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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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HISTOIRE DU SOUFFLET

DONNE A

M. DE TALLEYRAND-PERIGORD,

PRINCE DE BENEVENT, GRAND CHAMBELLAN DE LOUIS XVIII,

PAR

M. MARIE-ARMAND, COMTE DE GUERRY-MAUBREUIL,

MARQUIS D'ORVAULT





Plusieurs personnages, qui ont daigné s’intéresser à moi, entre autres un honorable député connu par son dévouement à l’Empereur, ainsi qu’un grand nombre de personnes de positions et d’opinions différentes, m’ont, à plusieurs reprises, manifesté leurs désirs de connaître, avec quelques détails (en attendant mes Mémoires), un des évènements qui ont le plus accidenté mon incroyable existence. J’ai toujours ajourné, ne voulant pas me faire moi-même mon propre historien, et appréhendant, ce qui me fût inévitablement arrivé, d’employer des expressions trop violentes, abus auquel je n’eus pu me soustraire, au souvenir des tortures et des iniquités de toutes sortes qu’on s’est plu à déverser sur moi. Des personnes plus modérées que je n’eus pu l’être moi-même, ont bien voulu coordonner, rédiger et adoucir l’histoire que je publie du Soufflet donné à M. de Talleyrand. Elles ont tenu essentiellement à élaguer bien des griefs et à atténuer, en beaucoup d’occasions, les intrigues déloyales de mes ennemis, bien que les innombrables pièces que je possède m’autorisassent à conserver moins de ménagement. J’ai publié à Londres, j’ai publié encore plus en France, ayant en main chaque fois la preuve de chaque mot. Ce qui fait, chose incroyable, que dans mon étonnante lutte de 46 ans, on n’a jamais pu me prendre en défaut sur un fait, sur une date, sur un nom, sur une expression, et que je suis arrivé à mon grand âge sans qu’on n’ait jamais pu, sur tout ce que j’ai dit, me répondre en une seule fois : Non.

Marie-Armand, comte de Guerry-Maubreuil, marquis d’Orvault.



HISTOIRE DU SOUFFLET DONNÉ À M. DE TALLEYRAND-PERIGORD



I


Aux désastres de 1814, la France se trouva sans pouvoir exécutif reconnu par la nation ; M. de Talleyrand combla rapidement cette lacune en organisant un gouvernement provisoire dont il fut à la fois l’âme et le chef.

Cette royauté anormale de M. le prince de Bénévent, ce règne de quelques jours fut signalé par une des plus affligeantes turpitudes qu’ait à enregistrer l’histoire.

Nous voulons parler de la scandaleuse affaire Maubreuil. Quand nous disons scandaleuse, distinguons : il y eut iniquité d’un côté, loyauté et noblesse de l’autre.


II


La grande épopée impériale touchait à son dénouement ; mais il ne suffisait pas aux grands dignitaires que Napoléon avait comblé de gloire, de titres et de fortune, de voir la vie politique du héros s’abîmer sous ses glorieux revers, il leur fallait sa mort et celle de sa famille.

On connaissait l’exaspération de M. de Maubreuil, et, assez aveugles pour ne point soupçonner sa probité, on espéra en faire un docile instrument.

M. de Maubreuil était un homme d’honneur, sa mission resta non accomplie ; mais si le gouvernement de M. de Talleyrand n’eut pas la victime qu’il convoitait, il s’en vengea cruellement sur l’homme assez coupable pour oser reparaître à ses yeux sans avoir permis un assassinat.

M. de Maubreuil lutta longtemps armé de droits irrécusables, mais constamment écrasé sous l’astucieuse diplomatie, et voyant la nullité de ses moyens d’action, il ne connut pas d’autre expédient, pour obtenir un résultat, que d’infliger une éclatante insulte à M. de Talleyrand. L’offense devait amener une réparation, la réparation un rapport rétrospectif sur le complot dont lui, de Maubreuil, avait été le confident.

Ce fut le motif pour lequel M. Marie-Armand, comte de Guerry-Maubreuil, marquis d’Orvault, en présence des princes de la famille royale, des officiers et grands dignitaires de la couronne, donna un soufflet à M. de Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent, grand-officier de tous les ordres d’Europe et grand chambellan du roi Louis XVIII.

L’histoire de ce soufflet, des iniquités arbitraires qui l’ont précédé, des réticences contradictoires qui l’ont suivi, est d’une importance directe pour la lucidité des grands évènements qui ont signalé la première partie de ce siècle ; tous les détails en sont puisés à des sources contrôlées par toutes les chancelleries d’Europe, dans de nombreux documents publics et des renseignements particuliers extraits des intéressants mémoires encore inédits de M. le comte de Guerry-Maubreuil, marquis d’Orvault.


III


Il est en histoire comme en peinture des individualités difficiles à saisir ; une ligne échappe toujours au peintre, une passion à l’historien. La physionomie de M. de Talleyrand appartient à cette catégorie. Protée politique, il se soustrait à l’analyse de ses contemporains. N’y eût-il chez lui qu’une prodigieuse habileté, qu’une connaissance absolue des choses de son temps, qu’une grande dextérité diplomatique ?… Y eût-il avec cela trahison ?… L’opinion contemporaine s’est partagée sur cette double hypothèse ; quelques-uns ont avancé la première, beaucoup d’autres ont soutenu la seconde. Les nombreux mémoires, les volumineux documents publiés depuis 1814 n’ont laissé sur cette mystérieuse antithèse subsister aucun doute.

Aux premiers tressaillements de la révolution, Monseigneur l’évêque d’Autun quitta son diocèse, las d’y faire des prêtres, et vint à Paris se préparer à faire des rois. Il y réussit. On l’a toujours vu un pied sur un trône qui croule, un pied sur un trône qui s’élève ; auquel tient-il ? On n’en sait rien ; mais quand un trône a croulé, quand un autre s’est édifié, le diplomate reparaît triomphant avec une auréole de plus à sa couronne politique.

M. de Talleyrand ne fut ni Richelieu, ni Mazarin ; il eut tous leurs vices, une part de leur génie, mais aucune de leurs qualités. Dominateur par caractère, souple par prudence, ne se dissimulant jamais tout à fait, ne se montrant jamais entièrement, on sut toujours qu’il était là, sans savoir jamais s’il agissait… Il eut la science de dominer les souverains ; il obtient tout d’eux, faveurs, richesses et mépris. Il sut paraître toujours grand seigneur, courtisan ironique, ministre indispensable. Avant de recevoir des ordres, il imposa d’abord ses volontés (la Charte). Il tint aux choses et non aux hommes, et du précipice où tout autre se fût perdu par sa fidélité, il se sauva toujours par son ingratitude.


IV


M. Marie-Armand, comte de Guerry-Maubreuil, marquis d’Orvault, appartient à une des familles les plus honorables de la Bretagne et du Poitou, à une de ces familles chez lesquelles la fidélité et le patriotisme ont de tout temps été l’héritage le plus précieusement conservé.

M. Maubreuil jouit de bonne heure d’une grande fortune ; sa mère était morte en lui donnant le jour, âgée de dix-sept ans.

La transformation révolutionnaire passait sur la France ; la Vendée s’était armée pour la cause de ses anciens rois ; elle s’était posée en champ de bataille, où allait mourir tout ce qui croyait à la légitimité du trône des Bourbons. M. de Maubreuil avait alors quinze ans ; il était de ces natures d’élite chez lesquelles le courage ne marchande pas avec la jeunesse. Il trompe la surveillance de madame de Ménardeau de Maubreuil, son aïeule, digne et respectable femme, autant estimée par sa charité que par son courage. Des marins lui passent la Loire, et il arrive avec ses quinze ans, son âme ardente et sa fidélité héréditaire, sur les champs de bataille vendéens déjà arrosés par le sang de vingt-deux membres de sa famille.

Si la cause qu’il allait défendre n’était pas celle qui convenait à son pays, on peut excuser qu’il se soit trompé à son âge, mais on ne doit pas moins admirer sa bravoure.

Les Vendéens, soulevés pour la deuxième fois, attendaient vainement un prince de la famille de Bourbon qui devait venir se mettre à leur tête ; soit faiblesse, soit indifférence, aucun ne parut. Le découragement agrandit dans leurs rangs les vides que la mort y avait déjà fait, et le général Chatillon se vit réduit à licencier les derniers défenseurs de cette cause perdue.

« Messieurs, leur dit-il, les Bourbons m’ont encore manqué de parole. Je n’ai repris les armes que parce qu’ils m’avaient juré de venir, au moins un d’entre eux. Voilà un an que nous nous battons de nouveau pour eux et ils n’ont point encore paru ; ils nous ont sacrifié, faisons donc la paix avec le premier Consul. »

Les partisans rentrèrent dans leurs foyers, la deuxième guerre de la Vendée était finie.

Le jeune de Maubreuil revint auprès de sa grand-mère, madame de Ménardeau, et de son grand oncle, le marquis d’Orvault.

Il y passa deux ans et fut ensuite envoyé dans la pension Lemoine pour achever ses études.


V


La révolution avait fait place au consulat, le consulat à l’empire ; il entrait dans les desseins de Napoléon de lier le plus étroitement entre eux le passé et l’avenir, la noblesse ancienne et la noblesse nouvelle, pour se créer un entourage à la fois plus glorieux et plus sympathique aux yeux de l’Europe. Le jeune de Maubreuil réunissant, par ses titres de famille, toute l’illustration en rapport avec ce nouveau projet, fut, par les soins de M. de Caulincourt, duc de Vicence, placé en qualité d’écuyer et de capitaine des chasses auprès de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie.

Il se fit distinguer à cette cour par son excellente tenue de gentilhomme, son luxe et ses chevaux. Nommé quelque temps après lieutenant dans le 1er régiment de chevau-léger commandé par le colonel Hammerstein, il fit la campagne d’Espagne, dans la division de cavalerie de Lassalle.

La bravoure et l’énergie du jeune soldat vendéen ne se démentirent pas sur les champs de bataille espagnols. A Toralva de Colatrava, il sauve son colonel, M. Hammerstein, plus tard lieutenant-général, conseiller d’Etat, et alors grièvement blessé au milieu d’un nombre considérable d’ennemis. A l’affaire de Brozas, devant Alcantara, peu s’en fallut qu’à la tête d’une poignée de chevau-léger de son régiment, il ne fit prisonnier le général Robert Wilson, commandant de la légion portugaise lusitanienne. Le général Wilson a dit souvent : qu’il n’avait pas de sa vie couru un plus grand danger. En effet, si le cheval de M. de Maubreuil n’eût été tué sous lui, il était impossible au général de lui échapper. Ces faits et bien d’autres non moins glorieux valurent au jeune comte de l’avancement et la croix de la Légion d’honneur.

Sur ces entrefaites, il fut rappelé en Westphalie, avec le grade de capitaine des chevau-légers de la garde. Grandement pourvu du prestige qu’il faut pour séduire, le jeune officier obtint les faveurs de la belle madame L… qui passait pour la maîtresse favorite du monarque. Leurs liaisons furent découvertes ; de là disgrâce pour le comte.

Il revint à Paris, où les adulateurs et les spéculateurs ne lui firent pas défaut. Son projet était de rentrer dans l’armée, dont certes, ses premières armes lui ouvraient légitimement les rangs ; il devait accompagner en Portugal le comte de Montbrun, l’émule du général Lassalle, mais tombé malade, dans ces circonstances il ne put partir.

Cette maladie fut pour lui un événement funeste qui, paralysant sa carrière militaire, le laissa, après son rétablissement, libre d’accéder aux sollicitations des spéculateurs. Il fut mis en relation avec MM. Vanteaux et Geslin, gentilshommes sans fortune qui, revenus depuis peu de l’émigration, s’étaient jetés dans le commerce. Ils lui proposèrent de cautionner et même de prendre en son nom, avec l’un d’eux, la fourniture des vivres-viandes, que M. de Cessac, ministre de la guerre, ne voulait plus laisser à M. de Montassuy. M. de Maubreuil accueillit la proposition, et le ministre fit à MM. de Maubreuil et Vanteaux la concession du service. Cette déférence de l’administration de la guerre justifiait suffisamment la confiance que le gouvernement avait dans les talents et la probité d’un jeune homme de vingt-sept ans.

L’association Maubreuil-Vanteaux dura peu. D’un côté, à tort ou à raison, M. le marquis d’Orvault, grand oncle de M. de Maubreuil, n’était pas satisfait de voir son neveu fournisseur ; d’un autre, le comte s’était aperçu de détournements commis à son préjudice par son associé. Il rompit donc brusquement avec Vanteaux, non toutefois sans avoir tenté d’obtenir satisfaction, ce qui lui fut refusé, bien qu’il eut employé les arguments de sa cravache pour le décider.

Disons en passant que Vanteaux et Geslin conservèrent cet important service qui, administré avec probité, ne rapportait pas moins de 800 mille francs de bénéfice par an ; or, que devait-il rapporter administré vis-à-vis de l’Etat comme il l’avait été vis-à-vis de M. de Maubreuil ? Grâce à ses formidables revenus, M. Vanteaux put, comme on le verra plus tard, tenir table ouverte à tous les allants et venants de l’émigration et, par ses rapports de toute nature, faciliter aux frontières les relations de ses affidés et des Bourbons.

Sur une nouvelle proposition du ministre de la guerre, M. de Maubreuil, éludant les résistances de son oncle, accepta l’entreprise des remontes dans laquelle il remplaça M. Dutheil en qualité de directeur général. Il déploya dans cette direction, comme dans son association, tout le zèle et toute l’intégrité que le ministre connaissait bien en lui ; mais l’obligation dans laquelle il s’était trouvé, de garantir les traités, pour faire fonctionner un service où il n’avait rencontré chez son collègue qu’infidélité, avait apporté dans sa fortune un préjudice considérable. Pour le dédommager, le gouvernement qui, pas plus que personne, n’ignorait ses pertes, lui fit offrit, par le même M. de Cessac, le fameux traité de Barcelone ; affaire brillante qui, d’après les calculs les plus positifs, devait lui assurer des bénéfices considérables. Par ce traité, M. de Maubreuil s’engageait à approvisionner, non seulement Barcelone, mais toutes les places d’Espagne occupées par les Français. Comme paiement, on lui accordait l’importation de denrées coloniales pour des sommes équivalentes à ses livraisons. Ce traité était de 22 millions, il était garanti contre toutes les éventualités possibles. M. de Maubreuil avait compté sans les désastres de l’expédition de Russie. Napoléon avait laissé beaucoup de gloire à travers les steppes meurtriers de la Moscovie, mais il avait laissé aussi presque tout son matériel. En France, la gloire ne manque jamais, mais le matériel fit défaut à de nouveaux besoins. L’Empereur désirait réparer ces pertes par le placement de nouvelles licences ; le ministre Colin de Sussy lui persuada que le traité passé par M. de Cessac offusquait le haut commerce, et enfin était une cause du non placement des licences, permettant l’importation des denrées coloniales. L’Empereur se fit apporter le traité, le lut et dit : « C’est magnifique, mais pourtant qu’on le brise, plus tard on indemnisera. »

M. de Maubreuil fut vainement soutenu par M. de Cessac, les instances contraires de M. Colin de Sussy prévalurent, et ce dernier coup, d’autant plus redoutable qu’il était moins attendu, acheva de porter la ruine dans sa fortune.

Des pertes subies au service de son pays eussent dû trouver, auprès de M. de Maubreuil, un peu plus d’abnégation, mais il était à cet âge où les passions subjuguent quelquefois les natures les plus désintéressées ; sans se préoccuper trop des jouissances pécuniaires, il n’en laissa pas moins éclater un vif mécontentement. Il s’emporta contre cet abus de pouvoir, son ressentiment s’exhala au grand jour, dans ses paroles et dans ses actes. La fortune aveugle ceux qu’elle veut perdre, dit-on, ceci paraît vrai. On peut se repentir sans avoir été coupable, l’occasion était belle pour M. de Maubreuil ; l’infatigable Napoléon s’acheminait à sa dernière halte, à Fontainebleau, courbé sous ses splendides revers. M. de Maubreuil tint dans sa rancune ; toutefois, il n’y persista pas. Dans la cours du mois de février 1814, alors probablement que les donneurs de conseils entretenaient moins son animosité, il fut touché des désastres de son pays, et, quoique déjà largement éprouvé dans ses entreprises, il n’en donna pas moins à l’Empereur une dernière preuve de son dévouement. Il offrit de lever à ses frais deux escadrons de cavalerie dans les départements de l’ancienne Bretagne, et de les conduire en partisans contre l’ennemi. Ce projet fut soumis à l’Empereur sous les auspices de M. Desmarets, homme incorruptible, chargé de la police secrète. S’il resta sans exécution, ce ne fut que par le mauvais vouloir de M. le duc de Feltre, ministre de la guerre, et de M. le Barbier de Tiran, chargé de l’organisation des corps francs. Sa proposition refusée et les conseillers revenus, M. de Maubreuil se laissa dominer de nouveau par son mécontentement ; il sympathisa avec les affidés des Bourbons et ne fut pas des plus inactifs ni des moins remarqués.

M. de Talleyrand sentait crouler un trône, peu lui importait, pourvu qu’il eût accès à celui que préparaient ses commettants. Le gouvernement provisoire était tiraillé par tous les ambitieux du droit divin. Ils avaient si peu travaillé pour les Bourbons, sous la prospérité de Napoléon, qu’ils n’avaient pas de temps à perdre pour se créer, par leurs intrigues, des brevets de fidélité.

Les complots ne tarissaient pas à l’hôtel Saint-Florentin entre le grand dignitaire et son secrétaire indispensable, M. Roux-Laborie. Ce dernier semblait être venu au monde uniquement pour occuper le cabinet de M. le prince de Bénévent. Le diplomate qui n’aimait personne, qui n’aima jamais, ne pouvait se passer de ce secrétaire, lequel, d’ailleurs, ne pouvait non plus se passer de l’intrigant ex-évêque.

D’un esprit aussi fin, aussi délié que l’avait le prince de Bénévent, Laborie était doué d’une plus grande énergie, plus résolu, plus audacieux et souvent mieux instruit. Il formulait ses résolutions et le maître les endossait. Il laissait au prince les bons mots, les épigrammes, et puisait dans la profondeur des faits ses arguments pour convaincre et exécuter. Il était, pour employer un expression triviale de la scène, la doublure de son chef ; mais ici la doublure jouait mieux que le premier sujet, seulement l’un jouait dans l’ombre et l’autre répétait au grand jour.

Roux-Laborie s’était fait recevoir avocat, quoiqu’il tint plus du moine que du défenseur. Par ses études, il eût dû être plus apte à se faire entendre dans un confessionnal jésuite que dans un cabinet ministériel. Une qualité ou un défaut, comme on voudra, - le laconisme, - lui donna une allure diplomatique spéciale. Roux-Laborie était bref, sa conversation était monosyllabique. Un mot était un mot, un fait était un fait. Personne ne posséda plus que lui l’art de séduire et de persuader. Il se glissait dans tous les cabinets, prenait les nouvelles ici, les portait là. Il réussissait infailliblement à miner la résolution la plus arrêtée, le plan le plus positif. Il était homme à convertir en moins de quinze jours la fidélité la plus tenace en une bonne et utile trahison. Il s’était imposé par son savoir, qu’il ne pouvait surfaire, au prince de Bénévent, aux grands de l’Empire et de la Restauration, qui ne purent résister à sa persuasion et se soustraire à l’obéissance passive de sa volonté.

Lors du traité d’Amiens, il était déjà secrétaire de Talleyrand, à qui l’on reproche la communication au gouvernement anglais d’une dépêche importante. L’ex-évêque, très facile en espiègleries diplomatiques, mit la chose sur le compte de Laborie, que Napoléon Exila. De là, la haine du secrétaire contre l’Empereur.

Roux-Laborie partit pour la Hollande, où, à l’instar de son patron Talleyrand, autrefois brasseur en Amérique, il monta une fabrique de papier.

M. de Talleyrand ne pouvant se dispenser de son confident, trouva quelque temps après le moyen de le faire revenir.

Les Bourbons furent pour lui ce qu’ils ont été toujours, partout et pour tous, ingrats. La faction Talleyrand-Laborie expédia le baron de Vitrolles au quartier général de l’Empereur de Russie pour sonder les intentions du vainqueur relativement au gouvernement que les alliés voudraient bien reconnaître à la France. Il paraît que ce M. de Vitrolles était un habile négociateur, il prit le mandat, mais se fit mandataire à son profit. Il avait rencontré le comte d’Artois à Nancy, suivant le quartier général des alliés, et il s’était laissé gagner à son parti. Il affirma donc à l’Empereur de Russie que les Français désiraient les Bourbons ; Alexandre n’y comprit rien : « Comment, ils veulent les Bourbons, dit-il, et ils les tuent. » M. de Vitrolles montra une lettre de Talleyrand justifiant sa mission sans en spécifier le but et obtint l’acquiescement de l’Empereur. L’envoyé revint à Paris et déclara à son co-mandataire qu’Alexandre voulait les Bourbons. Le prince de Bénévent ne put être pris au dépourvu ; il n’était pas aimé des Bourbons, il avait travaillé pour la famille d’Orléans, mais pour lui le présent était le droit ; il disposa donc ses manœuvres dans le sens de la nouvelle cause.

Les partisans de Talleyrand n’avaient rien négligé pour entretenir l’exaspération de M. de Maubreuil, ils comptaient en tirer parti à l’occasion, ce qui ne tarda pas.


VI


Le 31 mars 1814, le comte, exalté par les conseils et dominé par l’étourderie, se fit remarquer sur les boulevards par ses cris en faveur des Bourbons. – Il avait fait un grand pas en avant, les intrigants avaient tout intérêt à ce qu’il ne reculât pas. Pour alimenter cet élan, on lui prodigua toutes sortes de félicitations. Il reçut une ovation des officiers russes et prussiens. Le général Platow et son aide de camp, le baron de Bush, lui serrèrent affectueusement la main. On voulut le présenter à l’Empereur de Russie ; il fut entraîné aux comités royalistes. – Il en existait deux, l’un rue Saint-Florentin, hôtel du prince de Bénévent, l’autre rue Taibout, hôtel Vanteaux.

L’influence exercée par ces comités agissant puissamment sur les faits qui suivent, il est indispensable que nous en disions sommairement quelques mots.

Le premier, connu par les intimes, sous la dénomination de Comité constitutionnel, et présidé par M. de Talleyrand, était le rendez-vous de tous les partisans dévoués à la branche d’Orléans. Le second, Comité des vrais royalistes, celui qui siégeait rue Taitbout, et que dirigeait Alexandre de Vanteaux et Geslin, son beau-frère ; le premier, plus tard intendant général, et le second, maître des cérémonies, était fréquenté par ce que la France comptait de plus tenace aux anciens principes.

On y voyait figurer toutes les somites extra-royalistes ; Montmorency, Larochefoucault, le comte de Sémallé, porteur des ordres du comte d’Artois, le baron de Vitrolles, Dussaillant, le duc de Lévis, l’évêque de Mérinville, des abbés, des chefs de chouans, Picquet de Bois-Guy, Couesbouc, Leforestier, des marquis, des comtes, des chevaliers de Saint-Louis, du Saint-Esprit et des chevaliers d’industrie, enfin un grand nombre de dévoués à la cause bourbonniène, en corps et en âme.

Le soir du 31 mars, le rendez-vous général des royalistes était donné Rue Saint-Honoré, à l’hôtel de M. Pelletier de Morfontaine. M. de Maubreuil s’y rendit dans la soirée ; les salons radieusement éclairés étaient encombrés d’allants et venants, de chuchotements, de communications et de confidences. Le premier objet qu’il vit en entrant, ce fut un homme monté sur une table. C’était M. de Sémallé lisant les pouvoirs qu’il tenait des Bourbons. Ces pouvoirs étaient signés : Charles-Philippe, comte d’Artois, fils de France ; ils enjoignaient à tous les bourboniens de se conformer aux instructions et aux ordres de M. le comte de Sémallé.

Dès son entrée, M. de Maubreuil fut remarqué par Vanteaux. Le royaliste, fournisseur impérial, ne fut pas fâché de son arrivée ; dès que Sémallé eut lu ses pouvoirs, il l’attira dans l’embrasure d’une fenêtre : « Voilà, lui dit-il, en lui désignant le nouveau venu, le fameux de Maubreuil, le héros de la journée, il m’en veut, réussissez donc à nous réconcilier. » Après quelques mots dits tout bas, M. de Sémallé vint à M. de Maubreuil, le félicita sur son entrain, sur son triomphe des boulevards, et conclut en l’engageant à oublier les torts de M. Vanteaux et à rentrer avec lui en rapport d’amitié. M. de Maubreuil sans rancune, comme on a pu s’en apercevoir, vint à son ancien associé, lui tendit la main ; la réconciliation fut faite, eu égard à la cause.

Nous avons déjà, à plusieurs reprises, désigné comme pouvoir exécutif le gouvernement provisoire de M. de Talleyrand. Ce gouvernement était moins que provisoire, il n’était ni dans le fait ni dans le droit. Le prince de Bénévent n’était que sénateur, son titre ne l’autorisait à rien, chaque sénateur eût pu, comme lui, s’arroger un gouvernement de sa façon. Aidé de son habile secrétaire, il se fit pouvoir ; son but était de ramener en France la famille d’Orléans, projet ignoré de personne, et qui coûta la vie à l’ardent Mirabeau, quand on sut dans les conciliabules du Palais-Royal, où Talleyrand avait ses entrées, que l’éloquent député se ralliait aux infortunes de Louis XVI. L’influence du comité des vrais royalistes déjoua les desseins de l’ex-évêque ; ne pouvant introniser le duc d’Orléans, force lui fut de s’atteler avec les autres au char d’entrée des Bourbons.

Son parti une fois pris, il convenait qu’il ne se laissa pas devancer par les affidés de Sémallé. Il travailla dans l’ombre avec son infatigable Laborie, et grâce au billet de logement qui amena l’empereur Alexandre en son hôtel, l’habile diplomate, sans mandats et sans pouvoirs, ne tarda pas à s’imposer aux royalistes des deux comités. Une chose était à redouter pour lui, c’était que les Bourbons qu’il connaissait et dont il était connu, ne le remerciassent de ses services. Il sentait le scandale que la présence d’un évêque marié devait produire à la cour d’un descendant de Saint-Louis. Pour parer à ce désastre, il fallait soumettre la France aux Bourbons et se soumettre les Bourbons ensuite. Dans ce but, il envoya Bozon, son frère, auprès de Louis XVIII, avec mission de persuader au roi qu’une charte était seule capable de lui ouvrir et la France et le cœur de ses sujets. Le comte de Lille répondit à l’envoyé : « C’est bien, Monsieur Bozon, dès l’instant que M. de Talleyrand pense qu’il faut une charte, dès l’instant que M. de Talleyrand croit de notre politique d’accorder, dès l’instant que M. de Talleyrand demande une charte, nous accorderons une charte. » Mais le futur roi de France ne daigna pas donner de sa main royale un mot pour le prince de Bénévent.

Le comité Vanteaux commit en cette circonstance une grande faute ; il était la délégation des Bourbons, il avait le mandat le plus illimité ; qui s’opposait donc à ce que M. de Sémallé, seul porteur de pouvoirs signés, organisât aussi un gouvernement provisoire ? Ce gouvernement eût eu au moins une apparence de rationalité. Il pouvait se transporter à l’hôtel-de-Ville, à l’Elysée, aux Tuileries, tout était vacant ; Marie-Louise était à Blois, partie sur le fameux conseil de Talleyrand : « Je lui ai dit qu’elle restât pour qu’elle partît. » Il pouvait nommer un ministère, les éléments ne manquaient pas, il avait des ministres sous la main, Montmorency, Larochefoucault, le duc de Lévis, l’évêque de Mérinville, Vitrolles et autres. Non seulement, il frustrait M. de Talleyrand de l’intronisation de leur chef, mais encore il facilitait aux Bourbons l’introduction des restrictions anciennes, qui les successeurs de Louis XIV eussent préférées à la Charte. On dira : la France n’eût point réadmis ces principes illégaux qu’elle avait si glorieusement réfutés en 89… de son gré ? Certes, elle les eût repoussé énergiquement, mais elle était lasse, épuisée. La nation était dans cet état de somnolence, où l’on voit, où l’on entend sans avoir la puissance d’agir. La trahison n’était pas étrangère à cette prostration générale. On avait enchaîné le héros qui, d’un coup d’épée sur le sol français, eût seul pu faire rejaillir la foudre ; l’instant du miracle était passé. Deux preuves sont là : le retour des Bourbons que le peuple voyait rentrer avec peine, et le départ de l’empereur qu’il voyait s’éloigner avec regret. S’il ne put repousser l’un et retenir l’autre, c’est donc qu’il était las ! Qu’on ne croit pas que la nation ait bénéficié d’avoir une royauté constitutionnelle plutôt qu’un pouvoir absolu. Le premier, tant Bourbons qu’Orléans, a duré 34 ans ; le second n’eût vécu juste que le temps du sommeil de la nation ; et la France ne dort pas longtemps. La dynastie napoléonienne et le bien-être public y eussent trouvé leur compte.

M. de Sémallé et consorts perdirent la partie avec le jeu en main. Ils n’eurent que les honneurs secondaires de la transition ; nous disons transition, car il est douteux qu’on puisse appeler restauration ces royautés imposées provisoirement à la France.

Ils firent de la situation un grand drame-vaudeville, où nul ne brilla dans son rôle : les femmes n’y réussirent pas mieux que les hommes, témoin, madame la comtesse de Sémallé se traînant aux pieds des chevaux d’Alexandre, pour demander « ses chers Bourbons. »


VII


On n’avait pas gratuitement enthousiasmé M. de Maubreuil, le moment était venu d’utiliser son exaltation. Laissons parler les pièces officielles :

« Extrait du rapport de MM. Thouret et Brière de Valigny, substituts de M. le Procureur impérial, en date du 31 mai 1815. »

« Le deux avril, après avoir distribué des proclamations et de belles paroles, M. de Maubreuil rentra chez lui à sept heures du soir, et trouva cinq à six billets de Roux-Laborie, conçus à peu près en ces termes : Venez donc, pourquoi ne venez-vous pas ! Comment est-il possible de se faire attendre ainsi ? Vous me désespérez, en vérité ! Je vous attends d’heure en heure chez le prince.

Maubreuil monte en voiture et se rend à l’hôtel du prince en toute hâte. Laborie le fait entrer dans le cabinet du prince et lui dit : – Avez-vous mangé ? – Non, répond Maubreuil, je n’ai pas mangé depuis le matin, j’ai couru toute la journée. – Eh bien ! Allez prendre un bouillon : j’ai donné ma parole d’honneur de ne vous rien dire sans cela. – Laissons là le bouillon et dites ce que vous voulez de moi. – Non, j’ai donné ma parole. Partez, allez prendre ce bouillon, et dans une heure, une heure cinq minutes, une heure dix au plus tard, soyez ici. Songez que j’attends de vous un grand dévouement : j’en ai répondu au prince, et j’ose croire ne pas m’être trompé. – Vous savez, mon cher Laborie, que le but unique de toutes mes actions et de toutes mes peines est de reprendre la place que j’étais fait pour occuper dans le monde avant la révolution. Né fils unique, avec une grande fortune, je ne vois pas sans douleur mon nom et mon existence, pour ainsi dire anéantis. Faites tout pour qu’au péril de ma vie, dix fois s’il le fait, j’atteigne le but que je me suis toujours proposé.

– C’est très bien, mais partez sur le champ. Revenez dans une heure, une heure dix. Je ne vous écoute plus, il faut que je vous quitte. Partez, partez.

Maubreuil sort dans sa voiture, va prendre un bouillon au restaurant de Riche, sur le boulevard, et retourna chez le prince à huit heures.

Laborie était au conseil. Il est averti du retour de Maubreuil par le premier huissier de la chambre ; il vient, prend Maubreuil par la main, le conduit dans le même cabinet, le fait asseoir dans le fauteuil du prince et lui adresse ces mots :

– Vous êtes un homme d’un grand courage et d’un grand caractère ; vous avez une grande ambition : elle sera satisfaite par delà vos désirs, si vous réussissez. Tous les biens, toutes les dignités vous attendent ; on vous donnera 200 000 francs de rente, on vous fera duc, lieutenant-général et gouverneur d’une province, mais vous ne vous dissimulez pas un grand danger à courir. Pouvez-vous, d’ici à demain au soir cinq heures, vous assurer de cent hommes déterminés ? Voici ce qu’il faut faire : vous irez au quartier général du prince de Schwartzemberg ; on vous donnera argent, chevaux, tout ce que vous demanderez, que voulez-vous ? Mais enfin, mon ami, il s’agit de nous débarrasser de l’Empereur. Lui mort, la France, l’armée, tout est à nous.

Voyant la perplexité du comte, il reprit : - Est-ce que vous manqueriez de courage et de résolution ? Voyons, parlez.

- S’il s’agit d’assassinat, répondit Maubreuil, je ne puis vous convenir ; sans doute, ce n’est pas là ce que vous voulez me proposer.

Laborie l’interrompt brusquement : « - Tout cela vous regarde, faites comme vous voudrez. Débarrassez-nous en, mais dépêchez-vous. Rendez-vous au quartier général. Il doit y avoir une grande bataille ; que ce soit avant, pendant ou après, peu importe : tout ce qu’il nous faut, c’est d’en être débarrassé. »

M. de Maubreuil sentant les conséquences de son refus, relativement à sa sûreté à lui, confident de ce complot, et ne doutant pas qu’on eût recours à un autre exécuteur moins scrupuleux que lui, prit à la hâte la résolution qu’il crut la plus propre à le garantir et à préserver l’Empereur. Il reprit :

« - De la garde, cent sont beaucoup de trop ; je n’en veux que douze dont je sois sûr. Il faut que vous me donnez la faculté d’avancer de deux ou de trois grades ceux qui serviront bien. Il faut des récompenses pécuniaires dans la même proportion. »

Vous aurez tout ce que vous voudrez, dit Laborie : faites. Après tout, que nous importe d’avoir dix ou douze colonels de plus. Voulez-vous attendre le prince ? Il est au Sénat. Il va vous répéter tout ce que je vous ai dit. Le voulez-vous ? - Mais c’est inutile. »

M. de Talleyrand n’était pas au Sénat. Les regards significatifs de Laborie sur la porte d’une pièce voisine, ayant attiré ceux de M. de Maubreuil dans cette direction, il aperçut le prince épiant le résultat de leur conversation.

Sorti du cabinet du ministre, M. de Maubreuil eut peine à concevoir la lâcheté qu’on lui proposait. Refuser c’était se perdre, le prince de Bénévent ne lui eût pas pardonné la confidence de son projet ; ce n’était pas non plus sauver l’Empereur. On eût trouvé dans les rangs royalistes plus d’un homme déterminé. La terreur de M. de Maubreuil fut extrême, cette mission l’écrasait. Il croyait avoir à se plaindre de Napoléon, mais s’il n’avait pas abjuré ses opinions, n’avait-il pas fait le sacrifice de sa haine quand il avait offert de lever deux escadrons de cavalerie à ses frais ? Puis, supposant que sa haine subsistât, est-il homme à se venger à l’aide du pistolet et du poignard ? Il n’était pas de ces êtres qui lavent leur injure au bord d’une route, derrière une haie.

M. de Talleyrand avait fait fausse route dans le choix de son espion de Vitrolles auprès de l’Empereur de Russie, et se trompa bien davantage en chargeant M. de Maubreuil d’une mission dont le but était de se défaire de l’Empereur des Français.

Reculer n’était pas possible. Il restait à M. de Maubreuil deux expédients : tuer ou enlever. On a vu que l’hésitation ne fut pas longue. Le comte conclut qu’il enlèverait Napoléon, et le livrerait soit à l’Empereur d’Autriche, soit au roi d’Espagne, auprès desquels sa vie serait à l’abri de toute atteinte.

Une fois sa décision prise, il se rendit au comité des vrais royalistes. De Vanteaux vint à lui à son entrée : « Eh bien, quoi de nouveau, lui demanda-t-il ? » Il faut savoir que M. de Maubreuil était l’initié des deux comités rivaux, et qu’il était toujours questionné à outrance, sur les menées réciproques des deux foyers du royalisme. Le comte laissa comprendre qu’il était chargé d’une haute mission, se gardant scrupuleusement de rien dire qui pût dévoiler l’odieux but qu’on voulait attendre, car là surtout où l’on avait tant poignardé la réputation du héros, on n’eut pas été fâché de le poignarder autrement. Il en dit assez pour être entouré de jaloux et d’adhérents. Grâce à Dieu, il connaissait son monde. Il refusa le concours de ces hommes trop pleins de haine contre l’Empereur, pour qu’il espérât les arrêter au moment de l’action. Il se contenta de prendre le chevalier Dasies, avec lequel il restait maître de son projet au moment de la rencontre. M. de Maubreuil passa le reste de la nuit à faire des courses, et bien probablement aussi à réfléchir à l’épouvantable ingratitude de ces hommes blasonnés de la tête aux pieds par leur illustre Empereur, et assez lâches pour armer contre lui un assassin. A cinq heures du matin, il se rendit au cabinet du ministre ; Laborie ne rentra qu’à neuf heures. Il dit à M. de Maubreuil : « Vous avez encore la journée pour vous préparer. A cinq heures, mon ami. - A cinq heures. En vérité, lui répondit le comte, j’en suis enchanté, car tout étant sans dessus dessous dans Paris, il a été impossible de rien préparer cette nuit.

Le soir à cinq heures, Maubreuil retourna chez Laborie, qui lui dit : « A neuf heures, mon bon ami, à neuf heures, de grandes nouvelles, de grandes nouvelles ; préparez-vous toujours, venez à neuf heures... » A neuf heures, Maubreuil étant chez le prince, Laborie commença en ces termes : « Nous avons, mon cher, de grandes nouvelles. Nous avons déterminé Marmont à passer avec son armée ; il paraît que toute l’armée va suivre son exemple. Déjà beaucoup de propositions ont été faites aux maréchaux, nous espérons beaucoup.

Savez-vous, lui dit M. de Maubreuil, que royalistes, bonapartistes, constitutionnels, républicains, tous crient contre Talleyrand Je demande où il veut en venir, et pour mon compte, ainsi que pour ma gouverne, je voudrais savoir si c’est vraiment pour les Bourbons qu’il travaille ?

Bah : dit Laborie, voilà bien Paris, à peine deux jours de délivrance, et les voilà déjà qu’ils se plaignent ! Ah mon Dieu ! Qu’on est injuste ! - Tenez, mon ami, à la place où vous êtes, sur ce fauteuil, depuis midi jusqu'à quatre heures, aujourd’hui, trois avril 1814, j’ai tremblé pour les Bourbons, faut-il le dire ? La royale maison a été littéralement jouée à pile ou face !...

M. de Caulaincourt a trois fois pensé l’emporter auprès de l’empereur Alexandre. Que d’efforts il a fallu faire ! Ajoutez la régence, l’Autriche d’un côté, et l’Empereur de Russie, si incertain, si fatigué, qu’il a laissé pour ainsi dire l’initiative de cette grave question à M. de Nesselrode.

Jugez, jugez si la maison de Bourbon a obligation à M. de Talleyrand. Je vous dirai aussi pour moi, que j’en suis rompu. Je n’ai jamais rien vu de semblable au travail de cette journée. Que de moyens n’a-t-il pas fallu prendre pour arracher la déclaration d’Alexandre. Vous ne vous en faites pas une idée. Mais enfin nous l’avons. La déchéance sera prononcée ce soir, et les Bourbons rappelés demain par le Sénat.

D’après cette conférence, le plan ne fut pas abandonné ; son exécution ne fut que différée, et Laborie assura M. de Maubreuil que si, en définitive, l’expédition n’avait pas lieu, le prince ne lui en saurait pas moins bon gré, et lui tiendrait compte de sa bonne volonté. »

On a vu par les paroles de M. Laborie, qu’on avait craint un instant de voir triompher la cause de M. de Caulaincourt. - Voici comment : M. de Caulaincourt, lors de son ambassade à Saint-Pétersbourg, s’était vu rebuté dès son arrivée, par Alexandre, qui ne lui pardonnait pas l’enlèvement du duc d’Enghein. L’honnête ambassadeur avait demandé une entrevue comme simple gentilhomme, et après une explication franche et loyale, il était ressorti avec l’estime et la considération de l’Empereur.

Si un homme devait faire triompher la cause de Napoléon, c’était bien M. de Caulaincourt, grand écuyer de France, ministre des affaires étrangères, diplomate probe et désintéressé, et qui par sa noble franchise avait acquis la bienveillance d’Alexandre.

Le descendant des vieux Caulaincourt, comme disait à Cassel la sœur de la comtesse d’Ethernot, était sur le point de l’emporter, la régence et Napoléon II allaient être proclamés, quand Laborie, à qui rien n’échappait, s’avisa d’un stratagème de sa façon.

Les royalistes avaient obtenu de l’Empereur de Russie une déclaration par laquelle il promettait de ne jamais traiter avec les Bonaparte. Mais il n’avait pas été convenu que cette déclaration serait imprimée. M. Laborie, qui pensait pouvoir l’utiliser au besoin, avait passé outre, et l’avait fait porter chez un imprimeur, puis quand il vit la lutte contre M. de Caulaincourt et M. de Talleyrand, lutte dans laquelle l’ex-évêque était sur le point de succomber, il envoya au galop chez Le Normand chercher la première épreuve. M. de Caulaincourt l’emportait. « Au fait, pourquoi pas la régence, » disait Alexandre, qui avait plusieurs raisons pour ne pas se soucier des Bourbons, « j’ai déclaré par complaisance ne vouloir pas traiter avec les Bonaparte, mais ma déclaration n’est pas publique. Permettez, sire, que je dise à Votre Majesté qu’elle se trompe, dit Laborie qui entrait avec une épreuve à la main ; voilà la déclaration de Votre Majesté, et il y en a dix mille exemplaires d’affichés dans Paris. » L’Empereur, se tournant alors vers M. de Caulaincourt, lui dit : « Vous le voyez, monsieur le Caulaincourt, ce n’est plus possible. »

Laborie venait à donner aux Bourbons le trône de France !

M. de Maubreuil, nous l’avons dit, exerçait une grande influence sur le comité des vrais royalistes, on n’admettait pas sa loyauté, son désintéressement, mais on redoutait son courage ; M. de Vanteaux, le président, se rappelait les coups de cravache qu’il avait reçu de son ex-associé dans la fourniture des vivres ; aussi, lorsque les royalistes firent enlever à Orléans le trésor particulier de l’Empereur, montant à treize millions, ses diamants, ceux de l’Impératrice, et jusqu'à ses vêtements, on se garda bien de faire connaître au comte cette odieuse spoliation. Quand il en fut instruit, il se soucia peu de l’effet de ses paroles, et dit tout haut que le comité des vrais royalistes pourrait bien se transformer en comité de vrais pillards. Par une étrange logique, ce comité se justifia, en disant : « Que tout ce que possédaient les Bonaparte, argent et bijoux, avait été volé à la France ! »

Le 4 avril, M. de Maubreuil va chez M. de Vanteaux, Dasies l’y avait devancé impatient de connaître le jour du départ. Le comte lui dit que leur expédition était différée de quelques jours. « Du 4 au 18, M. de Maubreuil alla quatre fois par jour au gouvernement provisoire. Il y eut entre lui et Laborie, échange d’un grand nombre de billets, par l’intermédiaire de son domestique, Prosper Barbier. Dans cet intervalle il présenta plusieurs personnes au secrétaire du gouvernement provisoire, entre autres Dasies, Montbadon et le général Montélégier. Ce dernier fut témoin de la manière pressante dont Laborie dit à de Monbreuil d’aller faire expédier son brevet de maréchal-de-camp par le général Dupont, ministre de la guerre. » On comprend pourquoi M. de Maubreuil ne s’empressait pas de satisfaire aux obsessions honorifiques du secrétaire ; ne voulant pas commettre le crime, il lui répugnait d’en recevoir le salaire.

Le 12, M. le comte d’Artois fit son entrée dans Paris, monté sur le cheval blanc espagnol de M. de Vanteaux, ayant à ses côtés M. de Sémallé, qui montait une jument grise, appartenant à M. de Maubreuil. Le nouveau lieutenant-général du royaume adopta toutes les mesures prises par le gouvernement provisoire, mesures dont la plus hideuse, sinon la plus importante, était incontestablement le plan régicide du prince de Bénévent.

Le 6, lorsqu’on avait appris à Paris l’abdication de l’Empereur à Fontainebleau, M. de Maubreuil avait espéré naturellement que l’abnégation de Napoléon désarmerait la haine de ses ennemis. Le vainqueur tombé et innocent devait trouver grâce auprès de ceux qu’il avait pardonné ayant en main la preuve de leur trahison. En effet, n’avait-il pas fait grâce, lorsque le duc de Bassano lui avait mis sous les yeux la preuve manifeste de la trahison du prince de Bénévent ? Que voulez-vous ? Maret, avait dit Napoléon, c’était vrai, il trahit, mais c’est un si grand seigneur. La grâce était une faiblesse, mais Talleyrand n’en avait pas moins bénéficié.

L’espoir de M. de Maubreuil fut déçu, le lion pouvait briser sa chaîne et se montrer las d’indulgence ; en conséquence, le complot de l’hôtel de Bénévent ne rabattit rien de ses honteux préparatifs.

Le 16 avril, le secrétaire du gouvernement provisoire remit à M. de Maubreuil, en présence de M. Dasies, des lettres adressées aux divers personnages qui devaient lui fournir les titres qui l’accréditaient dans sa mission, il lui dit en le quittant : « Faites, mon cher, tout ce que vous voudrez, tout ce que vous entendrez avec les effets de tous les Bonaparte ; ce sont les dépouilles de l’ennemi, elles appartiennent au vainqueur, vous avez carte blanche en tout, sur tout et pour tout.

Le prince a une telle confiance en vous, qu’il est persuadé que vous êtes le seul homme qui puisse remplir ses vues. »

Les lettres remises à M. de Maubreuil étaient adressées au ministre de la guerre, au préfet de police, au directeur des postes, aux généraux en chef des armées russes et prussiennes.

Le comte se rendit immédiatement au ministère de la guerre dont le général Dupont venait de prendre la direction, et il reçut l’ordre suivant :

Ministère de la Guerre.

« Il est ordonné à toutes les autorités militaires d’obéir aux ordres qui leur seront donnés par M. de Maubreuil, lequel est autorisé à les requérir et à en disposer selon qu’il le jugera convenable, étant chargé d’une mission secrète.

MM. les commandants des corps veilleront à ce que les troupes soient mises sur le champ à sa disposition pour l’exécution des ordres dont il est chargé pour le service de Sa Majesté Louis XVIII.

Signé : Le Ministre de la Guerre, Général, comte DUPONT. »

(Cachet.)

« Paris, 16 avril 1814. »

Le lendemain, M. de Maubreuil reçut du comte Anglès, ministre de la police, le pouvoir ainsi conçu :

« Il est ordonné à toutes les autorités chargées de la police générale de France, aux commissaires généraux, spéciaux et autres, d’obéir aux ordres que M. de Maubreuil leur donnera, de faire et d’exécuter à l’instant même tout ce qu’il leur prescrira, M. de Maubreuil étant chargé d’une mission secrète de la plus haute importance.

Le commissaire provisoire de département de la police générale,

Signé : ANGLÈS. »

(Cachet.)

« Paris, le 17 avril 1814. »

M. de Maubreuil est maître de l’armée, maître de la police de France, on met encore à sa disposition le service des postes. Tout a été arrangé, combiné, tout a été prévu pour la réussite du complot.

Voici les instructions de M. le directeur général des postes et relais de France :

DIRECTION GENERALE DES POSTES ET RELAIS DE FRANCE.

« Le directeur général des postes ordonne aux maîtres de postes de fournir à l’instant à M. de Maubreuil, chargé d’une haute mission, la quantité de chevaux qui lui sera nécessaire, et de veiller à ce qu’il n’éprouve aucun retard pour l’exécution des ordres dont il est chargé pour le service de Louis XVIII.

Le directeur général des postes et relais de France.

Signé : BOURIENNE. »

(Cachet.)

« Paris, le 17 avril 1814. »

P.S. Le directeur général ordonne aux inspecteurs et maîtres de postes de veiller avec le plus grand soin à ce que le nombre de chevaux demandé par M. de Maubreuil lui soit fourni, avant et de préférence à qui que ce soit, et qu’il n’éprouve aucun retard.

Le directeur général,

Signé : BOURIENNE. »

(Cachet.)

« Paris, le 17 avril 1814. »

Ces trois ordres sont signés, le premier, par le général Dupont, que Napoléon avait fait condamner à une prison perpétuelle après l’affaire de Bailen, le second par le comte Anglès qui l’avait constamment enfoncé, et le troisième, par son ancien secrétaire intime, par son ancien ami ! Il est vrai que Bourienne croyait avoir à se plaindre de lui ; mais cela suffirait-il pour justifier sa co-opération à un si monstrueux complot ?

L’empereur de Russie et le roi de Prusse donnèrent aussi leur concours aux apprêts de cette sanglante tragédie. Voici leurs ordres :

ORDRE RUSSE. – TRADUCTION LITTERALE.

« M. le général de Maubreuil étant chargé d’une haute mission d’une très grande importance, pour laquelle il est autorisé à requérir les troupes de Sa Majesté impériale russe ; M. le général en chef de l’infanterie russe, baron de Saken, ordonne aux commandants des troupes de les mettre à sa disposition pour l’exécution de sa mission dès qu’il la demandera.

Le général en chef de l’infanterie russe, gouverneur de Paris.

Signé : baron SAKEN. »

(Cachet.)

« Paris, le 17 avril 1814. »

ORDRE PRUSSIEN. – TRADUCTION LITTERALE.

« M. le général de Maubreuil étant autorisé de parcourir la France pour des affaires d’une très grande importance, et pour l’exécution d’une très haute mission, et pouvant dans son besoin avoir occasion de requérir les troupes des hautes puissances ; en conséquence de ce, et suivant l’ordre de M. le général en chef de l’infanterie russe, baron de Saken, il est ordonné à MM. les commandants des troupes alliées de les lui fournir sur ses demandes pour l’exécution de sa haute mission.

Le général d’Etat-Major,

Signé : baron de BROKENHAUSEN. »

(Cachet.)

le 17 avril 1814, avec les cinq pouvoirs mentionnés, M. de Maubreuil avait en ses mains la souveraine puissance. Il était plus maître que Louis XVIII, et s’il eût voulu exécuter ses très hautes missions, la vie de Napoléon ne pouvait compter sur aucune garantie ; aussi le duc de Rovigo disait à la famille du comte en juin 1827 : « Napoléon avait été convaincu, (comme tout homme qui avait connu les moyens, on peut dire infaillibles, mis à la disposition du comte devait l’être), que s’il n’avait pas été assassiné au mois d’avril 1814, ce n’était que par l’effet de la volonté de M. de Maubreuil, car rien de ce qui devait faire réussir le projet n’avait été omis. »

Néanmoins, les conspirateurs regardaient l’entreprise comme périlleuse ; M. de Maubreuil pouvait être tué ; il était donc nécessaire de ne pas arrêter la marche du complot ; en conséquence, on donna à M. Dasies cinq ordres pareils à ceux dont était porteur le comte ; toutefois, M. Dasies devait rester subordonné au chef de l’expédition et n’user de ses pouvoirs qu’autant qu’il serait obligé d’agir seul.

Les ministres anglais et surtout autrichien ne furent sans doute pas consultés.


VIII


MM. de Maubreuil et Dasies partirent pour la glorieuse campagne qu’on leur avait préparée, au succès de laquelle était attachée, pour le comte, une dotation de deux cent mille francs de rente, la couronne ducale, le grade de général de division et le gouvernement d’une province, plus les dépouilles de l’ennemi ; l’or, l’argent, les diamants, dont toutefois il pouvait faire largesse à ses auxiliaires.

Si de pareilles rémunérations eussent pu décider au crime M. de Maubreuil, l’occasion était belle ; le 20 avril, Napoléon se fiant sur la foi des traités qui garantissaient sa vie, sa fortune, et lui donnaient l’île d’Elbe en souveraineté, Napoléon, marchant un peu en avant des commissaires alliés et d’une faible escorte, traversait la forêt de Fontainebleau. L’assaillir, se jeter sur lui, le tuer, était la chose la plus facile, il suffisait d’un homme avec une balle dans son fusil.

Le vendéen Maubreuil voulut sauver et il sauva l’Empereur.

Nous extrayons l’historique de cette expédition des Mémoires de M. de Maubreuil ; nous regrettons d’être obligés d’omettre ici, comme dans bien d’autres endroits, des faits tout à fait inconnus des particularités palpitantes d’intérêt, mais M. de Maubreuil les conserve pour ses Mémoires ; nous nous résignons à ne donner que les extraits suivants :

« Après m’être transporté à Montereau, sur une route opposée à celle que devait suivre Napoléon, je pensai que, du moins pour la forme, il fallait avoir l’air de faire quelque chose. J’imaginai qu’en formant un détachement, et me mettant en mouvement d’un côté ou d’un autre, on ne pourrait à mon retour à Paris me faire le reproche de n’avoir pas tenté de faire la moindre des choses commandées. Je pensais d’ailleurs, par là, pouvoir me sauver du reproche de trahison, que j’étais sûr qu’on ne m’épargnerait pas, pour avoir sauvé Napoléon du plus grand danger, que, sans s’en douter, il ait jamais couru, reproche qui serait bien plus grave si je restais les bras croisés.

Après cela j’étais entouré de royaux fort soupçonneux qui ne manqueraient pas de faire leur rapport si je les laissais dans l’inaction.

Les troupes russes ne pouvant franchir les limites qui leur étaient assignées, et passer sur la rive gauche de la Seine, je me décidai à choisir des troupes françaises.

A mon arrivée à Montereau, j’avais rencontré M. Tryon de Montalembert, officier des chasseurs de la garde, dont le père était en relation quotidienne avec Vanteaux, et dont aussi, malheureusement pour moi, je connaissais trop la famille, ayant installé son cousin dans une maison de commerce, rue Saint-André-des-Arts, n° 55, et lui ayant prêté deux cent mille francs qu’il ne m’a jamais rendu, bien que condamné au remboursement d’une partie de cette somme par le jugement des arbitres dont faisait partie M. d’Epinay et Berryer père. M. de Montalembert savait-il le but qu’on se proposait dans ma mission ? Je l’ignore ; toujours est-il qu’il mit le plus grand empressement à me procurer des hommes. Après avoir pris et élagué parmi les mamelouks et les chasseurs de la garde, il finit par me composer un détachement d’élite.

J’étais déterminé à n’opérer l’enlèvement de Napoléon, si l’enlèvement devait indispensable, qu’au-dessus de Châlon et même qu’au-dessous de Lyon.

Suivant mon estimation et des renseignements que j’avais pris secrètement, l’Empereur était parti de Fontainebleau et devait avoir dépassé Montargis ; il se trouvait donc loin de moi, hors de ma portée, il était sauvé. La Providence donc m’avait suggéré l’idée dont je me félicite d’avoir pris la route de Montereau, car si je me fus trouvé sur celle de Fontainebleau à Nemours, lors de son passage, il est presque certain que je n’eus pas pu retenir les royalistes que m’avait organisé M. de Montalembert. Il restait à protéger son fils et ses frères qui n’étaient pas sauvés. Je me dirigeai sur Fontainebleau.

Le 21 avril, comme je quittais cette ville, marchant dans une direction opposée à celle qu’avait prise l’Empereur, la reine de Westphalie qui, on ne sait pourquoi, avait rétrogradé de Nemours sur Fontainebleau, après le passage de l’Empereur par Nemours, vint tomber dans mon détachement, sur la route de Fossart, elle et quatorze fourgons chargés d’or, d’argent et de toutes sortes de richesses. Il m’était impossible d’empêcher la spoliation, d’ailleurs il n’y avait là mort de personne.

Le comte d’Artois avait demandé des richesses. Vitrolles, son confident, et d’autres amateurs, comptaient sur moi pour une part des dépouilles. Je les connaissais, je savais leur rapacité et leur convoitise… Bref, on enleva à la reine onze caisses, desquelles elle retira elle-même un grand nombre d’objets. On vint me dire qu’elle s’emparait de tout ce qu’il y avait de meilleur, je donnai ordre qu’on la laissât faire.

Je pris, en outre, sur moi de laisser passer une grande quantité de diamants qu’elle avait dans le double-fond de sa voiture, et huit millions en or contenus dans les fourgons, ainsi qu’un magnifique service en or et bien d’autres richesses comme me l’assura confidentiellement M. Le Camus, fait en Westphalie comte de Fursteinstein… »

M. de Maubreuil espérait, en envoyant de l’or aux royalistes, se faire pardonner de ne pas leur apporter des têtes.

Les onze caisses prises à Fossart furent envoyées chez MM. de Vanteaux et Sémallé, intendant et commissaire du comte d’Artois ; ces caisses, reçues par eux dans leur hôtel, furent portées chez le baron de Vitrolles.

Les dépouilles de la reine de Westphalie, dépouilles qui, comme on peut en juger, avaient peu appauvri cette princesse, servaient merveilleusement à couvrir la marche qu’avait suivie M. de Maubreuil. Napoléon était sauvé, c’était le point important de la mission qu’il s’était donnée, mais il restait à veiller à ce que rien de fâcheux n’arrivât à l’enfant impérial et à l’impératrice Marie-Louise, sa mère.

Dans ce dessein, il ordonna à son détachement de se rendre à Toury, sur la route d’Orléans, route opposée à celle que devait suivre l’Impératrice et son fils, tandis que lui, accompagné de Dasies, qui adoptait parfaitement son plan, prit la route de Rambouillet.

Arrivé à Versailles à midi, le vendredi 22 avril, il demanda des chevaux de poste. Il lui fut répondu qu’on ne pouvait lui en donner, tous étant retenus pour le service de l’Impératrice.

M. de Maubreuil eût pu en obtenir immédiatement, en exhibant l’ordre du directeur général des postes. On eût bien trouvé le nombre de chevaux nécessaires pour lui et les hommes qu’il pouvait se faire fournir par l’autorité militaire de Versailles. Mais le comte était bien aise de mettre à profit tout incident qui pouvait entraver sa haute mission, comptant se justifier, auprès de M. de Talleyrand, du reproche de n’avoir pas usé de ses pouvoirs, en objectant que l’Impératrice était si près d’arriver, qu’il n’avait pas eu le temps d’organiser un détachement, ce qui, d’ailleurs, eût fait naître des soupçons et produit une grande émotion dans la ville.

L’Impératrice et son fils arrivèrent à Versailles à onze heures du soir, et MM. de Maubreuil et Dasies, qui avaient veillé sur eux depuis leur arrivée, ne les quittèrent qu’après avoir vu leurs voitures s’engager dans les bois de Sèvres et de Meudon.


IX


Le 23 avril, M. de Maubreuil revint à Paris. Il se rendit aux Tuileries avec M. Vanteaux pour remettre à M. de Vitrolles quatre sacs d’or trouvés dans les fourgons westphaliens. On lui offrit une part de ce trésor et de la prise qu’il avait envoyée, il refusa, ne voulant pas se souiller par sa participation à ce tripotage infâme. Il prétexta la suffisance de sa fortune. On lui avait promis une toute autre rémunération ; d’ailleurs, il possédait encore la magnifique terre de Maubreuil, celle d’Orvault, léguée par son grand oncle le marquis d’Orvault, celle d’Aubigny, son hôtel à Paris situé rue Taitbout, 24 ; M. de Vitrolles, au contraire, avait épuisé toutes ses ressources, il devait cent cinquante mille francs qu’il avait emprunté et envoyé au comte d’Artois, à Nancy, alors que l’Autriche incertaine ne voulait pas permettre au prince de rester dans cette ville.

Vanteaux et Vitrolles devinèrent aisément la véritable cause du refus de M. de Maubreuil, aussi, le lendemain lui renouvelèrent-ils leurs offres ; pour éluder leurs propositions, le comte leur dit : que l’exécution du projet principal tenant toujours, il allait partir le lendemain pour l’exécuter au-dessous de Lyon, où l’attendait déjà Georges, son lieutenant.

Une circonstance inattendue vint tout d’un coup changer le cours des évènements ; un des chefs du complot, le voyant à moitié échoué, se prit subitement à exhaler toute sa colère, mais d’une étrange façon. L’empereur de Russie manifesta la plus bruyante irritation, quand il apprit, disait-il, qu’au mépris des traités on avait enlevé une partie des bagages de sa parente, la reine de Westphalie. Il voulait qu’on fusillât immédiatement les auteurs du pillage. Il y eut conciliabule entre les plus intéressés, et l’on convint d’aller au plus pressant, c’est-à-dire, de calmer d’abord l’irritation de Sa Majesté russe, en faisant arrêter les instruments de leur projet. Si M. de Maubreuil eût apporté autre chose que des trésors, il est probable que les ordonnateurs de l’assassinat lui auraient témoigné un peu plus de gratitude, à moins, toutefois, que la politique des hauts protecteurs de la France n’eût exigé une tête de plus. En conséquence, M. de Maubreuil et Dasies furent, le 25 avril, mandés aux Tuileries, et là, arrêtés sur les ordres arbitraires de M. Anglès. Conduits ensuite en prison, ils furent jetés dans un cachot et soumis au secret le plus strict.

Le lendemain, grande rumeur dans tout Paris ; il n’était question que du vol des diamants de la reine de Westphalie et de l’arrestation de M. de Maubreuil.

La publicité des journaux sauva le comte et dut embarrasser beaucoup ceux qui l’avaient fait arrêter. – Il fallait absolument mettre l’accusé en jugement, l’opinion publique ne pouvait être satisfaite d’une procédure à huis-clos.

Le 27 juillet, la Chancellerie décida que les tribunaux ordinaires seraient saisis de l’affaire.

Le 10 août suivant, ordonnance de la Chambre du Conseil, renvoyant la cause par devant la Chambre des mises en accusation.

Les hauts personnages étrangers qui avaient signé les ordres venaient de quitter la France, assez peu flattés de leur réussite en matière du complot ; ils emportaient bien leur part de honte, mais ils laissaient à leurs acolytes le soin entier de maîtriser l’affaire. Pour ceux qui restaient, il fallait à tout prix trouver un moyen terme qui empêchât les révélations de M. de Maubreuil.

La reine de Westphalie réclamait toujours à hauts cris ses diamants ou une indemnité, le comte d’Artois et ses favoris aimèrent mieux les rendre que de les payer. A quelques jours de là, un nommé Huet, employé à la préfecture de police, trouva les diamants dans la Seine en pêchant à la ligne.

Voici comment s’exprime M. Germain dans son remarquable plaidoyer du 29 août 1827, au sujet de cette pêche miraculeuse :

« Un mot sur cette pêche qui a fait retrouver les diamants au fond de la Seine ; cette pêche, faite par un homme échappé des cavernes de la police, au service de laquelle il était depuis dix-huit ans ; par un homme qui, employé par la préfecture de police auprès des domestiques de M. de Maubreuil, fit l’aveu qu’il n’était là que pour les faire parler, que pour déclarer que c’était par l’ordre de leur maître que l’immersion dans le fleuve avait eu lieu, bien que la chose fût impossible, un bijoutier ayant certifié positivement que cette immersion ne remontait pas à plus d’un mois, et depuis quatre mois M. de Maubreuil était détenu et au secret, sans communications ni intérieures, ni extérieures. »

Il est inutile d’ajouter que jamais l’impuissance n’inventa une fable plus invraisemblable, plus grossière ! Une pêche de diamants dans la Seine, avec une ligne !… La charge dont on voulait écraser M. de Maubreuil était tellement absurde, que les tribunaux, moins extravagants que les ennemis du comte, élaguèrent ce chef d’accusation.


X


On a vu que l’enlèvement des caisses westphaliennes, déduction logique et concertée de la mission imposée à M. de Maubreuil, était devenu, par le désappointement des ordonnateurs du complot, le fait capital de leurs manœuvres oppressives ; comme si la spoliation devenait criminelle par le motif qu’elle n’avait été ni précédée, ni suivie de l’assassinat !

Avec les ordres de trois grandes puissances, avec leurs bataillons sous son commandement, il était difficile pour le comte de ne pas atteindre au but proposé, à plus forte raison était-il pour lui d’une impossibilité absolue de n’accomplir aucun acte justificatif du non-accomplissement de l’acte ordonné.

Le convoi westphalien vint à point nommé tomber au milieu du détachement conduit par MM. Dasies et de Maubreuil. Le lâcher quand il s’était pris lui-même, eût été tellement illogique et contraire aux procédés élémentaires de la mission, qu’il n’eût même pas resté aux chefs de l’entreprise le moyen de se justifier de n’avoir pas protégé ceux à l’égard desquels ils avaient reçu de tous autres mandats.

La spoliation était d’ailleurs ordonnée par des ordres particuliers, et comprise de fait comme corollaire des ordres écrits ; elle était inévitable par une rencontre fortuite ; elle était justifiée par des antécédents ; si l’on ajoute à tout cela la profonde indifférence de M. de Maubreuil, il est évident que l’état des choses et des circonstances étant donné tel, il devait nécessairement en résulter, pour la reine de Westphalie, la perte de quelques caisses.

Nous trouvons dans un Mémoire imprimé à Rouen et adressé à un honorable député, un dialogue qui met au grand jour l’insouciance du chef de l’expédition dans cette affaire.

Comme M. de Maubreuil l’écrivait en 1832 à M. le comte de Setliensky, ministre de la police autrichienne, il existe en lui deux hommes parfaitement distincts : l’homme privé et l’homme public. Le premier peut être mandé, toisé, il est soumis aux lois affligeantes qu’entraîne la pauvreté, il ne peut raisonnablement se formaliser de l’absence d’égards et de procédés. Le second peut marcher de pair avec toutes les illustrations et toutes les honorabilités. Loin de rougir de sa pauvreté, il s’en fait gloire. Il peut tomber, mais il ne descend jamais ; il reste toujours à la hauteur de sa grande et légitime cause. C’est le dialogue de ces deux personnalités d’un seul individu que nous transcrivons :

« L’homme public. – Je vous comprends, vous pensez que l’on ne me pardonnera pas la razzia westphalienne ! Allons, c’est ce que vous voulez dire ?

L’homme privé. Ça se pourrait très fort !… Comme aussi les parades du 31 mars 1814 sur les boulevards ! Toujours rappelées et mises en avant par nos ennemis.

L’homme public : Mais, mon Dieu, cette razzia !… je ne m’en suis pas même mêlé !… je n’ai rien vu !… rien pris !… moi… c’est le chevalier Dasies, l’autre porteur d’ordres qui a absolument tout fait, en mon absence.

Et il y a plus, quand la reine et la comtesse de Bocholtz, avec le comte de Fursteinstein sont venus me prier de laisser passer les fourgons qui contenaient les millions en or (huit, disait-on, etc., etc.), j’ai pris sur moi de les laisser passer intacts, ce qui m’a été tant reproché ensuite, comme vous savez.

Eh bien ! Après tout, il fallait prendre, pour ceux qui demandaient, qui attendaient, et surtout qui voulaient bien davantage ! Par là je pensais pouvoir apaiser.

Ma foi, après tout, j’en ai bien fait d’autres razzias… et bien plus profitables !… et dont on ne m’a pas su plus de gré.

Ne sommes-nous pas, en Espagne, allés dévaliser la plus riche de ses églises ? Celle de Guadeloupe, en Estrémadure, qui possédait le plus de pierreries ? Et pour le compte du… Oh !… mais de celui aussi qui l’avait ordonnée… et là, en vérité, nous n’avons rien gardé non plus. Nous étions riches, donc peu nous importait, puis nous n’en aurions pas voulu ; tandis que les Bor… et les Ville…, etc., ont gardé ce qu’ils ont voulu sur les quatre ou six millions de valeurs, en joyaux, etc…, enlevés à l’église de Guadeloupe.

Vous souvient-il qu’à Avila, pour…, pour Montelegier et les aides de camp du maréchal Lefebvre, lesquels pillotaient à droite et à gauche, et mal et très mal, et très infructueusement nous seuls, avec le brigadier Remrode, nous montâmes dans une belle maison, sur la place, et que là, un vieux brave homme qui avait peur tira un tiroir plein d’espèces, qu’il nous présenta, et que nous reçûmes sans proférer une parole ?… Et qu’ensuite, remettant le tiroir au brigadier Remrode, qui le mit sous son manteau, nous descendîmes de suite pour le donner aux officiers de l’état-major, qui nous attendaient, et qui s’en partagèrent le contenu, ne pouvant revenir de notre dextérité, de notre promptitude, dont ils nous complimentèrent, etc., etc…

En conscience, véritablement et après tout, je suis ennuyé que l’on ne veuille jamais comprendre une razzia archi-ordonnée et archi-permise !… Quand tant d’autres (non permises) ont été faites pendant tant d’années, et partout !…

L’homme privé. – Pour Dieu ! Sachez donc dire que le vrai peut parfois n’être pas vraisemblable !… Le boutiquier, par exemple, régulier comme ses balances, juste comme elles (selon les apparences), comprendra-t-il jamais, ou voudra-t-il comprendre qu’une razzia puisse être faite !… Et même en toute conscience et par un très honnête homme ?… Non, car cela lui sera toujours impossible, à lui accoutumé à se targuer de sa probité, apparente ou réelle. Le civil n’entend rien aux choses militaires. Il ne connaît de mandat, que ceux à vue, d’ordres, que ceux passés et sur lettres de change bel et bien endossées : comprenez donc cela ?…

L’homme public. – Vous souvient-il du colonel baron Hagen qui nous rappelait à Wiesbaden, il y a sept ans, que pillant un magasin de drap, avec d’autres officiers, et l’évêque d’Avila étant venu le supplier de ne pas tout prendre, il le menaça de lui enlever, à lui, sa croix richement ornée de pierreries ?…

Vous souvient-il de notre si brave colonel le comte de Hammestein, de William son frère, de Knor, etc., lesquels firent plus de quarante mille francs, dirent-ils à Inoyosa ? Quant à nous, nous y obtînmes d’être mis deux fois à l’ordre du jour pour la bravoure !… et la croix de la Légion d’honneur !

L’homme privé. – Hé ! Mon Dieu ! Permettez que je vous dise aussi, comme à l’occasion de Bérénice : « S’il m’en souvient, il ne m’en souvient guère… »

L’homme public. – Mais moi, je m’en souviens et je m’en souviendrai toujours…

L’homme privé. – Vous vous prenez toujours corps à corps avec les plus puissants hommes et même les plus hautes puissances de la terre !…

L’homme public. – Belles puissances !… Beaux puissants ! par ma foi. Est-ce du lieutenant-général, est-ce de son commissaire en chef, Sémallé, est-ce de son prêteur à usure, Vitrolles, dont vous voulez parler ?… Vous me la donnez belle avec de telles puissances et de tels puissants !

Belles puissances, que tous ces honnêtes gens qui, après avoir pris, ont eu l’obligeance de me faire passer, moi, comme ayant tout gardé !… Et puis, leur pêche miraculeuse de diamants.. à la ligne !… en pleine Seine !…

L’homme privé. – Tout cela a été dit, redit et prouvé.

L’homme public. – Oui, mais point en France.

L’homme privé. – En citant beaucoup d’exemples de razzias que l’on ne connaît pas, vous en oubliez de bien célèbres… Celles, entre autres, dont les produits ont été vendus à l’encan, sous les yeux des Parisiens. Louis-Philippe avait acheté, pour cinq à six cent mille francs, les chefs-d’œuvre que son maréchal-général avait apporté d’Andalousie, mais ce roi, plus qu’économe, ayant marchandé, le maréchal reprit sa marchandise, laquelle, avec d’autres prises, fut plus tard vendue publiquement. »


XI


Le 10 octobre, on transportait les prisonniers à la Force ; la voiture débouchait de l’arcade Saint-Jean, sous l’Hôtel-de-Ville, pour entrer dans la rue Saint-Antoine ; tout à coup, elle est cernée par une quinzaine d’hommes dont les uns se jettent à la tête des chevaux pour les arrêter, tandis que les autres, luttant avec les gendarmes, ouvrent les portières et crient aux prisonniers : Sauvez-vous !… Sauvez-vous !…

M. Dasies profita de l’occasion et s’esquiva. M. de Maubreuil, sourd aux instances qui lui furent faites, refusa de l’accompagner ; il déclara que la fuite ne réhabilitait pas son honneur, et qu’il ne consentirait à devenir libre qu’après une réparation accordée par les tribunaux. – Le comte avait des amis puissants, mais ses amis connaissaient son innocence, ils savaient qu’il n’accepterait pas une évasion, ils n’avaient donc pas tenté de la favoriser. L’entreprise était ordonnée par de plus intéressés. Sur l’invitation du comte d’Artois, M. Beugnot, préfet de police, de concert avec M. le chancelier Dambray, avait employé ses agents à cette exécution, afin, s’il était possible, d’anéantir l’affaire. M. de Maubreuil avait pressenti le stratagème, il fut plus tard confirmé dans ses soupçons par M. Beugnot lui-même. – Depuis son incarcération, le comte n’avait cessé d’être tenu au secret et soumis aux plus affreux traitements. Cependant le procès faisait du bruit, les commentaires ne tarissaient pas, les interprétations se multipliaient en tout sens, on finissait par percer à peu près le voile dont beaucoup de personnages étaient intéressés à couvrir la vérité, et, comme il y avait dans les hautes régions deux partis en hostilité, celui des royalistes, qui s’emparaient du pouvoir, et celui des bonapartistes, qui luttaient pour le conserver ; il s’était produit au sujet de l’affaire Maubreuil une véritable collision. Les royalistes voulaient traîner la procédure en longueur, afin de l’étouffer ou de la faire oublier ; les bonapartistes, au contraire, tenaient à lui donner le plus d’éclat possible, pour que le pays fût instruit des trames qu’on avait ourdies contre l’Empereur. Il résultait de cet antagonisme une double pression sur M. de Maubreuil, d’un côté pour imposer silence, et de l’autre pour obtenir un aveu éclatant.

Le lendemain de son évasion, M. Dasies écrivait la lettre suivante au chancelier Dambray :

« Monseigneur,

Il est bien vrai que je me suis évadé hier, en me rendant du Palais de Justice à la maison de la Force, et que j’ai profité des facilités qui m’ont été ménagées pour recouvrer ma liberté…

M. de Maubreuil refusa, sans doute parce que, tranquille sur son affaire, et doué d’une meilleure constitution, il est physiquement moins accablé que je ne l’étais des rigueurs d’une captivité de six mois.

Pour moi, travaillé par une affection nerveuse qui ne me laisse ni trêve ni sommeil, je n’y pouvais plus tenir, et l’idée de périr dans les fers et sous le poids d’une accusation de ce genre, irritant mon mal habituel, je passais les nuits dans des convulsions…

Je paraîtrai pour me défendre, je ne ferai pas à M. de Maubreuil l’injure de l’abandonner à ses ennemis, il est de ceux que l’on persécute, mais qu’on n’avilit pas. Peut-être les plus empressés à fixer les regards du public sur lui ne le font-ils que pour empêcher qu’ils ne tombent sur eux ?

Je m’expliquerai en temps et lieu, mais je le dis à haute voix, mon attachement pour M de Maubreuil est grand, j’ai fait entre quatre murs l’expérience de son caractère et de ses qualités, et pour me faire revenir auprès de lui, au risque de ma vie, ce compagnon d’infortune n’a qu’à dire que mon absence lui nuit !… »

Quatre jours après le transport de Maubreuil à la Force, le chancelier Dambray, homme d’une extrême faiblesse, avait fait prier le prisonnier, par MM. Donatien de Sesmaisons et de la Rochejacquelein, le premier son cousin, le second son allié, ainsi que par Me Couture, son avocat et son conseil, de garder le silence le plus profond, quelque violence qu’on lui fît, ce à quoi il mettrait bon ordre plus tard. Le même jour, M. Dufour, enhardi par la crainte du chancelier, et poussé par M. Merlin de Douai, alors représentant l’influence occulte des bonapartistes, envoya six gendarmes à la Force, avec ordre de lui envoyer M. de Maubreuil. Le prisonnier résista, on l’attacha avec des cordes, on lui mit des fers aux mains, on le traîna à travers les cours ; en se débattant, le comte se blessa profondément à la tête. Indignés d’un traitement aussi inique, les prisonniers furent sur le point de se révolter, et le peuple, attroupé à la porte, crut un instant à un massacre. Il parut devant M. Dufour, la tête enveloppée de linge, n’ayant aux pieds que des pantoufles. Toutes les instances échouèrent : on en fut pour les mauvais traitements infligés au prisonnier ; M. de Maubreuil se tut. Le faible chancelier Dambray, qui n’avait su ni maîtriser ses craintes, ni dissimuler son trouble en traversant la salle des Pas-Perdus, le chancelier, disons-nous, se contenta de destituer le juge d’instruction.

Le 3 décembre, les tribunaux civils se déclarèrent incompétents, sur les sollicitations du chancelier d’Ambray, qui voulait que Dupont pût couler bas la procédure.

Mais ensuite, grâce à l’acharnement des deux partis, on vit un tribunal militaire évoquer l’affaire. Par une décision du 15 décembre, M. le maréchal Soult, ministre de la guerre, et successeur du général Dupont, renvoya le jugement devant le conseil de guerre de la première division.

Le maréchal disait : « Je tiens là la preuve authentique qui annule l’abdication de fontainebleau. » Il disait vrai.

En vertu de la décision du ministre, M. de Maubreuil fut transféré à l’Abbaye, où il fut tenu pendant cent six jours au secret.


XII


Un grand tressaillement venait d’agiter la France ; la nouvelle s’était répandue que Napoléon venait de débarquer en Provence. Les portes des cités s’étaient ouvertes comme les cœurs. La résurrection impériale s’était accomplie sous des trophées et des ovations, et, le 20 mars 1815, Napoléon rentrait dans sa capitale.

L’avant-veille, le 18, Louis le Désiré repartait pour la bonne ville de Gand. Il n’était pas de l’intérêt des Bourbons de laisser M. de Maubreuil entre les mains de l’Empereur ; en conséquence, Louis XVIII avait fait prononcer sa mise en liberté par le conseil d’Etat.

Le registre d’écrou porte : que M. de Maubreuil a été mis en liberté le 19 mars 1815, par ordre du gouvernement français, en temps utile pour le fait et en temps toujours utile pour le droit. Si l’on eût demandé l’énigme d’une pareille mention, on eût, à coup sûr, été bien embarrassé pour l’expliquer.

Cette déclaration du registre d’écrou de M. de Maubreuil nous rappelle ces paroles du célèbre Berryer, dans un plaidoyer remarquable : « La carrière de la loi est une comme la vérité, tandis que la carrière de l’illégalité est multiple comme le mensonge ; dans cette carrière-là, on flotte au hasard, on hésite, on tâtonne, on erre autour des apparences, espérant saisir quelque chose qui ressemble à la vérité. »

M. de Maubreuil fut donc mis en liberté. Si nous récapitulons, il avait enduré trois cent vingt-huit jours de captivité, dont deux cent douze au secret. Les mauvais traitements, les tortures, dont on ne s’était pas montré avare, l’avaient réduit au plus navrant état de souffrance et de faiblesse ; sans argent pour se procurer une voiture, il dût se traîner péniblement, sur un bâton, jusqu’à Saint-Germain, mettant trois jours en route et couchant trois nuits dans des fossés. – Que voulez-vous ? Un jeune et brillant officier, plein de force, de patriotisme et de fortune, un homme dont les aïeux, le grand-père, le père et le frère avaient versé leur sang pour la cause du roi, avait le premier, en plein boulevard, alors que l’opinion flottait incertaine, crié : Vive les Bourbons ; eh bien ! Les Bourbons le récompensaient !… M. de Maubreuil arriva enfin chez le comte Dannès, maire de Saint-Germain, et sous le commandement duquel il avait combattu en Vendée.

Le comte Dannès de Montredat, après la pacification de la Vendée par le premier consul, avait épousé une dame de Beauharnais, née de Tascher de la Pagerie, qui demeurait à Saint-Germain ; ainsi, il se trouvait cousin de Joséphine et oncle d’Hortense et d’Eugène de Beauharnais. Le comte Dannès le reçut et le traita comme un fils.

Indigné du mal qu’on lui avait fait et des persécutions cruelles auxquelles son ami n’avait cessé d’être en butte, M. Dasies qui, comme on le sait, s’était évadé sous l’arcade Saint-Jean, alla aussitôt au-devant de Napoléon. Il le rencontra à Auxerre, il lui révéla les détails du complot, lui retraça la conduite de M. de Maubreuil et lui soumit plusieurs pièces et lettres confirmatives de ses révélations. D’un coup d’œil l’Empereur vit tout le grand parti qu’il pouvait tirer de cette confidence et, dès son arrivée à Paris, il fit de nouveau donner une publicité solennelle à cette affaire. Le comte fut arrêté, à Saint-Germain, par trente agents du préfet de police Réal, puis envoyé à la préfecture et mis au secret, le 26 mars 1815.

Sur ces entrefaites, un des coups les plus désastreux qui furent portés à l’Empire ébranlé de Napoléon, fut la fameuse déclaration, dite du congrès de Vienne, du 13 mars 1815, qui déliait les troupes de leur serment et permettait au premier scélérat venu de courir sus à l’Empereur. Cette pièce inique n’émana jamais d’aucune chancellerie ; elle fut un faux dans toute l’acception du mot, écrite par le conseil des Bourbons, avec l’adhésion de leurs intimes, exceptée, toutefois, celle de M. de Lali-Tolendal, qui fut courageusement refusée.

Cette pièce fut envoyée de Gand à Francfort, pour y être insérée dans le journal (de Francfort), de là rapportée à Gand, par un courrier expédié dans ce but, et imprimée dans le Courrier des Pays-Bas, journal fondé par un nommé Oudin, lequel journal venait d’être acheté 150 mille francs par les Bourbons. Cette déclaration apocryphe fut jetée en France à profusion, et l’on ne peut douter qu’elle n’ait pesé d’un grand poids dans le plateau opposé aux destinées de l’empire. L’opinion publique fut dupe de cette supercherie diplomatique.

Un faux de Pozzo-di-Borgo avait, en 1812, provoqué les désastres de Moscou ; les royalistes compliquèrent, par un second, les revers de 1815.

Le 3 avril parut la déclaration suivante :

EXTRAIT


Des registres de la secrétairerie d’Etat


CONSEIL DES MINISTRES

Rapport du président du conseil d’Etat

(Séance du dimanche 2 avril 1815)

Le traité de Fontainebleau a été violé par les puissances alliées et la maison de Bourbon, en ce qui touche l’empereur Napoléon et sa famille, et ce qui touche les intérêts de la nation française.

Art. 1er

L’impératrice Marie-Louise devait obtenir une escorte et des passeports pour se rendre auprès de l’Empereur.

Art. 2

La sûreté de Napoléon et de la famille impériale était garantie (Art. 14 du Traité de Fontainebleau) par toutes les puissances, et des bandes d’assassins ont été organisées en France sous les yeux du gouvernement français et même par ses ordres, comme le prouvera bientôt la procédure solennelle instruite contre le sieur de Maubreuil, commis pour attaquer l’Empereur et ses frères et leurs épouses, etc., etc.

Le ministre d’Etat, président de la section des finances, Comte de Fermont.

Le ministre d’Etat, président de la section de législation, Comte Boulay.

Le ministre d’Etat, président de la section de l’intérieur, Comte Regnault de Saint-Jean-d’Angely.

Le ministre d’Etat, président de la section de la guerre, Comte Andreossy.

Et contresignée par : Le ministre d’Etat, Duc de Bassano.

Le 5 avril 1815, la Cour de cassation, au mépris de l’ordonnance d’incompétence des tribunaux civils et militaires, des 3 décembre 1814 et 4 avril 1815, au mépris de la décision du Conseil d’Etat et de l’ordre de mise en liberté du 18 mars 1815, fit droit au réquisitoire de M. Merlin de Douai, procureur général près la Cour de cassation, et déclara que les tribunaux civils seraient à nouveau saisis de l’affaire.

Les Bourbons avaient tenu M. de Maubreuil en prison pour le faire taire ; Napoléon l’y fit ramener pour le faire parler. Vers cette époque Fouché, dont on n’ignore pas la trahison, écrivait à Gand : « Sauvez le roi, je me charge de la monarchie. » En même temps il faisait insister auprès du prisonnier pour qu’il gardât le plus profond silence. Il avait pris pour intermédiaire M. le comte de Chassenou, ex-auditeur au Conseil d’Etat, et que M. de Maubreuil avait, autrefois, blessé en duel de deux coups d’épée. M. de Chassenou fut tellement touché du désespoir du prisonnier que, sur sa prière, il promit de lui apporter du poison. M. de Maubreuil voulait en finir avec les tortures et le secret ; ce fut par des causes indépendantes de sa volonté que sa mort ne se réalisa pas.

Fouché continuait d’écrire à Gand : « Ne craignez rien, disait-il, j’espère parvenir à décider Bonaparte à faire fusiller sans examen tous ceux qui ont pris part à cette affaire et notamment Maubreuil ; ainsi calmez vos inquiétudes, rien ne sera découvert. Bonaparte est ma dupe en tout point et particulièrement dans cette haute circonstance. »

Imparfaitement rassurés par les promesses de M. Fouché, les Bourbons, effrayés de la déclaration, ne cessèrent pas de manœuvrer pour arriver à leur but, d’enlever M. de Maubreuil des mains de Napoléon.

On était à Armentières, près d’un moulin, le comte d’Artois causait avec ses gentilshommes de cette étrange affaire Maubreuil, dont l’Empereur se préparait à faire contre eux une arme terrible.

Il manifestait les craintes que lui suscitaient la réincarcération du comte et l’obligation où se trouverait ce dernier de tout dévoiler. « Ah ! La Rochejacquelein, disait-il, celui qui enlèverait ce prisonnier des mains de Bonaparte nous rendrait un bien grand service. Attendez, Prince, interrompit le noble marquis, allié de M. de Maubreuil, j’ai là, parmi les mousquetaires, un brave et aventureux jeune homme, M. le marquis de Brosse ; Altesse lui inspireront, j’en suis sûr, quelque coup de sa façon ; je vais le prévenir. »

M. de Brosse est mandé devant le comte d’Artois, qui ne lui dissimule par l’embarras où il se trouve et le service qu’il attend.

Le courageux jeune homme n’hésita pas, il rentra en France sous un déguisement, et réussit à faire parvenir à M. de Maubreuil une corde, une lime et des renseignements sur le lieu où ils se retrouveraient.

Dans la nuit du 18 avril, le prisonnier scie un barreau de sa prison, enroule la corde autour de sa jambe et opère son aventureuse descente, mais la corde s’étant déroulée, il a dû descendre si rapidement, qu’en touchant à terre, il avait les mains ensanglantées. Sans se remettre, il court rue Saint-André-des-Arts, où l’attendait M. de Brosse, il monte dans le cabriolet dont le marquis tenait la portière ouverte, et sauveur et sauvé partent au galop pour le château de Rumont.


XIII


Si le gouvernement des Cent Jours eut suivi une politique de bienveillance, M. de Maubreuil, assez détaché des Bourbons par leurs ignobles traitements, ne lui eût pas refusé les documents explicatifs d’un complot dont l’existence de l’Empereur et de sa famille prouvait suffisamment qu’il n’avait pas à se disculper. Par sa rigueur, Napoléon perdit et son prisonnier et l’occasion de manifester à la France les preuves de la nullité de son abdication. Laissons M. de Maubreuil raconter lui-même son évasion et son arrivée à Gand :

« Une corde, une lime, et l’aide d’un brave et excellent homme, autrefois attaché à la famille de Juigné, garçon de service à la préfecture, me firent recouvrer ma liberté le 18 avril à trois heures du matin. Un généreux ami, le marquis de Brosse, d’accord avec la Rochejacquelein revenu de Béthune exprès, m’attendait rue Saint-André-des-Arts. Il me prend dans son cabriolet et m’emmène à vingt lieues de Paris, au château de Rumont.

Nous savions toutes les avenues du château gardées, mon signalement donné de tous côtés. Le marquis de Brosse me témoigna le désir que le malheureux la Roche Jacquelein avait de m’avoir auprès de lui. Si je l’eusse joint, il n’eût pas été tué du moins comme il a été ! et comme il sera dit un jour : victime des trahisons de Louis XVIII et des combinaisons de la police ! qui lui valurent d’être abandonné à Saint-Gilles ! par d’Antichamp et Suzannet, auxquels Fouché promit des brevets de lieutenant-généraux, à la condition de ne pas se battre pendant les Cent Jours.

Nous partîmes pour Gand, sous des déguisements de marchands de chevaux, déguisements qu’il m’était facile de me procurer, connaissant tous les marchands de chevaux de France, ayant été moi-même directeur des remontes. Le marchand de chevaux qui nous conduisait, montait un cheval fougueux qui se jeta sur le mien, et d’un coup de pied me rompit un vaisseau au pied gauche dont j’ai boité pendant deux ans.

Une digne famille que j’avais obligée autrefois me fit, en ce triste état, passer en Belgique, ce qui n’était pas facile, mon signalement étant donné partout et la frontière étant gardée par une triple ligne de mouchards.

Louis de la Rochejacquelein était parti pour l’Angleterre quelques jours avant mon arrivée en Belgique, et pour comble de malheur, Sémallé, le receleur de diamants, le complice de Vitrolles et du comte d’Artois, se trouvait à Bruxelles.

Je prévis dès lors l’affreux piège qui m’avait été tendu. Le commissaire des Bourbons vint me trouver à l’hôtel d’Espagne, il me vit blessé et hors d’état de bouger. Il me fit des promesses magnifiques, au nom de Louis XVIII et des princes ; m’engagea à le suivre à Gand, et, pour mieux me tromper, me dit que MM. de Reaux et de Brosse, dont je connaissais le dévouement, ne me quitteraient pas. Au moyen d’un prétexte, il écarta ensuite M. de Reaux, puis M. de Brosse, On me fit descendre, on m’enferma dans une voiture. Je luttais tant qu’il me fit possible, mais que pouvais-je faire dans le triste état où j’étais ?... tout estropié !... »

On le voit déjà, les Bourbons, trompant la bonne foi de MM. de Brosse et de la Rochejacquelein, n’avaient attiré à eux M. de Maubreuil que pour le réserver à de nouvelles iniquités.

Le conseil de Gand déclara qu’il fallait profiter de l’enlèvement de M. de Maubreuil et le garder à vue, en leur pouvoir, à l’insu des autorités belges.

Pour justifier cette arrestation, on prétexta le ridicule projet qu’un Paulmier osa soutenir, projet d’après lequel M. de Maubreuil ne venait en Belgique que pour attenter aux jours de la famille royale. - M. le marquis de Brosse fut indigné en apprenant l’arrestation de son ami, et s’en plaignit amèrement au roi, et, n’ayant pas reçu satisfaction, il rompit ouvertement avec les royalistes. Il ne s’en tint pas là, il informa le roi Guillaume de Hollande de la violation du droit des gens commise dans ses états.

Le roi Guillaume décida « qu’il était ordonné que le commissaire du roi, M. de Sémallé et M. de Maubreuil, seraient emmenés sur le champ de Gand à Bruxelles par la gendarmerie, le premier, pour avoir violé le droit des gens et exercé un acte arbitraire dans les états de Sa Majesté le roi des Pays-Bas. »

Louis XVIII et son conseil durent se résigner à donner une apparence de satisfaction. Le duc de Feltre, prétendu ministre de la guerre de la royauté de Gand, décida que M. de Maubreuil serait remis entre les mains de M. d’Eckstein, commissaire extraordinaire de police belge en cette ville.

Cependant, las de cette existence qui n’avait de transitions que d’une torture à une autre, M. de Maubreuil s’était déterminé à mourir. Il s’ouvrit les quatre veines : des secours arrivé à temps et les soins d’un chirurgien envoyé par le maire, M. Linsens, le sauvèrent malgré lui.

C’est de son lit de martyr que M. de Guerry-Maubreuil, marquis d’Orvault, écrivit au roi Louis XVIII la lettre suivante :

« Sire,

La détestable lâcheté, la bassesse indigne avec lesquelles Votre Majesté a fait attenter sur ma personne, par les scélérats dont je suis la victime et le mandataire, n’ont rien de comparable ! Et cela, quand, après avoir exposé ma vie pour la sauver du déshonneur, je venais offrir à Votre Majesté d’aller combattre dans la Vendée, avec mon père, avec Louis de la Rochejacquelein, avec les restes de ma famille dont le sang de presque tous les membres a coulé pour les Bourbons ! Cette infamie et l’ingratitude dont se couvre en ce moment Votre Majesté, me décident à abjurer sa cause, cause fatale aux miens, cause fatale à tous ceux qui la servent avec honneur et fidélité.

De ce jour je ne suis plus pour vous ! et j’abjure le culte que ma malheureuse famille vous a rendu. Je suis dans les fers, aux mains de vos satellites, vous pouvez me faire périr ! Il ne m’importe ; mais j’emporterai, en mourant, le consolant espoir qu’un jour ma mémoire sera vengée !... »

Et cette lettre fut signée de son sang ! Copie en fut envoyée à tous les ministres de Sa Majesté détrônée.

M. de Maubreuil devait être conduit à Liège ; dans l’impossibilité où l’on fut de l’y transporter, on le plaça à l’hôpital de Louvain.

Pendant qu’on le ramenait à la vie, MM. Anglès et d’Eckstein, aidé du baron Debarre, auditeur, chargés de police à Louvain, trouvèrent le moyen de faire substituer aux ordres de mises en liberté, donnés par le comte Thiennes de Lombizes, des ordres motivés en blanc prescrivant la remise de M. de Maubreuil aux Prussiens. Le comte fut enlevé brusquement et amené à Liège où il devait être livré ; mais le capitaine de la gendarmerie prussienne ayant refusé de le recevoir sur un ordre en blanc, force fut de le conduire chez l’intendant de la province. Cet intendant était un honnête M. Papin, connaissant la famille du comte et qui, touché de ses malheurs, refusa de le livrer et écrivit à Bruxelles. - Lorsqu’on lui amena le prisonnier, M. Papin lisait dans le journal l’Oracle un article ainsi conçu :

Charrette a été tué au combat de la Roche-Servière, Suzannet blessé à mort ; de Guerry de Beauregard, père de M. de Maubreuil, a été tué au combat d’Aizenay, Louis de la Rochejacquelein à Saint-Gilles. » Il est des hontes indélébiles dont les stigmates ne s’effacent jamais. Les Bourbons acceptaient le sang du père arrosant leur chemin au trône, et convoitaient celui du fils pour laver leurs intrigues régicides.

Les démarches généreuses de M. Papin eurent un plein succès. Le 22 mai, le conseil de S.M. le roi des Pays-Bas déclara :

« Que M. de Maubreuil auquel on n’a rien à reprocher et qu’on n’a pas même cru devoir interroger, sera mis en liberté aux frontières du royaume du côté de l’Allemagne. »

Nous ne pouvons omettre ici une des plus étonnantes odyssées de ce drame déjà suffisamment étrange ; en quarante-cinq jours M. de Maubreuil a eu affaire aux gouvernements suivants (Extraits des Mémoires inédits de M. le comte de Guerry-Maubreuil, marquis d’Orvault).

1. Gouvernements des Bourbons. - Ce gouvernement le fait mettre en liberté le 19 mars 1815.

2. Gouvernement de Napoléon. - Enlevé à Saint-Germain-en-Laye, par ordre de ce gouvernement, le 26 mars 1815.

3. Gouvernement des Bourbons. - Leurs agents, envoyés d’Armentières, le font évader de la préfecture de police le 18 avril 1815.

4. Gouvernement des Pays-Bas. - Par ordre du conseil de ce gouvernement, mis en liberté, à Bruxelles, le 24 avril 1815.

5. Gouvernement des Bourbons. - Sur ordre du conseil siégeant à Gand, enlevé de l’hôtel de la Couronne d’Espagne par les commissaires royaux et les gardes du corps ; conduit à Gand le 25 avril 1815.

6. Gouvernement des Pays-Bas. - Par ordre du roi des Pays-Bas, restitué à ce gouvernement le 2 mai 1815.

7. Gouvernement prussien. - Remis aux agents de ce gouvernement, sur des ordres en blanc substitués aux ordres de mise en liberté, le 7 mai 1815.


XIV


L’enthousiasme de la nation et les dernières chances de l’Empire venaient d’être débordées, par la coalition étrangère et la trahison intérieure, dans les champs de Waterloo, dans cette superbe bataille, d’où les armées françaises, si elles ne restèrent pas maîtresses du terrain, emportèrent du moins la plus belle part de gloire.

L’aigle allait s’abriter provisoirement sur le rocher de Sainte-Hélène.

Pour la seconde fois, les Bourbons rentrèrent en France sur le char sanglant des alliés. On a dit que la volonté nationale les avait rappelés. L’opinion publique a toujours réfuté cette assertion. Il est plus que douteux que la France, consultée au scrutin, eût donné à la Restauration le vote puissant qu’elle a accordé à l’héritier de l’Empire ; aussi les Bourbons suppléèrent-ils à l’absence d’un suffrage national pour la déploiement des baïonnettes ennemies. Le parti royaliste, qui intrigua auprès des souverains alliés, ne représentait plus qu’une faible minorité. Il confondit son aspiration privée avec l’expression populaire ; l’une n’était en rien solidaire de l’autre.

Comment résoudre à l’affirmative, le voeu d’un peuple pour un principe, dont il voit défiler la personnification derrière une haie de gendarmes étrangers. Le voyage de Cannes à Paris fut une œuvre nationale. Le retour de Gand à Paris fut une pâle copie. L’œuvre dénote la vigueur du maître, la copie dénonce la faiblesse de l’élève. Le premier resplendit de l’enthousiasme français, le second s’isole dans le vide de l’abstention.

Si, après la bataille de Waterloo, M. de Talleyrand n’était arrivé, en poste, à Gand, si Wellington n’était venu, en toute hâte, poser des sentinelles aux barrières de Paris, il est plus que probable que la re-restauration populaire n’eût pas trouvé une popularité suffisante pour se frayer un chemin aux Tuileries.

L’empereur Alexandre, qui, en 1814, s’était assez peu soucié des Bourbons, s’en préoccupait encore moins en 1815 ; ceci pour plusieurs raisons, dont une entre autres.

En 1814, Talleyrand avait logé Alexandre en son hôtel. Le czar, qui se piquait de courtoisie, avait offert, dans le palais qu’il occupait à Vienne, l’hospitalité au diplomate français lors du congrès tenu en cette ville. Talleyrand l’avait acceptée, et il avait, dans la demeure de sa majesté moscovite, conclu un traité avec l’Angleterre.

Cet acte de l’ex-évêque avait indigné Alexandre, qui ne pouvait se rendre compte de cette duplicité, et qui répétait souvent : « Comment, je le loge, et il traite avec l’Angleterre !... Dans ma maison !... Là... dans ma maison !... »

L’empereur de Russie laissa à cette époque les évènements s’accomplir, et quand on venait réclamer son intervention contre les extravagantes représailles que Blucher voulait infliger à la ville de Paris :

« Voyez Wellington, disait-il, voyez Wellington... »

L’Autriche commit, en cette circonstance, une grande faute, en ne permettant pas le rétablissement de Napoléon II. Avec la régence, l’Autriche réparait ses échecs des champs de bataille. Alliée à la France, elle paralysait le Nord, cette Russie qui la craignait bien, comme n’en laisse aucun doute la fameuse intrigue de Justus Grüner, à Prague, en 1813. L’Autriche, en un mot, eût trouvé, avec Napoléon II sur le trône de France, une autre garantie qu’avec le duc de Reichstadt prisonnier à Vienne. Elle devenait maîtresse de la situation, et les réformes que l’influence de son alliée eût pu l’amener à réaliser la plaçait à l’abri des luttes, des pertes et de la déconsidération maintenant inévitables.

Puisque nous avons parlé de l’intrigue de Justus Grüner, nous ne pouvons nous dispenser d’en dire quelques mots.

Le quartier général des alliés était à Prague ; les alliés se préparaient à leur première invasion. Justus Grüner, le fameux chef du Tugen-Pundt, celui qui avait soulevé la Poméranie, la Prusse et le Danemark, jouissait d’un grand crédit dans le conseil de la coalition. Voyant l’hésitation de l’empereur d’Autriche, et en appréhendant que cette hésitation ne se convertit en une abstention absolue, laquelle eût du moins paralysé, sinon arrêté, la marche des alliés, l’habile chef conçut le projet de faire enlever François II. Il fit part de son dessein aux souverains de Prusse et de Russie, qui, sans approuver ni désapprouver son expédient, se dégagèrent de toute responsabilité.

On avait compté sans la police autrichienne ; cette police, peut-être la plus habile de l’Europe, et dont les agents, même les plus inférieurs, parlent jusqu'à six et sept langues.

« Ah ! répondit le vieux François, quand on lui annonça le complot, maître Justus Grüner veut me faire enlever !... » Il n’en dit pas davantage, seulement, le lendemain matin, Justus Grüner était arrêté et conduit dans la citadelle d’Olmultz, par ordre de l’empereur d’Autriche.

Dans ces circonstances, François II correspondait avec Napoléon, et lui disait qu’il lui laisserait les limites du Rhin, qu’il se faisait fort de rompre la coalition, s’il voulait renoncer à ses prétentions sur l’Italie, au bénéfice de l’Autriche. Après quelques jours de silence, Napoléon répondit à ces ouvertures, en décrétant l’érection d’un monument, devant être construit sur le sommet des Alpes, à l’union indissoluble de la France et de l’Italie.

En apprenant cette nouvelle, l’empereur François entra dans une colère étrange. Il n’y eût plus chez lui ni atermoiement, ni hésitation. Il ne ralentit plus la coalition ; il la stimula.

Voyant ce revirement subit, l’empereur de Russie et le roi de Prusse, grandement intrigués de la disparition de Justus Grüner, se décidèrent à demander une explication à Sa Majesté autrichienne. Ils étaient à souper tous les trois, après avoir, sans succès, tenté plusieurs fois d’amener la conversation sur ce chapitre ; Alexandre se détermina à aborder directement la question : « Nous direz-vous, mon oncle, dit-il à l’empereur d’Autriche, ce que Votre Majesté a fait de Justus Grüner. Vous savez que nous lui devons de grands services.

- En effet, mon frère, se hâta d’ajouter le roi de Prusse, Votre Majesté n’ignore pas que c’est lui qui a soulevé, pour notre cause, la Poméranie, le Danemark et même la Prusse. »

Le vieux François répondit, après un court silence : « Je ne sais pas ce qu’il a fait ou ce qu’il n’a pas fait, et ne veux pas le savoir. Mais soyez persuadés que lorsque mon chef de justice s’empare d’un homme et le fait conduire dans une forteresse, ce n’est jamais sans qu’il l’ait mérité. Toutefois, comme je ne veux pas troubler l’entente qui doit régner entre nous, je consens à vous rendre votre Justus Grüner, mais dites-lui bien que s’il a le malheur de mettre les pieds dans mes Etats héréditaires, je le fais pendre. »

L’illustre chef du Tugen-Pundt fut mis en liberté, mais il se garda bien de quitter les quartiers généraux russes et prussiens. Il savait bien que le vieux François eût tenu sa parole.

En 1815, les deux puissances du Nord, pour ne point alarmer les libéraux de France, le nommèrent gouverneur de Paris.

Justus Grüner ne pouvait être au-dessous d’aucune fonction, chef du grand Tugen-Pundt, il ralliait à lui les libéraux et les républicains. Il rendit à plusieurs d’imminents services.

MM. Fouché, Lafayette, Quinet et Carnot avaient signé avec Wellington la fameuse convention de Paris. Mais Carnot qui savait ses Bourbons, et dont il ne doutait pas que la convention fût impuissante à faire taire la rancune , appréhension bien naturelle et parfaitement justifiée plus tard, par les fusillades de Ney, La Bédoyère, Mouton-Duvernet et autres ; Carnot, disons-nous, qui avait ses raisons pour redouter la nouvelle royauté, écrivit à son collègue Fouché pour lui demander conseil. La lettre et la réponse sont assez peu connues ; les voici :

« Où veux-tu que j’aille, traître ?... (écrivit Carnot).

Où tu voudras, imbécile (répondit Fouché sur le même papier). »

Justus Grüner se montra le digne chef des Tugen-Pundt, aux yeux mêmes des royaux, il alla prendre Carnot dans sa voiture et le fit conduire à Magdebourg.

Louis XVIII avait à sa droite Talleyrand, - l’apostasie ; il put placer à sa gauche, Fouché, - le régicide.

Le Droit divin ne pouvait, au point de vue même des royalistes, s’asseoir sur un trône plus sinistrement entouré.


XV


M. de Maubreuil était rentré en France, sur les conseils de ses amis, et particulièrement de M. Auguste de la Rochejacquelein ; il était passé en Vendée.

La tranquillité, dont il avait droit de jouir, ne parut pas à ses ennemis payée d’un prix suffisant de souffrances.

M. Decazes, qui voulait faire du zèle en faveur des Bonaparte, obtint, le 28 juillet 1815, une ordonnance de la chambre des mises en accusation, qui renvoyait l’affaire devant la Cour d’assises.

Ce que voyant, le parti légitimiste, on circonvint Bellart, qui rendit l’ordonnance du 14 janvier, déclarant : « Que M. Dasies devra être mis en liberté, et M. de Maubreuil traduit en police correctionnelle. »

M. Bellart disait, à qui voulait l’entendre, qu’il agissait d’après des ordres venus d’en haut et d’accord avec les signataires d’ordres, dont le vœu était de voir étouffer l’affaire. – On persécutait, non-seulement M. de Maubreuil, mais tout ce qui s’intéressait à son sort. Le tribunal de 1ère instance de Nantes condamna M. Royer, notaire, à fournir une caution de 10 000 francs « au cas où il y aurait lieu à poursuivre contre lui, Royer, pour avoir logé et nourri M. de Maubreuil dans sa détresse. » Le même arrêt condamna la femme Ménaget, qui avait loué un asile au proscrit, à 21 francs d’amende et aux frais ; le nommé Montézot, domestique, pour l’avoir servi en cette qualité, à la même peine.

La Cour d’appel de Rennes infirma ces jugements.

Deux partis se disputaient alors l’interminable affaire Maubreuil ; l’un dominé par M. Decazes qui voulait perdre M. de Talleyrand, ce qui entrait assez dans les vues de Louis XVIII ; ce parti agissait sous l’influence secrète des bonapartistes ; l’autre, où s’agitaient les signataires des ordres, était celui des ultra, qui voulaient bien l’emprisonnement de M. de Maubreuil, mais pour s’assurer de son silence.

Arrêté par Anglès, M. de Maubreuil devait se taire ; arrêté par Decazes, il pouvait parler ; ce fut en conséquence une lutte de finesse entre le ministre et le préfet de police. Le ministre réussit à donner le change au préfet. Sous prétexte de conspiration, il fit arrêter M. de Maubreuil à Vaucresson. Laissons parler M. de Maubreuil : « Arrêté au Mans en 1816, conduit devant M. Jules Pasquier, sur la dénonciation du nommé Lecocq, maire de Connéré ; le préfet, qui connaissait sans doute les vues de Decazes, m’envoya à Paris secrètement pour m’entendre avec lui ; mais moi, qui n’avait nulle confiance dans ce faible favori, qui d’ailleurs ne voulait pas me prêter à ses vues diffamatoires, et qui était persuadé, en outre, qu’une fois la lutte engagée il n’aurait pas la force de la soutenir, je consultai le marquis de Brosse, qui me dit : « Ne te prêtes pas à cela. » Je payai les frais du voyage pour moi et le capitaine Noiros qu’on avait commis pour m’accompagner et me retirai en silence à Vaucresson. Decazes, s’il eût été plus habile et moins présomptueux, eût compris cette retraite, se fût tenu tranquille ; mais pas du tout. Un mois après il me fait enlever, le pistolet sous la gorge, par trente sbires, prétextant une conspiration afin de donner le change à Anglès. »

M. de Maubreuil ne dût la vie qu’à la prompte intervention du commissaire de police Cadouillot, chargé de son arrestation, qui cria aux agents de ne pas faire feu. Peut-être que les agents de M. Decazes avaient en dessous main reçu des ordres de M. Anglès qui n’eût pas été fâché de terminer cette procédure étrange par un coup de pistolet.

« Lorsque le préfet de police vit qu’il avait été joué et qu’il n’existait pas de conspiration, il devint furieux, parce qu’il comprit où Decazes voulait en venir. Après huit jours de secret au dépôt, il me fit conduire, les fers aux mains, à la Force, où l’on me plaça dans une espèce de cachot, derrière l’infirmerie, qui servait comme d’égout où l’on jetait les eaux, et qui, par ce motif sans doute, était réellement doublé de plomb. »

M. Decazes, qui n’ignorait pas les projets sinistres d’Anglès vis-à-vis du prisonnier, voulant en sus ne rien omettre qui pût donner du relief à cette douloureuse mise en scène, envoya chaque jour une commission pour s’assurer de la santé du comte et de son état physique et moral. Cette commission se composait d’un commissaire de police, de l’inspecteur des prisons, du directeur de la prison, d’un médecin et du concierge. M. de Maubreuil reçut de la sorte, sans interruption d’un seul jour, la visite des quarante-huit commissaires de police, des quarante-huit quartiers de Paris ?.. Ces magistrats lui témoignèrent presqu’à l’unanimité beaucoup d’égards et d’intérêt.


XVI


Nous n’avons que rarement, dans les quelques pages de ce récit, rencontré un personnage dont il nous fût légitimement permis de faire l’éloge. Cette rigidité de l’histoire nous a attristé bien des fois ; mais l’intrigue que nous racontons fut conçue et conduite avec une déloyauté si persistante ! La crainte d’un côté, l’ambition d’un scandale de l’autre, et la vengeance dominant chaque mobile, produisirent tant de haines injustes, qu’il nous a été impossible, à quelques exceptions près, de ne pas écrire un réquisitoire continu.

Nous sommes restés bien au-dessous de la vigueur et du blâme qu’assignent à plusieurs les huit mille et quelques cents pièces, imprimées et autographes, sur lesquelles M. de Maubreuil base le récit de ses Mémoires, pièces d’une authenticité irrécusable et qui lui ont permis de stigmatiser ses adversaires en pleins tribunaux, sous des expressions que nous ne pouvons ni ne voulons reproduire. Aussi, dans cette ténébreuse affaire, comme eût dit M. De Balzac, nous ne pouvons passer sous silence un vrai courage, un dévouement désintéressé. Le malheur est encore que nous ne pouvons exalter une vertu sans dévoiler un vice.

M. de Maubreuil était à Vaucresson avant son arrestation par Decazes. Le courageux marquis de Brosse entre un matin dans son appartement :

- As-tu 500 francs, lui demanda-t-il ?

- Oui, répond le comte.

- Il me les faut, reprend le brave marquis.

- Prends, ils sont à toi…, mais que veux-tu faire ?

- Eh ! pardieu, aller à Lille sauver ce pauvre Chartrand, refaire pour lui ce que j’ai fait pour toi à la préfecture, le faire évader.

Entre la mission que le noble jeune homme avait accomplie vis-à-vis de M. de Maubreuil et celle qu’il s’imposait à l’égard du général Chartrand, il existait une grande différence. Dans la première, il avait agi sur l’instigation des Bourbons, dans la seconde, il agissait contre ; mais dans l’une et dans l’autre, il opérait sous l’influence de son courage, de son amitié, de son dévouement.

Nous sommes obligés de rétrograder parmi les événements accomplis, pour l’intelligence des faits qui avaient amené le conseil militaire de la division de Lille à prononcer contre le général Chartrand une condamnation à mort.

Pendant les Cent Jours, le gouvernement de Napoléon avait fait arrêter, dans le Midi, les trois commissaires royaux, dont un était M. de Vitrolles. « C’est bien, dit Napoléon, en apprenant ces arrestations, toutefois, je n’ai que faire de ces commissaires, qu’on en mette deux en liberté ; mais quant à ce drôle de Vitrolles, qu’on me l’amène. » Là-dessus, il fait mander Chartrand, commandant des fusilliers de la garde, et remplissant, provisoirement, auprès de lui, les fonctions d’aide-de-camp.

« Chartrand, lui dit-il, vas à Toulouse me chercher Vitrolles, mais méfie-toi, c’est un habile drôle, qui pourrait bien t’échapper. »

Chartrand était un franc et loyal soldat, il partit pour Toulouse et ramena M. de Vitrolles.

Durant le trajet, le commissaire royal n’omet rien pour séduire le brave général et le détourner de sa mission. Chartrand a souvent entretenu M. de Brosse des insinuations perfides à l’aide desquelles Vitrolles ne cessa de l’obséder pendant tout le voyage.

« Votre Empereur ne tiendra pas, lui dit-il, nous avons une coalition toute prête... Comment vous, Chartrand, vous général, vous êtes assez faible pour rester attaché à cet homme ?... Croyez moi, venez à Gand... je vous présenterai au roi... Je me fais fort de votre position... »

L’estimable général résista ; il entoura son prisonnier de tous les égards possibles, mais le livra à son gouvernement.

M. de Vitrolles fut enfermé à la Force.

Si l’Empereur eût conservé M. de Maubreuil, il eût à coup sûr tiré une grande ressource de la confrontation de ces deux hommes.

Les grands événements qui agitaient l’Europe, et surtout la France, ne permirent pas à Napoléon de faire instruire l’affaire de M. de Vitrolles, constamment soutenue, d’ailleurs, par le ministre Fouché ; et quand les Bourbons rentrèrent à la remorque des coalisés, le comte d’Artois trouva son favori à la Force, d’où, comme on le pense bien, il se hâta de le faire sortir.

Outre leur commissaire qu’ils trouvèrent dans une prison, les bourbons trouvèrent aussi une lettre dans les archives.

Cette lettre avait été adressée au général Chartrand, pendant les Cent Jours, par un général de division, lequel avait reçu du roi un commandement de faveur en 1814. Au retour de Napoléon, ce général de division s’était retiré vers le Rhin ; croyant ensuite à la stabilité du nouvel Empire, il avait écrit à Chartrand : « Qu’il n’avait jamais été royaliste, qu’il avait été républicain, mais qu’il avait servi l’Empire, et que, ma foi, il le servirait bien encore. » Cette lettre fut oubliée à la secrétairerie d’Etat.

Les Bourbons ne purent être trop étonnés du revirement, ayant le droit de considérer beaucoup de conversions comme suspectes.

Toutefois, quand le général de division revint après la re-restauration, pour refaire sa cour et être rétabli dans ses importantes fonctions, il eut le désagrément de se voir dédaigneusement éconduit.

Le général Chartrand avait rempli son devoir en homme d’honneur et avec désintéressement, ce qui n’empêcha pas que, par les menées de M. de Vitrolles, son nom fut porté sur la liste des trente-huit proscrits.

Il ne voulut pas être à charge à sa mère, qui était pauvre, donc au lieu d’aller dans le Midi, il accepta la résidence de Lille.

Il trouva en cette ville le général de Bourmont, commandant de la division, et dont il partagea la table. Le courageux marquis de Brosse lui offrit la moitié de son logement. Franc et insouciant toujours, le brave Chartrand ne prit aucune mesure pour sa sûreté.

- « Mais que voulez-vous qu’on me fasse ?… disait-il à ses amis, qui l’engageaient à passer la frontière dont il touchait la limite ; que voulez-vous qu’on me fasse ? Je n’ai jamais trahi ! Je n’ai jamais fait de mal à personne ! »

Vers cette époque, le marquis de Jumillac, qui avait remplacé Bourmont dans le commandement de la division du Nord, reçut l’ordre de faire conduire Chartrand à la citadelle et de le traduire devant un conseil de guerre.

L’accusé fut acquitté, mais ce n’était pas l’affaire du rancuneux commissaire des Bourbons ; rappel fut fait de l’arrêt du conseil. M. de Jumillac dut convoquer un nouveau tribunal militaire ; lequel condamna à mort le général Chartrand. M. de Jumillac ne comprit rien à cet arrêt ; il écrivit immédiatement à Paris, ne doutant pas que la grâce du condamné ne fut promptement expédiée, si déjà elle n’était en route.

De son côté, le marquis de Brosse, comme on l’a vu, s’empressait de courir au secours de son ami. Mais M. de Jumillac et le marquis de Brosse furent prévenus.

Chartrand fut brusquement fusillé dans les fossés de la citadelle.

La tragédie de Vincennes ne pouvait plus être sifflée par les auteurs du drame de Lille !


XVII


Amené à Paris, le 11 juin 1816, M. de Maubreuil fut enfermé à la Force et tenu au secret pendant deux cent soixante-dix jours.

Nous sommes las de raconter de si iniques et si navrantes tortures, si l’histoire n’était là avec ses pages indélébiles, on ne pourrait croire à de pareilles turpitudes. Laissons les d’Artois, les Anglès, les Vanteaux, les Sémallé, machiner leurs infamies ; laissons les Decazes et consorts triompher sur des révélations qu’ils espèrent ; arrivons à la séance du 17 avril 1817.

Nous ne nous arrêtons pas à celle du 10 du même mois, dans laquelle M. de Maubreuil refusa de s’expliquer. « Vous m’avez fait lier, mettre les fers aux mains, traîner devant vous par vos gendarmes, monsieur Dufour, je vous récuse pour mon juge, je vous récuse !… » dit fièrement le comte au président.

Le 17 avril, on s’est disputé les places ; la salle est comble.

L’huissier impose silence ; M. de Maubreuil est introduit. Il est en habit bleu, pantalon noir, gilet blanc, cravate noire. Sa physionomie est franche et noble ; sous leur abattement, ses traits n’en conservent pas moins la noblesse de sa race, dont, sous tous les rapports, et particulièrement au physique, il est le plus loyal et le plus fier représentant.

Les journaux ont dit, en rendant compte de cette séance : « M. de Maubreuil est grand et mince, ses traits ont quelque chose de dur au premier aspect, mais on voit sur sa figure ce je ne sais quoi qui subjugue ; sous sa profonde pâleur, il est impossible de ne pas saisir une empreinte de noblesse, de fierté et de distinction. »

Ce dût être une douche satisfaction pour cet homme habitué à ne rencontrer que des figures fardées de haine, quand il vit la sympathie et la commisération empreintes sur les visages de tous ceux qui composaient l’auditoire.

Aussitôt que le tribunal a pris place, M. de Maubreuil se lève vivement ; il a résolu de parler et il parlera, malgré les cris des juges, qui tous étaient ultra-royalistes, malgré la brutalité des gendarmes, malgré leurs efforts pour étouffer sa voix en lui pressant la bouche sous des mouchoirs. Il faut qu’il parle !…

« Monsieur le président, j’ai dû entendre paisiblement, il y a huit jours, tout ce qu’il a plu à M. le procureur impérial de déclamer contre moi, pendant deux heures, bien qu’il ne s’agît alors que de la compétence.. »

Après avoir ajouté qu’on veut tromper le public sur son procès, il se tourne vers l’auditoire et s’écrie :

« Français, vous allez enfin connaître cette mission, daignez au moins croire que jamais l’idée d’un lâche assassinat, contre un homme admiré de tout l’univers, ne souilla ma pensée.

Non, Français ! Non ! Non ! Et vous approuverez ma conduite.

En acceptant cette fatale mission, je conçus le projet de lui sauver la vie ainsi qu’à son fils… Ai-je eu tort, Français ?

J’en appelle à la générosité de ma nation, ai-je eu tort de conserver les jours de son ex-empereur, malheureux, abandonné de toutes parts ?

Français ! J’ai supporté la vie depuis trois ans…, au milieu de tant d’horreurs et de tourments, pour vous transmettre la vérité pure. – J’ai vécu pour l’honneur de ma famille !

Français, vous m’avez entendu… J’ai couru tant de dangers !… Je puis périr chaque jour…

Je le jure devant Dieu, devant les hommes, tel était le but… de ces ordres… Jaloux de la gloire nationale, j’ai sauvé la vie à Napoléon, à son fils… Voilà mon grand crime !

Français qui m’entendez, oui, c’est le sang de Napoléon et de son fils qu’on m’avait demandé ! Ne l’oubliez jamais, je vous constitue tous mes défenseurs… Parlez pour moi… Voyez les violences qu’on me fait… Je ne puis parler si… »

- Voulez-vous vous taire ? Voulez-vous vous taire ?.. On le secoue fortement pour l’empêcher de parler, un gendarme lui met la main sur la bouche, deux autres le forcent à s’asseoir. M. de Maubreuil parvient à se relever et dit :

« Monsieur le Président, qu’on me fasse mettre encore trois ans au cachot, qu’on me mette pour la vingt-unième fois les fers aux mains… cela m’est égal, faites-moi fusiller, peu m’importe… je dois la vérité à la nation… jamais je ne consentirai à la tromper… jamais !

Trois ans j’ai gardé le silence ; repris par l’infâme Réal, par ce monstre de Fouché, malgré les violences, malgré leurs scélérates combinaisons, destiné à périr, j’ai gardé le silence, je suis resté fidèle à une cause lâche et ingrate, qui a but le sang de toute ma famille, et qui me doit d’avoir empêcher, par ma résistance, le mal qu’on voulait faire… Pour récompense, on m’abandonna aux traîtres en Belgique, où l’on voulut me faire assassiner !

Français ! Dès ce moment vous savez la vérité, transmettez-la en tous lieux, je mets l’honneur de ma malheureuse famille sous votre protection. Vengez-la du sacrifice de ma personne ! »

Les violences redoublent encore, on secoue très fort M. de Maubreuil, on lui presse des mouchoirs sur la bouche, puis encore des mouchoirs, il ne peut plus parler, dans cet état on croit qu’il se taira ; mais il se relève encore.

Il explique les scènes du boulevard, lors de la journée du 31 mars, et les déplore ; puis il raconte comment il fut conduit à vouloir la rentrée des Bourbons, etc., etc.

Le soir même, à onze heures, M. Decazes qui, après tant d’efforts, était parvenu à amener le scandale à l’aide duquel il espérait, ainsi que Louis XVIII, perdre Talleyrand, voyant le bruit que cette séance avait produit dans tout Paris, et la rage des royalistes, réunis en conseil au pavillon de Marsan, le faible Decazes, disons-nous, n’osa pas tirer parti des révélations ; il envoya l’ordre de détruire la composition des journaux qui rendaient compte de cette séance. Ce qu’on ne détruisit pas, ce fut l’indignation que l’énormité des révélations de M. de Maubreuil excita contre les vrais coupables.

Cinq jours après la fameuse séance, le 22 avril, le Tribunal se déclara incompétent et refusa de juger l’affaire dite Maubreuil.

M. de Sémallé, de concert avec le comte d’Artois, avec Vitrolles, Vanteaux et autres, avait récemment publié une brochure contre M. de Maubreuil. Le comte était prisonnier, mais il avait clairement vu que les honneurs de la séance avaient été pour lui, et que tous les esprits étaient demeurés en sa faveur ; il n’hésita donc pas à attaquer M. de Sémallé en calomnie.

La Cour fit droit à sa plainte, mais refusa la comparution du prisonnier.

Après la séance du 17 avril, le procès Maubreuil ne fut plus qu’une balle que les tribunaux civils et d’appel se renvoyaient, à coups de jugements et d’arrêts que cassaient en définitive la Cour suprême. Nous avons cité seize arrêts, nous faisons grâce du trente-neuf qui restent encore pour compléter cette extravagante procédure.

M. de Maubreuil fut conduit de Paris à Rouen, avec un cortège de maréchal de France, voiture à six chevaux, gardes, gendarmes et capitaine de gendarmerie.

Il fallait à M. Decazes le plus d’éclat possible.

Arrivé à la conciergerie de Rouen, la comédie cessa ; le drame reprit sa place ; en quittant les moelleux cousins de la voiture du ministre Decazes, le comte fut jeté dans un cabanon avec des condamnés à mort. Cette cruauté était l’œuvre d’Anglès, venu tout exprès à Rouen pour ne pas lâcher sa proie.

Le 25 juillet 1817, le Cour royale de la Seine-Inférieure déclara : « Que l’affaire dite Maubreuil était de la compétence de la police correctionnelle. »

Par un arrêt du 26 août, la Cour de cassation renvoya ladite affaire à la Cour royale de Douai.

Le trajet de Rouen à Douai se fit avec moins de luxe, mais plus de danger pour le prisonnier. L’officier qui commandait l’escorte de gendarmerie avait ordre de tuer le comte, si une tentative était faite pour le délivrer.

On doit dire, à la louange des gendarmes, qu’ils mirent le plus grand soin, et doublèrent les haltes au galop pour éviter toute rencontre.

A Douai, nouvelle plaidoirie, nouvelle superfluidité de paroles, mais rien de clair, rien de précis, rien de raisonnable sur le véritable fond de la question.

L’avocat général Morin s’étant égaré à chercher des incriminations sur les faits que l’accusation avait élagués, il en résulta un scandale en pleine séance ; M. de Maubreuil dénia hautement une pareille juridiction. « Je ne veux plus de votre justice, criait-il tout haut, je n’en veux plus. » Vainement Me Couture, un de ses avocats, vint le prier de le laisser parler, lui disant qu’il allait hardiment aborder les faits devant l’énonciation desquels il avait toujours hésité. « Je ne veux plus, je la récuse. » Le comte eut pour lui les sympathies du barreau et des magistrats eux-mêmes, qui tous désapprouvèrent la sortie de l’avocat général. Le président, M. Marescailles de Courcelles, vint auprès du prévenu, « M. de Maubreuil, lui dit-il, je suis presque votre parent, je suis le beau-père de M. de Lezardières (cousin de Maubreuil), je vous en prie, laissez parler Me Couture, nous avons besoin qu’il réfute l’avocat général, laissez-le parler, je ferai tout pour vous ! – Je vous dis que j’en ai assez. »

Le comte s’obstina dans son refus.

Me Couture vint le lendemain au donjon de la tour Notre-Dame, où le prisonnier était enfermé, il tenta vainement de l’amener à des considérations plus calmes et de lui persuader qu’une si longue procédure ne pouvait être close sans un jugement, sans un arrêt dont les conséquences ne devaient en rien le préoccuper et indispensable pour légitimer une si longue procédure.

L’avocat se retira sans avoir rien obtenu.

A quelque temps de là, M. de Maubreuil cessa de se voir entouré de la vigilance ordinaire de la police. On n’avait pas pu le faire disparaître du fond, on le laissa disparaître de la surface. Le comte profita des facilités qui lui étaient offertes, il sortit de la tour Notre-Dame et gagna l’Angleterre.

Pour se disculper de complicité dans son évasion, on condamna le concierge du donjon à deux années d’emprisonnement.

Six mois après, le procès devint susceptible d’être jugé ; le tribunal de Douai mit l’affaire aux voix, et M. de Maubreuil fut condamné, par contumace, à cinq ans de détention.

Dans cette circonstance, on élagua la question des diamants ; la remise faite à Vitrolles, des quatre sacs d’or (84 000 fr.), fut seule discutée. Il fallait nécessairement qu’une condamnation atteignit M de Maubreuil pour que l’honnête M. de Vitrolles pût parvenir à la pairie, ce qui, malgré le bon vouloir de ses maîtres et protecteurs, ne put se réaliser qu’en 1829, sous le règne de Sa Majesté Charles X.


XVIII


M. de Maubreuil arriva à Londres, brisé sous une profonde détresse. Terres, argent, revenus, tout son avoir, tout le patrimoine d’une famille riche et vénérée, toute une fortune dont chaque pièce d’or ne représentait pas une goutte du sang des Guerry, de ce sang généreux versé pour la cause ingrate des Bourbons, tout, disons-nous, s’était anéanti dans l’affreux gouffre où la victime avait été précipitée. Il fut reçu, avec une apparence d’affection, par un soi-disant ami, gentilhomme breton, lequel était à Londres, fondé de pouvoir de la duchesse d’Angoulême et d’autres membres de la famille royale. Le comte ignorait cette particularité ; il en fut instruit plus tard, quand il s’aperçut que son prétendu ami avait brisé la serrure d’une de ses malles et soustrait un grand nombre de pièces importantes, sous prétexte que lesdites pièces contenaient des choses injurieuses contre le roi et son auguste maison.

Ce gentilhomme, si peu scrupuleux en amitié, obtint en récompense de ses divers services, de voir son fils admis aux pages de la cour de Charles X.

En 1848, au moment où, poussé par l’invasion populaire, Louis-Philippe sortait, certain qu’il se rendait en exil ou à la chambre des députés, un général qui se trouvait sur son passage, allait donner l’ordre à ses hommes de se mettre sous les armes et de défendre le roi, quand son aide-de-camp arriva tout essoufflé : « Mon cousin, lui dit-il que faites-vous !… Laissez-le donc partir ! Que diable, laissez-le donc partir… »

Cet aide-de-camp n’était autre que le fils de l’ami des papiers de M. de Maubreuil, que l’ex-page de Charles X.

Aussitôt après son installation à Londres, le comte rédige une adresse au congrès qui se tenait à Aix-la-chapelle. Dans cet écrit, il donne le nœud complet et sans restriction, de la fameuse intrigue qui lui a suscité tant de persécutions en France. Tout y est dévoilé, expliqué, approfondi ; on y trouve des détails horribles, touchants et curieux, détails que les limites de notre sujet ne nous ont pas permis de citer. Cette adresse fut répandue à profusion en Allemagne. Pendant cette publication, M. de Maubreuil ne cessa d’être en butte aux tracasseries de la police des Bourbons à Londres. Le marquis d’Osmont, digne représentant de Louis XVIII, mit tout en œuvre pour se saisir des papiers du comte, et même de sa personne, en provoquant du gouvernement anglais, l’application de l’allien-bill.

Que ceci ne paraisse pas étrange…

On avait facilité à Douai l’évasion du comte, espérant qu’affaibli par les souffrances et les privations, il n’aurait pas la force de se faire entendre, et l’infatigable victime criait encore plus fort.

M. d’Osmont et ses acolytes, Beaumont de Brivazac et autres, échouèrent devant la résistance ferme et digne du gouvernement anglais. – Il paraît qu’on ne fut pas satisfait aux Tuileries de l’insuccès de l’ambassadeur ; M. d’Osmont fut rappelé.

Le 23 juin 1819, M. de Maubreuil écrivit à lord Bathurst, ministre des colonies, pour solliciter de lui l’autorisation d’aller trouver Napoléon à Sainte-Hélène. Le comte avait appris que la procédure instruite contre lui, par ordre de l’Empereur, ne pouvait être sérieuse, et il regrettait de l’avoir privé de son témoignage, en s’échappant de prison.

Cette lettre, précise de politique, de logique et d’énergie, était une véritable philippique contre le roi, le comte d’Artois et les favoris de la couronne. C’était un acte d’accusation où se lisaient de cruelles vérités, et dans lequel l’auteur, avec une rare prescience, ajournait, à une époque prochaine, la fin de la dynastie des Bourbons. Cette lettre, imprimée à Londres, fut vendue par milliers, et l’acharnement, qu’on mit à s’en procurer un exemplaire prouve suffisamment l’intérêt que le public anglais portait à son auteur et à des faits dont il n’avait entendu parler que d’une manière confuse.

Ce qui frappe dans cette pièce, c’est d’abord l’étrange hardiesse qu’a M. de Maubreuil, d’espérer qu’on autorisera son voyage à Sainte-Hélène. Comment, pour quelles puissantes raisons, ceux qu’on a appelé les geôliers de l’Empereur permettront-ils qu’on lève pour un étranger le secret de leur rocher immortel ? Le comte se fie sur la logique des faits et des actes politiques du gouvernement anglais.

« J’ai toujours pensé, dit-il que la plus grande satisfaction à laquelle je puisse prétendre, serait d’avoir la possibilité de m’expliquer avec l’Empereur (avant sa mort), sur un fait qui intéresse à la fois sa famille, l’honneur national et le mien, et qui, un jour, intéressera l’Angleterre : car elle n’a point signé mes ordres, ni pris part à l’horrible mission qui me fut confiée, ou plutôt imposée malgré moi, en 1814, mission, dont l’inexécution a causé pour moi seul les plus étranges malheurs, les plus étonnants revers. »

M. de Maubreuil exprime ensuite combien il serait heureux de pouvoir dire à Napoléon : « Sire, vous voyez devant vous l’homme qui fut assez calme pour feindre d’accepter une épouvantable mission, et assez heureux pour vous préserver de ses fatales conséquences. »

Il continue en manifestant le bonheur que lui, proscrit, éprouverait à partager la captivité de cet autre proscrit glorieux, de mettre à ses pieds son dévouement, son exil et ses souffrances.

Il se soumet aux conditions qu’on voudra lui imposer, quelles qu’elles soient.

Il donne ensuite une analyse piquante du gouvernement des bourbons, traitant chacun selon ses vices.

« …Quelle que soit ma témérité, continue M. de Maubreuil, j’ose représenter, en homme qui respecte l’Angleterre, que tant que la France sera la proie d’un roi de circonstance, d’un roi imposé par les baïonnettes étrangères, d’un roi sangsue de son bon peuple ! Les Anglais continueront à être abhorrés et détestés de cette même France qui pourrait les nommer ses amis, s’ils avaient la sage politique de vouloir qu’elle chassât pour toujours les Bourbons, et qu’il lui permettent de reprendre le souverain de son choix, Napoléon II.

Que j’aille ou non à Sainte-Hélène, que j’en revienne ou non, tout cela doit être égal à Louis le dernier ; il n’a désormais plus rien à perdre en fait d’honneur. Si Votre Excellence pouvait en douter, je la supplierais de jeter les yeux sur mon Adresse au congrès d’Aix-la-Chapelle, et elle sera convaincue ensuite que le Tronomane dit de France et de Navarre, a depuis longtemps foulé au pieds toute pudeur, toute dignité et tout respect humain. François 1er dit à Pavie : « Tout est perdu hors l’honneur. »

Louis XVIII dit, lui : « L’honneur seul est perdu, favori ?… Que nous importe.

N’avons-nous pas les Tuileries ? Soixante millions de domaines ? Vingt-cinq millions de liste civile ? Le produit des jeux ? L’administration des filles publiques ? Des cautionnements à recevoir ? Des places à vendre ? Des fournitures pour nos prêtes-noms ? La traite des nègres malgré les traités ? Des spéculations commerciales que l’ouverture des lettres et l’usage du télégraphe rendent infaillibles ?

Ne sommes-nous pas plus riches que tous nos prédécesseurs ? Enfin, n’avons-nous pas la France entière à spolier ?…

Nous avons doublé l’impôt foncier. Les fidèles sujets ont payé. On le triplera, le quadruplera, si tel est notre bon plaisir.

Le sol est inépuisable. Nos ressources ne sauraient tarir. Continuons le monopole des grains ; établissons des entrepôts royaux ; vendons nous-mêmes la farine aux boulangers ; assurons-nous cinq centimes par chaque livre de pain nécessaire à nos trente millions de sujets.

Que de richesses incalculables !…

Ce n’est pas tout : maintenons les droits réunis, malgré nos royales paroles. Faisons la contrebande. S… est de notre école, on peut s’y fier. Renouvelons le monopole des tabacs, en dépit des pétitions, des pétitionnaires et des clameurs publiques. B…, qui nous a compris, fixera quatre concours annuels. Qu’il continue de s’entendre avec d’habiles soumissionnaires prêts à payer une lucrative préférence.

Va, ne crains rien ; nous pouvons tout oser. Point d’hésitation ; plus de ménagement : sanglons le bon peuple. Il faut charger le baudet de peur qu’il ne rue. Présente donc hardiment tout ce qui tend à remplir mes coffres. Que les caisses publiques soient toujours vides, ma cassette toujours pleine, nous trancherons toute difficulté. Que les dettes de l’Etat restent en souffrances, et que surtout ces batailleurs qui se vantent d’avoir combattu vingt-cinq ans pour ce qu’ils appellent la gloire nationale, soient toujours à l’arriéré. Qu’ils crient, qu’ils se lamentent, qu’ils murmurent, peu nous importe. Ces braves qui firent trembler l’Europe, ne les avons-nous pas licenciés sans efforts ? Feltre ne les a-t-il pas divisés en quatorze catégories ? Ou plutôt notés en quatorze degrés d’infamie ? Qu’ont-ils dit, qu’ont-ils fait pour s’opposer aux insultes, aux mépris, aux humiliations dont nous les avons abreuvés ?… Vas ! Je les connais ; le courage physique est commun parmi eux, mais le courage d’esprit est rare. S’ils encombrent nos ministères de pétitions ? Qui, selon l’usage ministériel, servent à allumer les poêles de nos commis, qu’elles alimentent les feux de la bureaucratie.

Mais que les espions soient toujours payés recta, d’avance même s’il le faut. Les services que la police m’a rendus sont incalculables… C’est par elle surtout que je règne. Les espions seuls savent à propos trahir la société, la diviser, la mystifier, la livrer tout entière au pouvoir. Eux seuls prendront part à nos largesses, à nos faveurs.

Songe aussi à ce que le bail de mon règne soit payé avec exactitude. Nos subsides secrets ne doivent éprouver aucun retard ; tu en sens toute l’importance. Assure donc l’arrivée des fourgons dirigés vers le Nord, et celle des paquebots expédiés vers l’Ouest. Tu le sais : j’obtins la France à fonds perdus. Les engagements que j’ai contactés sont nombreux : il fallait contenter tout le monde. Tu as la liste des parties prenantes et palpantes qu’on les paie. Tu t’assureras par là de nouveaux crédits, et tu pourras peut-être trôner après moi. Cette rente viagère est lourde, j’en conviens ; mais pouvais-je payer trop cher le bonheur d’être roi ! L’avantage de disposer de la fortune publique ! Le plaisir d’humilier, d’abaisser un peuple méchant ! En un mot, la satisfaction de lui faire sentir ma paternelle puissance ?… Ces subsides tout considérables qu’ils sont l’eussent été bien davantage si, usant de cette dissimulation qui me réussit toujours, je n’avais d’accord avec Elizée, mon digne frater, fait le moribond et trompé les coalisés sur la prolongation de mon existence.

Tous, grâce à mes artifices, en fixèrent la durée à moins d’un lustre. Et ce n’est qu’en feignant d’éprouver de nouveaux symptômes, à l’approche des principales échéances, que j’ai pu les tenir en suspens, arrêter leurs projets. Continue donc tes bulletins. Fais-moi malade : dis-moi mourant, selon le cas, je t’y autorise.

Réunis la police à l’intérieur, ou plutôt des deux ne fais qu’une police. Change ton enseigne puisque le mot effarouche ; nomme-toi ministre de l’intérieur. En cette qualité tu tripleras le nombre des missionnaires, tu encourageras cette excellente police... Qu’elle continue ses rapports, ses notes, qu’elle nous livre le secret des ... ! Et nous pourrons un jour opprimer la pensée, maîtriser l’opinion publique. Tu peux déjà tout exécuter ; bientôt tu seras premier ministre...

Appelle pourtant P... à ton secours ; place de nouveau en ses mains la hache judiciaire, afin qu’il puisse encore abattre les têtes volcanisées, décimer ceux qui refuseraient de se prosterner humblement et révérentieusement à nos pieds. Ainsi, dès que cette noire sangsue aura dégorgé, dans la pairie, le sang français dont elle s’est gonflée, dès que la police qu’elle a promis d’organiser dans cette chambre n’aura plus besoin de ses stimulants, nous la poserons sur un des autres membres du corps de l’Etat, sur celui qui a le plus de vigueur, là où nous voudrons faire couler du sang ; donc nous la placerons une troisième fois à la justice.

Du reste, pour complaire aux masses et gagner du temps, étalons s’il le faut notre libéralité ; feignons d’abonder dans leur sens ; revêtons-nous du masque constitutionnel ; proférons sans cesse les mots nation, députation, élection, charte surtout, dont nous nous moquons, et que nous saurons démolir en temps et lieu, malgré nos solennelles promesses. A l’aide de cet heureux entortillage politique, nous marchons depuis quatre ans de succès en succès.

En 1815, nous opposâmes les ultra aux bonapartistes. En 1816, nous créâmes les ministériels. En 1817 les républicains reparurent et les ultra furent conspués. En 1818, nous ressuscitâmes les jacobins : ceux-ci, forts de leur habileté et de leur expérience, voulurent voler de leurs propres ailes ; ils se perdirent en se détachant trop tôt des bonapartistes qui, piqués au vif, les abandonnèrent. Tous s’attendaient à dominer ; tous ont été joués par nous.

Continuons. Opposant habilement un parti à l’autre, nous les terrasserons tous également ; et nous les verrons encore, après une agonie pleine de formes oratoires, un flux d’impuissantes protestations, expirer en déclamant. »

« On a surtout lestement expédié les Labédoyère, les frères Faucker, Chartrand, Mouton-Duverney, etc. Ney croyait s’en mieux tirer avec la pairie, mais B... était là ! Et B... dont je fais cas est sans pitié : limitation de défense, disons mieux, défense à lui de se défendre ! Défense surtout d’invoquer certaine convention !... Bref, ce matamore y a passé comme les autres : on le fusillait au Luxembourg, lorsque les badauds et ses partisans l’attendaient à la plaine de Grenelle. »

« P..., pour détourner l’attention publique, composa fort à propos l’affreux et dégoûtant mélodrame Fualdès ! dont le succès fut si prodigieux et les représentations si suivies. Fouché savait prévenir l’éclat, c’est à quoi il faut prendre garde. Avec toi presque toujours quelques éclaboussures rejaillissent sur le pouvoir. Les longueurs de formes doivent être abrégées, aussi avais-je institué ces admirables cours prérôtales, je crois bien qu’il y faudra revenir. Le scandale est nuisible, on doit surtout l’éviter.

Vois, avec ce Maubreuil, dans quel labyrinthe tu nous as jeté !... Tu voulus seulement déshonorer mon frère d’Artois, détruire ses affidés, perdre Talleyrand, etc., etc. et pourtant tu as failli aussi nous compromettre. Si ce diabolique procès n’eût pas été coulé bas pendant que nous étions maîtres absolus de la presse, que nous commandions despotiquement aux journaux, nous nous perdions dans ce dédale !... Par bonheur, Maubreuil n’a pu se faire entendre ; et le public, fatigué par de continuelles incompétences, n’a pas compris toute l’importance de sa mission, n’a pas osé élever sa pensée jusqu'à nous. Que de peines pourtant cet homme nous a données ! N’a-t-il pas fallu quatre années de travail pour en venir à bout ? Quelle affaire !... Ah ! Beugnot avait raison : « C’est là, disait-il, notre péché mortel. »

« Te l’avouerai-je ? Lors de cette indigne séance dans laquelle cet énergumène osa, bien que les gendarmes lui missent la main sur la bouche, osa faire connaître sa mission ! Je crus, malgré les assurances réitérées des P... et des B..., je crus que nous allions être trahis... Dès que l’affaire fut portée hors de Paris, je devins plus tranquille. En définitif, il ne nous restait plus qu’un tribunal auquel à la rigueur on pût encore recourir, passé cela il y avait lieu à l’explication de la loi, et l’affreuse mission arrivait tout droit à la chambre des députés.

Convenons pourtant que dans cette importante affaire ma police s’est distinguée ! Elle l’a privé pendant quatre ans de toutes communications, et elle a su le garder près de sept cents jours au secret. Eludant habilement la fatale mission, P... est adroitement tombé sur l’épisode westphalien, ainsi a-t-il su faire prendre la partie pour le tout, de sorte que l’affaire qui compromettait au plus haut degré trois grandes puissances ! n’a heureusement compromis que leur mandataire. Espérons qu’elle s’appellera toujours l’affaire de Maubreuil, et qu’elle sera par continuation, considérée comme lui étant absolument personnelle. »

« Je me repens qu’on n’ait pas suivi l’avis d’Alexandre, qui voulait que Maubreuil fût fusillé, au moment de son arrestation, et dès qu’on fut convaincu qu’il avait volontairement protégé le passage de Napoléon ! Et surtout celui de son fils, qu’il nous importait encore plus de faire périr. Si l’avis d’Alexandre dût prévalu, nous eussions évité bien de l’ennui. Mais les Larochejacquelain s’y opposèrent... d’ailleurs sa famille, toute sacrifiée pour ma cause..., on ne pouvait guère... on aurait trop crié : pourtant, que n’a-t-on passé sur ces considérations humaines ! On a commis une grande faute. Il fallait expédier cet homme à la Favras. Au reste, il ne peut, m’assure-t-on, sortir de l’abîme dans lequel nous l’avons précipité. Il est totalement épuisé et ruiné. Il s’éteindra de lui-même : la misère et le dénuement nous délivreront bientôt de ses importunes attaques.

Après de violentes commotions politiques, une longue période d’agitations et de troubles, les peuples sont blasés. L’indifférence, l’insensibilité remplacent parmi eux les sentiments généreux. L’Angleterre est dans ce cas. Je suis donc assuré que les Anglais ne soutiendront point maintenant celui dont ils auraient tiré un si grand parti il y a trente ans, celui qu’ils eussent alors appelé notre illustre et malheureuse victime...Nos rivaux ne sont plus les mêmes : Maubreuil périra chez eux, à l’hôpital. Puisse ma prophétie s’accomplir ! Et dut-il en appeler aussi à la justice divine, puis-je désormais n’en entendre parler qu’au jugement dernier. »

L’alliance que Napoléon III vient de contracter avec l’Angleterre y est indiquée, dans cette adresse, comme solution entre l’Angleterre et Napoléon II.

« Napoléon II et une régence composée d’hommes sûrs, amis de l’ordre et de la paix, sur la parole desquels l’Angleterre pourrait compter, serait la seule résolution à prendre pour concilier de grands intérêts politiques, pour guérir le cancer dépravateur qui ronge aujourd’hui la France, et mettra un jour l’Europe aux mains des Cosaques, qui semblent la menacer ; serait enfin le seul moyen pour combiner la force des deux grandes nations qui, de concert, pourraient dicter des lois au monde... »

La politique de lord Bathurst ne permit pas de donner satisfaction à M. de Maubreuil. Le comte adressa une supplique au Régent, supplique très puissante en considération sur l’honneur et l’humanité du gouvernement anglais. Cette seconde lettre, datée du 7 juillet suivant, fut aussi imprimée et vendue à Londres. Nous y lisons :

« Quels que soient les dangers auxquels je m’expose, en plaidant la cause de Napoléon malheureux et opprimé, je saurai les braver. Je ferais volontiers abnégation entière de moi-même, si ce sacrifice pouvait émouvoir V.A.R. Cicéron, implorant la clémence de César en faveur de Ligarius, sut attendrir ce grand homme ! Il s’écria : « Tu t’emportes, Cicéron, César ne peut te résister. » Je n’ai point le talent de l’orateur romain, puis-je avoir le même bonheur !...

Prince, Napoléon ne peut supporter longtemps les souffrances et les infirmités qui l’accablent, il succombera, et soudain vous serez accusé. Au nom de l’humanité, pour votre propre gloire, le repos de votre avenir ; jetez les yeux sur Sainte-Hélène ! Voyez l’état affreux où se trouve le chef naguère d’une grande nation. Héros victorieux dans trente batailles rangées, il vit les monarques du continent à ses pieds... En vain, chercherait-on à obscurcir sa gloire : plaignez le malheur, mais ne l’outragez pas. Prince, contemplez tant de grandeur tombée, et craignez qu’une disgrâce aussi terrible ne soit d’un dangereux exemple pour les potentats... Napoléon, vaincu, persécuté, ne possédant que son nom pour tous biens, comme un autre Mithridate, attire les regards de l’univers entier... On l’admire, on le plaint, la pensée des âmes généreuses est constamment fixée sur lui : le rocher de Sainte-Hélène est immortel.

Votre Altesse Royale pourrait-elle penser d’ailleurs qu’un triumvirat composé d’un P…, d’un D…, d’un Louis-Stanislas-Xavier, en impose encore longtemps à la nation française ?… Quoi ! Trois hommes, sans pudeur comme sans talent, deviendraient ainsi les bourreaux, les destructeurs et des hommes et des principes ! Et les rois qui s’unirent pour délivrer la France d’un prétendu joug despotique qui, comparé au présent, nous semble l’âge d’or, le souffriraient ? Que dis-je ; ne rougiraient pas de paraître ostensiblement les défenseurs d’un tel règne, oseraient se déclarer les protecteurs d’un Bourbon, dont les vices et les crimes sont d’autant plus odieux et repoussants, qu’ils prennent leur source dans un fond incommensurable de bassesses, de lâchetés, de perfidies, recouvertes par une noire hypocrisie ?… Songez, Prince, pour votre honneur, à dissoudre cette coupable association, ou craignez l’explosion que produira sa politique frauduleuse.

Si Votre Altesse Royale arrête sa pensée sur le présent, elle verra les Français encore appuyés glorieusement sur leurs trophées !… Le soldat, qui n’eut point part aux adhésions de ses généraux, ne trahit ni son honneur ni ses serments ; il ne fut point la dupe de ces adhésions déplacées, ni de cette feinte modération que l’or et les dignités firent adopter par ceux qui, jusque-là, en manquèrent si souvent… Le soldat, dis-je, fort du souvenir de ses conquêtes, se demande chaque jour si toutes les infamies, qu’on exerce sur le peuple, auront enfin un terme ; déjà, peut-être, il n’attend qu’un chef audacieux qui le conduise et l’aide à se venger.

Vous avez voulu, Prince, faire triompher la cause des rois et consolider leur puissance, et vous avez choisi, pour base de l’édifice légitimaire, pour principe de cette consolidation du pouvoir, tout ce que la royauté a de plus faible, de plus impuissant et de plus déprave ! Pour élever ce monument d’une légitimité fausse, que le compas inhabile d’Alexandre pouvait seul mesurer, que de sacrifices l’Angleterre n’a-t-elle pas faits !… Et pourtant cette prétendue légitimité est opposée à celle qui sanctionne les droits de Votre Altesse Royale. Quel contre sens !… Donc, le besoin de comprimer l’élan d’un peuple courageux, d’anéantir toutes ses facultés, fut le premier et peut-être l’unique motif de la restauration de l’inepte Louis XVIII. Si cette grande violation, cet étrange abus de la victoire et de la force, n’étaient attribués qu’à l’empereur de Russie et à ses conseillers, qui ne virent dans la restauration de la bourbeuse majesté qu’une chance favorable à l’accomplissement de leurs perfides desseins, Votre Altesse Royale pourrait feindre d’ignorer quels sont aujourd’hui les tristes résultats de la dernière croisade ; mais la presque unanimité des Français vous regarde, Prince, comme le tout puissant véhicule de cette fatale restauration ! Et Louis XVIII, dans la coupable intention, sans doute, de vous dépopulariser, de vous souiller, l’a authentiquement déclaré lui-même à l’Europe en 1814.

L’histoire dira-t-elle donc un jour, en retraçant les malheurs de la France, que Georges IV, alors prince-régent, sembla les approuver, puisqu’il ne daigne pas même ordonner au mendiant déchu, qu’il revêtit d’un manteau royal, de mettre un terme à ses turpitudes ; enfin de permettre du moins que les rois puissent encore être respectés ? Ah ! Prince, si vous interrogez le passé, jugez le présent et mesurez l’avenir : jamais, aux yeux de la postérité, Votre Altesse Royale ne voudra se charger de l’effroyable responsabilité qui pèse sur elle, depuis la réhabilitation de cette race totalement répudiée.. Et cet affront, le plus sensible qu’ait jamais reçu la nation française, deviendra contre l’Angleterre une source de haine qui durera des siècles. Prince, envisagez la chance terrible que vous fait courir chaque jour un ministre imprudent ! Songez qu’il compromet votre réputation et risque de vous enlever, par le trépas d’un ennemi vaincu, la magnanimité à laquelle vous devez aspirer. A vous, Prince, il appartient de faire grâce ! Et s’il est doux d’exercer ce haut droit de votre puissance envers des sujets repentants, pourriez-vous être plus longtemps inflexible, inexorable, envers Napoléon, qui peut prétendre à votre justice, et compter sur votre générosité ?… Prince, si Votre Altesse Royale a près d’elle un conseiller fidèle, dirai-je un véritable ami, qu’elle le consulte. « Justice ou clémence, sachez mettre un terme à une persécution universellement désapprouvée », telle sera sa réponse si votre gloire personnelle lui est chère.

Prince, rien ne saurait excuser le martyr de l’infortuné Napoléon !… Dira-t-on que ce fut l’œuvre d’un moment d’erreur ? Quatre années se sont déjà écoulées, et ses tourments n’ont fait qu’augmenter ! Privations de toute espèce, refus de toutes consolations, on est avare envers lui de tout ce qui peut adoucir son sort et on lui prodigue sans cesse de nouvelles humiliations. Par quelle politique mal entendue lord Bathurst s’efforce-t-il de ravaler Napoléon ? L’Angleterre n’en saurait désormais avoir rien à craindre. Dans la déplorable pensée de diminuer l’éclat de ses souffrances, d’atténuer l’incomparable abus de pouvoir dont il est la victime, on affecte de lui refuser le titre d’Empereur qui lui fut conféré par le vœu unanime de trente-cinq millions de citoyens, la consécration faite par le chef de l’Eglise. Que la haine est aveugle ! Comment le ministère, qui semble ne l’appeler général avec affectation que pour insulter à son malheur, ne voit-il pas qu’il fait chaque jour non seulement la censure de tous les rois qui l’ont reconnu pour Empereur, mais qu’il condamne également la légitimité de la maison de Hanovre, qui fut appelée aussi à gouverner l’Angleterre par l’assentiment de la nation anglaise…

Victime moi-même du renversement des principes, j’ai appris, Prince, à ne pas considérer sans effroi les grandes déviations politiques. Je ne saurais donc trop m’étonner que Votre Altesse Royale ne réfléchisse pas sur la fausse position dans laquelle on l’a placée, sans doute à son insu : car qui pourrait jamais supposer qu’elle veuille volontairement approuver un sacrifice inutile, que dis-je ! Un sacrifice contraire aux intérêts de l’Angleterre !

J’avais résolu de prévenir Votre Altesse Royale des dangers qui semblent menacer et son honneur et sa gloire. Si elle blâme mon dévouement, si elle le croit téméraire, elle rendra du moins justice au zèle qui m’anime.

Ne suis-je donc pas par la nature mêle de ma position, ainsi que je l’ai déjà dit dans mon Adresse au congrès, « le premier avocat plaidant de Napoléon ?… » Et n’aurais-je donc détourné les coups dirigés contre lui à Fontainebleau, ne l’aurais-je sauvé aux dépens de mon existence et morale et physique, que pour le voir aujourd’hui enchaîné sur un affreux rocher, et là, comme un autre Prométhée, réduit à invoquer la mort, seul terme de ses souffrances !… Ah ! Que n’ai-je connu plus tôt toute la perversité qui gît dans le cœur des rois ? Non content de favoriser en silence le passage de Napoléon lors de son départ pour l’île d’Elbe, je lui aurais présenté mes ordres, révélé ma fatale mission… Cette affreuse trame, qui annulait son abdication, me mettait à même de conduire devant lui, pieds et poings liés, les Alexandre, les Frédéric-Guillaume, les d’Artois !… Oui, je le pouvais : je n’avais qu’à tourner contre eux-mêmes les pouvoirs extraordinaires qu’ils avaient déposés en mes mains. Napoléon fût rentré dans Paris traînant à son char des rois parjures qu’il eût montrés à l’Europe comme des malfaiteurs qui ne séduisirent des sénateurs dégradés, n’organisèrent des gouvernements provisoires, n’occupèrent enfin sa capitale, que pour ordonner des assassinats, violer les traités… Napoléon fût rentré aux Tuileries au milieu des acclamations d’un peuple sensible et généreux qui ne fut qu’égaré par d’ignorants enthousiastes, incapables de mesurer les Bourbons. Napoléon, en reprenant l’empire, reprenait sa grandeur et sa gloire avec lui. La fortune suivait de nouveau ses pas ; et moi j’acquérais l’immortel honneur de procurer à Napoléon le plus éclatant des triomphes : il devenait le sauveur de la patrie. Hélas ! Jeune encore, je n’en eus pas la pensée. Loin de vouloir révéler les fortaits de mes mandants, je ne songeait qu’à les taire ; j’aurais voulu même dérober la connaissance de cette fatale mission aux yeux du monde entier. Elevé dans une famille qui regarda toujours la fidélité comme le premier et le plus saint des devoirs, la trahison n’entra jamais dans mon âme. Comment aurais-je pu trahir la foi de mes commettants, les frapper eux-mêmes avec les armes qu’ils mirent en mes mains ! « Fais ce que dois, advienne que pourra », telle fut, telle est, et telle sera toujours ma devise. Mais en restant fidèle aux principes de mes pères, en gardant ainsi la foi jurée même envers de hauts coupables, je m’offris en holocauste je m’exposai seul aux traits empoisonnés de la calomnie, me vouai enfin à toute l’animadversion que peuvent produire et le mensonge des rois et l’ignorance des peuples, ensemble combinés.

Prince, j’ai tout perdu sur la terre !… Tandis que je pouvais tout acquérir !… Ne m’enlevez pas du moins le seul bien qui me reste, laissez un libre cours à mes douleurs, souffrez que j’éclaire mes contemporains, que j’instruise la postérité.

Né reconnaissant, j’ai trop apprécié peut-être l’asile que l’Angleterre a daigné m’accorder. Attachant un trop haut prix à une faveur ordinaire, je voulus lui en témoigner ma gratitude en lui faisant entendre la vérité. Lord Bathurst m’a convaincu qu’il ne faisait aucun cas de ma noble intention ; mais il n’a pu me convaincre que le Prince, qui réunit à tant de qualités aimables, cette clémence qui rehausse et embellit son diadème, soit insensible au malheur, se montre indifférent au dévouement le plus désintéressé, soit sourd à la voix de celui qui, jaloux encore de son honneur, franchit l’espace immense qui le sépare de lui et vient s’immoler d’avance sur la tombe de Napoléon, pour l’avertir que l’on conspire de fait contre sa réputation, et que, toutes les vingt-quatre heures, la plus belle page de son histoire peut être entachée !…César versa des larmes en voyant la tête de Pompée : ne dédaignez point, Prince, de vous placer à côté de ce grand modèle ; comme lui, sachez pardonner. Voudriez-vous que la postérité pût vous reprocher une grande faute, qu’elle vous rendît responsable des torts d’un ministre aveugle, d’un ministre que la passion égare ? »

Rebuté par le gouvernement anglais, le comte n’était pas resté inactif au service de la cause napoléonienne. Il avait préparé un Mémoire qu’il se proposait de faire parvenir au général Bertrand. Quelques fragments de la lettre ci-dessous, écrite par M. de Maubreuil à O’Méara, son ami, expliquent le motif pour lequel le Mémoire ne fut pas envoyé.

Londres, 5 août 1821.

« J’ai su par les papiers publics que le général comte Bertrand comptait rentrer en France. Déjà les envoyés de Louis XVIII se vantent, dit-on, d’avoir fait cette importante acquisition : ils ont raison, car en s’emparant du comte, ils en font une, pour le moment inappréciable !… Dans ce cas, mon Mémoire deviendrait inutile pour ne pas dire déplacé.

Cependant, si celui qu’on appelle le héros de la fidélité déserte la cause de Napoléon II, et par son exemple, autorise ses partisans à l’abandonner, que deviendra cette cause ? Tous les yeux sont fixés en ce moment sur le général, beaucoup, peut-être, n’attendent que sa détermination pour se décider eux-mêmes.

Vous le dirai-je, monsieur ? Je pensais que le comte Bertrand s’empresserait, au contraire, d’aller remplir le poste glorieux que le sort et les évènements lui ont assigné… Si déjà la reconnaissance ne lui en impose l’obligation, son intérêt et ceux de sa gloire lui en font un devoir, la reconnaissance une loi ; c’est à la droite de Napoléon II que l’Europe doit le contempler, et non aux pieds des Bourbons.

Les momeries de Louis XVIII, qui le craint aujourd’hui et veut le compromettre, les prévenances momentanées qu’il a la bassesse de lui faire, pourraient-elles porter le comte à se dessaisir de la portion de vraie gloire qu’il a su acquérir ?… Placée à Vienne, un million sterling n’est rien auprès !! Déposée à Paris, elle ne veut qu’une demi-solde.

En outre, le général Bertrand doit être au-dessus des principes du jour ; incapable de se parjurer, il ne saurait admettre que les serments ne doivent être que le manteau dans lequel s’enveloppe la trahison que la fidélité moderne doit consister seulement à savoir attendre un empereur dans l’antichambre d’un roi qui occupe son trône..

Voulant donc se respecter, n’osant promettre sans pouvoir tenir, comment alors le général fera-t-il ? Son grade l’oblige une fois en France, à se soumettre, à jurer fidélité aux Bourbons : et s’il se fait royaliste, avec serment ? Il faut en demeurer là ; guider même au besoin leurs légions blanches à l’ennemi. Eh ! Quel peut être cet ennemi ? Napoléon II, le fils de son bienfaiteur, de son ami !…

En vain, me dira-t-on, le comte Bertrand est mort civilement !… Une mort comme la sienne conduit sûrement à une nouvelle vie, tandis que sa résurrection en France le fait mourir politiquement en Europe. »


XIX


N’espérant plus obtenir l’autorisation d’aller à Sainte-Hélène, et ne pouvant supporter plus longtemps les privations que lui imposait la modicité de ses ressources, M. de Maubreuil prit l’audacieuse résolution de rentrer en France, pour fixer sa position et s’assurer si quelques parcelles de sa fortune avaient échappées à l’envahissement de ses spoliateurs.


XX


Le comte vint directement à Paris. En passant à Saint-Germain, il reçut de l’estimable M. Dannès un peu d’argent, que réclamaient les plus pressants besoins.

La nuit était avancée, il ne savait où loger ; des porteurs d’eau en ribote qu’il avait rencontrés en route réveillèrent un marchand de vin logeur dont la maison était en réparation. Le marchand de vin consentit à loger le voyageur, toutefois, il ne put mettre à sa disposition qu’une chambre, découverte du haut, par suite des travaux faits à son immeuble. M. de Maubreuil passa la nuit dans ce bouge, situé dans une ruelle, derrière l’Hôtel de Ville.

Le lendemain de bonne heure, il se rend à la préfecture de police et demande à l’huissier d’antichambre s’il peut être reçu par M. le préfet.

A la vue de cet étrange solliciteur, dont les traits fatigués et maigris, dont tout l’extérieur dénote la plus grande détresse, l’huissier reste interdit : « Ah ça, d’où sortez-vous ? reprit-il après avoir achevé son examen, est-il l’heure de parler à M. le préfet ?… Et puis, qu’avez-vous à dire à M. le préfet ? » M. de Maubreuil résista à la tentation qu’il lui prit de corriger l’effronté valet d’antichambre. « J’ai une lettre à lui remettre, dit-il.

- Une lettre !… Donnez, je la remettrai.

- Pardon, je dois la remettre moi-même.

- Alors, repassez à dix heures ; vous pensez bien que ce n’est pas à une pareille heure que M. le préfet peut vous recevoir. »

A dix heures, M. de Maubreuil revient. L’huissier lui annonce que M. le préfet est dans son cabinet, et qu’il va prendre ses ordres. Il rentre un instant après, suivi d’un secrétaire.

Le nouveau venu salue gracieusement M. de Maubreuil et le prie de lui remettre sa lettre. Le comte refuse, disant que c’est une lettre de madame de Réal, mère du préfet, laquelle lettre ne doit être remise qu’à lui seul. L’employé insiste. « Eh bien, lui dit M. de Maubreuil, dites à M. Delaveau que je vais renvoyer la lettre à Londres. »

Le secrétaire va consulter le préfet et revient, un instant après, annoncer au comte que M. Delaveau peut le recevoir.

A l’aspect de cet opiniâtre porteur de lettre, qui déposait tranquillement, par terre, sa canne et son chapeau, M. Delaveau reste interdit. M. de Maubreuil n’était pas fâché d’intriguer son interlocuteur ; après avoir accompli tous ces préliminaires, il remit la lettre de Mme de Réal.

« Vous êtes Monsieur de Guerry, reprit M. Delaveau, après avoir parcouru la lettre, vous appartenez à une ancienne et noble famille de Bretagne ; ma mère me dit de vous être utile, voyons, M. de Guerry, que puis-je pour vous ? »

Il est bon de dire ici que le comte n’était généralement connu que sous le nom de Maubreuil.

« - Ce que vous pouvez pour moi, Monsieur le préfet ? Peu et beaucoup.

- Expliquez-vous. »

M. de Maubreuil, parlant toujours sous le nom de Guerry, raconte alors au préfet quelques-unes des mille iniquités que le gouvernement avait commises à son égard.

Le préfet ne comprenait rien. Le comte lui énuméra les arrestations, les jours de secrets et les nombreux actes arbitraires que ses prédécesseurs, à lui, M. Delaveau, avaient conçus et exécutés à son préjudice, au mépris des lois.

« - Mais enfin, qui êtes-vous ? » interrompait à chaque instant le préfet, passant par toutes les phases de l’étonnement et de la stupéfaction.

« - Monsieur de Guerry, pardieu ! » et l’impitoyable comte poursuivait l’énumération des griefs dont on l’avait rendu victime.

M. Delaveau était sur des charbons ardents. « - Qui êtes-vous ?.. Mais qui êtes-vous ?

- De Guerry, monsieur le préfet, de Guerry.. Ha ! mais j’y suis !.. De Guerry de Maubreuil… »

Le préfet bondit sur son siège ; on lui eût dit que Napoléon était aux Tuileries et Louis XVIII à Sainte-Hélène, qu’il n’eût pas été plus étonné…

« - Mais, monsieur !… mais !… » mais la stupéfaction le paralysait.

A l’issue de cette conférence, le comte sortit libre de la préfecture de police.

Il resta quelques jours rue du Mail, chez son ancien valet de chambre ; mais sa santé réclamant des soins qu’il ne pouvait se donner, il se fit conduire à l’hôpital Saint-Louis.

Son ami, M. de Brosse, lui reprocha cette claustration volontaire, lui disant qu’il s’était bénévolement constitué prisonnier.

En effet, quelques jours après, un agent de police qui l’avait visité rue du Mail et à l’hospice, qui même avait obtenu sa confiance, vint lui dire que sa place n’était pas dans un hôpital, que M. le préfet voulait qu’il fût traité dans une maison de santé.

Le trop crédule M. de Maubreuil, assez largement dupé pour devoir cependant se tenir en garde, se laissa ainsi conduire à la Conciergerie.

M. Delaveau avait donné ordre de le bien traiter. Le directeur, M. Boyer, et l’inspecteur des prisons, M. Bonneau, se mirent à sa disposition pour tout ce qui pourrait lui être agréable. Le comte aigri par tant de persécutions, refusa dédaigneusement toutes leurs offres.

Le gouvernement lui fit proposer une pension, par l’intermédiaire de M. Franchet, directeur général de la police. Enfin, quelques temps après, on lui ouvrit une fausse porte de la prison, et accompagné par M. Boyer, jusqu’à la diligence, il se rendit en Belgique, où sur les instances de ses amis et de sa famille, il consentit à rester six mois. Il y prolongea de dix-huit mois son séjour, sur de nouvelles et pressantes sollicitations.

Le courage de M. de Maubreuil grandissait devant la bassesse de ses ennemis. Il pouvait dire comme François de Valois : « Tout est perdu, hors l’honneur. » Aussi, lui appauvri, dénué de choses souvent plus qu’utiles, pouvait-il lutter avec le trône !…

Pourquoi, dira-t-on, les Bourbons ne s’étaient-ils pas affranchi de cet obstacle ?… Répondons par la réponse que l’on fait aux dynasties : il était trop tard. Louis XVIII avait plus d’une fois regretté qu’on n’eût pas suivi le conseil d’Alexandre : « Qu’on le fusille. »

Enhardi par l’hésitation de ses ennemis, M. le comte revint à Paris, adressa une double pétition à la Chambre des pairs et des députés. Il dénonçait dans cette pièce le projet d’assassinat, le vol des diamants et la participation de chacun ; il concluait par une demande d’indemnité.

Comme on le devine, ces deux requêtes n’eurent d’autre résultat que l’arrestation de leur auteur. Remis en liberté, huit jours après, il se retira en Bretagne, dans sa famille. Les espions ne le quittèrent pas. Ses espions lui étaient devenus fort peu redoutables, mais ils l’importunaient. Sur sa demande, le maire de Nantes se hâta de l’en délivrer.

Voici quelques fragments de la lettre écrite par le comte à ce fonctionnaire :

« A quoi bon toutes ces bassesses, si ce n’est pour intimider encore évidemment mes amis, mes parents, et, comme par le passé, les contraindre à s’éloigner et me laisser toujours seul dans ma lutte !…

A quoi bon, encore un coup, porter l’alarme autour de moi, pourquoi toujours menacer, si ce n’est pour rassurer les spoliateurs de mes biens, qui se vantent, ici comme partout, d’avoir, en me dépouillant, fait preuve de zèle, et par là d’avoir acquis des droits à la protection spéciale du gouvernement ? Quels que soient, Monsieur le maire, les honteux motifs d’une telle conduite de la part de l’autorité, je vous avoue que j’ai lieu d’être mortifié de voir ainsi quel est le prix de douze années de silence, de privations, et d’un état si difficile enfin, qu’il équivaut à la plus vigoureuse détention : car c’est être emprisonné de fait que d’être, au milieu de la société, placé aussi faussement que moi.

Je me suis réfugié dans un logement éloigné de tout, loué par un de mes amis, où, meublé tel qu’il est, vous ne voudriez pas, Monsieur le maire, loger vos domestiques. Eh bien ! M’y laissera-t-on tranquille ? Si je ne puis obtenir cette faveur, je ferai retentir partout mes justes plaintes, non contre vous, que je sais trop honnête homme pour vouloir me tourmenter par passe-temps, mais contre ces misérables qui ont peut-être su mettre dans leurs intérêts jusqu’à vos derniers agents. Je m’en plaindrai parce qu’il ne faut rien outrer, à plus forte raison la méchanceté et la perfidie… ; et que mieux vaut enfin périr en combattant, que d’être aussi lâchement ruiné et détruit dans l’ombre ! »

Après avoir fait ensuite un exposé de l’impossibilité où on le met de pouvoir poursuivre les spoliateurs de ses biens, après avoir défini la prétendue prescription que la justice lui oppose, il s’exprime en ces termes :

« En définitive, monsieur le maire, votre gouvernement a détruit ma réputation, ma fortune, ma pensée, et par-dessus tout, il a abreuvé de douleurs, d’amertumes, une famille dont l’étonnante fidélité et le sang versé pour les Bourbons méritaient sans doute plus d’égards. Les évènements, l’intrigue, et la trahison elle-même, qui trop souvent voulu se servir de moi pour ses projets, ont préservé ma malheureuse existence contre les attaques du pouvoir, à la fois ordonnateur et persécuteur !.. Cette existence qui seule m’est restée est pour moi un vrai fardeau… Qu’on la prenne donc ! Ou qu’on sache du moins la rendre présentable à mes amis comme à mes ennemis, ainsi que disait Henri IV !… »

Remontant ensuite à sa mission, M. de Maubreuil retrace la position dans laquelle il se trouvait lorsqu’il en fut chargé, se glorifie de n’avoir pas exécuté le crime qu’elle lui prescrivait, et continue ainsi :

« Je le demande à la France, à l’Europe entière, pouvais-je réellement tout ce qu’on voulait ? Pouvais-je laisser assassiner Napoléon ? Pouvais-je plus encore, faire assassiner son fils !… Mettre à pied Marie-Louise sur la grande route…, tout cela au mépris du traité de Fontainebleau ? Le pouvais-je !… Est-il bien sûr que l’Autriche, toute apathique qu’elle est, eût pris la chose en riant… l’eût regardé comme une espièglerie, elle qui peut-être déjà ne vous pardonne pas la violation du traité du 14 avril 1814, violation que la seule publication de mes ordres a démontrée d’une manière patente à toute l’Europe ?… Non, monsieur le maire, non : ce qu’on avait conçu le 2 avril ne devait plus être le 18…

Après l’abdication, après le traité du 14 avril, l’exécution tout entière de ma mission était aussi atroce qu’impolitique. Vos Bouvet de Lozier, duc de Rivière, prince de Polignac, etc… condamnés en 1804 comme conspirateurs, comme assassins, et aujourd’hui dorés, titrés, rémunérés, n’eussent pas voulu, le 18 avril 1814, faire assassiner et Napoléon et son fils. George Cadoudal lui-même n’a-t-il pas déclaré qu’il ne voulait que l’enlever. »

M. de Maubreuil s’attache ensuite à prouver que ces maux viennent de la non-exécution de sa mission ; il en rapporte par exemple l’épisode westphalien, et termine ainsi :

« L’Angleterre, le Portugal, l’Allemagne, ont apprécié à leur juste valeur les manœuvres de mes ennemis. Ces puissances savent que penser de tant d’éternelles compétences, incompétences, pourvois et arrêts, lesquels ensemble s’élèvent à trente-trois.

Qu’on s’appuie auprès des Français d’un échafaudage, j’y consens ! S’il ne suffit pas encore, qu’on en commande un nouveau à Amiens, à Orléans, partout où l’on voudra, j’y consens encore ! Mais aux conditions expresses que, pour la dernière fois du moins, on me mettra en face du gouvernement provisoire, en face surtout de mes signataires d’ordres ; qu’ils seront tous amenés sur les bancs, et que justice enfin sera égale pour tous.

S’il en est autrement ; si comme par le passé, on doit encore me tenir six cent quatre-vingt-cinq jours au secret ! quatre ans sous les verrous au demi-secret ! privé de tout moyen de défense ; ou si, même dans le sanctuaire de la justice, on me met la main sur la bouche, comme on l’a déjà fait… si… je déclinerai une pareille juridiction, je protesterai de nouveau contre ce dangereux système, tout au plus fait pour en imposer à des hommes que la servitude a corrompus ou que le découragement a hébétés.

Enfin, monsieur le maire, qu’on adopte tel ou tel moyen qu’on voudra, de deux choses une : il faut que les quatre ou cinq inutiles années que je puis encore passer sur la terre deviennent supportables, que mon existence entière et toute complète m’appartienne ; ou que le gouvernement s’en empare. Pas de milieu ! Si elle me demeure telle qu’elle doit être, j’en prendrai soin ; si telle qu’elle est, le pouvoir la veut, je la lui abandonne sans regret.

J’ai l’honneur d’être,

Signé : De Maubreuil.

Nantes, le 3 novembre 1826. »

Pendant son séjour à Nantes, M. de Maubreuil fit part à M. de Villeneuve, préfet du département, de la situation pénible dans laquelle il se trouvait, et de son projet de demander une réparation publique. Ce fonctionnaire l’engagea à s’adresser aux ministres, MM. de Villèle et Corbière ; mais les ministres se le renvoyant de l’un à l’autre, et répondant enfin que cette affaire ne les regardait pas, il remit au procureur du roi une dénonciation contre les personnages déjà cités. On refusa d’y donner suite.

Las de ces fins de non recevoir, de ces tergiversations judiciaires, M. de Maubreuil résolut d’en finir par un coup d’éclat ; son infortune partait des pieds du trône, il se détermina à frapper aux pieds du trône le premier instigateur du complot.


XXI


Le 20 janvier 1827, on célébrait à Saint-Denis une cérémonie commémorative de la mort de Louis XVI. La cour, le corps diplomatique, les grands dignitaires, les maréchaux, toutes les illustrations de la France bourbonienne étaient réunis dans la Nécropole. Tous les costumes resplendissaient de croix et de broderies. Un homme seul grand de taille, les traits fatigués et sévères, projetait un contraste dans ce splendide tableau.

Aussitôt la cérémonie achevée, l’imposante assemblée sortit de l’église.

Les princes marchaient les premiers, après les princes venait celui qui eût pu marcher avant, car les Bourbons, rois par la grâce de Dieu, eussent pu ajouter : et le bon vouloir de Monseigneur d’Autun. La diplomatie européenne, les sommités militaires et civiles suivaient en cortège le prince de Bénévent. Tout à coup un homme écarte la barrière, se dresse fièrement devant l’éblouissante escorte et donne un soufflet à M. de Talleyrand-Périgord.

Cet homme était l’inconnu que nous avons vu dans la basilique, c’était le comte de Guerry-Maubreuil, marquis d’Orvault.

Le prince de Bénévent tomba, écrasé sous la honte bien plus que sous le soufflet ; il tomba sur le parquet, devant le regard impassible et la pitié méprisante de celui qui venait de l’outrager.

M. de Maubreuil se livra, avec sa fierté ordinaire, aux agents chargés de l’arrêter. De la prison provisoire de Saint-Denis il écrivit au commissaire de police et au juge de paix de cette ville la déclaration suivante, qui fut insérée dans tous les journaux :

« Après que les princes furent sortis, j’ai, moi, Marie-Armand de Guerry de Maubreuil, en présence de toute la cour et du public, souffleté Talleyrand. Je l’ai souffleté pour trois grands et principaux motifs, savoir :

1° Pour venger l’honneur de ma famille, que le défroqué, aujourd’hui le souffleté, seul au monde, avait pu vouloir compromettre ;

2° Je l’ai souffleté pour l’obliger à s’expliquer avec moi publiquement, et surtout à me donner aussi publiquement toutes satisfactions et réparations, etc.

3° Je l’ai souffleté enfin, parce que la cour, les chambres, la justice, tremblent aussi devant ce traître impuni et éludent sans cesse de faire droit à mes trop justes plaintes.

A présent, il faut l’espérer, Talleyrand le souffleté n’en imposera plus qu’à des lâches cent fois plus lâches que lui.

Ainsi pairs, députés, juges, ne trembleront plus devant cet Astaroth diplomatique, et la France pourra enfin connaître lequel mérite le plus de celui qui ordonna l’assassinat de Napoléon et de son fils, même après l’abdication, ou de celui qui prit sur lui de ne pas exécuter la plus infâme de toutes les violations des traités.

Saint-Denis, 20 janvier 1827.

Signé De Maubreuil. »

Voilà de nouveau à l’ordre du jour cette inépuisable affaire Maubreuil ; voilà de Dragon veillant à la porte des Tuileries, pour y enfermer le remord et en défendre l’accès au calme et à la sécurité, le voilà revenu à son poste.

Après trois arrêts de renvoi et de pourvoi, l’affaire parut le 24 février 1827, en Chambre correctionnelle. Jamais ennemis ne furent devant un tribunal écrasés sous une plus irréfragable logique, que le furent le comte d’Artois, ses favoris, Talleyrand et les autres signataires d’ordres. Nous regrettons de ne pouvoir donner un compte-rendu de cette séance, qui fut présidée par l’inévitable M. Dufour. Nous ne pouvons toutefois nous dispenser de citer les noms de quelques-uns des témoins assignés par la défense, témoins qui refusèrent de paraître.

1er témoin. – Talleyrand de Périgord.

2e - Roux-Laborie, secrétaire du gouvernement provisoire.

3e – Anglès, un des signataires d’ordres.

4e – Dupont, ministre de la guerre, un des signataires d’ordres.

5e – Bourrienne, directeur-général des postes, un des signataires d’ordres.

6e – Baron Sacken, général en chef de l’infanterie russe, un des signataires d’ordres.

7e – Baron de Brockenhausen, général prussien, un des signataires d’ordres.

8e – Vicomte Grandville, ambassadeur d’Angleterre.

9e – Comte d’Appony, ambassadeur d’Autriche.

10e – Duc de Rovigo, ministre de la police sous Napoléon.

11e – Le chevalier Demarest, chef de la police générale de l’Empire.

12e – Baron Wolf, maréchal de camp, inspecteur de cavalerie.

13e – Piquet-de-Boisguy, maréchal de camp, commandant du département des Ardennes.

14e – Vitrolles, secrétaire d’Etat.

15e – Le chevalier Dambray, ministre de la justice en 1814, et encore chancelier.

16e – Comte Donatien de Sesmaisons, gendre du chancelier Dambray.

17e – Dasies, porteur des ordres en double.

18e – Marquis de Brosse, autrefois ami de M. de Maubreuil.

19e – Comte Dannès de Montredat, maire de Saint-Germain.

20e – Comte de Chassenon, intime de Fouché.

21e – Foudras, ancien inspecteur général de police.

22e – Général Bertrand.

23e – Vincent, ancien inspecteur de police.

24e – Virgile Doze, négociant, etc., etc., etc.

De cette longue et somptueuse liste de témoins, deux ou trois seulement obéirent à l’assignation, les autres refusèrent de comparaître. L’appel de la justice les surprit, les troubla, les épouvanta même dans leur apathie, mais au lieu de les en arracher, elle n’eut pour résultat que de les faire se calfeutrer plus hermétiquement dans leur honteuse sécurité. A l’exception de quelques-uns, particulièrement des ambassadeurs d’Angleterre et d’Autriche, tous les autres sentaient et savaient qu’en franchissant le seuil du temps où siège la justice, leur conscience leur assignait pour place le banc des accusés et non le siège des témoins.

Maintenant, comment expliquer cette abstention générale, sans admettre une entente et un accord combinés dans leurs conciliabules ? Comment, sans mot d’ordre, sans convention arrêtée d’avance, un si grand nombre d’individus ont-ils pu se rencontrer sur la même ligne de résistance faite à la loi ? Il est évident, comme l’ont clairement démontré MM. Germain et Pinet, qu’il y eut préméditation et accord dans ce refus commun de comparution.

La Cour ne crut pas devoir soumettre la rébellion des témoins par les mesures coercitives que la loi lui reconnaît.

Les obstacles incessamment suscités à tout ce qui se rattachait à la défense de M. de Maubreuil, vinrent encore entraver cette infructueuse convocation. Tous les huissiers de Paris déclinèrent leur intermédiaire, soit par l’effet d’une pression secrète, soit par crainte ; ils n’osèrent pas procéder dans l’attribut de leur ministère. Un seul, l’honnête et courageux M. Jobart, eut la fermeté de faire expédier aux témoins une assignation ; laquelle, comme on l’a vu, fut éludée par chacun suivant le plan adopté secrètement. Un, entre autres, s’avisa du plus ridicule et cynique expédient. Quand on apporta l’assignation à M. Anglès, le parjure signataire d’ordres dit qu’il ne comprenait rien à cela, que cette assignation ne pouvait être adressée à lui, mais bien à un M. Anglès, grand amateur de musique, et que M. de Maubreuil avait autrefois connu. L’assignation fut envoyée à cet autre M. Anglès qui, lui, à bon droit, n’y comprit rien, mais dont il fut éminemment satisfait, se procurant par là l’accès d’une séance où les places étaient tellement disputées qu’on ne pouvait en obtenir une qu’avec grande faveur. L’étonnement du comte fut extrême à l’apparition de ce nouveau témoin ; il pénétra de suite la duplicité du préfet de police. Le prétendu témoin ayant dit ses nom et profession au président, celui-ci demanda à M. de Maubreuil s’il connaissait ce M. Anglès, qui disait avoir eu le plaisir de le rencontrer plusieurs fois à l’Opéra, dont il était un des fidèles habitués. « Je connais ce monsieur, en effet, c’est un grand amateur de musique ; mais l’Anglès que j’ai assigné est un grand amateur d’assassinat, répondit le comte. Cet incident n’eut pas d’autre suite.

La Cour condamna M. de Maubreuil à cinq ans de prison.

Cinq ans de prison pour un soufflet ! disait l’opinion publique. Cinq ans de prison pour un soufflet ! et donné à qui !… et pourquoi !…

Après une série de nouveaux arrêts, la Cour d’appel réduisit la peine à deux années d’emprisonnement.

Le comte reprit le chemin de la prison, mais ses adversaires se retirèrent du champ de bataille, meurtris et stigmatisés.

Il est difficile de rendre l’impression que produisirent dans le public ces curieux débats (Voir les journaux d’alors).

C’est à cette occasion que M. le président Haussi dit à mademoiselle de la Rochejacquelein : « M. de Maubreuil a fait plus de mal aux Bourbons et au roi que tout le sans de sa famille, versé en si grande abondance pour leur cause, n’a jamais pu leur faire de bien. »

L’éloquente défense de Me Germain, celle non moins logique de Me Pinet, ses avocats, la touchante hardiesse de leurs répliques, tout cela, comme nous l’avons vu, ne réussit qu’à faire atténuer la peine.

Dans cette solennité judiciaire, aux paroles de l’avocat général qui se plaint du scandale occasionné par l’accusé dans la basilique royale, le comte répond :

« Si les cendres augustes dont on parle ont pu se soulever d’indignation, ce n’a pas été par ma présence, le sang, dont je suis sorti, ne fut-il pas épuisé pour la défense du trône et de l’autel ? Si les mânes des victimes pour lesquelles eut lieu la cérémonie expiatoire furent insultés, est-ce par moi, qui semble avoir été conduit par la Providence, à travers de longs et pénibles circuits, tout exprès dans ces lieux de solennelles réparations, pour y punir l’outrage envers la Divinité, la souillure du temple, le tort fait aux lévites contristés, l’allure défroquée, l’immoralité préconisée, l’impudicité tolérée, l’audace caressée, l’effronterie vantée, la fourberie admirée, et jusqu’ici la dévotion simulée de cette scandaleuse apostasie ambulante, par moi seul châtiée ?

Certes, je pourrais, moi, évoquer les ombres de Louis XVI et du duc d’Enghien, et sans que leur apparition pût m’alarmer ! Pendant qu’ils étaient sur la terre, les ai-je jamais offensés, trahis ?… Non…

Eh ! Pensez-vous, messieurs, que votre Don Juan diplomatique pût résister à l’apparition de l’ombre de son roi, de son bienfaiteur, par lui trahi, abandonné ?… Envisagez celle de l’innocente victime immolée par lui, comme le gage exigé du non-rappel de ceux dont, plus tard, il déroba la restauration pour s’en faire un mérite, et tout aussitôt en leur nom, violant les traités, commanda des assassinats ! Sans doute pour les compromettre… Qui donc de nous deux, de moi qui empêchai de grands crimes, ou de celui qui déjà marche incliné vers la terre, accablé sous le poids de ses propres forfaits ! doit craindre davantage qu’elle ne s’entr’ouvre pour l’engloutir ?… Je le demande !… et à vous-mêmes, messieurs. »

Voici quelques fragments du remarquable plaidoyer de M. Germain :

« La nature du délit qui fait l’objet de l’accusation, dit-il, la position élevée de l’offensé, le nom de l’offenseur, ses malheurs, les révélations qu’on espère, les hauts intérêts politiques dont on suppose qu’il doit être question, les leçons puissantes que l’histoire contemporaine devra puiser dans cette cause, enfin la solennité de votre audience, tout concourt à rendre ce procès digne de l’attention publique.

En jetant un coup d’œil sur la vie passée de M. de Maubreuil, lui que la fatalité semble avoir marqué du sceau de sa réprobation, en se le représentant constamment le jouet d’une fortune ennemie et la victime des fureurs politiques, comme des préventions humaines, il semblerait que le découragement dût trouver accès dans l’âme de ses défenseurs. Sa présence même sur ces bancs, précisément parce que sa naissance et son rang devaient le préserver à jamais de cette humiliation, pourrait diminuer notre dévouement, si l’idée de son danger, le besoin de sa réhabilitation, la conscience de ses intentions pures et honnêtes, et l’honneur d’une famille illustre à venger, ne venaient augmenter nos forces. Et combien ne serions-nous pas coupables, en effet, envers la justice, envers notre intéressant client, envers nous-mêmes, si les souvenirs douloureux, que son nom seul réveille, pouvaient affaiblir le généreux élan que la vue d’un malheureux produit toujours sur des âmes compatissantes !

Je le sais, ses ennemis, ses calomniateurs chercheront encore longtemps à envenimer sa conduite dans cette déplorable circonstance. Ils ont fui nos questions, nous n’avons pu leur faire subir un débat contradictoire ; mais patience, il est une puissance imposante qui se chargera du soin de venger M. de Maubreuil ; il est une puissance qui les appellera à sa barre sans qu’ils puissent se dispenser d’y paraître, l’histoire, elle, burinera leurs noms pour les vouer à l’exécration publique ; elle les dévoilera sans pitié. Juste et inflexible, elle pénètre sous les lambris dorés, où éclate une coupable opulence, comme dans le séjour du pauvre et le cachot du malheureux. La mort n’y peut rien ; elle respecte ses privilèges ; elle lui permet de demander compte au tombeau ; elle lui laisse interroger les cendres encore tièdes. Sévère et impartiale, cette fille du temps et de la vérité assigne à chacun, dans ses annales, la place que lui méritent ses œuvres. Patience, et bientôt elle aura à décider quel est le plus coupable, de celui qui conçoit, médite et ordonne l’assassinat, ou de celui qui en accepte la mission pour ne la point exécuter. Devançant ce terme, vos consciences, Messieurs, et l’opinion publique ont déjà répondu à cette question.

« Maintenant que la mission vous est entièrement connue, et que, dans ses résultats vis-à-vis de M. de Maubreuil, vous avez dû trouver l’application des principes de notre Code sur la provocation, justifions actuellement l’application de l’article 463, en vous déroulant le tableau d’une masse de circonstances tellement atténuantes que, s’il est un embarras pour vous, ce sera celui du choix.

Exécutée seulement en partie, cette mission mécontenta ceux qui l’avaient conçue. La perte du mandataire fut dès lors jurée.

Son arrestation ne se fit pas longtemps attendre. Une instruction judiciaire, dans laquelle on mit de côté les lois les plus ordinaires, les règles les plus communes, une instruction monstrueuse par sa forme, par sa durée, le rendit l’objet d’une persécution vicieuse autant que tortionnaire. Elle produisit une sorte de schisme judiciaire qu’un journal anglais désignait sous le nom de variantes judiciaires françaises.

Croirez-vous, par exemple, Messieurs, que M. de Maubreuil, diffamé et calomnié, ne peut se défendre ? Croirez-vous que, devant la Cour de Rouen, on lui refuse de venir en personne à l’audience présenter sa défense, et qu’après avoir ordonné que M. de Maubreuil ne serait point conduit à sa barre, cette cour le faisait appeler dans l’auditoire ? Ainsi la main qui le retenait dans les fers était la même qui le condamnait par défaut, tandis que vous, Messieurs, vous donnâtes que les portes de son cachot s’ouvrissent et qu’il vint lui-même soutenir sa plainte contre M. de Sémallé.

Pénétrons dans ses cachots pendant toute cette longue hésitation judiciaire. En treize années, il est jeté dans douze prisons diverses, il compte dix arrestations différentes, six mises en liberté, trois évasions et six cent quatre-vingt-cinq jours passés au secret, cette torture morale qui porte le découragement dans l’âme, enflamme le sang, aigrit le caractère et engendre le désespoir ; cette torture mille fois plus cruelle que toutes les tortures corporelles...

Dans ses prisons, ni communication au dedans, ni relations à l’extérieur ; maltraité par des geôliers, par des suppôts de police ; menacé à toute heure d’être dépouillé de ses papiers. Dans des lettres écrites à dessein, et qu’on lui faisait passer sous sa porte, on lui annonçait qu’il touchait à sa dernière heure. Pour le trouver coupable, deux prisonniers contrefaisaient son écriture. Elles étaient, comme on l’a dit, des lazarets : peste et malheur à qui l’approchait ! peste et malheur à qui lui parlait, à qui pleurait et gémissait sur son sort ! Et de malheureux prisonniers, pour l’avoir plaint en silence, furent chargés de chaînes, mis au secret et envoyés à Bicêtre.

Devant ses juges, il arrivait couvert de boue et de sang, lié et garrotté avec des cordes. Se taisait-il, on lui liait les mains pour le forcer de parler ; parlait-il, des gendarmes lui mettaient la main sur la bouche pour l’empêcher de s’expliquer.

Nommait-il l’auteur de ses persécutions, M. de Talleyrand, on le menaçait de l’application de la loi du 29 novembre 1815 sur les cris séditieux.

Enfin, on lui avait réservé le supplice des prêtresses sacrilèges de Vesta : on le mit tout vivant dans un cercueil ; oui, Messieurs, dans un cercueil ; on le précipita à la Force dans un cachot doublé de plomb.

Malheur, cent fois malheur à celui sur lequel la politique a jeté ses vues ! Fidèle aux promesses déshonorantes qu’on a su lui arracher.

Mais celui qui, accessible aux idées d’honneur, refuse courageusement ce qu’on exigeait de lui, un avenir plus heureux sans doute l’attend ? Non, Messieurs, le sort de M. de Maubreuil lui est réservé... « Dépositaire d’un secret terrible, il paiera cher cette méprise ; il en deviendra la victime. Il n’y a plus pour lui ni repos, ni tranquillité, ni bonheur, ni vie paisible à espérer. »

Position affreuse, qui a été si bien comprise par un moraliste profond dont vous ne serez pas fâchés d’entendre le langage naïf !

A certaines commissions, dit Montaigne, il y a note évidente de condamnation, et qui vous la donne vous accuse, et vous la donne, si vous l’entendez bien, en charge et peine. Autant que les affaires publiques s’amendent de votre exploit, autant s’en empirent les vôtres ; vous y faites d’autant pis que mieux vous y faites, et ne sera pas nouveau ni à l’aventure sans quelque air de justice que celui même vous ruine qui vous aura mis en besogne.

Il est une dernière pensée qui me tourmente et m’afflige ; il est un rapprochement que d’anciens souvenirs historiques me font faire et dont il faut que je me délivre.

Sur le déclin de la république française, le général Bonaparte, déjà premier consul, faisait pressentir un retour à la monarchie. Plusieurs tentatives contre ses jours avaient échoué ; de ce nombre était l’événement de la rue Saint-Nicaise, connu sous le nom de machine infernale. En 1804, il venait de déclarer positivement ses prétentions à l’empire : une crise semblait imminente. Pichegru et Georges Cadoudal ressemblent un grand nombre d’émigrés, traversent les mers et débarquent sur les côtes de Normandie. Pichegru et le général Moreau ont des entrevues. La mésintelligence éclate entre eux, et la police découvre ce vaste foyer de conspiration. Pendant sa captivité, Pichegru meurt ; il s’était, disait-on, étranglé dans sa prison.

Le général Moreau, Cadoudal, MM. de Polignac, le marquis de Rivière et beaucoup d’autres sont mis en jugement. Georges et vingt-neuf de ses complices sont condamnés à mort, le général Moreau et M. Jules de Polignac seulement à deux années de prison.

L’aurore du règne impérial avait besoin d’être signalée par des actes de clémence. « M. Armand de Polignac, le marquis de Rivière, reçoivent leur grâce, et, malgré tous les efforts généreux de Murat, alors gouverneur de Paris, Georges paie de sa tête une imprudence qu’on pardonnait dans les autres... »

C’est sans reproches que je le fais remarquer, tous ces personnages condamnés et graciés, tous ces personnages atteints et convaincus de complots contre la vie de Napoléon sont, en 1814, l’objet de faveurs spéciales ; on les élèvent aux dignités les plus élevées ; plusieurs sont aujourd’hui membres de la chambre haute ; la famille de Cadoudal reçoit des lettres de noblesse par ordonnance du roi. En rapprochant de ces positions celle de M. de Maubreuil, « victime de persécutions inouïes, lui qui a épargné à la France un grand crime, qui a rejeté loin de lui l’exécution d’une mission de sang ; en réfléchissant que les souffrances, les chagrins, l’emprisonnement, la misère, l’exil ont été la récompense de ses résolutions honorables, on se demande si le crime à une époque a pu passer pour vertu, courage, héroïsme, amour du pays, et à une autre époque, si l’empêchement du crime a pu paraître plus odieux que le crime lui-même. »

Serait-il donc vrai, Messieurs, comme on le disait dans un placet adressé, en 1817, au roi, « que tous les torts, tous les crimes de M. de Maubreuil étaient de n’être point reparu couvert du sang qu’on lui avait demandé. »

Terminons ces citations, déjà trop longues, par quelques paroles de l’éloquent M. Pinet :

« Considérez, je vous prie, Messieurs, l’homme paraissant devant vous, jugez l’esprit de sa position. Il a commis un délit, mais dans l’idée de bien faire ; il est accusé, mais il s’est fait tel pour en accuser d’autres. Loin de se déguiser, il s’avoue hautement ; loin d’éviter les tribunaux, il les recherche ; il a faim et soif d’un débat judiciaire ; peut-être qu’au besoin il s’inventerait des crimes. A coup sûr, s’occuper de sa défense serait le moindre de ses soucis ; il s’élancera après l’objet de sa passion, sans s’inquiéter s’il va tomber dans l’abîme. Qu’un témoin comparaisse devant vous, suspect d’altérer la vérité, vous ne le faites approcher qu’avec circonspection ; votre défiance redouble quand il parle dans le sens de son intérêt ; la connaissance de sa probité ne vous rassure pas. Eh bien, Messieurs, tel est M. de Maubreuil s’accusant lui-même ; il a besoin, désir, je dirais presque devoir, de s’accuser. Tout le monde saura ce qu’il a fait, et qu’il l’a fait le voulant faire. Solenniser son action, repousser vivement ce qui l’amoindrirait, voilà son premier soin : volonté, préméditation, tout ce qu’on voudra, parce qu’il veut essentiellement qu’il y ait quelque chose.

Ah ! Que c’est bien ici le lieu de s’écrier : N’écoutez point l’accusé qui veut périr, nemo auditur perire volens. L’accusé devançant les voeux de l’accusation méconnaît si fort l’instinct de la nature que, s’il n’est aveugle de démence, il doit obéir un esclave à une passion violente qui au besoin tuera la vérité. N’est-ce pas là Maubreuil tout entier, Messieurs, Maubreuil jeté à des extrémités répréhensibles, sans doute, mais par un sentiment connu autant que généreux, que le désespoir a prodigieusement exalté. Le voyez-vous comme il se précipite à son but, sans s’inquiéter du glaive présenté devant lui !

Chercherons-nous longtemps et bien loin l’auteur de tant de désastres ? Je n’ai pas besoin de le nommer. Ne sont-ils pas là pour le signaler, les ordres signés des ministres et confiés à M. de Maubreuil ? Ces moyens d’exécution, sans doute, ne vinrent pas d’eux-mêmes et spontanément aux mains du mandataire. Qui détermina MM. Anglès, Dupont, Bourrienne à ces prodigieuses délégations ? Qui, sinon le président du gouvernement provisoire, seul assez élevé pour donner de pareilles instructions ? Ne sont-elles pas là les lettres de Roux-Laborie, les invitations pressantes de ce secrétaire du gouvernement provisoire, secrétaire en même temps de M. de Talleyrand ? Ne sont-il pas là les éléments d’une procédure solennelle, le rapport des deux substituts, le réquisitoire du chef du parquet, le mandat d’amener lancé contre Roux-Laborie ? N’est-elle pas là, toute flagrante encore, cette non-comparution de tant de témoins, dont la réticence générale et concertée prouve assez la crainte d’un opprobre commun à tous ? Enfin, et à défaut du reste, n’aurions-nous pas l’acte même qui provoque aujourd’hui l’accusation et qui porte en soi la démonstration du motif ? L’homme courant au martyre, Messieurs, pour attester un fait, le scelle du sceau le plus irréfragable.

Désavouer, abandonner, trahir celui qu’on a commissionné sont-ce griefs légers et pardonnables ? Une injure dans nos moeurs vaut un soufflet ; devant les tribunaux elle l’excuse : que feront d’aussi horribles injustices ?

Cependant, le croirait-on ? Les auteurs de tant de maux, loin de s’estimer heureux d’en être si facilement quittes, s’agitent encore et veulent cinq ans de prison. Oui, Messieurs, l’expression n’est pas trop forte, je le répète, on veut cinq années de prison. Que signifient ces brochures, ces notes odieuses, illégitimes auxiliaires de la vindicte publique ? Que signifie ce réquisitoire de Douai, pièce légale, sans doute, mais dont la publication anonyme, extra-judiciaire, quoiqu’à votre audience, signale assez la malignité perfide et soutenue d’un ennemi ? Que signifie cet amas de vieilles calomnies, dont le bons sens avait dès l’origine fait justice, exhumées de nouveau, répandues et agitées pour offusquer et troubler votre vue par des mensongères vapeurs ? Le hasard certainement accumule tant de basses hostilités, comme le hasard aussi rendit naguère M. de Talleyrand et vingt autres rebelles à des mandats de justice. Mais à quoi bon les conjectures ? On n’y a pas mis tant de mystère, Messieurs ; on a tenu des assemblées, on a délibéré, sollicité ouvertement ; peu s’en faut que d’avance on ne se soit vanté du succès. »

Après sa condamnation, M. de Maubreuil fut enfermé à Poissy ; il y fut envoyé à l’infirmerie, sur les sollicitations de Mlle de la Rochejacquelein, son alliée. A l’aide des médecins, des journaux, et surtout de l’opinion publique, sa famille obtint sa translation dans la maison de santé Cartier, d’où, à l’expiration de sa peine, il fut mis en liberté.

XXII

Les révélations franches et hardies de M. de Maubreuil, son triomphe dans sa longue et périlleuse lutte, lui avaient acquis l’estime publique. Il n’était pas un dignitaire, honnête homme, pas un député, pas un pair indépendant, qui ne lui tendît la main ; mais cette sympathie ne lui rendait ni la fortune, ni le rang dont on l’avait fait déchoir. Sa famille intervint en sa faveur, mais le comte n’admettant ni faiblesses, ni concessions, ces démarches n’eurent pas le succès qu’un intrigant eût obtenu.

On se rappelle la dévouement qu’il avait manifesté pour la dynastie de Napoléon, dans ses lettres à lord Bathurst et au prince régent.

J’avais avec moi, dit le comte, en parlant des négociations qu’il poursuivait alors, un M. Virgile Doze, lequel était plus bonapartiste que tous les Bonaparte. « Je porte la chemise ensanglantée », disait-il souvent à la façon des Provençaux, faisant allusion à une condamnation aux galères qu’avait encourue son père pour s’être farandolé à Fréjus, au débarquement de Napoléon, en 1815. M. Doze possédait, entre autres qualités, une écriture magnifique et vraiment microscopique. Nous l’utilisâmes en envoyant, par l’entremise du digne abbé Bonavita, un grand nombre de pièces au prisonnier de Sainte-Hélène.

Nous nous permettions de conseiller à l’Empereur de ne pas bouder vis-à-vis de sir Hudson Howe, qui n’était en rien l’arbitre de sa détention, ni de la rigidité des ordres que lui donnait lord Palmeston, secrétaire d’état au département de la guerre. Nous l’exhortions à se remémorer les grands et vivaces souvenirs qu’il avait laissé en France, à se distraire, afin de prolonger une vie si nécessaire à la prospérité de son empire, et donner au prince régent le temps de revenir de ses appréhensions et préventions, etc., etc.

Il y avait, à Sainte-Hélène, assez de gens qui avaient amassé leur cargaison de fidélité et qui étaient impatients d’embarquer pour l’Europe où ils devaient étaler et débiter leur belle et bonne pacotille. Cet entourage influença Napoléon, qui ne nous sût aucun gré de nos efforts, et ne nous fit point parvenir de réponse.

Les projets de l’Empereur ne réussirent pas ; le gouvernement anglais fit transporter au Cap de Bonne-Espérance le plus fervent de ses adulateurs ; et le loyal O’Meara lui-même, tout sujet britannique qu’il était, fut, nous a-t-il dit, pour avoir éveillé les soupçons de son gouvernement, ramené en Angleterre, où une vieille dame irlandaise, assez riche et passablement romantique l’épousa « pour l’amour du bonapartisme ».

Jamais homme, je puis l’assurer, et je n’ai certes aucun intérêt à le dire, ne fut plus que moi dévoué à Napoléon, bien qu’on m’ait répété souvent : « qu’il n’était reconnaissant que quand il ne pouvait se dispenser de le paraître », et qu’on ait ajouté pour me convaincre, ces paroles à l’appui : « J’aime Duroc parce qu’il n’aime personne ».

« C’est ma franchise qui, reconnue par le gouvernement anglais, nous permit de plaider si haut pour Napoléon 1er, alors même que ce gouvernement était constamment atteint par l’éloge d’un homme dont il ne voulait, à aucun prix, entendre parler. Je ne dois qu’à ma constante rectitude de n’avoir point été enlevé comme le général Gourgaud, et conduit hors d’Angleterre, pour avoir suivi une autre marche, car les hommes d’Etat anglais ont toujours pu dire de moi, ce qu’il faut qu’ils puissent toujours dire : « Pour celui-là, il va droit. »

Je dois rendre cette justice à M. Doze, que tant qu’il a été avec moi, et jusque même à son arrestation à Granville, à mon sujet, il a été bonapartiste, et même un des plus zélés. Il était fort jeune alors.

Depuis !... Il est devenu un homme, selon l’expression de M. Scribe. Il a été pour toutes les dynasties, suivant que ses intérêts le lui commandaient. Et, en homme d’esprit, qu’il a été et qu’il sera toujours, il a été fidèle à tous les changements qui ont eu lieu ; sans doute parce que cette fidélité est certes, de nos jours, la plus profitable et presque la seule praticable ; et enfin, qu’ainsi, en toute quiétude, on peut s’arrondir comme il l’a fait, à l’exemple du plus puissant de mes alliés, dont il fut longtemps l’ami, le confident, et surtout l’appui financier. »

M. de Maubreuil connaissait beaucoup d’intrigues, beaucoup de secrets : son but était de convertir, tous ces moyens de réussite, au triomphe de la cause qu’il avait adoptée lors de son abjuration à Gand. On peut voir, dans les pièces que nous avons citées plusieurs fois, que l’adhésion du comte à la 4e dynastie n’était pas une simple question de fait ; aux ambassadeurs, ainsi qu’aux ministres, il nomme Napoléon II comme son souverain.

Pour suivre l’exécution de son projet, il part, muni d’une faible somme, pour l’Allemagne. Il arrive au Johannisberg, où était le prince de Metternich. Il était tard, le prince devait partir le lendemain ; M. de Maubreuil, qui tenait à s’entretenir avec l’habile ministre d’Autriche, écrit sur le champ au baron de Pont, pour le prier de solliciter en sa faveur une audience du prince ; il en reçoit, presqu’aussitôt, une réponse des plus gracieuses ; le baron lui annonçait que « quoique le prince ne pût disposer de quelques moments avant son départ, il le recevrait cependant le lendemain à onze heures ».

« A l’heure dite, M. de Maubreuil fut exact. On l’introduisit dans un salon d’attente ; bientôt il vit entrer des employés, des conseillers et divers personnages. La plupart, lui sembla-t-il, n’étaient venus que pour l’examiner, car personne ne lui parla ; tous le regardaient sans affectation, et puis se retiraient en chuchotant.

Ce manège durait depuis près d’une heure, dit-il, lorsque le baron de Pont parut. Je le connaissais, et je savais, qu’en toutes occasions, il s’était montré fort bienveillant pour moi ; je lui en fis mes remerciements. Il était l’ami et le confident du prince, il le méritait bien, car je n’ai point connu d’homme dont les qualités fussent plus estimables. Après avoir causé environ vingt minutes avec moi, il me quitta, en disant à ceux qui attendaient le prince : vous pouvez, Messieurs, vous en aller, car il y en a pour longtemps avec monsieur. »

Au bout de quelques minutes, une autre porte du salon s’ouvrit et donna passage au prince de Metternich, qui invita le voyageur à entrer dans son cabinet. D’abord le prince laissa parler M. de Maubreuil sans l’interrompre. Il l’interrogea ensuite. Mais que se dit-il dans cette longue entrevue ? C’est un secret que le comte se réserve de dévoiler dans ses Mémoires. Il plaida chaleureusement la cause de Napoléon II, et démontra au prince, que le traité de Fontainebleau ayant été violé, l’abdication de Napoléon était annulée et que la famille Bonaparte était juridiquement rentrée dans ses droits. Il ajouta qu’il était disposé à tout sacrifier pour le triomphe de cette cause, et à agir immédiatement, que si, toutefois, Son Altesse était dans l’obligation d’ajourner, sans abandonner, il se soumettrait provisoirement à ces exigences. - C’est cela, interrompit alors le prince, c’est cela. - Alors, je me soumets à votre décision, reprit M. de Maubreuil, mais je vous prie de me mettre en attendant sous la protection de l’Autriche. M. de Metternich lui en donna l’assurance en joutant : Oh ! Si Napoléon avait connu toute cette affaire dans les Cents Jours, il ne aurait tiré un bien grand parti ! - Et j’aurais fait tout pour lui, dit le comte, car j’ai trouvé tant de mauvaise foi, tant d’ingratitude chez les Bourbons !... Ils m’ont tant fait de mal que j’ai abjuré publiquement leur cause et que, publiquement aussi, je me suis voué à celle de la famille de Napoléon... La conférence avait duré près de deux heures et le prince ne paraissait pas pressé de la terminer. Il offrit même au voyageur d’aller ensemble faire un tour dans le jardin.

M. de Maubreuil reprit la route de France ; comme il en était convenu avec M. de Metternich, il n’entra pas dans Paris ; il s’arrêta au Bourget. Malgré ses efforts pour cacher son voyage et le but de son entrevue, le public en fut instruit, ses amis vinrent le féliciter sur le succès qu’il avait obtenu auprès du ministre autrichien. Il vit, en cette circonstance, M. Beugnot, qui connaissait le caractère du prince de Metternich et qui lui dit : « Pressez, pressez, car M. de Metternich s’estime heureux quand une affaire embarrassante est remise à quinze jours, et s’il peut obtenir un mois, oh ! il est bien plus content, et quand il en obtient deux, il la regarde comme terminée. »

Rentré à Paris, il vit M. d’Appony, ambassadeur d’Autriche, qui s’était trouvé en même temps que lui au Johannisberg, il en reçut des promesses positives. Ses entrevues avec l’ambassadeur autrichien, comme sa réception au Johannisberg, dépassèrent son attente. La protection de M. d’Appony était sans équivoque, l’ambassadeur alla jusqu'à dire : « Monsieur le marquis, si vous avez les moindres craintes, apportez vos papiers ici, disposez de moi. »

Le comte d’Appony s’entretint avec les ministres, et travailla avec les amis de M. de Maubreuil, pour lui assurer une pension de douze mille francs, sur la liste civile, plus une centaine de mille francs en argent.

La révolution de 1830 coupa court à cette négociation.


XXIII


Lors des fameuses journées, le comte habitait la maison de santé Cartier, faubourg Poissonnière ; il était entouré d’amis dévoués, intrépides bonapartistes, attendant qu’il prît une résolution digne de son énergie ; mais il ne voulait mettre son projet à exécution qu’après avoir consulté le comte d’Appony et obtenu son adhésion, désirant en cela rester fidèle à ses conventions avec M. de Metternich. Son projet était de proclamer Napoléon II.

Si M. de Maubreuil eût fait sa proclamation, à la tête d’une centaine d’hommes, la réussite n’était pas douteuse, dans un moment surtout où la confusion était générale, où la multitude flottait incertaine, sans savoir à quel drapeau elle se rallierait, dans un moment, disons-nous, où les fautes des Bourbons, où la prose et les vers de plusieurs hommes de talent avaient ranimé l’enthousiasme du peuple et relevé le prestige attaché au nom de Napoléon.

La réponse de M. d’Appony fut « une exhortation au repos et à l’attente des évènements qui se préparaient ». Cette réponse déconcerta le comte ; les évènements avaient marché durant les pourparlers, et ses amis, si impatients la veille, l’engagèrent le lendemain à se ranger au conseil de l’ambassadeur.

L’Autriche recula par crainte de la révolution, et, par sa retraite, paralysa la marche de la Russie et de la Prusse.

Beaugrand persuada, à Vienne, que la royauté de juillet n’était pas la révolution, qu’il n’y aurait que le roi de changé en France, et que Louis-Philippe, une fois sa position prise sur le trône, n’était pas homme à conserver les tréteaux qui l’avaient aidé à y monter. On donna pour gage à l’Autriche quelques disgrâces, entre autre celle de M. de Lafayette.

On conseillait à M. de Maubreuil de suivre l’exemple du comte Bertrand, de ce modèle de fidélité, fléchissant les genoux devant le nouveau roi. Les conseils échouèrent, le comte quitta la France ; il alla d’abord en Belgique, puis en Hollande, où il reçut des marques de la bienveillance particulière du roi des Pays-Bas ; en Angleterre où il fut reçu chez les ambassadeurs des hautes puissances. Peu de temps après, il se rendit à Vienne, où venait de mourir le fils de Napoléon ; il fut honorablement recueilli par le baron Pont ; il eut, avec les autorités autrichiennes, des conférences dont il fera connaître plus tard le sujet, et qui attestent, de la manière la plus positive, l’immuabilité de la politique autrichienne.

En 1835, M. de Maubreuil présenta une adresse au congrès de Toeplitz. Cette adresse, empreinte de franchise et d’exactitude, acquit au comte la bienveillance de plusieurs des hauts diplomates. Des voix éloquentes rappelèrent son courage , son grand caractère, et ne dissimulèrent pas que sa conduite noble et loyale méritait une meilleure fortune ; mais toutes ces sympathies n’aboutirent qu’à lui obtenir, à titre d’indemnité, une modique rente de 5 000 francs que le roi Louis-Philippe fut chargé de payer. M. de Latour-Maubourg, alors ambassadeur de France à Bruxelles, lui dit en lui annonçant cette décision :

« Ce n’est point une indemnité, elle serait par trop au-dessous de vos pertes, mais une réparation que vous fait le congrès, à l’effet d’annihiler les calomnies répandues contre vous, et d’arrêter celles dont on voudrait vous faire l’objet. »

M. de Latour-Maubourg parlait d’une réparation morale, la réparation matérielle étant, sinon impossible du moins très difficiles et trop onéreuse.


XXIV


Après une série d’aventures, survenues en Belgique, le comte revint en Vendée, pour tranquilliser sa tante, Madame de Guerry de la Fortinière. Il fut reçu, au château de Lullière, avec empressement et cordialité, par sa famille, par ceux qu’il n’avait pas revus depuis trente ans, par ceux qui même ne le connaissaient que de nom.

Voilà M. de Maubreuil, entouré des dernières affections qui ont survécu à tous ses revers, le voilà, se reposant un instant sous les ombrages du premier oasis qu’il ait rencontré dans sa marche aride de 23 ans ; dans cette Vendée, sur laquelle on a tant amplifié, tant amoindri, tant exagéré, tant spéculé ; dans cette Vendée que tant de gens admirent à juste titre, et que si peu connaissent réellement. Contrée héroïque et gigantesque ; éternel problème de fidélité et d’abnégation, qui, sous le bouclier de la légitimité, défendit à outrance une cause disgraciée.

Les Vendéens ont eux-mêmes compris les résultats négatifs de leur résistance exceptionnelle, de leur noble sang versé à profusion, quand, par une incommensurable ingratitude, Louis XVIII prétendit que la Vendée devait être amnistiée… pour avoir combattu pour lui !… Et quand il voulut, acte incomparable dans l’histoire, quand il voulut, disons-nous, eh, bien !… la désarmer !… C’est à cette occasion qu’un chef vendéen répondit au prince, envoyé de Paris pour les engager à livrer leurs armes : « Nous les avons prises pour vous, Monseigneur, et maintenant nous les gardons pour nous. »

Cette réponse et le dessein qui l’avait provoquée durent frapper au cœur cette nation indomptable dont le courage ne pouvait avoir d’égal que le désappointement.

Le même prince bourbonien, débitant un jour un long discours que lui avait préparé son favori le duc de C. – le chevalier de L., ennuyé de son long mémoire, finit par lui dire à haute et intelligible voix : « Allez vous faire.. ; allez… » puis tournant son cheval, il piqua des deux. Si l’abandon du chevalier de L., naguère un des plus ardents défenseurs des Bourbons, n’eût pas d’imitateurs ostensibles, il en eût du moins beaucoup de tacites. Et si, par position obligée en quelque sorte, il est des hommes d’une haute portée, qui tiennent encore au pavillon de cette cause jugée, ce sont ceux qui personnellement ont eu pour les restaurés la plus prodigieuse bassesse, leur profonde ingratitude. Ceux qui détestent et méprisent au plus haut degré la cause bourbonienne, sont presque obligés par honneur et pour eux-mêmes, de dévorer, dans leur intérieur, les regrets qu’ils éprouvent pour ne pas s’avouer inconséquents. C’est ainsi qu’ils s’applaudissent toujours de leurs nobles sacrifices et même de leurs provocations à la guerre, vis-à-vis des paisibles habitants des campagnes, qui leur sont et leur seront encore longtemps dévoués.

Quant au simple et brave Vendéen, qui, des capacités et des affectations royales ne connaissait que les noms, qui croyait se battre et mourir pour un magazine Henri IV, pour un glorieux Louis XIV, celui-là aussi, a dû être surpris dans sa religion chevaleresque, quand il a vu rentrer des pygmées sur le char des géants.

M. de Maubreuil avait entrevu, en réalisant en Vendée, le calme et la tranquillité dont ses longues fatigues réclamaient impérieusement le besoin. Sa tante, Madame de Guerry de la Fortinière, à laquelle il avait été recommandé par sa mère mourante, l’engageait aussi à se fixer auprès d’elle, lui disant souvent : « Laisse donc là ta vilaine Belgique et viens demeurer auprès de nous. Je t’achèterai une maison fort folie que l’évêque veut vendre… etc.

Il consulta M. Paulze-d’Yvoi, préfet de la Vendée, homme doué d’infiniment d’esprit et d’aménité. Le préfet trouva son projet si naturel et si opportun qu’il lui offrit d’écrire sur le champ à Paris. M. de Maubreuil accepta ses bienveillantes propositions, le priant toutefois de remettre à quelques jours ; l’aimable fonctionnaire l’assura qu’il restait à sa disposition.

Le comte vient à Paris, où il fut accueilli avec égards par le ministre, M. de Montalivet, et par M. Alexis de Jussieu, directeur de la police générale. Il regagna ensuite la Belgique, où, après avoir pendant quinze jours encore examiné tout ce qui avait rapport à son séjour dans sa famille, il se décida à faire les démarches nécessaires. Après un échange de lettre entre lui et MM. Paulze-d’Yvoi, de Montalivet et de Jussieu, il obtient enfin l’autorisation désirée.

Revenu en Vendée, à peine a-t-il pu s’installer qu’il apprend par M. Fleury-Hérard que la pension faite par la diplomatie cesse de lui être payée, par le fait qu’il a cessé de résider à l’étranger. Nouveau coup de foudre, nouvelle inconséquence ministérielle ; comment expliquer cette suppression, appuyée sur un séjour en Vendée, parfaitement motivé et consenti. Voilà de nouveau la quiétude promise, le repos attendu impitoyablement anéanti.

Le comte revint à Paris, déterminé à obtenir l’explication d’un procédé à la fois si arbitraire et si préjudiciable, et que rien n’avait pu motiver de la part du ministère Molé. Il écrivit à ce ministre, à MM. Brenier, de Jussieu, de Reyneval, etc., puis enfin, las de servir de balle à ce jeu ministériel, il repartit pour Bruxelles.

Le lendemain de son arrivée en cette ville, il fut mandé à la légation française, par M. Serrurier. Le marquis de Bassano lui dit alors qu’il avait ordre de lui remettre tout l’arriéré de sa pension, mais qu’on espérait bien qu’il n’irait pas faire de bruit en Angleterre.

Ainsi se termina cette déplorable intrigue, qui, entre autres résultats funestes, produisit une impression défavorable sur madame de Guerry de la Fortinière. Cette respectable femme, alors âgée de 79 ans, ne put s’expliquer comment son neveu, décidé à se fixer auprès d’elle, avait pu disparaître si brusquement. Cette contrariété ajoutée au tort injustifiable qui plane toujours sur les absents, fit déshériter M. de Maubreuil.

En 1840, l’arrivée de M. Guizot au ministère fit supprimer définitivement cette pension. Cette suppression partit d’anciennes rancunes auxquelles M. Guizot n’était pas étranger, ayant été secrétaire du conseil des Bourbons à Gand.

Le comte supporta ce nouveau coup avec le noble courage qui ne lui avait jamais fait défaut.

Quand la révolution de 1848 eut éloigné de France la famille d’Orléans, ses amis de Londres, où il était alors, l’engagèrent à faire des démarches auprès du gouvernement de la république. Un d’entre eux, s’intéressant vivement à sa position, l’exhortait souvent, soit verbalement, soit par écrit, à s’adresser à la diplomatie, pour être réintégré dans ses droits. Voici, en substance, ce que lui répondit un jour M. de Maubreuil.

La lettre a été imprimée à Londres, nous en extrayons les passages suivants :

Londres, 27 juillet 1848.

« Mon cher monsieur de Pratt,

Je reçois votre lettre du 21, à laquelle je réponds de suite ; puisse mon exactitude vous convaincre du cas que je fais de vos bons avis.

Toujours présent, toujours à la question... William Pitt vous eût point dit comme à certain gentilhomme écossais, l’un de ses convives ministériels : je bois à vous aussi, mon vieil ami, qui n’avez jamais été présent à une question, ni absent pour un vote.

Je vous remercie cent et cent fois, mon cher monsieur de Pratti, de votre inépuisable sollicitude pour tout ce qui me concerne.

Ainsi que vous me le rappelez, et suivant vos sages conseils, j’ai attendu, attendu et encore attendu les circonstances, que je prévoyais depuis longtemps et qui sont arrivées, me sont-elles favorables ?.. Là est la question. L’état de convulsion de l’Europe méridionale, l’état voulu et aidé par le Nord, n’a jusqu'à ce jour rien produit d’efficace ni de rationnel pour la pauvre vieille Europe... Le Nord voit en souriant l’état de tohu-bohu politique et social dans lequel est le Midi, parce que seul il l’a encouragé ; il le contemple, il l’épie, l’arme au bras, afin d’agir au moment favorable...

Cette contemplation du Nord durera-t-elle longtemps ? C’est là réellement ce qu’on ne saurait prévoir, cela dépend entièrement de cette puissance qui, seule n’a pas fait de faute depuis trente-quatre ans, qui seule, même a su hériter de Napoléon. Elle se tiendra sur le qui vive aussi longtemps que le Midi travaillera pour elle, et il le fait plus et mieux qu’elle ne pourrait le faire elle-même ; elle le voit phraser, niaiser, et surtout se déchirer. Les phrases ne font pas peur à la Russie, au contraire, elle en doit tout attendre, tout espérer.

...Vous êtes un fou, de servir cet homme comme vous le servez dans ses remontes, me disait-on, en parlant de Napoléon, il n’y entend rien, vos qualités, vos sacrifices sont en pure perte, car il n’en vaut pas la peine. (J’étais sourd à ces paroles qui m’ont été répétées plus tard par le prince de Metternich.) On ajoutait : nous l’enverrons se casser la tête même, s’il le faut, contre le Caucase. Les Cosaques viendront. Nous en finirons avec lui, vous pouvez y compter... et cela m’était dit, quand ? Alors que Napoléon commandait au Continent, depuis les colonnes d’Hercule jusqu'à la Baltique, enfin, en 1810... Les traîtres ! Les traîtres ! Que ne peuvent-il pas pour le malheur des rois et la destruction des républiques !... Puis-je quelque chose, moi !... Là où ils sont tous ? J’en doute, quant à présent.

Enfin, voyons, par où entrerai-je, et comment ?... Le gouvernement de la France ne songe à présent qu’à proscrire, qu’à interdire : il ne songera ni à réparer, ni à payer ; inutile d’en dire plus. Vous savez ce qu’a répondu par rapport à moi l’empereur de Russie au marquis de L., alors jeune et loyal, lorsque dans son intimité il lui démontrait les torts de la Russie à mon égard : Monsieur le marquis, la Russie, voyez-vous, n’a point de passé, rien que de l’avenir.

Donc, inutile de recourir à la Russie... La Russie se moque de tout, même de l’Angleterre. Quant à la Prusse, son roi est à l’état du roi de marbre des nuits arabes.

Dirai-je à l’Autriche qu’elle doit me protéger ? Elle qui peut à peine se protéger elle-même, ou plutôt, à peine se défendre, elle qui a laissé briser entre ses mains ce grand levier politique que j’avais su lui conserver, et avec lequel elle était sûre, en s’alliant à la France, de commander à l’Europe méridionale. Donc que l’Autriche ne pouvant rien pour elle, ne pourrait rien pour moi...

Est-ce à l’Angleterre que j’irai m’adresser ? Mais l’Angleterre d’à présent n’a presque plus rien de l’Angleterre d’autrefois, chaque jour ses moeurs, ses habitudes comme sa politique changent et baissent...

Mieux encore est d’attendre que de risquer une démarche dont l’infructuosité serait pour moi humiliante. »


XXV


Après la mort de Napoléon II, M. de Maubreuil commis une faute ; cette faute a été réitérée par lui en 1849.

Le fils de Napoléon étant mort, le comté eut dû se rendre auprès de son héritier, le prince Louis-Napoléon, et défendre la dynastie napoléonienne sous les auspices de son chef naturel. En 1849, après dix-sept années de plus consacrées à la défense des droits de l’empire, il était de son devoir d’offrir, au président de la république, le reste des forces qu’il avait constamment usées pour sa cause.

M. de Maubreuil ne conteste pas cette double faute, qui plus est, il la justifie.

Etant à Nice, en 1860, il écrivit à M. Pietri et lui remit pour l’Empereur une lettre dont nous extrayons les passages suivants :

« Sire, j’ai eu deux torts vis-à-vis de vous, cela est positif, mais ce sont aussi les seuls que vous puissiez me reprocher.

Le premier, de n’avoir pas été vous trouver, à mon retour de Vienne, où j’étais allé, en quelque sorte, demander compte de la mort de Napoléon II, en 1832.

Sans vouloir m’en excuser, voici pourtant, sire, l’explication de ma conduite.

A Vienne, on me dit que, si je persistais à plaider la cause de la quatrième dynastie, je devais aller trouver le roi Joseph, parce qu’il était alors désigné pour remplacer Napoléon II. Je répondis au baron de Pont qui m’était venu trouver de la part de M. de Metternich, que j’étais bien pauvre, dénué de ressources et de forces suffisantes. D’ailleurs, le roi Joseph avait si mal accueilli le colonel Gruchet que je lui avais envoyé aux Etats-Unis, comme le prouvent les lettres du colonel Gruchet, que je préférai attendre.

Le second, Sire, de n’avoir été droit à vous en 1849, mettre à votre disposition, moi et mes papiers.

En cette circonstance, j’ai pour raison une déloyauté sans exemple et une supercherie odieusement conduite et dont je fus victime. J’eus le malheur de voir un énorme allié de ma famille, que j’avais perdu de vue depuis longtemps. J’étais à mille lieues de soupçonner qu’à force de sybaritisme et de tours de toute espèce, il en était venu à l’état de décomposition morale, dans lequel tout le monde aujourd’hui reconnaît qu’il est tombé.

Mon monstrueux allié, cet intrigant avec délice, ce menteur à tout propos, cet éhonté avec suffisance se mit dans la tête que ma présence à Paris me mettrait à même de découvrir ses plans et ses fourberies, en conséquence, il mit tout en œuvre pour m’éloigner.

Voici, pendant deux mois, les discours qu’il tint tant à moi qu’aux deux ou trois personnes que j’eus occasion de lui envoyer.

Mon cher Armand ! Au nom du ciel, éloignez-vous... Le prince Jérôme et son fils, qui croient en moi, me retireraient leur appui s’ils apprenaient que je vous ai vu, et surtout que je vous protège. Or, j’ai besoin d’eux auprès du président, avec lequel je suis à merveille, et cela m’empêcherait de réussir dans mon projet.

Une autre fois, il me disait :

J’ai su persuader à tous les Bonaparte qu’ils ne pouvaient se passer de moi en raison de la Vendée et de la Bretagne qu’ils redoutent. Je suis au courant de tout, je sais tout, Armand, oui, je sais tout, et tout ce qui arrivera. Je ne dis cela qu’à vous, Armand ; parce que, certes, vous savez juger, apprécier...

Dans nos entrevues, il s’enfermait avec moi, après ses questions habituelles : « Que dit-on de moi ? Savez-vous quelque chose ? Dites, dites... Je vous en prie, etc. » Il reprenait :

Soyez sûr, mon cher Armand, que je pourrais tout pour vous ! Mais donnez-moi du temps, que diable ! Vous savez combien je vous suis attaché, car vous étiez le meilleur ami de mon père ! Toujours celui de mon oncle, enfin nous vous aimons tous, donc il faut me croire ; et puis qu’est-ce que je vous demande ? De vous éloigner jusqu'à ce que je vous dise de revenir, ce qui du reste ne sera pas long. Voyons ! Eloignez-vous ! Eloignez-vous ! Allez en Bretagne, en Vendée près de mon oncle, où vous voudrez, et laissez-moi faire.

Dussiez-vous, Sire, être surpris de ma naïveté, c’est ainsi qu’un détestable fourbe a abusé de ma crédulité et bafoué la confiance que j’ai été assez aveugle pour mettre en ses promesses ! Devais-je ne pas m’attendre à un piège, de la part de cet homme ? Après s’être moqué du prétendant, n’est-il pas allé ensuite le provoquer à Wiesbaden, afin de pouvoir s’en débarrasser ?

Je l’avoue, avec confusion, ce routinier en intrigues, en bassesses et duplicités, n’est après tout qu’un charlatan, mais un charlatan de la plus haute effronterie, soutenu par une énorme prestance et un nom retentissant que sa mère, la première intrigante de son temps, à su exhausser par un semblant de roman historique, à l’aide duquel elle a mendié des pensions et des dotations pour ses fils et filles, et particulièrement pour ce hobereau d’origine gasconne, par sa naissance et par sa mère, pour ce hobereau qu’elle a fait faire marquis.

J’ai été ignominieusement trompé, Sire, par cet allié que j’ai eu la faiblesse de croire sincère, par cet allié, jouant impitoyablement avec la vie de son ami, de celui qu’il savait pauvre, dénué et souffrant... Grand nombre de mes persécuteurs, les Anglès, Fouché, Coleville, Beautier, etc., etc., sont morts sous le châtiment de Dieu. Je ne désire pas pour lui que cette justice des justices me fasse raison.

Cet homme achève d’user une espèce d’influence, que son nom lui avait conservée ; mais on influence s’en va, et les garanties de sa position sont impuissantes pour le soustraire au mépris de ses contemporains. Cet homme osait faire le pari le plus étrange. Il osait parier avec un honorable député, connu de la France par son désintéressement, par son dévouement à votre cause, par son respect, et j’oserai presque dire, par son amitié pour votre auguste personne, il osait parier, dis-je, en 1849, qu’avant peu le président de la République serait enfermé à Vincennes !... Pari qu’il devait naturellement perdre et qu’il a naturellement perdu aussi, mais qu’il n’a jamais payé.

Sire, Votre Majesté sera peut-être étonnée qu’après avoir, en maintes occasions, applaudi au courage de l’oncle de mon ingrat allié, qu’après avoir ouvertement manifesté mon estime pour son père et pour sa famille en général, je me permette sur la personne du fils et neveu une semblable rétractation. Sire, j’ai été saturé par lui d’ingratitude ; il me devait en quelque sorte sa fortune. Mon père, grâce à moi, avait liquidé les dettes des siens. Il avait trouvé dans ma famille dévouement et désintéressement. Il a répondu à tout cela par une inqualifiable duplicité, par une fourberie sans nom. L’estime surprise s’est évanouie, le mépris légitime a repris sa place. »


XXVI


M. le comte de Guerry-Maubreuil, marquis d’Orvault, a survécu à tous ces orages, grand et noble toujours, il semble braver le temps comme il a bravé les hommes. Il a vécu son étonnante vie, toujours poursuivi par la sinistre lueur de l’orage qui avait éclaté sur sa tête au jour d’une grande prospérité. Il a vu, dans sa gigantesque lutte, s’engloutir fortune, parents, amis. Il a vu tout se briser contre les aspérités et les écueils sans nombre dont on avait hérissé son chemin. Un grand nom, une grande fortune, une bravoure chevaleresque, une loyauté appréciée par plusieurs ministres qui ont eu recours à ses services, rien n’a pu le soustraire à un châtiment immérité. Le descendant des Guerry, des d’Orvault, des Maubreuil, celui qui réunissait cette triple illustration de la Bretagne devait, dans les cachots et l’exil, traîner cet autre boulet, qu’on nomme le secret d’Etat ; le traîner toujours et quand même, sans pouvoir jamais, devant un tribunal, être confronté avec ses mandataires. Ne croirait-on pas avec Me Germain, qu’on voulait compromettre la vieille aristocratie, en armant, pour l’assassinat, le bras du descendant de ce d’Orvault, qui le premier, sous Henri II, entra à Pont-à-Mousson, en chassa les Espagnols et les troupes de Charles-Quint ?… du descendant de cet autre d’Orvault en faveur duquel, pour prix de faits d’armes et de services militaires, Henri IV érigea en marquisat cette terre d’Orvault, donnée par Alix de Guyenne, duchesse de Bretagne, à sa filleule, épouse d’un Bourigand-Dupré d’Orvault ? du dernier des Guerry, du parent des Lezardières, des Marmande, des Chevigné, des Duchaffaut, des Suzannet, etc. (voir les extraits généalogiques).

M. de Maubreuil était jeune quand il aborda le gouvernement provisoire, il atteignait à peine 26 à 27 ans. L’effervescence de l’âge accrue de l’effervescence des temps, était attisée encore par des ressentiments particuliers. On le sut, on comprit les ressources qu’offraient de telles dispositions. Dès ce jour, il est marqué du terrible sceau de la fatalité ; dès ce jour commence son douloureux pèlerinage, au travers de ce sombre et lugubre labyrinthe d’iniquités, dans lequel il ne doit avoir, pour compagnon, que son éternel silence, pour protecteur, que la justice de sa cause, pour témoin, que les murs des cachots et les ténèbres de l’exil. Impossible à lui de jeter une torche brillante, qui éclaire même un instant la nuit lugubre sous laquelle se dérobe le mystère criminel de ses hauts ennemis. Les auteurs de sa mission !… Il y pense le jour, il y rêve la nuit ; il les voit sans cesse à ses côtés, autour de lui, le poursuivant, acharnés à sa perte ; et lorsque, perçant ces funèbres images, il reporte ses regards sur la société, il les trouve au faîte des grandeurs et de la fortune ; pour eux, sont les distinctions sociales ; pour eux, les douceurs de l’opulence ; quant à ses supplications, il s’en rient.

Si, apostasiant à l’honneur de sa race, à la justice qu’il se devait à lui-même, à la réparation qui lui était due, il eût laissé son écrasant secret enseveli dans l’antre ténébreux où dorment tant d’autres ; si, mettant à profit les propositions pécuniaires qui lui furent faites plusieurs fois, il eût accepté l’existence luxueuse qu’on était prêt à lui créer, il eût pu, comme bien d’autres, oublier, dans le faste et les plaisirs, quelques jours de persécution. Mais on avait pris sa vie pure et intacte, on avait voulu la souiller d’une tache de sang, et il ne voulait la reprendre qu’à son état primitif de noblesse et de pureté.

Comme le vieux comte de Poitiers à François de Valois, il a répondu au chef de ses persécutions :

O ! Faites-moi mourir ; la tombe et non l’affront ;

Pas de tête plutôt qu’une souillure au front !…

O ! Monseigneur le roi, puisqu’ainsi l’on vous nomme,

Croyez-vous qu’un chrétien, qu’un comte, un gentilhomme,

Soit moins décapité, répondez monseigneur ;

Quand, au lieu de la tête, il lui manque l’honneur ?…

M. de Maubreuil put fléchir sous les tortures et les privations, il ne fléchit jamais devant le devoir. Il apostasia, lui aussi !… Oui, il renonça au culte des idoles, pour adopter la foi, qui devant l’opinion française, était la foi de Dieu. Chose qui nous touche et nous surprend, et qui n’est l’attribut que des âmes nobles et désintéressées, le comte ne se dévoua à la cause napoléonienne, qu’alors que le héros grandiose, qui l’inaugure, avait, à son tour, gravi les degrés de son immortel Golgotha. Cependant, le grand vainqueur d’Europe ne l’avait-il pas, lui aussi, fait arrêter à Saint-Germain ? Alors que sous le xxx du généreux comte Dannès, il espérait se remettre des meurtrissures des cachots bourboniens. Ne l’avait-il pas, lui aussi, l’homme sauvé par lui, fait jeter dans le laboratoire infecte des procédures et de la police ? Si ; mais l’Empereur avait à manifester au monde les trames sanglantes ourdies contre lui et sa famille ; il eût poursuivit le complot, mais il n’est pas permis de supposer un instant qu’il n’eût absout l’homme dévoué, qui avait déjà enduré tant de tourments pour lui avoir conservé la vie.

Pénétré de cette idée, l’infatigable comte oublia l’arrestation et l’incarcération impériales ; après avoir, avec son sang, abjuré la cause traîtresse des Bourbons qui, comme il le dit avec droit, avait bu tout le sang de sa famille, il se voua à la défense de l’Empire. Pendant son séjour à Londres, il plaide, il défend cette cause. Il la défend devant lord Bathurst, devant le prince régent, desquels il sollicite l’autorisation d’aller à Sainte-Hélène, autorisation qui lui fut providentiellement refusée, croyons-nous, car ses ennemis le poursuivant en tout et partout, n’eussent pas manqué de dire qu’il n’était pas étranger, peut-être, à l’agonie impériale !…

Le comte avait une de ces natures bronzées contre toutes les aspérités de la vie, une fois un principe admis, ce principe s’identifiait à tous les actes de son existence, il en poursuivait la réalisation à travers tous les obstacles et les dangers. Dénué de tout, sans argent et sans ressources, il va deux fois à Vienne, plaider la cause impériale. Son dévouement et sa loyauté en impose aux ministres autrichiens, qui le protègent de leur inviolabilité. Il est sans pain, dans la capitale du Hasbourg, et il refuse fièrement cent ducats mis à sa disposition par le prince de Metternich ; il les accepte quelque temps après comme un prêt, mais jamais comme un don. Il est venu pour défendre une cause, il se sent assez de force et d’argument pour la défendre sous des vêtements usés et des privations. En Angleterre encore, en Belgique, en Hollande, en France, il poursuit son rêve. Il use les quelques morcellements qui lui restent de son patrimoine, pour écrire et publier des réquisitoires contre les usurpateurs temporaires de 1814 et 1815, et des défenses pour la dynastie napoléonienne. Il laisse absorber, par ses publications, les quelques ressources qui seules pouvaient obvier aux misères domestiques qui l’écrasent. Plus il défend, plus il s’appauvrit ; plus il s’acharne au triomphe d’une cause, plus il éteint ses ressources, au point qu’il est permis de se demander pourquoi, pour quels intérêts, il s’est toujours si solennellement immolé ?… Ne pouvait-il pas, ou ne devait-il pas, lui qui n’avait rencontré sur son chemin qu’ingratitude, abjurer toutes les causes ? Accepter, comme on le lui offrait, une résidence dans une possession française, s’entourer du luxe et du bien-être matériel qu’on lui proposait ?… Dans les compensations humaines, on adopte l’aisance, la tranquillité, le calme, n’importe où. Pourquoi dévier de cette inclinaison générale ? La politique n’est-elle pas un peu ce monstre de la fable, qui dévore tout et ne rend rien ? N’avait-il pas sous les yeux l’exemple de hauts fonctionnaires, maintes fois traîtres, et maintes fois rémunérés.

Nouvel Horace, il a, de 1814 à 1848, lutté contre trois royautés, lutté pour une idée fixe, invariable. Il a, de par l’Europe, accompli de prodigieuses pérégrinations pour recueillir et rajuster les débris glorieux d’un trône jadis redoutable, et réédifié aujourd’hui, par l’enthousiasme français, dans toutes ses splendeurs primitives. Pèlerin errant et pauvre, accomplissant un vœu imposé par sa foi politique, il a, de toutes les cours, sollicité la révocation du châtiment injuste infligé à l’empereur Napoléon 1er et à sa famille. Certes, il allait sans arrière pensée de rémunération ; privations et triomphe ; le reste ne le touchait pas. De longues années de déboire politique l’avaient habitué à n’espérer aucun salaire, aucune compensation.

Nous ne voulons pas commenter la conduite de M de Maubreuil, sa religion inviolée, au contraire, nous l’approuvons, nous l’admirons, mais nous sommes surpris que, n’ayant pas rencontré un bras qui le soutint dans sa route, il ne se soit pas arrêté sous un des rares abris offerts sur son chemin. Là, du moins, il eût pu se fier à un repos précaire, mais exempt des agitations sans fin et des besoins incessamment renouvelés. Il renonça à ce bien-être qu’il lui était possible de se créer, comme il avait autrefois renoncé aux positions brillantes qui lui avaient été proposées. Où l’a conduit son tenace dévouement ? A de grands souvenirs, à une grande expérience ; mais l’a-t-il soustrait à l’ingratitude ?…

On a vu par quelle série de faits cet homme, qui avait servi les Bourbons, qui, le premier, avait réveillé sur les boulevards une espèce d’enthousiasme éphémère en leur faveur, s’était rallié à la quatrième dynastie.

A ces raisons, plus que décisives pour une nature comme la sienne, s’en joignait une autre qui émanait d’une source bien plus douce, bien plus suave : il n’oubliait jamais le gracieux souvenir de l’impératrice Joséphine et de sa fille, la reine Hortence. Elles eurent pour lui, lors d’une présentation à Fontainebleau, des égards et des attentions dont il fut grandement touché. Ces princesses tant admirées, et qui, positivement, selon M. de Maubreuil, ont fait et refait deux fois Napoléon empereur ! (en 1814 et 1815), traitèrent toujours le comte avec une belle bienveillance, que le ressentiment qu’il avait eu contre l’Empereur tombait toujours devant les beaux souvenirs qu’elles avaient daigné lui laisser.

Il a sauvé la vie à Napoléon 1er ; il a plaidé par toute l’Europe la cause de Napoléon II ; il a pu saluer Napoléon III. La Providence a été juste ; elle devait cette tardive satisfaction à tant de si nobles infortunes.

Dans sa haute sollicitude, l’Empereur a bien voulu lui accorder une pension ; pension qui honore à la fois celui qui la reçoit et celui qui la donne, mais insuffisante à couvrir les nombreux et glorieux besoins constamment aggravés par l’âge, et dont la source part d’un si chevaleresque et si long désintéressement.

Le gouvernement de l’Empereur a bien fait, il est excellent juge pour savoir s’il a fait assez.

M. de Maubreuil a conservé une mémoire surprenante de précision ; rien ne lui échappe, noms, dates et faits. Il est l’histoire, non seulement des actes de ce grand demi-siècle, mais ce qui est plus rare, de toutes ces intrigues, de toutes ces anecdotes ignorées, de ces particularités dont le secret expire à la porte des cabinets ministériels, en un mot, de toutes ces combinaisons politiques que le mystère et leur ténuité ont rendues insaisissables à ceux qui écrivent l’histoire, et qui n’en ont pas moins joué un rôle décisif dans l’ordre des évènements européens.

Espérons que l’on facilitera au comte la publication de ses Mémoires, de ces précieux souvenirs, remarquables par la nouveauté d’une suite curieuse de faits inconnus, par l’originalité et l’attrait de détails non relatés jusqu’à ce jour. Ces Mémoires sont, à coup sûr, une publication unique. Mémoires des Mémoires, suivant l’expression de quelques personnages qui ont pu en feuilleter les matériaux, ils prennent les faits dans leur berceau de petites passions, de petites intrigues, il les suivent dans leur marche directe ou accidentée, jusqu’à leur apogée de grandes pages historiques. Ils sont la revue rétrospective des faits, dits, gestes et secrets politiques de plus d’un demi-siècle, et de quel demi-siècle !… Hommes et choses, caractères, portraits, anecdotes et surtout intrigues microscopiques qui ont emmené des résultats de géants, tout a trouvé place à son jour et à son heure, avec son cachet particulier d’actualité et de vie, dans cet incomparable panthéon historique. Tout est là dépouillé des oripeaux et des langes qui emmaillotent les faits, tout y passe sans une ovation immérite, sans une récrimination injuste. Les hommes s’y succèdent avec leur traits, leur mœurs, leur convoitise, leur sagesse, leur faiblesse, leur courage, leur foi ou leur apostasie ; ils y passent sans fard au front, sans altération au cœur.

Les huit mille et sept cents pièces authentiques et autographes que possède le comte, lui assigne un rôle spécial et impossible à tout autre, pour narrer, dans toute leur nudité, des faits jusqu’à présent à demi cachés sous le brouillard.

On peut affirmer, et les deux premiers volumes prêts à paraître n’en laisseront aucun doute dans l’opinion publique, que ces intéressants recueils sont destinés à produire incontestablement une révolution dans la bibliothèque des Mémoires.

Seront-ils ou ne seront-ils pas publiés en France ? Cette question reste à résoudre. Les nombreux et puissants ennemis que M. de Maubreuil a rencontrés dans sa longue vie, les grands faits historiques qu’il a à raconter, ses détails sur le mécanisme invisible qui a opéré les restaurations et les déchéances, desquelles il peut dire Quorum magna pars fui, les révélations importantes dont il a à doter l’histoire, tout cela permet de supposer que s’il ne trouve pas en France l’appui et les éléments nécessaires, il se décidera à les faire imprimer à l’étranger.


XXVI


Manuel, qui avait fait proclamer Napoléon II en 1815, a laissé tomber, du haut de la tribune française, ces paroles foudroyantes : « On s’est rendu coupable envers M. de Maubreuil du crime de lèse-humanité et de lèse-justice. »


FIN


NOTES JUSTIFICATIVES


Quelques extraits généalogiques et nécrologiques des parents et alliés de M. Marie-Armand, comte de Guerry-Maubreuil, marquis d’Orvault.

1. Gabriel de Guerry, grand-père du comte Armand, ancien lieutenant-colonel au régiment de la couronne, tué à la bataille de Sablé.

2. Jacques de Guerry de Beauregard, père du comte Armand, tué au combat d’Aisenay.

3. Gilbert de Guerry, oncle du comte Armand, lieutenant de vaisseau, chevalier de Malte, fusillé à Auray pour la cause des Bourbons.

4. Benjamin de Guerry, oncle du comte Armand, enseigne de vaisseau, fusillé à Auray pour la cause des Bourbons.

5. Tancrède de Guerry, frère du comte Armand, soldat de la Vendée, se distingue au château de la Pénicière et de Lannebaudière.

6. Jules de Guerry, frère du comte Armand, soldat de la Vendée ; se distingue dans plusieurs combats, et traîné de tribunaux en tribunaux, ne conserve la vie qu’en s’échappant par un souterrain.

7. De Guerry de la Fortinière, oncle du comte Armand, aide-de-camp de Charette, prend l’île de Noirmoutier.

8. De Guerry de Villebon, allié du comte Armand, commande les rudes soldats des Marais.

9. De Guerry de Boisjolly, allié du comte Armand, commande dans les Marais.

10. De Guerry de la Vergne, allié du comte Armand, soldat de la Vendée, fusillé aux Sables d’Olonne.

11. De Guerry…, allié du comte Armand, soldat de la Vendée, fusillé à Auray.

12. Le marquis de Guerry, allié du comte Armand, tué d’une balle à la gorge au combat de Mallestroit, en 1815.

13. Armand de Guerry-Maubreuil, marquis d’Orvault. Celui si iniquement persécuté, soldat de la Vendée, dans la division Marchecoul, commandée par son cousin Louis de Cornulier, ensuite dans l’armée de Châtillon, dans l’escorte de soixante gentilshommes, commandée par Dannès de Montredat.

1. Armand de Bourrigan, seigneur du Pé, marquis d’Orvault, grand-oncle du comte Armand, soldat de l’armée des Princes, descendant de Bourrigan, qui commandait au XIIe siècle les troupes du duc de Bretagne au célèbre combat de Rezé, descendant de cet Orvault qui, sous François 1er, enleva Pont-à-Mousson à l’empereur Charles-Quint, etc.

1. De Chabot de la Rairie, commandeur dans l’ordre de Malte, grand oncle du comte Armand, passe la Loire avec la grande armée vendéenne, tué après la défaite du Mans.

2. Le chevalier de Chabot, oncle du comte Armand, lieutenant de vaisseau, - armée des Princes.

3. Le comte de Chabot, du Parc-Soubise, oncle du comte Armand, - armée des Princes.

4. Auguste de Chabot, cousin du comte Armand, - armée de Condé, - armée des Princes, commandant la division de Montaigu, - 4e guerre de la Vendée, 1815.

5. Constant de Chabot, cousin et beau-frère du comte Armand, - 2e et 3e guerre de la Vendée.

6. Alexandre de Chabot, cousin du comte Armand, soldat de la Vendée.

1. Comte de Rezé Du Chaffault de Mellais, amiral commandant l’escadre bleue ou du centre, au combat d’Ouessant, soldat de la Vendée, mort en prison.

2. Comte de Rezé du Chaffault de la Sénardière, frère de l’amiral et grand oncle du comte Armand, - armée des princes et de condé.

3. Alexis Du Chaffault, comte de Lyon, cousin du comte Armand, soldat de la Vendée, tué dans un combat près de Blain.

4. Augustin Du Chaffault, cousin du comte Armand, officier dans le régiment d’Armagnac, - armée de Condé, chef de la division de Talmont, dans la 3e guerre de la Vendée.

5. Gabriel Du Chaffault, cousin du comte Armand, - armée de Condé, 3e guerre de la Vendée.

6. Auguste Du Chaffault, cousin du comte Armand, aide-de-camp de Lafayette, - échauffourée de 1832.

1. Marquis de Lézardières, grand-oncle du comte Armand, premier organisateur des paysans de la Vendée.

2. De la Salle de Lézardières, grand-oncle du comte Armand, - armée des Princes ; expédition de Quiberon, tué à l’attaque du fort Penthièvre.

3. De la Verrie et de Garnaud de Lézardières, grand-oncle du comte Armand, capitaine de vaisseau, tué dans l’expédition de Quiberon.

4. Louis de Lézardières, cousin du comte Armand, mort sur l’échafaud par ordre de Robespierre, pour avoir conspiré en faveur des Bourbons.

5. De Lazardières, baron de Poirou, cousin du comte Armand, - armée des Princes.

6. Charles de Lézardières, cousin du comte Armand, - armée des Princes.

1. Juchault de la Moricière, oncle du comte Armand, - armée des Princes, armée de Condé.

2. Sylvestre-Juchault de la Moricière, oncle du comte Armand, père du général la Moricière, servit dans les corps d’émigrés, puis dans les armées royales, sous M. de Scépeaux.

1. Juchault de Jamonières, cousin du comte Armand, servit le corps d’émigrés.

1. Le comte Destrées de Monceaux, cousin du comte Armand, s’est occupé plus de propriété que de guerre.

1. Le comte de Chevigné de la Gracière, oncle du comte Armand. – Grande guerre de la Vendée ; tué au Mans.

1. Le marquis de Marmande, oncle du comte Armand, - Grande guerre de la Vendée ; tué au Mans.

1. le comte de Mornac de la Chèze-le-Vicomte, grand-oncle du comte Armand. – Armée des Princes, armée de Condé.

2. Vicomte de Mornac, grand-oncle du comte Armand, - Armée des Princes, armée de Condé.

3. De Mornac, cousin du comte Armand, - Armée des émigrés.

1. Charlemagne de Cornulier de la Caratrie, cousin du comte Armand. – Guerre de la Vendée.

2. Le chevalier de Cornulier, cousin du comte Armand. – Guerre de la Vendée ; blessé d’une balle dans les reins.

Nous abrégeons ces extraits.

3. Louis de Cornulier (de la Lande). – Guerre de la Vendée.

4. Victor, vicomte de Cornulier. – Guerre de la Vendée.

5. De Cornulier de Lucinières. – Corps d’émigrés.

6. Marquis de Cornulier du Vairre. – Guerre de la Vendée.

1. Comte de Sesmaisons de Lesnerac, ancien colonel du régiment de Condé. – Corps d’émigrés.

2. Donatien de Sesmaisons. – Corps d’émigrés.

3. Vicomte de Sesmaisons. – Corps d’émigrés.

1. Marquis de Lézardières, grand-oncle du comte Armand, premier organisateur des paysans de la Vendée.

2. De la Salle de Lézardières, grand-oncle du comte Armand, - armée des Princes ; expédition de Quiberon, tué à l’attaque du fort Penthièvre.

3. De la Verrie et de Garnaud de Lézardières, grand-oncle du comte Armand, capitaine de vaisseau, tué dans l’expédition de Quiberon.

4. Louis de Lézardières, cousin du comte Armand, mort sur l’échafaud par ordre de Robespierre, pour avoir conspiré en faveur des Bourbons.

5. De Lazardières, baron de Poirou, cousin du comte Armand, - armée des Princes.

6. Charles de Lézardières, cousin du comte Armand, - armée des Princes.

1. Juchault de la Moricière, oncle du comte Armand, - armée des Princes, armée de Condé.

2. Sylvestre-Juchault de la Moricière, oncle du comte Armand, père du général La Moricière, servit dans les corps d’émigrés, puis dans les armées royales, sous M. de Scépeaux.

Juchault de Jamonières, cousin du comte Armand, servit le corps d’émigrés.

1. Le comte Destrées de Monceaux, cousin du comte Armand, s’est occupé plus de propriété que de guerre.

1. Le comte de Chevigné de la Gracière, oncle du comte Armand. – Grande guerre de la Vendée ; tué au Mans.

1. Le marquis de Marmande, oncle du comte Armand, - Grande guerre de la Vendée ; tué au Mans.

1. le comte de Mornac de la Chèze-le-Vicomte, grand-oncle du comte Armand. – Armée des Princes, armée de Condé.

2. Vicomte de Mornac, grand-oncle du comte Armand, - Armée des Princes, armée de Condé.

3. De Mornac, cousin du comte Armand, - Armée des émigrés.

1. Charlemagne de Cornulier de la Caratrie, cousin du comte Armand. – Guerre de la Vendée.

2. Le chevalier de Cornulier, cousin du comte Armand. – Guerre de la Vendée ; blessé d’une balle dans les reins.

Nous abrégeons ces extraits.

3. Louis de Cornulier (de la Lande). – Guerre de la Vendée.

4. Victor, vicomte de Cornulier. – Guerre de la Vendée.

5. De Cornulier de Lucinières. – Corps d’émigrés.

6. Marquis de Cornulier du Vairre. – Guerre de la Vendée.

1. Comte de Sesmaisons de Lesnerac, ancien colonel du régiment de Condé. – Corps d’émigrés.

2. Donatien de Sesmaisons. – Corps d’émigrés.

3. Vicomte de Sesmaisons. – Corps d’émigrés.

1. Marquis de Lézardières, grand-oncle du comte Armand, premier organisateur des paysans de la Vendée.

2. De la Salle de Lézardières, grand-oncle du comte Armand, - armée des Princes ; expédition de Quiberon, tué à l’attaque du fort Penthièvre.

3. De la Verrie et de Garnaud de Lézardières, grand-oncle du comte Armand, capitaine de vaisseau, tué dans l’expédition de Quiberon.

4. Louis de Lézardières, cousin du comte Armand, mort sur l’échafaud par ordre de Robespierre, pour avoir conspiré en faveur des Bourbons.

5. De Lazardières, baron de Poirou, cousin du comte Armand, - armée des Princes.

6. Charles de Lézardières, cousin du comte Armand, - armée des Princes.

1. Juchault de la Moricière, oncle du comte Armand, - armée des Princes, armée de Condé.

2. Sylvestre-Juchault de la Moricière, oncle du comte Armand, père du général La Moricière, servit dans les corps d’émigrés, puis dans les armées royales, sous M. de Scépeaux.

Juchault de Jamonières, cousin du comte Armand, servit le corps d’émigrés.

1. Le comte Destrées de Monceaux, cousin du comte Armand, s’est occupé plus de propriété que de guerre.

1. Le comte de Chevigné de la Gracière, oncle du comte Armand. – Grande guerre de la Vendée ; tué au Mans.

1. Le marquis de Marmande, oncle du comte Armand, - Grande guerre de la Vendée ; tué au Mans.

1. Le comte de Mornac de la Chèze-le-Vicomte, grand-oncle du comte Armand. – Armée des Princes, armée de Condé.

2. Vicomte de Mornac, grand-oncle du comte Armand, - Armée des Princes, armée de Condé.

3. De Mornac, cousin du comte Armand. – Armée des émigrés.

1. Charlemagne de Cornulier de la Caratrie, cousin du comte Armand. – Guerre de la Vendée.

2. Le chevalier de Cornulier, cousin du comte Armand. – Guerre de la Vendée ; blessé d’une balle dans les reins.

Nous abrégeons ces extraits.

3. Louis de Cornulier (de la Lande). – Guerre de la Vendée.

4. Victor, vicomte de Cornulier. – Guerre de la Vendée.

5. De Cornulier de Lucinières. – Corps d’émigrés.

6. Marquis de Cornulier du Vairre. – Guerre de la Vendée.

1. Comte de Sesmaisons de Lesnerac, ancien colonel du régiment de Condé. – Corps d’émigrés.

2. Donatien de Sesmaisons. – Corps d’émigrés.

3. Vicomte de Sesmaisons. – Corps d’émigrés.

1. Comte de Goulaine (de la Grande). – Guerre de la Vendée.

2. Alphonse de Goulaine. – Guerre de la Vendée.

3. Marquis de Goulaine de l’Audonière. – Guerre de la Vendée.

1. De la Bassetierre. – Armée des princes ; guerre de la Vendée.

2. De la Bassetierre (de Garnaud), aide-de-camp du duc d’Enghien et aide-major général à l’armée de Condé. – Armée des princes ; guerre de la Vendée.

3. De la Bassetierre (de la Bassetierre). Guerre de la Vendée.

1. Urvoy de Saint-Bedan. – Guerre de la Vendée.

1. Henry, marquis de la Roche-Saint-André (de la Gâtière). – Armée des princes ; guerre de la Vendée.

2. Charles de la Roche-Saint-André. – Guerre de la Vendée.

1. Henry, comte de Régnon (de Chaligny). – Armée des princes.

1. Marquis de Hillerin du Boitissandeau. – Armée des princes ; guerre de la Vendée.

2. Charles de Hillerin. – Guerre de la Vendée.

1. Marquis de Chon. – Guerre de la Vendée.

1. Chevalier de Gourdeau. – Armée des princes ; guerre de la Vendée.

2. Marquis de Gourdeau. – Armée des princes.

1. Comte de la Biochaie. – Armée des princes.

1. De Royrand (de la Brunière), général, commandant l’armée du centre. – Guerre de la Vendée ; tué pour la cause des Bourbons.

2. De Royrand, fils du général. – Armée des princes.

1. Comte de la Ferronays (de Saint-Mars-la-Jaille). – Armée des princes.

2. Eugène de la Ferronays (de la Bouchère). – Armée des princes.

1. comte de Susannet, chef d’escadre. – Armée des princes.

2. Constant de Susannet, général en chef après Charrette. – Armée des princes ; guerre de la Vendée. Tué pour la cause des Bourbons.

1. Comte de Grignon (de Pousanges). – Armée des princes ; guerre de la Vendée. Tué pour la cause des Bourbons.

1. De Tryon de Montalembert. – Armée des princes.

1. De Thierry, marquis de Ville-d’Avray. Tué pour la cause des Bourbons.

1. Marquis de Glasson (Dubreuil-Lembert). – Armée des princes. Tué pour la cause des Bourbons.

1. De Freslon, ancien lieutenant-colonel. – Armée des princes ; guerre de la Vendée.

1. De Rieux-Songis, lieutenant-colonel, aide-de-camp du comte d’Artois. – Guerre de la Vendée.

1. Armand de Jousseaume, marquis de Labretesche. – Guerre de la Vendée.

2. Philippe de Labretesche. – Guerre de la Vendée.

1. Le Loup, comte de Chasseloire. – Armée des princes.

1. Dubouays de Couesbouc. – Guerre de la Vendée.

2. Benjamin de Couesbouc. – Armée des princes ; guerre de la Vendée.

1. Comte Dandigné de Guerrande. – Armée des princes.

1. Marquis de Pont-l’Abbé. – Armée des princes.

1. Comte de Talbouet-Gracionnais. – Guerre de la Vendée.

1. Philippe, marquis de Jasson. – Armée des princes ; guerre de la Vendée. Mort pour la cause des Bourbons.

1. Boux (de la Verrie). – Guerre de la Vendée.

1. De Bruc (de Bruc). – Guerre de la Vendée. Mort pour la cause des bourbons.

2. Comte de Bruc (de Montplaisir). – Guerre de la Vendée.

3. De Bruc (du Cléret). – Guerre de la Vendée.

1. Marquis de Boisgeslin. – Guerre de la Vendée.

1. Espivent de la Villesboisnest. – Armée des princes ; guerre de la Vendée.

1. Masson de la Fumoire. – Armée des princes.

2. Masson du Breuil. – Armée des princes.

3. Masson (le chevalier). – Armée des princes.

1. Baron Larochefoucauld, major général dans l’armée de Condé. – Armée des princes.

1. Marquis des Dorides (de la ville de Férolles). – Armée des princes.

2. Des Dorides fils. – Armée des princes.

1. De Tainguy de la Clavelière. – Guerre de la Vendée.

1. Comte de Frotté de Bagneux. – Guerre de la Vendée.

1. De Sargues, marquis de Lescure. – Guerre de la Vendée. Mort pour la cause des Bourbons.

1. Duverger, marquis de la Rochejacquelein. – Armée des princes.

2. Henry de la Rochejacquelein, élu général en chef après la mort de Cathelineau. – Guerre de la Vendée. Mort pour la cause des Bourbons.

3. Louis de la Rochejacquelein, général en chef, en 1815, dans la Vendée. – Armée des princes ; guerre de la Vendée. Mort pour la cause des Bourbons.

4. Auguste de la Rochejacquelein, général en second dans la Vendée en 1815.

5. Louis de la Rochejacquelein, chef de division dans la Vendée, tué devant Lisbonne en 1832.


PERTES SUBIES PAR M. DE MAUBREUIL

Valeur approximative

1° La terre de Maubreuil était estimée : 750 000 F

Les bois futaie, les plus beaux du pays : 75 000 F

Arrérages et mobiliers qui ont disparu : 30 000 F

M.C. a acheté cette propriété 275 000 F. Il en a joui pendant trois ans sans payer d’intérêt.

Lequel intérêt : 36 350 F

Revenu de trois ans : 75 000 F

Pertes subies par M. de Maubreuil : 611 250 F.

2° La terre d’Orvault était estimée : 500 000 F

Bois et futaie : 60 000 F

140 000 F seulement sur cette propriété ont été payés à des créanciers.

Pertes subies par M. de Maubreuil : 456 000 F.

3° La terre de Naye était estimée : 140 000 F

Il y avait pour environ 30 000 F de charges et pensions payées à d’anciens serviteurs.

Pertes subies par M. de Maubreuil : 110 000 F.

4° La terre de Capecure avait été achetée : 280 000 F

Elle a été vendue : 130 000 F

Pertes subies par M. de Maubreuil : 150 000 F.

5° La terre d’Aubigny valait : 120 000 F

Perte entière.

Pertes subies par M. de Maubreuil : 120 000 F.

6° La ferme de la Grande-Boissière valait : 25 000 F

Il n’a été payé par Royer que 6 400 F.

Pertes subies par M. de Maubreuil : 18 600 F.

7° Hôtel à Paris, rue Taitbout, valant alors : 450 000 F

Le mobilier : 91 000 F

Le mobilier a été gaspillé et l’hôtel vendu 130 000 F.

Pertes subies par M. de Maubreuil : 411 000 F.

8° Créances actives : 400 000 F

Portant à moitié ces créances.

Pertes subies par M. de Maubreuil : 200 000 F.

9° Créances administratives, portées (pour les remontes) : 202 000 F

Réduction de moitié.

Pertes subies par M. de Maubreuil : 101 000 F.

10° Par les manœuvres de M. de Graboska, faisant disparaître 500 000 F de quittances de la maison Voute d’Amsterdam, et par la disparition des livres de commerce de Me Graboska et consorts, laquelle disparition laissa M. de Maubreuil seul passible des poursuites pour la totalité du prêt fait par la maison Voute, prêt de : 800 000 F

Pertes subies par M. de Maubreuil : 800 000 F.

11° Perdu, par absence de mademoiselle d’Orvault, sa grande tante : 100 000 F

Pertes subies par M. de Maubreuil : 100 000 F.

Nous passons sous silence de nombreuses pertes partielles et de nombreux préjudices, qui, additionnés, formeraient encore de fortes sommes.

En récapitulant, nous trouvons 3 077 250 F de pertes subies par M. de Maubreuil.

Maintenant, qu’on se souvienne que toutes ces honteuses spoliations, que toutes ces usurpations plus ou moins déguisées sous des formalités de ventes s’accomplissaient, il y a 40 à 45 ans, au moment où les propriétés étaient frappées d’un grand discrédit, et que, mettant à profit la détention du comte, on procédait, sans publicité et par les voies les plus illégitimes, pour s’approprier les biens du noble prisonnier, et l’on ne pourra douter que la somme des pertes ne soit au moins de moitié au-dessous de leur estimation réelle.

On peut donc, en restant au-dessous des chiffres positifs, ajouter aux malheurs de toutes sortes endurés par M. de Maubreuil de grands désastres pécuniers.


ARRESTATIONS.

1re 25 avril 1814, aux Tuileries.

2e 26 mars 1815, à St-Germain.

3e Mai 1815, à Bruxelles.

4e A Paris, 1816.

5e Au Mans, par Jules Pasquier, préfet, le 23 avril 1816.

6e Le 11 juin 1816, à Vaucresson.

7e Le 22 mai 1823, à l’hospice St-Louis.

8e Septembre 1823, comme déserteur près d’Aix-la-Chapelle.

9e A la préfecture, le 1er avril 1825.

10e A St-Denis, le 20 janvier 1827.


MISES EN LIBERTE.

1re 18 mars 1815.

2e A Liège.

3e Mis en liberté sous le nom de Guerry.

4e Le 10 juin 1823.

5e A Aix-la-Chapelle.

6e Le 5 avril 1825.

7e Maison Cartier.


EVASIONS.



1re Du dépôt de la préfecture, 18 avril 1815.

2e Le 26 avril, d’accord avec le capitaine Noiros.

3e De la tour Notre-Dame à Douai, 1er janvier 1818.

Ajoutons, à cette liste, deux tentatives de suicide et plusieurs circonstances où la vie du comte ne lui a été conservée que par des hasards providentiels.

Qu’on prenne la liste généalogique qui précède, les services rendus, le sang versé par les courageux parents et alliés de M. de Maubreuil, qu’on la mette en regard avec le relevé des pertes, avec les arrestations, les incarcérations, les prisons, les cachots et les secrets, les tortures de tout genre, les privations quotidiennes et le désespoir continuel… Impossible de ne pas plaindre un pouvoir qui tolère de telles iniquités et les sauvegarde sous sa pourpre royale ; tout cela, parce que Napoléon 1er avait pu quitter, sain et sauf, ce sol français dont il avait porté la destinée à l’apogée de la gloire.


Nomenclature et substance des divers arrêts, pourvois, décisions, ordonnances et jugements rendus depuis 1814 jusqu’en 1818, à l’occasion de l’affaire dite Maubreuil.


1er arrêt (27 juillet 1814).

Décision de la chancellerie, qui saisit de l’affaire les tribunaux ordinaires.

2e arrêt (10 août 1814).

Décision de la chambre du conseil, qui renvoie l’affaire par-devant la chambre de mise en accusation.

3e arrêt (3 décembre 1814).

Déclaration d’incompétence générale des tribunaux civils.

4e arrêt (15 décembre 1814).

Décision du maréchal Soult, ministre de la guerre, qui renvoie les mandataires par-devant le 1er conseil de guerre de la première division militaire.

5e arrêt (… mars 1815).

Décision de S.M. Louis XVIII, après délibération du conseil d’état, qui ordonne la mise en liberté de M. de Maubreuil.

6e arrêt (4 avril 1815).

La commission militaire assemblée par Soult se déclara incompétente.

7e arrêt (5 mai 1815).

La cour de cassation, faisant droit au réquisitoire de Merlin de Douai, déclare que les tribunaux civils seront de nouveau saisis de l’affaire.

8e arrêt (5 mai 1815).

Décision du conseil de Gand, qui déclare qu’il faut profiter de l’enlèvement de M. de Maubreuil, à l’insu des autorités belges, et le garder à vue à Gand.

9e arrêt (7 mai 1815).

Décision de S.M. le roi des Pays-Bas, qui ordonne que le commissaire Sémallé et M. de Maubreuil soient ramenés sur le champ de Gand à Bruxelles par la gendarmerie, le premier pour avoir violé le droit des gens et exercé un acte arbitraire dans les états de S.M. le roi des Pays-Bas.

10e arrêt (9 mai 1815).

Décision du conseil de Gand, qui déclare que, pour apaiser S.M. le roi des Pays-Bas, il faut remettre M. de Maubreuil à M. d’Eckstein, commissaire extraordinaire de police belge à Gand.

11e arrêt (22 mai 1815).

Décision du conseil de S.M. le roi des Pays-Bas, déclare que M. de Maubreuil, auquel on n’a rien à reprocher (et qu’on n’a pas même cru devoir interroger), serait mis en liberté aux frontières du royaume, du côté de l’Allemagne.

12e arrêt (28 juillet 1815).

Ordonnance de la chambre d’accusation, qui renvoie l’affaire devant la cour d’assises.

13e arrêt (14 janvier 1816).

Ordonnance de la cour royale, sur le réquisitoire de Bellart, renvoyant M. de Maubreuil (alors absent) en police correctionnelle.

14e arrêt (20 janvier 1816).

Arrêt rendu par le tribunal de 1ère instance de Nantes, par lequel il est dit que M. Royer sera tenu de s’informer quelle est la position fixe de M. de Maubreuil vis-à-vis de la justice, et donnera provisoirement dix mille francs de caution, au cas qu’il y eût lieu à poursuite contre lui Royer, pour avoir logé et nourri M. de Maubreuil dans sa détresse. Le même arrêt condamne la femme Ménaget, qui avait loué une chambre, à Nantes, à M. de Maubreuil, à 21 fr. d’amende et aux frais ; le nommé Montézot, domestique, pour l’avoir servi en cette qualité, à la même peine.

15e arrêt (... mars 1816).

La cour d’appel de Rennes casse le jugement du tribunal de première instance de Nantes.

16e arrêt (22 avril 1817).

Le tribunal de police correctionnelle de Paris se déclare incompétent, et refuse de juger l’affaire dite Maubreuil.

17e arrêt (22 mai 1817).

Le tribunal de police correctionnelle de Paris déclare que M. de Maubreuil ne pourra lui- même soutenir sa plainte en calomnie, quoique admise contre Sémallé, ni venir expliquer en personne les faits de sa cause.

18e arrêt (23 mai 1817).

La cour royale infirme et casse le jugement rendu par le tribunal de police correctionnelle du 22 mai 1817, déclare que le tribunal est compétent, qu’il devra juger l’affaire dite Maubreuil.

19e arrêt (26 mai 1817).

Décision en pourvoi du procureur général Bellart, qui se pourvoit en cassation contre l’arrêt rendu par la cour royale de Paris, le 23 mai 1817.

20e arrêt (11 juin 1817).

La cour de cassation casse l’arrêt de la cour royale du 23 mai 1817, et renvoie à Rouen, pour qu’il y soit, là, statué de nouveau sur la compétence.

21e arrêt (14 juin 1817).

La cour royale de Paris déclare que la police correctionnelle a mal jugé, casse son arrêt du 22 mai 1817, décide que M. de Maubreuil pourra lui-même venir soutenir sa plainte en calomnie contre le sieur de Sémallé.

22e arrêt (15 juin 1817).

Pourvoi du procureur général Bellart en cassation, contre l’arrêt de la cour royale de Paris du 14 juin 1817.

23e arrêt (11 juillet 1817).

La cour de cassation casse l’arrêt de la cour royale de Paris du 14 juin 1817 et renvoie à Rouen, afin qu’il soit là jugé de nouveau si l’extraction peut ou non avoir lieu.

24e arrêt (25 juillet 1817).

La cour royale de Rouen juge comme celle de Paris, et déclare que l’affaire dite Maubreuil est de la compétence tout au plus de la police correctionnelle.

25e arrêt (27 juillet 1817).

Pourvoi en cassation par le procureur général baron de Fouquet, contre l’arrêt de la cour royale du 25 juillet 1817.

26e arrêt (19 août 1817).

La cour royale de Rouen, qui a défense de laisser paraître M. de Maubreuil, s’oppose à ce qu’il soit amené, et finit par le condamner par défaut, pour n’avoir pas paru à l’audience.

27e arrêt (26 août 1817).

La cour de cassation, toutes les sections réunies sous la présidence du ministre de la justice, casse l’arrêt de la cour royale de Rouen, du 25 juillet 1817, et renvoie à la cour royale de Douai toute l’affaire dite Maubreuil, pour que là il soit encore statué de nouveau sur la compétence.

28e arrêt (22 décembre 1817).

La cour royale de Douai, sans permettre aucun plaidoyer, ni souffrir qu’on présente aucun moyen de défense, mettant de côté les fins de non recevoir relatées dans le mémoire imprimé des avocats Delaflotte et Caullet, déclare attribuer la compétence à la police correctionnelle, et devoir elle-même évoquer la cause, pour juger correctionnellement.

29e arrêt (30 janvier 1818).

La cour de cassation, vu que le sieur de Maubreuil n’a pu faire déposer la somme de cinq cents francs qu’il faut consigner lorsque l’on se pourvoit en cassation, déclare le sieur de Maubreuil déchu de son pourvoi du 24 décembre 1817 contre l’arrêt de la cour royale de Douai du 22 décembre 1817.

30e arrêt (10 février 1818).

Le tribunal de première instance de Douai condamne le sieur Jean-Baptiste d’Alencourt, concierge de la prison, pour avoir laissé évader M. de Maubreuil.

31e arrêt (10 février 1818).

Décision et pourvoi du procureur du roi. Appel a minima de ce jugement. BR>

32e arrêt (2 mai 1818).

La cour royale de Douai, sections correctionnelles assemblées le 2 mai pour juger le fond de l’affaire dite Maubreuil, renvoie au 5 mai.

33e arrêt (3 mai 1818).

La cour royale de Douai condamne le nommé d’Alencourt à deux ans d’emprisonnement, pour avoir laissé évader M. de Maubreuil.



Arrêts, ordonnances et pourvois depuis le 1er janvier 1827, toujours affaire dite Maubreuil


34e arrêt (... janvier 1827).

Ordonnance de la chambre du conseil qui renvoie M. de Maubreuil, prévenu de voies de fait contre le prince Talleyrand.

35e arrêt (... février 1827).

Pourvoi ou requête de M. de Maubreuil contre cette ordonnance.

36e arrêt (... février 1827).

Décision qui déboute M. de Maubreuil de sa requête.

37e arrêt (24 février 1827).

Arrêt de la police correctionnelle qui condamne M. de Maubreuil, pour avoir souffleté le prince Talleyrand, à cinq ans d’emprisonnement, dix ans de surveillance, 500 fr. d’amende, et 3 000 de cautionnement.

38e arrêt (28 février 1827).

Appel de M. de Maubreuil à la cour royale de Paris contre un tel arrêt.

39e arrêt (23 mars 1827).

La cour royale de Paris, vu l’état de santé de M. de Maubreuil, renvoie au 11 avril 1827.

40e arrêt (11 avril 1827).

Arrêt de la cour royale de Paris qui, vu la maladie de M. Germain, avocat, renvoie au 11 mai.

41e arrêt (5 mai 1827).

Arrêt de la police correctionnelle qui décide que M. Dufour, président récusé par M. de Maubreuil, jugera sa plainte contre Paulmier.

42e arrêt (5 mai 1827).

Le tribunal de police correctionnelle condamne Paulmier, pour diffamation, à six jours de prison et 100 fr. d’amende, et M. de Maubreuil à 16 fr. d’amende pour l’avoir appelé mouchard des deux côtés.

43e arrêt (7 mai 1827).

Pourvoi de M. de Maubreuil contre l’arrêt de la police correctionnelle du 5 mai, qui autorisait M. Dufour à présider, malgré qu’il fût récusé.

44e arrêt

Pourvoi de M. de Maubreuil contre l’arrêt qui ne condamne Paulmier qu’à six jours de prison.

45e arrêt (11 mai 1827).

Arrêt de la cour royale de Paris qui, faisant droit à lrequête présentée par M. de Maubreuil, après avoir entendu le plaidoyer de Me Pinet, permet l’assignation de témoins et la présentation des pièces du dossier qui permettent à M. de Maubreuil de démontrer que, s’il a insulté le prince de Talleyrand, il y a eu provocation, et renvoie l’affaire au 15 juin.

Nota. - Cette longue énumération d’arrêts qui, seul suffirait grandement aux travaux judiciaires d’une session annuelle, est loin d’être donnée ici dans toute sa plénitude ; il faudrait, pour la compléter, y ajouter encore dix-huit ou vingt arrêts, ordonnances, renvois, pourvois ou jugements, émis dans tout ce qui a rapport au soufflet, y compris même l’arrêt définitif rendu le 29 août 1827 par la cour d’appel de Paris, qui réduit l’emprisonnement à deux années, ce qui porte la série totale à soixante-trois ou soixante-cinq décisions.




FIN


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1861










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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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