ils nous croient sans autre système que de marcher sans cesse à la propagation de nos principes.

J'établis comme certain que si le Gouvernement français pouvait détruire à Berlin, à Madrid, chez le plus puissant comme chez le plus petit prince de l'Europe, et cet espoir secret et cette constante inquiétude, au lieu d'alliés timides, involontaires, et qui portent la précaution jusqu'à la mauvaise foi, nous aurions aussitôt des amis zélés, des coopérateurs ardents dans ceux que des intérêts évidemment semblables doivent unir à notre système.

N'en doutez point. Ce sont les arguments tirés des vues qu'on nous suppose, qu'on emploie auprès du monarque prussien pour l'effrayer sur les résultats d'une alliance intime avec la République. On s'efforce même de pousser son effroi jusqu'à le faire entrer dans des mesures dirigées contre ce qu'on appelle notre influence.

La mission du prince Repnin n'a point eu d'objet plus grave que de donner du poids à ces exhortations.

Il est facile de deviner jusqu'aux raisonnements dont il fait usage, et qu'il ne manque pas de tirer des événements d'Italie et de Suisse, ainsi que de nos propositions au congrès. Jusqu'ici, tout nous annonce que la Cour de Berlin a résisté aux propositions qui lui ont été faites et qui étaient dirigées contre nous. Accueillera-t-elle mieux celles qui lui viendront de nous ?

On ne l'a point caché au citoyen Sieyès. Peut-être sa mission rencontrerait moins d'obstacles dans le cas où le Gouvernement prussien, trompé sur notre compte, aurait pris des engagements avec nos ennemis (parce qu'en détruisant son erreur, on changerait ses résolutions), que si, pour se soustraire à ceux qui lui ont été proposés, il s'est renfermé dans la promesse d'une neutralité absolue.

Ce système paraît être le système chéri de M. d'Haugwitz qui l'aura fait adopter à son Roi. Il lui aura inspiré la crainte qu'en profitant de la circonstance actuelle pour s'arrondir en Allemagne, il ne donnât à l'Empereur l'occasion d'y faire des acquisitions considérables, et l'idée d'empêcher ce prince d'entrer en possession de Salzbourg et de la partie de la Bavière qu'on suppose que nous lui avons permis de prendre, aura suffi pour décider la Prusse à renoncer à ses propres dédommagements et à ceux de la Maison d'Orange ; alors, il faut s'attendre que, loin de favoriser à Rastadt nos dernières demandes, elle soutiendra la résistance qu'elle vient de leur opposer, et, sans vouloir s'armer contre nous, elle combattra nos projets de toute l'influence de son crédit en Empire.

C'est vraiment une position extraordinaire que celle où nous nous trouvons vis-à-vis de la Prusse, et j'ai la persuasion qu'il ne faut pas moins que l'habileté du citoyen Sieyès pour amener ce cabinet à des résolutions qui nous soient favorables. Mais, je le répète, pour avoir des succès à Berlin, il faut frapper à leur racine les fausses idées qu'on a accumulées contre nous, il faut prouver par notre conduite mieux que par nos discours combien nous sommes éloignés des intentions qu'on nous prête, que notre foi est stable et notre politique sans détours comme sans variation.


Nota. Dans un rapport que j'ai fait, il y a quelques mois, sur un plan complet de pacification avec l'Allemagne, le Directoire peut se rappeler que j'avais insisté vivement sur l'intérêt que nous avions de reculer la Prusse de nos frontières actuelles et de celles de la Batavie pour l'étendre et l'arrondir à l'est et au nord de l'Allemagne ; ce qui supposait des échanges, des compensations, dont l'effet aurait été de placer toutes les puissances secondaires de l'Allemagne comme en faisceau au centre de cette contrée, et comme un puissant intermédiaire entre la République et l'Autriche, entre la République et la Prusse.

A l'appui de cette idée, dont l'importance s'accroît chaque jour à mes yeux, je dois citer quelques phrases d'une dépêche du citoyen Sieyès :

" Certes, la politique de la France ne peut pas être de laisser disparaître ni même trop s'affaiblir ce tiers parti de l'Allemagne, ces États indépendants qui doivent être ses futurs alliés les plus intéressants, ses protégés nécessaires. Avec eux, la République tiendra sous son influence les côtes occidentales de 1'Allemagne, la portion du globe la plus importante pour nous, quand on songe que, par ce moyen, le Directoire pourra, à son gré, fermer au commerce anglais tous les marchés, tous les ports du continent, depuis Gibraltar jusqu'au Holstein.

Il est impossible que nous laissions établir sur cette mer une grande puissance militaire susceptible d’échapper à notre protection et capable de s'allier un jour avec la Grande-Bretagne. Quand nous avons su ôter à cette dernière les leviers de la Belgique et de la Hollande avec lesquels elle a si longtemps troublé la paix de l'Europe, commettrons-nous la faute capitale de lui rendre un pied-à-terre sur le continent ?

. . . Il vaudrait mieux donner à la Prusse quelques mille lieues carrées du côté de la Pologne ou même sur la Baltique, que la seule embouchure de l'Elbe ou du Weser."

Ce sont ici des maximes d'État qui peuvent trouver encore leur application et qu'il est important de méditer avec soin.


L’AUTRICHE.


Si quelqu'un devait apprécier la modération de la République, c'est l'Empereur. Je ne crois pas que l’histoire offre un exemple de succès plus grands sacrifiés plus volontiers au désir de la paix.

Cependant, on dirait que cette orgueilleuse Maison d'Autriche a déjà oublié ses revers, et que, prompte à mal interpréter notre indulgence, elle se prépare sans effroi à rentrer en lice.

Du moins, il est constant qu'il existe à Vienne un parti qui veut la guerre et qui, ayant à sa tète le baron de Thugut, stipendiaire presque avoué de l'Angleterre, de même qu'il employa tous ses efforts pour empêcher la conclusion de la paix, ne néglige rien pour nous remettre les armes à la main.

Cette faction, il est vrai, n'a point encore l'aveu formel de l'Empereur. Ce prince faible et mélancolique, moins effrayé qu'aigri par les disgrâces qui ont marqué son règne, flotte, incertain, entre toutes 1es impulsions qu'il reçoit, excité par Thugut, Rasomowsky, Eden et les nombreux agents de ce parti, mais retenu par l'Impératrice, qui tremble que le premier coup de canon ne fasse choir le trône de son père.

Cependant, à peine la paix est-elle rétablie entre la France et l'Empereur, que déjà on a vu éclater sur plusieurs points de la mésintelligence. De la part de MM. de Metternich et de Lehrbach, au congrès, nous n'avons éprouvé que de l'opposition à nos vues. Quand le Directoire a cru convenable d’envoyer un ambassadeur à Vienne, ce témoignage d'empressement est demeuré sans réciprocité, et bientôt nous avons eu la preuve qu'il y avait, sinon dans le cœur même de l'Empereur, au moins dans ses plus puissants alentours, plus que de la froideur à notre égard, une malveillance prononcée.

Quoiqu'il soit possible qu'un peu d'inconsidération ait eu lieu de la part du citoyen Bernadotte, il est manifeste qu'on avait tendu plusieurs pièges à son ardeur inexpérimentée, et qu'on comptait sur elle pour opérer une brouillerie et pour tâcher que la rupture parût venir de la République elle-même, de sorte que l'Empereur aurait été comme malgré lui précipité dans une nouvelle guerre.

C'est encore la modération du Directoire qui a déjoué ce complot. Au lieu de se livrer aux premiers mouvements d'une indignation que la France entière eût partagée, il a sacrifié au maintien de la paix toutes les impulsions d'une généreuse colère. Pourquoi faut-il qu'une démarche aussi pleine de prévoyance et de modération n'ait encore produit à Vienne qu'une impression éphémère, des regrets insuffisants et une réparation incomplète ? M. de Thugut a quitté, le ministère, mais sa retraite est celle d'un homme qui conserve un grand crédit. M. de Cobenzl, qui 1’a remplacé, est venu en personne pour négocier un raccommodement ; mais si cette démarche est déjà une sorte de réparation, peut-elle suffire ?

Le ministre autrichien s'était flatté que sa mission à Seltz absorberait jusqu'aux plus importantes opérations du congrès de Rastadt.

Attiré par l'espoir de se retrouver avec Bonaparte et de reprendre avec lui plusieurs des points du traité qu'ils ont conclu ensemble, il s'attendait ou feignait de s'attendre à plus que des explications amicales sur la Suisse, sur Rome et sur les arrangements ultérieurs de 1'AlIemagne.

Il rapportait la proposition qu'il avait déjà faite à Rastadt de transporter en Italie tous les dédommagements de l'Empereur. Cette idée est chère à la Cour de Vienne ; en s'y prêtant, on obtiendrait d'elle tout ce qu'on peut désirer. Mais le piège est évident, et le Directoire n'a eu garde d'y tomber.

Que deviendrait la liberté en Italie si l'Autriche, déjà si puissante au nord et à l'est de cette contrée, empiétait encore sur la Cisalpine ? Comment s'opérerait la restauration de 1'AlIemagne si l'Autriche, désintéressée dans l'affaire des sécularisations, n'y mettait plus que des obstacles ?

En repoussant, et sans discussion, l'ouverture de M. de Cobenzl, le Directoire a pareillement persisté à éloigner de la négociation de Seltz tout ce qui n'est point relatif à l'évènement de Vienne. Isoler ainsi cette affaire, c'est donner plus d'éclat à l'espèce de satisfaction qui se tire du voyage même de M. de Cobenzl ; mais celui-ci, perdant l'espoir de noyer la réparation dans des objets d'un intérêt majeur, ne met plus que de la résistance à tout ce qui lui est demandé, et le courrier qu'il a expédié à Vienne peut apporter une telle réponse que les conférences se trouvent aussitôt rompues et que le Directoire ait à prononcer s'il est satisfait ou non, si la paix subsiste ou si la guerre doit recommencer.


L’EMPIRE.


Il se présente ici une question importante.

Dans le cas, qu'il faut prévoir, où il deviendrait inévitable que les hostilités recommençassent avec l'Empereur, quel serait l'intérêt de la République vis-à-vis de l'Empire ?

Faudrait-il rompre aussitôt les négociations de Rastadt ? Faudrait-il, au contraire, brusquer la conclusion et déterminer l'Empire à conclure la paix sans la participation de son chef ?

Par le premier parti, on acquerrait l'avantage de faire vivre en Allemagne une ou deux armées, de pénétrer en Bohême et jusqu'au cœur des possessions autrichiennes par la route du Danube ; mais on s'exposerait à voir se renouveler les levées en masse de la Franconie, et si la propagation de la liberté se rendait redoutable sur la rive droite, on courrait le risque que la Prusse et même la Russie ne prissent fait et cause pour l'Autriche et pour le régime allemand, ce qui pourrait prolonger encore d'une manière indéfinie le fléau de la guerre.

Par le second parti, n'étant plus tenus sur le Rhin qu'à la défensive, on pourrait diriger en Italie les plus grands efforts de nos armes, ce qui serait peut-être d'autant plus utile qu'il n'est point douteux que l'Autriche est déjà préparée à y porter toute son offensive en cas de guerre.

Comme notre position sur le Rhin ne laisse à l'Empire aucun moyen de résistance, et que toutes les forces de 1'Autriche concentrées autour de ses possessions héréditaires ne peuvent rien pour la défense des cercles intérieurs, le premier mouvement de nos troupes doit forcer le congrès à passer par-dessus toutes les difficultés de forme et à signer à l'instant la paix séparée de l'Empire, devenue d'autant plus aisée que, l'Autriche perdant par la guerre ses droits aux dédommagements promis, on serait plus facilement généreux envers les princes qui sont à indemniser.

Que ferait cependant l'Empereur ? Il occuperait Salzbourg et une partie de la Bavière, peut-être le cercle entier ; mais alors l'Electeur deviendrait forcément l'allié de la République ; et la conclusion d'un traité d'alliance avec la République helvétique nous mettrait promptement à même d'attaquer à revers le Tyrol et l’Autriche sans offenser la neutralité du Corps germanique, tandis que notre armée d'Italie, marchant à de nouveaux triomphes, reprendrait la route qui l'a déjà conduite aux portes de Vienne.

L'une et l'autre de ces hypothèses mériteraient d'être examinées dans tous leurs détails, et ce n'est qu'après une discussion très approfondie que le Directoire pourrait se décider entre elles ; mais il est encore inutile, et j'ai de la peine à m'arrêter trop longtemps sur des suppositions que tous nos vœux repoussent.

Je reviens à la situation actuelle de l'Empire germanique.

Des princes qui le composent, plusieurs sont déjà en état de paix avec la République ; mais leurs traités particuliers, ou ne sont en quelque façon que des préliminaires, comme celui de Prusse et de Hesse, ou auraient besoin, comme ceux de Wurtemberg et de Bade, de la sanction de l'Empire pour leur complète exécution.

L'objet principal, l'objet unique du congrès de Rastadt était donc de rétablir la paix entre la République et l'Empire. Quelque longue qu'ait paru jusqu'ici cette négociation à des hommes qui ont pris l'habitude de voir les événements se succéder avec tant de rapidité depuis neuf ans, il faut convenir que les anciennes négociations de ce genre n'ont jamais en une marche aussi accélérée.

Déjà deux bases importantes sont posées à Rastadt. La part de la République est convenue, à quelques accessoires près qui sont encore en discussion. Le principe des sécularisations est admis comme base des indemnités.

L'habileté des plénipotentiaires de la République a surmonté les obstacles de tout genre qui s'opposaient à l'obtention de ces deux points capitaux. Mais on dirait que la députation de l'Empire, étonnée des cessions qu'elle a faites, veut essayer d'en retarder l'effet, qu'elle s'arme de plus de rigueur pour l'application du principe que pour sa reconnaissance ; et sans doute la ténacité de cette opposition dérive de ce que la Cour de Berlin agit aujourd'hui sinon avec les mêmes vues, du moins dans le même sens que la Cour de Vienne.

Toutes deux s'accordent (et il faut convenir que l'opinion publique en Allemagne les seconde) à repousser la demande que nous avons faite de quelques points à la droite du Rhin ; chacune affecte un désintéressement qui n'est que le résultat de la crainte où elle est que sa rivale ne soit plus avantagée qu'elle, mais qui rend l'une et l'autre moins intéressées à ménager notre appui.

De sorte qu'il n'est pas certain que la note qui tient d'être présentée par nos plénipotentiaires, et dans laquelle ils ont réduit leurs premières demandes, obtienne une réponse plus favorable que la précédente.

Je ne sais s'il ne deviendra pas nécessaire de prendre encore un langage décisif et d'arracher par crainte ce qu'on n'aura pu obtenir par persuasion.


LA REPUBLIQUE HELVETIQUE.


En parlant de nos relations avec plusieurs monarchies de l'Europe, et notamment avec Vienne et Berlin, je n’ai pas dissimulé que nos ennemis secrets tiraient leurs principaux arguments contre nous des événements qui sont arrivés en Suisse ; et, à ce sujet, je me croirais coupable de ne pas présenter au Directoire un tableau rapide, mais exact, de la Révolution de ce pays et de son état actuel.

Ce n'est point la matière d'un doute que pendant le cours de la guerre qui vient de finir et malgré l'apparente neutralité dont il faisait profession, le Corps helvétique n'ait favorisé de tous ses vœux, et souvent de sa secrète assistance, les efforts de la coalition. La Suisse était devenue l'asile de nos ennemis les plus actifs, le foyer de leurs intrigues, le berceau de toutes les conspirations qui ont compromis notre liberté et notre repos intérieur.

Elle renfermait cependant un grand nombre d'amis de la France et de nos principes, mais ils gémissaient, comprimés par l'oppression héréditaire de quelques familles, et ceux qui crurent pouvoir laisser éclater leurs vœux en notre faveur et s'associer à nos succès par la joie qu'ils en témoignèrent, furent regardés dans plusieurs cantons, et notamment à Berne, comme des perturbateurs du repos public et forcés de s'expatrier.

La France devint leur asile, et lorsque l'oligarchie eut appesanti son joug d'une manière intolérable sur le pays de Vaud, ces réfugiés réclamèrent l'appui de la France, garante des anciens traités par lesquels les droits du pays de Vaud étaient expressément réservés.

La République ne pouvait refuser de remplir les devoirs de la garantie, et, par son arrêté du 8 nivôse, le Directoire déclara aux Gouvernements de Berne et de Fribourg que les habitants du pays de Vaud n'auraient point en vain réclamé sa médiation s'ils continuaient à solliciter sans succès la restauration de leurs anciens droits, Cette époque fut décisive pour la liberté de l'Helvétie.

D'une part, les patriotes du pays de Vaud redoublèrent d'énergie et d'efforts pendant qu'au nord de la Suisse le canton de Bâle commençait à ressentir l'influence paisible d'une régénération salutaire.

De l'autre, les Gouvernements de Berne et de Fribourg unirent leurs efforts et leurs complots pour résister à la propagation des principes. Bientôt les deux partis furent en présence, et l'agression des Bernois provoqua le combat et décida la victoire. Le pays de Vaud fut libre, et Berne expia presque en même temps dans ses murs le crime de sa longue usurpation. Avec Berne s'écroula le gothique édifice de la Constitution helvétique. Les meilleurs esprits de cette nation connaissaient la nécessité de substituer au gouvernement fédéral un gouvernement unique. Une Constitution, rédigée par des hommes justement célèbres dans leur pays, fut bientôt donnée au peuple helvétique, et obtint l'assentiment de sa grande majorité. La résistance des petits cantons et les mouvements insurrectifs du Valais exigèrent quelques nouveaux efforts, mais un prompt succès suivit, et bientôt la Suisse voit sa révolution faite et son gouvernement organisé. Cependant, ce pays paraît livré à un mécontentement profond, à des inquiétudes générales qui se manifestent par les réclamations sans nombre des administrations secondaires aux autorités supérieures, et de celles-ci aux agents de la République, au ministre, au Directoire.

Le mauvais effet de ces plaintes, quelque exagération qu'on soit fondé à leur supposer, c'est d'entretenir l'aigreur entre des peuples faits pour s'associer et se chérir, c'est de placer l'armée française dans un état perpétuel de guerre au milieu de ceux qui ne seraient n'être que ses amis et ses auxiliaires.

S'il faut compter au nombre des plus puissants motifs qui prolongent cette mésintelligence intérieure, les efforts dissimulés, mais actifs, du fanatisme et de l'oligarchie, il est malheureusement trop vrai que les agents de la République n'ont pas toujours mis dans leur conduite la sagesse et les ménagements qui devaient les diriger, vis-à-vis d'une nation d'autant plus jalouse de sa liberté qu'il y a quelques siècles qu'elle a la réputation d'être libre.

On a vu même jusqu'à quel point le citoyen Rappinat s'était trompé dans la manière de remplir les fonctions importantes que le Directoire lui avait confiées.

Non content de n'avoir point voulu reconnaître des engagements contractés à Paris par les ministres réunis des finances et des re1ations extérieures, après l'avis préalable du Directoire, il a voulu réduire à la nullité la plus complète toutes les autorités constituées de la République helvétique, il a voulu interdire aux citoyens et aux magistrats de cette contrée amie toute résistance à ses ordres, toutes plaintes contre ses actions et contre celles des agents civils et militaires que la République entretient en Suisse pour la consolidation de la liberté de ce pays.

Le Directoire n'a point toléré que l'abus de la puissance allât aussi loin, et, en cassant l'arrêté de son commissaire, j'ose dire qu'il a sauvé l'Helvétie dévouée peut-être aux plus grands malheurs, et qu'il a ravi aux ennemis de la France le parti avantageux qu'ils n'auraient pas manqué de tirer du texte de la proclamation du citoyen Rappinat.

Que le Directoire achève son ouvrage ; qu'il donne à ses agents, en Suisse, des instructions positives ; qu'il leur rappelle de ne point trop user du droit de conquête. Si, jusqu'à la conclusion d'un traité d'alliance entre les deux Républiques, la nôtre doit exercer une sorte de protectorat indispensable pour épargner à la Suisse des convulsions dangereuses, que du moins le poids en soit adouci, que les prestations soient réduites à l'entretien nécessaire de notre armée. Que la discipline la plus rigoureuse soit observée ; que les plaintes soient écoutées, et que le commissaire du gouvernement ne dédaigne pas de répondre au ministre qui lui transmet ou les notions qu'il a recueillies, ou les réclamations qu'il a reçues, ou les arrangements qu'il a dû prendre, conformément aux ordres et aux instructions du Directoire.

La présence d'une armée française et nombreuse dans un pays déjà surchargé de ses propres habitants, et qui avait l'habitude de ne payer aucune contribution, ne peut manquer d'être onéreuse et de devenir l'occasion nécessaire de beaucoup de mécontentement. Hâtons l'instant où nos troupes pourront abandonner l'Helvétie ; hâtons la conclusion d'un traité d'alliance avec cette nation régénérée et qui, suffisamment défendue par ses montagnes et par l'énergie de ses habitants, n'aura besoin, ni comme la Batavie ni comme la Cisalpine, d'une armée auxiliaire pour maintenir son indépendance.

Il n'y a que la circonstance d'une guerre avec l'Autriche qui pourrait rendre nécessaire la rentrée de nos troupes en Helvétie, ainsi que leur libre passage par tel ou tel point ; mais ce double avantage doit être stipulé dans le traité. J'ai hâte de faire usage des pouvoirs que le Directoire m'a confiés pour sa conclusion, et il y a plus d'un mois que j'ai écrit à ce sujet au citoyen Rappinat, pour lui demander les renseignements qui me sont nécessaires. Il n'a point daigné me répondre.

Que le Directoire me permette à ce sujet une observation.

La correspondance particulière qu'il a jugé à propos d'entretenir avec quelques-uns de ses agents chez l'étranger, a des inconvénients graves, dont le principal n'est pas encore qu'elle établit souvent de la contradiction dans les opérations du Gouvernement, mais bien qu'elle met le Directoire dans l'impossibilité de désavouer quelquefois ce qui a été fait en son nom, et de sauver par là, dans des circonstances extraordinaires, la considération du Gouvernement, qui ne doit jamais avoir tort.


LES GRISONS.


En parlant de l'Helvétie, je dois dire un mot des Grisons.

Ce pays est livré à de nombreuses factions ; celle qui tient pour l'Autriche est la plus active, peut-être aussi la plus puissante, depuis que la perte de la Valteline, de Chiavenne et de Bormio a donné de l'aigreur contre nous.

Les meilleurs esprits tendent à la réunion avec l'Helvétie ; mais plus d'une crainte les retient ; aucun ne pense à se réunir à la Cisalpine.

Ces dispositions diverses ne sont encore que secondaires. Le premier sentiment est pour l'indépendance, et ce n'est que lorsqu'elle sera démontrée impossible que les Ligues se résoudront à prendre un parti.

La réunion à l'Helvétie est celui vers lequel nous les appelons ; mais notre volonté, comme notre intérêt, n'est pas de brusquer leur détermination. Il nous suffit d'avoir l'œil ouvert sur eux, sur les intrigues dont leur pays est le théâtre, pour empêcher que l'Autriche n'y étende son influence. Le premier mouvement qu'elle ferait pour violer la neutralité de ce pays serait le signal de l'entrée de nos troupes dans le territoire grison.

Les déclarations que j'ai faites aux députés qui sont à Paris sont dans ce sens, et je regarde l'époque où notre traité d'alliance avec l'Helvétie sera conclu, comme celle où s'opérera sans résistance et sans secousse la réunion des Ligues Grises.


LA RÉPUBLIQUE BATAVE.


Cette République est un exemple que jamais l’établissement de la liberté n'est exempt de troubles, et que l'intrigue s'attache toujours à retarder ou à empêcher son triomphe, même lorsque l'assistance d'un voisin puissant et généreux a surmonté les premiers obstacles qui s'opposent à l'affranchissement d'un peuple.

Il y a quatre ans que les Bataves ont recouvré l'entier exercice de leurs droits, et le traité de la Haye est devenu la base de leur indépendance.

Leur premier soin dut être de se donner une Constitution ; c'était aussi notre premier vœu, puisque ayant formé entre eux et nous l'association la plus étroite qui existât jamais entre nations, l'intérêt de cette alliance était qu'ils trouvassent dans la prompte et complète organisation de leur gouvernement les éléments d'une participation énergique à nos efforts contre l'ennemi commun.

Mais, dans un pays où un faux système de liberté avait invétéré des préjugés de toute espèce et où la lenteur des délibérations n'était égalée que par l'opiniâtreté des résistances, il fallut plus de deux années pour arriver à la confection d'un acte constitutionnel qui encore fut rejeté par tous les partis qui divisaient la Hollande, parce qu'il n'était l'ouvrage complet d'aucun d'eux et que chaque faction n'avait point renoncé à faire valoir son opinion tout entière.

Cette existence éphémère, cet état d'organisation provisoire durerait peut-être encore, si la journée décisive du 22 janvier n'avait culbuté tout le système de résistance que le cabinet britannique avait si habilement organisé en Hollande.

Depuis ce moment, les travaux législatifs avancèrent avec rapidité. L'acte constitutionnel fut décrété et publié. Basé sur les vrais principes du système représentatif, propre à assurer l'indépendance et la prospérité de la Batavie, on ne pouvait supposer qu'il n'eût point l'assentiment du peuple. Effectivement, son acceptation eut lieu à une immense majorité.

Cependant, quelques circonstances de cette acceptation affligèrent les vrais amis de la liberté.

En applaudissant aux précautions qui avaient été prises pour écarter des assemblées primaires les hommes dangereux, les complices connus de la faction anglaise et stathoudérienne, on trouva que l'exclusion avait atteint des citoyens estimables, de vrais patriotes qu'aucun motif ne pouvait priver du droit sacré de concourir à l'établissement de leur Constitution. Et quand on vit qu'au lieu de procéder à cet établissement par les moyens légaux que la Constitution elle-même avait prescrits, trois jours de conférence secrète entre les législateurs et le gouvernement avaient amené une sorte de convention, d'après laquelle ces autorités s'étaient elles-mêmes prorogées en partie, on n'a point été assez convaincu de l'importance de cette mesure pour ne pas craindre qu'elle ne fût point exempte d'ambition particulière.

Des faits nombreux donnèrent de la force à ces inquiétudes. L'espèce d'influence exercée jusque sur le Directoire batave par un intrigant reconnu, l'envoi à Paris de plusieurs hommes mal notés et chargés de répandre l'argent et la corruption, la destitution d'un très grand nombre de citoyens estimables, leur remplacement par d'anciens suppôts de la faction d'Orange, masqués sous la démagogie la plus outrée et couverts du mépris public, enfin l'attaque portée au général Daendels, les mesures extrêmes dirigées contre lui, avaient amené les esprits à un point d'exaspération dont il n'était pas difficile de prévoir les effets.

Un instant a détruit la puissance que le Directoire batave avait essayé d'étendre au delà de ce qui était convenable.

Quoiqu'il soit pénible de voir que l'initiative du vœu public ait été prise par un corps armé, il paraît évident que ceux qui ont renversé ce qui avait été fait contre le sens et la lettre de la Constitution n'ont fait qu'accomplir la volonté générale ; et si l'événement du 24 prairial est suivi de la prompte et totale exécution de l'acte constitutionnel, s'il n'amène après lui aucune réaction dont les ennemis de la liberté aient à s'applaudir, s'il devient au contraire pour les Bataves l'époque heureuse d'après laquelle ils réuniront efficacement leurs efforts et leurs moyens aux nôtres pour combattre l'ennemi qui nous reste, on oubliera facilement l'irrégularité de cette mutation dans le Gouvernement batave, pour ne songer qu'au bien qu'elle aura produit. Mais jusque-là, le Directoire a pris le sage parti d'ajourner toute communication solennelle avec un gouvernement intermédiaire qui ne saurait opérer trop tôt sa propre dissolution pour en établir un définitif conforme aux lois constitutionnelles.


L'ANGLETERRE.


C'est le Gouvernement britannique qui a été dès le principe l'âme du grand complot formé contre la France ; c'est lui qui a fomenté, conduit et payé les factions successives dont l'éclat momentané a souillé la Révolution. C'est lui qui, peu content d'entrer pour sa part dans la coalition des rois, s'est montré l'instigateur de tous, cherchant sans cesse à resserrer des nœuds prêts à se rompre, inondant l'Europe de ses négociateurs et de ses intrigues, effrayant les uns, entraînant les autres et prodiguant ses trésors à ceux qu'il voyait prêts à se détacher d'une cause coupable et malheureuse.

Il est douteux que cette politique lui réussisse. Son entreprise sur Dunkerque avait tourné à sa honte, celle de Toulon n'avait réussi un moment que pour devenir l'occasion de plus d'ignominie. Et depuis, à des époques diverses, Quiberon et Ostende attestent que les Anglais ne sauraient mettre impunément le pied sur notre territoire.

Ont-ils obtenu un plus grand succès dans leurs négociations ?

Successivement délaissés par la Prusse, l'Espagne, la Hesse et la Sardaigne, ils croyaient avoir trouvé dans la Maison d'Autriche un allié plus constant, et ils payaient assez chèrement ses efforts pour se flatter de leur prolongation. Mais au moment où le ministère se targuait au Parlement de la coopération de l'Empereur, les préliminaires de la paix étaient signés à Leoben, et depuis, toutes les sourdes menées de ce cabinet, ses offres, ses excitations n'ont point empêché qu'un traité définitif avec ce prince rendît la paix au continent, de sorte que l'Angleterre se trouve aujourd'hui seule avec la Russie plus jactantieuse qu'utile, et avec le Portugal qui, déjà deux fois, a pensé lui échapper.

Le Gouvernement britannique ne prévoyait pas encore ce prochain isolement, quand il commença à faire quelques ouvertures de conciliation. On a eu la preuve combien peu de sincérité avait animé ses démarches. Forcé par le besoin d'argent de recourir sans cesse à de nouveaux impôts ou emprunts, il fallait bien faire supporter le poids à la nation fatiguée, il fallait bien ôter à l'opposition quelques-uns des arguments dont elle écrasait le ministère dans l'opinion, et à cette fois, le gouvernement, sacrifiant sa vanité à son intérêt, lui qui avait affecté si longtemps de ne reconnaître en France aucune autorité avec laquelle on pût traiter, se décida à faire le premier pas.

De là, l'insignifiante proposition de M. Wickham au citoyen Barthélemy ; de là, les deux ambassades du lord Malmesbury. On se rappelle que dans la première le négociateur anglais se présenta sans d'autres pouvoirs que celui d'entrer en conversation, et que, proposant d'admettre un principe, il fut obligé de convenir qu'il n'avait point d'autorisation suffisante pour en faire usage ; que, dans la seconde, il rapporta des pouvoirs convenables, mais avec des instructions si restreintes que, dès le premier pas, il fut encore obligé de recourir à sa Cour ; n'ayant pu prendre sur lui-même que de présenter un projet de traité en lacunes et croyant avoir trouvé par là le moyen de prolonger son séjour sans entamer seulement la négociation.

Si par ces deux missions ridicules autant qu'inutiles, quant à leur objet apparent, la Cour de Londres obtint quelques subsides et satisfit un peu à l'impatience du vœu populaire, nous en recueillîmes ce fruit que l'Angleterre s'humilia sans que l'étalage de ses démonstrations fît croire à l'Europe qu'elle eût voulu sincèrement la paix.

De fait, pouvait-elle la vouloir ? Aussi longtemps que notre traité avec l'Autriche ne fut point conclu, qui pouvait décider l'Angleterre à traiter, quand nous manifestions la ferme volonté de recouvrer par la paix tout ce qui nous avait été enlevé et de poursuivre une restitution semblable en faveur de nos alliés ?

J'ai la persuasion que si le désir de la paix est entré dans le cabinet de Saint-James, c'est au moment où il nous a vus réconciliés avec l'Autriche et où il a pu craindre que ce rapprochement ne fût suivi de liens plus intimes. Mais il se sera bien gardé alors de manifester ses dispositions. La plus simple politique lui faisait une loi de les dissimuler. Voyant que son allié principal lui échappait, et ne sachant pas jusqu'où pouvait aller cette défection, il a dû, sans cesser d'entretenir ses utiles liaisons avec le baron de Thugut et le parti anglais à Vienne, chercher à se rapprocher d'une puissance qui pouvait aussi concevoir quelque ombrage de notre raccommodement avec l'Autriche.

Berlin devint alors le foyer et le but de ses négociations ; mais leur succès fut médiocre, et, malgré celui qu'elles ont obtenu à Pétersbourg, il parait que, vis-à-vis de la Prusse, elles n'ont eu pour effet jusqu'ici que d'empêcher cette puissance d'entrer dans nos vues avec l'intimité que lui prescrivent nos communs intérêts.

Cependant, les efforts de l'Angleterre sont encore aujourd'hui dans toute leur activité. L'événement de Vienne, qui est évidemment son ouvrage, lui a rendu ses espérances. La France outragée demande satisfaction, l'Autriche impérieuse la refuse ; la discussion s'envenime encore par des plaintes réciproques. L'Italie, la Suisse, les émigrés belges, sont des points de discorde qui peuvent accélérer la rupture. Les demandes de la République au congrès peuvent exaspérer 1'Allemagne au point de la replonger dans des résolutions extrêmes ; le Roi de Prusse peut les partager et les soutenir ; son mécontentement sur l'organisation anticipée de ses provinces transrhénanes s'est accru par les disgrâces dont son pavillon même n'a point été garanti. Le Danemark, frappé au vif par l'audace des corsaires français, par la facilité des tribunaux et des consuls, choqué de voir ses réclamations sans réponse, n'a besoin peut-être que d'un conseil et d'un exemple pour être entraîné. Le Roi de Suède a cru déjà sa dignité blessée par l'insistance qu'on a mise à déterminer son choix pour son ministre à Paris ; elle le sera bien davantage de ce qu'on n'a pas pour lui la condescendance qu'il a témoignée. De ce dépit à la malveillance, d'un malentendu à une brouillerie, il n'y a qu'un pas, et la Russie, bien au contraire qu'elle ait besoin d'être excitée, se charge de remuer tout ce qui l'entoure.

Tels sont les éléments sur lesquels se fonde aujourd'hui la politique anglaise, et qui, débattus entre le lord Elgin, le prince de Reuss et le prince Repnin, vont être employés à détruire le sentiment de notre puissance, l'effroi de nos armes, l'éclat de notre gloire et l'influence personnelle que pourrait acquérir notre ambassadeur. Voilà encore ce qui recule pour l’Angleterre le désir et le besoin de la paix. Tout ce qui tend à rallumer la guerre sur le continent fait sa sécurité et soutient en même temps le crédit de ceux qui la gouvernent.

C'est donc à détourner l'effet de ses intrigues que le Directoire exécutif doit mettre tous ses soins. Si elles triomphent, il aura fait du moins tout ce que le repos de la France et le bien de l'humanité pouvaient exiger, et, justifié aux yeux de l'univers, il n'aura pas besoin d'exciter nos phalanges républicaines pour qu'elles achèvent leur immortel ouvrage et qu'elles assurent la liberté du grand peuple par le châtiment mémorable de ceux qui se seront une seconde fois conjurés contre elle.

Il reste à la République d'assez beaux moyens d'attaque contre l’Angleterre.

L'expédition de Bonaparte, s'il met le pied en Égypte, assure la destruction de la puissance britannique dans l'Inde.

Déjà Malte est en notre pouvoir ; ce succès miraculeux serait seul un coup terrible pour le commerce de l'Angleterre, et quand notre armement n'obtiendrait pas un autre fruit, celui-là serait suffisant. Mais des atteintes encore plus sensibles sont réservées à cette nation, livrée à tous les déchirements intérieurs qu'elle a si longtemps entretenus chez nous. L'insurrection de l'Irlande, cimentée déjà par le sang de quelques victimes célèbres, parait faire des progrès remarquables. C'est dans cette contrée que doivent aboutir maintenant tous nos efforts. Des armes, des munitions, des hommes ; hâtons-nous de les y porter, rendons à l'Angleterre les maux qu'elle nous a faits. Qu'une République s'élève à côté d'elle pour son instruction ou pour son châtiment.

Toute la force de cette puissance est dans son commerce et sa marine. Son commerce, nous le poursuivons sans cesse par nos corsaires, par nos lois et par nos traités. Sa marine, nous la bravons. Qui sait, d'ailleurs, si l'insurrection ne va pas se propager bientôt sur les vaisseaux anglais ? Plus d'un tiers des matelots sont Irlandais, et l'amour du pays peut leur apprendre à ne voir bientôt dans les Anglais que des oppresseurs et des ennemis.


Nota. - La flotte de l'amiral Nelson, par exemple, a ses équipages composés presque entièrement d'Irlandais. Je tiens ce fait du ministre d'Espagne.


Je me résume : notre position vis-à-vis de l'Angleterre est hostile, purement hostile. Avant de traiter avec elle, il faut lui faire beaucoup de mal, il faut lui en faire assez pour que les restitutions que nous devons exiger deviennent de sa part des sacrifices nécessaires ; il faut lui en faire assez pour que la paix qui lui aura été dictée devienne l'époque de la liberté des mers, et qu'elle perde à la fois les moyens et l'espoir d'y ressaisir la domination qu'elle s'est attribuée.

Une chose qui est trop négligée, c'est d'entretenir en Angleterre des agents secrets, des observateurs habiles. J'ai eu quelque temps dans ce pays une correspondance assez utile ; mais elle a cessé, et je m'aperçois chaque jour combien de notions essentielles nous manquent sur l'état intérieur de cette contrée.

J'établis la série suivante de questions comme celles dont la solution nous serait indispensable pour rendre efficaces les coups que nous devons incessamment porter à la prospérité commerciale et maritime de l'Angleterre.

Il convient d'approfondir :

Questions relatives aux expéditions maritimes. - Si l'Angleterre continue à abandonner tout projet de nouvelles conquêtes aux deux Indes et à se borner à la conservation de ce qu'elle a.

Si elle ne fait d'autres expéditions à Saint-Domingue que celles nécessaires pour y conserver le môle Saint-Nicolas.

Si le grand événement qui vient d'avoir lieu dans la Méditerranée et ceux qui s'y préparent ne détermineront pas les Anglais à abandonner cette mer et à porter sans exception leurs forces et leurs projets dans l'Océan et vers l'Amérique.

Si les dépenses au cap de Bonne-Espérance sont aussi fortes que dans les deux années précédentes, c'est-à-dire de plus de huit cent mille livres sterling (quoique la dépense ordinaire ait été arrêtée à deux cent mille livres sterling), et à quoi est employé cet excédent de plus de six cent mille livres sterling, et surtout ce qu'on fait pour fortifier Trinquemale et améliorer l'île de Ceylan.


N. B. - Ces instructions peuvent s'acquérir facilement par les négociants assureurs (et actuellement, presque tous les négociants sont assureurs). Les rapports constants que les assureurs ont avec les chefs de l'amirauté, avec qui ils communiquent même officiellement par leur comité, le grand intérêt qu'ils ont à connaître la mer la plus protégée et celle qui a besoin de l'être davantage, leur donnent la certitude, ou du moins des notions importantes sur les expéditions projetées ou préparées.


Neutres, etc. - Si d'autres puissances maritimes ont fait avec l'Angleterre le même arrangement que les États-Unis d'Amérique pour obtenir la protection spéciale de leurs vaisseaux marchands sous convoi anglais, arrangement qui prouve liaison d'amitié et d'intérêt avec l'Angleterre.


N. B. - Ce qui ne tient pas à un arrangement ou à une convention spéciale n'entre pas dans cette question. Il ne faut pas confondre la protection due en raison d'une convention faite entre les deux parties avec l'espèce de protection qu'un vaisseau danois, suédois, etc., peut rechercher et trouver en se joignant ou en faisant route avec une flotte marchande anglaise, convoyée par des frégates, corvettes, etc., parce que réellement la protection des frégates anglaises n'est pas assurée au vaisseau étranger en cas d'attaque, de poursuite ou de retard.


Ces instructions sont aisées à se procurer chez les assureurs, qui sont toujours instruits d'avance, et qui, sans avoir même une connaissance exacte de ce qui est fait ou de ce qu'on prépare, peuvent le préjuger par la différence des primes d'assurances d'un vaisseau anglais à un neutre et de tel neutre à tel autre.

Les points suivants sont encore à observer :

Troupes de terre. - Les troupes de terre, infanterie et cavalerie baraquées et garnisonnées, étant actuellement composées en petite partie de soldats réels et de milice réelle, et en plus grande partie de milice supplémentaire et de volontaires armés et commandés, et d’autres volontaires dont le service n'est requis qu'au besoin, n'est-il pas vraisemblable qu'après le premier élan de zèle ou d'encouragement, un mélange aussi extraordinaire d'hommes de toutes classes, à différentes payes, à différents services, ne pourra plus s'entendre, ne sera plus disposé à se réunir et à servir, surtout lorsque la mauvaise saison commencera, pour peu qu'ils confondent les idées d'invasion avec des idées d'alarmes, encore plus d'oppression ?

Quel est le moyen de tirer parti de cette désunion et de cette désaffection naturelles à prévoir ?

Irlandais en Angleterre. - Les propriétaires de terres considérables en Irlande, qui vivent à Londres, étant tous malheureux par la déplorable situation de ce pays gouverné militairement et despotiquement, étant presque tous ennemis de Pitt (ceux qui, comme le marquis de Lansdowne et lord Moira, sont du parti de l'opposition, ceux aussi qui ne se sont pas encore déclarés être de ce parti), doivent désirer ardemment un changement de gouvernement en Irlande, car ils ne retirent presque rien des revenus qu'ils y ont, et leurs amis et leurs parents souffrent horriblement des vexations du gouvernement. Quels vœux forment-ils ? Que désireraient-ils ? Et en quoi pourrions-nous les aider ? Il est essentiel de savoir si cette classe nombreuse et riche de propriétaires en Irlande vivant à Londres ajouterait à nos moyens de délivrer ce pays de la tyrannie sous laquelle il gémit.

Banque, crédit, commerce. - Tout ce qui tient à ces objets intéressants étant rendu public quant aux résultats, il ne sera question que de se tenir bien informé des causes et des motifs des changements qui ont lieu. Par exemple, le change de Londres sur l'étranger, qui était très haut, c'est-à-dire très favorable à l'Angleterre, à la fin d'avril, et que tout le monde considérait comme plus susceptible de hausse que de baisse, soit en raison de l'emprunt qui a été fait le 23 avril, soit à cause de la saison des expéditions pour Hambourg et tout le Nord, ayant, peu de jours après, baissé au lieu de hausser, au grand étonnement de tout le commerce, on n'a pu en imputer la cause qu'à des opérations particulières du gouvernement ou de la Banque qui ont nécessité des remises fortes sur le continent. Les uns ont dit qu'elles avaient été faites pour remboursement de sommes assez considérables dues par la Banque au prince de Hesse-Cassel, ou à la suite d'autres pour subsides du gouvernement aux villes hanséatiques. Il est essentiel de faire attention aux révolutions dans le change qui étonnent le commerce, parce qu'elles sont nécessairement causées par des opérations faites par le gouvernement, et il est important d'en connaître l'application.

Pour ce qui est des opérations particulières faites en pays étranger, en raison du discrédit de l'Angleterre, elles n'ont eu lieu jusqu'à présent qu'en placements d'argent faits en Amérique.

Il est aisé de se mettre au courant du plus ou moins d'achats des fonds américains faits par les Anglais, parce qu'ils s'opèrent à Londres, et il n'est pas difficile de savoir si les exportations de l'Amérique sont plus pour l'Angleterre que pour la France, la Hollande et Hambourg. Ces instructions sont nécessaires en politique comme en fait de commerce et de crédit.

Parti de l’opposition. - Il y a bien peu de parti à tirer de ses chefs connus. Fox est absolument nul.

Sheridan est peut-être dangereux ; mais, en sortant de la classe des parlementaires, on rencontrera toujours quelque aide et de l'activité chez Horne Tooke et aussi chez Percy, un des propriétaires du Morning Chronicle. Il n'est pas vraisemblable que sa détention ait changé ses dispositions.

Je dois faire une dernière remarque.

On se rappelle de combien d'intrigues les deux séjours de lord Malmesbury en France ont été l'occasion. On n'a pas oublié les 36,000 livres sterling employées par lui à payer des journalistes et d'obscurs conspirateurs. Mon opinion est donc que si la négociation devait se reprendre avec l'Angleterre, il serait à propos d'en transporter le théâtre hors de notre territoire. Dans ce cas, je proposerais volontiers Berlin pour le lieu des conférences, et ce choix se fonde principalement sur le mérite des agents qui s'y trouvent et auxquels une affaire de cette importance pourrait être confiée.


HAMBOURG.


A ce que j'ai dit sur l'Angleterre se lie naturellement la question de Hambourg.

Jusqu'à présent, nous n'avons puni la partialité des villes hanséatiques en faveur de nos ennemis qu'en exigeant d'elles quelques emprunts. Ce n'est point couper le mal par la racine. La partialité en est devenue plus vite. Hambourg continue d'être le coffre-fort de l'Angleterre, le point par lequel elle aspire tout l'or du continent, de même que l'Elbe est le canal qui porte jusqu'au cœur de l'Allemagne les objets de l'exportation des Anglais.

C'est donc à Hambourg qu'il faut agir ; c'est l'Elbe qu'il faut fermer aux Anglais ; mais comme nous ne pouvons l'entreprendre ni par nos forces maritimes ni par le concours du Danemark, qui ne s'y prêtera jamais, il faut aviser si la Prusse voudrait favoriser ce dessein.

Comme directeur du cercle de Basse-Saxe, comme garant de la ligne de neutralité, il n'y a que le Roi de Prusse qui puisse nous seconder dans cette entreprise, et ce doit être l'objet d'une négociation particulière dont le citoyen Sieyès sera chargé.


LES ETATS-UNIS D’AMERIQUE.


Parmi les puissances qui sont restées neutres dans cette guerre, il n'en est pas une avec laquelle la France se trouve dans une position plus extraordinaire qu'avec les États-Unis d'Amérique. Les altercations en sont venues au point que chaque jour paraît les rendre plus difficiles à terminer, et que l'observateur impartial a bien de la peine à établir la question quand il cherche les moyens de la résoudre.

Cependant, je dois remettre sous les yeux du Directoire un résumé de cette litigieuse affaire.

Des deux côtés, on met en avant des reproches et des griefs.

Des insinuations particulières et publiques qui ont été faites dans des écrits privés, dans des actes solennels, reprochent au Gouvernement français d'avoir cherché à détacher le peuple des États-Unis de la Constitution qu'il s'est donnée. L'assertion est fausse, le reproche est injuste. On s'est plaint du Gouvernement américain, mais à lui-même. La justice voulait qu'il rendît hommage à la sympathie d'un peuple libre pour la cause de la liberté, et il n'a pas été plus loin.

Le secrétaire d'État, M. Pickering, a consacré, dans sa lettre publique à M. Pinckney (du 16 janvier 1797), des assertions contre la bonne foi de la France, lors de la négociation de 1782, qui n'ont d'autres fondements que les communications intéressées du négociateur anglais. Il y a longtemps qu'on se servait dans l'ombre de cette arme insidieuse forgée par les ennemis de la France.

Il importe aux deux pays de s'entendre franchement sur quelques circonstances dont la malveillance a abusé et pourrait abuser encore ; il leur importe de s'entendre sur la véritable valeur de diverses pièces publiées comme émanant du Gouvernement français et d'actes particuliers de quelques agents qu'il a désavoués.

Tel est le premier point de la négociation qui doit être suivie avec les États-Unis.

Ensuite, il conviendrait de fixer le sens de divers articles des traités et de déterminer la puissance absolue des droits qui en dérivent.

Bien avant les hostilités, les articles 9 et 12 de la convention du 14 novembre 1788, le premier relatif aux déserteurs, le second relatif à la juridiction des consuls, ont été une source continuelle d'altercations. Ils sont devenus complètement nuls par des explications étrangères à leur objet manifeste ; il faut les perfectionner.

Par l'article 6 du traité d'alliance, la France a renoncé aux Bermudes, au Nouveau-Brunswick, à la Nouvelle-Écosse, au Cap-Breton, au Canada; en un mot, elle a renoncé à se procurer un des ports qui lui auraient été si nécessaires pour la protection de ses îles à sucre. Elle a dévoué de préférence l'effort de ses armes à la défense des États-Unis. Il était entendu qu’elle retrouverait dans leurs ports des avantages proportionnels. Un de ces avantages se trouve implicitement dans l'article 17 du traité de commerce. Les vaisseaux français publics et particuliers peuvent en toute liberté entrer dans les ports américains avec les prises qu'ils auraient pu faire. Les vaisseaux publics et particuliers des ennemis de la France qui auraient fait des prises sur elle, n'auront, au contraire, aucun asile dans ces ports. Tel est le sens littéral, tel est le sens intentionnel ; la bonne foi permet-elle de distinguer entre les vaisseaux ennemis de la France qui laissent leurs prises en dehors du port et ceux qui entrent avec elles ? Peut-on prononcer que ces derniers seulement doivent être exclus, sans violer évidemment la clause du traité la plus importante pour la France ? Peut-on l'infirmer par des engagements subséquents ? Non, sans doute.

En vertu du même article 17, il n'est permis à aucune autorité quelconque dans les États-Unis de s'immiscer dans les prises faites par les vaisseaux français publics et particuliers. Les capitaines seront tenus seulement à donner connaissance de leurs commissions, parce qu'il est nécessaire de pouvoir distinguer le pirate du vaisseau avoué. Il est loisible encore de demander le relâchement d'une prise faite dans l'étendue de la juridiction, c'est-à-dire à la portée du canon ; mais que d'abus, de vexations, de chicanes odieuses sont résultés de la déviation du sens de cet article ! Le Gouvernement des États-Unis s'est refusé aux précautions suggérées pour y remédier.

L'expérience a démontré que sans ces précautions l'article est illusoire.

Les États-Unis ont permis la vente des prises françaises jusqu'en prairial an IV. A cette époque, la Cour suprême a prononcé la révocation de cet avantage, en vertu de l'article 24 du traité de commerce avec la Grande-Bretagne. L'article 25 ajoute cependant que ce traité ne peut altérer en rien ceux que les États-Unis auraient conclus antérieurement. Or, la liberté qu'avaient les bâtiments de guerre français de vendre leurs prises découle des articles 17 et 22 du traité de commerce du 6 février 1778. L'article 17 serait de peu de valeur, s'il était restreint au droit d'asile. L'article 22 serait un pur remplissage, s'il n'exprimait faculté pour les Français, interdiction pour leurs ennemis. La Grande-Bretagne n'en a obtenu un semblable que sous la condition qu'il resterait sans force dans tous les cas où la France serait intéressée. Lorsque les États- Unis conclurent leur traité avec la Hollande, en 1782, la mémoire du traité de 1778 n'était pas encore affaiblie, et le privilège exclusif de l'article 22 de celui-ci est formellement reconnu dans l'article 22 de celui-là.

Ce même article 22, du traité de 1778, doit être invoqué contre la défense faite aux bâtiments de guerre français de rien changer à leur armement dans les États-Unis. Si le désir d'empêcher les désordres dont s'est plaint le Gouvernement américain a porté le Comité de salut public, au commencement de l'an Il, à faire arrêter tout armement originel au nom de la République dans les États-Unis, il n'a pas entendu que l'abandon d'une prétention douteuse entraînât celui d'un droit explicite.

Dans les articles 23 et 24, la France et les États-Unis sont convenus que la neutralité du pavillon déciderait de celle de la cargaison, et ont resserré le cercle trop étendu des marchandises de contrebande. Il eût été doux pour la République de voir prévaloir généralement un système conforme à la saine justice et qu'elle se promet de propager un jour. Mais comment l'obligation pouvait-elle rester réciproque entre la France et les États-Unis, lorsqu'il n'y a plus de parité dans la situation ?

Le Gouvernement anglais a abusé contre la France de sa libéralité dès le commencement de 1793, et n'a pas même respecté des cargaisons américaines destinées pour des ports français. Des principes contraires à ceux qui animent la République ont été consacrés depuis dans les articles 17 et 18 du traité de Londres. C'est une concession forcée sans doute de la part des États-Unis qui, jusque-là, s'étaient fait gloire de viser dans tous leurs traités à la liberté des mers ; mais enfin, c'est une concession par eux faite en faveur de l'Angleterre. La France doit en jouir en vertu de l'article 2 du traité de Paris. Ses regrets ne peuvent la rendre insensible sur ses droits.

Elle doit, en vertu de cet article 2, qui lui rend immédiatement commune toute faveur accordée par les Etats-Unis à une nation quelconque, réclamer en sa faveur l'application de quelques autres parties du traité de Londres.

Ainsi l'interprétation des traités doit être le second objet de la négociation.

Le troisième sera de faire un examen impartial des dommages qui sont résultés de la déviation du traité de 1778.

Ces traités ont insensiblement été rendus insignifiants par des explications sophistiquées. Les clauses les plus claires ont finalement été niées. Le Gouvernement américain n'a point eu égard aux plaintes successives des ministres plénipotentiaires de la République ; il ne les a jamais admis à entrer en conférence à ce sujet. Il a toujours pris sur lui de prononcer, quoique dans tout contrat réciproque aucune des parties n'ait le droit exclusif d'interprétation. Après avoir épuisé les représentations, le Gouvernement français a dû faire exposer ses griefs pour la dernière fois le 25 brumaire an V. Dépouillé des avantages que lui assurait le traité le plus sacré, le plus libéral, il a été forcé, pour rappeler les États-Unis à leur obligation envers la France, d'imiter la conduite que 1'Angleterre a suivie avant le traité de Londres. Cette Cour avait adouci ses mesures dès que son objet fut rempli : les plaintes actuelles du commerce américain eussent été prévenues, si celles du Gouvernement français avaient été écoutées. Les réclamations que les États-Unis font aujourd'hui ne sont enfin que la conséquence d'un ordre de choses qui a causé à la République française et à ses citoyens les dommages les plus considérables. Le Gouvernement français, néanmoins, n'a cessé d'offrir la justice exacte qu'il demande. Il ne s'est jamais refusé et ne se refusera jamais à mettre en discussion ce qui doit y être.

Telle est la nature des difficultés qui se sont élevées depuis quatre aunées entre la République et les États-Unis; tels sont les développements que j'ai établis dans ma lettre à M. Gerry (du 30 prairial), et dans laquelle je lui ai fait sentir que, pour fixer le sens de nos traités, il conviendrait d'en dresser une déclaration désormais obligatoire pour les deux puissances, et réputée faire partie des actes primitifs, déclaration qui, pour avoir force de loi, devra passer par les ratifications que les formes constitutionnelles exigent respectivement.

Mon but, en pressant vivement M. Gerry, est de l'empêcher de quitter la France, suivant les ordres qu'il a probablement reçus de son gouvernement (je ne me flatte pourtant pas d'y réussir), et de l'engager dans une négociation que nous serons maîtres de prolonger à volonté, parce qu'il ne serait point sans de graves inconvénients de rompre tout à fait avec les États-Unis, tandis que notre position actuelle, moitié amicale, moitié hostile, nous est profitable en cela que nos colonies continuent d'être approvisionnées par les Américains, et que nos corsaires s'enrichissent des captures qu'ils font sur eux. En définitive, il faudra bien qu'un arrangement ait lieu, et nous aurons soin qu'il nous rende tous nos avantages ou qu'il nous en procure l'équivalent.

Depuis que ceci a été écrit, la question est changée : les nouvelles venues d'Amérique nous apprennent que des mesures hostiles sont prises contre nous, qu'un emprunt de guerre a été fait et rempli sur-le-champ, que les liens avec l'Angleterre se sont resserrés davantage, et que nos bâtiments vont être poursuivis par ceux que le Gouvernement fédéral a fait armer.

C'est une véritable déclaration de guerre, et le Directoire a dû faire ses dispositions en conséquence.

L'embargo mis sur les navires américains dans les ports français est la première réponse qui a dû être faite aux agressions des Etats-Unis. Toute idée d'accommodement doit être ajournée.


L'ESPAGNE.


On peut croire que le Gouvernement espagnol ne s'était pas décidé sans quelques regrets à nous faire la guerre.

Ses succès dans la première campagne avaient exalté le fanatisme religieux et monarchique qui avait amené les hostilités ; mais les revers de la seconde, les revers plus grands de la troisième dessillèrent les yeux de la Cour de Madrid, et comme, au milieu de la coalition, elle s'était toujours en quelque façon isolée, sa paix particulière fut bientôt conclue. Je ne sais pas jusqu'à quel point il faut louer l'extrême modération avec laquelle cet ennemi vaincu fut traité. Sans doute, le comité de gouvernement fut guidé par le désir de prouver à l'Europe combien la France était disposée à rendre la paix facile, et par celui de s'assurer un allié profitable et constant dans une puissance dont il avait ménagé à ce point les intérêts et la vanité.

L'alliance a en lieu entre les deux nations, mais, cette fois encore, on a laissé échapper l'occasion d'obtenir des cessions importantes, et la participation de l'Espagne n'a produit qu'une faible partie des résultats qu'on devait en attendre. Cette puissance équipa successivement deux flottes ; l'une fut battue dans le combat de Saint-Vincent, et l'autre est encore bloquée dans 1e port de Cadix.

Le concert plus suivi dans les opérations des deux États, plus de bonne volonté de la part du ministère espagnol et de tous ses agents, nous auraient fait tirer du traité d'alliance des fruits plus utiles, et nous ne serions pas aujourd'hui dans une sorte d'inquiétude sur les dispositions secrètes de la Cour de Madrid.

D'un côté, nous voyons que le commerce de l’Angleterre avec l'Espagne, prohibé par une cédule, continue à se faire à l'aide des bâtiments neutres et de ceux de Maroc, par l'intermédiaire des maisons irlandaises qui se trouvent établies dans les ports, et par une foule d'agents répandus dans tout ce royaume. Pareillement, au moment même où l'introduction des marchandises anglaises se trouve prohibée, à dater du 31 juillet prochain, nous apprenons que des relations commerciales s'établissent entre Gibraltar et le commissaire espagnol Castro-Ferrer.

Ajoutez à cela que des conférences secrètes ont lieu devant Cadix entre les principaux officiers des deux flottes, que le commerce direct avec les colonies espagnoles dans le golfe du Mexique vient d'être accordé aux neutres, ce qui est presque l'accorder aux Anglais, et que, dans quelques parties de l'Espagne, on s'exprime assez ouvertement sur une prochaine rupture arec la République.

J'ai appelé l'attention de notre ambassadeur sur ces faits et ces bruits divers. J'attends sa réponse, mais cependant je répugne à supposer au Gouvernement espagnol des intentions inamicales et perfides. Je ne puis regarder comme un voile à des dispositions hostiles le parti qu'il a pris de reléguer jusqu'aux Canaries les émigrés de toute espèce qui affluaient dans ses États ; de se montrer moins contraire à l'exécution de la loi du 8 floréal, en permettant que la valeur des prises soit en certains cas remise à la disposition des capteurs ; d'ordonner l'élargissement de quelques Français arrêtés au Mexique et par l'Inquisition ; de faire restituer quatorze millions de réaux sur dix-neuf qui sont encore dus par suite du séquestre mis au commencement de la guerre sur les propriétés françaises.

Ces faits sont de nature à balancer les autres, au moins à suspendre l'opinion du Directoire.

Une disposition de la Cour de Madrid qui est encore plus remarquable, c'est qu'elle paraît tenir avec moins d'opiniâtreté à la conservation de la Louisiane. Il semble qu'elle ne craint plus autant notre établissement en Amérique, et, quoiqu'elle ne fasse pas l'aveu de son impuissance à défendre ses possessions dans l'Amérique septentrionale, on entrevoit qu'elle aimera mieux opposer nos forces que les siennes aux invasions que les Anglais et les Américains paraissent méditer contre ses possessions continentales. La connaissance de ce projet d'invasion a été donnée au Gouvernement espagnol. Le Directoire examinera quel parti nous pourrons tirer, soit de cette circonstance, soit des vues que je lui présenterai sur des arrangements territoriaux en Amérique, pour conduire à fin la négociation relative à la Louisiane.

Cette question se lie à une autre non moins importante et que je traiterai tout à l'heure, celle de la paix avec le Portugal.

Je dois observer auparavant que si l'Espagne, privée de manufactures, éprouvant des besoins nombreux que nous sommes seuls à même de satisfaire, ne s'est point prêtée jusqu'ici aux arrangements que nous aurions désirés et recule de jour en jour la confection d'un traité de commerce, il peut y avoir de notre faute.

Nous n'avons mis aucun empressement à accueillir plusieurs demandes qui nous ont été faites par son gouvernement. Nous avons refusé l'introduction des sucres de la raffinerie de Saint-Ander ; nous avons refusé des sauf-conduits pour des bois de construction qu'il attendait du Nord. Il désirait une exportation de maïs pour la Biscaye qui en éprouve le plus grand besoin, et il se montre très affecté de ce qu'on n'y a pas consenti. Il se plaint de ce qu'on a imposé sur ses bâtiments un droit de 2 fr. 10 par tonneau, prétendant que ce droit était moindre avant la paix, ce qui n'est point exact, parce que la quotité des droits ne s'est accrue que parce qu'on y a réuni d'autres droits qui étaient perçus avant la guerre et qui ne le sont plus aujourd'hui ; de ce que la République n'a encore acquitté qu'une faible partie des créances que les Espagnols ont sur notre Trésor par suite du séquestre qui avait été mis sur leurs propriétés ; et toutes ces plaintes sont secrètement inspirées par un autre sentiment qui est aussi commun au Portugal et qui tient ces deux puissances dans une sorte d'éloignement et de méfiance perpétuels du Gouvernement français. L'Espagne et le Portugal ont des colonies immenses. Leur système colonial est le plus prohibitif que l'on connaisse ; il est fondé aussi sur l'esclavage. Rien ne leur paraît plus redoutable, sous ce double rapport, que l'influence de notre voisinage, de nos relations commerciales, de la propagation de nos principes. On n'apprécie point assez en France la force de cette appréhension; si l'Espagne tient à l'Angleterre par quelque lien, c'est par celui-là, et il est aussi peut-être celui qui enchaîne le mieux la Cour de Lisbonne. Cette considération mérite toute l'attention du Directoire.

Un point important et qui ne saurait être en ce moment trop soigné, c'est de tenir sans cesse le Gouvernement espagnol en haleine sur ses dispositions maritimes. Il ne suffit pas que l'amiral Masseredo tienne oisifs devant Cadix dix-huit vaisseaux anglais, il importe qu'il soit toujours en état de sortir de ce port, afin que si l'amiral Jervis faisait le moindre mouvement, la flotte espagnole pût en profiter pour mettre à la voile et s'opposer aux entreprises que les Anglais pourraient tenter contre nous.

C'est là la pierre de touche de l'alliance. La sincérité du Gouvernement espagnol doit être appréciée uniquement d'après les efforts qu'il fera contre l'ennemi commun.


LE PORTUGAL.


L'influence de l'Angleterre sur le Portugal date de plus d'un siècle : elle tient principalement à ceci, que la Maison de Bragance, ayant besoin d'un appui continuel contre la puissance espagnole habituée à ne la considérer que comme une Maison sujette et révoltée, et ne pouvant le trouver dans la France presque toujours unie depuis la paix d'Utrecht à la Cour de Madrid, a dû le chercher dans le gouvernement qui, par sa force maritime, ses besoins réels et son industrie, lui pouvait procurer à la fois une garantie suffisante contre les projets de l'Espagne, un débouché certain pour ses denrées, un marché avantageux pour ses importations. Voilà l'origine et les motifs de leur union, en voici l'abus : c'est que l'Angleterre, toujours habile à tirer parti des moindres circonstances, s'est attribué le monopole exclusif du commerce des Portugais, et que Lisbonne n'est plus depuis longtemps qu'un comptoir de Londres.

Cette usurpation lente, mais continue, est arrivée à ce point que le joug en est à peine supportable pour le Gouvernement portugais. Aussi, quand il conçut la pensée d'entrer en négociation avec la République, ce fut moins par la crainte d'une invasion sur laquelle il devait être rassuré, si l'on en juge par le peu de chaleur avec laquelle l'Espagne a toujours accueilli cette proposition, que dans un moment de dépit et d'impatience contre la domination anglaise. Mais le parti de ce gouvernement, toujours puissant, toujours actif, vint à bout d'empêcher la ratification du traité qui avait été conclu à Paris le 23 thermidor an V, époque où le Directoire, contrarié dans ses plus utiles pensées par les tracasseries du Corps législatif, ne fut point maître de faire ce qui était avantageux et possible. Et quoique l'arrestation de M. d'Aranjo qui a suivi cette époque ait pu ne pas déplaire au parti anglais, il en aura tiré parti pour aigrir encore la Reine de Portugal.

Cependant, elle paraît se repentir du refus qu'elle a fait de sa ratification, et elle a réclamé de nouveau l'intervention de la Cour d'Espagne. Elle propose de ratifier le traité conclu et d'ajouter même quelques millions à l'indemnité déjà stipulée.

Mais le Directoire a senti que cette proposition n'était plus admissible, et qu'un nouveau traité avec la Cour de Lisbonne devait être négocié sur d'autres bases.

Il s'agit moins d'obtenir une contribution dont l'avantage est passager, que d'établir en faveur de notre commerce des clauses durables, comme l'importation de nos draps, etc., de frapper celui de l'Angleterre auquel le traité du 23 thermidor laissait de trop grands avantages, de fermer aux flottes anglaises les ports du Portugal qui assurent en temps de guerre leurs communications avec Gibraltar et la Méditerranée, d'obtenir dans la Guyane des limites plus étendues et mieux définies.

C'est ici que reparaît la question de la Louisiane, car il serait possible de négocier avec le Portugal de manière que quelques possessions coloniales, qui seraient exigées de lui, pussent être rétrocédées à l'Espagne en échange de la Louisiane. M. d’Azzara, avec qui je me suis entretenu de ce double objet, a demandé à sa Cour des pouvoirs pour en traiter.

Si je n'examine pas la question de savoir si, au lieu de faire un traité avec le Portugal, il ne serait point préférable de profiter de l'état de guerre où s'est mis cette puissance nécessairement tributaire des Anglais, pour la faire disparaître et partager ses possessions, de manière que celles qui tiennent au continent européen fussent réunies à l'Espagne et que les autres devinssent notre lot, c'est qu'il est à peu près certain que la Cour de Madrid se prêterait difficilement à ce partage, d'abord parce qu'elle serait jalouse de notre accroissement en Amérique, parce que les liens de famille qui l'unissent aujourd'hui à la Maison de Bragance sont aussi forts que ceux qui l'unissent à nous, et surtout parce qu'elle craindrait de livrer passage à nos troupes pour coopérer à cette conquête, et de recevoir ainsi l'inoculation de la liberté.


LES PUISSANCES DE L’ITALIE.


L'aspect de l'Italie frappe par la diversité des intérêts et des vues politiques des puissances qu'elle renferme : le contraste de leurs systèmes de gouvernement, le peu de solidité de leurs frontières respectives, l'ambition qui se développe chez les plus nouvelles, l'inquiétude qui s'est emparée des autres, les tiennent dans un état de méfiance et de sourdes hostilités.

La liberté est aux prises avec les principes monarchiques, et tandis que les autres puissances n'ont ordinairement d'inquiétude que sur l'invasion de leurs territoires, celles d'Italie s'inspirent des craintes réciproques pour leur propre existence.

Je mettrai d'un côté les républiques, de l'autre les gouvernements monarchiques.


LA RÉPUBLIQUE LIGURIENNE.


La République ligurienne n'a fait que prendre un nouveau nom, recevoir une Constitution basée sur les principes du gouvernement représentatif et s'accroître des fiefs impériaux que le traité de Campo-Formio y a définitivement réunis. Devenus limitrophes de la République, les Génois ont plus que jamais un intérêt immense a nous rester unis, et nous n’en avons pas un moindre à conserver sur cette République une influence telle, qu'en toute occasion nous obtenions un passage facile pour les armées que nous voudrions faire passer en Italie.

Si les intentions du Gouvernement français sont remplies, la guerre qui vient d'éclater entre la Ligurie et la Cour de Turin sera incessamment terminée, et ce n'est qu'alors qu'on pourra s'occuper de la confection du traité d'alliance avec la Ligurie et de la fixation de ses limites. L'intérêt de la République est que les choses restent en Italie, au moins pour un certain temps, sur le pied où elles ont été mises, et que l'ambitieuse effervescence des nouvelles républiques ne compromette pas le repos de l'Europe.

Son intérêt est surtout de rendre nuls tous les efforts qui pourraient tendre à réunir les républiques italiques en une seule, et comme il n'est pas douteux qu'il existe un parti violemment rempli de ce dessein, les agents de la République ont ordre de le combattre. Outre que l'association de la Cisalpine, de la Romaine et de la Ligurie ne pourrait s'effectuer sans que l'Autriche, Naples et la France s'y opposassent de tous leurs efforts, cette république deviendrait trop puissante pour que la France n'eût pas à redouter qu'elle oubliât bientôt le bienfait de sa création et qu'elle voulût rivaliser avec la république mère. Il y a longtemps qu'on a dit que la reconnaissance n'est pas la vertu des peuples. Ce qui est affreux comme sentence est vrai comme fait ; et c'est parce que nous en avons acquis plus d'un exemple que nous devons nous garder de faire des ingrats trop puissants.

C'est par ce principe que je persiste à croire que nous ferions mal d'accéder au vœu que témoignent ces trois républiques d'obtenir que leur pavillon soit respecté par les Barbaresques à l'égal du nôtre. Évitons de partager avec qui que ce soit cet avantage. Le sol de l'Italie donne déjà à l'industrie de ses habitants, si elle croît par la liberté, trop de moyens de rivaliser avec la nôtre pour que nous facilitions ses progrès et ses débouchés.

J'ajoute encore qu'il serait désirable que les républiques d'Italie ne pussent former entre elles aucun pacte fédératif ou commercial dans lequel nous n'intervenions comme médiateur, car il pourrait arriver que des engagements pris à notre insu fussent de nature à compromettre nos intérêts, qui exigent que nous soyons présents à toutes ces transactions.


LA RÉPUBLIQUE CISALPINE.


La Cisalpine ne sent point assez le besoin de la paix. Elle se plaint que ses limites ne sont point aussi avantageuses qu'elle désirerait. Elle convoite Lucques et Saint-Marin, elle veut engloutir le duché de Parme, elle entre en discussion avec l'Autriche sur la navigation et la pêche de l'Adige, elle jette les hauts cris contre quelques manques d'égards de la part de cette puissance, et en même temps qu'elle invoque l'appui de la République pour son agrandissement aux dépens des faibles et pour sa conciliation avec le plus puissant de ses voisins, elle se montre jalouse de l'influence qu'elle est tentée de nous reprocher d'exercer sur elle. Elle crie, elle s'agite comme une puissance forte, parce que nous sommes à côté d'elle, et elle se plaint de nous y voir. Que deviendraient son existence et sa liberté si la France retirait un moment sa protection et ses troupes ? Nous l'avons créée et nous veillons sur elle. Toute notre puissance répond de sa liberté, mais nous ne soutiendrons que ce que nous avons fait et reconnu. Nos engagements sont renfermés dans le traité d'alliance qui vient d'être conclu; et qu'on ne nous demande pas plus que nous n'avons promis. Notre intérêt présent nous fait une loi de ne pas accorder davantage.


LA RÉPUBLIQUE ROMAINE.


De même, nous ne souffrirons pas que la République romaine, abusant des souvenirs que son nom lui donne, oublie qu'elle est née d'hier et veuille déjà marcher à des conquêtes. Nous aurons assez de peine à faire reconnaître son indépendance, postérieure au traité de Campo-Formio. Ce que nous avons dû, c'est d'éloigner d'elle toute occasion de trouble en obtenant que Pie VI soit transporté en Sardaigne ; ce que nous ferons volontiers, c'est de conclure avec elle, comme avec la Cisalpine, un traité d'alliance et de commerce dans lequel nous saurons allier ses intérêts et les nôtres ; mais il est nécessaire que cette négociation soit encore ajournée quelque temps, pour que nous conservions sur Rome une tutelle utile à elle et à nous.


LUCQUES ET SAINT-MARIN.


On conçoit que toutes les convenances pourront exiger à la fin que Lucques et Saint-Marin fassent partie de la République cisalpine, mais c'est l'ouvrage du temps et des vœux de ceux qui habitent ces petits États.

Je passe aux États d'Italie qui ont conservé leur ancienne forme.


PARME.


Nos traités avec l'Espagne ont été la garantie du duc de Parme. La Cour de Madrid prend un vif intérêt à ce prince. Il n'y a que quelques combinaisons politiques susceptibles de le transporter ailleurs qui nous permettent de disposer de ce pays.

Cependant, il faut éviter de revenir sur l'occupation que la Cisalpine a faite d'une langue de terre de ce duché, peu importante par elle-même, dont quelques points étaient contestables, et qui, en mettant un grand fleuve pour limite entre les deux pays, prévient les contestations ultérieures.

Il faut même prévoir le moment où cette principauté se perdra dans la République cisalpine. C'est aussi l'affaire du temps et le résultat de la force des choses.


LE PIÉMONT.


Depuis plusieurs siècles, la Maison de Savoie avait fondé les bases de sa prospérité sur les querelles de la France et de l'Autriche, changeant avec soin de parti et s'attachant toujours à celui dont elle prévoyait la supériorité. Mais cette fois, sa politique a été en défaut. Elle a mal jugé des résultats de la guerre, et, de tous les princes qui ont combattu la République, le Roi de Sardaigne est celui qui a le plus chèrement acheté la paix. Les cessions de tout genre auxquelles il a été forcé ne peuvent manquer de lui être sensibles, et encore son existence actuelle se trouve-t-elle compromise par les mouvements intérieurs qui se manifestent dans ses États et par la guerre que les Liguriens viennent de commencer contre lui. S'il échappe à ce double danger, ce sera par l'appui de la République. Cet appui lui sera donné. Quelle que soit la destinée future et peut-être prochaine de cette petite monarchie, si inconvenablement située entre quatre républiques, la volonté du Directoire, comme son intérêt, dans le moment actuel, est que sa conservation soit un monument de son amour pour la paix, de son respect à ses engagements et de celui qu'il aime à conserver pour l'indépendance de tous les États. Ce sentiment, qui est calculé, ne nuit pas non plus à la tranquillité de Florence et de Naples. Les mesures à la fois sages et vigoureuses que le Directoire avait prises viennent d'obtenir leur entier effet. La paix est rétablie entre la Ligurie et le Piémont.


LA TOSCANE.


De toutes les puissances qui entrèrent dans la coalition, la Toscane est la première qui, revenue à ses véritables intérêts, conclut la paix avec la République. Toutefois, la neutralité dont elle prit l'engagement à cette époque ne fut pas toujours fidèlement observée. Soit faiblesse, soit faveur, le grand-duc toléra ou favorisa les approvisionnements des flottes anglaises. Il ne sut point défendre contre eux Porto-Ferrajo ; il força la République à occuper Livourne pour empêcher que les Anglais ne s'en emparassent, et il composa ensuite pour que nous consentissions à l'évacuer. Aujourd'hui, la Cour de Toscane sent que nous sommes les plus forts en Italie, et que son existence politique est entre nos mains. Elle se soumet à la nécessité, mais pour nous craindre ; elle ne nous aime pas. Le citoyen Reinhard, en se rendant à Florence, et passant par Milan, recueillit ce mot qui lui a été dit par un homme d'esprit: " Vous allez trouver une Cour sinon amie, du moins amicale. " Il lui a semblé que la définition était exacte.

Le grand-duc et ses ministres témoignent des égards à l'agent de la République, mais lui épargnent les protestations. Sa politique se fonde sur sa faiblesse. Il ne montrera ici ni malveillance gratuite ni encore moins de la haine : mais la peur peut quelquefois l'égarer, sa prédilection peut le trahir, et sa prédilection n'est jamais pour nous.

Ses rapports intimes, comme il est naturel, sont avec l'Autriche ; ils roulent exclusivement sur M. de Manfredini. Pendant la durée de la guerre, on niait cette intimité avec l'Autriche, on prétendait que la correspondance ne s'étendait guère à la politique. Depuis la paix, on fait sonner un peu haut le nom de l'Empereur.

Ce qui est décisif pour faire penser que la Toscane n'entrera jamais volontiers dans quelque plan hostile contre la République, c'est qu'en toute circonstance elle a répugné à le faire et qu'elle a la persuasion que quelques changements qui s'opérassent en Italie, il suffirait toujours de l'ancienne France pour punir sa perfidie ; mais s'il y a, en Toscane, à l'égard du Gouvernement français, de la crainte et du respect, il n'y a pour la Cisalpine et les Romains que mépris et que haine. On s'efforce à nationaliser ces deux sentiments qui sont de nature à produire de mauvais effets.

Dans cette circonstance, le citoyen Reinhard a parfaitement senti que sa mission consistait à maintenir en Toscane la paix et la tranquillité. Il saura le faire en ne cessant point de se montrer républicain.


NAPLES.


Placée à l'extrémité de l'Italie, loin du théâtre des événements qui avaient troub1é le Piémont, procuré l'indépendance de la Cisalpine et changé la forme du Gouvernement ligurien, la Cour de Naples se croyait encore protégée par l'interposition de la Toscane et de l'État ecclésiastique, par l'appui de l’Autriche et par les rigueurs qu'elle exerçait contre ceux qu'elle supposait être les amis de la liberté. Mais les événements de Rome et la création de cette nouvelle république ont réveillé toutes les craintes de Naples. Elle a paru inquiète que l’armée stationnée à Rome ne fût chargée de faire une invasion dans son territoire ; son effroi s'est porté jusque sur l'expédition de Toulon, elle a craint qu'elle fût destinée pour faire une invasion en Sicile. L'assurance que lui a fait donner le Directoire de ses intentions pacifiques a suffi à peine pour la rassurer.

Que peut-on se promettre de ces dispositions actuelles ? Le Roi connaît sa position ; ses vues personnelles sont pour le maintien de la paix. M. de Gallo, Acton lui-même, manifestent le même désir ; mais on connaît l'influence de l'Autriche sur ce cabinet, et si la guerre recommençait avec l'Empereur, il n'y aurait que des considérations très puissantes qui pourraient empêcher la Cour de Naples de prendre parti pour ce prince. On a deux moyens de la rendre moins inconsidérée : la peur et l'espoir. Pour l'effrayer, la possession de Malte est un point capital, et je ne doute plus que ce voisinage ne lui inspire de la réserve.

Pour l'attirer, nous pouvons lui offrir la confection d'un traité de commerce, d'une convention pour Bénévent et Ponte-Corvo, pour l'abandon absolu des droits de suzeraineté que le Gouvernement de Rome prétendait sur celui de Naples : nous pouvons surtout lui répondre que notre influence sera efficacement employée à empêcher que la République romaine ne tente d'empiéter sur son territoire, ce qui suppose cependant que la République romaine sera reconnue par la Cour de Naples. Cette Cour hésite, ainsi que celle de Toscane : toutes les deux veulent attendre l'avis et l'exemple de l'Empereur. M. de Ruffo me disait qu'il serait humiliant pour son Roi d'être le premier à reconnaître cette République : " Ce qui serait humiliant, monsieur l'ambassadeur, lui ai-je répondu, c'est de me le refuser aujourd'hui dans mon cabinet et de venir me l'offrir dans trois mois. " Je suppose qu'il aura senti et fait sentir à sa Cour la force de l’insinuation.

Je ne terminerai point ce paragraphe sur les puissances d'Italie sans rappeler au Directoire, et avec regret, que quelques-uns de ses agents, dans cette contrée, ont bien mal saisi ses intentions, et qu'on ne saurait trop tôt et trop efficacement leur exprimer que la volonté du Gouvernement est de conserver ce qui existe et d’éloigner soigneusement de l'Italie toute occasion de troubles, tout élément de révolution qui ne dériverait pas uniquement de la simple propagation des lumières ; que surtout ils doivent éviter de prendre jamais l'initiative dans les cas décisifs sur les intentions du Directoire, et que lorsqu'ils ne trouvent pas dans leurs instructions la règle de leur conduite, ils doivent en demander de nouvelles et les attendre ; les exceptions à cette règle générale sont excessivement rares, et les agents diplomatiques oublient peut-être trop 1a responsabilité qui pèse sur la tête de ceux qui vont au delà de leurs instructions ou qui les transgressent.


LA PORTE OTTOMANE.


Sélim III, qui règne depuis 1790, passe pour ami des Français.

Le même sentiment ne paraît point animer les ministres qui composent le Divan.

Depuis 1792, ce conseil avait montré au Gouvernement français, sinon de la malveillance, au moins de la tiédeur et de la pusillanimité toute fois qu'il s'agissait de nos intérêts.

Mais cette conduite est changée depuis quelques mois. On nous témoigne de la prédilection, des égards, la plus entière bienveillance. Toutes nos demandes sont accueillies. Des ordres ont été donnés aux douaniers des diverses Echelles pour que nos négociants soient à l'abri de leurs concussions.

Ce changement paraît un fruit de la crainte : il date de la conclusion du traité de Campo-Formio, de l'occupation des îles vénitiennes et du rétablissement de notre marine dans la Méditerranée.

La peur que notre voisinage inspire aux Turcs se manifeste par la proposition que la Porte a faite à nos agents d'engager le Directoire à lui vendre nos nouvelles îles.

J'ai fait ce qui a été possible pour rassurer le Divan sans lui témoigner qu'on devinait ses craintes.

Pareillement j'ai préparé nos agents à recevoir la nouvelle de l'arrivée de Bonaparte en Égypte, pour la sûreté des Français qui sont dans les Échelles, autant que pour le succès de nos vues, et je leur ai tracé le langage qu'ils devaient tenir aussitôt qu'ils seraient instruits de son débarquement pour faire entendre à la Porte que la France veut seulement se mettre à la place des beys qui, depuis si longtemps en révolte ouverte et impunie contre l'Empereur, ont osé encore insulter la République et maltraiter des citoyens français que leurs affaires avaient conduits à Alexandrie.

J'ai préparé dans ce sens un message pour le Corps législatif, et qui devra lui être envoyé aussitôt que la nouvelle du débarquement nous sera arrivée.

Je suppose que ces déclarations, appuyées de la nouvelle de la prise de Malte, dont l'importance sera sentie à Constantinople mieux que partout ailleurs, y préviendront les effets des démarches de nos ennemis pour peindre notre conduite sous des couleurs défavorables, et, si nous sommes bientôt en mesure de faire ce que j'ai indiqué en parlant de la Russie, au moins d'en annoncer l'intention, je ne doute pas que la Porte ne sente le prix de ce service et n'associe ses forces aux nôtres pour repousser la Russie loin des bords de la mer Noire.

Je dis plus. Dans le cas où la guerre recommencerait avec l'Empereur, ce serait une chance bien décisive et dont les résultats seraient aussi nouveaux qu'incalculables que l'arrivée aux bouches du Danube de douze mille Français déterminant la Porte à prendre fait et cause, à chercher la réparation de toutes ses disgrâces des guerres précédentes, et se joignant à cent mille Turcs devenus peut-être invincibles par l'enthousiasme que leur inspirerait cette réunion.

Je terminerai par une remarque sur les puissances barbaresques.

Ce sont peut-être les seules qui, pendant cette guerre, soient restées tout à fait fidèles aux liens qu'elles avaient avec la France, à l'époque même où les Anglais, maîtres de Toulon, dominaient dans la Méditerranée ; leur attachement pour nous a paru s'augmenter en proportion de nos disgrâces.

Qu'on juge ce qui doit résulter vis-à-vis d'elles de notre rétablissement à Malte, et combien leur intérêt va se trouver d'accord avec la prédilection d'habitude qu'elles nous ont témoignée.

C'est ici le lieu d'ajouter qu'il serait impolitique de s'abandonner en ce moment à des idées trop libérales, et de s'occuper soit à détruire la piraterie avouée des Barbaresques, soit à faire participer les Républiques d'Italie aux droits dont nous jouissons chez ces puissances. La Méditerranée doit être exclusivement la mer française. Son commerce entier nous appartient, et tout ce qui tend à en éloigner les autres nations doit entrer dans nos vues. Sous ce rapport, les Régences de la côte d'Afrique sont, en quelque sorte, nos auxiliaires, puisque leurs vexations atteignent tout le monde, excepté nous, et que notre pavillon, respecté, se trouve en temps ordinaire au-dessus de toute concurrence.

Notre intérêt est donc de maintenir les Barbaresques dans leur état actuel, au moins jusqu'à ce que notre domination soit établie sur la Méditerranée, de manière à ne plus craindre ni ennemis ni rivaux, ce qui aura lieu quand le commerce aura pris à notre avantage des habitudes dont on connaît la force, et que des siècles même ont peine à changer.


RÉCAPITULATION


Je reviens maintenant à une distinction nécessaire.

Les puissances dont je viens d'esquisser la situation, les intérêts et les vues, sont, par rapport à nous, de trois espèces, alliées, neutres ou ennemies.

Nos ennemis avoués, les seuls avec lesquels nous soyons encore en état de guerre, sont la Russie, l'Angleterre et le Portugal. Je ne mets point l'Empire, parce que sa négociation est ouverte, et que, d'ailleurs, l'armistice qui a été convenu équivaut à un état de paix.

La Russie se montre disposée à rendre son inimitié plus active qu'elle ne fut jamais. Ses flottes vont se joindre à celles de l'Angleterre, et on renouvelle le bruit des quatre-vingt mille Russes si longtemps annoncés.

Ce qui entretient la Russie dans ces dispositions hostiles, c'est son éloignement, c'est la sécurité qu'elle trouve dans la faiblesse de notre marine contre les effets de notre ressentiment. Cependant, j'ai montré qu'il n'était point impossible de l'atteindre, et je persiste dans cette pensée qu'une entreprise contre ses établissements de la mer Noire serait suivie d'un plein succès, nous rendrait l'entière amitié des Turcs, et pourrait assurer à cet Empire quelque prolongation d'existence.

L'Angleterre, malgré l'étalage et l'emploi de toutes ses forces maritimes, n'est pas mieux à l'abri des coups que nous pouvons lui porter. Sourdement épuisée par les efforts qu'elle est forcée de faire, menacée incessamment d'être attaquée au centre de sa puissance, déchirée par l'insurrection d'Irlande qui va consommer des hommes et des trésors, bientôt, peut-être, poursuivie jusque dans l'Inde ; de quelque éclat qu'elle paraisse environnée, sa position est effrayante, et sa chute peut être instantanée et terrible. Malgré les illusions de l'amour-propre et de l'intérêt personnel, je doute que l'avenir ne se présente pas quelquefois sous des couleurs sinistres à l'imagination de l'homme trop célèbre qui a provoqué sur son pays de grands malheurs, et sur sa tête une terrible responsabilité.

Le Directoire a vu ce que je pense du traité qui est à faire avec le Portugal.

Ces trois ennemis sont les débris trop vivaces de l'immense coalition qui avait été formée contre nous, qui s'attache sans cesse à se grossir et dont l'effort s'exerce autant contre les puissances qui sont restées neutres pendant toute la guerre que contre celles qui sont devenues neutres par leur réconciliation avec nous.

J'ai dit quels moyens emploient l'Angleterre et la Russie pour nous créer de nouveaux adversaires, et je pense que le premier soin du Directoire doit être de détruire l'effet de leurs intrigues, en leur ôtant les prétextes dont elles les appuient.

Vis-à-vis des nations maritimes, l'Angleterre abuse des mesures que nous avons prises contre elle-même, parce que ses longs attentats nous y ont forcés, mais qui contrarient en beaucoup de circonstances les spéculations, les bénéfices des autres nations commerçantes, et qui même ne sont pas, il est vrai, conformes aux principes du droit maritime.

Eh bien ! que le Directoire accueille les réclamations des puissances neutres, qu'il m'ordonne de lui présenter les moyens d'y satisfaire, du moins en partie, et que l'intérêt véritable de la République, celui du commerce direct, ne soit plus trop souvent compromis par les excès de la course, qui, après tout, n'est qu'une loterie favorable aux seuls armateurs et qui a le désavantage de conduire en Angleterre un si grand nombre de nos matelots.

Vis-à-vis de la Prusse, de l'Empereur, de tous les princes du continent, on se sert des événements de Rome, de ceux surtout qui sont arrivés en Hollande et en Suisse, pour nous accuser de vouloir réduire ces États dans une dépendance absolue et de n'en faire que nos satellites.

Opposons à cette accusation une conduite plus circonspecte que celle qui a été tenue jusqu'ici ; on peut faire les mêmes choses de manière qu'elles ne donnent aucun prétexte à la malveillance ; cela tient à la volonté du gouvernement, cela tient au choix de ses agents ; et à ce sujet, je ne saurais m'empêcher de rappeler sans cesse sous combien de rapports ce choix est délicat et important.

Une grande part de la considération extérieure de la République dérive de la conduite de ses agents et de leurs qualités personnelles. Qu'ils commencent par mériter l'estime, ils obtiendront avec le temps amitié et confiance.

Leur trop grande mutabilité est un mal, parce qu'elle semble accuser ou les variations du gouvernement ou son imprévoyance ; qu'il s'attache donc à choisir des hommes qu'il ne soit point forcé de révoquer aussitôt qu'il les a nommés. C'est en évitant toute précipitation dans les choix que le Directoire les rendra meilleurs et plus stables.

On se sert encore de nos demandes au congrès pour nous reprocher une ambition sans bornes, pour nous supposer des pensées secrètes, des projets ultérieurs qu'on ne manque point d'interpréter en répandant que nous ne sommes occupés que de la propagation de nos principes. C'est la crainte qui liera longtemps encore tous les rois de l'Europe, et cette union sera plus intime, suivant que notre conduite donnera plus de force à leurs inquiétudes.

Que le Directoire continue à se prononcer moins par des déclarations officielles que par des assurances intérieures. Qu'il persuade avant tout ceux mêmes qui l'environnent, qu'on sache et qu'on répète que la liberté ne doit s'étendre dans l'univers que par la propagation des lumières et par la propre volonté des nations. Les rois qui ne croient point à la propagation naturelle des principes et qui redoutent les instigations et l'appui des Français plus que la volonté des peuples, tranquilles sur nos intentions, seront bien près de pouvoir nous aimer.

Qu'on ne s'y trompe point. Ceux qui sont aujourd'hui nos alliés ne sont pas moins soumis à l'influence de cette inquiétude.

Sommes-nous sûrs d'avoir des alliés ? En avons-nous qui nous soient utiles ?

Le Piémont, je n'en parle pas ; le traité qui nous lie ne fut qu'un traité de circonstance, et ses effets sont nuls par rapport aux avantages que nous en pouvions tirer alors.

L'Espagne, nous avons vu jusqu'à quel point son alliance est froide, oisive, improfitable.

Les Républiques que nous avons créées, à l'exception de celle des Bataves dont la coopération maritime peut nous être de quelque utilité, sont dans un état d'enfance et d'agitation qui fait qu'elles nous sont à charge ; et l'espèce de jalousie qui se manifeste déjà parmi elles n'est point garant que nous en retirions jamais facilement tous les avantages que nous aurions droit d'en attendre.

Je le répète, parce que c'est une vérité constante : des alliés ne s'acquièrent et ne se conservent qu'avec du soin, des égards et des avantages réciproques. Le moment qui succède à une guerre générale, aussi extraordinaire dans ses résultats que celle qui vient de finir, n'est pas celui où il est facile de construire un système fédératif, surtout pour une nation qui s'est donné un gouvernement neuf dans l'histoire du monde, et dont la stabilité n'est démontrée aux yeux des autres nations que par le temps.

Quelque puissante que soit la République, elle impose moins de confiance que de respect ; et il faut qu'elle obtienne de la confiance pour obtenir des alliés vrais et utiles.

Travaillons donc pour l'avenir et faisons qu'il soit prochain.

Je termine par cette observation qui se tire de tout ce que j'ai dit, c'est que, dans les circonstances décisives, la République a toujours montré une grande, une étonnante modération. En traitant avec la Prusse, avec l'Espagne, avec Naples, avec l'Empereur, elle n'a point abusé de sa force. Qu'elle évite donc d'en faire étalage dans de moindres occasions, qu'elle soit constante, habile et sage, et que le nom de grand peuple qui lui a été donné par l'admiration lui soit confirmé par la confiance.



Ch.-Mau. De TALLEYRAND-PERIGORD.



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TIRE DU LIVRE DE G. PALLAIN LE MINISTERE DE TALLEYRAND SOUS LE DIRECTOIRE










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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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