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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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TALLEYRAND :

SOMATO PSYCHISME

PAR

JACQUES MARTINIE-DUBOUSQUET

1976





PREFACE



La thèse que nous exposons n’est pas née brusquement, telle Minerve, issue en armes du cerveau de Jupiter.

Elle a nécessité des étapes et des tâtonnements. En lisant les écrits de la duchesse d’Abrantès, nous avons rencontré le comte de Périgord, oncle consanguin de Charles Maurice de Talleyrand et c’est ce personnage qui est à l’origine de la curiosité que nous avons portée à l’évêque apostat d’Autun, avec lequel jusque-là nous n’avions eu que peu de fréquentation.

Le comte de Périgord était pied bot comme son neveu, goutteux et selon Laure Permon de haute élévation morale.

Le comte de Périgord, trop négligé par les biographes de Talleyrand, nous a paru riche d’enseignements.

Il faisait apparaître, comme non dépourvue de naïveté, la croyance en la possibilité d’un pied bot s’établissant à l’âge de quatre ans chez Talleyrand, après avoir chuté du haut d’une commode.

Par contre, l’origine héréditaire de l’anomalie s’avérait des plus probables.

Nous avions pensé extérioriser cette petite découverte dans un article :

1) dans lequel il serait montré qu’un enfant de quatre ans qui tombe d’une commode peut se fracturer (et l’avis chirurgical est unanime) le tibia ou le fémur mais ne peut, du fait de sa chute, réaliser des lésions aptes à provoquer un pied bot ;

2) dans lequel serait établi le mode héréditaire de la disgrâce envisagée.

Mais un exposé ainsi conçu n’ajoutait rien à la compréhension toujours recherchée des mobiles déterminant les actions d’un homme hors de l’ordinaire.

De plus, on aurait pu reprocher à l’auteur d’un sec exposé sans perspective, un manque de savoir vivre, puis qu’il mettait en évidence pour le plus maigre des résultats une répétition d’erreurs (malgré leur bonne foi) d’historiens chevronnés et recopiés par leurs épigones.

Si nous voulions mériter un minimum justifié d’attention, il fallait intégrer nos constatations dans une étude de plus grande amplitude, les articuler avec les faits et gestes de Charles Maurice de Talleyrand. Il était alors facile de donner une amplification orthopédique en suivant l’obligatoire évolution de la disgrâce : gêne de la marche augmentant avec le temps, nécessité d’un équipage et des frais y attenant (dès 1797), marche de plus en plus pénible à travers l’enfilade des salons, nécessitant des appuis de meubles en meubles ; position accoudée au marbre d’une cheminée ou à une console lorsque respect était du à l’interlocuteur (scène fameuse de janvier 1809), chute en arrière et toute mécanique sous l’influence du coup porté par Maubreuil (20 janvier 1827) ; nécessaire soutien aux aisselles par des valets, pour ascensionner les marches de l’Institut (samedi 3 mars 1838).

Mais ce développement tout orthopédique était à lui seul bien insuffisant pour pénétrer le personnage dans sa complexité. Cependant nous traversèrent l’esprit des souvenirs d’enfance et des souvenirs de lecture.

Tel de nos camarades de collège, bon élève, capable d’amitié, chargé un énorme soulier orthopédique, s’appuyant sur une forte canne, nous revint en mémoire. Il avait assez le goût des attitudes non conformes et lui, qui ne pouvait courir, était l’actif trésorier et l’inlassable supporter de notre équipe de rugby. Il en vivait les matchs plus que les participants.

Mais malheur à qui provoquait ses colères ; sa canne animée par un bras fort était sans retenue.

Un autre encore tout enfant et boiteux par suite d’une luxation congénitale de la hanche, tenant en main une badine proposait de jouer « pour voir qui ferait le plus mal » - défi non relevé.

- Côté lectures, Thersyte mal conformé révèle dans l’Iliade sa malveillance et l’importance qu’il voudrait se voir accorder par des propos injurieux pour le Conducteur des Grecs.

- Le Richard III de Shakespeare, physiquement des plus désavantagé, est dévoré d’ambition et n’hésite devant aucun crime.

- Sophocle dans « Œdipe roi » nous montre son héros affligé de « pieds enflés ». C’est l’orgueil avant tout, joint à une incontestable valeur qui entraîne la position souveraine. L’inceste n’est que consécutif, « Œdipe roi » n’est pas un drame de la sexualité mais celui de malheurs nés de l’orgueil, avec à l’origine une regrettable difformité.

- Dans l’Enéide, le Drancès de Virgile, le pendant du Thersite d’Homère, parce que son père est de basse extraction, nourrit au profond de son cœur de la haine pour le courageux Turnus.

Ces réminiscences à la fois vécues et livresques nous avaient bien persuadé que le climat aidant, des malformations, des faiblesses organiques, des traumatismes moraux pouvaient avoir un retentissement sur la conduite humaine, déterminer l’orgueil, la dureté, l’ambition surtout, et nous nous proposâmes d’interpréter Talleyrand sous cet angle en partant de ses pieds bots.

Mais nous n’aurions jamais osé entreprendre cette tâche de notre seul chef si nous n’avions trouvé une doctrine concordante, élaborée et généralement admise dans l’œuvre du psychologue Adler.

Nous avons appliqué Adler à Talleyrand mais la lecture que nous avons faite de l’œuvre de cet auteur (psychologie individuelle et comparée) nous a invité à étendre notre information aux ouvrages d’autres tenants de la psychologie des Profondeurs : Freud (psychanalyse) et Jung (psychologique).

Nous avons dans ces ouvrages recueilli et utilisé quelques données interprétatives.

Par ailleurs, un journaliste nous a appris qu’un membre du parentage de Talleyrand présentait des auriculaires ayant exactement la même forme que ceux de l’illustre ministre.

Le journaliste avait cru devoir rester secret sur l’identité du personnage qu’il évoquait. Après bien des recherches, nous avons pu finalement identifier et approcher un courtois et bienveillant gentilhomme qui a bien voulu nous permettre d’examiner ses mains. La très légère anomalie touchait non point une phalange terminale, mais toutes les phalanges terminales, et le gentilhomme ignorait ce dernier point. Cette hérédité bien établie nous a permis d’étudier des interférences psychologiques que nous ne croyons pas démunies d’intérêt.

Et puis Talleyrand présentait des extra systoles, trouble cardiaque traduisant sa nature émotive bien qu’il ne la laissât pas paraître.

Il était très probablement atteint de goutte et de nombreux travaux ont étudié dans la dernière double décade le comportement très particulier des goutteux.

De plus, certaines particularités de son visage jointes à ses anomalies organiques invitaient en faisant revivre certaines théories Lombrosiennes, peut-être à tort trop vite rejetées, à rechercher s’il n’y avait pas en lui favorisée par la répétition d’épisodes révolutionnaires, une certaine tendance native à sauter par-dessus les barrières de la morale et de la loi.

C’est pourquoi dans les controverses infinies que l’on peut porter sur les agissements de Charles Maurice de Talleyrand, nous avons recherché des unités de mesure pour apprécier ses responsabilités. Nous avons trouvé ces unités dans le code pénal et les avons appliquées en usant de quelques artifices.

Donc nous avons pris tour à tour les pieds contrefaits de Talleyrand, ses anomalies des doigts de la main, ses extra systoles, sa goutte probable, les particularités de son visage et à partir de ces éléments nous avons cherché à établir de possibles corrélations dévoilant une unité de conduite sur laquelle, il a été, semble-t-il pas assez insisté.

Nous avons sanctionné, peut-être avec quelque imprudence, cette conduite.

Le titre de la thèse est : Talleyrand : somato psychisme.

Nous voulons marquer par-là que nous tenons absolument à établir nos déductions à partir d’un tremplin solide et organique, somatique en un mot.

Nous ne jugeons par l’expression psychosomatique aujourd’hui couramment utilisée applicable au sujet dont nous traitons.

Certes on a dit que la psyché pouvait contribuer à réaliser chez certains un automodelage du visage (magistrats, officiers, pédagogues) mais elle ne peut à elle seule créer des anomalies constitutionnelles telles que des pieds bots, des brachyphalangies.

Si elle est susceptible d’agir sur le rythme cardiaque, sur des troubles du métabolisme, sur le système vasomoteur et à l’extrême rigueur sur le système pileux (canitie émotive) : elle agit croyons-nous par l’intermédiaire de prédispositions héréditaires. En revanche et d’une manière plus sûre, des anomalies constitutionnelles retentissent sur la psyché.

C’est pourquoi, quant à Charles Maurice de Talleyrand, nous avons utilisé l’expression somato psychisme et non l’expression psychosomatique.



BIBLIOGRAPHIE





I) OUVRAGES GENERAUX PROPREMENTS DITS




A)



1) Boysson (R. de). Etudes sur Bertrand de Born, sa vie, ses œuvres et son siècle 1902.

2) Castries, René de la Croix (duc de). Mirabeau ou l’échec du destin. Paris, A. Fayard, 1960, in 8° - 597 p.

Le testament de la monarchie. Paris, A. Fayard, in 8°.

I) L’indépendance Américaine (1774-1784), 1958.

II) L’agonie de la royauté. 1959.

Louis XVIII, portrait d’un roi. Paris, le cercle du nouveau livre d’histoire, 1969, in 8° - 413 p.

3) Ducaud-Bourget (F.), Action sociale d’autrefois et clergé de jadis. Ecrits de Paris, novembre 1974.

4) Faucher (Jean André) et Dricker (Achille), Histoire de la Franc Maçonnerie en France. Lettre liminaire de Me Richard Dupuy – Paris, Nouvelles Editions Latines, 1968, in 8° - 493 p. couverture illustrée.

5) Fléchier (Esprit), Histoire du cardinal Ximenès. Paris J. Annisson, 1693, in 4° - XVIII – 659 p. et index.

6) A. Fugier, Histoire des relations internationales, P. Renouvin, tome IV, Révolution Française et Empire Napoléonien, Paris. Hachette in 8°, 404 p., index.

7) Garçon (Maurice), La Tumultueuse existence de Maubreuil, marquis d’Orvault. Hachette, in 8°, 1954, 272 p.

8) Gautier (Jean), Ces messieurs de St Sulpice, Bibliothèque Ecclesia, Paris, Fayard, 1957 – 191 p.

9) Hanotaux (Gabriel), Histoire de la Nation française (1804-1926), Paris, 1920-1929. 15 tomes.

10) Hauterive (E. d’), Napoléon et sa police. Paris, Flammarion, 1943, in 12°, 317 p. (collection l’histoire).

11) Houssaye (Henry) 1814, Paris, Perrin, 1896, in 8°, 651 p.

12) Houssaye (Henry) 1815, 25ème édition Paris, Perrin, 1898, in 8°, 635 p.

13) Julia Dominique, Le clergé paroissial dans le diocèse de Reims. Revue d’histoire moderne, tome XIII (juillet, septembre 1966), p. 195 à 216.

14) Lacretelle Charles, Histoire de France pendant le 18e siècle. 2e édition, Paris, F. Buisson, 1810-1812, 6 volumes, in 8°.

15) Muyard de Vouglans (Pierre François), Les lois criminelles de France dans leur ordre naturel, par M. Muyard de Vouglans, Paris, Mérigot Lejeune, 1780, In folio XLIII, 884 pages, fig. Bibliothèque Nationale, F 1879.

16) Nabonne (Bernard), La diplomatie du Directoire et de Bonaparte, d’après les papiers inédits de Rewbell. Paris, La Nouvelle édition, 1951, in-16, 219 p., 2 pl., bibliographie.

17) Walter (Gérard), Le comte de Provence, frère du roi, « régent » de France, roi des émigrés. Paris, A. Michel, 1950, in-18, X-462 p., ill., portrait, couverture illustrée en couleurs.



B) MEMOIRES DE CONTEMPORAINS




1)Boigne (Eléonore Adèle d’Osmond, comtesse de), Récits d’une tante. Mémoires de la comtesse de Boigne, née d’Osmond, Paris, Emile Paul, 1921, 4 volumes in 8°, portr.

2) Dino (Dorothée de Courlande, duchesse de), puis duchesse de Talleyrand et de Sagan. Chronique de 1831 à 1862, publiée avec des annotations et un index bibliographique par la princesse Radziwill, née Castellane. Paris, Plon, 1909-1910, 4 volumes in 8°, portr., fac similé.

2 bis, Frénilly, Souvenirs du baron de Frénilly, pair de France, Arthur Chuquet.

3) Molé (Louis Mathieu, comte), Souvenirs d’un témoin de la Révolution et de l’Empire. (1791-1803), pages inédites… publiées et présentées par la marquise de Noailles. Genève, édition du milieu du monde, 1943 in 8°, 415 p., pl.

4) Noailles (Hélie, Guillaume, Hubert, marquis de), Le comte Molé 1781, 1855, sa vie, ses mémoires. Paris E. Champion, 1922-1930, 6 volumes, in 8°, portrait, fac similé.

5) Remusat (Charles de), Mémoires de ma vie… présentées et annotées par Charles H Ponthas, préface de Gilberte de Coral Rémusat, Paris, Plon, 1958-1959, 3 volumes in 8°.

6) Talleyrand – Mémoires, pub. par le duc de Broglie, Paris Calmann – Lévy, 1891, 5 volumes in 8°.

7) Tulard, Bibliographie critique des Mémoires sur le Consulat et l’Empire – Paris, Genève Droz XIV, 184 p.



II)TALLEYRAND



1) Arrigon L. J. Une amie de Talleyrand, la duchesse de Courlande (1761-1821), Paris, Flammarion. 1946, in 16, 237 p., (L’Histoire et les hommes).

2) Bac (Ferdinand), Le secret de Talleyrand, d’après des témoignages contemporains. Paris, Hachette, 1930, in 16, VI-311 p., 1 pl.

3) Barruel (abbé), Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme, Hambourg, Fauche, 1798-1799, in 8°. T. I : 1798, t. 2 : 1798, t. 4 : 1799, t. 5 : 1799.

Bastide (Louis), Vie religieuse et politique de Talleyrand-Périgord, Paris, Faure et Cie, 1838, in 8°, 480 p.

5) Bertaut. Talleyrand, Paris, Lardanchet, 1945, in 8°, 292 p. porte. Front.

6) Bertrand (Pierre), Lettres inédites de Talleyrand à Napoléon – 1800-1809, d’après les originaux conservés aux Archives des Affaires étrangères, avec une introduction et des notes par Pierre Bertrand. Paris, Perrin, 1889, in 8°, XLI-491 p., porte.

7) Bibliothèque Nationale. Talleyrand. Paris, impr. de Tournon, 1965, in 8°, XX-155 p., pl., couv. ill., préf. d’Etienne Dennery.

8) Blei (Franz), Talleyrand homme d’état. Trad. de l’allemand par René Lobstein. Paris, Payet, 1935, in 8° (Bibliothèque historique).

9) Brinton (Crane), The lives of Talleyrand. The Norton Library, New-York, 1963, in 8°, couv. ill. 316 p.

Bulwer (Sir Henry Lyhon), Essai sur Talleyrand. Trad. de l’anglais par M. Georges Perret. Paris, C. Reinwald, 1868, in 8°, XVI-936 p.

11) Carrère (Casimir), Talleyrand amoureux, préf. par Léon Noël, Paris, éd. France-Empire, 1975, in 8°, 444 p., couv. ill.

12) Castellane (M. de) Essai de psychologie politique. Les hommes d’Etat français du XIXe s. ; Talleyrand, Falloux, Thiers, Rouher, Gambetta… Paris, Nouvelle Revue, 1888, in 8°, VI-443 p.

13) Cooper (Duff), Talleyrand, 1754-1838. Traduit de l’anglais par H. et R. Alix. Paris, Payet, 1937, in 8°, couv. ill. (Bibliothèque historique).

14) Dard (E.), Napoléon et Talleyrand, Paris, Plon, 1947, 406 p., index.

15) Dard (E.), Trois générations, Talleyrand, Flahaut, Morny, Revue des Deux Mondes, livraison du 15 juillet 1938.

16) Dunan (Marcel), Talleyrand, par huit auteurs, J. de Lacretelle, M. Dunan, M. Schuman, L. Joxe… Paris, Hachette, 1964, in 8°, 305 p., fig. (Génies et réalités). (Ch. IV : Trahir Napoléon pour sauver la France).

17) Dunan (Marcel), De la vérité dans les jugements en histoire à propos d’un livre récent. Revue de l’Institut Napoléon, n° 121, Octobre 1971, p. 161-165.

18) Dyssord (Jacques), Les belles amies de M. de Talleyrand, Paris, Colbert, 1962.

19) Fleury (Comte Serge), Talleyrand, maître souverain de la diplomatie, Ed. Variétés, 1942.

20) Gorsas (Jean), Talleyrand, Mémoires, lettres inédites et papiers secrets, accompagnés de notes explicatives, par Jean Gorsas… Paris, A. Savine, 1891, in 18.

21) Greenbaum (Louis S.), Talleyrand statesman priest, the Agent General of the clergy and the church of France at the end of the Old Regime, Washington, the Catholic university of America press, inc., 1970, in 8°, 293 p., pl.

22) Lacour-Gayet (G.), Talleyrand. (1754-1838). Paris, Payot, 1930-1934, in 8°, 4 volumes, pl. T. I : 1754-1799 (1930) 426 p., T. 2 : 1799-1815 (1930) 495 p., T. 3 : 1815-1838 (1931) 519 p., T. 4 Mélanges (1934) 350 p.

23) Lessourd (Paul), L’âme de Talleyrand, Paris, Flammarion, 1942, in 16, 194 p.

24) Loliée (Frédéric), Du prince de Bénévent au duc de Morny. Talleyrand et la société française, depuis la fin du règne de Louis XV jusqu’aux approches du second Empire. Paris, Emile-Paul, 1910, in 8°.

25) Loliée (Frédéric), Du prince de Bénévent au duc de Morny, Talleyrand et la société européenne. Vienne – Paris – Valençay. Suivie d’une galerie anecdotique et critique des personnages cités. Paris, Emile-Pau, 1911, in 8°, 11-366 p., 17 pl.

26) Loménie (Louis de), Notice avec portrait sur Talleyrand, dans Galerie des Contemporains. T. VIII. Paris, Reni, 1844, in 12.

27) Loppin (Paul), Delacroix père et fils, 2e éd. Rev. et augmentée. Paris, Pierre Béarn, 1973, in 8°, 126 p.

28) Madelin (Louis), Talleyrand. Paris, Flammarion, 1944, in 8°, 453 p.

29) Marcadé (A.), Talleyrand, prêtre et évêque. Paris, Rouveyre et Blond, 1883, in 18, 180 p.

30) Mentionne (M.), Histoire de deux portefeuilles de ministre du temps de la grande révolution française ayant appartenu à Talleyrand et à Fouché…, Paris, H. Champion, 1924, in 8°, 29 p., pl., portr.

31) Michaud (L-G), Histoire politique et privée de Charles Maurice de Talleyrand… suivie d’un extrait des mémoires inédites de M. de Sémallé, commissaire du roi en 1814, de nouveaux documents sur la mission qui fut donnée à Maubreuil pour assassiner Napoléon, sur la déportation de la famille royale en 1830, etc… Paris, au bureau de la biographie Universelle, 1853, in 8°, pl.

32) Mignet, Portraits et notices historiques et littéraires, 4e éd., Paris, Didier, 1877, 2 vol., in 12.

32 bis) Morris (Gouverneur), Journal de Gouverneur Morris, ministre plénipotentiaire des Etats-Unis en France de 1791 à 1794, pendant les années 1789, 1790, 1791 et 1792. Trad. de l’anglais par E. Pariset. Paris, Plon-Nourrit, 1901, in 8°, VII-388 p.

33) Nabonne (Bernard), La diplomatie du Directoire et de Bonaparte d’après les papiers inédits de Newbell. Paris, La nouv. édition, 1951, in 8°, 214 p., pl. h. t.

34) Noël (Léon), Talleyrand. Avec des inédits des archives du Vatican et d’ailleurs. Paris, Fayard, 1975, in 8°, 251 p., couv. ill.

35) Noël (Léon, Talleyrand au Congrès de Vienne, in La Revue des Deux-Mondes, 1er et 15 novembre 1965.

36) Noël (Léon), Les œuvres libres. Eugène Delacroix et Talleyrand. Paris, Arthème Fayard, n° 213 (février 1964) et Historia n° 321 (août 1973).

Orieux (Jean), Talleyrand ou le Sphinx incompris. Paris, Flammarion, 1970, in 8°, 859 p. pl., portr.

38) Paléologue (Maurice), Romantisme et diplomatie. Talleyrand, Metternich, Chateaubriand, Paris, Hachette, 1924, 143 p., pl.

39) Pallain (G.), La mission de Talleyrand à Londres, en 1792, correspondance inédite de Talleyrand avec le département des Affaires étrangères, le Général Biron, etc… Ses lettres d’Amérique à lord Landowne, avec introd. et notes par G. Pallain. Paris, Plon-Nourrit, 1889, in 8°, portr.

40) Pallain (G.), Correspondance diplomatique de Talleyrand. Ambassade de Talleyrand à Londres, 1830-1834. Première partie, avec introd. et notes par G. Pallain. Paris, E. Plon-Nourrit et Cie, 1891, in 8°.

41) Pallain (G.), Correspondance diplomatique de Talleyrand. Le ministère Talleyrand sous le Directoire… par G. Pallain. Paris, Plon-Nourrit, 1891, in 8°.

42) Pallain (G.), Correspondance inédite du prince de Talleyrand et du roi Louis XVIII pendant le Congrès de Vienne, publ. sur les manuscrits conservés au dépôt des Affaires étrangères…, par M. G. Pallain. 3e éd. Paris, Plon et Cie, 1881, in 8°.

43) Pallain (G.), Correspondance du comte de Jaucourt avec le prince de Talleyrand pendant le Congrès de Vienne. Paris, Plon, 1905.

44) Pichot (Amédée), Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand. Paris, Dentu, 1870, in 12, 333 p.

45) Poniatowski (Michel), Talleyrand aux Etats-Unis. Paris, Presses de la Cité, 1967. 384 p., ill. de nombr. h. t. (Coll. « coup d’œil »).

46) Saint-Aulaire (Comte de), Talleyrand, Paris, Dunod, 1936, in 16, 437 p.

47) Sainte-Beuve, Monsieur le Talleyrand. Introd. et notes par Léon Noël. Monaco, Editions du Rocher. (1958), in 8°, 264 p. (Grands et petits chefs d’œuvre).

48) Sallé (Alexandre), Vie politique de Charles Maurice prince de Talleyrand. Paris, Hivers, 1834, in 9°, 395 p.

Savant (Jean), Talleyrand. Paris, Tallandier, 1960, in 8°, 349 p., fig., couv. ill. en coul. (Bibliothèque Historia).

Tarlé (E.), Talleyrand. Moscou, Ed. en langues étrangères, 1958, in 8°, 347 p., fig.

51) Talleyrand-Périgord (Charles Maurice, duc de, prince de Bénévent). Correspondance de Talleyrand avec le premier Consul pendant la campagne de Marenge, publ. par le Comte Boulay de la Meurthe. Paris, 1932, in 8°, 12 p., Extr. de la Revue d’Histoire diplomatique.

52) Talleyrand. Talleyrand intime, d’après une correspondance avec la duchesse de Courlande. La Restauration en 1814. Paris, Kolb, 1891, in 8°, 282 p.

52 bis) Talleyrand – Napoléon et moi. Mémoires de Talleyrand. Paris, Pierre Waleffe, 1968, in 8°, p., ill., couv. ill.

53) Touchard-Lafesse (G.), Histoire politique et vie intime de Ch. M. de Talleyrand, prince de Bénévent. Paris, rue Pihon, 22, 1848, in 16, 338 p. (Le Plutarque de la Révolution française, 1749-1847).

54) Vars (Valentin de), Les Femmes de Talleyrand, par le baron de X… (Valentin de Vars). Paris, Kolb, 1891, in 18, 308 p.

55) Vivent (Jacques), Monsieur de Talleyrand intime. Hachette, 1963, in 16, 256 p.

56) Welvert (Eugène), Talleyrand écrivain. S. l. n. d., 2 fasc. in 8°, extr. de la Nouvelle revue, 1er février et 1er juin 1920, pp. 193-203 et 207-217.



III) OUVRAGES MEDICAUX ET PARAMEDICAUX



I. MEDECINE



1) Bariéty (Maurice) et Coury (Charles). Histoire de la Médecine. Paris, Fayard, 1963, in 8° (22 cm), 1221 p. (Les grandes études historiques).

2) Cabanès, Les fonctions de la vie. Paris, Lefrançois, 1926, in 8°, 368 p., couv. ill., (Les curiosités de la Médecine).

3) Cabanès D., Légendes et curiosités de l’Histoire (2e série). Paris, Albin Michel, éd., s. d. couv. ill., 409 p.

4) Cabanis (P-J-G.). Rapports du Physique et du Moral de l’Homme (avec la table analytique du comte Destutt de Tracy). Paris, au bureau de la Bibliothèque choisie, 1830, 2 tomes en 1 vol. in 8°.

5) Carton (Dr Paul), … Connaissance de l’homme. Diagnostic et conduite des tempéraments. 4e édition. Paris, Lefrançois (Impr. Nouvelle), 1961, in 8°, 24 cm, 195 p., ill.

6) Castiglioni (Arture). Histoire de la Médecine. Trad. par Bertrand et Gidon. Paris, Payot, 1931, in 8°, 781 p., 279 fig., (bibliothèque médicale).

7) Catinat (Jean), Les troubles du rythme cardiaque. 2e édition. Paris, J. B. Baillère et fils, 1969, in 8° (24 cm), 197 p., ill. (Les précis du praticien).

8) Chauchard (Paul) La médecine psychomatique, par le Dr Paul Chauchard… 5e édition mise à jour. Paris, Presses Universitaires de France, 1969, in 16e (18 cm), 128 p.

9) Dionis – Cours d’opérations de Chirurgie, montées au Jardin royal par M. Dionis, premier chirurgien de feues Mesdames les Dauphines, et Maistre chirurgien juré à Paris, 2e éd. revue, corrigée et augmentée par l’auteur. A Paris, chez Charles Maurice d’Heury, 1714.

10) Dionis – Cours d’opérations de chirurgie, etc… revue, augmentée de remarques importantes et enrichie de figures en tailles douces représentant les instruments nouveaux les plus en usage, par G. de la Faye, Chirurgien juré à Paris. A Paris… chez d’Houry, seul imprimeur et libraire de Mgr le duc d’Orléans, 1751.

11) Huard (Pierre). Sciences, médecine, pharmacie de la Révolution à l’Empire (1789-1815). P. Huard avec la collaboration de M. D. Grmek… (Paris, éd. Roger Dacosta), 1970, in 4°, 382 p., ill., plans, pl. en coul.

12) Leclerc, La Chirurgie complète par demandes et par réponses, par Leclerc, Médecin ordinaire du roi. Paris, 1708.

13) Macrez (Claude). Les consultations journalières en Cardiologie. Paris, Masson, 1964, 21,5 cm, VIII-144 p., fig. (Les Consultations journalières).

14) Malderen (Charles Van). Contribution à l’étude de l’extrasystolie, les extrasystoles rebelles. Thèse, 14 février 1945.

13 bis) Mac-Auliffe (Dr Léon). Les tempéraments. Paris, N.R.F., 1926, 274 p., index (La pensée contemporaine).

15) Maranon (Gregorio). Le problème des sexes. Paris, Denoël, 1937, 208 p.

16) Ombredanne, Précis de Clinique et Opératoire de chirurgie infantile. Paris, Masson, 1923, in 16, 1139 p., fig.

17) Palfin (Jean), anatomiste et chirurgien de la ville de Gand, Traité des monstres, édité à Leyde chez la veuve de Bastiaan Schouten (1708).

18) Saultet (Jean), médecin et chirurgien de la république d’Ulmes, ouvrage posthume (sic) édité à Lyon en 1672.

18 bis) Sergent (E.), Ribadeaux – Dumas, Lian, d’Heucqueville, Fecarotta, Chauvet, Pruvost, Hazard. Technique clinique médicale et séméiologie. 3e éd. Paris, Maloine et fils, éd., 1918, 1002 p., fig., table.

19) Smirnoff (Victor). Psychanalyse de l’enfant,… 2e éd. M. à J. Paris, Presses univ., 1968, 19 cm, 299 p. (Paiedeia).

20) Thooris (Dr A.), … La vie parle stade. Dessins de MM. Abel Humble et Pierre Flouquet. Préface du prof. Lejars, … Paris, A. Le grand, 1924. In 4°, VIII-393 p., fig., couv. ill.

21) Trousseau. Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu de Paris, par Armand Trousseau. Paris, J.B. Baillière et fils, 1861-1862, 2 vol. in 8°.

22) Articles Français sur les extra systoles :

– Barillon A. – Les extra systoles : Quand faut-il s’en inquiéter ? Médecine Pratique, janvier 1970.

– Blanchot-Mennechetf (Mme) – Warin J.F. et Clément – Les formes rares de parasystolies. J. Agrégés, mai 1970.

– Bouvrain et collaborateurs – Concours médical, 28 décembre 1968.

– Delamare J. – Une extrasystolie, gazette médicale française, 18 mai 1973.

– Duboys – Les extra systoles, concours médical, 23 janvier 1965.

– Godeau et Wiart J. – Extra systoles, Revue des praticiens, 11 novembre 1961, n° 29.

– Leroy C. – Noël P. – Benoit F. et Bardin F. – Effets de la stimulation lumineuse intermittente sur un rythme cardiaque pathologique avec extra systoles. Ann. Méd. Psych., mai 1960 n° 5.

– Pons B. – Extra systoles, gazette médicale de France, 10 juillet 1957, n° 7.

23) Articles sur la goutte.

– Etude psychosomatique des lithiases rénales

– Etude caractérielle des goutteux par Jacques Serane et Charles Pean, 12 rue Victor Hugo, La Rochelle. Rein et foie, maladies de la nutrition, tome V – 1963

– Serum urate concentrations among University Professors, by George Brooks, and Ernst Mueller. JAMA, feb. 7, 1966, vol. 195, n° 6

–Serum urate concentrations in male high-scool students, by Stanislav V. Kasl, George Brooks, Sidney Cobb. JAMA nov. 14, 1966, vol. 198, n° 7.

– Plasma uric acid concentrations among Edinburg Business Executives by Amechi Anumonye, Janette W. Dobson, Sheila Oppenheim, and James S. Sutherland. JAMA, may 19, 1969, vol. 208, n° 7

– Serum uric acid and cholesterol in achievement behavior and motivations by Stanislav Kasl, George Brooks, Willard L. Rodgers. JAMA, August 17, and August 24, 1970, vol. 213, n° 7, 8.



II. GENETIQUE



– Cimings de, Symphalangisme et hypophalangisme de quatre doigts (mains et pieds). Arch. of int. Méd. Mai 1964.

– Dupain MBN, Considérations sur la brachydactylie congénitale. Thèse Bordeaux, 27 juillet 1951.

– Elkinson SG et Hunstman Re, Les doigts de Talbot, une étude de shymphalangisme. Brit. MJ, 10 février 1967.

– Gnamey D., Walbaum R., St-Auvert D. et Fontaine G., Brachydactylie de type C., A propos de 3 familles (J. Bell). Pédiatrie avril, mai 1971.

– Haldane JBS, Hérédité et politique, traduit par Paul Couderc. Publié en 1938 par Georges Allen. Paris, Presses Universitaires de France, 1948, 98 p. (Union française, comité pour l’expansion du livre scientifique).

– Lamy, Les applications de la génétique à la Médecine. G. Doin et Cie, éd., Paris 1943.

– J. Martinie, Dubousquet :

– Cinq princesses qui boitaient, in Le quotidien du médecin du 24 juillet 1974, n° 796 p. 3 (Journal d’informations médicales et générales, réservées au corps médical).

– Hérédité et lux tion congénitale de la hanche, éd. Pacomhy, préf. de M. Gaullery – Revue de pathologie comparée (1949), 60 pages.

– Remarques sur le torticolis congénital, Journal de chirurgie infantile, t. III, 1962.

– Pizon P., Le symphalangisme, Presse médicale, 22 février 1964.

– Rousseau, L’hérédité et l’homme, Ed. de l’Arbre, Montréal, in 8°, 1945. tabl., 250 p.

– Touraine, L’hérédité en médecine, caractères, maladies, corrélations. Paris, Masson, 1955 – Grand in 8°, 876 pages, fig., fig. à la couverture.

– Verschuer (Otmar von), Manuel d’eugénisme et hérédité humaine, traduction du Dr Georges Montandon. Paris, Masson et Cie, 1943, in 8°, 268 p., fig.



III. PSYCHOLOGIE



Adler (A.), Le tempérament nerveux, trad. de l’allemand par Roussel. Paris, Payot, 1926, in 8°, 366 p.

Adler (A.), Le sens de la vie, trad. par le Dr N. Schaffer. Préface du Professeur M. Laignel – Lavastine. Paris, Payot, 1950, in 8°, 207 p. (Bibliothèque scientifique).

Adler (A.), Connaissance de l’homme. Etude de caractériologie individuelle. Préf. de L. E. Hinsie, avert. de Paul Plettke. Paris, Payot, in 8°, 246 p. (Petite Bibliothèque Payot, 90).

Debesse (Maurice), La crise d’originalité juvénile. Paris, Félix Alcan éd., 1936, in 8°, 420 p., index.

Farau et Schaffer, La psychologie des profondeurs des origines à nos jours. Paris, Payot, 1960, 23 cm, 215 p. (Bibliothèque scientifique).

Freud (Anna), Le moi et les mécanismes de défense… Trad. de l’allemand par Anne Berman (d’après la 1ère éd. de 1946). Paris, Presses Universitaires de France, 1949, in 8°, 163 p. (bibliothèque de psychanalyse et de psychologie clinique).

Freud (Sigmund), Essais de psychanalyse. Trad. de l’allemand par S. Jankelevitch. Paris, Payet, 1927, in 8°, 320 p.

Freud (Sigmund), La psychologie de la vie quotidienne. Trad. par S. Jankélévitch. Paris, Payot, 1922, in 8°, 321 p.

Freud (Sigmund), Trois essais sur la sexualité. Trad. de l’allemand par B. Reverchun, Paris, Ed. Nouv. Rev. française, 1923, in 8°, 189 p.

Freud (Sigmund), Moïse et le monothéisme. Trad. de l’allemand par Anne Berman. Paris, Gallimard, 1948, N.R.F., (Idées), 186 p.

Jung (C.-G.), Psychologie de l’inconscient. 2e éd. trad. et ann. Par le Dr Roland Cahen (éd. intégrale établie selon les œuvres complètes). Genève, Libr. de l’Université, 1963, 23 cm, 231 p.

Jung (C.-G.), Dialectique du moi et de l’inconscient (Die Beziehungen zwischen dem ich und Unbewussten). Trad. de l’all. préf. et ann. par Roland Cahen. 2e éd. Paris, Gallimard, 1964, 19 cm, 343 p. (Les essais, n° 103).

Jung (C.-G.), L’inconscient dans la vie psychique normale et anormale, Trad. de l’allemand par le Dr Grandjean – Bayard. Paris, Payot, 1928, in 8°, 190 p.

Jung (C.-G.), L’homme à la découverte de son âme. Préf. et trad. de R. Cahen – Salabelle. Genève-Annemasse, Editions du Mont Blanc, 1944, in 8°, 408 p. (Collection Action et Pensées, n° 10).

Laforgue (Dr René), Psychopathologie de l’échec. Paris, Payot, 1969, 18 cm, 240 p., couv. ill. (Petite Bibliothèque Payot, 130).

Lagache (Daniel), La psychanalyse. Paris, P.U.F., 1955, in 8° (11,5 x 17,5), 128 p. (Coll. « Que sais-je ? », n° 660).

Maugé (Roger), Le texte absolument complet des quinze émissions de R.T.L., préf. de Jean Favan. Paris, Paris-Match, Tchou, 1969, 18 cm, 319 p. (Radio-Livre).

Peschs (Edgar), La psychologie affective, Paris, Bordas, 1947, in 8°.



IV. CRIMINOLOGIE - ANTHROPOLOGIE



1) Lombrisa, L’homme criminel, Alcan, 1895. L’homme de génie, Alcan, 1900.

1 bis) Pinatel (jean), Traité de droit pénal et de criminologie, par P. Bolizat et Jean Pinatel, t. III, Criminologie. Paris, Dalloz, 1970, in 8°, 631 p., table.

2) Schreider (Emile), Les types humains. 3e partie : Les types somatopsychiques. Biologie du Travail et biotypologie : exposés publ. sous la direction de N. Laugier. Paris, Hermann et Cie, éd., 1937, 105 p.

3) Tullio (B. di), Manuel d’Anthropologie criminelle, éd. française m. à j. par V. V. Stanciu. Paris, Payot, in 8°, 240 p. (bibliothèque scientifique).

4) Yamarelles (E.) et Kellens (G.), Le crime et la criminologie. 1. de « adultère » à « jeux de hasard ». Paris, Marabout Université, 1970, 256 p., ill., phot.

5) Yamarelles (E.) et Kellens (G.), Le crime et la criminologie. 2. de « Kidnapping » à « vol ». Paris, 1970, 248 p., ill., phot., index.



TALLEYRAND ET SES PIEDS BOTS HÉRÉDITAIRES



Nous nous proposons dans ce premier chapitre au moyen de considérations négatives et positives de montrer que l’infirmité souvent citée mais mal connue de Charles Maurice de Talleyrand Périgord n’était pas d’origine acquise accidentelle, mais appartenait à un mode héréditaire particulier.

Il n’est pas vain, croyons-nous d’entreprendre cette étude car la disgrâce dont fut atteint le futur évêque apostat d’Autun explique la suppression de son droit d’aînesse, son entrée quelque peu forcée dans la cléricature et, à notre sens une carrière dénuée de scrupules.

Les pieds bots (1) de Talleyrand furent peut-être son « primum movens ».

Ils méritent donc avant toute entreprise explicative de la personnalité de Talleyrand d’être décrits, tels que nous croyons qu’ils furent et pour les mieux connaître encore, ils méritent aussi d’être suivis dans leur évolution.



I



Quelques renseignements en apparence disparates doivent en premier lieu être exposés pour pouvoir par la suite bien saisir le développement justificatif de notre position.

1) Variétés des pieds bots

« On appelle pied bot une attitude vicieuse et permanente du pied sur la jambe, telle que le pied ne repose plus sur le sol par ses points d’appui normaux ». (Broca 1 bis).

– Le pied bot peut être équin, pointe du pied tombante, talon élevé, appui sur l’avant pied.

Il peut-être :

– Talus, pointe du pied élevée, talon abaissé, appui prédominant sur le talon.

– Varus, torsion du pied d’en dedans, la plante regardant en dedans ; le sujet atteint marche sur le bord externe du pied.

– Valgus, torsion du pied en dehors, la plante regardant en dehors ; le sujet atteint marche sur le bord interne du pied.

En réalité, il y a association très fréquente des déviations et on a fréquemment des pieds bots valgus équin, des pieds bots varus équin.

Les pieds bots peuvent être congénitaux ou acquis (traumatiques, paralytiques).

On admet que les pieds bots congénitaux sont varus équin dans 80 % à 86 % des cas et qu’il en existe un cas où 0,5 cas sur mille nouveau-nés. Les garçons sont atteints dans 65 % des cas, les filles dans 35 % des cas. Le pied bot est bilatéral dans 53 % des cas (1 ter). Pour ce qui est des pieds bots acquis, sachons que dans les ouvrages de clinique chirurgicale infantile il n’est pas traité des pieds bots traumatiques c’est dire leur absence ou leur extrême rareté.

Les pieds bots paralytiques (2) dont il ne saurait être question dans notre exposé rentrent dans le contexte d’une maladie générale à dominante neurologique (essentiellement polyomyélite antérieure).

2) Os long et cartilage de conjugaison

– La diaphyse d’un os long (fémur, tibia, péroné, etc) est sa portion centrale la plus longue.

– les épiphyses sont les deux extrémités de l’os.

– Chez l’enfant entre diaphyse et épiphyse existe une zone de croissance de l’os en longueur, plus claire à la radiographie que l’os sous-jacent ; c’est le cartilage de conjugaison, d’autant plus développé que l’enfant est plus jeune.

3) Diverses hérédités

De la manière la plus simple, l’hérédité peut se concevoir sous trois formes : dominante, récessive, dominante irrégulière.

– Schématiquement dans l’hérédité dominante un caractère se transmet sans solution de continuité ; une seule particule héréditaire (gêne) est nécessaire pour assurer cette transmission ; 50 % des sujets environ sont porteurs du caractère envisagé (tableau I).

– Dans l’hérédité récessive, il y a solution de continuité d’une génération aux autres générations ; deux particules héréditaires semblables venant l’une et l’autre des ascendants immédiats sont nécessaires pour transmettre le caractère qui se manifeste dans 25 % des cas environ. Ce caractère n’est pas transmissible à la génération suivante sous réserve d’un hasard (extrêmement rare) mais proportionnelle à la fréquence du caractère dans la population. Il est bien évident que les unions consanguines favorisent l’apparition du caractère (tableau II).

– Dans l’hérédité dominante irrégulière

Le caractère se manifeste comme un semis plus ou moins marqué selon les générations. Dans une génération le caractère va apparaître en plusieurs exemplaires mais dans une autre il peut être unique ou même manquer quitte à réapparaître à une ou deux générations suivantes. Toute systématisation quant au pourcentage est impossible mais à l’analyse les générations ne sont sautées qu’en apparence. Il semble donc bien qu’il n’y ait pas saut de génération et que transmettent le caractère des formes à minima quasiment imperceptibles (3) et qui combattues par d’autres gênes réapparaissent dans leur ampleur normale lorsqu’elles ne sont pas contrariées par des gênes antagonistes ; appartiennent entre autres dans l’ordre pathologique à cette hérédité la luxation congénitale de la hanche, le bec de lièvre, le torticolis congénital et le pied bot congénital (tableau III).

4) Fragment des mémoires de Talleyrand ayant trait à sa disgrâce

Talleyrand dans ses « Mémoires » s’exprime ainsi sur l’origine de sa malformation. « … La mode des soins paternels n’était pas encore arrivée ; la mode était tout autre dans mon enfance, aussi ai-je été laissé plusieurs années dans un faubourg de Paris. A quatre ans, j’y étais encore, c’est à cet âge que la femme chez laquelle on m’avait mis en pension me laissa tomber d’une commode. Je me démis un pied ; elle fut plusieurs mois sans le dire ; on s’en aperçut lorsqu’on vint me prendre pour m’envoyer en Périgord chez Mme de Chalais, ma grand-mère qui m’avait demandé. Quoique Mme de Chalais fut ma bisaïeule, il a toujours été dans mes habitudes de l’appeler ma grand-mère ; je crois que c’est parce que ce nom me rapproche davantage d’elle.

L’accident que j’avais éprouvé était déjà trop ancien pour qu’on put le guérir ; l’autre pied même, qui pendant le temps de mes premières douleurs avait eu seul à supporter le poids de mon corps, s’était affaibli ; je suis resté boiteux » (4).



II



– Considérations négatives

Nous les appelons négatives parce qu’elles nient certains aspects du fragment ci-dessus cité des Mémoires. Elles permettent de mettre en doute le bien fondé des affirmations de Talleyrand relativement à sa disgrâce et d’y déceler une certaine volonté de tromper. En effet :

1) Talleyrand pour expliquer son infirmité ne s’en est pas tenu à la chute, à l’âge de quatre ans du haut d’une commode. Jugeant sans doute et nous le verrons à juste titre sa première version insuffisante, il tint un tout autre langage au congrès de Vienne. Dans ses « Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand » Paris 1870, Amédée Pichot rapporte : « Un de ses collègues au congrès de Vienne, M. le baron de Wissemberg, disait tenir de lui-même que cette infirmité provenait non d’une chute mais d’un combat qu’il avait soutenu contre un troupeau de porcs, lesquels commençaient à lui dévorer les jambes, lorsqu’était survenue la nourrice qui l’avait déposé contre une haie pendant qu’elle faisait une promenade sentimentale avec son galant » (5).

Talleyrand fournissait là une explication plausible de la constitution d’un pied bot acquis. On peut en effet parfaitement admettre que des morsures puissantes et profondes aient rompu des tendons, détruit des congruences articulaires, produit par la suite des cicatrices vicieuses modifiant la statique du pied, ne pouvant plus alors reposer sur le sol par ses points d’appui normaux, donc réalisant la définition du pied bot.

A ce récit s’opposent les constatations de Cruveilhier. Cruveilhier était un médecin élève de Dupuytren. Il assista Talleyrand dans sa dernière maladie ; il ne mourut qu’en mars 1874 à quatre vingt trois ans. Cruveilhier avait examiné les pieds et les jambes de Talleyrand. D’après le docteur Cabanès (Légendes et curiosités de l’Histoire, 2e série) « Un illustre pied bot », Cruveilhier fit part de son examen à plusieurs collègues : il n’y avait pas la moindre trace de blessures, la moindre cicatrice de lésions anciennes, « un des pieds était petit, froid, atrophié, mais l’autre n’était pas régulièrement conformé. Il n’y avait pas de doute, Talleyrand était né infirme » (5 bis). Ainsi Cabanés posait le problème non pas du pied bot de Talleyrand mais des pieds bots de Talleyrand en tant qu’affection congénitale.

2) Nous avons signalé l’absence de description des pieds bots traumatiques dans les ouvrages de clinique chirurgicale infantile.

Lorsqu’un enfant de moins de quatre ans et plus, jusqu’à dix, douze ans, tombe de la hauteur d’une commode, il peut se faire une fracture de cuisse (fracture de la diaphyse fémorale) ; il peut également se faire une fracture au niveau de la jambe (fracture de la diaphyse tibiale), le péroné pouvant rester intact. La fracture du tibia de l’enfant est tantôt transversale, tantôt oblique, « mais dans le cas, écrit Ombrédanne, à l’inverse de ce qui se passe chez l’adulte, jamais le fruit de fracture ne descend à l’intérieur de l’articulation tibio-tarsienne. Il semble que le cartilage de conjugaison joue le rôle d’amortisseur et arrête l’irradiation du trait de fracture oblique » (6). En bref, le pied n’est pas incriminé. Il n’y a pas de pied bot traumatique par suite de fracture de jambe chez l’enfant. Mais ce qui est peut-être le plus fréquent chez l’enfant, et même chez le grand enfant, à la suite d’un traumatisme, c’est le décollement épiphysaire. Chez le tout jeune enfant, la diaphyse est seule osseuse, l’épiphyse est un bloc cartilagineux ; ce cartilage est élastique et ne se fracture pas, mais la zone d’union entre la diaphyse osseuse et l’épiphyse cartilagineuse constitue un point faible, une zone de moindre résistance et il se produit à ce niveau un décollement, dit décollement épiphysaire.

Chez l’enfant plus âgé, le point faible se trouve entre le cartilage de conjugaison et la diaphyse ; c’est au niveau de ce point faible que ce fait le décollement et non entre cartilage de conjugaison et épiphyse. On voit donc qu’au cours de ces décollements, l’articulation elle-même n’est pas incriminée dans le traumatisme et il ne peut donc y avoir lésion du pied et pied bot traumatique consécutif. Dans une consultation de chirurgie d’enfants faite pendant dix huit ans, consultation où les lésions osseuses sont la dominante, il n’a jamais été vu de pieds bots traumatiques infantiles.

Il y a, à n’en pas douter, 99,9 chances sur cent pour que le premier récit de Talleyrand concernant la chute de la commode soit faux. Talleyrand devait en avoir l’intuition lorsqu’il fabulait encore à l’intention du baron de Wissemberg.

3) Une contradiction apparaît encore dans le fragment des Mémoires que nous avons cité. Nous y lisons « … l’autre pied même, qui pendant le temps de mes premières douleurs avait eu seul à supporter le poids de mon corps s’était affaibli ; je suis resté boiteux… ».

Il y a dans cette fraction de phrase l’expression d’un contre sens physiologique. En effet dans l’immense majorité des cas chez un être jeune, une portion de membre en hyperfonction s’hypertrophie et ne s’affaiblit pas, bien qu’elle puisse parfois se déformer et être douloureuse. Il n’y a pas lieu de douter que la faiblesse signalée du deuxième pied était congénitale.

4) Nous devons faire remarquer ici que Talleyrand avait l’esprit parfaitement ouvert aux conséquences de l’hérédité. Au congrès de Vienne dans une lettre écrite au roi Louis XVIII, le 25 janvier 1815 il s’étend sur les dangers que représenterait pour le duc de Berry et la maison de France une alliance avec la grande duchesse Anne, sœur d’Alexandre 1er. Il rappelle à Louis XVIII « l’état des facultés intellectuelles » de Pierre III, aïeul de la grande duchesse et de Paul 1er son père. Il parle du « Funeste apanage de la maison de Holstein » et appréhende son transport dans la maison de France (7).

5) Comme nous le verrons plus loin Talleyrand, bien avant d’écrire ses Mémoires eut certainement, à plusieurs reprises, devant les yeux l’image vivante d’un sien proche parent (8) atteint de la même infirmité que lui ; son esprit lucide ne pouvait manquer de faire un rapprochement entre ce parent et lui et d’incriminer en l’occurrence autre chose qu’un simple traumatisme.

Cela nous invite encore à penser que dans la rédaction du fragment relatif à sa disgrâce, il existe chez Talleyrand la détermination de tromper.



III




Considérations positives



Nous entendons par considérations positives des faits contrôlés et recoupés dont l’addition va nous permettre d’établir :

1) la bilatéralité de l’affection de Talleyrand

2) la réalité de ses pieds bots et leur nature

3) la réalité de leur hérédité et leur mode héréditaire enfin.

1) Sans définir exactement et immédiatement l’affection dont souffrait Talleyrand, on peut dire en s’appuyant sur les recoupements de plusieurs témoignages que ses pieds étaient atteints de manière bilatérale.

a) Extrayant les parcelles positives quant à l’affection étudiée des considérations négatives du paragraphe précédent, nous pouvons dire : que Cruveilhier a trouvé deux pieds non indemnes, que Talleyrand dans ses Mémoires a parlé d’un pied démis et d’un autre affaibli – que dans l’épisode, à allure de mythomanie des porcs podophages, il a parlé non pas de l’attaque d’une seule jambe, mais des deux jambes.

b) Trois autres témoignages concordent.

– Charles de Rémusat, entre 1815 et 1817, avait assisté plusieurs fois à la toilette du prince. « Le fait est, écrit-il qu’il avait deux pieds assez longs, mais faibles et contournés et deux petites jambes atrophiées qu’on ne cachait guère mais qu’il convenait de ne pas regarder (9).

– Le ministre Molé donne une relation très proche de celle de Rémusat.

- Alphonse Denis, maire d’Hyères, assista (en 1827-1828) à la suite d’un incident inopiné à la toilette de Talleyrand. « J’étais moi-même préoccupé, rapporte-t-il, de l’aspect des pieds dont les doigts et surtout le gros orteil avaient été visiblement altérés dans leur forme primitive. Je cherchais à en détourner les yeux. Impossible ».

Il y a donc cinq témoignages permettant d’affirmer que Talleyrand avait une affection bilatérale des pieds.

– On peut y ajouter un sixième témoignage non descriptif mais affirmatif, celui du chancelier Pasquier. Ce dernier dans le portrait qu’il trace de Talleyrand parle à son propos « d’une difformité de naissance » (9bis).

2) – a) Des chaussures orthopédiques ayant appartenu à Talleyrand vont nous permettre de déterminer la réalité et la nature de cette affection.

Une chaussure orthopédique est en général très démonstrative de l’anomalie pour laquelle elle a été confectionnée. De sa forme, on peut déduire la malformation contre laquelle elle a été construite ; c’est pourquoi les souvenirs orthopédiques considérés comme venant du prince méritent un sérieux examen. Il existe au musée Carnavalet une chaussure droite qui passe pour avoir appartenu à Talleyrand dans les derniers temps de sa vie, et à Valençay une chaussure orthopédique qui lui a certainement appartenu. Cette dernière a plusieurs fois quitté Valençay, prêtée à plusieurs expositions. Nous avons examiné les deux chaussures. La chaussure du musée de la Ville de Paris (musée Carnavalet) est une chaussure du pied droit. Il n’y a pas de chaussure gauche pour permettre la comparaison. La chaussure qui nous intéresse semble correspondre approximativement à une pointure de quarante et un ; elle est en cuir de très bonne qualité, très souple, son bout est carré, ses bords latéraux rectilignes ; une boucle existe sur le côté interne, la semelle est mince dans son ensemble, elle est pourtant renforcée sur son bord externe, d’environ deux centimètres. La chaussure présente également un renforcement sur la partie montante, au-dessus du bord externe. Il est incontestable qu’il s’agit d’une chaussure orthopédique et que le renforcement sur le bord externe est fait pour combattre du pied dévié en dedans, un pied varus.

L’histoire de cette chaussure nous paraît cependant un peu curieuse. Elle fut donnée en 1900 au musée Carnavalet par un rentier, Monsieur Certain, qui la tenait, paraît-il d’un des médecins qui soignaient Talleyrand. « Après la mort de ce dernier, – dit dans une note le docteur Cabanés – la famille de Talleyrand avait demandé au praticien quel objet il désirait en souvenir du prince ; l’homme de science réclama le brodequin, désormais passé à l’état de relique historique » (10). Qu’il nous soit permis de manifester quelque scepticisme vis-à-vis de l’authenticité de ladite relique.

De 1838 date de la mort de Talleyrand, à 1900 où le don fut fait au musée, il s’est écoulé soixante deux ans. La chaussure est passé par plusieurs possesseurs, l’histoire n’est pas nette, le nom du médecin n’est pas précisé et on connaît fort bien cependant les noms des médecins qui ont soigné Talleyrand vers la fin de sa vie. Cela ne pouvait être Alin, premier de la première promotion de l’internat, mort à cinquante cinq ans en janvier 1831, ni Bourdois de la Motte (11) qui fut aussi médecin du roi de Rome et mourut en décembre 1835 ; ils sont morts avant le prince qui mourut en 1838. Ce ne pourrait être que Cruveilhier qui assista Talleyrand dans sa dernière maladie et qui mourût en 1874 ou Marjolin qui l’opéra de son anthrax, mais ces deux noms sont des noms considérables de la médecine et il nous paraît étonnant qu’en effectuant son don Monsieur Certain n’ait pas mentionné le nom du médecin dont il l’avait reçu. D’autre part cette chaussure nous a paru bien étroite et à bords trop rectilignes pour un pied bot non traité et qui n’a pu évoluer avec le grand âge que vers une déformation très marquée entraînant une importante courbure du pied, donc nécessitant l’élargissement de la chaussure(12).

Mais surtout, ce qui accroît notre scepticisme, c’est la comparaison avec la chaussure de Valençay, celle-là parfaitement authentique, que le prince portait à la fin de sa vie et qui va nous permettre de déceler à quel type précis appartenait le pied bot de Talleyrand, évident du côté droit. La chaussure de Valençay est une énorme chaussure de cuir noir, convexe sur son bord externe et qui, contrairement à ce qu’énonce Lacour Gayet, nous a semblé, non seulement large, mais longue.

A l’exposition de 1965 sur Talleyrand, à la bibliothèque nationale (13), une femme la considérant en même temps que nous s’est écriée : « Mais, c’est une chaussure de géant ». Rien ne peut mieux qualifier l’aspect de cette chaussure que l’exclamation de cette femme. Le bord externe convexe, la largeur de la chaussure étaient certes faits pour contenir un pied très déformé tourné en dedans. Une armature de fer y était fixée, avec une tige sur la partie interne du mollet pour s’attacher par un anneau de cuir au-dessous du genou. Ce dispositif bien connu est établi pour maintenir l’équin, c’est-à-dire pour tenter de limiter la chute du pied pointant du côté des orteils en bas et en avant. Bref, cette chaussure authentique nous apprend qu’indiscutablement Talleyrand était atteint du côté droit d’un pied bot varus équin singulièrement accentué vers la fin de sa vie.

La chaussure du pied gauche était placée à côté de celle du pied droit, et semblait sensiblement normale. Mais le pied gauche du prince était-il rigoureusement normal ? Non certainement, puisque nous avons le témoignage contraire d’hommes cultivés (Rémusat, Cruveilhier, Molé) mais sa déformation pouvait être beaucoup moins marquée ou avoir moins évoluée. N’oublions pas que les pieds bots sont bilatéraux dans 53 % des cas.

Madame de Dino, au demeurant, dans ses Mémoires, ne parle que du seul pied droit du prince : « Il n’était pas jusqu’à son hideux pied bot pareil à un sabot de cheval, tout en chair et terminé par un ongle en forme de griffe, qu’il montrait longuement et tranquillement sans plus se soucier de la présence des femmes qui si elles fussent (sic) très loin d’ici » (14).

Il est possible que Madame de Dino décrive le pied de Talleyrand vu sous un certain angle, ou à une époque où sous l’action inflammatoire possible de rhumatisme goutteux ou de toute autre cause des rétractions tendineuses se soient produites, rétractant les fléchisseurs des quatre derniers orteils et donnant l’apparence que seul subsiste le premier orteil avec un ongle développé. Devant ce pied droit quasi monstrueux, la déformation du pied gauche devait paraître négligeable.

b) Ceci connu, l’iconographie nous apporte également une aide et renforce notre sentiment sur la réalité chez Talleyrand de pieds bots varus équins.

L’iconographie officielle est souvent sujette à caution, le peintre cherchant à flatter son modèle et à dissimuler autant que faire se peut ses imperfections et cela d’autant plus qu’elles sont manifestes et bien connues. Cependant une observation attentive peut trouver matière à des constatations révélatrices. Ces constatations ne seraient du reste pas possibles si l’on ne connaissait déjà par les chaussures orthopédiques la classification varus équin des pieds bots. Elles apportent un appoint à notre position.

Dans le portrait de Talleyrand par Prud’hon (au musée Carnavalet) de vice grand électeur la jambe droite de l’ancien ministre et son pied droit chaussé d’une longue chaussure à boucle sont de dimension et de position normales. Le pied droit est nettement antéro postérieur, ni dévié en dedans, ni dévié en dehors, il repose sur le sol par toute sa surface. Le membre inférieur gauche dissimulé en partie par le droit et légèrement fléchi se trouve un peu en retrait et se termine par un pied en position oblique d’arrière en avant et de dedans en dehors. Le peintre a certes flatté le modèle, mais l’observateur averti peut déceler certaines particularités non dépourvues d’enseignements. Tout d’abord, Charles Maurice est appuyé contre une console ; les mémorialistes nous apprennent que cette position lui était coutumière pour soulager son pied malade ; lorsqu’il entrait dans un salon, s’il ne s’asseyait pas, se déplaçant pour parler de groupe en groupe ; il s’appuyait de meuble en meuble. Pour supporter les séances de pose, il a donc dû prendre un point d’appui que le peintre a représenté. Et puis, la jambe gauche n’est légèrement fléchie que pour se mettre au niveau du membre inférieur droit, raccourci par le pied bot droit, beaucoup plus marqué que le gauche et connu des contemporains bien que non représenté par l’artiste. L’obliquité du pied gauche n’est pas normale, elle est exagérée. Le polygone de sustentation s’élargit par ce moyen et les pathologistes savent que pour mieux maintenir leur équilibre les sujets atteints de pied bot élargissent leur base de sustentation. Il ne faut pas en conclure que le pied gauche est normal ou valgus mais se dire qu’entre autres hypothèses il peut s’agir d’un pied gauche légèrement varus (moins varus que le droit), mis en hypercorrection par torsion volontaire de tout le membre inférieur. Cette manœuvre est la règle chez les pieds bots invétérés.

Dans un autre portrait de Talleyrand par Prud’hon, où cette fois le ministre est en costume de ville, l’attitude est semblable. Le corps est comme précédemment appuyé par le coude droit sur une console, mais l’inclinaison du corps est un peu plus marquée à droite qu’il n’est normal ; en devine une courbure du rachis à concavité droite (attitude scoliotique droite), conséquence du raccourcissement du membre inférieur droit. Un croquis pris sur le vif est parfois plus chargé de vérité qu’une peinture officielle destinée à être vue de tous, à passer à la postérité et où sont volontairement atténués les défauts physiques du modèle. Jacques Vivent dans « La vie privée de Talleyrand » écrit : « Heureusement, nous avons la chance de posséder au cabinet des estampes un croquis de la comtesse Bruyère, - artiste peintre de profession – qui a pris Talleyrand sur le vif, à Aix la Chapelle, en 1829, pendant une saison qu’il y faisait ; ce dessin rapide et sans retouches donne une saisissante impression de vérité et de ressemblance. Or il est incontestable que le pied droit nettement tourné en dehors y est chaussé d’un soulier spécial et que la jambe droite y apparaît, mince, rigide, sans aucune saillie des muscles, alors que la jambe gauche offre un galbe normal et que le pied gauche est semblable à tous les pieds gauches » (15).

Nous avons à la Bibliothèque nationale, et dans l’ouvrage de Lacour Gayet (16) examiné attentivement le croquis effectué par la comtesse Bruyère et notre impression est un peu différente de celle de M. Jacques Vivent.

A notre sens la comtesse Bruyère a, inversé probablement dans un dessin rapide où a joué une mémoire légèrement infidèle le côté de l’infirmité car le soulier gauche qui nous semble surélevé doit être le vrai soulier orthopédique. De ce côté cependant le galbe de la jambe est mieux dessiné ce qui est logiquement faux d’après ce que l’on sait des sujets atteints de pied bot. Charles de Rémusat (17) dans « mémoires de ma vie » ayant assisté à la toilette de Talleyrand nous apprend qu’après son bain de pieds on passait à ce dernier d’abord des bas de laine, puis des bas de soie. Il y avait incontestablement un artifice pour atténuer l’infirmité, à vrai dire des deux jambes ; la plus ou moins grande traction exercée sur les bas pouvaient déterminer des dissymétries.

Par ailleurs, on note l’élargissement du polygone de sustentation et l’inclinaison du torse (attitude scoliotique) du côté de la jambe la plus faible. De ce côté, le droit, il y a le soutien de la canne : les cheveux ne présentent ni frisures, ni ondulations. Il se dégage de ce croquis une impression de vieillesse et d’une certaine impotence. En bref, la comtesse Bruyère a bien saisi l’attitude d’un homme atteint de pieds bots et arrivé à un âge avancé (Talleyrand avait alors environ soixante quinze ans) ; mais elle a appliqué au pied gauche la chaussure qui devait revenir au pied droit et marqué une dissymétrie du membre inférieur d’habitude dissimulée et peut-être due ce jour-là, comme la négligence de la chevelure à une toilette plus hâtive que de coutume.

3) Ayant rejeté la notion de pieds bots traumatiques, nous arrivons, seule alternative normalement possible à la notion de pieds bots varus équins héréditaires. Pour montrer cette hérédité et sa nature, il nous faut dès lors tracer avec soin la généalogie des Talleyrand Périgord, marquer les pieds bots que nous sommes susceptibles de rencontrer, avoir recours à la petite histoire et sur ces données étayer nos raisonnements.

Dans son ouvrage : « Du prince de Bénévent au duc de Morny ; Talleyrand et la société française depuis le règne de Louis XV jusqu’aux approches du second empire », Frédéric Loliée (18) écrit : « S’il fallait en croire les confidences d’un cousin de Maurice de Périgord, un abbé, comte aussi et qu’il avait côtoyé au séminaire de Saint-Sulpice, à Reims, ailleurs, il aurait été naturellement pied bot et circonstance non moins singulière que fâcheuse, il y aurait toujours eu un pied bot dans la famille des Talleyrand ».

Mais si les archives restent à ce sujet muettes, il n’est pas impossible qu’à un moment donné de l’Histoire, les membres de la famille de Périgord aient connu l’anomalie susceptible d’atteindre quelques-uns de leur race et que sur cette disgrâce ils aient gardé un prudent silence, tout au moins hors du cercle familial.

Mais nous ne croyons pas que dans une famille nobiliaire considérable remontant au XIe siècle, une anomalie qui frappe à chaque génération un ou plusieurs de ses membres, une anomalie régulièrement dominante (19), anomalie facilement perceptible, puisse échapper aux critiques des historiens, à la malveillance habituelle des chroniqueurs, aux mémoralistes, en bref, aux échos de la renommée.

Dans son ouvrage, cet « abbé comte » n’est pas identifié par Loliée. Il ne s’agit pas cependant d’une observation gratuite. Nous croyons, nous sommes même persuadés, qu’il s’agit de l’abbé de Lageard de Cherval dont parle dans ses Mémoires la duchesse d’Abrantés avec beaucoup d’éloges : « Monsieur l’abbé de Lageard, parent de Monsieur de Talleyrand son plus intime et plus cher ami pendant les années de jeunesse qu’ils passèrent tous deux au séminaire, est un des hommes les plus distingués que j’aie rencontrés de la dernière époque serviable. Il a de la vigueur dans l’âme, de la tendresse dans le cœur, de la finesse dans l’esprit une extrême chaleur dans l’imagination, et il a soixante dix sept ans, c’est l’amabilité personnifiée » (20). Et plus loin : « Il était au séminaire et avait seize ans ou dix sept ans. Il était alors l’ami de cœur de Monsieur de Talleyrand qu’on appelait dans ce temps l’abbé de Périgord et même l’abbé couleur de rose » (21).

D’autre part, pendant les deux années que Talleyrand passa en Sorbonne pour préparer sa licence de théologie, il eut pour condisciple ce même abbé de Lageard. « Il faisait partie (Talleyrand) d’un groupe de jeunes abbés de qualité, les abbés de Saint-Aubin, de Saint-Phar, de Damas, de Coucy, de Lageard, de Montesquieu qui ne se piquaient pas de bonne tenue » (22).

Ce parent, ce condisciple de Talleyrand était certes renseigné, ne devait pas parler à la légère. En effet, en parlant d’un pied bot à chaque génération, l’abbé de Lageard de Cherval avait les plus grandes chances de décrire une hérédité irrégulière dominante, que l’on rencontre dans l’hérédité de certains pieds bots. Ci-joints deux pédigrées types de cette hérédité (touchant des familles à pieds bots) et observés dans une consultation de chirurgie infantile (figures IV et IV bis).

Nous avons recherché si cet abbé de Lageard de Cherval touchait d’assez près la famille des Talleyrand Périgord pour émettre sur ces pieds bots familiaux une affirmation digne de considération. Il semble bien que oui. Tout d’abord, d’après le nobiliaire de Guienne et de Gascogne de O Gilvy (1860), ces de Lageard de Cherval sont une très ancienne famille du Périgord. Cherval est un village du Périgord, les Lageard, comtes et marquis de Lageard, Crézignac et Cherval, barons de Monbadon, comtes de la Tousche, grand sénéchaux d’Angoûmois, sont parfaitement identifiés [Armes : Atavis et armis]. D’ancienne lignée périgourdine, ils connaissaient certainement les Talleyrand Périgord avec lesquels ils avaient d’anciennes alliances (toutes les familles nobles du Périgord étaient plus ou moins apparentées). En effet, Jean Talleyrand épousa vers 1550 Françoise de la Tousche (Angoumois). Françoise de la Tousche était donc l’ascendante de Talleyrand à une distance de huit générations. Les familles ne s’étaient sans doute pas perdues de vue. En effet, le père de notre abbé de Lageard, Charles Emmanuel de Lageard épousa en 1736, à Pont à Mousson, Mademoiselle de Ragot dont il eut plusieurs enfants. L’abbé de Lageard était le quatrième enfant et fut vicaire d’Autun ; sa sœur, cinquième enfant, dite Mademoiselle de Cherval, épousa le marquis de Chamillard, frère de la comtesse de Périgord (grand-mère de Talleyrand). Les parents de l’abbé de Cherval s’étant mariés en 1736 et Talleyrand étant né en 1754, il est vraisemblable que Talleyrand et Cherval étaient sensiblement du même âge, Cherval étant quatrième enfant. Malgré l’égalité des âges, il existait un décalage de génération et il n’est pas impossible que grâce à ce décalage l’abbé de Cherval fut bien renseigné par oui-dire sur les générations antérieures des Périgord, mieux peut-être que Talleyrand. Il parle au nom de huit générations. Ses dires correspondent en quelque sorte avec la définition de l’hérédité irrégulière dominante et un autre recoupement capital ; nous croyons que l’abbé de Lageard n’a fait qu’exprimer le réel (le tableau y montre le lien d’alliance récente entre la famille de l’abbé de Cherval et les Talleyrand par l’intermédiaire des Chamillard, et le tableau VII la parenté très ancienne).

Mais les mémoires de la duchesse d’Abrantès, et c’est ici notre recoupement capital, nous ont permis d’identifier un second pied bot chez les Talleyrand Périgord. Laure Permon, future générale Junot et duchesse d’Abrantès, avait, enfant, habité Montpellier avec ses parents et y avait connu le comte de Périgord, gouverneur des états du Languedoc.

Les Permon vinrent habiter Paris en 1785 où Monsieur Permon désirait acheter une charge de fermier général. Laure Permon retrouve le comte de Périgord à Paris vers 1785. Elle le décrit ainsi : « Parmi les amis que ma mère avait faits à Montpellier, il en était un qu’elle retrouvait à Paris ainsi que sa famille avec un vrai bonheur, c’était le comte de Périgord, oncle de Monsieur de Talleyrand et frère de l’archevêque de Reims. Il était gouverneur des états du Languedoc, cordon bleu, aussi grand seigneur qu’on pouvait l’être et avec cela le plus vertueux, le plus digne des hommes… Je crois le voir venir lorsqu’il entrait dans ce vaste et long salon de l’hôtel que nous occupions quai Conti. Avec la démarche douteuse que lui donnait son pied bot, il s’avançait lentement [C’est nous qui soulignons], en me tenant par la main, car à peine le valet de chambre avait-il prononcé son nom que j’étais à ses côtés (23).

Laure Permon retrouve le comte de Périgord en 1795 (environ), elle écrit chapitre XXIII : « Echappé aux sanglantes prescriptions, il entrait dans le monde sans bonheur et sans joie, il était d’un âge avancé, souffrant, goutteux, sans nulle fortune et tout à fait isolé. Ses deux fils étaient émigrés. Sa fille, Madame le duchesse de Mailly, était morte, il ne lui restait que quelques amis, malheureusement comme lui et dont la fâcheuse position ne leur permettait de venir à son aide… Le comte de Périgord était pied bot. Je ne me rappelle pas bien si c’était de naissance ou par suite d’une blessure mais il y aurait des raisons pour croire que c’était de famille.

« Il venait tous les jeudis passer la journée presqu’entière avec nous ; alors, il y avait toujours une querelle très vive entre lui et Beaulieu. Il voulait venir à pied ; Baulieu [Beaulieu – domestique du comte de Périgord] ne le voulait pas et disait avec raison qu’il ne le pouvait pas. En effet son infirmité l’empêchait de marcher, il souffrait horriblement » (24).

On voit donc que Talleyrand avait un de ses proches atteint de pied bot, comme lui-même.

Des remarques sur la généalogie des Talleyrand Périgord ne vont pas être sans intérêt. Avant de tracer les tableaux généalogiques qui nous permettront de dire à quel type héréditaire appartenait le pied bot de Talleyrand, des remarques nous sont nécessaires concernant cette généalogie, remarques qui nous permettront de mieux saisir la suite de notre démonstration.

En suivant la généalogie à partir de Jean Talleyrand qui vivait encore en 1514, les alliances se font essentiellement dans le sud-ouest, dans le Périgord et sa périphérie. Il faut attendre, pour trouver des alliances plus excentriques ; Daniel Marie-Anné de Talleyrand Périgord, le grand-père de Talleyrand tué à Tournai en 1745, qui épouse une petite-fille de Colbert, Marie-Elisabeth Chamillard (laquelle descend aussi des Mortemart) et le propre père de Talleyrand qui épouse une demoiselle de Damas d’Antigny dont la famille est originaire du Forez. Jusqu’à Daniel Marie-Anne de Talleyrand, les alliances se font avec les Turenne (Auvergne), les Salignac (Périgord), les de la Tousche (Augoumois), Montluc (Armagnac, Agenais), les Pompadour (Limousin) deux fois de suite. Les Pompadour descendent des de Lastours et de Bertrand de Born, le troubadour. A noter que ces familles sont le plus souvent parentes entre elles, les Pompadour, par exemple, sont une branche de la famille des Hautefort, lesquels tirent aussi leur origine de la famille des Lastour. Les Pomadour et les Hautefort et donc, les Talleyrand (branche aînée) descendent du célèbre troubadour Bertrand de Born.

Plusieurs alliances se font entre les Lastour et les Born (voir tableau VI). Les châteaux de la plupart de ces familles sont très proches, les distances qui séparent, ou séparaient, le château de Turenne des châteaux de Salignac, de Pompadour, de Born, de Hautefort, de Puy-Guihlem (berceau des Périgord) ne demandent pas de longues étapes. Les alliances interparentales s’entrecroisent – c’est dire que chez les Talleyrand et autres doit exister tout un ensemble de particules héréditaires, de gênes communs.

Il importe également pour une bonne compréhension de bien situer ce comte de Périgord que la duchesse d’Abrantès nous montre boiteux et souffrant. Il s’agit de Gabriel Marie-Anne ; il est né d’un premier mariage du grand-père de Talleyrand (Daniel Marie-Anne, dit le marquis de Talleyrand Périgord) – premier mariage avec Guyenne de Rochefort Théobon (Auvergne). Il est donc le frère consanguin seulement (c’est-à-dire du même père) de Charles Daniel, père de Talleyrand.

Gabriel Marie-Anne, bien que pied bot, va épouser Marie-Françoise de Talleyrand, sa cousine et va ainsi reconstituer la branche aînée des princes de Chalais. Marie-Françoise de Talleyrand est la fille de Louis Jean Charles de Talleyrand, marquis d’Excideuil, prince de Chalais, mort à Chalais le 17 février 1757, âgé de soixante dix neuf ans. La femme de ce prince de Chalais était Marie-Françoise de Rochechouart, mariée le 10 décembre 1722. Elle était veuve de Michel Chamillard, marquis de Cany et fille de Louis de Rochechouart, duc de Mortemart et de Marie-Anne Colbert. Comme la fille qu’elle a eue de son premier mari Chamillard épouse le grand-père de Talleyrand, elle est l’arrière grand-mère du fameux ministre (dans ses mémoires, il l’appelle par affection sa grand-mère). Marie-Françoise de Talleyrand morte le 22 mai 1775 et Gabriel Marie de Talleyrand (mariés en 1743) vont reconstituer la branche des princes de Chalais avec pour enfants la future duchesse de Mailly, Elie de Périgord, prince de Chalais et Aldebert de Périgord.

On a prêté plusieurs enfants naturels à Talleyrand : le peintre Delacroix ; Charlotte, sa fille adoptive ; Pauline de Dino fille de Dorothée de Courlande, mais on ne met pour ainsi dire pas en doute sa paternité quant au comte de Flahaut dont la mère fut madame de Flahaut, puis, madame de Souza dans un second mariage. Nous rangerons donc dans le tableau généalogique le comte de Flahaut. Dès maintenant, disons qu’une remarque de Napoléon concernant cet excellent soldat, ce brillant cavalier, cet homme à bonnes fortunes, nous pousse à croire que Monsieur de Flahaut pouvait porter d’une manière très atténuée la tare de son père. D’après Madame d’Abrantès, Joséphine vantait un jour devant Napoléon les grâces et l’esprit du jeune homme (Flahaut). « De l’esprit, dit Napoléon, brtt ! Qui n’en a pas comme cela, il chante bien ? Belle qualité pour un soldat qui par état est presque toujours enroué. Ah ! Il est joli garçon, voilà ce qui vous touche, vous autres femmes. Eh bien ! Je ne lui trouve rien du tout d’extraordinaire. Il ressemble à un faucheux avec ses éternelles jambes » (25).

Or, un faucheux est une araignée aux petites longues et des plus minces. Nous avons vu combien montrées sans vergogne apparente au cours de ses toilettes matinales, les jambes de Talleyrand étaient minces au-dessus de ses pieds bots. Il semble bien que chez les pieds bots, les muscles du mollet présentent une atrophie constante et globale de leur ventre charnu. Si cette atrophie est conséquence de la limitation du jeu de l’articulation du coup de pied, elle ne l’est qu’en partie. Chez les pieds bots unilatéraux traités et guéris, malgré le jeu articulaire rénové, il y a au mollet, presque toujours, un centimètre de différence avec le côté sain. L’atrophie du mollet fait donc partie intrinsèquement des symptômes des pieds bots. Nous savons qu’une anomalie aussi complexe que les pieds bots se transmet à la descendance en tout ou en partie. Il n’est pas impensable que l’abbé de Périgord, que l’amant de Madame de Flahaut, ait transmis à son fils cette minceur des jambes et cela seulement de ses pieds bots.

Nous n’avons pas ici à tracer la généalogie des Talleyrand depuis 1100. Nous commencerons la généalogie avec Daniel de Talleyrand (reconnu par lettre de septembre 1613 comme issu des anciens comtes de Périgord).

Dans un but de clarté, ne pouvant englober toute la généalogie qui nous intéresse en un seul tableau, nous procèderons par tableaux fractionnés qui nous permettront de mieux différencier alliances, descendance, unions interparentales, double mariages.

Tableau A – montrant à partir de Daniel de Talleyrand la division en deux branches aînée et cadette, l’extinction par les mâles de la branche aînée des princes de Chalais, la reprise des biens et des titres de la branche aînée par une union avec un descendant de la branche cadette (dit comte de Périgord et pied bot, celui dont parle la duchesse d’Abrantès).

Tableau B – montrant la double union et la descendance du grand-père de Talleyrand (Daniel Marie-Anne).

Tableau C – montrant comment Talleyrand descend de Colbert et la double alliance de son arrière grand-mère, née Rochechouart Mortemart.

Nous allons chercher au moyen des tableaux A et B à quel mode d’hérédité obéissent les pieds bots de Talleyrand.

Disons le hautement, s’il s’agissait d’une hérédité aussi éclatante que l’hérédité régulière dominante, il serait quasi inutile de discuter.

Disons tout de suite que dans le tableau A nous ne trouvons, du XVIe au XVIIIe siècle comme pied bot évident, à la sixième génération, que Gabriel Marie-Anne, dit le comte de Périgord. Sans être des personnages aussi illustres que les membres des familles royales, ses ancêtres sont pourtant des gens importants dans leur province. S’il y avait eu chez eux une hérédité dominante classique frappant en gros la moitié des membres, les chroniqueurs, croyons-nous, en auraient laissé quelques traces ; le nom de Talleyrand serait associé à celui d’infirmité du membre inférieur et il ne l’est pas. En envisageant ce nom illustre, on parlerait d’une famille de boiteux comme on parle actuellement d’une famille d’héméralopes et d’hémophiles et on ne le fait pas. Cela ne veut pas dire que chez des enfants morts jeunes, chez des cadets sans postérité, ne soient pas apparues des formes frustes de l’anomalie mais d’une manière tellement discontinue et dispersée qu’elle n’a pas retenu l’attention des chroniqueurs et laissé de traces dans l’Histoire.

Si, à chaque génération des Talleyrand, il s’était trouvé plusieurs boiteux encadrant de temps en temps une boiteuse avec des pieds atrophiés, fortement tournés en dedans et attaquant le sol par la pointe à la manière d’un équidé, cela se saurait, cela serait connu et se retrouverait sans doute dans les livres d’histoire et les manuels de génétique comme on y trouve la prognathie des Habsbourg. Il appert, à la suite de toutes ces considérations, que les pieds bots de Talleyrand et des Talleyrand Périgord n’appartiennent pas à la dominance régulière.

Appartiennent-ils à l’hérédité récessive ?

Puisqu’il existe des pieds bots dans la famille des Talleyrand Périgord, il n’est pas illogique de penser à priori qu’ils puissent répondre plus peut-être dans une autre famille à une hérédité récessive. En effet, les mariages se font jusqu’au dix septième siècle dans une aire géographique restreinte où les ancêtres communs ne sont pas rares ; bien plus, les entrecroisements se font assez souvent en proche parentage. Par exemple, dans la branche aînée, on voit deux mariages consécutifs avec des femmes de la famille de Pompadour. Dans ces conditions, des gênes communs sans action effective lorsqu’ils sont isolés chez un seul individu vont, à la suite de mariage entre proches, s’additionner dans l’immédiate descendance et provoquer par leur addition, en principe chez un quart des descendants, des caractères qui peuvent être défavorables (pieds bots, par exemple).

Au vrai, cette tare récessive, lorsque la loi des grands nombres la fait se manifester, n’existe que pendant une génération. Elle disparaît dans la règle avec des alliances exogènes. Il faudrait un hasard exceptionnel pour qu’elle se manifeste à la suite de deux unions successives effectuées par le même individu dans deux familles différentes. Si au cours des générations elle n’apparaît qu’un fois chez un seul individu, la famille en a vite perdu la mémoire et d’autant plus que le cas défavorable est éloigné dans le temps.

Lorsque dans le tableau A on considère isolé en quelque sorte de ses demi-frères Gabriel Marie-Anne, comte de Périgord, de la branche cadette, on pourrait croire qu’il obéit à une hérédité récessive. Ses parents sont normaux. En s’alliant pour reconstituer la branche aînée à Marie-Françoise de Talleyrand pourtant sa cousine, il donne naissance dans la seconde moitié du dix huitième siècle à trois enfants : la future duchesse de Mailly connue pour avoir résisté aux sollicitations de Louis XV ; le prince de Chalais Aldebert de Périgord. Ceux-ci sont connus des mémorialistes, aucun n’est pied bot ; on s’égarerait cependant en croyant à l’hérédité récessive du comte de Périgord.

L’examen du tableau B va nous faire comprendre à quelle hérédité obéissaient les pieds bots du comte de Périgord et ceux de son neveu, l’évêque d’Autun.

Dans le tableau B, Daniel Marie-Anne, dit le marquis de Talleyrand V (3) épouse Guyenne de Rochefort Théobon, il naît Gabriel Marie-Anne VI (1) pied bot. – Dans un second mariage, Daniel Marie-Anne épouse Marie Elisabeth Chamillard V (4) d’où quatre fils. L’aîné Charles Daniel VI (2) épouse Mademoiselle de Damas d’Antigny VI (6) d’où trois fils survivants, dont Charles Maurice VII (5) futur évêque d’Autun est pied bot. Remarquons que du marquis de Talleyrand sont issus un fils pied bot de la première épouse et un petit-fils pied bot de sa deuxième union. Cela implique que Daniel Marie-Anne, à moins d’invraisemblables hasards, est bien le vecteur de la maladie.

Le tableau B où l’on voit l’affection sauter une génération, semblant se manifester au hasard, n’obéissant pas à une numération précise, donne bien l’exemple d’une hérédité dominante irrégulière dont nous avons parlé plus haut.

Il faut bien dès lors en conclure que les femmes des différentes alliances avec la famille de Talleyrand au moment où nous l’envisageons ne sont pour rien dans la disgrâce mais que celle-ci appartient sur notre tableau à la branche cadette des Talleyrand, qu’elle est transmise par les hommes et que les pieds bots de l’illustre ministre sont bien des pieds bot héréditaires. Au demeurant, nous avons tracé assez souvent les pédigrées de famille de pieds bots. Consultons à nouveau les tableaux IV et IV bis et IV ter de pieds bots obéissant à une hérédité dominante irrégulière et superposable au tableau B. On y voit en effet tableau IV, parmi de nombreux descendants (quinze à la deuxième génération) une fille II (7) et un petit-fils III (2) être touchés par l’affection. Une fille à pieds bots varus bilatéraux donne naissance à une fille indemne III (3). Dans le tableau IV bis, on voit la transmission de formes légères dont nous avons déjà parlé.

Les pieds bots de Talleyrand n’obéissent donc pas à des lois exceptionnelles, d’autant plus que cette hérédité irrégulière dominante se retrouve, nous l’avons déjà dit, dans la luxation de la hanche, le bec de lièvre, le torticolis congénital.

Il est bien évident d’autre part que trois personnes (le comte de Périgord, Talleyrand, Flahaut) atteintes d’une même anomalie sur un tableau comprenant une dizaine de personnes ne peuvent être la traduction du seul hasard.

On sait en effet que l’on trouve un pied bot ou 0,5 pied bot pour 1000 individus.

Si sur mille individus on attribuait trois pieds bots pour chaque groupe de dix, cela ferait trois cents pieds bots pour ces mille individus, ce qui serait contraire à toutes les statistiques établies. Cette constatation mathématique ne peut que renforcer notre conviction de la réalité héréditaire irrégulière dominante des pieds bots dans la branche cadette des Talleyrand Périgord.

Insistons maintenant sur le fait que Gabriel Marie de Talleyrand, comte de Grignols, dit le comte de Périgord, futur lieutenant général des armées du roi, gouverneur de Picardie, est né le 1er octobre 1726 et mort en 1795 ; qu’il est le frère consanguin du père de Talleyrand (fils du même père et non de la même mère), il est donc l’oncle du futur ministre, en plus il est son parrain, il est pied bot avéré, il vivra soixante neuf ans – Charles Maurice de Talleyrand, l’objet de notre étude, est né en 1754 et mort en 1838, il avait donc quarante et un ans quand son oncle et parrain est mort, il a certainement eu l’occasion de le rencontrer avant de quitter la France pour l’Angleterre et l’Amérique. Celui-là le connaissait fort bien. En effet, Lacour Gayet écrit : « Selon un contemporain, Talleyrand faisait l’horreur et le scandale de toute sa famille. L’un de ses oncles, le comte de Périgord (frère consanguin du père de Charles Maurice) le tenait pour un parfait ambitieux, sans scrupules, d’une indifférence absolue à l’opinion d’autrui. « Quelque mal que vous disiez et pensiez de lui, disait-il à un tiers, il vous servira si cela peut le servir lui-même ». Il ne dissimulait par l’horreur et le mépris que lui inspirait ce neveu indigne (26).

Il n’est pas possible que Charles Maurice ait ignoré l’infirmité de son oncle et que dépourvu de naïveté il n’ait pas fait un rapprochement entre sa propre disgrâce et celle de son proche parent. De plus, dans les familles nobles de l’ancien régime, la tradition conservait le souvenir des caractéristiques propres aux membres de la famille. On a vu qu’un parent de Talleyrand, l’abbé de Lageard de Cherval, avouait la présence d’un pied bot dans chaque génération des Talleyrand et cela selon les règles de la génétique est des plus probable bien que l’Histoire ne nous ait pas conservé les noms des porteurs de l’infirmité.

Talleyrand devait être renseigné sur l’origine de sa boiterie. Il a, répétons le, sciemment menti et ses deux interprétations en sont la preuve lorsque pour expliquer sa disgrâce, il a parlé une fois de chute d’une commode et, une autre fois, d’une blessure due à la voracité des porcs.

Mais peut-être est-il possible désormais de reconnaître ce qui s’est passé entre la naissance de Talleyrand et le moment où sa disgrâce est devenue irréversible.

Nous tenterons de côtoyer le réel sans prendre cependant une position « ne varietur ».

Nous pouvons admettre que Charles Maurice est né avec des pieds bots varus équins héréditaires dont la fréquence est de quatre vingt six pour cent, mais ceux-ci étaient sans doute peu accentués et sont, à la naissance passés inaperçus. Actuellement même où les accoucheurs et les pédiatres connaissent ou devraient connaître approximativement la liste des malformations congénitales communes qui peuvent frapper un nouveau né et explorent en principe systématiquement tout le corps du petit enfant dès sa naissance, il arrive que des formes légères de pied bot passent inaperçues et ne soient découvertes que quelques semaines plus tard par une mère attentive. Il arrive, même actuellement bien que très rarement, qu’une forme très marquée, pied très en dedans, très en rotation, très en équinisme, avec peau du pied parcheminée et fripée, éléments de mauvais pronostic, passe inaperçue pendant quelque temps.

On peut donc soutenir que le petit Charles Maurice, victime d’une inattention au demeurant excusable pour l’époque a été transporté dans un faubourg de Paris chez une nourrice mercenaire, probablement assez fruste et qui ne s’est pas aperçue au début de l’anomalie. Chez cet enfant élevé peut-être durement et non visité par ses parents, cette anomalie n’a fait que s’accentuer à la suite de la marche en mauvaise position. Elle est devenue tellement évidente (peut-être plus marquée d’un côté que de l’autre) qu’elle devait frapper l’œil le plus exercé. Mais à l’âge de quatre ans où il semble que l’on s’en soit seulement préoccupé il était trop tard pour y remédier et Charles Maurice n’avait probablement pas reçu la visite de sa mère.

En effet, quant à la réductibilité d’après les idées actuelles des pathologistes qui s’en sont spécialement occupés (article de Michel dans le traité d’orthopédie d’Ombrédanne et Mathieu). Les pieds bots évaluent en trois périodes.

1) Période de réductibilité complète à la main et sans violence, se terminant souvent vers le quinzième jour mais se prolongeant parfois jusqu’au douzième ou quinzième mois.

2) Période d’inéluctabilité relative où la reposition des os est freinée par les rétractions ligamenteuses, tendineuses et cutanées mais il est possible si ces obstacles sont levés ; elles durent jusqu’à deux ans, parfois quatre ans.

3) Période d’irréductibilité absolue à partir de quatre ans où les déformations squelettiques sont telles qu’elles s’opposent à leur tour à la réintégration des articulations devenues inhabitables (26bis).

Ainsi à quatre ans, l’atteinte des pieds de Charles Maurice était irréversible. Il est probable que, connaissant la tare familiale, personne de la famille ne fut dupe d’un accident mis en avant mais on laissa sciemment s’en accréditer la fable car il importait à une famille nobiliaire et militaire que la disgrâce parût accidentelle, individuelle et non familiale.

Nous ne pouvons pas cependant nous empêcher d’envisager une autre hypothèse qui malheureusement présente sous un jour défavorable les sentiments affectifs de Charles Daniel de Talleyrand et surtout ceux de sa femme (née de Damas d’Antigny) envers leur second fils Charles Maurice dont nous traitons ici et qui devait tant illustrer leur nom. Un premier fils était né au couple le 13 janvier 1752, Alexandre François Jacques et qui mourut à cinq ans. On peut supposer qu’il était bien constitué et qu’il resta près du giron maternel. Par contre Charles Maurice né en 1754, le 2 février, reconnu pied bot dès sa naissance aurait été en raison de cette infirmité accepté avec un certain désagrément, désagrément qui se traduisit par une relégation de l’enfant auprès d’une nourrice mercenaire, hors des portes, dans le Faubourg St Jacques (il faut dire cependant que ces éloignements n’étaient pas à l’époque exceptionnels).

Aucun traitement n’est alors institué. Encore ne faut-il pas s’indigner mais juger avec les idées médicales du temps !

En 1751, donc trois ans avant la naissance de Talleyrand était publiée la quatrième édition d’un ouvrage du chirurgien Dionis intitulé « cours d’opérations de chirurgie démontrées au Jardin Royal » par M. Dionis, premier chirurgien de Mesdames les Dauphines et chirurgien juré de Paris. La seconde édition de cet ouvrage était parue en 1714 et dans une épitre au Roy, incluse dans cette seconde édition Dionis écrit « Depuis plus de cinquante ans que je pratique la chirurgie à la ville et à la Cour ». De l’édition de 1714 à celle de 1752 (revue par de la Faye) il n’y a pas de variation dans la conception des traitements des pieds bots, dits « pieds contrefaits », ni modification de l’appareillage déjà présenté. On a l’impression d’une science pour l’instant fixée. Cependant dans les deux éditions, il existe une classification des « pieds contrefaits », qu’on appelle alors vulgairement « pieds bots ». Ils sont divisés en valgi et vari et considérés comme pouvant être anomalie de naissance. Il est reconnu dans l’ouvrage que les pieds bots congénitaux sont les plus difficiles à traiter. On ne connaissait sans doute pas les manœuvres de mobilisation utilement applicables dans les premiers jours. Peut-être fut-il conseillé à Mme de Talleyrand de rester vis-à-vis de son fils, pour l’instant dans l’expectative, de remettre à plus tard des soins appropriés. Et cependant sont dessinés dans l’ouvrage toute une série d’appareillages ingénieux, dont ne profita pas Charles Maurice et que nous reproduisons accompagnés de commentaires (en note) (27) (figure L, in fine).

Dans l’hypothèse que nous envisageons, le petit Alexandre François Jacques étant mort en 1757, il faudra attendre 5 ans environ pour que naisse en 1762 un troisième fils Archambaud Joseph (28) bien conformé. Pendant ce temps le couple Talleyrand peut croire à un arrêt définitif de fécondité ; comme il faut néanmoins assurer la continuité de la race, la famille se préoccupe de la santé générale et de l’infirmité de Charles Maurice.

Il en résulte d’une part son envoi aux confins du Périgord chez son arrière grand-mère, la princesse de Chalais. D’autre part Lacour Gayet qui admet difficilement une certaine indifférence de la comtesse de Talleyrand vis-à-vis de son second fils fait état de lettres de celle-ci (dont une de 1760), adressées à sa mère la marquise de Damas d’Antigny résidant au château de Commarin en Bourgogne, semblant indiquer des préoccupations quant à l’infirmité proprement dite. Madame de Talleyrand parle de l’inquiétude « que lui causent les douleurs de jambe de son fils » (29). Il y est aussi question de « médecins à consulter, d’appareillages à essayer ». On ne peut se défendre du sentiment que les inquiétudes sont tardives et les désirs de renseignements assez velléitaires.

A l’âge qu’avait alors Charles Maurice (6 ans) on aurait pu utiliser les appareillages sans doute bien connus, préconisés dans les éditions successives de Dionis. Peut-être grâce à des soins précoces et compensateurs rapprochant de la norme les déformations de naissance, la vieillesse de Talleyrand aurait-elle pu être alors préservée dans une certaine mesure de la pénible évolution de sa difformité.

Cette évolution peut être dans les derniers versants de la vie du prince, suivie à travers les mémorialistes. Dans une note adjointe aux « Mémoires de ma vie » Charles de Rémusat parlant du prince de Talleyrand écrit : « Dans les dix ou douze dernières années de sa vie, il marchait plus difficilement et portait un appareil de bandage et de ressorts à ses jambes » (30).

Déjà envisageant la période autour de 1815, Molé avait remarqué « Quand il avance sur ses jambes légèrement difformes, sur ses jambes qu’il traîne après lui plutôt qu’elles ne le portent, on croit voir en lui un de ces monstres de la fable moitié homme, moitié serpent » (31).

Et plus loin, il signale l’extrême déformation des pieds que le prince laissait voir à sa toilette. « Il produisait à tous les regards ses griffes qui lui tiennent lieu de pieds avec un cynisme et une indifférence dont j’ai toujours été surpris » (32).

Traitant de Talleyrand en l’année 1825, G. Lacour Gayet écrit : « Dans les cercles de la cour, sa démarche vacillante qui s’accusait avec les années et aussi son langage sarcastique lui avaient valu le nom de Diable boiteux… » (33).

Maxime du Camp qui âgé de onze à douze ans avait aperçu en 1833 Talleyrand dans une cérémonie publique, nous apprend que : « La claudication était si forte qu’à chaque pas le corps oscillait de droite à gauche comme s’il allait tomber » (34).

– On a vu l’attitude particulière du corps à la marche (corps penché en arrière) révélé par le dessin fait à l’impromptu par la comtesse Bruyère, à Aix la Chapelle en 1829.

– Le 20 janvier 1827 (le 21 étant un dimanche), le jour de la messe commémorative de la mort de Louis XVI, Talleyrand fut agressé par Maubreuil (35) et projeté à la renverse par un simple soufflet.

Le vieillard de soixante treize ans progresse alors comme les sujets atteints de pieds bots bilatéraux, à leur évolution ultime. Le tronc est rejeté en arrière, la progresse ne se fait qu’en passant tour à tour un pied au-dessus de l’autre, à la façon des palettes d’une roue de moulin.

L’équilibre est tellement instable que nous croyons bien qu’il fut rompu par le soufflet qu’affirma Maubreuil et non par le « coup de poing » que dans sa fierté de gentilhomme revendiqua (du moins d’après certains dires) le prince de Talleyrand.

Si nous avons longtemps insisté sur les pieds bots héréditaires de Talleyrand non reconnus et de ce fait négligés par les historiens, c’est parce que nous estimons que résident en eux la base de départ essentielle, explicative de la plus grande partie de sa psyché. Le comportement de Talleyrand ne peut dans son ensemble être compris, croyons-nous, sans l’infrastructure de sa malheureuse disgrâce. Cette opinion sera défendue dans le prochain chapitre. Disons aussi que Charles Maurice à côté de ses pieds bots eut très probablement à souffrir de la goutte.

Il présenta également une légère anomalie du rythme cardiaque et une particularité des 3e phalanges des mains.

Ces présences pathologiques (36) nous ouvriront des horizons sur sa personne.

Pour résumer ce chapitre, il nous est permis croyons-nous de dire que :

1) contrairement à l’opinion courante, l’infirmité de Talleyrand (pieds bots) n’est pas accidentelle (chute d’une commode).

2) cette disgrâce est héréditaire et se rencontre dans la branche cadette de la famille Talleyrand Périgord.

3) il s’agit de pieds bots varus équins dont le mode d’hérédité est ici dominant irrégulier (37).

4) il est des plus probables que cette tare familiale était connue de Talleyrand et qu’il a cherché à en dissimuler l’origine.

5) les ascendants immédiats de Talleyrand n’ont pas montré, semble-t-il, envers lui toute la sollicitude qu’est en droit d’attendre un enfant naturellement désavantagé.



NOTES




(1) Nous disons bien les pieds bots car comme le montrent divers mémorialistes les deux pieds étaient atteints mais le gauche beaucoup moins que le droit.

(1 bis) L’Ombrédanne et P. Mathieu, Traité de chirurgie orthopédique, In 8° tome V. Masson et compagnie éditeurs 1937. Article de Lucien Michel ; titre : Le pied bot congénital ; sous titre : Pied bot varus équin, p. 3907.

(1 ter) L’Ombrédanne et Pierre Mathieu, Traité de chirurgie orthopédique, op. cit. p. 3909.

(2) Il est bien rare que chez le tout petit enfant l’atteinte polyomyélitique soit limitée à un groupe musculaire, la maladie en général frappe massivement. Le tableau n’est pas tel chez Talleyrand et on ne nous a pas décrit son pied bot survenant après une maladie d’allure générale.

(3) Nous avons montré la présence de ces formes difficilement perceptibles dans un opuscule Editeurs Pacomhy. « Hérédité et luxation congénitale de la hanche » (Revue de pathologie comparée) 60 pages, p. 23, 1949 et dans un article « Remarques sur le torticolis congénital » dans le Journal de chirurgie infantile, tome III n° 3, 1962, pp. 195-214 ; la luxation congénitale de la hanche et le torticolis congénital obéissent à l’hérédité irrégulière dominante.

(4) Mémoires de Talleyrand in 8°, tome premier, Paris, 7 rue du Faubourg Saint-Honoré, chez Jean de Bonnot, 1967, page 7.

(5) Si le galant a existé, nous verrons dans un prochain chapitre que son rôle apparaît négatif dans le rôle de la formation possible du « complexe d’Œdipe ». Mais le galant fût-il le père nourricier et y eut-il un père nourricier ? cf. Amédée Pichot, Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand, page 15.

(5 bis) M. Cabanès, Légendes et curiosités de l’Histoire en 4°, Paris Albin Michel, p. 272.

(6) L’ombrédanne, Précis clinique et opératoire de chirurgie infantile, quatrième édition, Masson et Cie, 1944, p. 923.

(7) Mémoires de Talleyrand, op. cit. tome III, p. 35-36. Talleyrand écrit « Mais en considérant quel fut l’état des facultés intellectuelles chez Pierre III aïeul de la grande duchesse et chez Paul 1er son père ; conduit par les exemples du feu roi de Danemark, du duc actuellement régnant d’Oldenbourg et du malheureux Gustave IV, à regarder leur déplorable infirmité comme un funeste apanage de la maison de Holstein, je ne puis me défendre d’appréhender qu’elle ne fut transportée par le mariage dans la maison de France et peut-être à l’héritier du trône ».

(8) Le comte de Périgord, demi frère de son père, Charles de Rémusat.

(9) Charles de Rémusat, Mémoires de ma vie (enfance et jeunesse, la Restauration libérale), 1797-1820, présentée et annotée par Charles Pouthas, préface de Gilberte de Coral Rémusat, Paris, Plon, p. 270.

(9bis) « Le désir de secouer les gênes d’un état (état ecclésiastique) qu’il n’avait embrassé qu’à regret, auquel il avait été condamné par une difformité de naissance… ». Mémoires du chancelier Pasquier, tome I, p. 246 publiées en 1893 par M. le duc d’Audiffret Pasquier de l’Académie française in octavo, Librairie Plon 1893.

(10) M. Cabanès, Légendes et curiosités de l’Histoire (2e série), Paris, Albin Michel, page 271 note 1.

(11) Voir Lacour Gayet Talleyrand, tome III, p. 332 ; sur Cruveilhier et Marjolin Lacour Gayet ibidem 384-385 ; Dr Veron, Mémoires d’un bourgeois de Paris, Paris, 1853, de Gonet éditeur, tome I ; sur Marjolin p. 322 et 327 ; sur Cruveilhier p. 330.

(12) Il ne faut pas cependant voir dans le don de cette chaussure à un musée de l’état, le désir systématique de tromper. La chaussure dont la semelle est relevée sur le bord externe traduit bien un essai de correction d’un pied varus et Talleyrand avait un pied varus. Il est possible que la famille de Talleyrand ait livré au médecin demandeur une chaussure portée très antérieurement par Talleyrand.

(13) Bibliothèque nationale, Talleyrand, Paris, imprimerie de Tournon, 1965, in 8° XX, 153 p. pl., couverture illustrée, préface d’Etienne Dennery.

(14) Cet aspect en sabot de cheval n’est pas signalé par Cruveilhier, très probablement bon observateur. Cruveilhier pour examiner le pied a dû en étendre les orteils et le ramener sensiblement ainsi à sa forme première, non rétractée, et décrire le pied après cette réduction. Nous avons cependant vu une fois des pieds bots en forme de sabot de cheval (tableau IV ter).

(15) J. Vivent, La vie privée de Talleyrand, coll. Les vies privées, Hachette, p. 23.

(16) Lacour Gayet, Talleyrand, tome III, p. 211.

(17) Ch. De Rémusat, Mémoires de ma vie, p. 271. Pour une bonne appréciation des Mémoires de Rémusat, cf. Jean Tulard, Bibliographie critique des Mémoires sur le Consulat et l’Empire, écrits ou traduits en français. Paris, Droz, 1971, p. 143 n° 649. Charles de Rémusat, né à Paris le 14 mars 1797 et mort dans cette même ville le 6 juin 1875, arrière petit neveu de Vergennes par sa mère, homme politique et homme de lettres, auteur d’essais philosophiques, fut ministre de l’Intérieur en 1840, se tint à l’écart pendant le second empire et fut ministre des Affaires étrangères sous Thiers en 1871.

(18) F. Loliée, Talleyrand et la société française depuis la fin du règne de Louis XV jusqu’aux approches du second empire. Paris, Emile Paul, 1928, in 8° p. 8.

Frédéric Loliée (1857-1915), homme de lettres et homme du monde, fréquentant les salons, reçu au château d’Eu et ayant bien connu l’entourage du comte Valeski. Le souvenir de Talleyrand n’était pas mort dans les milieux fréquentés par Frédéric Loliée et on doit accorder de la créance à ce qu’il expose dans ses ouvrages (Renseignements fournis par le fils de Frédéric Loliée, Marc Loliée, libraire).

(19) Si nous entreprenons cette discussion sur le mode héréditaire des pieds bots de Talleyrand, c’est que dans les ouvrages de génétique et d’eugénisme on admet la variabilité de ce mode : dominant, récessif, dominant irrégulier. Pour notre compte dans les assez nombreux tracés héréditaires que nous avons faits de cette affection, nous avons toujours rencontré le mode dominant irrégulier. Notons que, parfois, le mode dominant irrégulier peut simuler la dominance ou la récessivité.

(20) Mme d’Abrantès, Mémoires, t. V, p. 137.

(21) Mme d’Abrantès, Ibidem, p. 197.

Dans une note écrite par Sainte Beuve, probablement écrite vers 1868-1869 et que possède M. Léon Noël, on trouve également quelques renseignements sur les rapports de Talleyrand et de l’abbé de Cherval « Il (Talleyrand) avait beaucoup fréquenté dans sa jeunesse un personnage singulier et qui mérite de faire notre connaissance, un ancien abbé de Cherval qui avait fait ses études de séminaire avec Talleyrand qui avait les mêmes mœurs, qui avait d’immenses bénéfices avant la Révolution, dont la première messe fut servie par une Mme de Rochechouart sa maîtresse, déguisée en page… qui enfin avait assisté à tous les cortèges de la Révolution, y compris ceux de la guillotine à la faveur d’un déguisement et conspirait pour délivrer la reine Marie Antoinette ».

Léon Noël, Talleyrand, Fayard, 1975, p. 224 note 1.

Sur le village de Cherval, commune du canton de Verteillac, V. le dictionnaire topographique du département de la Dordogne… par le Vte de Gourgues, Paris, impr. nationale, 1873, p. 74.

(22) Lacour Gayet, t. I , p. 46.

(23) Mme d’Abrantès, op. cit. tome I, p. 55-56.

(24) Abrantès, Ibidem, p. 354 et 356.

(25) Françoise de Bernardy, Charles de Flahaut 1785-1870 que deux reines aimèrent, p. 44-45 note I.

(26) Lacour Gayet, tome I, p. 144.

(26bis) L’Ombrédanne et P. Mathieu, op. cit. p. 3928. L’article de Lucien Michel s’étend de la page 3907 à la page 3986.

(27) Voir Fig. L. pour les pieds contrefaits

Les moyens orthopédiques en 1714 vont depuis le « carton » A mettant le pied en bonne position et maintenu par une bande serrée B, les manipulations pratiquées par le chirurgien ou la nourrice (il n’est pas précisé à quel moment) jusqu’à des chaussures orthopédiques « bottines de cuir ou de fer » C ; certaines de ces bottines sont formées de deux pièces DD s’adaptant plus facilement à la déformation du pied « et qu’on ferme avec de petits crochets ». « Le pied se trouve emboîté de manière qu’il est contraint de reprendre dans la suite du temps la figure naturelle ».

Les ressources du traitement des pieds bots ne sont donc pas, dès le début du 18e siècle, inexistantes. Elles reposent sur des données et des applications cohérentes.

N.B. : Dans l’ouvrage de Saulter (1672) considéré à l’époque comme magistral (car très souvent cité par la suite), on ne trouve aucun appareillage pour les « pieds contrefaits ».

Rien non plus dans l’ouvrage de Leclerc (1708). Il semble donc bien que la première publication connue en France, systématisant le traitement des pieds bots, se trouve dans l’ouvrage de Dionis (1714). Ambroise Paré par contre bien antérieurement avait appareillé des membres supérieurs.

Dans l’ouvrage de Jean Palfin (1708), il est dessiné et décrit un monstre dit « monstre de Hesse » avec « un tronc de corps » où sont attachés quatre bras et quatre jambes. On voit sur le dessin des pieds absolument tournés en dedans qui sont des pieds bots varus évidents, mais ils sont noyés dans un tableau tératologique et sont très probablement sans rapport étiologique avec les pieds bots héréditaires varus équins que l’on pourrait par opposition appeler anthropologiques. Voici adjointes les indications bibliographiques :

a) Cours d’opérations de chirurgie. Montrées au jardin royal par M. Dionis, premier chirurgien de feues Mesdames les Dauphines et Maître chirurgien juré à Paris, seconde édition, revue, corrigée et augmentée par l’Auteur à Paris chez Charles Maurice d’Houry, rue de la Harpe, devant la rue Saint-Séverin, au Saint-Esprit. M D C C X I V. Avec approbation et privilège du roi. « Des pieds contrefaits » p. 646-648 (figure L) figures d’appareillage p. 646.

b) Cours d’opérations de chirurgie démontrées au Jardin Royal par M. Dionis, premier chirurgien de feues Mesdames les Dauphines et chirurgien juré à Paris, quatrième édition, revue, augmentée de remarques importantes et enrichie de figures en tailles douces qui représentent les instruments nouveaux les plus en usage par G. de la Faye, chirurgien juré à Paris, à Paris rue Saint-Séverin chez d’Houry, seul imprimeur et libraire de Monseigneur le duc d’Orléans. M D C C L I. Avec approbations et privilège du roi. « Des pieds contrefaits » p. 773 à 776. Appareillages pour les pieds contrefaits (figure L) p. 773.

(28) Archambaud étant non seulement bien conformé, mais très beau, archibeau disent certaines chroniques. Cela a son importance pour notre hypothèse.

(29) Lacour Gayet, tome I, p. 17.

(30) Rémusat, op. cit. p. 271.

(31) Lacour Gayet, tome III, p. 49-50.

(32) Molé doit avoir vu les pieds de Talleyrand sous le même angle que Mme de Dino, c’est-à-dire orteils fléchis et développement excessif de l’ongle du gros orteil. V. Lacour Gayet, op. cit. tome III, p. 50.

(33) Lacour Gayet, op. cit. tome I, p. 166.

(34) Maxime du Camp (1822-1894), littérateur et voyageur français né à Paris, Lacour Gayet, tome I, p. 295 et Maxime du Camp, souvenirs littéraires, tome II, p. 286.

A. Pauphilet, L. Richard, R. Barroux, dictionnaire des lettres françaises (XIXe siècle), tome I (A-R), Paris, Arthème Fayard, 1971.

(35) Maubreuil, marquis d’Orvault, accusait Talleyrand de l’avoir incité à supprimer Napoléon en 1814. Il engagea contre Talleyrand une longue suite de revendications et de procès et en vint à l’action directe : son équilibre n’est pas démontré.

Sur Maubreuil, consulter Maurice Garçon : la tumultueuse existence de Maubreuil marquis d’Orvault. Paris, Hachette, 1954, in 8°, 270.

(36) On a décrit associées aux pieds bots de nombreuses anomalies : malformations du radius, du fémur, du tibia, de la rotule, pied plat, main bote, surdimutite épilepsie. Certains ont vu dans ces associations une « tendance générale aux anomalies » chez un sujet donné. Il est peut-être plus exacte d’envisager des hérédités diverses additionnées, capables de se dissocier dans la descendance. Cependant, il existe des pieds bots dans un contexte tératologique, qui font penser à des atteintes non géniques mais chromosomiques.

(37) Lorsqu’on a présent à l’esprit ce mode d’hérédité dominante irrégulière, on peut trouver quelques éclaircissements en les reliant entre eux à des faits historiques pathologiques signalés par les auteurs et entre lesquels ils n’ont pas vu de relations. Nous tenons à en donner ici un exemple. Au 15e et 16e siècles, cinq princesses unies par des liens de famille boitent. Ce sont Anne de Bretagne, Claude de France, Claude de Lorraine, Catherine de Montpensier, Catherine de Bourbon. Les historiens ont parlé de rhumatismes, de coxalgie. En réalité, il s’agit de luxation de la hanche, provenant sans doute de la maison de Foix dont descendent ces princesses. Un tableau génétique schématisé à l’extrême le fera comprendre (Tableau VIII). J. Martinie Dubousquet. Extrait du « quotidien du médecin (24 juillet 1974) – Cinq princesses qui boitaient ».



N.B.


1) Les tableaux généalogiques concernant la famille de Talleyrand Périgord ont été construits à partir du Dictionnaire de la Noblesse par de la Chenaye Desbois et Badier in 8, troisième édition, tome 18. A Paris chez Schlesinger frères, libraires éditeurs, 2 rue de Sèvres, 1873, p. 772, 773, 774, 775.

2)Nous avons trouvé les renseignements concernant la famille de Lageard et leur union avec les Talleyrand Périgord dans M. O. Gilvy.

Nobiliaire de Guienne et de Gascogne in 8, tome II.

Editions du Palais Royal, première réimpression, 1973. La généalogie de la famille de Lageard s’étend de la page 35 à 43.

En ce qui concerne l’abbé de Lageard, grand vicaire d’Autun, le mariage de son père avec Mlle de Ragot, de sa sœur avec le marquis de Chamillard, frère utérin de la comtesse de Périgord se trouve page 38.

3) Nous avons aussi consulté :

a) Tableau généalogique des comtes de Périgord et des diverses branches qui en descendent.

B.N. Mss, Dossiers bleus 924, fol. 130, ce tableau est une pièce annexe de la brochure du généalogiste Nicolas Viton de Saint-Allais : Précis historique sur les comtes de Périgord et les branches qui en descendent (1836).

b) Notice sur la maison de Talleyrand Périgord par Jean de Jaurgain, Paris, Typographie Gaston Née 1 rue Cassette, 1891.


















COMMENT LES « PIEDS CONTREFAITS » (1) de TALLEYRAND RETENTIRENT SUR SA PSYCHE



Dans le chapitre précédent, la génétique discipline, à la précision actuellement reconnue, nous a permis de ne pas trop nous écarter du cercle des certitudes.

Le chapitre présent sera plus conjectural car, dans nos entreprises explicatives, si nous faisons appel à des données rationnelles, nous ne rejetterons pas l’apport de la psychologie dite des profondeurs. Celle-ci comporte, et cela est peu contesté, des interprétations subjectives prêtant à discussions.

Nous tenterons de montrer :

A) En ayant recours à quelques-uns de ses dires et à certaines de ses attitudes que Charles Maurice de Talleyrand vivait sa disgrâce sur deux plans :

a) lucidement dans son moi rationnel

b) et indépendamment de sa raison raisonnante, dans les profondeurs de son inconscient.

Nous étudierons ensuite :

B) De sa naissance à sa sortie du séminaire, les différentes phases où nous verrons s’établir en rapport avec ses « pieds contrefaits » les composantes psychiques de sa personnalité. Ainsi, attacherons-nous notre attention à ses différents séjours, qui se succèdent dans l’ordre.

1) Chez une nourrice mercenaire.

2) Chez son arrière-grand-mère, la princesse de Chalais.

3) Au collège d’Harcourt et dans de rares sorties chez ses ascendants directs.

4) Au séminaire de Saint-Sulpice surtout que nous ne séparerons pas d’un passage antérieur à l’archevêché de Reims, car les deux séjours impliquent une même volonté de conditionnement éducatif.

Si dans la formation de l’âme de Talleyrand entrent des concepts classiques habituels facilement discernables, il s’y construit aussi une certaine structuration due à des phénomènes inconscients ou semi-conscients. Nous tâcherons d’en déceler la trame sans nous attacher à une seule doctrine. Nous utiliserons selon les circonstances, la psychanalyse de Freud, la psychologie individuelle d’Adler qui nous sera d’un grand secours, l’analyse psychologique de Jung. Nous ne ferons pas un exposé préliminaire des doctrines psychologiques utilisées, mais dans les différentes phases que nous décrirons du « curriculum vitae » de Talleyrand, nous exposerons de ces doctrines ce que nous jugerons nécessaire à une bonne compréhension.

C) Enfin, nous estimerons définitivement établies, dès sa sortie du séminaire, les composantes de la psyché du futur ministre. Le comportement de celui-ci sera étudié dès le début de sa carrière ecclésiastique, jusqu’au moment où il abandonne définitivement l’état épiscopal.

Dans cette étude volontairement limitée dans le temps et l’objet (carrière ecclésiastique), nous appliquerons à Charles Maurice de Talleyrand les règles auxquelles selon Alfred Adler obéissent les « infériorisés d’organes ».

Nous verrons Talleyrand :

1) assurer sa sécurité

2) rechercher la supériorité

3) se montrer outrageusement souple quant aux doctrines et quant aux hommes.



A)



Franz Blei (2) écrit dans « Talleyrand, homme d’Etat » (Payot, 1935) : « Quand on considère sa façon de se comporter (Talleyrand), il faut se garder d’attribuer le moindre rôle au fait qu’il a un pied bot, qu’il s’appuie sur une canne, car dans les situations où cette infirmité aurait pu jouer un rôle – dans sa vie amoureuse notamment – Talleyrand n’en a jamais souffert ».

Si on laisse de côté la vie amoureuse où le charme de Talleyrand aidant associé au sentiment de pitié, que l’on rencontre fréquemment chez les femmes, dans leurs manifestations sentimentales, il ne semble pas que soit exacte l’opinion avancée par l’historien allemand. Il est contredit par Talleyrand lui-même.

En effet :

a) Si Talleyrand n’avait pas estimé dans sa psyché consciente que sa disgrâce bilatérale et héréditaire constituait une gêne, il n’aurait pas comme nous l’avons vu, émis sur son origine, deux récits faux et contradictoires à savoir : chute d’une commode, porcs podophages.

De plus, dans ses Mémoires, il gémit à propos de sa difformité : « Tous les soins dont on m’environnait, tendaient à m’inculquer profondément dans l’esprit que le mal que j’avais au pied, m’empêchant de servir dans l’armée, je devais nécessairement en entrer dans l’état ecclésiastique, un homme de mon nom, n’ayant pas d’autre carrière ». (3) On sent ici le désaveu de certaines pressions.

Talleyrand également avait la parfaite conscience qu’avec des pieds droits et des jambes solides, son rôle et son sort eussent été tout différents. Réfugié en Angleterre en 1792, bien renseigné sur les excès et les massacres commis en France par les révolutionnaires, on perçoit dans une lettre qu’il adresse à Madame de Staël, se réveiller en lui l’aristocrate et sourdre les sentiments de l’homme de guerre qu’il aurait dû être et qu’il ne put être du fait de sa malheureuse infirmité.

Il écrit « J’ai grande envie de me battre, je vous l’avoue. Je vous donne ma parole que ce me serait un plaisir de bien battre tous ces vilains gueux » (4). Il existe un recoupement : le 28 décembre 1799 en conduisant auprès de Bonaparte pour un entretien secret Hyde de Neuville, agent actif de Louis XVIII, Talleyrand s’exprime ainsi : « Sans cette jambe, j’aurais probablement suivi la carrière militaire » et il ajouta en riant « Qui sait ? Je serais peut-être comme vous émigré, ou comme vous l’envoyé des Bourbons » (4bis).

Mais c’est surtout en évoquant ses souvenirs de Saint-Sulpice, que devant la duchesse de Dino à Valençay, il montre toute son amertume : « … Je vivais seul en silence…, j’étais indigné contre la société et je ne comprenais pas comment parce que, j’étais infligé d’une infirmité d’enfance, j’étais condamné à ne pas occuper la place naturelle qui m’appartenait » (5).

b) La psyché obéit certes à la logique et à la raison, mais comporte aussi des manifestations incontrôlées qui sont du domaine de l’inconscient.

« L’inconscient est l’ensemble des forces intérieures qui agissent sur la conduite d’un individu, mais échappent à sa conscience ». Nous allons montrer l’investissement de l’âme de Talleyrand par des processus inconscients que l’analyse montre être en rapport avec sa disgrâce.

Dans sa « Psycho pathologie de la vie quotidienne » Sigmund Freud décrit deux catégories d’actes symptomatiques,

un premier groupe qu’il rapproche des tics et un deuxième groupe qui ici nous intéresse particulièrement.

« Je range, écrit-il dans le deuxième groupe, les mouvements qu’on accomplit avec la canne qu’on a à la main, le griffonnage avec le crayon qu’on tient entre les doigts, le pétrissage de mie de pain et autre substance plastique ; font partie de même groupe, les gens qui ont l’habitude de faire sonner la monnaie qu’ils ont dans leur poche, de tirer leurs habits etc…A toutes ces occupations qui apparaissent comme des jeux, le traitement psychique découvre un sens et une signification auxquels est refusé un autre mode d’expression. Généralement, la personne intéressée ne se doute pas de ce qu’elle fait, ni des modifications qu’elle fait subir à ses gestes habituels ; elle reste sourde et aveugle aux effets produits par ses gestes… les actes qui nous occupent possèdent chez l’homme normal la même signification que chez les anormaux » (6).

Dans ses « Cinq leçons sur la psychanalyse » Sigmund Freud, parlant à nouveau des actes symptomatiques, dit encore « Ils ont un sens et sont la plupart du temps faciles à interpréter. On découvre alors qu’ils expriment eux aussi des pulsions et des intentions que l’on veut cacher à sa propre conscience et qu’ils ont leur source dans les désirs et des complexes refoulés semblables à ceux des symptômes et des rêves » (7).

Observons donc Talleyrand :

Dans un langage de soldat plus direct que celui dont nous usons ici, le maréchal Lannes voulant définir la parfaite maîtrise que Talleyrand avait obtenue pour ne rien laisser transparaître sur son visage de ce qu’il pouvait éprouver, disait que si l’on frappait d’un violent coup de pied l’arrière du ministre, alors qu’il conversait, sa physionomie ne manifesterait pas la moindre trace de l’impression ressentie (8).

Goethe parlant du portrait du prince peint par Gérard s’exprime d’une manière plus académique : « …Il semble absolument impassible, nous n’avons pu nous empêcher de penser au dieu d’Epicure qui habite là où la pluie, la neige sont inconnues, la tempête ne souffle jamais. C’est d’une tranquillité pareille que ce personnage assis semble jouir ; tous les orages qui mugissent autour de lui ne le touchent pas. On conçoit qu’il ait cette physionomie, mais on ne conçoit pas comment il peut la conserver. Son œil est ce qu’il y a au monde de plus impénétrables ; il regarde bien devant lui mais le spectateur ne peut savoir s’il le considère… notre pénétration est trop courte, notre expérience trop pauvre, notre imagination trop bornée pour pouvoir nous faire une idée suffisante d’un tel être. Tel est l’effet qu’il produira un jour sur l’historien, qui pourra trouver un secours dans ce portrait » (9).

Lannes et Goethe, croyons-nous, se sont laissés tromper. Le conscient de Talleyrand et sa volonté maintenaient l’impassibilité de son visage, mais une investigation plus poussée (difficilement interprétable à cette époque) aurait montré chez Charles Maurice et dans le sens où l’entend Freud une dynamique du geste décelant le point de départ à partir duquel s’investissait son inconscient.

En effet, différents mémorialistes nous ont rapporté que :

– Charles Maurice de Talleyrand Périgord balançait son pied droit au rythme plus ou moins rapide de ses paroles.

– Mais surtout, usant de sa longue canne, il lui arrivait fréquemment de frapper sa chaussure droite de coups répétés.

– Lorsqu’il était annoncé au cours d’une réception et s’avançait vers l’assistance, il frappait au rythme de sa marche et toujours de cette fameuse canne l’armature montante et métallique de sa chaussure orthopédique, si bien que quelqu’un d’averti, même ne le voyant pas, pouvait au son émis, reconnaître la venue du prince de Talleyrand.

Admettons la conception freudienne qui en l’occurrence fait preuve de solidité. On pourra alors dire que si Talleyrand, par son conscient était maître de son visage, il n’était pas le maître d’un inconscient, qui montrait sur lui son emprise en déterminant par des gestes révélateurs le point très sensibilisé où le bot le blessait.

Ce n’est pas dans ce célèbre visage sur lequel Goethe dissertait que l’historien trouvera « son secours », mais à l’autre extrémité du corps, dans la malheureuse disgrâce qui affectait Charles Maurice de Talleyrand Périgord.

Une anecdote rapportée par Françoise de Bernardy dans son ouvrage « Le dernier amour de Talleyrand » nous permet en nous référant à la méthode des associations de Jung de projeter dans le sens déjà envisagé de la lumière sur l’inconscient de Talleyrand.

On se trouve au congrès de Vienne, « la tête poudrée, l’habit prune étincelant de décorations, le visage impassible et l’œil froid, Talleyrand avançait dans les salons viennois, la main appuyée sur sa canne avec un air de ténacité puissante… C’est alors qu’interrogé sur son attitude depuis le passage du Rhin jusqu’à l’abdication de Napoléon, le prince répondait calmement « J’ai boité » (10).

Comment procédait Jung pour (par une méthode qui fit ses preuves) arriver à détecter, à faire surgir les intérêts cachés de l’inconscient ?

Un expérimentateur dispose d’une série de mots dits « inducteurs ». Le sujet sur lequel se fait l’expérimentation doit répondre aussi vite que possible par un autre mot.

Compte-tenu du temps réactionnel mesuré au chronomètre et dont l’allongement traduit chez le sujet une perturbation émotionnelle, on attache bien entendu une grande importance à la signification des mots induits qui traduisent un état d’âme dont le sujet n’est pas toujours entièrement conscient.

La signification justement interprétée que donnent les mots induits permet de remonter à des faits et à des états d’âme consécutifs, enfouis dans l’inconscient.

Dans l’anecdote rapportée par Françoise de Bernardy, il est bien évident que l’on ne se trouve pas dans les conditions rigoureuses des expériences pratiquées par Jung, mais il est peu discutable que la question posée à Talleyrand peut se résumer en un mot « Difficulté », difficulté éprouvée en 1814 pour faire un choix entre une régence Bonapartiste ou une restauration des Bourbons, difficulté pour convaincre les corps constitués d’admettre Louis XVIII, difficulté pour obtenir les assentiments du tsar et des chefs alliés, etc, etc…

A ce mot « difficulté » qui peut résumer le fond de la question posée, Talleyrand ne répond pas, « j’ai hésité », « j’ai douté », « je n’ai su trop que faire ». Il répond « j’ai boité » et « calmement », donc pas très vite, ce qui traduit une petite hésitation. La réponse peut être envisagée comme réactionnelle, spécifique à la zone sensible de son inconscient où siège la très pénible acceptation de sa difformité.

Lorsqu’il dicte en mars 1814 au duc de Dalberg le fameux billet qui sera transmis au ministre russe Nesselrode par le baron de Vitrolles et grâce auquel l’état major allié comprendra que Paris est imparfaitement défendu, la rédaction de ce message nous paraît caractéristique.

Il y est écrit « Vous marchés (sic) avec des béquilles, servés vous de vos jambes et voulés ce que vous pouvés » (11). Pour qualifier une progression par trop lente, Talleyrand n’évoque pas la tortue comme il pourrait le faire, mais la marche ralentie d’un infirme lui vient de préférence à l’esprit. Dans l’image qu’il utilise, plus qu’à un hasard, nous croyons à une pulsion de l’inconscient verbalement exprimée.

Ainsi, lorsqu’on envisage les considérations lucides du prince de Talleyrand quant aux conséquences de son infirmité, il est difficile de douter que celle-ci, contrairement à l’avis de Franz Blei, n’ait pas joué un rôle dans sa carrière.

De plus, si on admet la réalité de l’inconscient, il est difficile de nier qu’à son insu Charles Maurice de Talleyrand n’ait pas eu sa personnalité profonde investie par sa malheureuse disgrâce.



B)



Envisageons maintenant, autant que faire se peut, les conditions de vie imposées au jeune pied bot, dans ses différents séjours, au cours de son enfance et de son adolescence. Des conséquences psychologiques en découleront.



1)



De ses premiers jours jusqu’à quatre ans environ, le petit Charles Maurice fut confié aux soins d’une nourrice mercenaire, habitant faubourg Saint-Jacques.

Bien que nous en ayons quelques soupçons, nous ne pouvons absolument affirmer qu’il fut placé, hors des murs, à cause d’une infirmité si déplaisante pour l’orgueil de sa mère que celle-ci manquait de courage pour le contempler.

Mais infirmité reconnue ou non, on est forcé d’admettre de la part de la comtesse de Talleyrand un certain désintérêt vis à vis de son enfant, d’où l’absence de visites et de contrôles.

Le portrait que trace Frédéric Loliée de la comtesse de Talleyrand ne la montre pas comme dominée essentiellement par le sentiment maternel.

« Sa mère, écrit Loliée, Alexandrine de Damas, fille de Joseph de Damas, marquis d’Antigny, attirait davantage l’attention sans qu’il en ressortit des signes très éclatants, on la savait assidue à la Cour, dont elle avait l’instinct d’habileté, empressée auprès des gens en place et leste à monter, autant qu’il lui paraissait bon d’en prendre la peine, sous les combles du palais de Versailles. Il fut noté, que durant la courte apothéose de la comtesse de Mailly, elle s’était obligée avec une obligeance parfaite, à tenir la partie de piquet de Melle Jacob, la première femme de chambre de cette maîtresse de Louis XV. Le goût lui en était vite passé, aussitôt que se furent déclarés la conversion et le départ de Mme de Mailly, c’est-à-dire sa disgrâce.

La société habituelle de ses enfants n’était pas indispensable à son cœur, mais par sentiment de famille, par instinct de race, elle ne ménageait aucun effort afin de préparer avec suite et persévérance la carrière de ses fils pendant leur minorité, tout en ne s’oubliant pas elle-même dans ce déploiement de sollicitude, car nous avons à le dire Mme de Talleyrand, n’aspirait point aux vertus désintéressées, comme au bon renom, qu’elles comportent pour ceux qui les pratiquent. Elle avait soif d’acquérir ou d’augmenter ce qu’elle avait acquis. Elle poussait l’amour de l’ordre, en son bien domestique jusqu’à la cupidité, disait « on » (12). Si ce portrait est exact, il semble bien que le mode de vie et le caractère de Mme de Talleyrand occupée à intriguer et à acquérir ne la poussaient pas à une extrême sollicitude envers son petit garçon, ce qui renforce notre sentiment sur l’absence de visites et de contrôles maternels dont eut à pâtir ce dernier.

Représentons-nous avec quelques chances d’exactitude Charles Maurice, coupé de sa famille, sur une scène faubourienne. Participent à la scène la nourrice mercenaire, le frère de lait, le père nourricier (mari à demeure et reconnu ou galant intermittent).

Le sein de la nourrice, pour les deux enfants, tout au début non encore distinct de sa personne, est le centre d’intérêt vital où les muqueuses buccales et labiales trouvent leurs satisfactions instinctives, nutritives et érotiques. Mais bientôt pour les deux nourrissons, une différenciation s’établit entre le sein et celle qui le dispense, celle qui rejette ou admet les bienheureux rassasiements et après les efforts de succion, les somnolences réparatives. Dès lors, s’établissent chez les deux enfants des sentiments compétitifs pour se concilier la nourrice détentrice de la source d’abondance et de plaisir.

Charles Maurice n’est pas le plus favorisé car si honnête que soit la femme, la prédilection maternelle l’emporte tout naturellement sur le devoir envers l’étranger (13) et peut-être l’enfant de la chair bénéficie-t-il de tétées plus fréquentes et plus prolongées et du sein le plus lourd.

Charles Maurice assista sans doute de longs mois au spectacle d’un frère de lait privilégié, car alors la durée de l’allaitement exclusif dépassait largement les termes aujourd’hui fixés.

Ce spectacle eut-il pour lui une valeur éducative ?

Après les réactions d’usage (cris et soubresauts) déclenchées par une jalousie de règle chez l’enfant essentiellement possessif, le petit Charles Maurice se forgea-t-il une apparence de raison et cela contribua-t-il à faire naître en lui cette impassibilité généralement attachée à son personnage ?

Nous aurions tendance à le penser. « Dans quelques groupes ethniques, tels que ceux de Bali, cette jalousie est sciemment favorisée par le tourment imposé à l’aîné qui est obligé d’assister à l’allaitement du cadet ; ce trait est caractéristique de la culture balinaise » (Margaret Mead) (citée par F. Alexander dans Principes de psychanalyse) (14).

A moins qu’il ne s’agisse de coutumes ressortissant totalement aux arcanes de la mentalité dite primitive et impénétrable à l’esprit européen, ne peut-on expliquer la pratique balinaise par la nécessité d’inculquer à l’enfant dès l’âge tendre que la vie est lourde de vicissitudes ? Le but est non point d’exalter sadiquement sa jalousie, mais de lui apprendre à en triompher, à acquérir devant l’événement, même s’il vous éprouve, une certaine impassibilité. Un semblable processus très tôt survenu fut peut-être constitutif de l’impassibilité de Talleyrand.

La première année et un peu plus écoulés, à l’apparition de la marche, avec ses pieds tors et ses jambes amenuisées, il est crédible que Charles Maurice, en compétition avec un frère de lait plus agile, marque des retards aux appels de la nourrice pour être élevé vers le soin succulent, ou être placé devant des nourritures plus consistantes.

Et qu’advient-il de ses pieds ?

Leur croissance s’effectue assez rapide malgré leur difformité. Par l’entourage probablement fruste, en tout cas non surveillé, est-il fourni à l’enfant des chaussures adaptées, qu’il ne faut ni trop larges, ni trop compressives ? Sans doute non ! Grâce à de mauvais appuis, le petit Charles Maurice a d’immenses chances de ne pas être soustrait aux règles de la circonstance : la survenue à ses pieds d’inflammation des bourses séreuses, l’apparition de durillons, voire d’ulcérations.

Il enregistrera ces souvenirs physiquement douloureux et aussi dès sa compréhension du langage, peut-être, quelques plaisanteries sur sa démarche et peut-être aussi sur un certain dénuement (14bis) estimé selon le jugement populaire, inadéquat à la hauteur de son nom.

Son séjour chez son arrière-grand-mère au château de Chalais, grâce à l’attitude très différente manifestée envers lui, lui permettra alors seulement de comprendre par contraste le sens peu bienveillant des plaisanteries.

On peut soutenir que la psyché de Charles Maurice de Talleyrand fut imprégnée défavorablement à la fois dans ses zones conscientes et inconscientes au cours de son séjour chez la nourrice mercenaire du faubourg Saint-Jacques.

Les désagréments éprouvés à la fois extériorisés et refoulés englobèrent non seulement une nourrice peut-être négligence mais aussi une mère peu affective.

– Très consciemment déjà (on l’a vu), il a incriminé la pauvre femme du Faubourg Saint-Jacques en des fabulations déplaisantes et relatives à sa disgrâce (chute de la commode, agression porcine). Il y a dans ces deux récits à la fois une volonté de dénigrement et le désir si fréquent chez les désavantagés de la nature de faire croire à des causes fortuites de leur anomalie.

– Mais des phénomènes inconscients se manifesteront également.

Une grande importance est attribuée par la psychanalyse freudienne aux circonstances d’allaitement et aux rapports nourrice-nourrisson.

Dans cette perspective, le nourrisson emmagasine alors dans son inconscient toute une série d’affects qui détermineront le comportement caractériel de l’adulte.

Si s’est établie une harmonieuse symbiose « d’aimance », si le sein est généreusement donné avec accompagnement de bercements, caresses douces paroles, s’il est permis au nourrisson un suçotement prolongé du mamelon maternel (geste sexuel pour les psychanalystes freudiens), une fois la glande temporairement dégagée la satisfaction de l’enfant se manifeste par un éveil plus précoce du sourire et du « jasis » (15).

Les effets de cette satisfaction se poursuivront dans la vie. On aura ce que le sens populaire appelle « un bon garçon » et un « bon vivant ».

– Si les relations nourrice-nourrisson s’éloignent de cette harmonie, pour les mêmes psychanalystes les résultats seront tout autres.

Ecoutons Edgar Pesch, agrégé de philosophie, dans sa « Psychologie affective » envisager les conséquences d’une alimentation estimée mal conduite : « Au contraire, si durant ce stade l’enfant a vu ses appétits contrariés par une alimentation insuffisante, défectueuse ou irrégulière ou si après une période satisfaisante il a subi un sevrage brutal, il gardera toute sa vie la trace de cette insatisfaction. Cette insatisfaction s’exprimera par un érotisme buccal négatif, dont les principaux traits seront une perpétuelle exigence vis à vis de son entourage recherchant partout et toujours la nourrice disparue et le biberon perdu, vivant plus ou moins en parasite, attendant comme lorsqu’ils étaient nourrissons soins, protection matérielles et entretien de la part d’autrui. Tels ils sont dans la vie sociale, tels ils se retrouvent dans la vie affective ; ils rechercheront dans la femme la mère qui n’a pas su les combler. » On peut résumer le portrait psychologique de ces individus qui cherchent à se faire entretenir par la famille, les femmes, la société par ces mots caractéristiques : « insatisfaction, parasitisme et revendication » (16).

Même si on est d’un naturel tel que l’on porte en soi un certain scepticisme vis à vis des excès interprétatifs de la psychanalyse, parfois pratiquée par des hommes graves, on est obligé de tenir compte, ne serait-ce qu’à titre documentaire des teneurs de la précédente citation et d’en chercher l’application à la vie de Talleyrand.

Il est, nous l’avons exprimé dans la nature des choses que le petit Charles Maurice ait vu « ses appétits contrariés » par la présence de son frère de lait et son infirmité. Ce sont des données émises dans le texte d’Egard Pesch que nous avons rencontrées. Les conséquences déduites de ces données par l’auteur auquel est empruntée la citation peuvent en les individualisant s’appliquer à Talleyrand d’une manière approchée (17).

Si ce dernier utilisa le conseil de Choiseul de faire travailler les autres pour soi-même garder l’esprit libre, c’est que dans cette manière de procéder, il n’avait aucun mal à forcer sa nature ; son « pas de zèle » ne veut-il pas dire s’adressant à ses collaborateurs « ne vous dépensez pas en initiatives inutiles, ne vous écartez pas des directives simples que je vous ai données, ne me créez pas de problèmes et de difficultés supplémentaires ». C’est bien là un appel à une stricte discipline, une exigence.

Du reste, il ne craignit jamais de faire recommencer maintes fois à ses collaborateurs et même à des conseillers occasionnels la rédaction d’un texte jusqu’à ce qu’il la juge digne d’y apposer sa signature. Une anecdote rapportée par Stanislas de Girardin traduit également bien cette exigence. Talleyrand, sous le Consulat, avait fait nommer au Tribunat un de ces collaborateurs auxquels il devait le plus : Desrenaudes. Ses votes manifestèrent des velléités d’indépendance. Aux observations de Talleyrand, il répondit : « comme tribun, je n’obéis qu’à ma conscience », d’où la réplique du ministre des Relations extérieures : « Il s’agit bien de votre conscience ; ce n’est pas pour elle que l’on vous a placé au Tribunat, mais pour votre voix » (17bis). Madame de Chastenay a écrit : « il garda des amis mais j’oserais presque dire comme on a des chiens » (17ter).

Si Talleyrand, comme il est vraisemblable, de sa mère et de sa nourrice n’obtint pas toute la sollicitude à laquelle a droit un petit enfant, sa quête par la suite auprès des femmes fut des plus continue et assez habile pour les amener à intervenir en maintes circonstances en sa faveur. Une de ses maximes favorites était : « Il faut faire marcher les femmes dans les circonstances importantes ». Il ne s’en est jamais privé. Pour ne citer que les plus connues depuis la comtesse de Brionne, Madame de Staël, la duchesse de Courlande jusqu’en dernier lieu Madame Adélaïde, la sœur de Louis-Philippe, elles furent sur ses demandes toujours pour lui intercesseuses. « Les femmes, c’est la politique » dit-il un jour à Adolphe Thiers. Quant à se « faire entretenir », il ne cessa jamais de négocier ses services moyennant espèces bien sonnantes à des chefs d’Etat et à des gouvernements étrangers. Et n’est-il pas permis de dire sans trop s’égarer que lorsque la Politique n’obéit pas à de hautes et désintéressées mystiques et ne recherche que les avantages personnels, la politique qui n’est plus alors que politicienne devient une occupation assez méprisable. L’art consiste alors, sous le masque de grands principes à « se faire entretenir » par certains assez naïfs pour ne pas déceler, à travers les apparences, les intérêts qui règlent la conduite.

Ainsi, en se fondant sur la doctrine Freudienne, on pourrait soutenir que l’imparfaite conjonction nutritive et affective de Charles Maurice et de sa nourrice aurait déterminé, à longue distance par l’intermédiaire de l’inconscient, le comportement social de l’homme d’Etat dans quelques-unes ou moins de ses manifestations.

– Il ne semble pas trop osé de soutenir que Charles Maurice de Talleyrand malgré son jeune âge (quatre ans lorsqu’il quitta le Faubourg Saint-Jacques) ne se soit pas posé le problème de sa mère en jugeant par comparaison avec son frère de lait et peut-être avec d’autres enfants du voisinage qui avaient leur mère présente alors que lui ne l’avait pas.

Cette sensation d’abandon a, croyons-nous, été dès cette époque profondément ressentie, a été intégrée à une phase pénible de sa vie et s’est traduite elle aussi de manière consciente et inconsciente.

« Je ne suis pas tout à fait conforme comme les autres et je ne vois pas ma mère. Pourquoi ? Est-ce à cause de mes mauvais pieds ? » pouvait être la prime réflexion bien consciente, mais non dévoilée d’un enfant commençant à raisonner et à l’intelligence des plus ouvertes.

– En dehors de cette réflexion conjecturale, il est rapporté dans « l’Encyclopédie Britannique » une anecdote que Talleyrand aurait lui-même contée à Londres, pendant son exil, après les évènements révolutionnaires sanglants de septembre 1792. « Soit naissance, soit accident (il s’agit de sa claudication), sa mère ne pouvait s’habituer à la présence de cet enfant. Il était sevré depuis trois ou quatre ans qu’on le laissait encore chez sa nourrice.

A la suite d’un long voyage, le bailli de Périgord (l’un des frères de son père), qui servait dans la marine, curieux de faire la connaissance de son neveu, fut obligé d’aller jusqu’au village où il était à peu près oublié.

Il l’y trouva au milieu d’un champ couvert de neige qui faisait la chasse aux alouettes avec son frère de lait. Le marin indigné s’empara du petit Maurice, l’amena avec lui sans lui faire aucune toilette et l’introduisit au milieu du salon où Madame sa mère recevait des visites de cérémonie, « Ma sœur, dit-il, voici le descendant en ligne directe des princes de Chalais, qui a pour blason : de gueule à trois lions d’or, lampassés, séparés et couronnés, couronne de prince sur l’écu et couronne ducale sur le manteau avec la devise « Re que Dieu ». Allons Monseigneur mon neveu, embrassez cette dame qui est votre mère » (18).

L’anecdote nous paraît des plus vraisemblables, étant donné les personnages qu’elle met en jeu et qui pouvaient difficilement être connus et en tout cas pas inventés par un chroniqueur anglais. Elle fut sans doute contée par Talleyrand, soit dans un moment d’abandon, soit dans l’intention réfléchie d’apitoyer sur la misère de son enfance tout en marquant la noblesse de sa race.

Le bailli de Périgord est un personnage parfaitement identifié ; il s’agit du vicomte de Talleyrand (dit le bailli de Talleyrand) un des frères du père de Talleyrand, qui servit en effet dans la marine, et n’est pas toujours indiqué sur les tableaux généalogiques (Augustin Louis vicomte de Talleyrand (18bis).

– Mais les considérations qui suivent vont nous montrer que Talleyrand nourrissait également dans son inconscient des sentiments vindicatifs vis à vis d’une mère capable de l’avoir négligé peut-être en raison de son infirmité.

A ce sujet, toujours en utilisant les interprétations freudiennes, le mariage de Talleyrand avec Mme Grand nous ouvre des horizons.

Ayant été mis en 1802 en demeure par Bonaparte, premier consul, de chasser sa maîtresse Mme Grand ou de l’épouser, Talleyrand choisit d’épouser la voluptueuse indienne. Le mariage fut contracté le 10 septembre 1802 (23 fructidor an 10) devant le citoyen Adrien Duquesnoy, maire du 10e arrondissement. L’acte de mariage du 23 fructidor an 10 indique que le père et la mère du nouvel époux étaient « tous deux décédés » ; or la comtesse de Talleyrand Périgord, veuve du comte Charles Daniel, ne devait mourir qu’en juin 1809. Pour l’heure, elle vivait en Allemagne dans le duché de Brunswick, son fils n’en ignorait rien … (Léon Noël, « Les deux mariages de Talleyrand », Revue des deux Mondes, 15 mars 1960) (19).

Si Talleyrand déclare sa mère morte le 10 septembre 1802, lors de son mariage avec Mme Grand, à quel mobile obéit-il ?

D’abord, peut-il croire sa mère morte ? Il est alors ministre des relations extérieures, mieux placé officiellement que quiconque pour avoir des renseignements sur l’étranger. Il n’a pas perdu, semble-t-il tout contact personnel avec l’émigration notamment, avec son oncle l’archevêque, duc de Reims. Or la comtesse de Talleyrand, en l’année 1802, résidait alors à Wolfenbuttel dans le duché de Brunswick, après de son beau-frère l’archevêque. Nous rejetons donc cette hypothèse.

Dans la cérémonie civile du mariage, l’adresse des témoins est transcrite sur l’acte, de même que l’adresse des parents, s’ils sont vivants. Si les parents sont décédés, les officiers de l’état civil n’ont pas à transcrire les indications concernant les lieu et date de décès. On peut supposer, et c’est une interprétation favorable, qu’en disant sa mère morte, Talleyrand n’a en aucune manière voulu attirer l’attention sur les liens familiaux qui l’unissaient à des émigrés et à l’extrême rigueur, nous disons bien à l’extrême rigueur, mettre sa famille à l’abri d’un danger toujours possible. M. Léon Noël, dans un article « Les deux mariages de Talleyrand » paru en mars 1960 dans la « Revue des deux Mondes » écrit, se posant le problème des mobiles de Talleyrand dans une telle déclaration : « Pour le faire bénéficier de l’interprétation la plus bienveillante, admettons qu’il la fit passer pour morte parce qu’elle n’avait pas encore été rayée de la liste des émigrés ». La perspicacité de M. Léon Noël soupçonne donc un autre mobile, mais il passe sans chercher à le déterminer.

Nous croyons qu’il faut voir dans la déclaration de Talleyrand affirmant sa mère morte, l’expression d’un ressentiment émergeant de l’inconscient, d’un acte à essence irrationnelle.

En effet, s’il avait annoncé sa mère vivante et émigrée, il avait malgré toute sa méfiance peu à craindre des Roederer, et des Bruix, de Beurnonville, de Radix de Sainte-Foy, du « prince de Nassau Siegen » témoins de son mariage ; il était avec eux en état de familiarité et même de complicité. De plus, Duquesnoy, le maire du dixième arrondissement qui le maria « était une vieille connaissance de Talleyrand. Députés l’un et l’autre à la Constituante, ils s’étaient rangés parmi les constitutionnels et le maire du dixième arrondissement avait compté parmi les fidèles de Mirabeau » (Léon Noël).

De plus, Roederer nous apprend que le mariage se fit, non à la mairie du dixième arrondissement située alors rue de Verneuil, mais à sept heures du soir « chez le citoyen Duquesnoy, à Mousseaux », c’est-à-dire à Monceau, simple village alors hors de Paris (20).

En conséquence, si Talleyrand avait déclaré sa mère émigrée, il est des plus probables que cela ne lui aurait procuré aucun inconvénient nouveau quant à sa personne. Tous ceux au courant de la politique savaient fort bien et depuis longtemps que la famille de Talleyrand Périgord ne partageait pas les sentiments que l’ « évêque » avait coutume d’extérioriser. D’autre part, personne alors n’aurait cherché à nuire à une vieille femme réfugiée à l’étranger d’autant plus que la tendance du premier consul était à l’amnistie. Au vrai, dès 1802, la comtesse de Talleyrand avait demandé l’amnistie et celle-ci lui fut accordée le 22 septembre 1803 par un arrêté du grand juge Régnier (21).

Il faut croire que le 10 septembre 1802, jour du mariage de Talleyrand avec Mme Grand, l’inconscient du ministre des relations extérieures s’exprime. Certes son « moi », sa froide raison, jusqu’ici n’a pas été dupe, il sait fort bien qu’à cause de ses pieds bots (et à vrai dire pour d’autres raisons que nous retrouverons plus tard) l’affection de sa mère est très limitée ; son « moi » logique avec lui-même lui laisse entendre qu’une telle mère ne mérite de sa part pas plus de considération qu’elle ne lui en apporte, qu’il ne lui est redevable d’aucune affection de retour, qu’elle existe si peu pour lui que si elle venait à disparaître il en serait à peine affecté. Et tout cela c’est à peine s’il ose se l’avouer car son « surmoi », chargé d’ « affects » est là plus puissant encore, portant en lui les transmissions millénaires qui ordonnent à l’enfant pour sa mère le respect le plus haut. Le « surmoi » cependant l’emporte et refoule dans l’inconscient, dans le « ca » les pensées logiques mais antisociales et antirationnelles. Elles y somnolent plus ou moins mais chargées de force.

Le dix septembre 1802, la question sans doute posée par le maire Duquesnoy relativement à l’état des parents joue le rôle d’association d’idées et l’inconscient par ce mécanisme d’association aujourd’hui parfaitement reconnu fait sourdre ce qu’il enfouissait : un désir de vengeance et de disparition à l’égard de sa mère. Charles Maurice de Talleyrand Périgord, cet homme que l’on dit si maître de lui, adepte de la raison pure, alors qu’apparemment nul intérêt ne le lui commande, alors qu’il n’a rien à redouter en disant la simple vérité, Charles Maurice de Talleyrand Périgord déclare sa mère décédée alors qu’elle est vivante. Il a révélé ses sentiments profonds. Sa nature ne le porte ni aux oublis ni aux pardons, si l’on en croit les mécanismes de la psyché selon Freud.



2)



Mais dans un autre séjour, d’autres impressions très différentes vont s’emparer de l’âme de Talleyrand et déterminer chez lui certains aspects de sa conduite.

Il va séjourner quelques années au château de Chalais, en Périgord, dans le sud de l’actuelle Charente, chez son arrière-grand-mère Françoise de Mortemart Rochechouart, princesse de Chalais. Celle-ci, désireuse de connaître son arrière-petit-fils l’avait réclamé auprès d’elle. Arrivé par le coche, moyen de transport le plus économique, accompagné d’une Mlle Charlemagne, lui servant de gouvernante, nous allons voir qu’il trouvera dans son nouveau séjour, toujours en raisonnant selon Freud, de favorables conditions éducatives.

Se référant symboliquement à la pièce de Sophocle « Œdipe roi » où Œdipe tue son père Laïus et épouse sa mère Vocaste, Freud a décrit sous le nom de « complexe d’Œdipe » un processus psychologique en pratique des plus courants, des plus banals chez le jeune enfant, mais ce processus est bien loin d’atteindre le désir d’inceste et de meurtre dont parle Freud d’après Sophocle (22). L’enfant de sexe masculin que nous envisageons seul ici, présente dans un premier stade un attachement sexuel (pris dans un sens très large) pour sa mère (ou son substitut) et un sentiment de jalousie pour son père (ou son substitut) qui accapare par trop l’affection de sa mère. Mais dans un second stade vers cinq, six ans, sept ans, ce sentiment devient bivalent par rapport au père, en ce sens qu’au sentiment de jalousie se mêle un sentiment d’admiration qui pousse à l’imitation du père et c’est là une habileté de la nature puisque ce comportement psychologique présente de ce fait une valeur éducative, si toutefois est valable l’objet de l’admiration.

D’autre part, les psychologues sont à peu près d’accord pour reconnaître qu’un « mère nourricier », s’intéressant peu à un enfant avec lequel il n’a pas de lien charnel, ne joue que peu ou pas avec lui, le réprimande à peine. Il paraît en général fort lointain pour le petit enfant qui ne déclenche pas à son occasion le « complexe d’Œdipe » qu’il déclencherait avec un père réel.

Ainsi, si le père nourricier ne détermine pas un sentiment de jalousie, l’effort de ressemblance au père ne joue pas non plus chez l’enfant et le rôle éducatif du père de remplacement est quasiment nul.

Lorsqu’il arrive au château de Chalais, on peut présumer que le petit Charles Maurice n’a qu’imparfaitement ou pas du tout accompli le premier stade du complexe d’Œdipe (soit qu’il se soit trouvé en présence d’un père nourricier par définition assez indifférent ou peut-être de galants occasionnels). En tout cas, il n’a pu réaliser le second stade à la fois craintif, admiratif et éducatif du complexe d’Œdipe, car il n’en a pas atteint l’âge. Sa psyché est donc une sorte de terre vierge. Françoise de Rochechouart, son arrière-grand-mère qu’il va aimer, admirer, se substituera psychologiquement au père défaillant et déterminera chez son arrière-petit-fils le second stade du complexe d’Œdipe.

Si dans la vie de Talleyrand, il y eut un havre de pure lumière et de quiétude, ce furent bien les quatre ans qu’il passa au château de Chalais, chez son arrière-grand-mère, séparée de lui par soixante-huit ans d’âge. Françoise de Rochechouart Mortemart, petite fille de Colbert, princesse de Chalais par son second mariage avec le chef de la branche aînée des Talleyrand Périgord, devait avoir du cœur. Malgré ses soixante-douze ans, sa puissance affective n’était pas éteinte puisqu’elle s’intéressait de sa province lointaine à son arrière-petit-fils et désirait le connaître, l’avoir près d’elle quelque temps.

Elle était incontestablement douée de rayonnement puisque de nobles périgourdins formaient autour d’elle une véritable cour, dans une atmosphère moyenâgeuse et cela pendant la deuxième moitié du dix-huitième siècle. M. de Beynac (22bis), de la maison de Beaumont, apparenté aux Talleyrand Périgord, se faisait un honneur, lorsqu’elle allait à la chapelle, de porter son missel dans un « sac de velours rouge, galonné d’or » (23). La gloire de son arrière-grand-mère qu’il suivait, sans doute pas à pas, pour atteindre à côté d’elle le petit prie Dieu qui lui était réservé, rejaillissait avec éclat sur le jeune boiteux. Il entendait par ailleurs évoquer le souvenir des hauts faits de ses aïeux et affirmer la reconnaissance due à leurs bienfaits, on lui disait qu’il appartenait à un bon arbre et que les bons arbres ne dégénèrent pas. Il était somme toute pour l’instant l’héritier et le futur chef de la branche cadette des Talleyrand Périgord. Ni le parentage, ni les domestiques n’auraient osé exprimer une allusion quant à son infirmité. En effet, on aurait de ce fait manqué de courtoisie vis à vis de Françoise de Rochechouart qui avait dans sa proche parenté, atteints de l’infirmité son gendre le comte de Périgord et son arrière-petit-fils Charles Maurice de Talleyrand. (voir tableau V)

La famille alors était considérée comme un tout ; ces nobles de province, attentifs à leurs alliances et à leurs arbres généalogiques savaient à n’en pas douter que la tare surgissait périodiquement dans la race des Périgord. Cela n’avait pas empêché les lointaines et plus récentes illustrations que Charles Maurice apprenait avec fierté. A y bien regarder, de légères nouures peuvent se déceler sur des arbres même très beaux, cela ne les empêche pas de croître, de donner de l’ombre et de porter des fruits Voilà sans doute ce que pensent les nobles périgourdins assemblés autour de la princesse de Chalais. Ils sont des mieux intentionnés pour le jeune rameau issu des Mortemart et des Talleyrand. Dans cette ambiance pour lui heureuse, Charles Maurice ne peut encore avoir la notion que sa boiterie puisse un jour contrarier ses élans et ses choix d’avenir.

Le complexe d’Œdipe (revenons-y) dans son second stade doit être envisagé avec souplesse. L’enfant, en général, aux approches de l’âge de raison, éprouve un besoin d’admiration entraînant un souci d’imitation qui, selon l’objet choisi, va régler en partie son futur comportement. Le père est d’ordinaire tout désigné pour se refléter sur l’enfant mais en l’absence du père, ce rôle peut être dévolu à un substitut, parent proche ou éloigné ou même à un familier quelque soit son sexe. Dans la vie de Charles Maurice de Talleyrand, on percevra bien souvent l’ombre aimée de celle que dans ses Mémoires il nomme sa grand-mère et dont il admire la manière d’être dans la petite cour hiérarchisée du château de Chalais. C’est parce qu’il a ancré en lui la hauteur de sa race (notion certainement acquise en voyant les nobles provinciaux auprès de Françoise de Rochechouart) que bien que sacrifiant avec un respect apparent aux étiquettes cérémonieuses, Talleyrand ministre, sera intimement persuadé que sa noblesse est au moins égale à celle des empereurs, rois et princes avec lesquels il doit débattre. Ce sentiment lui confèrera de la force dans les négociations. Franz Blei dans l’introduction de son Talleyrand, homme d’Etat, a bien saisi ce sentiment. « Celui, dit-il, qui se reconnaît des aptitudes d’homme d’Etat, en notre temps où chaque carrière est ouverte à chacun, ne saurait néanmoins suppléer au défaut d’un grand avantage que posséda Talleyrand : cet avantage résidait dans la conviction implicite – car elle allait sans dire – qu’il avait un titre naturel en vertu de la tradition régissant les familles de haute noblesse, à s’occuper des affaires d’Etat. Dans l’état absolutiste, la place convenant au pair était à côté du trône où siégeait le Monarque, qu’il assistait en qualité de grand capitaine, d’archevêque ou de conseiller dans les choses du gouvernement…

Se voir charger des affaires de l’Etat, c’était pour Talleyrand une chose qui allait tellement de soi qu’il n’avait nul besoin d’une confirmation de sentiment ou d’opinion et quant à l’aptitude, « eh bien on verrait » (24). De plus, bien qu’il ait eu la faiblesse d’épouser sa maîtresse Mme Grand, de petite extrace, il s’opposera à toute mésalliance dans sa famille. Son titre acquis de prince de Bénévent lui tiendra moins à cœur que son patronyme de Talleyrand Périgord.

Lorsque parvenu à un âge avancé, il passera avec sa nièce Dorothée de Dino une partie de l’année au château de Valençay, tiendra table ouverte, traitera avec Thiers et Roger Collard des problèmes politiques, recevra le duc d’Orléans, c’est là où dans son rôle de grand seigneur il sera le mieux à son aise ; nous aurions tendance à écrire malgré le commun de l’expression, « le mieux dans sa peau ».

Il se comportera à Valençay d’une manière très approchée de celle dont se comportait son arrière-grand-mère au château de Chalais. Il établira en 1838 une maison de Charité, desservie par cinq sœurs de la Croix, qui instruiront gratuitement les petites filles et porteront des secours aux malades à domicile. Françoise de Mortemart Rochechouart ne distribuait-elle pas les baumes et les onguents ? D’aucuns penseront à une attitude. Nous ne le croyons pas. Georges Lenôtre dans son ouvrage « La maison des Carmes » écrit : « Un charitable anonyme se chargeait tous les ans de la dépense occasionnée par le renouvellement des robes et des manteaux de la Communauté (25). Madame de Soyecourt connaissait seule la provenance de cette libéralité ; on peut la révéler aujourd’hui sans crainte d’indiscrétion, ce pieux bienfaiteur n’était autre que le prince de Talleyrand, l’évêque renégat dont la vie scandaleuse avait été un deuil pour l’église de France. Nul dans son entourage ne connaissait ses relations avec Madame de Soyecourt… » On ne peut nier ici la plus discrète des charités.

Par ailleurs, il est probable que c’est en souvenir de son arrière-grand-mère et par une sorte de réflexe conditionnel qu’il éprouve devant certaines femmes une émotion allant jusqu’aux larmes et que nous croyons sincère.

– A Tilsitt en juillet 1807, devant les malheurs de la reine Louise de Prusse qu’il accompagne jusqu’à sa voiture (26).

– A la mort de la comtesse Tyskiewicz en 1834.

– En retrouvant en 1814, au moment du Congrès de Vienne, la comtesse de Brionne, alors mourante (27).

Pour qu’une femme l’émeuve réellement, il est nécessaire selon l’image qu’il a gardée de son arrière-grand-mère qu’elle soit à une certaine hauteur d’aristocratie.

Ainsi en est-il de la reine de Prusse ; de la comtesse Tyskiewicz, née Poniatowska, d’une famille ayant régné sur la Pologne ; de la comtesse de Brionne, une Rohan ayant épousé un prince de Lorraine.

Ainsi, Charles Maurice de Talleyrand Périgord a trouvé en son arrière-grand-mère la princesse de Chalais une valeur d’exemplarité. Ses actes sincères de charité, ses rares et très particuliers déploiements de sensibilité tirent leur origine des gestes de Françoise de Rochechouart et de l’affectueuse admiration qu’il lui porta.

Mais toute médaille a son revers. La persuasion certainement acquise à Chalais, dans la petite cour restée moyenâgeuse d’appartenir à une caste, à laquelle seule certains rôles sont dévolus le rendra (aristocrate dans un certain sens retardataire) injustement méprisant vis à vis des illustrations neuves de l’Empire.

Dans les premières pages de ses Mémoires, il tient à marquer le fossé entre son arrière-grand-mère et une noblesse récemment parvenue. Et il choisit comme point de comparaison évidemment très facile la maréchale Lefebvre (28).

Il écrit :

« Faites dire par la maréchale Lefebvre à une noble famille d’Alsace pauvre et revenue de l’émigration : Que ferons-nous de notre fils aîné ?… Dans quel régiment placerons-nous son frère ?… Avons-nous un bénéfice pour l’abbé ?… Quand marierons nous Henriette ?… etc…

Elle voudra être bonne, elle sera ridicule » (29).

A cette lecture, on peut dire que malgré les mutations de la Révolution et de l’Empire auxquelles il a assisté, Talleyrand est resté au fond de lui-même un homme d’un autre âge. Par certaines réactions, il n’appartient pas au 19e siècle, où s’est pourtant écoulé l’essentiel de sa carrière. Son surmoi reste en partie constitué de préjugés nobiliaires qui se sont établis alors qu’il approchait l’âge dit de raison dans la petite cour encore moyenâgeuse entourant en Périgord la princesse de Chalais. On s’étonne aujourd’hui que ce personnage considéré comme averti, ayant assisté à tant de changements de régimes, ait pu penser qu’un rôle bienfaisant envers ses semblables soit l’apanage sans « ridicule » d’une seule catégorie sociale prédéterminée. Mais l’on mesure aussi, en le voyant émettre une telle opinion la force et la persistance des acquis de l’enfance.



3)



Nous avons dit au début de ce chapitre que nous utiliserions pour tenter de cerner la psyché de Talleyrand, l’œuvre des principaux auteurs ayant traité de la psychologie des profondeurs.

Nous nous sommes servi jusqu’ici pour interpréter certains aspects caractériels de Talleyrand de l’insatisfaction orale de la petite enfance et du complexe d’Œdipe dans sa seconde phase (Freud). Nous avons eu également recours à Jung dans la méthode des mots induits. De façon directe ou indirecte, ces interprétations ont leur origine dans la malheureuse disgrâce de Charles Maurice de Talleyrand.

Nous allons désormais utiliser la doctrine d’Adler (théorie du rang de naissance, complexe d’infériorité, sécurité, supériorité) pour essayer de pénétrer une des sources premières des mobiles de Talleyrand.

Mais considérons tout d’abord une série de faits.

L’agréable séjour en Périgord ne pouvait être trop longtemps poursuivi. Des impératifs d’éducation et de carrière devaient être envisagés. Aussi âgé de huit ans, Charles Maurice dut-il regagner Paris où résidaient ses parents, 4 rue Garancière. Après dis-sept jours de voyage, à sa descente de coche, il ne trouve aucun élément de chaleur humaine.

On peut croire le prince de Talleyrand, lorsqu’il raconte son enfance et sa prime jeunesse, c’est peut-être la seule partie de ses Mémoires où il est parfaitement sincère ; il laisse parler son cœur et son sent transparaître son ressentiment. Là, il ne soumet pas ses dires à la censure de la froide raison, il ne cherche pas à établir le portrait politique qu’il s’efforce d’imposer à l’avenir. Il faut le croire lorsqu’il raconte que ses parents ne se sont pas dérangés pour le recevoir à la descente du coche, mais ont délégué un vieux serviteur qui le conduit derechef, très probablement le 1er septembre 1762 (29bis), au collège d’harcourt. Il faut le croire lorsqu’allant dîner une fois par semaine chez ses parents, au moment de retourner au collège, il entend régulièrement la sèche recommandation : « Soyez sage, mon fils et contentez Monsieur l’abbé » (30). Il n’est pas exagéré de penser qu’à cause de son infirmité, il est par rapport à ses frères non point le mal aimé, mais le moins bien aimé et disant ceci, nous croyons nous exprimer avec modération.

Nous croyons un peu vain de s’étendre sur la vie de Charles Maurice au collège d’Harcourt, son comportement ne semble pas avoir été très différent de celui de ses condisciples. Il nous semble d’une bonne méthode pour la compréhension profonde de Talleyrand, d’essayer de pénétrer les interactions psychologiques susceptibles de naître entre lui, ses frères et ses parents, lorsqu’il était reçu une fois par semaine, 4 rue Garancière.

Deux périodes doivent être distinguées : avant la suppression de son droit d’aînesse, de 1762 à 1767, et après la suppression de son droit d’aînesse. Pendant son séjour chez son arrière-grand-mère, le petit Charles Maurice a été pris en considération par les paysans et les serviteurs de la princesse de Chalais, qui l’ont entretenu des fastes et des bienfaits de sa famille et l’ont prié de suivre la même voie que celle montrée par ses ancêtres. A huit ans, à son retour, il est certainement persuadé qu’il est empreint d’une certaine importance. Il est avant tout l’aîné de la branche cadette des Talleyrand Périgord, il est en possession du droit d’aînesse. Adler qui a étudié dans les familles les caractéristiques psychologiques des enfants selon leur rang de naissance attribue aux aînés des qualités particulières.

Méditant sur lui-même, l’aîné se considère un peu comme « le maître du foyer », le délégué du père ; « Tu es le plus grand, le plus fort, le plus âgé, il te faut donc être plus avisé que les autres ». Il considère son rang d’aîné comme un mérite de sa part. Si le développement se poursuit sans obstacles, l’aîné se caractérise comme le gardien de l’ordre établi. « Pour des aînés, la puissance est quelque chose qui va de soi, qui a du poids et qui doit donc l’emporter. On ne saurait méconnaître qu’en règle générale ces gens penchent vers la tendance conservatrice » (Adler) (31). Il va de soi que ces caractères attribués à juste titre aux aînés par la psychologie contemporaine ne pouvaient être que renforcés, qu’accentués à une époque où le droit d’aînesse était reconnu et légalisé, où l’entourage imprimait volontairement à l’aîné, et en les exaltant ces caractères en quelque sorte spécifiques de son rang de naissance. Ainsi, 4 rue Garancière, chez le comte et la comtesse de Talleyrand, pendant cinq ans, le petit Charles Maurice en présence de son frère Archambaud Joseph et de son frère Jacques Boson, lorsqu’il quittait le collège d’Harcourt pour venir dîner chez ses parents avant l’impression d’une supériorité non exempte de devoirs. Certes sa marche était gênée, mais il restait devant ses frères harmonieusement bâtis, le futur chef des armes et du nom. Il n’est pas impossible non plus qu’il sentît, qu’il comprit qu’en lui existait par rapport aux siens une certaine supériorité intellectuelle.

On reconnaît d’autre part qu’un second enfant par opposition à son aîné est assez souvent de type révolutionnaire : « surtout s’il y a encore un troisième qui lui enlève la tendresse de ses parents, les radicaux en politiques sont souvent des cadets » (Adler) (32).

Il faut maintenant bien se représenter le milieu familial. Le père Charles Daniel de Talleyrand est homme de guerre ; la mère est à la cour ; ce qui comte le plus pour eux, c’est l’apparence et le brillant.

– Un frère, Archambaud, né en 1762, bien constitué a été jugé par une famille d’essence nobiliaire et militaire beaucoup plus digne que son aîné disgracié de représenter les fastes passés et peut-être futurs d’une famille ancienne et ambitieuse.

Agé de 13 ans, Charles Maurice en 1767 est privé en faveur d’Archambaud âgé de 5 ans de son droit d’aînesse (33).

Un pied bot n’est pas dans l’ancien régime un obstacle irrémédiable au métier des armes. Il n’empêche pas de se hisser sur un cheval et le comte de Périgord, oncle consanguin de Charles Maurice, bien que pied bot lui aussi, avait entrepris la carrière militaire, mais l’élégance et la vigueur corporelle conviennent au soldat et Charles Maurice a un frère cadet qui l’emporte en avantages corporels. Dès lors, pourquoi dans le haut intérêt de la famille ne pas prendre en considération un état physique de naissance qui pour des âmes pieuses n’est peut-être qu’un signe indicateur de la volonté divine. C’est pourquoi le descendant du maréchal de Montluc, l’arrière-petit-fils et le petit-fils de colonels tués à la tête de leur régiment, le descendant aussi par sa mère de Jean de Vienne (34) et de la famille très militaire des Damas d’Antigny, en raison d’une disgrâce, se verra écarter d’une carrière où ses ancêtres se sont tant honorés.

D’autre part, les Talleyrand Périgord étant peu fortunés, une importante charge administrative ne pourra être acquise en faveur de Charles Maurice qui compte dans son ascendance les ministres Colbert et Chamillard, ces bons serviteurs de la monarchie.

En lui enlevant son droit d’aînesse, le conseil de famille décide qu’il sera d’Eglise comme d’autres cadets de grande naissance mais auxquels sont réservés dans l’ordre ecclésiastique de fructueuses carrières. La maison de Périgord a un illustre précédent dans Hélie de Talleyrand (1301-1364), évêque de Limoges puis cardinal, diplomate habile et homme fortuné, manœuvrier de conclave qui joua un rôle dans l’élection de quatre papes (Benoît XII, Clément VI, Innocent VI, Urbain V) (35).

Présentement (nous sommes en 1767) et nous croyons utile, ce qui a été négligé, de rapprocher certaines dates. Alexandre Angélique de Talleyrand Périgord oncle de Charles Maurice, né le 8 octobre 1738 et ancien aumônier du roi Louis XV, vient en 1766, à peine âgé de trente ans, d’être nommé coadjuteur de Monseigneur de la Roche-Aymon, archevêque de Reims et le 28 décembre de cette même année, il a été sacré sous le titre d’archevêque de Trajanapole. Alexandre Angélique doit succéder de droit (cela arrivera en 1777) à Monseigneur de la Roche-Aymon (36).

L’archevêché de Reims comporte le titre de premier pair du royaume et est alors composé de sept cent quarante six cures ou annexes. Comme en 1766 le plus bel avenir ecclésiastique se précise pour l’archevêque de Trajanapole et comme des liens affectifs certains l’unissent à son frère Charles Daniel et à sa belle sœur Victoire Eléonore de Damas d’Antigny, ces derniers peuvent penser que leur fils Charles Maurice, leur petit pied bot ne sera pas engagé au hasard, bénéficiera de la sérieuse protection de ce jeune archevêque auquel est réservé un si glorieux et si riche diocèse. C’est pourquoi nous ne croyons pas absolument vain de voir un rapport entre la nomination de 1766, concernant Alexandre Angélique et la triste décision d’enlever à Charles Maurice son droit d’aînesse et de le vouer toujours à cause de son pied bot, à la condition sacerdotale. Or des trois voies ancestrales et familiales (métier des armes, administration, cléricature), tous les dires de Charles Maurice et son comportement lorsqu’ils furent sincères l’ont montré, c’est la dernière éventualité (cette vocation forcée) qui lui convenait le moins. Le processus psychologique qui va aboutir à faire de Talleyrand un homme différent de celui qu’il aurait dû normalement être trouve sa source essentielle en cette année 1767 où le conseil de famille et j’écrirai plus volontiers le complot familial le destitue de son droit d’aînesse.

Mais quels sont les mécanismes de cet aboutissement ? Charles Maurice de haut tombé revêt une mentalité de cadet, c’est-à-dire qu’il s’imprègne (nous en avons signalé le processus) d’un état d’âme révolutionnaire contre l’état de choses existant, mais surtout il va ressentir comme il ne l’a jamais ressentie la sorte de malédiction qui s’attache à ses pieds bots.

Alfred Adler a habilement érigé en systèmes les étapes et les trames que traverse la psyché de beaucoup de sujets atteints de disgrâce très diverses.

Le point de départ est « l’Infériorité des organes ». Ce que Adler désigne ainsi doit être pris dans un sens très large et englobe des faiblesses organiques ou fonctionnelles des grands appareils (digestif, respiratoire, urinaire ; épisodes entéro colitiques, arthmatiques, troubles mictionnels) ; des aspects inesthétiques, petite taille ou taille excessive, calvitie, affections cutanées ; des troubles endocriniens où l’atteinte des gonades (testicules, ovaires) joue un grand rôle ; des anomalies inesthétiques (bec de lièvre, boiterie, pied bot valgus, varus, talus, etc…) ; des faiblesses sensorielles (trouble de la vue, de l’ouie) ; des troubles de la parole (bégaiement, zézaiement) etc, etc… Pour moderniser le tableau, ajoutons-y les séquelles musculaires paralytiques de la poliomyélite aiguë antérieure et des troubles du métabolisme telle l’uricémie laquelle semble déterminer d’après de récentes études un comportement spécial. On doit ajouter à « l’infériorité des organes » d’autres causes initiales de contexture psychique telles qu’un « sentiment d’humiliation », une « sensation de privation » (voir schéma ci-joint tracé par Adler) (in fine) une « crainte d’abaissement » ; Le Drancès de Virgile (Enéide) en est un bon exemple (36bis) ; on doit également tenir compte de toutes les composantes qui à des degrés divers peuvent exister entre les états organiques, fonctionnels et psychiques que nous avons énoncés. Beaucoup de ces sujets jugeant par comparaison avec ceux qu’ils estiment mieux nantis ne sont pas sans réagir à leur mauvais partage et bâtissent un complexe d’infériorité. Ils sont pour un temps saisis par la peur de la vie, le dégoût d’eux-mêmes ; ils s’imprègnent de timidité, de honte, de désespoir, n’osent rien entreprendre et se jugent au bas de l’échelle humaine. Leur physionomie et leur attitude reflètent leurs sentiments. Mais il est une règle de la nature ; pour maintenir les nécessités vitales, la déficience d’un organe est en général supplée par un organe homologue qui dans certains cas peut s’hypertrophier. De même, la tendance à la suppléance peut être en partie obtenue par la plus ou moins heureuse hypertrophie et l’hyper fonction d’organes hétérologues. Adler admet que les hypofonctions d’organe peuvent déterminer une compensation « de la part du système nerveux central… et que le sentiment d’infériorité que tels ou tels organes inspirent à l’individu devient un facteur permanent de développement psychique ».

En conséquence, une déficience organique chez certains sujets va développer une certaine puissance d’observation, d’attention, de réflexion d’intuition, de précision. Cette puissance va être utilisée pour assurer d’abord la sécurité, puis la supériorité. C’est alors que se créé le complexe de supériorité. Naguère l’individu s’est jugé au bas de l’échelle, maintenant il veut atteindre le sommet de la pyramide humaine. Le bon sens, la rigueur de la conduite, l’altruisme se rencontrent rarement dans ce désir ascensionnel qui peut comporter une part de névrose.

Le but est excessif, spécifique à la déficience, ainsi un désavantage des sens voudra briller dans l’art pictural ou musical. La franchise apparente ou le désir de tromper, le travail ou le laisser aller ; l’extériorisation de l’affection, de l’indifférence ou de la haine pourront être employés tour à tour pour attirer sur soi l’attention et réaliser le but. Il existe une tendance au dénigrement ; le sentiment social est rare. L’individu vit pour le devenir pour le but qu’il s’est fixé sans négliger les jalons de sécurité ; il établit pour cela un style de vie qui n’est pas exempt d’une certaine stéréotypie, si bien qu’en notant exactement des traits d’un comportement, manifesté à deux ou trois reprises, on peut tracer et prolonger sans grand risque d’erreur la ligne habituellement suivie et prévoir les réactions futures :

– Une certaine atténuation doit cependant être apportée à cet exposé. Parmi les sujets désavantagés de la nature, ayant entrepris l’ascension de la pyramide, on peut rencontrer de nombreux types psychiques intermédiaires se rapprochant de la névropathie ou côtoyant la norme.

– Nous ne croyons pas déplacé le regard jeté sur les concepts Adhériens, mettant en lumière un complexe d’infériorité auquel se substitue un complexe de sécurité et de supériorité (37). Il nous aidera à comprendre la ligne de Charles Maurice de Talleyrand.

Pour l’instant, il est hors de doute que son changement d’état d’aîné en cadet imposé le fait réfléchir sur lui-même. Il s’interroge sur cette anomalie de naissance, certes dont il avait conscience mais dont son droit d’aînesse amendait le désagrément. Il apporte à son infirmité une attention beaucoup plus vive qu’auparavant, il en ressent toute l’injustice l’obligeant à une carrière dont il n’a pas la vocation. Il se reconnaît diminué physiquement et moralement, lésé matériellement et rentre dans une phase de défaitisme morose traduisant un pénible sentiment d’infériorité. Mais son moi ne pouvant admettre ce qu’il juge une insupportable déchéance, il en refoule l’image dans le tréfonds de son âme, dans son inconscient. Certains évènements jouant un rôle de déclenchement feront un jour surgir en force de l’apparent sommeil de l’inconscient les représentations refoulées et les muteront en un potentiel qui s’investira en complexe de supériorité.



4)



Cependant, se poursuit le complot familial. Il ne faut pas que le métier d’ecclésiastique soit présenté au jeune boiteux sous un aspect trop rébarbatif, aussi avant de le diriger sur le séminaire de Saint-Sulpice l’envoie-t-on passer un an dans le riche archevêché de Reims et ses belles résidences auprès de son oncle Alexandre Angélique de Talleyrand, coadjuteur du fastueux cardinal de la Roche Aymon. Déjà vêtu de la soutane, pour exalter son imagination et son ambition, on lui fait lire la vie des grands prélats ayant joué des rôles politiques. Ainsi celle d’Hinemar archevêque de Reims, celle du cardinal Ximenés ministre des rois catholiques, Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille, la vie du cardinal de Richelieu. S’y ajoutait la lecture des Mémoires de Charles de Gondi, cardinal de Metz. Georges Lacour Gayet met en doute l’action de ces lectures accompagnées des commentaires du coadjuteur de l’archevêque de Reims (38). Nous contestons l’opinion de l’érudit biographe de Talleyrand ; des lectures faites à un adolescent à l’esprit ouvert laissent toujours quelques empreintes.

L’archevêque Hinemar (806-882) est de haute noblesse et manifeste sous quatre rois une doctrine et une action politique et religieuse qui dans des périodes très troublées sont un élément d’unité et de continuité. Il s’élève contre le roi dans la nomination des évêques car il estime que les évêques doivent être élus par les prêtres et les suffrages du peuples ; il met en doute certains aspects de l’autorité pontificale ; il disserte habilement sur le libre arbitre (39). Charles Maurice de Talleyrand ne trouvera-t-il pas là un précédent lorsqu’il fera voter la constitution civile du clergé et sa longue vie politique ne se déroulera-t-elle pas avec souplesse sous plusieurs régimes et ne trouvera-t-il pas toujours de subtils arguments pour justifier sa conduite !

– Le cardinal Ximenés, vivant comme un moine et brûleur de livres profanes, malgré son élévation politique (il fut le conseiller non seulement de Charles d’Aragon et d’Isabelle la catholique, mais aussi de Charles Quint), ne fut-il pas trop ascétique et trop sectaire pour admettre que la lecture de sa vie eut une influence quelconque sur Charles Maurice de tempérament tout opposé !

– Richelieu eut comme Talleyrand une Mortemart Rochechouart comme aïeule. Celle-ci l’entoura de soins pendant une enfance maladive ; comme Talleyrand c’est pour des raisons familiales qu’il entra dans la cléricature et devint évêque de Luçon. Il faut noter, autre similitude, que Richelieu en 1614, aux Etats Généraux après la mort de Henri IV, s’était fait remarquer comme délégué du clergé par la sagesse de ses discours. Charles Maurice utilisera la même voie en 1789, ayant peut-être retenu des leçons de son oncle cette notion pratique. Les comparaisons possibles et les leçons profitables s’arrêtent là. Talleyrand n’aura jamais de Richelieu la puissance de travail, ni la même fermeté dans les desseins, ce dernier ayant d’après Mignet intentions de ce qu’il fit (40).

– Malgré une fin dit-on édifiante, Charles de Gondi était trop bretteur et galant pour être proposé, sans restriction en exemple à un adolescent destiné à la prêtrise. Mais ses Mémoires comportent un nombre important de réflexions originales d’ordre politique. Ce n’est probablement pas sans but préconçu qu’Alexandre Angélique de Talleyrand pourtant très bon prêtre les soumit à son neveu. En tout cas, on sait que par la suite Charles Maurice trouva beaucoup d’attrait à la lecture de l’œuvre du cardinal de Retz (40bis).

Peut-être retint-il cette phrase qui définit une conduite qu’il a montrée être dans sa manière « il n’y a rien dans le monde qui n’ait son moment décisif et le chef d’œuvre de la bonne conduite est de connaître et de prendre ce moment ».

Nous nous sommes arrêté aux lectures que Charles Maurice de Talleyrand entreprit à Reims sous les intelligentes directives de son oncle. Nous ne croyons pas l’avoir fait en vain, car nous sommes persuadé que leur choix particulièrement adapté a laissé des traces dans l’esprit de l’adolescent. De plus, par habitude prise de consulter les auteurs, de réfléchir à leurs récits, nous rencontrons les prodromes d’un moyen d’évasion qui, à Saint-Sulpice, joint à d’autres, sera déterminant pour permettre à Charles Maurice de passer du complexe d’infériorité au complexe de supériorité.

Après un an de ce « conditionnement » passé à Reims, Talleyrand dans sa quinzième année rentre au séminaire de Saint-Sulpice. Avec les accents d’une sincérité totale, il a décrit son état d’âme au moment où quittant l’archevêché de Reims, il va pénétrer dans la pieuse maison.

« Cette action continuelle que je voyais exercer sur moi ne me décidait point mais me troublait. La jeunesse est l’époque de la vie où l’on a le plus de probité. Je ne comprenais pas encore ce que c’était que d’entrer dans un état avec l’intention d’en suivre un autre, de prendre un rôle d’abnégation continuelle pour suivre plus sûrement une carrière d’ambition ; d’aller au séminaire pour être ministre des finances.

Il fallait trop connaître le monde où j’entrais et le temps où je vivais pour trouver tout cela simple. Mais je n’avais aucun moyen de défense, j’étais seul ; tout ce qui m’entourait avait un langage fait et laissait apercevoir aucun moyen d’échapper au plan que mes parents avaient adopté pour moi. Après un an de séjour à Reims, voyant que je ne pouvais éviter ma destinée, mon esprit fatigué se résigna ; je me laissai conduire au séminaire de Saint-Sulpice » (41).

On ne saurait trop attacher d’attention à ce dernier membre de phrase « … mon esprit fatigué se résigna ; je me laissai conduire au séminaire de Saint-Sulpice ».

Charles Maurice n’engage pas la lutte, il rentre donc à Saint-Sulpice dans un état que l’on qualifierait aujourd’hui de « légèrement dépressif ». Il est loin d’être la joyeuse et consentante victime d’un sacrifice admis.

Nous l’avons vu avouer la détresse qu’il éprouva alors dans les aveux qu’il en fit à sa nièce et très probablement son amante la duchesse de Dino.

Il est dans la nature de tout homme méditant sur ses faiblesses et supputant les obstacles, d’éprouver à quelque moment de sa carrière un sentiment d’infériorité ; sentiment quasi normal et nécessaire au progrès humain car il a pour conséquence un désir de perfectionnement. Un complexe d’infériorité est un sentiment d’infériorité qui se prolonge anormalement et dont la modalité et l’allure évolutive sont variables selon les individus et les circonstances. Talleyrand incontestablement subit à Saint-Sulpice un complexe d’infériorité que lui avait valu la suppression de son droit d’aînesse.

En nous appuyant sur l’œuvre de M. Maurice Debesse, connaisseur averti de l’âme juvénile, essayons (d’une manière que nous reconnaissons pour ce qui concerne notre tentative être légèrement conjecturale) de saisir le processus psychologique auquel obéit la psyché de Charles Maurice de Talleyrand.

Nous estimons que complexe d’infériorité d’Adler, crise d’originalité juvénile de Debesse, état dépressif revêtent des formes qui se chevauchent et s’intègrent en tout ou en partie et que la psychogenèse de l’une peut bien souvent faire comprendre la psychogenèse de l’autre.

Dans ce but, utilisons les trois processus psychologiques, attention au corps, attention au milieu, éveil de la pensée personnelle que M. Maurice Debesse prête à la crise d’originalité juvénile.

Charles Maurice, à Saint-Sulpice (42), se trouve en pleine efflorescence pubertaire. Il voit son torse s’élargir et se muscler, il perçoit en des lieux électifs (43) l’apparition des duvets de l’adolescence, des pigmentations s’établissent, apparaissent des sensibilités. Surtout ses membres inférieurs ont cru en longueur, mais ses mollets surmontant ses pieds tors restent désespérément étriqués. Ces derniers en position aberrante rendent sa marche difficultueuse.

Pendant la récréation, il contemple ses condisciples, pour la plupart ceux-ci sont moins grands (44) que lui, mais des jambes normalement constituées permettent des courses et des jeux auxquels il ne peut participer (45).

Comme il saisit bien cependant l’esprit de ces jeux et comme il y brillerait si ses jambes lui permettaient des mouvements aisés. Au cours de ces instants récréatifs, le silence Sulpicien est levé, mais concentré sur lui-même Charles Maurice n’a que peu de goût à participer aux conversations et cela à l’encontre des prescriptions de la règle (46).

Son esprit peut cependant être attentif « j’ai été (dit-il dans ses Mémoires), l’enfant le plus taciturne qui fut mais en même temps le plus ouvert aux leçons des maîtres et j’apprenais comme en me jouant ». Dans son repliement sur lui-même, il incrimine le sort qui l’a voué à la difformité mais là ne s’arrête pas son tourment moral. Il envie chez ses condisciples une ferveur religieuse, une communion avec les vouloirs de sauveur qui ne le touchent que très superficiellement.

En effet, malgré la bonne volonté qu’il a parfois déployée, il n’a pu se plier à « l’Oraison » forme de méditation spécifique à « Ces messieurs de Saint-Sulpice » et en tirer bénéfice. Il n’a pu s’évader de son propre être pour se représenter le Christ vivant, allant, enseignant ses disciples, travaillant, souffrant et mourant sur la Croix. Il n’a pu faire « adhérence » à la personne de l’homme-Dieu et en tirer les hautes leçons d’action sacerdotale future recherchée par cette discipline base de la méthode Sulpicienne (47). Certes, il deviendra prêtre, il y est bien forcé, mais sa foi sera peu agissante et même en admettant que la prêtrise ne soit pour lui qu’un cheminement vers des fonctions gouvernementales ne sera-t-il pas moqué, en raison de son infirmité, à la cour, centre de toutes les faveurs et où compte tant l’apparence extérieure ?

Quelle figure y fera-t-il et aussi dans le monde ? Comme il ne se sent pas apte à être un bon prêtre et comme malgré la vivacité de son esprit son avenir à la ville et à la cour lui paraît assez sombre, il est au bord de la mélancolie. Il l’a lui-même exprimé. Mais comme il se rencontre parfois, il n’atteindra pas le désespoir dernier. Nous avons vu d’après Adler que survenaient des mécanismes compensateurs chez les désavantagés, saisis par le sentiment, puis par le complexe d’infériorité.

On peut soutenir que ces mécanismes compensateurs furent déclenchés chez Talleyrand par ses lectures à la bibliothèque de Saint-Sulpice et par la rencontre de Dorothée Dorinville. N’étant pas en mesure de participer comme il l’aurait voulu aux jeux de ses condisciples, cherchant à fuir des conversations fastidieuses, trouvant peut-être un attrait rétrospectif aux lectures qui à Reims lui furent imposées, Charles Maurice profitant de l’indulgence probable à son égard de « ces Messieurs de Saint-Sulpice » prit l’habitude de se réfugier dans la bibliothèque. Il y goûta une liberté de lecture non contrariée par des contrôles.

« J’étais (dit-il) retiré pendant les récréations dans une bibliothèque où je cherchais à dévorer les livres les plus révolutionnaires que je pouvais trouver, me nourrissant de l’histoire des révoltés, des séditions et des bouleversements de tous les pays » (48). Lacour Gayet qui cite cette phrase de Talleyrand (49) extraite d’une lettre de la duchesse de Dino à l’abbé Dupanloup ajoute « Il est regrettable qu’il n’ait point conservé les titres de quelques-uns des ouvrages qui avaient fait ses délices ; on aurait vu si la bibliothèque de Saint-Sulpice possédait vraiment des livres révolutionnaires ».

– A la suite des dispersions et des désordres dus aux révolutions politiques, il n’est plus possible, en effet aujourd’hui, de connaître l’inventaire de la bibliothèque Sulpicienne tel qu’il était au temps de Talleyrand, ni même de savoir exactement le nom de ses condisciples (50).

– Cependant, le ton dubitatif de Lacour Gayet cerne mal le problème. Dans le milieu de haute culture de Saint-Sulpice, il serait bien étonnant que pour l’édification d’un sacerdoce qui se doit de n’âtre pas naïf, n’ait pas existé un choix important de livres d’histoire et de Mémoires historiques (50bis). Nous dirons qu’un livre d’histoire, à moins qu’il ne soit volontairement écrit « à l’eau de rose » comporte en large part la narration des « révoltes », des « séditions », des « bouleversements ».

Il suffisait à Charles Maurice de lire : Tite Live, Salluste César, Suétone, et surtout Tacite pour pénétrer dans tous les tumultes de la vie politique. Machiavel pour bâtir sa doctrine n’avait pas procédé autrement. Sur les rayons de la bibliothèque avec la vie des Saints et les œuvres théologiques devaient se trouver des histoires romaines relatant et commentant entre autres la guerre civile entre Marius et Sylla, traitant des révoltes d’esclaves, Thucydide et ses récits sur la guerre révolutionnaire des Trente ; des relations sur les croisades, les mémoires de Commynes, peut-être la « guerre civile » du page Davilo, le journal de l’Estoile, les écrits du cardinal de Retz, ouvrages classiques s’il en fut s’ajoutaient très probablement à d’autres livres latins, grecs et de piété.

Le choix de ces lectures entraîne un certain nombre de réflexions. Charles Maurice est guidé par une sorte de prémonition, par un instinct puissant.

– Déjà par la lecture, il s’adapte au climat qui sera le sien la majeure partie de son existence. S’il ne fut que très rarement pris au dépourvu par les grands évènements et les difficultés qu’il rencontra, c’est probablement qu’il les avait déjà vécu par le livre. Il en avait inconsciemment ou sciemment prévu les parades. Ainsi le jeune animal guidé par un instinct joue sur des proies fictives avant de s’attaquer aux proies réelles.

La fréquentation des ces auteurs de base et d’autres moins connus où de parti pris, Charles Maurice recherchait les bouleversements tragiques, permettait à son esprit agile de retenir de l’histoire ce qu’il jugeait adéquat à sa personne. Les déficiences physiques, devait-il penser, ne sont pas un obstacle absolu à des réussites militaires, certes des rois lépreux (51) ont commandé avec succès des armées ; des bossus (52) ont gagné des batailles ; il se serait bien hissé, lui Charles Maurice de Talleyrand Périgord, malgré ses pieds tors sur un bon cheval et n’aurait pas craint de faire campagne ; mais sa famille, une certaine conception de la société ne l’ont pas permis. Il a été relégué à Saint-Sulpice. Eh bien, il lui reste de briller dans les conseils ; sa santé qu’il sait bonne, son esprit qu’il sent des plus ouverts lui permettront malgré sa disgrâce puisqu’il ne pourra égaler dans les armes ses ascendants Blaise de Montluc et Jean de Vienne, d’atteindre au moins la renommée de ses autres ancêtres, les ministres Chamillard et surtout Colbert.

Il lit et apprend tous les jours que les gouvernements changent, que les états sont instables, que les régimes ne sont pas éternels, que les empires se modifient, sont soumis à des forces internes et exogènes. Un homme à l’esprit libre, renseigné, en bonne place et déterminé peut bâtir sa fortune à l’occasion de périodes troublées et même conduire l’événement.

Ainsi, intégrant ses lectures à sa personne et à ses vœux, le jeune séminariste imagine un certain déroulement de l’avenir, aspire à un monde nouveau bien qu’informulé où il tiendra un rôle.

Ainsi Charles Maurice, amical aux livres, trouve en eux un ferment approprié à la naissance de son complexe de supériorité.

Mais le temps s’écoule, Charles Maurice a 18 ans.

En l’Eglise de Saint-Sulpice où sont conduits les séminaristes, il a fixé son attention sur une jeune femme en prière dans la nef connue par sa clarté :

Il s’agit de Dorothée Dorinville (au théâtre Mlle Lazy et jouant les soubrettes), jeune juive (52bis) de vingt-cinq ans convertie au catholicisme. Faisant allusion à une ardeur de tempérament, on a dit plaisamment qu’elle s’était convertie lorsqu’elle avait su que Dieu s’était fait homme. Mysticisme, érotisme ayant d’après certains sans doute une source commune peuvent allier chez certains faire parfois bon ménage. En tout cas, cela explique la présence de l’actrice aux offices de l’Eglise. Cela explique aussi qu’elle ne refusa pas le parapluie protecteur que le jeune séminariste lui proposa de partager, un jour de pluie, à la sortie de l’Eglise et qu’elle lui permet de l’accompagner chez elle à la toute proche rue Féron, n° 6, où il se présenta pendant deux ans, de dix-huit à vingt ans.

En dehors des attirances charnelles, naturelles chez des êtres jeunes et attisées sans doute par l’expérience probable de l’actrice, bien que Talleyrand avec courtoisie la présente « comme une jeune personne très pure », les deux amants trouvaient de la satisfaction à évoquer ce qu’ils jugeaient leur commun malheur, c’est-à-dire leur vocation forcée par leurs parents, elle à la scène, lui à la condition de clerc. Ils devaient aussi dauber à qui mieux mieux sur les auteurs de leurs jours. Talleyrand parle entre eux d’ « une confiance sans réserve » (53).

Il est intéressant de se demander, si au-delà de l’amour et des agréments de conversation très aptes à éloigner un jeune séminariste sans vocation, de pensées trop moroses et d’une triste décision, on ne peut trouver dès cet instant dans cet épisode de la vie du futur évêque et ministre, une volonté partiellement consciente ou inconsciente de supériorité et de manœuvre, vers la puissance dont Dorothée Dorinville serait le gracieux truchement.

Et tout d’abord, pouvait-il penser : n’est-ce pas une forme de supériorité évidente d’avoir, lui osé « entreprendre » Dorothée Dorinville à la sortie de l’église ! D’autres peut-être parmi l’assistance et parmi ses condisciples avaient le même désir mais ils n’ont pu triompher ni les uns de leur respect humain, ni les autres de leur sentiment religieux. Lui a osé et cependant il a les pieds tors alors que les autres sont bien conformés. Vraiment, il les dépasse en esprit de décision, en sang froid, en audace, en liberté d’esprit. Et par la suite, tout s’est bien passé. Son infirmité ne lui a nui en rien. L’entente charnelle et intellectuelle avec Dorothée a été bonne et tout cela lui a montré deux choses : qu’il lui serait plus difficile qu’à un autre de s’imprégner d’une certaine chasteté ecclésiastique, qu’il était doué vis à vis du sexe faible de force de séduction et que ce dernier avantage convenait mieux à la réussite dans le monde qu’à la vie rigoureuse d’un bon prêtre.

Et partant de ses constatations, un plan s’établissait dans son esprit, tout envahi de forces neuves.

« Ces messieurs de Saint-Sulpice ne pouvaient pas ne pas s’apercevoir de ses indisciplines, de ses manquements aux règles élémentaires ; il serait blâmé mais du fait de ce blâme, il pouvait peut-être marquer des distances et établir un compromis. Sa haute noblesse, la position de son oncle, coadjuteur de l’archevêque de Reims éviteraient l’étalement du scandale et son renvoi brutal. Des accommodements alors permettraient sans doute de restreindre son temps de séminaire tout en lui permettant de passer les premiers examens nécessaires à la prêtrise.

Cette prêtrise, il ne voulait pas entièrement la rejeter car, accompagnée de bénéfices, elle serait un havre de sécurité. Il réduirait au minimum un apostolat dont il garderait si possible les apparences. Il règlerait sa vie selon les nécessités de ses ambitions.

Ainsi, après l’incitation initiale des livres, le sentiment éprouvé pour et partagé par une gracieuse actrice se montrait déterminant pour confirmer chez Talleyrand ce complexe de supériorité, cette volonté de puissance, apanages fréquents des disgraciés.

Nous prêtons ici à Talleyrand, alors qu’étaient en cours ses amours avec Dorothée Dorinville, peut-être des réflexions trop précises et nous envisageons la possibilité chez les directeurs de Saint-Sulpice d’un certain esprit de compromis. On peut nous le reprocher. En tout cas, tout se passe comme si les faits concordaient avec nos suppositions.

Nous sommes en 1774, Talleyrand a vingt ans. Il passe cette même année sa thèse pour le baccalauréat de théologie. Il est encore à Saint-Sulpice. Normalement, un séminariste présente sa thèse à vingt-deux ans. On a donné à Charles Maurice une dispense d’âge sur témoignage « de l’application à l’étude et des talents ». N’est-ce pas une manière élégante prise par le supérieur et les directeurs pour éloigner au plus vite, sans fracas, ce séminariste scandaleux !

Mais n’est-ce pas plutôt un compromis obtenu grâce déjà à une habileté diplomatique hors pair, inhérente à sa personne, lorsqu’il s’agit pour Talleyrand de défendre ses propres intérêts !

Nous nous le représentons devant ceux qui sont encore ses maîtres plaidant sa cause dialectiquement : « Mes protections a-t-il pu dire, sont assez puissantes, si je leur fais appel pour vous imposer ma présence ; si je ne dis rien il vous est loisible de me chasser. Dans le premier cas, je le reconnais, je représente un déplorable exemple pour mes condisciples, mais dans le second le scandale atteindra extérieurement votre maison dont malgré mes erreurs je me sens solidaire. Que la très grande faveur me soit faite de passer ma thèse avant l’échéance et nous nous quitterons à bas bruit. Les apparences seront sauves à notre avantage commun ».

Il est des plus probables que s’arrêta là envers Talleyrand la sollicitude un peu forcée de « Ces messieurs de Saint-Sulpice » mais en les quittant, leur élève a déjà trouvé un style qui lui est propre.



C)



Nous avons admis que pendant son séjour à Saint-Sulpice par le truchement des enseignements apporté par les livres et des réflexions qu’ils lui ont suggérées, grâce aussi à la rencontre de Dorothée Dorinville, Charles Maurice de Talleyrand a rejeté ce complexe d’infériorité qui accable souvent dans un premier stade les « infériorités d’organes ».

Il n’est plus question pour lui maintenant de vivre dans une continuelle morosité et de côtoyer un désespoir voisinant un désir d’autolyse.

Il faut admettre, hélas, la nécessité de continuer une carrière dans la cléricature mais il faut s’employer à rendre cette carrière sure, rapide et profitable. Le « cursus honorum » sera la règle non point dans le but d’évangéliser par la parole et une vie exemplaire, mais dans celui de toucher les bénéfices afférents aux grands emplois ecclésiastiques et de se rapprocher du pouvoir. Dans ce trajet du « bas vers le haut », dans cette « protestation virile » qui constituent selon Adler, venant à la fois d’un inconscient ou d’un conscient difficilement dissociable le style de vie des « infériorités d’organes » étudions comment procède l’ancien séminariste aux pieds tors. Etudions son élan vers le devenir en limitant pour l’instant, autant que possible le problème à ce qui a trait à sa carrière ecclésiastique.

Sécurité, supériorité, subordination des doctrines et des hommes à ces impératifs de sécurité et de supériorité, tel sera le trytique spécifique des procédés de conduite de Charles Maurice de Talleyrand. La troisième partie du trytique implique les illustrations successives par l’impétrant de doctrines contradictoires et l’absence de reconnaissance quant aux hommes.



1)



Examinons les manœuvres que nous estimons conduites pour assurer la sécurité.

– Nous avons vu Charles Maurice passer à vingt ans en 1774, deux ans plus tôt qu’il n’est accoutumé, sa thèse pour le baccalauréat de théologie. Nous avons estimé qu’il s’agissait là d’un compromis.

Ces « messieurs de Saint-Sulpice » se débarrasseraient volontiers d’un séminariste peu orthodoxe mais ils redoutent un scandale en chassant un élève au nom illustre, entouré de protections puissantes.

Charles Maurice, dès cette date, pourrait s’effacer, profiter de la circonstance, renoncer définitivement à une carrière pour laquelle il n’eut jamais d’attirance, mais après réflexion, pour un homme de son nom engagé dans la cléricature, il lui sera possible, comme tant d’autres de même origine, d’en survoler de haut les obligations ; tant pis pour la mystique !

Il ne faut surtout pas qu’il renonce, lui assez pauvre, ni aux promesses des bénéfices qui lui donnent une certaine indépendance de vie, ni à la quasi certitude d’une accession aux honneurs de l’épiscopat.

Ce sont les jalons nécessaires avant d’accéder à ces grandes et bénéfiques charges dont il a saisi et apprécié les dangereux délices par ses lectures de Reims et de Saint-Sulpice. Ainsi, croyons-nous, use-t-il de toute sa diplomatie auprès des Sulpiciens pour obtenir sa maintenance et même un peu plus dans une carrière qui lui laisse présager au moins la sécurité. En conséquence, un peu comme à un auxiliaire aux défauts reconnus mais pour lequel on a assez de charité pour ne pas briser l’avenir, il est donné à Charles Maurice par la direction sulpicienne un témoignage de « l’application à l’étude et des talents ».

Un pamphlet de 1790 ne dit-il pas : « Elevé au séminaire de Saint-Sulpice, M. l’évêque d’Autun ne dut qu’aux conditions inséparables de sa naissance et surtout aux égards que l’on avait pour les vertus et les mérites de Monsieur l’archevêque de Reims son oncle, de ne pas être envoyé avec éclat » (Précis de la vie de M. l’évêque d’Autun, In 4°, 4 pages) (54).

La suite plaide en la faveur de notre impression appuyée sur les schémas d’Adler.

Le 1er avril 1775, Charles Maurice reçoit le sous diaconat, le premier des ordres majeurs en l’église de Saint-Nicolas du Chardonnet par François de Salignac de la Motte Fénelon, évêque de Lombez. Il a alors vingt et un ans et deux mois (55).

Pourquoi reçut-il le sous diaconat à Saint-Nicolas du Chardonnet ?

Pourquoi fut-il ordonné par François de Salignac de la Motte Fénelon ?

Il aurait été naturel qu’il reçut le sous diaconat, en même temps que ses confrères, dans l’Eglise de Saint-Sulpice, dépendante du séminaire et en même temps sa paroisse, puisqu’il était né 4 rue Garancière où habitaient ses parents.

Il semble bien effectif qu’à cette époque il n’était plus à Saint-Sulpice ; il est des plus probables que les dirigeants du séminaire avaient jeté sur lui une sorte d’interdit.

François de Salignac de la Motte Fénelon était d’autre part du parentage des Talleyrand Périgord. (Voir tableaux généalogiques)

Avant 1557, François Talleyrand, ascendant direct du futur ministre, avait épousé Gabrielle de Salignac. Charles Maurice de Talleyrand et François de Salignac avaient donc des liens de cousinage, certainement plus accentués que ne l’indique le tableau VII, tant donnés les entrecroisements habituels des familles nobles du Périgord.

Des circonstances analogues se retrouvent, lorsque Charles Maurice de Talleyrand accèdera au diaconat le 17 septembre 1779 et à la prêtrise le 18 décembre 1779, dans le diocèse de Reims. Il a alors vingt-cinq ans plus dix mois.

Charles Maurice a sollicité en septembre 1779 de son oncle Alexandre Angélique de Talleyrand son transfert à Reims. Ce dernier, très attaché à sa famille et à son neveu, a accepté le transfert.

Mais pourquoi cette sollicitation ? A cette époque, l’archevêque de Paris est Christophe de Beaumont du Repaire, c’est un prélat de mœurs pures, formé sur la doctrine qui n’admet pas les compromissions et les faveurs. Or les appréciations sur les élèves de Saint-Sulpice sont transmises au prélat et de par ses fonctions, il a un regard sur la Sorbonne où Talleyrand a fait une licence de théologie. Charles Maurice se méfie d’une opposition possible, d’où sa requête en 1779 à l’archevêque de Reims.

– Tout semble se passer comme si certaines volontés à la compréhension lucide voulaient s’opposer à l’accession de Charles Maurice à la prêtrise ; mais malgré qu’il soit intimement convaincu qu’il fera un mauvais prêtre, il n’a pas le courage de briser court. « Infériorisé d’organe », il tient avant tout à assurer sa sécurité dans une carrière où les étapes sont pour ainsi dire, dans son cas personnel à l’avance établies.

D’où très probablement de la part de Charles Maurice une attitude non passive, des appels du candidat à la prêtrise à son proche parentage, exigeant sa sécurité, peut-être des reproches directs sur la suppression de son droit d’aînesse et sur une vocation forcée. Les remords familiaux consécutifs à ces reproches, la pitié qu’ils déterminent, l’indulgence nobiliaire engagent les prélats du parentage à agir en sa faveur. Si Talleyrand est dirigé par la notion de sécurité dans les premiers pas de sa carrière ecclésiastique, il est loin de négliger cette même sécurité lorsqu’ayant d’autres ambitions il délaisse l’épiscopat.

Ainsi l’évêque d’Autun, qui le 28 décembre 1790 a été le premier évêque à s’assermenter, est nommé en janvier 1791 membre du Directoire du département de Paris et membre du comité diplomatique. Ces fonctions lui procurent soixante douze mille livres (trois cents soixante mille francs 1967).

Comme évêque d’Autun, Charles Maurice en tenant compte de ses divers bénéfices touchaient cinquante deux mille livres (deux cents soixante mille francs 1967).

Pécuniairement parlant, il ne perdait pas au change. Sa sécurité était assurée.

C’est pourquoi négligeant le « tu sacerdos in aeternum », il quitte un état qui désormais dans le contexte de l’époque ne pouvait être qu’entrave dans sa ligne du bas vers le haut, dans sa marche vers la supériorité.

S’il s’est assuré une sécurité matérielle avant de quitter la cléricature, son extrême prudence, une soif de sécurité légèrement névrotique l’ont poussé, au cours de la constituante, à prendre une sorte de contre assurance idéologique à ses propres propositions législatives.

Ainsi, après avoir voté la constitution civile du clergé, s’appuyant alors sur la notion de liberté des opinions, chère tout au moins théoriquement au cœur des révolutionnaires, Talleyrand demande avec éloquence que les prêtres insermentés aussi bien que les assermentés puissent bénéficier de la liberté d’accès aux églises et à la pratique du culte. Il pourra ainsi, si le vent souffle un jour dans une autre direction, arguer qu’emporté par les nécessités du temps, il n’a cependant pas fait preuve de sectarisme et a défendu les prêtres restés dans l’obédience traditionnelle.



2)



Nous avons admis que favorisés par quelques manœuvres et appuis provoqués, la sortie précoce de Saint-Sulpice, le sous diaconat, le diaconat, la prêtrise enfin conditions nécessaires pour Talleyrand à un minimum de réussite, à une norme de carrière, s’inscrivaient dans le cadre d’une recherche de sécurité plus aiguë chez les « infériorisés d’organe » que chez les êtres considérés comme normaux.

– L’acquisition de la supériorité ne se contente pas à cette époque pour un Talleyrand Périgord infirme du seul titre de prêtre. Il faut y adjoindre des bénéfices permettant de vivre selon un certain train, et des fonctions grâce auxquelles des qualités seront mises en évidence. Puis « la mitre en tête et la crosse à la main » plus difficiles à obtenir procureront des facilités selon la tradition de la monarchie française (56) pour l’obtention enfin des grands emplois.

Dans la série de ses promotions ascensionnelles dans la cléricature (bénéfices, postes de responsabilité, épiscopat) pouvons-nous déterminer ce qui revient en propre au régime, à sa famille, à son comportement (comportement en rapport avec son infirmité) ?

– Desservir les paroisses est à cette époque à de rares exceptions près le propre des prêtres (curés et vicaires), issus du tiers état et qui vivent de façon assez misérable dans des presbytères délabrés avec un traitement « dont la valeur s’échelonne entre 400 et 1000 livres par an (100 à 250 mille francs 1958) » (56bis).

Par contre, les cadets des principales familles nobles rentrant dans le clergé, bénéficient de la « commende » d’une abbaye, « c’est-à-dire la faveur de percevoir les revenus d’un monastère sans y résider »… « Par un abus scandaleux, on peut obtenir la commende sans avoir reçu les ordres majeurs ». Il n’advient rien d’autre pour Charles Maurice de Talleyrand que ce qui serait advenu pour un Montmorency, un Rohan, un la Trémoïlle.

Avant d’avoir reçu l’ordre majeur du sous diaconat le 12 avril 1775, le 16 janvier 1775 il est devenu chapelain de la Sainte-Vierge à la paroisse de Saint-Pierre de Reims, par la bonne grâce de Monseigneur de la Roche Aymon (mort en 1777).

– Le 24 septembre 1775, Louis XVI donne à Charles Maurice l’abbaye de Saint-Pierre de Reims qui s’accompagne de 18000 livres de revenu. La différence est considérable avec les revenus d’un curé de paroisse, qui touche au maximum 1000 livres par an.

Dans cette dispense de bénéfices, il n’y a rien d’autre que l’aile protectrice étendue sur un neveu aimé par Alexandre Angélique de Talleyrand Périgord, coadjuteur de l’archevêque de Reims et la bénévolence de Louis XVI pour le fils d’un bon serviteur. Il aurait pu en être ainsi pour tout autre jeune noble, aux origines illustres, placé dans les mêmes conditions. Alexandre Angélique de Talleyrand Périgord, oncle paternel de Charles Maurice est un prélat à l’esprit ouvert. Il est vraisemblable que dans la conjoncture il ait été traversé des sentiments que ci-dessous nous lui prêtons.

Il a immédiatement compris et à l’évidence que non seulement son neveu n’est pas un mystique décidé à pratiquer le jeûne et à souffrir sous le cilice mais encore il ne lui paraît pas fait non plus pour l’apostolat ordinaire au prêtre selon l’enseignement de Saint-Sulpice : prosélytisme religieux par l’exemple, distribution des sacrements et des secours, assistance aux mourants.

Par contre, il lui a reconnu de la souplesse pour argumenter et classer des idées, accompagnée d’un vif désir de parvenir et de vivre selon le siècle autant que le permet l’habit sacerdotal adopté sans élan de cœur. Alexandre Angélique, prélat pieux et bon serviteur du roi, ne juge pas d’après l’analyse qu’il en a fait le caractère de son neveu, dans un poste lui convenant, incompatible avec le service de Dieu et de la monarchie (57).

Il est donc vraisemblable que c’est sur la suggestion d’Alexandre Angélique que la province de Reims désigna en 1775 Charles Maurice de Talleyrand, alors âgé de 21 ans, en égard à son nom mais aussi en raison de qualités justement soupçonnées comme député du second ordre (58), à l’assemblée du clergé. La faveur du vieux cardinal de la Roche Aymon, désireux d’être agréable à son coadjuteur, fit nommer Talleyrand promoteur de l’assemblée.

Les assemblées du clergé étaient des assises quinquennales de l’église gallicane. Leur objet était le vote du don gratuit, c’est-à-dire de la contribution que le clergé voulait bien apporter aux charges publiques. Le rôle essentiel du promoteur était de veiller à la conservation des droits de l’Eglise. L’église estimait et avait toujours estimé ne devoir apporter aide pécuniaire à l’Etat que selon son propre arbitre.

Or en 1749, donc vingt-six ans auparavant, devant le mauvais état des finances de Louis XV, l’énergique contrôleur général Machault d’Arnouville avait établi l’impôt généralisé du 20e (5 %), payable par tous les propriétaires sans exception « dans la proportion de leurs biens et facultés ».

De ce fait, l’église gallicane avait été comprise dans le versement de cet impôt. Finalement se heurtant aux parlements, aux Etats, et bien entendu à l’Eglise elle-même, l’édit ne fut pas appliqué.

Machault avait voulu, par un autre édit, soumettre les biens dits « de main morte » de l’Eglise ; c’est-à-dire lui faire payer des droits de mutation.

On conçoit dès lors l’extrême sensibilité qu’avait gardé le clergé à tout ce qui menaçait la libre disposition de ses biens temporels ; combien à son assemblée obtiendrait de succès celui qui s’en montrerait le très affirmé défenseur !

Nous avons vu qu’une des caractéristiques psychologiques selon Adler des « infériorisés d’organes », dans leur désir de supériorité, était d’utiliser devant les dispensateurs possibles de cette supériorité et selon leurs interlocuteurs une attitude dialectique leur permettant d’arriver à leurs fins ; cette attitude dialectique étant indépendante de leurs propres croyances.

L’église est alors pour Charles Maurice de Talleyrand l’autorité susceptible d’assurer la progression de sa carrière, donc sa supériorité. Aussi dans de nombreux mémoires allant dans le sens des sentiments de ceux auxquels il s’adresse, il défend l’immunité des biens de l’Eglise.

En cet adolescent dissert, au grand nom, aux hautes protections, neveu d’un grand prélat, sachant, l’ayant appris à Saint-Sulpice, classer les idées et faire ressortir celles qu’il juge les plus utiles à sa démonstration et qui concordent avec leurs propres opinions, les prêtres croient découvrir un futur, sincère et habile défenseur d’une cause, à laquelle ils sont, dans leur majorité, très attachée.

Il s’agit en réalité, l’avenir le montrera, d’un opportuniste mais qui obtient ce qu’il recherche ; une considération lui ouvrant les portes de la supériorité.

Et en effet, le souvenir intéressé reste dans le clergé de l’ardent défenseur, si bien que le promoteur à l’assemblée du clergé de 1775, un an après sa nomination comme prêtre (18 septembre 1779) est désigné comme agent général du clergé (1780).

L’agent général du clergé avait pour mission de représenter le clergé et de défendre ses intérêts (don gratuit, dîmes, pensions, perceptions des droits ecclésiastiques) auprès du gouvernement. Cette place d’agent général du clergé fut pour Talleyrand hautement éducative, car elle lui permis de développer ses dons de négociateur et l’initia aux affaires en le mettant en rapport avec des hommes de gouvernement, Maurepas, Turgot, le marquis de Castries, le duc de Choiseul.

Malgré une vie reconnue pour dissolue, l’abbé de Périgord dans ses fonctions d’agent général du clergé sut, comme il l’avait fait à l’assemblée générale du clergé, assez adapter sa conduite pour acquérir une position le mettant en relief.

« Il avait la réputation d’un homme spirituel, il acquit celle d’un homme capable » (Mignet) (58bis).

En 1784, étant agent général du clergé, il fit à Chanteloup une visite au duc de Choiseul alors âgé de soixante-cinq ans. Il faut bien admettre que Choiseul l’ait tenu en considération, lui ait reconnu une certaine supériorité, puisqu’après avoir émis une série de confidences, il concluait « Enfin vous, mon cher Abbé, si vous ne pouvez pas être premier ministre, vous pouvez être ambassadeur » (58ter).

Des gratifications accordées par ses pairs au cours de son agence générale du clergé impliquent la reconnaissance de services rendus grâce à une certaine supériorité d’esprit mise au service de l’Eglise. C’est certainement par une conduite, quelques soient ses sentiments profonds, adaptée au désir de plaire à ses collègues et tirant sa source du dynamisme ambitieux parti de sa disgrâce que Charles Maurice de Talleyrand, en dehors de la gratification ordinaire de 24.000 livres, reçut deux gratifications extraordinaires, l’une de 4.000 livres, l’autre de 3.000. « Il sait prendre le diapason des autres pour le mettre au sien » a dit Mirabeau parlant de Talleyrand. Et cette appréciation de Mirabeau concorde avec la tactique que suivent selon Adler les « infériorisés d’organes » pour réaliser leurs désirs ambitieux. Le diapason est si harmonique que dans une délibération du 17 juillet 1786, l’assemblée du clergé ayant déjà voté une gratification pour ses services à l’abbé de Périgord avait chargé son président Arthur de Dillon archevêque de Narbonne de « le recommander avec instance aux bontés de sa Majesté » (bien entendu pour un siège épiscopal) mais un prélat vertueux Alexandre de Marbeuf, chargé de présenter au roi les propositions ecclésiastiques, n’avait pas retenu son nom (58quater).

– La comtesse de Brionne déjà en 1784 avait essayé par l’intermédiaire de Gustave III roi de Suède, en bonne relation avec Pie VI, de lui faire obtenir le chapeau de Cardinal. La cour de France y avait mis un barrage, soit parce que Mme de Brionne était la cousine du cardinal de Rohan soit à cause de la vie privée de l’abbé de Périgord. Il n’avait de plus que trente ans, Rohan le plus jeune nommé des cardinaux français n’avait été nommé qu’à 44 ans.

En 1786 et 1787 devant l’état de santé alarmant de Phélypeaux d’Herbault (59), archevêque de Bourges, Talleyrand exprimait sans pudeur son désir de prendre la succession mais à la mort de l’archevêque (23 septembre 1787), le siège archiépiscopal fut donné à Monseigneur François de Fontanges, évêque de Nancy.

Ce fut la bonté de Louis XVI ou sa faiblesse « Louis XVI étant plus faible qu’indulgent » (60) qui ne sut pas résister aux sollicitations du père de l’abbé de Périgord, qui permet à Charles Maurice d’obtenir la mitre.

– Le comte de Talleyrand avait été menin du dauphin et otage de la sainte ampoule au sacre de Louis XVI ; le roi très attaché au souvenir de son père le Dauphin ne put refuser à ce bon soldat, à ce serviteur fidèle qui le priait aux approches de la mort, la nomination de Charles Maurice à l’évêché d’Autun devenu vacant. Le deux novembre 1788, Louis XVI mettait sa signature au bas du brevet de nomination. Le comte de Talleyrand mourait le 4 novembre 1788 (61).

Ainsi, solliciteur sans lassitude et sans vergogne, Talleyrand avait enfin obtenu la dignité épiscopale, mais il n’était pas dans sa nature de réfréner son ambition pour se consacrer à des taches religieuses.

Nous tenons encore à insister sur le fait qu’il était entré en religion sans aucune vocation affirmée, uniquement parce que né pied bot ; à cause de sa malheureuse infirmité un conseil de famille lui avait enlevé son droit d’aînesse et abaissé à la condition de cadet.

De plus, ses lectures dirigées et commentées par son oncle Alexandre Angélique de Talleyrand Périgord portaient sur les prélats ayant joué des rôles politiques, Hinemar archevêque de Reims, Ximénés archevêque de Tolède, le cardinal de Retz, Richelieu. La fréquentation de la bibliothèque de Saint-Sulpice avec des lectures et des méditations électives joue dans le même sens, lui montre des horizons politiques. Alexandre Angélique était lui-même un esprit à tendance politique.

En 1774, il avait conduit une étude sociologique méthodique sur le nombre des vocations sacerdotales dans le diocèse de Reims, l’origine sociale des ecclésiastiques et leurs ressources (62). En 1787 et 1788, il fait partie ainsi que son demi-frère le comte de Périgord de l’assemblée des notables (63). En mai 1789, il sera député par le clergé de Reims aux Etats Généraux. Il est difficile de croire qu’il ne marque pas vivement le mode de pensée de son neveu Charles Maurice, mais il restera d’abord un esprit religieux ne transigeant pas sur les principes, alors que Charles Maurice sera avant tout un politique, se soumettant aux faits.

Le séjour parisien de Charles Maurice dans les années précédant 1789 avec entre autres la fréquentation des Mirabeau, des Panchaud (64), du salon de Mme de Staël (65), l’appartenance à plusieurs loges maçonniques traduisent des intérêts et des desiderata plus politiques que religieux. Et il n’est pas de voie plus ouverte que la politique pour affirmer et confirmer une volonté de supériorité.

Il n’est pas dès lors étonnant que le récent évêque d’Autun ait saisi avec empressement l’occasion d’une tribune que lui offrait la convocation des Etats Généraux, rendue nécessaire par l’insurmontable déficit budgétaire. Charles Maurice savait qu’Armand du Plessis de Richelieu, le très jeune évêque de Luçon, n’avait pas procédé autrement en 1614 pour attirer sur lui l’attention. Pourquoi ne suivrait-il pas un aussi brillant exemple ? Pourquoi lui aussi à cette occasion ne se mettrait-il pas en exergue ?

Consacré le 16 janvier 1789, le nouvel évêque ne se rendit dans son diocèse que le 12 mars 1789 (66).

Ce peu d’empressement à rejoindre ses ouailles élimine la ferveur religieuse, mais traduit la curiosité politique par la prolongation du séjour parisien. L’hiver est des plus froids, les orages de juillet 1788 ont détruit les céréales mais favorisé la vigne. Le cours du vin est bas. Le traité de commerce franco-anglais favorise le chômage, les Anglais produisent à moindre prix. Tout un ensemble de faim, de froid et d’intempérance suscite les dévouements de la charité mais favorise l’esprit de revendication et d’émeute chez ceux appartenant à ce que Mathiez a appelé le 4e état (67). Se répandent une surabondance de programmes et de pamphlets. On parle d’un ministère autoritaire avec Breteuil à sa tête. Mais surtout, il est probable que faisant partie du fameux comité des Trente (68), Talleyrand prend part avec Sieyés, Mirabeau, La Fayette, le duc d’Aiguillon, Dupont de Nemours et d’autres à la rédaction des grandes lignes d’un programme qui à coups d’argent (d’argent d’origine très discutée) sera diffusé en province. Dans cette atmosphère pré-révolutionnaire, Talleyrand de par ses lectures et méditations de Saint-Sulpice ne doit pas se trouver entièrement dépaysé et peut-être est-il capable de présumer approximativement quelles en seront les suites. De plus, de par sa position de cadet due à son infirmité et déterminant des penchants révolutionnaires, il éprouve peut-être en lui-même un certain contentement de voir s’ouvrir une période nouvelle où seront rejetés du moins, le pense-t-il, les principes et les coutumes qui l’ont, à ses yeux, abaissé.

Malgré une campagne électorale un peu tard commencée, Talleyrand fut élu député de clergé de l’Autunois à une importante majorité (69).

A quoi attribuer le résultat positif de cette élection ?

On a mis en avant une longue lettre pastorale riche d’onction, des mieux rédigée et adressée à ses paroissiens le 26 janvier 1789. On a vanté l’habileté des formules que l’évêque d’Autun employa dans le discours qu’il adressa aux membres de son clergé « sur les affaires générales de la nation ». En réalité, en dehors d’une certaine concision des formules, on n’y trouve rien d’autre que le thème général des revendications exposées dans la majorité des cahiers : Consentement national à l’emprunt et à l’impôt, affirmation du caractère sacré de la propriété et de la liberté individuelle, « détruire sans retour toute espèce de privilèges en matière d’impôt ».

Nous croyons dû à des causes beaucoup plus terre à terre le succès de l’élection de Charles Maurice de Talleyrand, les unes tenant à son comportement, les autres au mode électoral mais n’étant pas sans lien entre elles.

Dans le désir qu’ont toujours de se mettre en avant les « infériorisés d’organes », l’abbé de Périgord après avoir été agent général du clergé entre 1780 et 1785, ayant terminé sa mission et touché des gratifications, n’était pas rentré dans le silence, il avait demandé que soit amélioré le sort du bas clergé en portant les portions congrues de cinq cents livres à sept cent cinquante. Il serait bien étonnant que le souvenir encore récent de cette initiative ne soit point resté vivant auprès des pauvres prêtres.

Or, la 2ème assemblée des notables, ayant exactement la même composition que la première et ouverte par le roi le 9 novembre 1788, avait été convoquée pour établir « la loi électorale ». Comme le doublement du tiers avait été admis, l’assemblée des notables (à quelques unités près composée de privilégiés), estimant clergé et noblesse devenus une minorité, voulut compenser par un plus large éventail électoral le recrutement des deux premiers ordres. Il fut contrairement à l’usage jusque-là établi (aux Etats de 1614 et à ceux qui les avaient précédés) qu’il n’était pas nécessaire qu’un ecclésiastique soit pourvu de bénéfices pour être électeur.

Ainsi était accordé le droit de vote aux curés de campagne, pauvres, près du peuple parfois de tendance démocratique et sans doute reconnaissants à Talleyrand des propositions avantageuses, naguère faites en leur faveur, espérant qu’il continuerait à soutenir ces propositions aux Etats Généraux.

Par un certain illogisme, « les chapitres n’eurent qu’une voix par groupe de dix, les communautés régulières qu’une voix par couvent » (69bis). Ils représentaient sans doute une pensée religieuse et politique plus traditionnelle.

Nous croyons donc que la loi électorale facilita les buts de Talleyrand.

Il faut y ajouter, bien entendu, un charme particulier, ce don de savoir se mettre au diapason, que nous avons déjà évoqué, de telle sorte que beaucoup de jeunes prêtres de Saône et Loire, séduits par leur évêque (qui ne sera avare ni de paroles flatteuses, ni de banquets), multiplieront leurs efforts pour assurer son élection et l’assureront.

Talleyrand était parmi les quarante-six évêques élus, alors que par ailleurs le clergé avait délégué environ quelques deux cents curés de province, assez souvent aigris par leur insuffisance pécuniaire et qui ne renforceront pas la partie droite de l’assemblée.



3)



– Nous sommes parvenu à un versant :

Nous avons vu que « les infériorisés d’organes » selon Adler et de façon élective, dans leur « protestation virile », dans leurs vouloirs ambitieux, pour aboutir à leurs fins, utilisaient selon les personnes et les circonstances un langage et des attitudes diverses, soutenaient au besoin des thèses opposées.

Examinons dans ce sens la conduite de Talleyrand.

Du moment où Charles Maurice passe sa thèse de théologie (1774) jusqu’à sa nomination à l’épiscopat d’Autun en 1788, certes l’ancienne monarchie minée par les philosophes est entrain de s’affaiblir, mais c’est surtout à partir de 1781 que se manifeste un processus d’accélération. Les lois de 1781 sur l’armée ne permettant plus l’accession des roturiers aux grades d’officier affaiblissent le dévouement des forces de l’ordre en faveur de Louis XVI ; les dépenses de la guerre d’Amérique désorganisent les finances ; l’assemblée des notables (1788) montre l’égoïsme de la noblesse et des possédants ; des émeutes en province commencent à surgir (Grenoble). Cependant, persistent en France et sont encore respectées les structures traditionnelles (famille, papauté, pouvoir royal).

Pour assurer sa sécurité (prêtrise) et sa supériorité (épiscopat), Talleyrand utilise tour à tour la solidarité sulpicienne (certes pour peu de temps mais qui joue pour lui malgré ses errements), sa famille (Alexandre Angélique de Talleyrand et Salignac Fénelon), l’influence romaine par l’intermédiaire de Mme de Brionne et du roi de Suède. Mais le joueur, le débauché, l’agioteur sera resté l’abbé de Périgord sans la bénévolence d’un monarque faible envers une famille traditionnellement dévouée et les implorations d’un père mourant en faveur d’un fils boiteux. C’est grâce à cette dernière conjoncture que Charles Maurice de Talleyrand Périgord peut devenir évêque d’Autun. Sa carrière est classique d’après les mœurs et procédés du temps, pas très différente de celle de tout autre jeune noble de grande famille se destinant à la cléricature. Elle ne suscite pas obligatoirement le mépris.

Mais en 1789, le climat politique se transforme ; le succès politique et la puissance semblent devoir obéir à d’autres impératifs que les forces traditionnelles. Les pulsions ambitieuses trouvant leur principale source dans son infirmité selon les mécanismes que nous avons exposés le rendent, semble-t-il, froidement indifférent aux êtres qui l’ont servi et outrageusement souple quant aux principes sur lesquels reposent ses fonctions. Alexandre Angélique de Talleyrand premier pair de France, archevêque de Reims, homme excellent, grand administrateur, très ferme sur la doctrine, avait été nommé, après avoir fait partie de l’assemblée des notables, aux Etats Généraux par le baillage de Reims. Il se trouvait donc être le collègue à la Constituante de son neveu l’évêque d’Autun, qu’il avait toujours appuyé de son influence. Charles Maurice lui devait beaucoup (efforts d’enseignements, facilités de carrière, diaconat, prêtrise, honneurs, prébendes). L’évêque d’Autun ne fut gêné en rien pour soutenir des thèses et revêtir des attitudes opposées à celles de son proche parent et bienfaiteur.

Ainsi, Alexandre Angélique eut la douleur de voir successivement son neveu de 89 à 91 défendre l’aliénation des biens du clergé pour éteindre la dette civile. Voter la constitution civile du clergé qui enlevait au pape la nomination des évêques pour la soumettre aux collèges électoraux. Et argumenter habilement en faveur de ces deux options en les rattachant aux règles anciennes de l’Eglise.

L’archevêque de Reims, saint prêtre, eut encore la douleur de rester assez longtemps à l’Assemblée nationale pour assister au serment donné par son neveu à la Constitution civile du clergé. Il le vit aussi donner sa démission d’évêque d’Autun et cependant cette démission donnée, consacrer des évêques assermentés ce que lui, Alexandre Angélique, conscient de la haute dignité épiscopale, avait refusé de faire.

Alexandre Angélique, en opposition totale avec son neveu, avait adhéré à toutes les protestations du côté droit contre les principes qui avaient pour but le renversement de l’Eglise et de la monarchie. Le 1er mai 1791, un prélat constitutionnel l’ayant remplacé sur le siège de Reims, il se retira avant la fin de la session à Aix-la-Chapelle.

Il dut regretter alors d’avoir par ses bontés facilité la carrière de son ingrat neveu. L’ingratitude de l’évêque d’Autun se manifestait également envers ces jeunes abbés de son diocèse qui, enthousiasmés par ses belles paroles et par ses serments (70), avaient mené en sa faveur une ardente campagne électorale et envers tous ces prêtres du clergé d’Autun qui l’avaient élu et qu’il avertit avec tant de désinvolture de ses décisions apostasiques (71). Du reste, tous ces clercs lui répondirent vertement.

Certes, son mandat n’était pas impératif (il s’éleva à la Constituante contre les mandats impératifs), mais il ne pouvait aller honnêtement à l’encontre des desiderata de tout son collège électoral.

La psychologie Adlérienne reconnaît aux actions des « infériorisés d’organes » un certain déterminisme en rapport peut-être avec un inconscient auquel elle concède cependant un rôle moins important que celui affirmé par Freud.

En conséquence, si en étudiant un sujet on peut marquer par deux fois d’une croix et à deux reprises une succession d’actes entre eux équivalents, on a déterminé une certaine stéréotypie de la conduite qui permettra à l’avenir de saisir même sous des apparences trompeuses le comportement foncier du sujet envisagé.

Appliquons cette règle à Charles Maurice de Talleyrand et comme nous l’avons annoncé dans le seul déroulement de sa carrière ecclésiastique.

– On note vis à vis de son oncle Alexandre Angélique, archevêque de Reims, une désinvolture insultante en regard des bienfaits qu’il lui a procurés.

On peut marquer aussitôt une première croix.

On note ensuite la même désinvolture en regard de ses serments religieux de prêtre et d’évêque ; on peut marquer une seconde croix et conclure chez cette âme ambitieuse au mépris des hommes et des principes.

La même opération peut s’effectuer lorsqu’on envisage les relations de Talleyrand avec les prêtres de l’évêché d’Autun et l’abandon des principes qu’il avait proclamés.

Nous retrouverons dans toute sa longue existence cette même souplesse excessive vis à vis de ceux qui l’ont servi et vis à vis de doctrines temporairement affirmées.

En conclusion et très en bref.

La doctrine d’Adler nous a permis d’esquisser une systématisation, de déterminer un style, d’envisager une unité dans le comportement en apparence très complexe de Talleyrand.

Freud et Jung nous ont donné des apports explicatifs que nous n’avons pas jugés vain d’exposer.

On peut dire très en bref que la psychologie de Talleyrand fut en grande partie réactionnelle à son infirmité et que sa carrière en découla.



NOTES



(1) Dans les traités de chirurgie du 17e et 18e siècle, les pieds bots étaient désignés sous le nom de « pieds contrefaits ».

(2) Franz Blei… Talleyrand, homme d’Etat, in 8°, Payot, Paris 1935, introduction p. 13.

(3) Talleyrand Mémoires, tome I p. 19.

Les Mémoires de Talleyrand furent publiées plus de trente ans après sa mort, sous les directives du duc de Broglie, probablement après avoir subi quelques altérations sous l’influence de la duchesse de Dino et du diplomate Bacourt. Nous croyons cependant à la réalité et à la sincérité des souvenirs d’enfance et de jeunesse émis dans ces mémoires. D’ordinaire très réservé sur sa personne, Talleyrand s’étend sur les impressions de ses premières années dans le but peut-être d’apporter une justification à ses variations de conduite. Cela rejoint les confidences qu’il fit à Mme de Rémusat.

« La manière dont se passent nos premières années influe sur toute la vie et si je vous disais de quelle façon j’ai passé ma jeunesse, vous arriveriez à vous moins étonner de beaucoup de choses ».

Mémoires de Madame de Rémusat, tome III, p. 325.

Si la sincérité des « Mémoires » quant aux évènements de l’enfance nous semble valable ; l’interprétation reportée aux éléments politiques prête davantage à discussion (Jean Tulard, bibliographie critique des Mémoires sur le consulat et l’empire, Paris, Droz, 1871, p. 160).

(4) Lacour Gayet, tome I, p. 173.

(4bis) Lacour Gayet, tome II, p. 15.

(5) Lettre de la duchesse de Dino à l’abbé Dupanloup in Bernard de Lacombe, Talleyrand évêque d’Autun, p. 11.

(6) Sigmund Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, petite bibliothèque, Payot, p. 208.

(7) Sigmund Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse, petite bibliothèque, Payot, p. 43.

(8) Les Cases, Mémorial de Sainte-Hélène, suivie de Napoléon dans l’exil par O’Meara Paris. A Desrez 1836, tome I, p. 267.

(9) Lacour Gayet, tome I, p. 263.

(10) F. de Bernardy, Le dernier amour de Talleyrand, Paris, Perrin, 1965, p. 126.

Cette réponse « j’ai boité » peut être également interprétée comme un mot d’esprit. La variété des mots d’esprit a entraîné, les concernant, de multiples définitions. Freud aurait réussi à leur trouver une caractéristique commune : « Dans le mot d’esprit le rôle de la forme est de satisfaire la tendance universelle à régresser des modes de penser acquis et complexes vers des modes plus simples et infantiles » (F. Alexander, principes de psychanalyse), p. 176. Il est bien certain ici que l’expression « j’ai boité » est une manière de s’exprimer très simple pour expliquer une conduite difficile dans la situation politique complexe de mars et avril 1814.

Mais ce qui nous intéresse c’est que Freud admet que le mot d’esprit exprime des représentations anciennes enfouies dans l’inconscient. Il a écrit un ouvrage important pour appuyer cette conception : « Le mot d’esprit et ses rapports avec l’Inconscient ». Il attribue au mot d’esprit un mécanisme assez semblable à celui du rêve. Quant à nous, l’expression « j’ai boité » émise par Talleyrand, si nous l’envisageons selon la conception Freudienne, ne peut que renforcer notre position qui est ici de soutenir que l’infirmité de Talleyrand avait investi non seulement la partie rationnelle, mais aussi les zones obscures de sa psyché. Freud rejoint donc Jung dont nous avons utilisé le chapitre « L’expérience des associations » p. 135 à 144 dans « l’homme à la découverte de son âme » Payot.

(11) Lacour Gayet, tome II, p. 349.

(12) Frédéric Loliée, op. cit. p. 5 et 6.

(13) Nous avons admis que ce chapitre s’essayant à des déductions psychologiques pouvait être conjectural. Il l’est surtout en ce qui concerne le problème de la nourrice.

En effet :

Si la nourrice était en quelque sorte « retenue » avant la naissance de Charles Maurice de Talleyrand, le sentiment possible que nous prêtons à sa mère d’avoir systématiquement écarté son enfant parce que mal conformé ne revêt plus la même force.

On pourrait nous objecter que nos interprétations freudiennes sur l’allaitement au sein sont bien vaines s’il s’agit d’une « nourrice sèche ». Nous répondrions alors que la présence du « galant » est évoqué dans le récit mensonges des porcs podophages, mais que ce récit faux quant aux porcs ne l’est peut-être pas quant au « galant » ou « père nourricier ».

D’autre part, le frère de lait est évoqué dans le récit de la chasse aux alouettes, récit qui nous semble le plus valable. La présence du frère de lait, les habitudes de l’époque impliquent à notre sens la très grande probabilité de l’allaitement au sein. Une bonne nourrice peut alimenter avec une certaine facilité deux nourrissons.

Nous avons parlé des « habitudes de l’époque » pour l’allaitement au sein. Ceci nécessite un développement qui montrera la réalité de la conduite que nous prêtons à la nourrice.

Naguère dans ce que l’on nomme « un certain milieu », lorsque la mère ne pouvait ou ne voulait allaiter, la coutume était établie de confier le nourrisson à une nourrice mercenaire riche en lait et non de pratiquer un allaitement artificiel alors encore mal réglé et que l’on savait assez dangereux.

Trois solutions étaient possibles, deux plus anciennes et une plus récente pratiquée dans les milieux aisés ayant un certain sens social au pourtour des années 1925-1939 approximativement.

Dans les solutions anciennes :

1) Le nourrisson était confié à une femme allaitante, au domicile de cette femme (ce fut le cas de Talleyrand), la femme gardait son propre nourrisson.

2) La nourrice mercenaire abandonnait son propre nourrisson à des soins approximatifs, venait résider chez ses employeurs et consacrait tout son lait moyennant avantages matériels à une enfance qui lui était étranger.

3) La solution récente beaucoup plus humaine consistait à prendre à domicile la nourrice et son enfant. La nourrice allaitait ainsi chez ses employeurs les deux nourrissons.

Dans ce dernier cas, même en l’absence de défauts caractériels évidents chez les employeurs et l’employée, il n’était pas rare qu’éclatent des conflits ; les temps d’allaitement étant jugés par l’une et l’autre partie injustement distribués entre les deux enfants.

a de rarissimes exceptions, une surveillance de la nourrice assez stricte était nécessaire.

C’est dire qu’un nourrisson placé loin de sa mère chez une nourrice mercenaire, non surveillée, ayant elle-même à ses côtés son propre nourrisson, ne devait pas être très avantagé.

Ce fut le cas de Talleyrand et c’est pourquoi les déductions que nous avons développées, si l’on considère sans trop de scepticisme les conceptions freudiennes, reposent sur des faits vécus.

(14) Alexander, Principes de psychanalyse, (Payot) p. 44 et 45.

(14bis) En concordance avec une certaine pauvreté que nous supposons à cette époque, il existe des textes. « J’eus un moment fort doux (avoue Talleyrand dans ses Mémoires) lorsque je puis employer ces premiers revenus (les revenus de l’abbaye de Saint-Pierre de Reims) à payer au collège d’Harcourt une forte partie de ma pension qui y était due encore et à m’acquitter envers M. Langlois (qui avait été mon précepteur) des soins qu’il avait eus de moi dans mon enfance). Mémoires, tome Ier édition 1967, 7 rue Faubourg Saint-Honoré, par Jean de Bonnot, p. 34.

L’ambassadeur Léon Noël, dans son Talleyrand (Fayard 1975) p. 27, nous apprend « que ce fut seulement le 3 août 1785 que l’abbé de Périgord put achever, par le versement d’un dernier acompte, le paiement de ses frais de pension de séminaire ».

M. Léon Noël a constaté ce fait en compulsant aux Archives nationales des comptes du séminaire de Saint-Sulpice. « Archives nationales : registre des recettes du séminaire de Saint-Sulpice (1756-1789) H5, 3270 ».

Peut-être en révélant cette dette envers le collège d’Harcourt et M. Langlois dans ses Mémoires, Talleyrand a-t-il voulu jeter un certain discrédit sur ses parents qui n’ont pas réglé ses études ; c’est le thème de l’enfant mal aimé que parfois il laisse entendre.

D’autre part, il faut tenir compte de la remarque de M. Léon Noël (p. 27) « Ses parents étaient loin de posséder des ressources en rapport avec leur situation sociale… ».

(15) « Jasis », néologisme utilisé par Pichon pour caractériser les premières émissions vocalisées du nourrisson. Ce ne sont ni les cris, ni les pleurs, mais une sorte de murmure exprimant, semble-t-il la satisfaction et émis surtout au réveil du matin un peu le ronron du chat.

(16) Edgar Pesch, agrégé de philosophie, La psychologie affective, in 8°, Paris Bordas, 1947, p. 240.

(17) Nous ne rejetons pas sans inventaire la conception freudienne que l’on peut défendre ici en s’appuyant sur des données physiologiques que du reste Freud n’a pas mises en avant.

Le petit enfant à sa naissance est imprégné d’hormones maternelles (folliculine surtout) qui très souvent se manifestent par un gonflement et une sécrétion, légère, des seins chez les deux sexes, une réaction testiculaire chez le garçon (hydrocèle vaginal temporaire), un gonflement de la vulve et une esquisse passagère des règles chez la petite fille.

Chez la mère apparaît à ce moment une hormone, la « prolactine ».

Si l’on injecte à une souris impubère de la prolactine, elle s’intéresse aux souriceaux.

On pourrait soutenir que les phénomènes d’attirance « d’aimance » de mère vers enfant et enfant vers mère trouvent leurs sources dans ces hormones maternelles et infantiles (folliculine, lactine) auxquelles est bien due cette réciproque « aimance ».

On pourrait admettre l’imprégnation essentiellement précoce du système nerveux par ces hormones et l’habitude prise grâce à elles d’un comportement affectueux se répercutant dans les rapports humains futurs.

Inversement, une déficience hormonale ou l’inutilisation du potentiel hormonal ou sa dysharmonie pourrait être à l’origine d’un certain égoïsme, d’une certaine sécheresse du cœur.

Nous ne prenons ici position qu’à titre d’hypothèse, d’hypothèse sensiblement logique.

On pourra s’étonner que nous n’évoquions pas ici le stade anal de Freud. Il est impossible d’inférer ce qu’il fut chez Charles Maurice, d’autre part nous manifestons vis à vis du stade anal le plus grand scepticisme. Freud, si nous l’avons bien compris, prétend que dans le but de se valoriser vis à vis de sa mère, l’enfant est susceptible de retenir ses matières fécales qu’il laisse ensuite aller comme un don précieux. Ces enfants volontairement rétentionnistes auraient par la suite des tendances à l’égoïsme et à une avarice accumulatrice. Nous ne croyons pas qu’un enfant soit toujours libre de retenir et d’évacuer ses matières à volonté. La nourriture reçue et l’état très variable selon les individus de la dynamique des fibres lisses du tube digestif jouent beaucoup plus dans la rétention et l’évacuation qu’un soi-disant volontarisme psychique.

Mais des « enfants névrotiques » souillent assez souvent leur lit et leur linge ; c’est une forme de protestation, de contestation, si l’on veut. Encore ne faut-il rien exagérer lorsqu’on a à juger d’émission d’urines car dans l’énurésie rentre un facteur génétique.

(17bis) Lacour Gayet, op. cit., tome I, p. 283.

(17ter) Lacour Gayet, ibid., p. 283 et Mémoires de Mme de Chastenet, tome II, p. 408.

(18) Amédée Pichot, Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand, p. 45 et 46, note 1, p. 159 verso.

La note 1 est ainsi rédigée « Cette scène aurait été racontée par M. de Talleyrand lui-même lorsqu’il était à Londres, où nous l’avons lue pour la première fois dans la 2ème édition de L’encyclopédie Britannique (art. Talleyrand).

(18bis) a) Augustin Louis, chevalier, puis vicomte de Talleyrand, né le 10 août 1754, chevalier de Malte, est le cadet du père de Talleyrand et l’aîné d’Alexandre Angélique futur archevêque de Reims. Dictionnaire de la noblesse, de la Chenaye Desbois et Badier, op. cit., p. 775.

b) Augustin Louis de Talleyrand Périgord, vicomte de Talleyrand, chevalier de Malte, maréchal des camps et armées du roi, mort en déportation, est aussi cité dans : Notice sur la Maison de Talleyrand Périgord, par Jean de Jourgain, p. 7, ouvrage déjà cité.

(19) Le point de vue est repris dans Léon Noël, Talleyrand (Le mariage religieux de l’évêque), Paris, Fayard 1975, in 8°, p. 67 à 93.

Voir le texte de l’acte de mariage dans Lacour Gayet, tome II, p. 93-94.

Sur Madame Grand, voir Casimir Carrère, Talleyrand amoureux, p. 259-284.

Pour l’acte religieux, catalogue de l’exposition 1965 à la Bibliothèque nationale, planche VI.

(20) Cela est contredit par Amédée Pichot, op. cit. p. 62.

(21) Archives nationales, F 7, 6097.

(22) « La pièce d’Œdipe roi » peut être à notre sens interprétée sous un angle autre que sexuel. Elle est beaucoup plus en faveur de la démonstration des conceptions Adlériennes que de celles Freudiennes.

Un oracle a laissé entendre qu’Œdipe fils de Laïus et de Jocastre tuerait son père et épouserait sa mère. Pour conjurer le destin, Œdipe, les pieds entravés, est sur l’ordre de ses parents transporté pour être abandonné dans la montagne mais le berger pris de pitié le confie à un autre berger, sujet de Polybe, roi de corinthe. Œdipe est adopté par Polybe et son épouse qui n’ont pas d’enfants. Au cours d’un banquet à Corinthe, un homme pris de vin dit à Œdipe qu’il était un enfant supposé. « Indigné de cet affront » et malgré les dénégations de son père adoptif, « le cœur déchiré par cet outrage », impressionné par l’oracle de Delphes qui lui révèle son terrible destin, il fuit, Sophocle lui fait dire : « A peine eus-je entendu ses paroles que je m’éloignai de la terre de Corinthe en m’orientant d’après les astres, résolu à fuir partout où je ne verrais pas s’accomplir les oracles injurieux qui m’avaient été annoncés ».

Hélas, sur sa route lui disputant un passage, il tue de son bâton un homme sur son char, c’est Laïus, son père. Ayant résolu l’énigme du Sphinx et délivré ainsi Thèbes des tributs dus au monstre, Thèbes, voulant se donner un chef, Œdipe est amené à épouser Jocaste, veuve de Laïus, sa mère et reine de ce pays. De ce mariage naît une postérité. Toute une série de recoupements nécessités par certaines circonstances arrivent à révéler à Oedipe l’atroce vérité. Jocastre alors s’étrangle et lui se jugeant indigne de la lumière se crève les yeux.

En réalité, « Œdipe roi », beaucoup plus qu’un drame sexuel est le drame de l’orgueil, de la volonté de puissance contrecarré par le destin. Pour déterminer l’horreur et la tristesse suprême, sommet de la tragédie, il fallait l’abomination suprême. Sophocle l’a trouvée dans l’inceste, mais sans trop jouer sur les mots, on pourrait presque dire que l’inceste ici est à peine sexuel ; l’attirance entre Jocaste et Œdipe n’est pas placée sur un plan génital ; c’est certes un mariage fatal, mais avant tout un mariage destiné à conférer la puissance à quelqu’un digne de saisir le sceptre, en bref, un mariage de raison d’état. Et toute la pièce est bâtie sur cet orgueil, sur ce désir de puissance. Si Œdipe quitte Corinthe, c’est que son orgueil est blessé, le meurtre de son père n’est que le meurtre perpétré par un orgueil qui ne veut pas céder le passage. Les dialogues avec Créon (éventuel successeur au trône) ne sont que des expressions de la volonté de puissance. Mais, fait capital et qui rejoint la thèse d’Adler, Œdipe est un infériorisé d’organe, est atteint d’une disgrâce physique. Œdipe signifie littéralement « qui a les pieds enflés ». Pour n’en pas douter, écoutons au cours de la pièce dialoguer Œdipe et le Messager.

Ce Messager l’a sauvé naguère de l’abandon sur la montagne.

ŒDIPE : Quel est le mal dont je souffrais en l’état misérable où tu me recueillis ?

LE MESSAGER : Les articulations de tes pieds pourraient t’en rendre témoignage.

ŒDIPE : Hélas, pourquoi me rappeler cette ancienne infortune ?

LE MESSAGER : Je détachais les liens dont tes pieds étaient traversés.

ŒDIPE : Triste et honteuse marque que j’ai conservée de mon enfance.

LE MESSAGER : Telle est aussi la cause qui t’a fait donner le nom que tu portes.

Du reste, toute la philosophie de la pièce résumant les aléas auxquels s’expose le désir de puissance est condensée quelques lignes avant la fin de la pièce dans une phrase de Créon adressée à Œdipe :

CREON : Ne cherche pas à l’emporter toujours, tes victoires n’ont pas fait le bonheur de ta vie.

Si nous avons quelque peu insisté sur le sentiment d’orgueil et de puissance en analysant la pièce de Sophocle et si nous avons aussi insisté sur l’infirmité d’Œdipe, c’est un peu pour montrer que Freud n’a vu dans cette pièce que ce qu’il a voulu y voir. Il nous paraît tout aussi logique, plus logique même, en nous référant à la philosophie qui se dégage de la pièce d’ « Œdipe roi », de voir l’origine des actions humaines plus dans l’instinct de puissance, surtout chez les disgraciés, que dans l’instinct de sexualité.

(22bis) Talleyrand, dans ses Mémoires, cite M. de Beynac comme étant de son parentage. En effet, « Raymond de Talleyrand chevalier seigneur de Grignols et de Chalais épouse en 1305 Marguerite de Beynac, fils d’Adhémar ». Dictionnaire de la Noblesse par de la Chesnaye Desbois et Badier, troisième édition, tome 18, p. 772.

(23) Le fait de porter le missel d’une personnalité féminine est une sorte d’hommage moyenâgeuse. Nous avons tenu à le marquer, non point pour colorier notre récit, mais parce que l’âme de Talleyrand reste en partie imprégnée de cette atmosphère moyenâgeuse et hiérarchisée. Alfred Droin, officier poète apprécié du maréchal Lyautey, a traduit poétiquement cette coutume dans les vers qui suivent :

Je fus le favoris d’Herrade de Landsberg

Flambeau de notre histoire

Je portais son missel vêtu de velours vert

Et sa crosse d’ivoire.

(24) Franz Bleu, op. cit., introduction p. 13.

(25) Il s’agissait de la Communauté des Carmes dirigée par Madame de Soyecourt, Lenotre la maison des Carmes, Paris, Perrin 1933 p. 236.

(26) Talleyrand, Mémoires, tome I, p. 316.

(27) Lacour Gayet, tome II, p. 430-437.

(28) La maréchale Lefebvre avait été blanchisseuse et ne s’exprimait pas toujours avec la correction voulue.

(29) Talleyrand, Mémoires, tome I, p. 13.

(29bis) Talleyrand, Mémoires p. 14, tome I.

(30) Talleyrand, Mémoires, tome I, p. 15.

(31) Faran Schaffer, Psychologie des profondeurs, chapitre II, Alfred Adler, et la psychologie individuelle et comparée, p. 89 à 118.

(32) Alfred Adler, Le sens de la vie, Payot, p. 163-164, Connaissance de l’homme, p. 134-135.

(33) Lacour Gayet, op. cit., tome I, p. 21.

(34) Jean de Vienne naquit vers 1342.

Après la malheureuse bataille de Crécy, nommé gouverneur de Calais, il défendit cette place jusqu’à la dernière extrémité et ne la rendit qu’au bout d’un an. Amiral de France, il porta les armes sous Charles V et Charles VI, descendit en Angleterre en 1377, passa en Ecosse avec soixante vaisseaux en 1380 et entra dans la mer d’Irlande, « sa mauvaise conduite arrêta ses succès ! Amoureux jusqu’à la folie d’une parente du roi d’Ecosse… l’amant eut couru un grand risque s’il ne fut retourné en France avec précipitation ».

Etant allé avec d’autres seigneurs français au secours du roi de Hongrie, il commanda l’avant garde à la bataille de Nicopolis et y périt les armes à la main en 1396 avec deux mille gentilshommes ».

D’après le par F.X. de Feller, tome XXe, 1836.

F.X. de Feller, Dictionnaire historique et biographie universelle, Paris, Houdaille, 1836, tomme XX, p. 91-92.

(35) F. Loliée, Talleyrand et la société française depuis la fin du règne de Louis XV jusqu’aux approches du Second Empire. Paris, Emile Paul, 1928, p. 13.

(36) F.X. de Feller, Dictionnaire historique et biographie universelle, tome XIX, p. 18.

(36bis) Virgile, l’Eneide, Garnier Flammarion, traduction par M. Rat, p. 240. Virgile s’exprime ainsi :

»Alors de lève Drancès, le même Drancès acharné, que la gloire de Turnus agitait d’une jalousie oblique et d’aiguillons amers. Opulent et riche, la langue chez lui valait mieux que le bras, qui était timide à la guerre, il avait une réputation de sage conseiller dans les assemblées et il était puissant pour remuer une foule ; il appartenait par sa mère à la noblesse et en concevait de l’orgueil ; mais il supportait comme un fardeau l’incertitude où il était de son père… ». Virgile a bien vu le retentissent sur la conduite d’un sentiment d’infériorité d’ordre moral, aussi déterminant qu’un sentiment d’infériorité d’ordre physique. Gaston Boissier dans ses « Nouvelles promenades archéologiques, Horace et Virgile 6e édition, Paris Librairie Hachette, décrit Drancès tome, Le Thersite de Virgile » p. 359.

(37) Nous donnons ici un schéma réalisé par Adler dans son ouvrage « Le tempérament nerveux » Payot et qui explicite sa doctrine (in fine).

a) Remarquons que le sentiment de privation s’y compense par la volonté de richesse.

b) Dans un autre ouvrage intitulé : « Compensation psychique de l’infériorité des organes », Adler écrit que dans l’œuvre de Grim « La Mythologie germanique » la compensation et surcompensation de l’organe correspond à l’esprit folklorique « Comme chez les Dieux, on retrouve aussi chez les héros des membres déficients. Odin est borgne, Tir est manchot, Locki (égale Héphaïstos ?) paralysé, Hod aveugle, Vidar muet ; Hagen est également borgne, Walker manchot, Ganther et Willand paralysés. Il existe de nombreux héros aveugles et muets, mais il semble être le propre de la nature des héros qu’un défaut de l’enfance ou de l’adolescence fasse inévitablement partie de leur évolution et que, partant de cette déficience, l’apparition rayonnante de leur supériorité se soit ensuite subitement manifestée comme si la force retenue s’était brusquement extériorisée. A ce sujet, il faut également mentionner la cécité des Guelfes, ainsi que celle des héros dont parle le folklore hessois et souabe.

On doit noter également que Vulcain le dieu fournisseur de la foudre, le dieu qui forge les cuirasses dans la mythologie grecque, est boiteux.

(38) Lacour Gayet, tome I, p. 30.

(39) Libre arbitre, Hincmar. L’habileté dialectique théologique d’Hincmar était grande et il était capable de ressentiment envers ceux qui n’épousaient pas ses conceptions. Dissertant en quelque sorte sur le libre arbitre, il affirme que la volonté divine donnait aux hommes la pré-science et la pré-destination du bien. Elle leur donne également la pré-science du mal mais non sa pré-destination, ce qui explique que l’homme a la liberté de ne pas commettre le crime qu’il a prévu. Un moine bénédictin, qui n’avait pas voulu accorder un crédit suffisant à ce raisonnement subtil, fut jeté dans un cachot de l’incommode évêque.

(40) Lacour Gayet, tome III, p. 457.

(40bis) Le cardinal de Retz semble avoir marqué Talleyrand ; M. Léon Noël dans son Talleyrand, Fayard 1975, cite p. 35 Mme de Dino (Chronique t. I p. 65) : « Lorsqu’il se fut débarrassé de sa prêtrise rapporte Mme de Dino, il se sentit dit-il un désir incroyable de se battre en duel. Il chercha querelle au duc de Castries, mais celui-ci supporta tout ».

M. Léon Noël continue page 35 : « … Talleyrand n’avait rien trouvé de mieux que d’imiter le cardinal de Retz ». Dans ses Mémoires, le peu édifiant coadjuteur ne raconte-t-il pas, en propres termes, qu’il s’était battu en duel avec l’espoir « de se débarrasser de (sa) prêtrise » sans bien entendu y parvenir par ce procédé fort peu canonique on en conviendra, ce que l’obligeant à constater « Je demeurai là avec ma soutane et deux duels ».

(41) Talleyrand, Mémoires, tome I, p. 19-20.

(42) La crise d’originalité juvénile, Maurice Dehesse, Alcan éditeur, pages 281 à 316. L’étude a été conduite à partir de sujets des deux sexes d’écoles normales primaires. Ces écoles normales sont de véritables séminaires laïques.

(43) Il a été signalé pourtant que Talleyrand était quasiment dépourvu de barbe. Mais d’autres zones que le visage pouvaient participer à l’efflorescence pileuse de la puberté.

(44) Talleyrand atteindra 1,76 m, d’après ses passeports, ce qui était pour l’époque une taille très au-dessus de la moyenne, on lui attribuait une taille de cinq pieds trois pouces, Franz Blei, op. cit. page 9 et introduction.

(45) Talleyrand, Mémoires, tome I, p. 20.

(46) Nous nous tenons aussi près que nous pouvons du réel possible. Les disciplines à Saint-Sulpice n’ont pas sensiblement changé. Dans son ouvrage sur « Ces messieurs de Saint-Sulpice », Bibliothèque ecclésia, Jean Gautier, directeur au séminaire, écrit, faisant allusion à des conversations pour certains inopportunes : « On s’explique alors que certains séminaristes se cachent à l’entrée des escaliers et à l’ombre des bosquets pour éviter tel confrère insupportable. Que celui qui n’a jamais pêché sur ce point leur jette la première pierre » (p. 160).

(47) Il est des plus probables que si Talleyrand s’adapte mal aux disciplines de l’Oraison Sulpicienne, c’est à cause de sa constitution somato-psychique. Le professeur René la Senne de la Sorbonne dans son « Traité de caractérologie » le range à de nombreuses reprises dans les extravertis sans donner une base somatique à cette classification.

Or son aspect physique, à la fois athlétique et dysplasique, rangerait plutôt Talleyrand dans les introvertis, quoique sous l’influence de la bonne chère, il se mettait parfois dans l’ambiance, après avoir longtemps manifesté de la froideur et n’avoir pas vibré avec le milieu. Sans attacher une importance excessive à des corrélations somato-psychiques, il faut remarquer cependant d’après ce qu’a retenu l’histoire et ce que nous a laissé l’iconographie, que MM. Olier et Tronçon auteurs de la règle sulpicienne avaient les caractères psychiques et morphologiques (type pycnique) d’extravertis syntones au milieu. La méthode sulpicienne conforme à leurs caractères est admirablement adaptée à la formation de prêtres de paroisse, vivant dans le siècle, au contact de leurs ouailles et désirant se rapprocher autant que possible des méthodes du Christ.

La méthode introspective des Jésuites, qui à la fin de la journée mentionne les erreurs estimées commises en divisant cette journée en périodes, semble adaptée à un autre type d’hommes que celle du prêtre de paroisse.

Certes, cette méthode est pratiqué par la « compagnie » dans un but d’amélioration morale, mais elle ne nous semble pas spécifique au religieux.

Le chef de guerre, l’homme d’Etat, le brasseur d’affaires peuvent très bien étudier leurs errements au cours de la journée et rechercher une amélioration à leur manière de procéder mais dans un but non moral quoique spécifique à leur forme d’activité.

(48) Lacour Gayet, op. cit., tome I, p. 34.

(49) Lettre du 10 mai 1839 in B de Lacombe, Talleyrand évêque d’Autun, p. 88.

(50) De par le fait révolutionnaire, on ne peut connaître les condisciples de Talleyrand à Saint-Sulpice. C’est la lecture des Mémoires de la duchesse d’Abrantés et des tableaux généalogiques des familles nobles de Périgord qui nous a permis de situer l’abbé de Lageard par rapport à Talleyrand. Lettre justificative « in fine ».

(50bis) Talleyrand dans ses Mémoires nous donne cependant quelques renseignements généraux sur la bibliothèque de Saint-Sulpice. « La bibliothèque du séminaire de Saint-Sulpice était nombreuse et bien composée. J’y passais mes journées à lire les grands historiens, la vie particulière des hommes d’Etat, de moralistes, quelques poètes. » Mémoires de Talleyrand, 7 faubourg Saint-Honoré, chez Jean de Bonnot, 1967, tome premier, p. 20.

(51) Beaudouin IV de Jérusalem.

(52) Le maréchal de Luxembourg, fils du Montmorency Bouteville, décapité sur ordre de Richelieu.

(52bis) D’après l’ouvrage récent de M. Casimir Carrère, Talleyrand amoureux, édition France Empire 1975, p. 36 « Dorothée Luzy naquit à Lyon le 6 juin 1747 d’une famille d’artistes et fut baptisée à l’église de Saint-Nizier »… « Dorothée n’était pas convertie, ni du reste israélite, et la plupart des biographies s’y sont trompés ».

Le vrai nom de Dorothée était bien Luzy. On ignore pourquoi le nom de Dotinville, puis Dorinville est venue s’accoler.

(53) Talleyrand, Mémoires, tome I, p. 22.

(54) Voir aussi Lacour Gayet, Talleyrand, tome I, p. 38.

(55) Lacour Gayet, Talleyrand, tome I, p. 40-41.

(56) Il suffit de citer entre autres sans remonter au-delà du 16e siècle le cardinal de Lorraine, l’évêque Montluc qui prépara l’élection d’Henri III comme roi de Pologne, le cardinal d’Ossat, le cardinal Duperron, Richelieu, Mazarin, le cardinal de Polignac (traité d’Utrecht), le cardinal Dubois, le cardinal Fleury, Loménie de Brienne.

Et nous évoquons ici seulement les rôles politiques à l’échelle nationale.

Mgr François Ducaud Bourget dans le numéro d’Ecrits de Paris de novembre 1974 montre, dans un article intitulé « Action sociale d’autrefois et clergé de jadis » (p. 29 à 33), l’activité considérable de certains évêques dans l’organisation régionale (créations de routes, chemins, ponts, dessèchements de marais, institution d’hôpitaux, d’écoles populaires, efforts portés sur l’élevage du bétail, introduction de la pomme de terre, 10 ans avant Parmentier à Castres, etc, etc.).

Parmi ces évêques particulièrement actifs, on peut citer Dillon (Narbonne), de Bernis (Albi), Boisgelin (Aix), Champion de Cicé (Rodez), de Barral (Castres), Massillon (évêque de Clermont), de Marboeuf (évêque d’Autun), etc. Charles Maurice de Talleyrand s’il l’eut voulu aurait pu jouer un rôle social important à l’échelle régionale.

(56bis) Duc de Castries, l’Agonie de la Royauté, p. 42.

(57) Les autorités de l’Eglise fermaient parfois les yeux sur le comportement de certains de ses membres lorsqu’ils étaient de bons administrateurs, se montrant des têtes politiques et surtout ne déviant pas de la doctrine. L’église défendait par eux ses positions temporelles. Ainsi, le pape Alexandre Borgia souvent cité comme prototype d’immoralité porta à un haut degré la puissance temporelle de l’église.

Dans le magnifique portrait d’Alexandre VI Borgia qu’on trouve Guichardin, Pensées et portraits, précédé d’une étude de Jacques Bainville, Denoël et Stecle, p. 136 à 140, on peut lire « Il s’empara avec la plus grande facilité de la Romagne, des Marches et du Duché dont il fit un bel et Puissant Etat… Rassemblant une belle armée, il fit voir combien la puissance d’un pape est grande quand il a un capitaine de valeur et en qui il puisse se fier. Il en vint au point que c’est lui qui tenait la balance de la guerre entre la France et l’Espagne… ».

Malgré certaines irrégularités d’élection, Alexandre Borgia avait été nommé sciemment dans ce but d’accomplissement temporel et état d’esprit, reste vivant de nos jours quoique controversé.

(58) Les députés du premier ordre à l’assemblée du clergé, au nombre de deux, étaient ou évêques ou archevêques. Les députés du second ordre au nombre de deux également étaient pris parmi les abbés, prieurs ou bénéficiers.

On peut demander si Talleyrand ne fut pas créé très vite bénéficier pour être délégué précisément à l’assemblée du clergé.

(58bis) Lacour Gayet, t. I p. 63.

(58ter) Ibid. t. I p. 6.

(58quater) Ib. t. I p. 85-86.

(59) C.G. – Sur la mort de cet évêque, Lacour Gayet, tome I, p. 87.

(60) Duc de Castries, l’Agonie de la Royauté, p. 51.

(61) Lacour Gayet, tome I, p. 90.

(62) Dominique Julia : le clergé paroissial dans le diocèse de Reims à la fin du XVIIIe siècle, Revue d’histoire moderne, T. XIII, juillet, septembre 1966, page 195-216.

(63) Alexandre Angélique de Talleyrand Périgord, archevêque de Reims appartenait au 5e bureau de l’assemblée des notables sous la présidence de M. le duc de Bourbon. Son demi-frère le comte de Périgord appartenait au septième bureau sous la présidence de M. le duc de Penthièvre.

La liste protocolaire classe l’archevêque de Reims le 2e de son bureau immédiatement après le duc de Bourbon.

Le comte de Périgord est le 6e de son bureau immédiatement après M. le prince de Croy (Histoire de France pendant le 18e siècle par Charles Lacretelle, tome 6e, à Paris chez F. Buisson, libraire éditeur rue Gilles cœur, n° 10 1812 p. 147 à 151.

(64) Panchaud, banquier de la cour (banquier israélite d’origine suisse), adversaire de Necker. Talleyrand le qualifie « d’homme extraordinaire ». C’est chez lui que Mirabeau et Talleyrand se rencontrèrent. Panchaud avait « une connaissance unique des marchés de Londres et d’Amsterdam qui lui permettait de se livrer aux spéculations les plus fructueuses » (Lacour Gayet). On s’explique aisément l’admiration de l’agioteur Talleyrand. Voir Talleyrand, Mémoires tome I p. 36 et Lacour Gayet op. cit. tome I p. 61 et 369 (note 23).

(65) Mirabeau, de retour en France (venant d’Allemagne) introduit l’Illuminisme de Weishaupt dans sa loge celle des Philalêtes. « Son premier collègue fut ce monstrueux Abbé de Périgord, qui déjà se préparait à jouer le rôle de Judas dans le premier ordre de l’Eglise » (cela se passait sans doute en 1786-1787).

Barruel (abbé), Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme (tome cinquième) l’édition de 1803 (Fauche, Hambourg) p. 61.

Jean André Faucher et Achille Ricker, Histoire de la Franc-Maçonnerie en France (lettre liminaire de M. Charles Dupuy) p. 195. « Les nobles qui prennent la tête du groupe qui rejoint le 25 juin le Tiers Etat sont tous des maçons… et le lendemain Talleyrand les imite. » « Le Frère d’Orléans retrouve les frères Duport, Mirabeau, Talleyrand chez le frère Montesquiou », p. 199.

En 1790, Talleyrand figurait au tableau de la loge des Amis Réunis, d’après une liste donnée de ses réunions par le conventionnel Sergent, p. 288.

Le frère Charles Maurice de Talleyrand Périgord, prince de Bénévent meurt en 1838 âgé de 86 ans (en réalité 84) avec les sacrements de l’Eglise. Abbé de Saint-Denis au diocèse de Reims, agent général du clergé de France, évêque d’Autun, membre de l’Assemblée des notables (inexact), député du clergé aux Etats Généraux, président de l’assemblée nationale, démissionnaire de son évêché, membre du Directoire du département de la Seine, membre de l’Institut, ministre des affaires étrangères, grand chambellan, archichancelier de l’Etat ( ! ), membre du conseil de régence, président du Gouvernement provisoire, pair de France, ministre plénipotentiaire au congrès de Vienne, ambassadeur à Londres, il était membre de la loge parisienne des Francs Chevaliers.

(66) Voir Lacour Gayet, tome I, p. 91 et 97.

(67) Aujourd’hui, cet état serait appelé « quart monde », en bref les miséreux.

(68) Comité qui semble avoir réuni l’élite des hauts grades maçonniques venus de différentes loges.

(69) Lacour Gayet, tome I, p. 100.

(69bis) Duc de Castries, L’agonie de la Royauté, p. 151.

(70) Nouvel évêque d’Autun, Talleyrand à la porte de la cathédrale Saint-Lazare avait prêté le serment suivant « Moi, Charles Maurice, évêque d’Autun, je jure et je promets à l’Eglise d’Autun, je mon épouse, au doyen et au chapitre de la même Eglise mes frères, que je conserverai les droits, libertés, statuts et exemptions de la dite Eglise et de ses membres…

Je n’aliénerai point, je n’inféoderai point, je n’échangerai point les droits, possessions et domaines de mon évêché et de mon Eglise d’Autun… » Lacour Gayet, tome I, p. 98.

Ses votes aux Etats Généraux furent sans rapports avec ses promesses.

(71) Lorsqu’il eut voté la constitution civile du clergé le 27 décembre 1790, il en informa quarante-huit heures plus tard « Les ecclésiastiques fonctionnaires du département de Saône et Loire ».

La réponse fut violente.

« Votre apostasie n’a surpris personne… Vous ne feignez d’honorer la religion que pour lui plonger le poignard dans le sein… l’infamie en ce monde, la réprobation dans l’autre… etc ».

Lacour Gayet, tome I, p. 143.








TALLEYRAND ET SON ARYTHMIE EXTRA SYSTOLIQUE



Nous avons vu dans le premier chapitre que Talleyrand était atteint d’une anomalie cardio-vasculaire.

Celle-ci mérite arrêt et réflexions.

Nous nous proposons donc :

1) Après l’avoir décrite telle qu’elle nous fut transmise, de suivre son évolution.

2) De tenter l’esquisse à travers le temps des contrôles médicaux du rythme cardiaque, sans perdre de vue l’anomalie dont nous traitons. Cette esquisse historique s’étendra essentiellement de la fin du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours.

3) Dans un troisième stade, muni de connaissances suffisantes, nous pourrons porter, croyons-nous, succédant à des interprétations faites selon l’esprit de l’époque, un jugement sensiblement exact sur l’affection qui nous occupe.

Disons tout de suite que nos considérations seraient bien vaines si elles ne nous donnaient des ouvertures fructueuses et non communément admises sur le psychisme de Charles Maurice de Talleyrand.

Des termes et une méthode doivent être précisés.

En conséquence d’une manière volontairement conventionnelle (1) :

– Nous appellerons simplement troubles du rythme une modification en plus ou en moins dans le rythme habituel des contractions du cœur ou du pouls radial, sans phénomène subjectif associé.

– Nous appellerons palpitations « des battements de cœur sensibles et incommodes pour le malade, plus fréquents que dans l’état naturel et quelquefois inégaux sous les rapports de la fréquence et du développement. » (Définition de l’Encyclopédie Moderne, 1825) (1bis).

– Nous n’utiliserons le terme d’Arythmie extra systolique (qui est le terme exact de l’affection de Talleyrand) qu’après les expériences de médecine expérimentale de Marey qui ont permis, en lui donnant un substratum physiologique, la définition clinique de l’arythmie extra systolique.

– De plus (et cela nous le savons peut-être controversé), nous admettons en principe l’unicité (2) de l’atteinte cardiaque de Talleyrand, c’est-à-dire que nous ferons dériver de son trouble primitif du rythme les manifestations surajoutées que nous décrirons. Nous rejetons donc l’adjonction d’une maladie cardiaque d’une autre nature que celle en premier lieu envisagée.



I



Nous ne ferons qu’établir ici une série de faits en tenant compte simplement de leur succession.

Le pouls radial de Charles Maurice de Talleyrand présentait, nous l’avons vu, une anomalie du rythme. Il marquait tous les six battements un temps d’arrêt plus prolongé que la norme avant que ne reprenne le septième battement (3).

Dans l’esprit de Talleyrand, cette particularité était bénéfique, en effet, pour lui ce ralentissement diminuait le travail du cœur. De ce fait, son organisme avait besoin de moins de repos ; les longues veillées en étaient facilitées. Un organe essentiel remplissant son rôle avec un moindre effort, il en résultait une moindre usure. Un surcroît de vie, une prolongation des jours, à moins d’accident, lui étaient dévolus. Ainsi, à un trouble mineur du rythme sans phénomène sensitif perceptible s’ajoutait un sentiment d’euphorie.

– Plus tard (4), Talleyrand écrivait à son médecin Bourdois de la Motte (5) à une date que malheureusement nous ne pouvons préciser : « j’ai quelquefois, même assez souvent, une douleur au côté gauche, sous le téton, des picotements dans toute cette partie… ». Dans cette même lettre, il signalait en outre à Bourdois de la Motte :

a) des étouffements accompagnés d’une pesanteur gastrique. Ces étouffements étaient moindres les jours où il prenait des pillules (sic) contre une constipation depuis longtemps habituelle.

b) des épisodes de toux.

c) une conservation de l’appétit, un bon sommeil, l’absence de mal de tête.

Lacour Gayet écrit parlant de Talleyrand, alors à Paris et revenu de Valençay (très probablement au mois de septembre 1835) : « Il se demandait s’il n’avait pas les symptômes d’un polype au cœur ». Nous verrons en son temps l’intérêt de ce point interrogatif.

– « Le 10 décembre 1835 (écrit la duchesse de Dino qui vivait avec son oncle), on vint de très bonne heure me dire la mort de la princesse de Talleyrand. Il fallut l’annoncer à mon oncle, je ne le fis qu’avec une grande répugnance car c’était précisément à l’époque où il fut atteint de violentes palpitations (6) qui nous faisaient redouter une mort subite et je pouvais craindre que cette nouvelle ne lui causa un certain trouble. Il n’en fut rien… ».

Rappelons que rentraient dans la définition des palpitations, donnée en 1825 « des battements sensibles et incommodes pour le malade ».



II



Trousseau (1801-1867) dans son enseignement ne se bornait pas à une sèche énumération symptomatologique, il l’agrémentait de réflexions à portée philosophique, traitant de la percussion (7) il disait :

« Vous savez Messieurs, que la médecine s’est toujours inspirée de la philosophie régnante, ce qui revient à dire que toute doctrine philosophique a dans l’Histoire de la Médecine une doctrine médicale correspondante ».

Et plus loin, Trousseau ajoute :

« On peut dire que notre époque a pour caractère dominant l’application à la médecine des méthodes d’investigation physique et qu’elle se semble avoir pour ambition d’atteindre à la précision et à la rigueur des sciences qu’on appelle exactes ».

Rien mieux que l’étude historique du rythme cardiaque et de ses modifications pathologiques ne peut montrer le bien fondé des assertions de Trousseau.

Nous distinguons schématiquement trois étapes qui ne sont pas exemptes de chevauchements :

1) Une étape où l’étude du rythme cardiaque s’appréciant essentiellement au pouls s’intègre dans une conception philosophique tempéramentale.

2) Une étape de transition où la montre à secondes apporte des données plus précises.

3) Une troisième étape instrumentale allant du stéthoscope à l’électrocardiographe qui permet de dissocier les symptômes, d’avoir quelques perceptions des causes et d’établir une classification nosologique. Nous vivons encore cette étape.

1) Phase tempéramentale

Cabanis (8), esprit curieux, médecin philosophe, porté à la synthèse, peut-être plus théorien que praticien, mais ayant intégré l’essentiel des connaissances biologiques de son temps, peut nous donner quelques notions sur les renseignements que les médecins retiraient de la palpitation du pouls radial à la fin du XVIIIe siècle et tout au début du XIXe. Les « Rapports du physique et du moral de l’homme » seront notre source.

Dans son Premier Mémoire « sur l’étude de l’homme », Cabanis affirme la doctrine des tempéraments : A un aspect physique déterminé, correspondant quasi obligatoirement un certain jeu d’idées et un comportement caractériel, une tendance pathologique, mais fait curieux il donne à chacun de ces tempéraments une allure caractéristique du pouls, associée entre autres à la teinte et à la texture des cheveux.

– 1er type – Cheveux châtains « un pouls ondoyant et facile ».

– 2ème type – Cheveux d’un noir de jais quelquefois crépus « un pouls fort, brusque, dur ».

– 3ème type – Cheveux plats et sans couleur « pouls lent, petit, incertain ».

– 4ème type – Cheveux noirs et plats « Ils ont le pouls petit, tardif, dur » (8bis).

Mais dans son Sixième Mémoire, Cabanis décrit les tempéraments utilisés par les anciens, sanguin, bilieux, flegmatique ou pituiteux, mélancolique (9), auxquels il est facile de rattacher dans l’ordre les caractéristiques du pouls, plus haut décrites.

Ayant recours à d’autres auteurs (Haller, Cullen, Pinel, Hallé, Richerand), Cabanis esquisse en plus dans le sixième Mémoire un type à prédominance musculaire et un type à prédominance cérébrale (10).

Il estime que le meilleur tempérament serait celui présentant un harmonieux mélange des quatre tempéraments décrits. Il ajoute « dans la nature, les tempéraments se combinent et se mitigent de cent manières différentes ».

Fait important, alors que le pouls est sérieusement compris dans la notion différentielle ; aucune considération dans l’ouvrage de Cabanis n’est apportée sur le cœur en temps qu’organe. Le « cœur humain » est pris dans le sens de sa générosité et de ses possibilités philanthropiques, guidées par la raison (à la manière de Rousseau) (10bis).

A la lecture des « Rapports du physique et du moral de l’homme », nous nous trouvons sous trois impressions qui doivent, à notre sens, traduire l’esprit du temps.

a) La médecine utilise la doctrine des tempéraments avec le rationalisme venu de l’esprit des encyclopédistes. Pour le médecin de cette époque, à tel tempérament, correspondant un ensemble de symptômes normaux et pathologiques. Du symptôme, on peut remonter au tempérament. Le pouls, essentiellement, traduit le tempérament, mais la variété admise des tempéraments apporte une certaine laxité au raisonnement.

b) Les rapports du cœur et du pouls radial, faute de moyens d’investigation ne peuvent être analysés.

c) Rien n’indique que le pouls soit alors compté à la minute, en France tout au moins.

– En lisant Cabanis, on trouve des termes comme « surcroît d’action », « lassitudes douloureuses », et lorsqu’il parle des organes moteurs « épuisement matériel ressenti par ces derniers ». Ces termes prouvent que la notion de fatigue, c’est-à-dire de diminution de la puissance fonctionnelle d’un organe, avec sensation de malaise par suite de la répétition de la fonction, n’était guère étrangère à Cabanis.

Toutes ces considérations relatives aux conceptions exprimées par Cabanis nous serviront lorsque nous envisagerons l’idée personnelle ou suggérée que se faisait Talleyrand (admettons au début du XIXe siècle) du trouble du rythme imprimé à son pouls radial.

2) Etape de transition avec l’utilisation de la montre à secondes

L’idée d’établir une relation entre le facteur pouls et le facteur temps était, il importe de le dire, antérieure à l’époque dont nous traitons.

On sait que Galilée confrontait déjà la cadence de son propre pouls à celle des oscillations du fameux lustre pendulaire de la cathédrale de Pise. Lorsqu’il établissait la loi du mouvement pendulaire, Galilée, génie précoce avait alors 19 ans. Comme il était né en 1564, nous sommes alors en 1583.

La « montre à compter le pouls » de l’Anglais Foyer (1707) « ajoute à la qualité tactile celle de quantité numérique et de rythme » (Bariety et Coury) (11).

Malgré la pratique anglaise, il n’apparaît pas, qu’à la fin du XVIIIe siècle, le décompte du pouls soit en usage en France, ce qui permet au Docteur Pierre Huard d’écrire (12) : « Napoléon fut le premier souverain, à qui selon les méthodes anglaises, on prit le pouls et mesure la température ».

En effet, Bonaparte devenu Premier Consul avait nommé Corvisart (13) (1735-1821) son premier médecin. Celui-ci qu’admirait Cuvier pour la rigueur de ses diagnostics et pronostics (14) s’intéressait avec électivité aux affections circulatoires. Il écrivit en 1806 un ouvrage « Essai sur les maladies et sur les lésions organiques du cœur et des gros vaisseaux ».

Il disposait incontestablement de la montre à secondes, depuis quelques années dans le commerce, et il n’est pas douteux qu’il comptait et que d’autres comptaient alors les pulsations radiales à la minute. Les preuves n’en manquent pas. Ainsi, dans le discours préliminaire de son Essai sur les maladies et lésions organiques du cœur et des gros vaisseaux (15), il estime que les causes des maladies du cœur résident dans la continuité de l’action du cœur. Il écrit, et cela à titre d’arguments, « Depuis le punctum saliens (16) et même avant sans aucun doute, jusqu’à la mort sénile que je supposerai à 90 ans, qui a nombré les millions de pulsations que le cœur aura battus sans une seconde de repos ? Leur nombre s’élève à 2 milliards 838 millions 240 mille à ne partir que du moment de la naissance et à ne compter que 60 pulsations par minute. En outre, il fallait bien que le pouls de Napoléon eut été compté pour que nous soit rapporté avec beaucoup de précision la fréquence de son rythme (17).

Cependant et cela justifie la notion de chevauchement doctrinal dont nous avons parlé, il semble bien que dans les premières années du XIXe siècle, le notion analytique des rythmes du pouls jugeant de la fonction cardiaque, ne se sépare pas entièrement de la notion synthétique constitutionnelle, tempéramentale et psychique d’un individu déterminé. Une anecdote à laquelle participe Corvisart va nous le montrer.

Le 12 octobre 1809 pendant la parade à Schoenbrunn (18), fut arrêté un jeune saxon, Frédéric Staaps, trouvé porteur, en guise de poignard, d’un grand couteau de cuisine. Il avoua avoir l’intention d’assassiner l’Empereur. Napoléon ne voulait pas d’esclandre « C’est un malheureux atteint de folie et d’imbécillité » dit-il, et il prescrivit à Corvisart, pendant que lui-même l’interrogerait de tâter le pouls du jeune homme. Il conseilla à nouveau de l’interroger une fois tombée l’agitation légère, à la vérité contrôlée par le médecin Il semble bien que l’Empereur pensait que le pouls puisse contrôler un état mental constitutionnel acquis ou même passager et que Corvisart semblait y souscrire (19).

D’autres citations des conceptions médicales de Corvisart quant au cœur nous semblent nécessaires pour les différentes interprétations que l’on pourra donner des troubles cardiaques de Talleyrand à travers le temps.

– Toujours dans les préliminaires de son ouvrage sur le cœur et les gros vaisseaux, Corvisart insiste sur le retentissement cardiaque des différents états d’âme.

« La colère, écrit-il, la crainte, la fureur, l’envie, la jalousie, la peur, le désespoir, la joie, la tristesse, l’avarice, la cupidité, l’ambition, la vengeance, etc… etc… réagissent sur le cœur » (20).

– Corvisart classe les lésions cardiaques en six genres. Le cinquième genre comprend des polypes fibrineux, des ossifications, des végétations. Il donne la symptomatologie des polypes qui, en regard de Talleyrand, nous intéresse particulièrement. Selon lui, « on présume qu’il y a une concrétion polypiforme dans une cavité du cœur particulièrement dans le ventricule gauche lorsque le pouls étant quelquefois assez régulier, devient tout à coup irrégulier et comme suffoqué… Ces variations du pouls se répètent fréquemment… » (21).

Dans son aphorisme CLXXVI, Corvisart, malgré la notion de prudence qui le termine, donne un avis qui peut-être trop pris à la lettre dans sa partie première sera lourd de conséquences sur la représentation étiologique que se feront ses successeurs et cela pendant une longue période, des troubles du rythme et des palpitations. « Il faut prendre garde de donner le nom de maladies de cœur à des battements de cet organe. On les distingue facilement à la cause qui y a donné lieu, à leur peu de durée, à leur cessation totale par le repos ou tout au plus par quelques légers antispasmodiques ; on doit être averti cependant que ce qui n’est que nerveux dans l’origine peut devenir organique par la répétition du même acte ».

Nous avons vu dans une note précédente que Corvisart s’intéressait à la percussion et que dans un but de recherche, il appliquait parfois (chose nouvelle) l’oreille sur la poitrine de ses patients. Il pratiquait aussi après et selon Morgagni (22), l’anatomie pathologique. Dans un travail en projet, il avait même en partie repris le titre d’un ouvrage de ce dernier. D’après Trousseau, Corvisart était « un homme à l’esprit net, au jugement prompt et sûr, à la parole claire et incisive ».

Certes, Corvisart avait du talent, mais son élève Laennec (23) approfondissant des méthodes, utilisant le stéthoscope (24) s’engage sur les « pentes de l’analyse » et ouvrit les portes de la médecine à la précision scientifique.

3) Etape instrumentale

L’emploi du stéthoscope servant d’exemple, allait naître toute une série d’appareils permettant les explorations physiques : perfectionnement du spéculum, ophtalmoscope… et plus tard (ce qui est ici notre préoccupation) les appareils enregistreurs du rythme cardiaque.

Cependant, ce n’est qu’entre 1830 et 1850 (25) que la percussion et l’auscultation combinées deviennent méthodes courantes d’investigation médicale (26), mais même combinées à la palpation du pouls, ces méthodes se seraient avérées insuffisantes pour apprécier et classer exactement le rythme cardiaque de Talleyrand.

Il importe de savoir que pendant le XIXe siècle, on étudie avant tout les lésions valvulaires et leurs conséquences (et là s’illustrent Potain et ses élèves) ; que les palpitations, les arythmies (27) et même l’angine de poitrine (28) sont rejetées dans le groupe des névroses cardiaques (29).

Il semble bien que les auteurs du moment ne sont pas encore complètement dégagés de l’enseignement de Corvisart dont l’autorité restait grande. On retrouve la notion de chevauchement que nous avons déjà signalée. Ici, le terme de passage ne s’établit que peu à peu entre troubles du rythme purement fonctionnels et troubles du rythme pouvant traduire une atteinte organique.

Nous arrivons maintenant à un instant de notre troisième étape où il va nous être permis d’utiliser le terme extra systoles, car la médecine expérimentale sera dans la possibilité de déterminer des arythmies extra systoliques. Une définition clinique pourra en être donnée. Des appareils enregistreurs nouveaux permettront d’en obtenir une classification selon les rythmes pathologiques associés ou non sur le tracé. La médecine clinique pourra s’étendre alors sur l’environnement fonctionnel de ces extra systoliques.

Il est indispensable d’avoir quelques notions sur le mécanisme des extra systoles si l’on veut pouvoir juger de l’anomalie cardiaque de Charles Maurice de Talleyrand.

– L’extrasystolie est une notion de physiologie pathologique qui a été mise en évidence par Marey (1830-1904), expérimentant en 1857 sur le cœur de grenouille après la période réfractaire (30) mais pendant la pause, on provoquait une contraction prématurée. Celle-ci entraîne également une phase réfractaire. Le rythme normal est perturbé et l’extra systole est suivie d’un repos anormalement prolongé, dit « repos compensateur ».

Ajoutons ici, bien que ce soit une notion plus récente, qu’à la reprise du rythme normal la contraction qui fait suite à l’extra systole est plus violente. Disons aussi que l’extra systole n’est pas toujours chez l’homme transmise au pouls.

On peut dès maintenant donner une définition clinique simple des extra systoles : « c’est une contraction supplémentaire qui, née avant son temps, altère la succession régulière des battements normaux » (A. Clerc).

Le sphygmographe de Marey (1860) (31) a permis de mettre en évidence les extra systoles transmises au pouls sans toutefois permettre de reconnaître sur le graphique la nature de leur étiologie.

C’est la découverte par Einthoven de l’électrocardiographe (32) en 1902 qui va permettre de pousser plus à fond l’étude des arythmies et de reconnaître leurs origines diverses. Bien que connu dès le début du XXe siècle des hommes de science, l’électrocardiographe ne rentrera en France dans la pratique courante des cardiologues que vers 1930-1932 (Loi sociologique approximative déjà énoncée). Il a pénétré aujourd’hui (1974) la médecine praticienne.

On pourra discriminer différents types d’extra systoles : celles qui sont la manifestation de cardiopathies (mitrales, artérielles), de myocardites infectieuses ou dégénératives, d’atteintes coronaires (infarctus du myocarde), d’un excès de traitement digitalique ; d’une intervention chirurgicale cardiaque ou d’un cathétérisme des cavités étroites.

D’autres extra systoles (et ce sont celles qui nous intéressent) survenant en l’absence de tout signe d’atteinte cardiovasculaire et dites neurotoniques sont en rapport avec des excitabilités nerveuses végétatives, vagotoniques ou sympathicotoniques chez des sujets « anormalement sensibles aux émotions, aux chocs moraux et aux conflits de toutes espèces (deuils, soucis, conflits affectifs, conditions du déséquilibre neurovégétatif). Cette hyperexcitabilité nerveuse est fréquemment entretenue par l’abus d’alcool de café et surtout de tabac » (33). « Comme Napoléon et comme Voltaire, Talleyrand aimait le café et il savait le prendre. C’était plaisir à le voir porter sa tasse sous le nez et en respirer l’arôme avant d’y tremper les lèvres » (Amédée Pichot, Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand p. 234). Ajoutons fait paradoxal que ces extra systoles se manifestent ou s’accentuent au repos et y sont donc plus facilement perçues.

Elles sont en permanence ou incidemment accompagnées de manifestations fonctionnelles d’une « étonnante diversité » ; perception au niveau de la région précordiale d’un pincement léger, notion de déclic, de « raté », avec sensation angoissante, parfois sensations de choc à distance, de plénitude intra thoracique, d’irradiation brachiale, simulant l’angor pectoris ; de sensation laryngée accompagnée de forte toux, de manifestations digestives avec éructations (33bis).

Signalons ici chez les sujets atteints d’extra systoles neurotoniques la fréquence des troubles digestifs banaux (constipation aérocolie). Les extra systoles résultent alors d’action réflexa ou mécanique directe.

Par ailleurs, « certains sujets ignorent leurs extra systoles. D’autres, sans les percevoir davantage, n’en prennent notion qu’en se palpant le pouls : geste qui peut tourner chez les anxieux à l’idée fixe » (34).



III



Dès lors, nous avons assez de matériaux.

a) On peut interpréter l’affection cardiaque de Talleyrand selon la philosophie médicale des périodes où il a vécu (1754-1838).

b) Des acquisitions scientifiques postérieures permettront, s’il est nécessaire, d’amender certaines interprétations et de rattacher à la maladie des manifestations qui en semblaient exclues.

c) La notion d’un terrain particulier, jusqu’ici non envisagée, se dégagera de notre étude et à notre sens, là surtout, réside son intérêt.

d) Enfin, on peut, croyons-nous, représenter graphiquement selon les méthodes actuelles et avec exactitude le trouble du rythme de Talleyrand en l’exposant dans sa forme ventriculaire la plus simple (35) que l’on peut admettre statistiquement vraie ; on peut aussi porter un diagnostic étiologique précis.

– Dans le cours de notre exposé, pour le faciliter et le clarifier, nous serons obligés d’avoir recours à quelques empiètements et adjonctions, voire répétitions de citations.

Lorsque Talleyrand interprète son trouble du rythme, selon les idées sur les tempéraments, exposées par Cabanis, il raisonne selon la logique médicale de l’époque. Le pouls n’est que la traduction d’un ensemble dont les parties sont cohérentes entre elles (36) ; le rythme en étant ralenti entre le sixième et le septième battement, l’heureuse nature a agi de telle sorte que la répétition des battements étant moindre, la fatigue est moins marquée, les échanges se font à moindre frais. Les forces de la vie dans leur ensemble sont moins brutalement sollicitées. L’organisme, en conséquence, peut à la fois supporter les veilles et, sauf accidents, une certaine prolongation des jours s’avère probable.

Ce raisonnement était mathématiquement logique et conséquent, compte tenu de l’époque où il était exprimé, mais il s’avère biologiquement faux lorsque le trouble du rythme de Talleyrand est envisagé selon les données actuelles.

En effet, après le sixième battement, il existait en réalité au cœur de Talleyrand un battement surajouté (extra systole) mais assez léger pour ne pas provoquer l’ouverture des valvules sigmoïdes et de ce fait n’être pas transmise au pouls. A la reprise, le septième battement était comme c’est alors la règle, plus violent que les six battements précédents. Le cœur, donc, contrairement à ce qui pouvait être interprété selon la philosophie médicale de l’époque, accomplissait un surcroît de travail. D’autre part, le jugement porté était un jugement présent, statique, qui ne tenait pas compte d’une évolution toujours possible.

Au vrai, on sait que des extra systoles « peuvent se répéter de façon habituelle et profuse pendant des années sans entraîner aucune détérioration cardiaque » (Professeur Agrégé Claude Macrez).

Il en résulte que le trouble du rythme dont était atteint Talleyrand n’avait pas de signification quant au prolongement ou raccourcissement de la vie.

Mais ce qui nous intéresse c’est que cet homme, en apparence impassible « jamais visage ne fut moins baromètre » (Stendhal) (36bis), se prenait le pouls, avec quelque évidence non point comme le font d’ordinaire les sujets nosophobes, dans un sentiment de crainte, mais tout au contraire dans un sentiment d’euphorie, se félicitant de ce rythme paradoxal, garant de longévité. Il n’en existait pas moins une sorte de contrôle émotif de ce qui était jugé ressortissant à la santé.

On peut nous objecter que nous jugeons, sans absolue certitude, qu’il ne peut être affirmé que Charles Maurice de Talleyrand se prenait le pouls. On peut répondre que s’il n’y a pas certitude, il existe de très fortes suspicions et que l’hypothèse mérite d’être envisagée et poursuivie. En effet, on se trouve chez Talleyrand devant tout un contexte d’inquiète vigilance, à se prémunir contre un accident. Ce contexte s’ajoute aux impressions peut-être artificielles, mais par lui, toujours recherchées, de sécurité et de plénitude vitale, de supériorité que donne la poursuite des richesses, des honneurs, des titres, des fonctions.

Ainsi, dans le Talleyrand de Lacour Gayet, lit-on des propos prêtés par Berryer à l’Abbé de Pradt « Le Prince était orné de quatorze bonnets superposés les uns sur les autres, ce qui formait plaisamment un grand édifice sur sa petite figure. La vérité est que la tenue de nuit de Talleyrand n’était point ordinaire. Son lit avait, dans le milieu, un creux profond qui se relevait à la tête et aux pieds, de sorte qu’il était moins couché, qu’assis sur son séant. Il prétendait se munir ainsi contre une attaque d’apoplexie ; en cas de chute nocturne, les nombreux bonnets de nuit auraient servi de bourrelet. »

Dans l’état d’esprit que nous lui prêtons, regardons vivre en quelque sorte organiquement Monsieur de Talleyrand, alors qu’au début du XIXe siècle, il habitait rue de Varenne ou rue Saint-Florentin. Il s’est levé fort tard. Pendant sa très longue toilette, il a bu deux ou trois tasses de camomille ; il n’a rien absorbé d’autre jusqu’au dîner, c’est-à-dire jusqu’à cinq heures trente, six heures (37). Le dîner sera en général somptueux et très prolongé. L’organisme de l’ancien évêque à jeun sera plus apte à subir les effets des vins, du café, des prises de tabac que nous avons appris devoir révéler ou accentuer les extra systoles dans leurs particularités, ainsi que curieusement le fait parfois aussi le repos. Etendu après minuit dans la concavité de sa couche, Monsieur de Talleyrand palpera son pouls et se félicitera de retrouver la persistance et l’accentuation d’un rythme prometteur.

Cependant, dès le début du XIXe siècle, Corvisart est le médecin du Premier Consul, puis de l’Empereur. La montre à secondes est passée dans l’usage. Corvisart compte le pouls de l’Empereur, il a des fonctions officielles et de nombreux élèves, le gestes du Maître se multiplie, tel qu’il est pratiqué sur l’Empereur. Nous avons vu que chez un homme supposé devoir vivre 90 ans, Corvisart comptait 2 milliards 838 millions 240 mille pulsations à raison de 60 pulsations par minute. La mort sénile résultait de l’addition des fatigues dues à ce travail du cœur.

Talleyrand, âgé de 45 ans, avait acheté chez Bréguet, le 16 floréal an VII (6 mai 1799), (le mois de floréal se déroulait entre le 20 avril et le 19 mai 1799), une montre à répétition, à ponts (sonnant les heures et les quarts), comportant les secondes et enregistrée sous le numéro 476, pour la somme de 1.140 francs, soit environ (il faut multiplier le prix d’alors par 1.500) 1.700.000 francs d’aujourd’hui (38).

Il est des plus probables que ses médecins d’alors, soit Alin (39), soit Bourdois de la Motte (40), à l’exemple de Corvisart lui prenaient le pouls ; ils devaient sans doute et sur sa demande, à ce personnage toujours très soucieux de sa santé, annoncer en quelques mots le nombre de pulsations à la minute et les particularités du rythme. Avec sa montre à secondes achetée chez Bréguet, il est dans la nature des choses que Talleyrand ait de temps en temps contrôlé son pouls (41) et en ait déduit des avantages supposés. Nous n’avons pas connaissance du nombre de ses pulsations radiales à la minute, mais en raisonnant approximativement sur des chiffres ordinaires, on peut admettre qu’en s’attribuant dix pulsations de moins par minute, et en évaluant à dix secondes le laissé libre par cette absence de pulsations, il escomptait bénéficier par rapport au commun des mortels, d’un supplément de 4 heures par jour, 5 jours par mois, deux mois en un an, deux ans en douze ans.

En réalité, on peut dire actuellement que ce raisonnement ne reposait pas sur des bases valables puisque l’on sait que :

a) Certains cœurs dits « irritables » ou « hyperkinétiques », « neurotoniques » avec fréquemment 90, 100 pulsations sont compatibles avec une longue vie.

b) Le pouls lent permanent (à 25, 30, 35 pulsations), syndrome d’Adams Stockes, doit faire redouter la mort subite.

On sait parfaitement que l’évolution de l’arythmie extra systolique est essentiellement variable d’un cas à l’autre et chez un même individu. On peut admettre qu’elle a présenté longtemps chez Talleyrand une certaine fixité (période pendant laquelle son pouls le rassurait). Mais il peut arriver un moment où elle s’accompagne de phénomènes subjectifs. Ce moment semble être atteint chez Talleyrand lorsqu’il écrit sa lettre au médecin Bourdois de la Motte. Il signale, nous l’avons vu, des douleurs au devant du cœur et des picotements autour du « téton » gauche, des sensations respiratoires, de la toux, un soulagement par des purgations et malgré tout cela la conservation de l’appétit et du sommeil.

On a l’impression que comme beaucoup d’émotifs, doués d’une sensibilité excessive, il utilise peut-être des termes qui donnent trop d’ampleur à des sensations dont l’extériorisation dépasse la gravité (42).

Mais en 1835, deux faits méritent l’attention.

1) Lacour Gayet écrit, nous l’avons déjà vu, parlant de Talleyrand alors à Paris, revenu de Valençay (très probablement au mois de septembre 1835) : « Il se demandait s’il n’avait pas les symptômes d’un polype au cœur » (42bis). Le terme et la notion de « polype au cœur » sont trop techniques pour que Talleyrand les ait lui-même inventés. Nous avons tendance à croire qu’ils lui furent plutôt suggérés par une imprudence verbale médicale. Il faut, pour en juger, se placer dans l’esprit médical du temps et se remémorer les aphorismes de Corvisart qui, bien que disparu, faisait encore autorité.

Dans le cas de polype, nous l’avons encore vu, Corvisart parle d’un pouls « quelquefois assez régulier, qui devient tout à coup irrégulier et comme suffoqué…, ces variations du pouls se répètent fréquemment ».

Raisonnant selon la doctrine de l’unicité que nous avons exprimée, nous croyons que ces irrégularités du pouls ne faisaient (possibilité évolutive actuellement prévisible) que traduire des extra systoles en salve.

Le médecin résidant de Valençay avait nom d’Andral. Il y eut au 19e siècle plusieurs médecins du nom d’Andral, parents entre eux. L’un était le gendre de Roger Collard ; au service du prince, il avait sans doute appliqué ce qu’il avait appris ou cru apprendre de Corvisart. Il avait, selon les préceptes de ce dernier, cru à un passage à l’organicité et n’avait pas assez mis à son langage un frein pourtant recommandé.

2) Le 10 décembre 1835, mourait rue de Lille la princesse de Talleyrand, que Talleyrand avait épousée sous le consulat d’ordre de Bonaparte lorsqu’elle n’était que Mme Grand.

Talleyrand n’avait que la Seine à traverser pour accomplir un dernier devoir envers une épouse qu’il avait naguère charnellement aimée. Lacour Gayet écrit : « Pour Talleyrand, il ne s’était fait voir ni rue de Lille, ni à l’église, ni au cimetière ; il avait une excuse : il avait une crise de sa maladie de cœur… » (42ter). Nous croyons à la réalité de cette excuse que Lacour Gayet présente avec scepticisme. Nous avons vu d’après Dorothée de Dino (43), qu’au début de décembre 1835, au moment de la mort de sa femme, Talleyrand était atteint de violentes palpitations faisant redouter une mort subite mais qu’il n’en avait rien été.

Cette mort de la princesse de Talleyrand succédait à toute une série de morts ayant affecté le prince. La princesse de Vaudémont, fille de la comtesse de Brionne, et avec laquelle il correspondait souvent, était morte en janvier 1833. Il la pleura. Puis son ami le duc de Dalberg mourut en avril de la même année ; la mort de La Fayette, mort à 77 ans (âgé de trois ans de moins que lui) le 19 mai 1834 ne lui fut pas indifférente (44).

Sa très grande amie la princesse Marie-Thérèse Poniatowska, veuve du comte Vincent Tyszkiewicz était morte à Tours le 2 novembre 1834, puis sa nièce la princesse de Poix dans ce même mois de novembre ; il avait été très impressionné par la mort de son médecin Bourdois de la Motte (44bis) en décembre 1835, quelques jours avant la princesse de Talleyrand.

Son attitude, cependant, n’exprimait que l’indifférence, depuis que sa femme était proche de sa fin. Il avait réglé des détails matériels. Mais son comportement n’était-il pas que trompeuse apparence ? Lorsqu’on connaît le retentissement que peuvent avoir les phénomènes moraux sur un cœur prédisposé aux extra systoles, on ne peut s’empêcher d’envisager l’exaltation des palpitations signalées, comme la résultante des chocs dus à des décès successifs. Et alors, l’excuse de l’état cardiaque pour ne pas assister aux obsèques de la princesse de Talleyrand ne pourrait bien être que l’expression de la vérité.

Charles Maurice de Talleyrand n’était peut-être pas, quant à sa femme, insensible à un ensemble de souvenirs et de complicités. Ces morts successives invoquaient peut-être chez le prêtre apostat, ayant gardé quelque foi, l’heure de sa propre fin et celle du jugement ; son cœur en subissait le contrecoup.

Au vrai, dans un chapitre précédent, nous avons vu comment Charles Maurice admettant mal sa disgrâce investissait dans les mouvements de son pied les sentiments que savait cacher un visage impénétrable. Dans désordre de son cœur, s’accentuant au cours de pénibles épreuves, peut-être n’est-il pas excessif d’envisager une compensation organique à une attitude d’indifférence par trop volontaire. « Il semble même, écrit Paul Chauchard (45), que la maîtrise de soi qui empêche aux impulsions nerveuses de s’aiguiller vers les muscles de la vie de relation, a pour conséquence une hyperactivité dans le domaine viscéral ». De plus « Tout se passe, écrit le professeur Delay, comme si le barrage opposé à la libération normale de la décharge nerveuse, vers le système nerveux de la vie de relation, avait pour corollaire une dérivation d’autant plus puissante vers le système nerveux sympathique » (46).

A un terme extrême, n’a-t-on pas décrit l’éclosion d’ulcère gastrique chez des sujets accoutumés à trop maîtriser leurs colères (47).

Nous ne pouvons cependant reconnaître, en ces dérèglements, l’action unique et transcendante de l’idée pure ; il semble logique d’admettre, dans ces formes bénignes d’extra systoles sur la surface cardiaque, un ou plusieurs foyers ectopiques et minimes d’excitation échappant à tous les moyens d’investigation (48), mais réagissant à des facteurs très divers (d’après Jean Catinet).

Un « primum moyens » génétique n’est pas à rejeter.

Il existe des observations d’extra systoles en dominance régulière ou irrégulière seules ou associées à des tachycardies paroxystiques (Hoffmann, Closs, Watson, Falconor, Weil, etc). Pour Weitz, tachycardie paroxystique et extra systoles, dépendraient du même facteur héréditaire (49).

Ces considérations envisageant une micro lésion ectopique de la surface du cœur et l’action d’un gène, nous permettent à propos de Talleyrand et en raison de leur organicité de parler de somato-psychisme, comme nous l’avons fait pour son pied bot et comme nous le permettront bientôt ses rhumatismes et sa brachytéléphalangie.

– En dernier lieu, nous pouvons, croyons-nous, disposant des connaissances actuelles, poser un diagnostic rétrospectif, sensiblement précis sur l’état cardiovasculaire de Charles Maurice de Talleyrand.

Dans un but de simplification, nous supposerons que l’examen se situe dans la phase où son anomalie était réduite à son expression élémentaire, c’est-à-dire dans la période où seul existait le trouble du rythme sans phénomènes subjectifs associés. Bien que pratiquant dans notre supposition un examen aussi complet que possible, nous n’en transcrirons que les faits jugés essentiels, spécifiques au trouble du rythme.

En auscultant le cœur, nous trouverons adjointes au rythme des contractions surajoutées mais faibles entre les sixièmes et les septièmes battements ; ces contractions intercalaires seront suivies d’une pause plus longue que la normale. Le septième battement normal (en réalité le huitième) retentira à l’oreille plus violemment que le sixième battement antérieur normal. Fait essentiel, le léger battement perçu à l’oreille ne donnera pas de sensation tactile aux doigts palpant le pouls simultanément à l’auscultation.

– A la palpation du pouls après le sixième battement, nous constaterons une pause plus longue qu’il n’est accoutumé suivie d’un battement plus fort. Le battement ectopique n’aura pas été transmis.

Dès cet instant, le diagnostic d’arythmie extra systolique dans sa forme la plus simple (une seule extra systole) sera posé par la confrontation cœur-pouls.

Sur le contexte athétacoustique qui ne révèle aucune lésion associée, on pensera certes à des extra systoles neurotoniques bénignes, mais une prudence peut-être excessive nous invitera à contrôler par l’électrocardiogramme qu’il s’agit bien d’extra systole neurotonique et qu’il n’existe pas un état organique associé.

Nous avons vu le principe de l’électrocardiogramme. Simplifions à l’extrême.

Représentons tout d’abord un électrocardiogramme normal avec un branchement standard noté I (bras droit, bras gauche). Ne précisons pas par un quadrillé le facteur temps de façon absolument exacte. Les différentes activité auriculaires et ventriculaires seront présentées successivement par des ondes P – Q R S – S T – T et U dont l’image graphique sera traduite par une première figure.

Représentons-nous ensuite sur une deuxième figure une extra systole isolée monomorphe ventriculaire (l’extra systole ventriculaire est la plus commune et vraisemblablement celle dont était affecté Talleyrand).

Dans ce cas d’extra systole ventriculaire, il n’y a plus d’onde P, l’onde Q R S est élargie et souvent crochetée, le repos compensateur est plus long, l’onde T est inversée.

On peut désormais se représenter une séquence de l’électrocardiogramme supposé de Talleyrand (troisième figure).

On voit deux battements normaux le 6e et le 7e, le 6e est suivi d’un battement sans onde P avec Q R S crocheté et suivi d’un repos compensateur allongé, puis la reprise du 7e battement normal débutant par une onde P.

Nous ne trouvons sur l’électrocardiogramme aucune indication d’une lésion cardiaque organique associée.

Il faut donc rechercher dans le déclenchement des extra systoles chez Talleyrand, une cause neurotonique sympathique ou parasympathique (vagotonique).Beaucoup d’éléments plaident en faveur de l’action du nerf vague ; en effet, l’excitation du nerf vague ralentit le cœur alors que l’excitation du sympathique l’accélère. Si Talleyrand avait eu un pouls rapide à quatre vingt dix, cent pulsations, les temps d’arrêt au cours de son rythme n’auraient pu être analysés avec autant de précisions. D’autre part, il nous a été transmis que Talleyrand était pâle, mais que son teint se colorait après le repas (50) et qu’il souffrait surtout vers la fin de sa vie d’une constipation opiniâtre. Toutes ces choses plaident en fonction de l’action dite parasympathique ou vagotonique que l’on sait être si sensible chez les émotifs aux états d’âme.

En résumant en quelques mots l’état cardiovasculaire de Talleyrand, dans sa période non évolutive, on peut dire qu’il était atteint d’extra systoles monomorphe ventriculaires, d’expression parasympathique. Aucune lésion cardiaque organique n’était associée. Sur la fin de sa vie, ses extra systoles jusque-là bien tolérées s’accompagnèrent sous certaines influences émotives de phénomènes subjectifs désagréables.

Dans ses mémoires, à propos des scènes violentes qui lui fit plusieurs fois l’Empereur, Talleyrand écrit : « … Elles ne me déplaisaient pas car la crainte n’est jamais entrée dans mon âme… » (51).

Il rejette ainsi hors de sa personne un sentiment de crainte ou de peur que n’ont pas désavoué dans un langage coloré des hommes de guerre tels que Henri IV et Montluc. Il est cependant des plus plausibles qu’en ces dangereux instants la crainte investissait le rythme de son cœur et d’une manière d’autant plus marquée que son visage restait plus impassible.

Les considérations théoriques que nous avons développées dans ce chapitre sur l’histoire des troubles du rythme du pouls radial ne sont pas dépourvues d’intérêt pour la compréhension psychologique de Charles Maurice de Talleyrand.

Elles permettent certaines conclusions :

1) Raisonnant selon la mode de la fin du XVIIIe siècle, qui établit au rapport entre le rythme du pouls et la constitution, Talleyrand croit qu’il lui est permis un surcroît d’activité et qu’une certaine prolongation de vie lui est dévolue.

2) Mais lorsqu’apparaissent des extra systoles en salve, provoqués par des émotions et qui en réalité ne présentent pas une grande gravité, la tendance des médecins est d’envisager alors une affection sérieuse et Talleyrand, à la suite probable d’une appréciation médicale, envisage un polype du cœur.

3) Cette petite arythmie extra systolique et l’apparition de salves extrasystoliques, de même que la prise probable de son pouls, montre en main, par le prince de Talleyrand, nous conduisent à penser que l’impénétrabilité de son visage n’était qu’un masque et que comme la majorité des hommes, il était sensible aux émotions.

4) Les études électrocardiographiques actuelles permettent rétrospectivement d’établir un tracé traduisant de façon approchée le trouble du rythme cardiaque de Talleyrand.



NOTES



(1) Nous disons « volontairement conventionnelle » parce qu’en se référant à « l’Encyclopédie moderne » dans un article que le cœur, de Marc et Martin Solon écrit en 1825, troubles du rythme et palpitations ne sont pas dissociées, du reste valablement.

(1bis) Article de Marc et Martin Solon, Cœur dans l’encyclopédie moderne (1825) tome n° 7, page 304, édition 24 rue Neuve Saint-Ruch, Paris, Bureau de l’Encyclopédie, Imprimerie de Lachevardière fils, successeur de Collet, 50 rue du Colombier.

(2) Le grand médecin qu’était le Professeur Noël Fiessinger procédait ainsi.

(3) Voici le texte sur lequel nous nous appuyons, tiré des « Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand » d’Amédée Pichot : « Tout était particulier chez lui, dit M. Sainte Beuve, et le séparait du commun de l’humanité. Il avait la faculté singulière de dormir très peu ; il passait la nuit au jeu, ou à causer, ne se couchait le plus souvent qu’à quatre heures du matin et se trouvait réveillé de fort bonne heure.

Son pouls avait cette singularité d’être fort plein et d’avoir une intermittence à chaque sixième pulsation comme un temps d’arrêt, un repos de nature, et il paraissait croire que ces pulsations en moins et qui lui étaient dues devaient se retrouver en fin de compte et s’ajouter la somme totale de celles de toute sa vie, ce qui lui permettait de la longévité. Il expliquait aussi par là son peu de besoin de sommeil, comme si la nature avait pris ce sommeil en détail et par avance à petites doses » – A Pichot, Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand, p. 233.

(4) Lacour Gayet, tome IV page 268 – Dr Cabanès, la Chronique médicale (1er septembre 1910).

(5) Bourdois de la Motte, sommité médicale, avait été le médecin du roi de Rome.

(6) Chronique de la duchesse de Dino (23 mai 1934).

(7) Trousseau – De la percussion, clinique médicale de l’Hôtel-Dieu (édition 1877).

(8) Note sur Cabanis – Né en 1757 (donc trois ans après Talleyrand), à Cosnac, près de Brive, fils d’un avocat agronome. Fréquentant chez Mme Helvétius la Société d’Auteuil, il eut l’occasion de se lier avec Turgot, du reste ami de son père, avec d’Holbach, Franklin, Jefferson, d’Alembert et Diderot. Il fut aussi l’ami de Mirabeau et son collaborateur. Toujours d’une santé fragile, il mourut en 1808 d’une attaque. Son ouvrage majeur « Rapports du physique et du moral de l’homme » parut en 1802. Cabanis fut très largement partisan du coup d’Etat de brumaire. Récompensé comme bien d’autres par Bonaparte, il fut Sénateur et comte de l’Empire.

Ayant les mêmes fréquentations philosophiques et parfois la même action politique que Talleyrand, il fut certainement bien connu de ce dernier.

(8bis) Cabanis, Œuvres complètes, t. III (Rapports du physique et du moral de l’homme), Paris, Bossange frères et F. Didot, 1824, p. 72 à 77.

(9) Ces tempéraments sont utilisés aujourd’hui avec quelques variantes (tempéraments sanguin, bilieux, lymphatique, nerveux) par une école médicale naturiste française qui s’intitule elle-même Hyppocrato Cartonienne, Cabanis, op. cit. sixième mémoire, p. 401 à 428.

(10) L’Ecole morphologiste Française (Sigaud, Chaillou et Léon Mac Auliffe, Thooris) décrira quatre types (musculaire, digestif, respiratoire, cérébral) avec des variantes du modelé corporel. Il reste, croyons-nous, à explorer dans l’étude de ces types un riche terrain, non dénué d’incidentes psychologiques.

(10bis) Cabanis, op. cit., t. III (1824) p. 363.

(11) Histoire de la Médecine (Maurice Bariety et Charles Coury) Fayard 1963, 22 cm, 1217 pages, p. 506.

(11bis) Bariety et Coury, op. cit. p. 507.

(12) Sciences, médecine, pharmacie de la Révolution à l’Empire (1789-1815), Pierre Huard, Professeur à la Faculté de Médecine de Paris, Directeur d’Etudes à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, Paris, R. Dacosta 1970, 27 cm, 384 p., 154 figures, 18 planches en couleurs, couverture illustrée, p. 317.

(13) Castiglioni, Histoire de la Médecine, Payot, 1931, in 8°, p. 571 et 572.

(14) Note sur Corvisart : Il faut retenir que Corvisart (1735-1821) fut le premier professeur légal de clinique interne peu après 1797 lorsque l’école de santé fut devenue l’école, puis la Faculté de Médecine. Il fut, sans doute, le premier à pratiquer un enseignement médical élargi à la dimension d’un amphithéâtre. Il avait traduit en 1808 d’Aven Brugger, médecin viennois « La nouvelle méthode pour connaître les maladies internes de la poitrine par la percussion de cette cavité » (publiée en 1761). Corvisart pratiqua la percussion pendant vingt ans devant les élèves, qui suivaient la clinique de la Charité.

Fait important, « il avait accoutumé d’appliquer son oreille sur la poitrine des malades, afin de mieux connaître les battements du cœur » (Trousseau, de la percussion). Il avait lu à l’Institut le projet d’un ouvrage auquel il donnait pour titre : De se di bus et causis morborum, per signa diagnostica investigatis, et per anatomen confirmatis.

F.X. de Feller, Dictionnaire historique de biographie universelle, t. VI, Paris Hordaille 1836, p. 201-203 – V aussi Prévost Roman d’Amat, Dict. de biogr. française, t. IX, Paris, Letouzey (1961) p. 745-746, notice 3.

Parmi ses élèves se trouvait un jeune médecin : Laënnec. Laënnec précisa l’auscultation et donna toute sa valeur à la méthode d’investigation de Corvisart.

(15) J.N. Corvisart – Essai sur les maladies et lésions organiques du Cœur et des gros vaisseaux. Dédié à l’Empereur, Paris, Imprimerie de Migneret 1806, dans le discours préliminaire p. 47.

3e édition corrigée et augmentée 1818, chez Méquignon Marvis rue de l’école de médecine n° 9 et 3.

(16) « Punetum saliens » d’Harvey : c’est le premier rudiment embryonnaire du cœur.

(17) On sait que le pouls de Napoléon était lent « quarante deux à quarante trois pulsations par minute ; au-delà de cinquante c’était pour lui la fièvre et la maladie ». Docteur Cabanès, les fonctions de la vie, librairie le François, 1926, p. 149. On a parlé d’un pouls lent permanent (syndrome d’Adams Stockes), (Adams 1827), Stockes 1846). Ce syndrome d’Adams Stockes s’accompagne de vertiges, de syncopes, parfois de secousses musculaires clowniques. On a cherché à expliquer les convulsions de l’Empereur, par ce pouls lent permanent, mais le diagnostic n’en est point assuré car le pouls de Napoléon n’avait pas la fixité du syndrome d’Adams Stockes. D’autre part, il existe des pouls lents non permanents chez de remarquables athlètes et ces pouls particuliers peuvent favoriser les performances.

(18) Ernest d’Hauterive : Napoléon et sa police (Flammarion). In 8°, collection « l’Histoire », 1943, p. 45 et 46.

(19) Staaps qui voulait « délivrer l’Autriche de la présence des Français » fut néanmoins exécuté.

(20) Note : Chez le très latinisant Corvisart, on ne peut s’empêcher d’évoquer une réminiscence lucrécienne. Lucrèce, en effet, écrit (Lucrèce, Œuvres complètes, Paris, s.d. Garnier frères, trad. Lagrange reprise par Blanchet, livre III, p. 120 ): « Le jugement habite au centre de la poitrine ; c’est là, en effet, que palpitent la crainte et la terreur, là que tressaille le plaisir, c’est donc là le siège de la sensibilité ».

(21) Corvisart : Aphorismes de médecine clinique, recueillis par Mérat et publiés par le docteur Paul Busquet, bibliothécaire de l’Académie de Médecine (Masson, 1929).

(22) Morgagni, savant anatomiste, né le 25 février 1682, fut professeur à Padoue, mort le 6 décembre 1771, âgé de 90 ans.

Son ouvrage s’intitulait : « De se dibus et causis morborum », Padoue, 1760, F.X. de Feller, dict. hist. de biogr. universelle, Paris, 1836, t. 14, p. 580.

(23) Laënnec, né en 1781 à Quimper, mort à 45 ans « Jeune médecin à la nature grave et méditative, plein du savoir antique et qu’inspirait néanmoins l’esprit moderne » (Trousseau), Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu de Paris, t. III, Paris, Baillère et fils, 1877, p. 822.

(24) On sait qu’en 1816, Laënnec examinant une jeune fille et dans un sentiment de pudeur, ne voulant pas appliquer directement (auscultation immédiate) l’oreille sur sa poitrine, se rappela « un phénomène d’acoustique fort connu : c’est que si l’on applique l’oreille à l’extrémité d’une poutre on entend très distinctement un coup d’épingle donné à l’autre bout ».

Prenant un rouleau de papier fort serré, il appliqua sur la région précordiale et par l’intermédiaire de ce rouleau (auscultation immédiate) perçut les battements du cœur avec beaucoup plus de netteté que par l’application directe de l’oreille. Une méthode exploratrice était trouvée qui allait se montrer des plus fructueuses au service d’un esprit vigoureux. Trousseau, Ibidem.

(25) Bariety et Coury, Histoire de la médecine, in 8°, Fayard, p. 627.

(26) Note : Le temps écoulé entre le geste fécond de Laënnec (1816) et son application multipliée (1830-1850) nous semble bien obéir à une règle sociologique approximative, voulant qu’il s’écoule environ trente ans, entre la date d’une découverte et son admission et sa pénétration dans la science officielle et appliquée. (Les rythmes et la vie, 1930-1931) (Groupe Lyonnais d’études médicales, philosophiques et biologiques) in 8°, Librairie Levandier, 6 rue Victor Hugo, Lyon. A l’époque où nous vivons, la rapidité d’information nous semble devoir raccourcir le temps admis entre une découverte et son application. Consulter dans « Les rythmes et la vie », l’article de François Montré docteur ès lettres, Rythmes sociaux et historiques, p. 238 et 239 particulièrement.

(27) Van Malderen Charles. Contribution à l’étude de l’extra systolie, les extra systoles rebelles. Thèse, Paris, 14 février 1945. Van Malderen Charles, Thèse, 14 février 1945, dactylographiée, p. 1 introduction et p. 12 et 13, p. 16.

(28) A vrai dire, Trousseau dans ses « cliniques de l’Hôtel Dieu de Paris », t. II p. 533 (1877), prend vis à vis de l’angine de poitrine, bien qu’il la décrive comme une névrose, une position extrêmement nuancée en montrant la fréquence de son origine organique (l’actuel infarctus). Il ne faut pas oublier qu’Héberden décrivant l’angine de poitrine en 1768 attribuait son origine à une calcification des artères coronaires, ce que rappelle Trousseau. Héberden, médecin anglais né à Londres en 1710, mort en 1801, Trousseau, Ibidem, p. 528.

(29) E. Littré, Dict. de la langue française, Paris, Hachette, 1889, tome 3, I à P, p. 720, Ve Névrose.

Dans le Littré, une névrose est définie : « Maladie qu’on suppose avoir son siège dans le système nerveux et qui consiste en un trouble fonctionnel sans lésion sensible dans la structure des parties ».

(30) Tout muscle, après s’être contracté, subit une période pendant laquelle il se montre réfractaire à toute excitation. La période réfractaire est plus durable pour la fibre musculaire cardiaque que pour toute autre fibre musculaire.

(31) Castiglioni. Histoire de la médecine, 1931, p. 559.

A. Castiglioni : Professeur d’Histoire de la médecine à l’université de Padoue – Histoire de la Médecine, Payot, 1931, p. 559 « Parmi les physiologistes français, appartenant à cette grande école classique, il faut encore nommer Etienne Jules Marey, qui a le mérite d’avoir introduit un perfectionnement très important dans la technique de l’étude de la circulation par l’invention du sphygmographe (en 1860) qui a permis des études tout à fait exactes à ce sujet et qui est l’auteur d’autres perfectionnements fort importants de différents appareils destinés à l’enregistrement du pouls ».

(32) Electrocardiographie : Einthoven a imaginé un appareil permettant d’inscrire facilement des phénomènes électriques musculaires. Lian dans la séméiologie de Sergent écrit « Son principe dû à Valler repose sur cette notion fondamentale que la contraction d’un muscle entraîne dans ce muscle la production d’un courant électrique. Les contractions cardiaques sont donc une source de courants électriques, qui s’établissent entre les régions apexienne et basale. Ces courants diffusent dans l’organisme et on peut les recueillir avec des électrodes placées dans les deux mains », p. 247.

(33) Les troubles du rythme cardiaque, Jean Catinat, professeur agrégé, médecin des hôpitaux, Necker, J.B. Baillère et fils, p. 49.

(33bis) ib. p. 39.

(34) Professeur agrégé Cl. Macrez. Les consultations journalières en cardiologie (Masson et Cie) p. 49 et 50.

(35) Il y a trois types d’extra systoles, auriculaires, nodales les plus rares, ventriculaires les plus fréquentes.

(36) N’oublions pas qu’à la même époque, Cuvier reconstituait avec succès le squelette d’un animal préhistorique avec seulement quelques pièces détachées recueillies dans des carrières parisiennes.

(36bis) Cité par A. Pichot. Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand, p. 194.

(37) Une réserve cependant. « M. Florent et Place, nous disent que M. de Talleyrand ne faisait qu’un repas, mais qu’il prenait parfois dans la journée un verre de madère en y trempant un biscuit ». A. Pichot, Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand, p. 235.

(38) Noté : La maison Bréguet avait été fondée en 1775, depuis 1787, cette maison tenait un livre sur lequel étaient indiqués le numéro de la montre, le nom de l’acheteur, la date de l’achat. A titre de curiosité, la première montre à secondes, avec remontage automatique avait été faite en 1780 pour le duc d’Orléans (le futur Philippe Egalité). Marie Antoinette et Ferson avaient la même montre, signée A.F. comportant secondes, remontage automatique. Ces renseignements nous ont été transmis par M. Georges Brown. Toujours à titre de curiosité, la première montre de poche avait appartenu à François 1er, elle comportait une seule aiguille et un cadran en 12 points de 5 minutes. Les montres eurent deux aiguilles en 1675. En 1750, il n’y avait pas encore de montres à secondes. La maison Bréguet a appartenu à la famille de M. Georges Brown entre 1870 et 1970.

(39) Alin, premier de la première promotion de l’internat, mort à cinquante cinq ans en janvier 1831.

(40) Bourdois de la Motte, mort en 1835, Cl. Lacour Gayet, t. III p. 332.

(41) « Certains sujets ignorent leurs extra systoles, d’autres sans les percevoir davantage n’en prennent notion qu’en se prenant le pouls, geste qui peut tourner chez les anxieux à l’idée fixe ». Professeur agrégé Claude Macrez : les consultations journalières en cardiologie. Op. cit. p. 49 et 50.

(42) Talleyrand n’est pas mort, en 1838, d’une affection cardiaque, mais très vraisemblablement d’une septicémie rapide, consécutive à un anthrax (anthrax de la région lombaire), malgré l’incision pratiquée par le chirurgien Marjolin.

(42bis) Lacour Gayet, tome III p. 332.

(42ter) Lacour Gayet, tome III p. 335.

(43) Sur les craintes qu’eut Mme de Dino d’une mort rapide de Talleyrand, à l’annonce du décès de sa femme, V. Mme de Dino, Chronique, tome II ( 1836-1840) p. 232-233.

(44) Chronique de la duchesse de Dino (23 mai 1834) t. I (1831-1835), Plon 1909, p. 86.

(44bis) Sur la mort chrétienne du duc de Dalbert, qui impressionna beaucoup Talleyrand et sur celle de son médecin et ami Bourdois de la Motte – voir Mme de Dino op. cit. tome II p. 230.

(45) Paul Chauchard « La médecine psychosomatique » Presse Universitaire de France p. 30.

(46) Paul Chauchard op. cit. également p. 30.

(47) Il existe cependant une prédisposition génétique aux ulcères gastriques, Otmar Von Verschuer. Manuel d’eugénique et d’hérédité humaine, Paris, Masson et Cie, 1941, p. 173, fig. 112.

(48) Nous voulons parler ici des moyens d’investigation anatomo pathologiques macro ou microscopiques. Voir Jean Catinat op. cit. p. 51.

(49) A. Touraine, L’hérédité en médecine, Paris, Masson et Cie, 1955, p. 727.

(50) « Après son dîner, son teint se colore, ses yeux s’animent, ses mouvements sont brusques, sa voix devient plus forte… etc ». Molé, Mémoires, tome II p. 291. Librairie Champion, 1922, recueillis par le marquis de Noailles.

(51) Lacour Gayet, tome II p. 175 – et Talleyrand, Mémoires, tome II, p. 5.







LA BRACHYTÉLÉPHALANGIE DE TALLEYRAND ET SES INTERFÉRENCES



Dans certaines familles existe un raccourcissement héréditaire des doigts (brachydactylie). Il peut être dû à une symphalangie (1) (soudure des phalanges) ou à une brachyphalangie (raccourcissement d’une phalange). Dans ce cas, la phalange incriminée est généralement la deuxième phalange (phalangine) ; il s’agit d’une brachymésophalangie ; mais ce peut être parfois la première phalange (phalange proprement dite) ; c’est alors une brachybasophalangie ; ce peut être aussi la 3e phalange (ou phalangette) : on se trouve alors devant une brachytéléphalangie. Des caractères corporels surajoutés à ces atteintes digitales ont été décrits surtout s’adressant à la brachymésophalangie, forme la plus fréquente. A ce propos :

1) La présence d’une brachydactylie par brachytéléphalangie chez un gentilhomme appartenant à la famille de Talleyrand peut nous permettre d’apporter des précisions sur une légère affection osseuse dont la tradition familiale affirme sans ambage qu’il était atteint.

2) De plus, sans affirmer être dans le domaine toujours difficultueux des certitudes absolues, le problème de la naissance de Pauline de Périgord peut s’éclairer, du fait de cette anomalie d’un nouveau critère. Un voile que des contemporains ont cependant jugé transparent peut être soulevé. Il sera intéressant à cette occasion d’interpréter les mobiles d’une longue entente entre Talleyrand et Dorothée de Dino (2). Ainsi, de façon immédiate, en nous servant du pont révélateur d’une petite anomalie somatique, nous rejoindrons le psychique.

3) De manière un peu subsidiaire mais que nous ne croyons pas dépourvue d’intérêt, ni tellement hors de notre cadre, nous reconnaîtrons par l’analyse génétique dans la descendance généralement admise de Charles Maurice de Talleyrand une répartition de caractères par lui transmis que dévoilait ou que ne dévoilait pas son comportement.



I



Nous avons évoqué ci-dessus un gentilhomme de la famille de Talleyrand. Bien que son patronyme ne soit pas celui de Talleyrand, il porte cependant aussi un nom illustre. Ses ascendants directs et ses collatéraux ne sont pas des inconnus dans les armes, le monde, la politique.

Ce gentilhomme et son entourage l’a sans peine tôt remarqué, présente aux deux auriculaires une troisième phalange plus courte qu’il n’est normal, arrondie, élargie à son extrémité distale.

Les termes de doigts spatulés, en massue, en baguette de tambour, parfois de doigts hippocratiques (3) (cette dernière expression, à tort à notre sens), sont utilisés par les auteurs pour caractériser l’aspects des brachytéléphalangies. Chez ce gentilhomme, seules les modifications des troisièmes phalanges des auriculaires avaient été remarquées. Avec attention, nous avons examiné les deux mains dans leur ensemble. Elles sont quant aux paumes de dimension moyenne. Il est facile de remarquer l’aspect particulier des troisièmes phalanges des auriculaires où il faut également signaler l’élargissement des ongles, un peu déformés, en verre de montre mais qui ne sont en rien lésés dans la qualité de leur substance.

Les deux premières phalanges des auriculaires sont de dimension normale mais les deux doigts sont, bien entendu, plus courts que la norme du fait du raccourcissement de la troisième phalange. Mais ce qui fait l’intérêt de l’observation des deux mains du gentilhomme lorsqu’on les compare avec une main de dimension sensiblement égale, c’est qu’on s’aperçoit (ce qui n’avait pas été remarqué) que les troisièmes phalanges des IV, IIIe et IIe doigts sont également élargies et raccourcies, leurs ongles sont légèrement modifiés comme ceux des auriculaires. Dans ce contexte, la deuxième phalange du majeur est également plus large et plus courte qu’il ne convient. Donc tous les doigts des deux mains sont raccourcis par brachytéléphalangie.

Notons encore et nous verrons que cela à son intérêt, que la taille de ce gentilhomme est moyenne ou même légèrement au-dessus de la moyenne, compte-tenu de la date de sa naissance. On sait en effet qu’actuellement l’humanité dans son ensemble subit un important accroissement de la taille. Nous ne nous serions pas attardé à décrire les mains de ce gentilhomme si nous ne savions de façon indubitable que Talleyrand présentait aux auriculaires la même anomalie.

En effet, ce gentilhomme est l’arrière-petit-fils de Pauline Joséphine de Talleyrand Périgord (1820-1890) plus connue sous le nom de Pauline de Dino. Née en 1820, Pauline de Dino avait dix-huit ans lorsque mourut Talleyrand en 1838 ; elle a vécu depuis sa naissance dans l’intimité du grand homme qui lui a témoigné une affection d’allure paternelle. Ses souvenirs concernant Talleyrand devaient donc être parfaitement exacts. Elle les a transmis à son fils né en 1844, donc âgé de quarante-six ans lorsqu’elle mourut. Ce dernier à son tour les a communiqués à son fils, père du gentilhomme dont nous parlons. Au demeurant, ce dernier avant environ neuf ans lorsque mourut son grand-père en 1917. Il a donc pu s’entendre dire non seulement par son père mais aussi par son grand-père et se le rappeler parfaitement que ses mains étaient semblables à celles de Charles Maurice de Talleyrand. Donc, il n’y a aucun doute, le prince de Talleyrand avait des auriculaires en massue. S’il est certain que le prince de Talleyrand ait présenté un élargissement et un raccourcissement des troisièmes phalanges de deux auriculaires, il est extrêmement probable qu’appartenant à la même souche que notre gentilhomme, les dernières phalanges de tous les autres doigts lui étaient aussi dévolues élargies et raccourcies. Il semble évident que l’atteinte de ses quatre premiers doigts (4) soient de son vivant restée inaperçue comme cela s’était jusqu’ici produit chez le membre actuel de sa famille présentant la même légère anomalie.

Grâce à l’obligeance d’une famille chez qui nous avons rencontré cette légère anomalie brachytéléphalangique et grâce également à la main d’une jeune fille dont nous ne connaissons pas le contexte familial, nous nous proposons de pousser plus loin l’étude morphologique de la main de Talleyrand en même temps que sa transmission héréditaire (5).

La figure I consistant en un tableau généalogique montre à l’évidence dans la famille rencontrée que l’hérédité brachytéléphalangique obéit (ce sur quoi tous les auteurs sont d’accord) à la dominance simple. L’affection se transmet sans solution de continuité et touche environ 50 % des membres de la fratrie.

La figure II est la photographie de la main d’un homme de quarante ans atteint de brachytéléphalangie et correspondant au sujet I du tableau généalogique. On perçoit nettement le raccourcissement et l’élargissement des troisièmes phalanges des quatre derniers doigts ainsi que de la phalange terminale du pouce. L’aspect en baguette de tambour est particulièrement marquée à la phalangette du cinquième doigt.

L’aspect de la main de I avait certes été remarqué mais nul, médecins y compris, ne l’avait envisagé comme anomalie héréditaire.

Comme I est agriculteur, propriétaire exploitant, et ne craint pas de se livrer à des travaux de force, on disait « c’est une main de travailleur ».

C’est la main antérieurement observée du descendant de Pauline de Dino qui nous a permis de rattacher la main de I à sa vraie origine.

Pour avoir plus de précision, nous avons pratiqué des radiographies comparatives de la main de I avec celle d’un sujet approximativement de même taille et corpulence et évidemment possesseur d’une main normale.

La figure III est la radiographie de la main de I ; la figure IV est la radiographie comparative.

L’anomalie est beaucoup plus évidente radiographiquement que cliniquement. Elle montre que les parties molles ne sont pas les seules incriminées mais que la marque osseuse est évidente.

L’ossature des 3e phalanges des quatre derniers doigts et de la phalange terminale du pouce est nettement plus courte que l’ossature des mêmes phalanges de la main témoin.

Cette ossature semble obéir à la loi de Bessel Hagen disant que l’on gagne en largeur ce qu’il perd en longueur. Et tout au moins à la vue, cette loi paraît s’appliquer plus particulièrement à la 2e phalange du majeur.

Nous avons essayé de traduire en chiffres l’importance de l’anomalie ; pour cela utilisant une méthode courante en anthropologie, nous avons multiplié par cent la dimension osseuse de la dernière phalange de l’auriculaire dans sa plus grande largeur et l’avons divisée par sa longueur. L’indice trouvé doit être d’autant plus grand que la phalange est plus élargie et plus raccourcie. Nous avons trouvé un indice de 7,587 pour la phalange pathologique. Faisant le même calcul pour la 3e phalange auriculaire normale du sujet témoin, nous avons trouvé un indice de 4,706. L’importante différence entre les deux indices montre que l’anomalie s’apprécie mieux par le calcul que par la vue.

Nous avons fait le même calcul pour les premières et deuxièmes phalanges auriculaires osseuses de la main normale et de la main porteuse de l’anomalie.

L’indice des deuxièmes phalanges est 5,37 pour la main pathologique de 5,88 pour la main normale.

L’indice des premières phalanges est 4,156 pour la main pathologique et 4,36 pour la main normale.

Les différences sont minimes et l’on peut dire que dans la première main l’anomalie ne réside que dans les troisièmes phalanges.

Nous n’avons pris de mesures que sur les seuls auriculaires.

Nous croyons que les auriculaires de Talleyrand en leur troisième phalange devaient être très proches de celui dont nous avons trouvé l’indice à 7,587 quant à la dernière phalange.

Remarquons que l’anomalie brachytéléphalangienne n’entraîne apparemment aucune gêne fonctionnelle chez I qui est particulièrement musclé et adroit de ses mains.

La gêne fonctionnelle n’existait pas non plus chez Talleyrand qui ne manquait pas de vigueur manuelle et digitale. Amédée Pichot (6) parlant du séjour de Talleyrand à Philadelphie (1795-1796) cite Moreau de Saint-Méry qui s’exprime ainsi : « J’avais du vin de Madère excellent qui plaisait beaucoup à Talleyrand, il en buvait au souper. La gaîté présidait constamment à nos réunions où nous aimions à polissonner, surtout lorsque Blacon s’amusait à Monseigneuriser Talleyrand, qui s’en vengeait en lui donnant de son poignet de fer ce que les enfants appellent des manchettes ».

Une manchette d’après Littré est « le mal que l’on fait au poignet en le serrant fortement entre deux doigts ».

Le généticien allemand Otmar von Verachuer (7) écrit dans son manuel d’Eugénique « Souvent les sujets atteints de brachydactylie ont les bras et les jambes et l’ensemble du corps plus courts qu’à l’état normal. L’aptitude en question provoque donc un trouble général de l’allongement des os ».

Talleyrand mesurait 1 m 76, ce qui était une taille élevée pour son époque. Les sujets atteints de brachytéléphalangie dont nous avons tracé la généalogie sont tous à l’âge adulte ou à son approche de taille au moins moyenne, très nettement au-dessus de 1 m 70 pour les hommes, au-dessus de 1 m 60 du côté féminin (8).

Le « souvent » d’Otmar von Verschuer aurait donc intérêt, croyons-nous, à être nuancé (9) (voir particulièrement cette note).

– Une interrogation s’impose :

Comment peut-on expliquer que la petite anomalie digitale de Talleyrand apparente aux auriculaires ait attendu cinq générations pour être à nouveau décelée chez un membre de sa famille, puisqu’il ne peut selon les lois de la dominance simple y avoir solution de continuité d’une génération à l’autre ?

La réponse est la suivante :

On doit se représenter l’action d’un gêne avec beaucoup de souplesse.

Nous avons vu que théoriquement un gêne pathologique en dominance simple se manifestait dans 50 % des cas ; mais :

a) Il peut se manifester selon un pourcentage plus élevé ou moindre (pénétrance).

b) Le gêne peut s’extérioriser sous plusieurs aspects ou un seul (notion quantitative d’expressivité), ces aspects peuvent être fonction de l’environnement interne ou externe (sexe, action d’autres gênes, mode de vie).

c) Un aspect du gêne ou plusieurs aspects du gêne peuvent revêtir une intensité particulière (c’est la notion quantitative de spécificité).

d) Enfin, un gêne peut être fort en manifestant une aptitude stable de développement ou faible en manifestant une aptitude instable de développement.

Des photographies relatives à la brachydactylie par brachytéléphalangie vont nous faire comprendre ces notions. Elles éclaireront facilement ensuite le cas Talleyrand.

La figure V représente la main de II sur le tableau généalogique (figure I). C’est un enfant de sexe mâle. Il a exactement le même type de brachytéléphalangie que son père (I 3). On voit très bien sur toutes les phalanges terminales le raccourcissement et l’aspect en spatule.

La figure VI représente la main grandeur nature d’une jeune fille (II 8) sur le tableau généalogique. Certes le raccourcissement des dernières phalanges est évident, mais l’aspect en baguette de tambour est peu marqué. Le sexe atténue les caractères de la petite anomalie ainsi que la vie sociale, le jeune fille n’effectuant pas un métier manuel ; le gêne se manifeste ici de façon assez faible.

La figure VII représente une jeune fille de vingt ans atteinte de l’anomalie. Les caractères sont nettement marqués ; on se trouve sans doute en présence d’un gêne fort que n’atténue pas le sexe et que renforce probablement le métier à dominante manuelle d’employée de restaurant. A dire vrai, cette petite anomalie brachytéléphalangienne attachée à une partie minime du squelette ne peut frapper qu’un observateur déjà prévenu, car jusque-là personne n’avait remarqué la particularité manuelle de cette jeune employée et il en avait été de même dans les autres cas dont nous avons traité.

Sous cet éclairage, on peut désormais comprendre pourquoi la main de Talleyrand ne manifesta une résurgence apparente qu’à un intervalle de cinq générations.

Enumérons les composantes d’une brachytéléphalangie dans sa forme la plus complète. Nous aurons :

Raccourcissement et élargissement de l’os de la phalangette ; aspect spatulé des parties molles correspondantes, ongles élargis et en verre de montre ; peut-être raccourcissement du membre supérieur. Mais parmi ces composantes, il peut y avoir selon les individus et les générations, soustractions quant au nombre (expressivité) ou diminution ou amplification d’un ou plusieurs facteurs (spécificité).

On peut se représenter Talleyrand avec une spécificité marquée par son ampleur du facteur que l’on désigne sous les noms de spatule, baguette de tambour, doigt hippocratique.

– L’anomalie n’est pas remarquée chez Pauline de Dino tout simplement peut-être parce qu’il n’existe chez elle qu’un léger raccourcissement de la troisième phalange, sans élargissement, sans modification des parties molles (ongles compris). Il n’est pas impossible qu’alors dans un sens louangeur on parle de « petite main » pour désigner une main qui cependant n’est pas absolument normale.

A partir de Pauline de Périgord, le gêne se manifeste faiblement chez son fils et son petit-fils et l’anomalie n’est pas décelée.

–Mais le gêne se renforce chez son arrière-petit-fils peut-être aidé dans son extériorisation par des influences hormonales ou non entravé par des gênes antagonistes et l’on s’aperçoit que resurgit l’auriculaire en spatule d’autant plus facilement que le souvenir de Talleyrand s’est maintenu vivace dans la famille.



II



1) Cette particularité singulière des dernières phalanges des cinquièmes doigts existante chez Talleyrand et retrouvée chez un arrière-petit-fils de Pauline de Dino peut-elle apporter quelque lumière sur sa filiation ?

En d’autres termes est-elle un appoint de valeur joint à d’autres faits pour soupçonner Pauline de Dino d’être la fille de Charles Maurice de Talleyrand plutôt que celle d’Edmond de Périgord, époux de Dorothée de Courlande ?

2) Quelque soit la réponse à cette question, les mobiles de la longue entente et des séjours partagés entre Talleyrand et sa nièce doivent être analysés. Peut-être ces mobiles méritent-ils, à côté d’une interprétation commune et à tendance malveillante, d’être envisagés sous un aspect faisant appel à une psychologie moins fruste, plus profonde et à déterminisme plus noble.



1)



Nous ne savons pas si la brachydactylie dont était atteint Charles Maurice de Talleyrand lui avait été transmise par son père ou par sa mère née de Damas d’Antigny déjà frappés ou l’un ou l’autre de l’anomalie ou bien si (fait rare) le premier de sa race il avait subi la conséquence d’une mutation (10) survenue dans la trame génétique paternelle ou maternelle. Au fond nous importe peu la cause originelle de la disgrâce ; ce qui nous intéresse c’est de savoir que Talleyrand était atteint indubitablement d’une anomalie qui se transmet selon les lois de la dominance mendélienne dans cinquante pour cent environ des cas. Ce qui nous intéresse encore c’est de savoir que les deux frères de Talleyrand Archambault et Bason avaient une chance sur deux d’être également atteint de l’anomalie ; le même pourcentage d’atteinte possible subsiste chez Edmond fils d’Archambault et marie de Dorothée de Courlande. Les trois enfants vivants d’Edmond, Louis, Alexandre et Pauline si leur père légal coïncide bien avec leur père réel seront soumis à la même loi. Parmi les trois, Pauline est incontestablement porteuse de la disgrâce puisqu’elle la transmet à son arrière-petit-fils. Rien ne permet d’affirmer ou d’informer la présence d’une brachytéléphalangie chez Edmond de Périgord étant donnée l’existence de formes non appréciables par des observateurs non avertis.

– Mais ce que l’on peut dire : A moins d’un hasard invraisemblable (11) étant donné le contexte que nous exposons, c’est que la petite anomalie dont était à son insu porteuse Pauline de Périgord ne pouvait venir que de Charles Maurice de Talleyrand ou d’Edmond de Périgord. C’est déjà faciliter un problème que de pouvoir le réduire à une seule alternative grâce à une rare et légère anomalie.

Pour prendre position dans cette alternative, notons de 1809 à 1823 les adresses successives de Dorothée de Courlande à Paris. Nous noterons aussi ses séjours à l’étranger. Bien que citant parfois les séjours de Dorothée dans des résidences françaises hors Paris (Rosny, St-Brice, Valençay) ceux-ci étant variables et parfois inattendus, nous les intégrerons dans les dates des résidences parisiennes.

Par ailleurs, nous ferons aussi attentivement que possible le décompte des jours de présence auprès de Dorothée d’Edmond de Périgord (dont nous suivrons les pérégrinations) et de Charles Maurice de Talleyrand.

Des allégations même imprimées d’affirmation domiciliaire pourront ne pas être retenues si d’autres documents viennent les mettre en doute.

– Dorothée de Courlande a épousé le 22 avril 1809 à Francfort Edmond de Périgord. Née le 21 août 1793, Dorothée a à peine 16 ans, 16 ans moins 4 mois exactement. Le jeune époux Edmond de Périgord né en 1787 est âgé de 22 ans.

A son arrivée à Paris fin avril 1809, Dorothée s’installe avec sa mère et sa gouvernante chez son oncle Charles Maurice de Talleyrand qui habite alors le grand hôtel de Monaco, rue de Varenne, actuellement hôtel Matignon.

Ayant rejoint l’armée, dès après son mariage Edmond de Périgord est alors attaché à l’état major de Berthier (campagne d’Allemagne). Après la paix de Vienne (14 octobre 1809) qui rattachait à l’empire au détriment de l’Autriche les sept provinces Illyriennes, Edmond et Dorothée s’installent chez eux dans l’hôtel qu’Edmond a acheté après son mariage 2 rue de la Grange Batelière.

– Le 12 mars 1811 naît le premier enfant du couple Napoléon Louis.

– Le 10 avril 1812 Talleyrand et la duchesse de Courlande tenaient sur les fonts baptismaux de Notre Dame de Lorette un deuxième enfant Dorothée, Charlotte, Emilie (11bis).

– Edmond n’assiste pas au baptême car le 24 janvier 1812 il lui est enjoint de rejoindre comme colonel le 8e Chasseurs à Brescia. Il rejoint son régiment déjà en marche vers l’Allemagne à Trente et participe à la campagne de Russie où il a une conduite honorable (12). C’est pratiquement la fin de la vie conjugale réelle. Dorothée passe une partie de l’été 1812 à St-Brice auprès de Talleyrand. Cependant Edmond revient quelques jours à Paris en mars 1813 d’où la naissance en fin d’année (15 décembre 1813) d’un troisième enfant Alexandre Edmond de Périgord.

Puis Edmond traverse de nombreuses péripéties, il participe à la nouvelle campagne d’Allemagne, est fait prisonnier par les cosaques en Saxe près de Milberg (16 septembre 1813) ; puis protégé par Bernadette se distrait pendant trois mois à Berlin résidant au 7 unter den Linden ; est libéré sur parole, repris à nouveau en territoire français, s’évade et finalement débarque le 20 mai 1814, 20 rue de la Grange Batelière où de Rosny rejoint alors Dorothée, quatre mois s’écoulent encore semble-t-il de vie commune 20 rue de la Grange Batelière puisque le colonel Combe alors capitaine raconte dans ses Mémoires que son colonel (le comte de Périgord) l’invite rue Grange Batelière et à Rosny (13).

Puis Dorothée, 4 mois après la perte de la petite fille tenue sur les fonts baptismaux par sa mère et son oncle, part en septembre 1814 pour Vienne.

Elle va y séjourner du 23 septembre 1814 au 3 juin 1815 habitant avec Talleyrand le palais Kaunitz.

Talleyrand se réinstalle le 8 juillet rue St-Florentin.

Dorothée s’y installe à son tour le 19 ou 20 juillet après un séjour en Allemagne.

Dorothée quitte à nouveau Paris au début de novembre 1815 pour l’Autriche et Vienne en passant par l’Italie mais elle reprend la route de Paris le 21 février 1816.

Rentrée à Paris, elle ne quittera plus Talleyrand (courts voyages exceptés) jusqu’à la mort de ce dernier. Elle habitera donc rue St-Florentin et Valençay pendant 22 ans environ. Jusqu’en 1838.

Combien de temps de 1809 à 1820 Edmond de Périgord et Dorothée vécurent-ils ensemble ? Ne craignons pas de revenir immédiatement en arrière pour établir ce bilan.

Edmond de Périgord quitte sa femme pour rejoindre l’armée, dès le lendemain de ses noces (22 avril 1809).

Dorothée reste approximativement séparée de son mari d’avril 1809 à novembre de la même année, soit environ sept mois. Elle vit avec lui de novembre 1809 jusqu’au 24 janvier 1812, soit un peu plus de deux ans et deux mois.

Ne comptons pas les quelques jours passés à Paris par Edmond en mars 1813, d’où naît Alexandre le 15 décembre 1813.

D’avril 1813 jusqu’au vingt mai 1814 où Edmond Débarque rue de la Grange Batelière, Dorothée est restée sans mari et réside tantôt rue Grange Batelière, tantôt à St-Brice avec Talleyrand et Charlotte, tantôt à Rosny. De janvier 1812 jusqu’au 20 mai 1814, Edmond est pratiquement absent, soit deux ans et cinq mois environ. En cinq ans de mariage, Dorothée vit plus de trois ans sans mari.

A partir de mai 1814, Dorothée semble-t-il habite avec son mari rue Grange Batelière ou à Rosny (mémoires du colonel Michel Combe) jusqu’en septembre 1814 soit un peu plus de quatre mois de vie apparemment commune. Cela fera au maximum un peu moins de 3 ans de vie commune avec Edmond de Périgord. A partir de septembre 1814 jusqu’en 1820, Dorothée soit vivant rue St-Florentin, soit voyageant n’aura plus de vie commune avec son mari, donc en 11 ans de mariage elle aura vécu 8 ans sans lui ; le dernier intervalle étant de sept ans environ lorsque naît Pauline le 29 décembre 1820. Dorothée a pratiquement vécu ces sept ans avec Talleyrand.

Lorsque naquit Pauline y avait-il eu rapprochement réel entre Edmond et Dorothée expliquant cette naissance ou bien des manœuvres habiles ont-elles voulu aux yeux du monde faire croire à ce rapprochement ?

Pour répondre à cette question, nous ferons état de deux documents dont nous discuterons le bien fondé.

1er document

Il s’agit de « l’agenda parisien des 25 000 adresses des principaux habitants de Paris », sorte de Bottin mondain de la Restauration.

Il nous apprend :

– Qu’en 1818, Edmond de Talleyrand Périgord habite 20 rue d’Aguesseau et Mme de Talleyrand Périgord 2 rue St-Florentin (Notons qu’en cette même année il y a séparation de biens entre les époux).

– En 1819, les adresses restent les mêmes 20 rue d’Aguesseau, 2 rue St-Florentin.

– Mais en 1820-1821, les deux époux sont domiciliés 20 rue d’Aguesseau.

– En 1822-1823, ils sont tous les deux domiciliés 2 rue St-Florentin, puis il n’est plus fait mention de Dorothée.

Selon « l’almanach du commerce de Paris ».

En 1829, Edmond de Périgord habite Champs Elysées n° 6 (avant de s’exiler pour l’Angleterre puis pour Florence).

IIe document que nous résumons :

En 1824, la duchesse de Dino établit une requête devant le tribunal de la Seine tendant à obliger le duc de Dino à la rejoindre rue St-Florentin, ou bien à la recevoir rue d’Aguesseau. Le duc de Dino n’obtempéra point pour des motifs d’honneur qu’il se refusa malgré l’insistance des hommes de loi à développer. Dans cette requête était établi un historique du mariage et il était dit qu’après le jugement de séparations de biens, pour des raisons d’économie les époux allèrent habiter rue St-Florentin et que de « cette cohabitation est résulté un troisième enfant » - mais qu’en septembre 1821 le duc est revenu loger rue d’Aguesseau.

– L’habitation commune d’Edmond et de Dorothée, 20 rue d’Aguesseau en 1820-1821 est des plus suspectes car certains documents semblent bien plaider en faveur du contraire.

Françoise de Bernardy dans son ouvrage « le dernier amour de Talleyrand » écrit en note ce qui suit :

« Nous avons la certitude que la duchesse de Dino n’alla pas vivre rue d’Aguesseau. D’une part, Gustave Parthey, un jeune archéologue allemand qui avait été à Lobirau le compagnon de jeu de Dorothée vint à Paris en 1820 et dîna à l’hôtel Talleyrand. Après le repas, les fils de la duchesse récitèrent des passages d’Iphigénie, et fort bien pour des enfants de sept à neuf ans.

D’autre part, le 9 mai 1821, Edmond écrivit à Latour Maubourg le ministre de la guerre pour demander à être fait grand officier de la légion d’honneur, rappelant la promesse obtenue par Talleyrand le 8 novembre 1820. La lettre d’Edmond est datée de la rue St-Florentin. » (p. 155, note I et p. 156) Françoise de Bernardy op. cit.

– On sait encore par des recoupements venus du ministère de la guerre que le duc de Dino partit en juin 1821 pour l’Angleterre et à son retour en septembre se réinstalla rue d’Aguesseau.

Il apport donc que très probablement Dorothée de Dino ne quitta pas en 1820-1821 la rue St-Florentin où elle habitait depuis 1816 et il apport avec certitude que le duc de Dino y séjourna en 1820-1821.

Dès lors, plusieurs questions se posent :

1) Pourquoi, après une rupture de sept ans et une séparation de biens en 1818, les deux époux voulurent-ils donner l’impression d’être domiciliés, en 1820-1821, 20 rue d’Aguesseau ?

2) Pourquoi Dorothée demeurant en réalité 2 rue St-Florentin, Edmond l’y rejoignit-il en 1820-1821 pour quelques mois ?

3) Pourquoi Edmond, ayant rejoint juin 1821 la rue d’Aguesseau, l’almanach des vingt-cinq mille adresses indique-t-il le 2 rue St-Florentin comme domicile commun ?

4) Pourquoi enfin la requête de 1824 et l’affirmation que de la cohabitation de 1820 est résulté un troisième enfant ?

Nous répondrons en bloc à ces questions.

Il est probable que l’affirmation volontairement erronée d’habitation commune 20 rue d’Aguesseau en 1820-1821 répond à un ensemble de facteurs : respect humain, tentative de mises de frein à des commentaires défavorables, relatifs à la séparation du couple, cela évidemment ne pouvant abuser que des cercles assez éloignés, des provinciaux, des étrangers de passage et non les familiers ; mais pouvant permettre, ce qui n’est pas négligeable pour un homme politique de donner réplique à certaines composantes de l’opinion publique malveillantes à son égard. Talleyrand, malgré l’âge, l’ambition toujours en alerte (14) ne tenait pas à prêter le flanc à des attaques sur ce point prévisibles, de l’entourage dévot et agissant du « pavillon de Marsan » (15).

Etant donné le peu de distance séparant la rue d’Aguesseau de la rue St-Florentin, la rencontre par des visiteurs de Dorothée de Dino à l’hôtel de Talleyrand pouvait facilement être affirmée comme la visite impromptue d’une nièce attentionnée à un oncle très respecté.

Mais un événement tel survint que pour le justifier auprès d’un proche entourage, il fallait rue St-Florentin la présence et le consensus tout au moins d’apparence du père légal. D’où pour des raisons que nous tenterons d’expliciter, le séjour pour quelques mois d’Edmond de Périgord rue St-Florentin. Son départ dans le premier semestre de 1821 de l’hôtel de Talleyrand peut s’expliquer par le fait qu’il était las de se composer une attitude allant à l’encontre de ses sentiments (16). La domiciliation trompeuse du couple 2 rue St-Florentin en 1822-1823 répond à la même volonté de ne pas prêter au scandale. Il fallait, tout au moins pendant la petite enfance de Pauline de Périgord, donner l’impression aux yeux du monde d’une vie commune.

– Dans la requête de 1824, il y a incontestablement un désir de séparation irréversible mais aussi la volonté bien concertée de placer au-dessus de tout soupçon, malgré sept ans de séparation, la naissance légale le 29 décembre 1821 de Pauline de Périgord.

Vus à distance, tous ces subterfuges associés à la connaissance que nous avons de l’hérédité et des formes de la brachytéléphalangie ne peuvent que nous incliner vers une opinion opposée à celle exprimée par l’état civil.

Nous sommes tentés d’exprimer, quant à la paternité de Talleyrand, notre sentiment proche de la certitude par un raisonnement d’allure syllogistique qui n’est pas dépourvu de quelque force.

Deux conditions étaient nécessaires, pourrions-nous dire pour identifier l’origine de Pauline de Périgord, une présence et une petite anomalie digitale.

La présence de Talleyrand auprès de sa nièce était ancienne et constante.

Il était porteur de cette légère disgrâce qui atteignit Pauline. Donc, il y a les plus grandes chances pour qu’il soit responsable de la venue au jour de Pauline. Inversement, il n’est pas assuré qu’Edmond de Périgord eut des mains non entièrement conformes. Et en sept ans, ses rares présences auprès de son épouse ne furent très probablement que de conformisme. L’entente entre les deux époux (« l’eau et le feu ») fut des plus discutables. Tout bien pesé, nous nous proposons donc de franchir à saut le léger obstacle du doute et de raisonner comme si était admise l’origine avunculaire de Pauline de Périgord.

Dès lors, il est licite de se demander si le curieux développement d’un amour concerté et conduit à conclusion mais selon la morale admise condamné par l’âge et la parenté ne repose pas sur des conjonctures exceptionnelles et un certain déterminisme somato-psychique.

Nous ne voulons pas parler de cette brachydactylie par brachytéléphalangie disgrâce minime et méconnue par son porteur. Elle ne peut donc influer son comportement.

Son seul mérite est de nous avoir éclairé sur un problème controversé et d’être un intermédiaire indicatif pour des vues plus élaborées.

Nous serons obligés en définitive d’en revenir à la disgrâce majeure et héréditaire des pieds tors.

On pourrait lorsqu’on envisage les relations entre Charles Maurice de Talleyrand, la jeune princesse de Courlande et leur entourage intéressé bâtir un réquisitoire péjoratif centré sur l’action de deux natures érotiques ne reculant pas devant les moyens et brisant les obstacles pour assouvir, sans contrainte, la satisfaction de leurs désirs.

Dans ses diverses liaisons s’échelonnent des pures courtisanes, des filles de police, de théâtre, de couleur (négresse de boston), jusqu’aux femmes de la bourgeoisie et plus spécialement jusqu’à des aristocrates belles ou laides mais aux noms qu’a retenus l’Histoire il est en quelque sorte spécifique à Talleyrand d’investir sa libido sur les composantes féminines d’une même famille (17) (voir note).

Etant donné la personnalité de Villemarest cherchant d’abord la rémunération de ses écritures, on ne peut admettre en confiance tout ce qu’il rapporte mais peut-être peut-on y trouver à travers des exagérations volontaires, des indications sur le style d’un certain comportement.

Il est de fait généralement admis que l’abbé de Périgord, que l’évêque apostat d’Autun, allant dans le sens que lui prête Villemarest bénéficia des faveurs de la comtesse de Brionne, de celles d’une de ses filles la princesse Charlotte de Lorraine, de celles de sa belle-fille, la princesse de Vaudrémont (18).

Et Talleyrand, doué de persuasion, soit à Paris (19), soit à Vienne (20), réitère le même procédé avec Dorothée de Périgord sa nièce mais qui est aussi la fille de la duchesse de Courlande dont il fut l’amant (21).

Nous pourrions continuant notre réquisitoire dire que Dorothée était de constitution galante comme sa mère, comme ses trois sœurs : la princesse de Hohenzollern Hochingen, la duchesse de Sagan, la duchesse d’Aurenza qui défrayèrent la chronique du congrès de Vienne.

Elle n’était pas, pourrait-on ajouter, la fille tard venue du vieux duc Pierre de Courlande mais celle d’un petit noble polonais, Alexandre Batovski à l’âme tourmentée, Gentz (22) ayant conversé longuement avec elle à Vienne le 20 janvier 1816 note dans son journal qu’il la trouve « aussi remarquable par la subtilité de son esprit que par la dépravation de son cœur… » (22bis).

En corrélation avec ce jugement grâce à son habile féminité, son emprise sur Talleyrand dépasse celle que semblait exercer jusque-là la duchesse de Courlande non indemne déjà de la part d’une de ses autres filles d’une pareille mésaventure (23).

Mais l’action de Dorothée et du prince de Talleyrand, pour rester en tête-à-tête est menée de telle sorte que leur complicité élimine les très minces contraintes subsistant de leur respective vie conjugale.

La princesse de Talleyrand, l’ancienne Mme Grand qui ayant beaucoup à se reprocher est de ce fait peu gênante, se voit cependant interdire l’hôtel de la rue St-Florentin et assigner moyennant finances, à résidence en Angleterre (24).

Edmond de Périgord joueur et prodigue voit ses dettes payées. Il lui est remis le cordon de grand officier de la légion d’honneur sur sollicitations de Talleyrand. Ce sont des moyens pour parachever un silence qu’une opposition foncière de caractère entre lui et sa femme ne rend pas trop douloureux. Après séparation de biens, il y aura plus tard séparation de corps et pension octroyée (25).

Ainsi continué sur ce ton, notre réquisitoire hautement moral pourrait conclure que dominés par leur sensualité, n’envisageant que leur seul plaisir, le prince de Talleyrand et Dorothée de Courlande écartaient d’un commun accord leurs partenaires légaux dans l’intention de pratiquer librement de coupables amours.

A la réflexion, en tablant sur le seul érotisme, nous avons ci-dessus soutenu une opinion élémentaire et de première vue, qui ne peut avoir qu’une valeur épisodique et fragmentaire lorsqu’on tient compte des longues années qui associèrent les destinées de Dorothée de Courlande et de Charles Maurice de Talleyrand Périgord.

Pour avoir la compréhension de cette association privilégiée, il importe de revenir à des données somatiques et à des évènements de jeunesse expliquant (la volupté n’étant chez elles que subséquente et secondaire), une certaine hauteur de cheminement de deux natures d’exception s’étayant dans leur vouloir.

L’impression commune que l’on se fait d’Edmond de Périgord doit être aussi soumise à révision.

Nous avons déjà assez insisté sur l’infirmité native de Talleyrand et sur la suppression de son droit d’aînesse pour n’y plus revenir. Sachons que des sujets soumis à ces aléas bâtissent une sorte de paranévrose qui les pousse vers la sécurité et la supériorité ; ils utilisent pour arriver à leurs fins des voies variées, parfois en apparence contradictoires. Dans l’ « Œdipe roi » de Sophocle, Œdipe (les pieds déformés par les liens), pour un lecteur qui ne se laisse pas conditionner par le freudisme, est plus un ambitieux fervent que l’amant de Jocaste.

Dans le Richard III de Shakespeare, le duc de Gloucester, gnome boiteux à l’ambition inassouvie, séduit et épouse la princesse Anne, veuve d’Edouard, prince de Galles, pour accéder au pouvoir suprême. Puis pour consolider sa légitimité, s’étant par le crime débarrassé de la malheureuse Anne, il convolerait volontiers avec la fille encore très jeune de son frère aîné le duc de Clarence (26), défunt par ses soins.

Envisageant la doctrine d’Adler, A. Faran et N. Schaffer (27) écrivent « la sexualité est subordonnée à la loi du style de vie d’un individu, comme toutes les autres fonctions de la vie, et elle est employée de la manière qui donne le plus de possibilité d’atteindre la supériorité visée ».

Grégorio Naranon (28) dans « Le problème des sexes » n’attribue pas une grande virilité (29) aux Don Juan dénombrant de multiples aventures. « Mais répétons-le, écrit-il, la valeur de la virilité est plutôt qualitative que quantitative. Pour cette raison, l’homme parfait satisfait son instinct avec un très petit nombre d’amours, avec un seul quelquefois, mais cet amour est extraordinairement profond et riche en nuances sentimentales et passionnelles. J’aime à symboliser ce type d’homme dans la figure d’Othello, parfaite antithèse de celle de Don Juan ».

Ceci dit, il serait inepte de considérer Talleyrand comme trop dépourvu, comme incapable de quelques flambées même épisodiques mais ce qui sciemment ou inconsciemment marque ses jeux, lorsqu’ils se prolongent (et cela est fréquent) en une fréquentation d’allure affectueuse, ce n’est pas tant la profondeur d’un sentiment amoureux désintéressé que son utilisation à des fins pratiques, politiques, ambitieuses.

– Ainsi admettons-nous qu’avec Dorothée Dorinville, le jeune clerc goûta l’intime prestige de ses possibilités séductrices. Mme de Brionne, grâce à l’intervention paradoxale d’un Gustave III protestant, faillit obtenir pour lui du Vatican la pourpre cardinalice.

– Mme de Staël, sous le directoire, lui valut le ministère des Relations extérieures en sollicitant la bienveillance de Barras.

– Mme Grand fut probablement son intermédiaire dans de douteux agiotages.

– Que de renseignements obtenus, que d’intrigues conduites dans les salons de Mmes de Luynes et de Laval !

– Aimée de Coigny (la jeune captive), par l’intermédiaire de Boisgelin, facilita en 1813-1814 ses relations avec le futur Louis XVIII.

– A un plus haut niveau, Anne Charlotte Dorothée de Médem, duchesse honoraire de Courlande, grande dame internationale, pouvait faciliter ses intrigues hors frontières, faire connaître ses avis, intercéder enfin pour lui spécialement auprès du puissant Alexandre Ie.

– Mais jamais Talleyrand ne trouva meilleure auxiliaire de ses desseins, épousant ses querelles, à la fois pondératrice et roborative que dans la fille dernière née de la duchesse de Courlande : Dorothée de Dino.

– On ne peut bien comprendre une attirance, un rapprochement, une confiance réciproque ayant résisté au temps en un mot la conjonction entre Talleyrand et Dorothée de Courlande qu’en esquissant le portrait somato-psychique de cette dernière.

Lorsqu’on examine les différents portraits de la duchesse de Dino, on est particulièrement frappé par l’ampleur du front haut et large (surtout manifeste dans le portrait peint par Prud’hon). Le visage va s’amenuisant légèrement vers le bas dans l’étage nasal et l’étage mandibulaire, mais sans aucune dysharmonie. Les yeux sont très grands.

Les contemporains (Molé, Rémusat) ont insisté sur la vie intense que dégageait un regard changeant, cependant atteint de myopie. On sait que de coloration bleue, l’iris paraissait par instants presque noir (30).

Du fait de ce développement de l’étage cérébral joint à la vie, à l’intensité du regard mais n’entraînant pas une disproportion trop marquée avec les parties sous-jacentes, l’école morphologiste française (Sigaud, Mac Auliffe, Thooris) pourrait classer Dorothée de Courlande dans les beaux types morphologiques cérébraux. Ce type à prédominance cérébrale est le type d’une humanité en évolution progressive (31), peut-être un aboutissement. On ne le trouve pas chez les primitifs mais il éclate sur le buste de César (musée du Vatican), on le reconnaît sur le crâne de Richelieu, sur les portraits de Pasteur.

Si d’autres prédominances organiques (musculaire, respiratoire, digestive) ont pour s’épanouir recours au mouvement, à l’air, à l’aliment, le type humain à prédominance cérébrale trouvera sa raison d’être et son contentement dans les échanges sociaux, dans le jeu des idées. Il y sera guidé par son instinct profond. D’autre part, sa force nerveuse lui permettra de résister aux traverses, aux chocs moraux. Dorothée de Dino donc constitutionnellement sera à l’aise dans un climat mondain, intellectuel, politique et en principe sera apte à supporter les vicissitudes.

Dernière née d’une mère galante, cahotée de six mois en six mois dans sa petite enfance entre le château de Sagan en Silésie habité par le duc Pierre alors cacochyme (32) et celui de Lobirau en Saxe que la duchesse de Courlande partageait avec ses amants (Batowski, Arnfelt) ; vivant ensuite à Berlin dans l’hôtel quelque pue délabré du 7 unter den Linden ; soumise dans la partie de l’hôtel qui lui était réservée à précepteur et préceptrice (l’abbé Piattoli, Mlle Hoffmann), alors que sa mère dans une autre partie de la grande demeure se livrait à une vie essentiellement mondaine, Dorothée qui n’avait pas une bonne santé ne bénéficia pas d’une enfance heureuse. Elle nous renseigne elle-même en quelques lignes sur sa santé, sa constitution, l’état d’âme de son enfance.

« Petite… excessivement maigre, depuis ma naissance toujours malade, j’avais des yeux sombres et si grands qu’ils étaient hors de proportion avec mon visage réduit à rien… Je ne crois pas qu’il fut possible de trouver une plus désagréable et plus malheureuse enfant que je ne l’étais à sept ans » (33).

Cette santé défaillante ou que l’on croit être telle, ce défaut de sollicitude parentale remplissaient les conditions nécessaires selon Adler pour que l’enfant recherche tôt une aile protectrice, un havre de sécurité. L’ambition pourrait alors prendre son essor.

Or, le précepteur de Dorothée, l’abbé Piattoli avait eu comme élève en Pologne le prince Adam Czartorisky qui était devenu le favori puis le ministre des Affaires étrangères d’Alexandre Ier. Piattoli, malgré les vingt-trois ans de différence séparant Czartorisky de Dorothée, fit miroiter aux yeux de sa présente élève la possibilité d’une alliance qui aurait comblé ses vœux, lui assurant la protection et le rôle désiré.

Malgré des réticences venues de la mère du prince (des portraits avaient été échangés, Czartorisky n’avait pas dit non), l’alliance aurait pu se conclure, lorsque Talleyrand à la recherche d’un riche mariage pour son neveu Edmond, s’appuyant sur le tsar lequel était tout puissant auprès de la duchesse de Courlande, agit par ses intrigues de telle sorte que le mariage fut conclu entre Dorothée et Edmond de Périgord, sans aucun enthousiasme du reste de la part des deux intéressés.

Ainsi lorsqu’en 1908, Dorothée après son mariage à Francfort arriva à l’hôtel de la rue de Varenne, un presque parallélisme pouvait s’établir entre les évènements de sa petite enfance, de son adolescence et ceux qui avaient marqué Talleyrand au cours des mêmes périodes. Ni l’un, ni l’autre n’avaient bénéficié de la parfaite sollicitude due à l’enfance ; puis ils avaient tous les deux plus ou moins ressenti un sentiment intime d’infériorité organique, puis la vocation de l’un avait été forcée, l’autre avait été détournée d’une union conçue selon ses vœux. Il était dans l’ordre que des causes sensiblement analogues déterminent des effets approchés ; les rancœurs chez l’un et chez l’autre ensevelies devaient sourdre, les occasions se présentant, transformées en ambitieux désirs de supériorité.

Talleyrand et sa nièce sont en fréquentation quasi journalière, le mari est loin ; on ne connaît pas encore d’amant à Dorothée de Périgord ; l’expérience éprouvée du séducteur sexagénaire, l’ardeur jusque-là voilée d’une femme trop négligée arrivent à une naturelle conclusion ; mais cette conclusion n’est pas un accomplissement, c’est un catalyseur. L’accomplissement sera dans un statut consenti et durable, intellectuel et affectif maintenu par Dorothée avec des seules défaillances charnelles jusqu’aux derniers instants de Talleyrand.

Dorothée n’est pas peuple ; elle n’est pas rivée à un sol, elle n’a pas de sentiment national exclusif. Elle est née Polonaise de race par moitié, princesse de Courlande ; son éducation fut Berlinoise, son mariage français ; ses intérêts, les alliances de sa famille sont de nature internationale. Le but de ses ambitions (ambitions politiques évidentes) ne sont pas d’accéder à des emplois impossibles pour une femme en son temps (34) ; elle ne sera pas non plus de travailler systématiquement au bien être et à la grandeur d’une patrie.

Mais dans le sillage de l’homme choisi par sa féminité et sa raison, son rôle sera de faciliter les desseins exprimés par des dires ou simplement des attitudes et de participer ainsi à une élévation politique dont elle tirera sa satisfaction.

« Le rêve de son imagination, l’ambition de toute sa vie était de gouverner un homme célèbre et revêtu d’un grand pouvoir. La nature l’a douée pour remplir un pareil rôle et même avec quelque éclat ».

Très vite, presque immédiatement, son état ne sera plus celui seulement auxiliaire de faire les honneurs d’une demeure ou d’une ambassade, de susciter les conversations ; de hiérarchiser selon les nécessités ou le protocole les prévenances mais il s’étendra aussi, reposant sur sa vive intelligence à celui de rédiger, de conseiller, voire de s’interposer. Ainsi aux ambassade de Vienne et surtout de Londres, elle participe à la rédaction des missives et des comptes-rendus. Bien plus, elle détermine par ailleurs certaines décisions importantes de la vie de Talleyrand ; soucieuse de ce qu’elle juge être conforme à l’image et à la gloire de ce dernier. Dans cette perspective, par exemple profitant des dissentiments de Talleyrand alors âgé de 80 ans avec Palmerston (35) en 1834, elle attire dans une lettre, habilement rédigée, son attention sur l’opportunité qu’il y aurait pour lui à démissionner de l’ambassade d’Angleterre (36). L’emprise sur l’esprit de Talleyrand de l’intelligente et volontaire duchesse de Dino ne fut pas sous-estimée d’hommes politiques contemporains qui essayèrent par son intermédiaire de déterminer certaines décisions de Talleyrand.

Vitrolles (37) et Rémusat (38) furent dans ce but les représentants de certaines forces politiques.

De la relation que Rémusat de son entrevue avec Dorothée de Dino, nous extrayons quelques lignes que nous jugeons d’un intérêt majeur, car elles caractérisent très exactement l’extériorisation de ce type morphologiste à prédominance cérébrale dont nous avons déjà parlé chez la duchesse de Dino :

« … ce qui illuminait son visage un peu petit et terminé en pointe, c’étaient au-dessous d’un large front cerné de cheveux d’un noir de jais, d’incomparables yeux d’un gris bleu, armés de longs cils entourés d’une teinte bistrée et dont le regard enflammé et caressant avait toutes les expressions… » (38bis).

Dorothée de Dino avait des sens exigeants : nul ne conteste ses amours notamment avec l’Autrichien Clam Martinitz, avec le député Piscatory, avec le diplomate de Bacourt (et nous n’envisageons que la période s’étendant du congrès de Vienne jusqu’à la mort de Talleyrand). Elle eut des incartades, quelques fugues dissimulées sous forme de voyage ou de traitement aux eaux. Cependant, sa cérébralité certaine, empreinte sur son visage lui donnait assez de sens critique et finalement de décision volontaire pour ne pas se laisser absorber par des impulsions bientôt jugées inadéquates et inférieures au grand but entrepris. Elle ne tombait pas certes dans l’incompatibilité absolue de certains plaisirs et d’un devoir accepté mais elle s’imposait des démarcations, elle en revenait toujours à sa vocation essentielle d’aide intellectuelle, de soutien dans les épreuves, de dévouement à l’homme qu’elle entourait d’une admiration affective et dont elle intégrait le prestige et les réussites politiques à sa propre gloire.

– Nous ne ferons pas l’exposition ici de ces sortes d’épithalames où Charles Maurice de Talleyrand exprimait vis-à-vis de sa nièce ses parfaits assentiments. Tous les auteurs les ont rapportés.

Ils traduisent pour nous une représentation du monde sensiblement partagée, une attitude commune devant la vie, en bref des concordances dont la genèse s’établit dans des structures somato-psychiques remontant à l’enfance.

Disons seulement que pendant les vingt-deux ans où malgré de très légères discontinuités (39) les mêmes toits abritèrent Talleyrand et Dorothée, on ne connut pas au premier d’autres attachements. La présence de Dorothée protégea sans doute Talleyrand d’une vieillesse sans elle probablement graveleuse. Dorothée de son côté trouva dans son dévouement assez de discipline pour éviter des excès de dérèglement.

Un dernier problème se pose :

Comment interpréter l’attitude d’Edmond de Périgord devant des relations qui ne peuvent le tromper ? On ne peut admettre une totale indifférence ; il semble bien qu’il ait provoqué (40) Clam Martinitz qui s’était, en 1815 à Paris, montré à son goût trop empressé auprès de Dorothée.

Alors s’est-il laissé acheter par de l’argent et des honneurs pour paraître responsable d’une paternité qu’il aurait pu désavouer ?

S’est-il laissé acheter pour éviter tout chantage, pour éviter tout esclandre ?

Nous croyons à des mobiles plus hauts qui tiennent à l’honneur d’une maison, à l’orgueil d’une race qui a la conviction intime d’être exceptionnelle et qu’il faut préserver.

Lorsque la branche aînée des Talleyrand Périgord, celle des princes de Chalais ne comptait plus qu’une fille comme ultime héritière, on fit appel à Gabriel Marie Anne, comte de Périgord (41) de la branche cadette, quoiqu’il boitât et qui dans le but de reconstituer la race sans doute dans sa pureté épousa sa cousine Marie Françoise de Talleyrand.

– Talleyrand n’avait pas admis, malgré la pression de Bonaparte, une mésalliance avec Eugène de Beauharnais de sa nièce Mélanie de Talleyrand fille d’Archambault. Il lui fit épouser Juste de Noailles le 11 mai 1803 (G. Lacour-Gayet, t. II, p. 107).

– Lorsqu’il s’agit de marier en 1815 Charlotte sa fille adoptive mais probablement sa fille réelle, il fit appel malgré la différence d’âge à son propre cousin germain Alexandre Daniel, baron de Talleyrand, fils de Louis Marie Anne, baron de Talleyrand.

– Nous lisons dans les mémoires de la comtesse de Boigne (tome IV, librairie Plon 1908) que Talleyrand avait fait le projet d’unir Pauline de Périgord au prince de Chalais de la branche aînée ressurgie des Talleyrand (41bis).

– Talleyrand n’avait pas voulu non plus accepter le projet d’un second mariage de son frère Archambault avec Caroline Bonaparte.

Il est probable qu’Edmond de Périgord participait à cet état d’esprit familial consistant dans un respect fondamental porté au sang des Talleyrand qui ne pouvait mieux agir qu’en retrouvant en soi ses propres forces.

Or, Edmond avait assuré sa descendance par des enfants mâles qu’il ne contestait pas : Napoléon Louis et Alexandre qui seraient héritiers de leur oncle.

Sa femme avait mis au monde une fille qui porterait son nom ; cette dernière ne le porterait pas à tort car elle aussi était Talleyrand Périgord et fille d’un homme prestigieux.

Edmond de Périgord, en s’effaçant, n’attentait pas à la règle d’or admise de l’honneur du nom, ni à la qualité préservée de la race. Il s’effaçait, croyons-nous, avec un minimum de rancœur (42).



III



Il est d’usage courant dans le langage génétique d’opposer ou plus exactement d’adjoindre au génotype le phénotype.

Le génotype est constitué par l’ensemble génétique héréditaire, le patrimoine héréditaire conditionnant de l’intérieur le développement et l’aspect d’un individu (couleur des yeux, teinte des cheveux, couleur de la peau)… l’intelligence (bien que celle-ci soit pour beaucoup assez difficilement définissable et mesurable).

Le phénotype est à la fois le génotype plus l’addition que lui apporte l’influence du milieu, l’environnement, péristase des généticiens (climat, métier, culture, pathologie, etc, etc…).

On voit donc que cette conception va à l’encontre d’une conception unitaire ou seulement héréditaire, ou seulement mésologique, expliquant entièrement l’individu. Elle tient compte de deux facteurs (héréditaire et acquis), (nature et nurture) selon l’expression anglaise.

Dès lors d’appuyant sur l’exactitude généralement reconnue de la conception phénotypique, il est tentant, étant assuré du bien fondé d’une descendance (reconnue par un ou plusieurs caractères somatiques normaux ou pathologiques) de rechercher les manifestations d’un caractère psychologique déterminé existant dans le génome ou le gonosome mais plus ou moins contrarié ou exalté par l’esprit du temps, pouvant se reconnaître par des équivalents chez des individualités d’une même famille.

Ainsi se succédant semblable à lui-même dans la descendance ou se projetant sous des ombres diverses, un caractère psychologique peut s’affirmer même si l’environnement l’avait voilé chez l’ascendant.

Ainsi la génétique prolongeant dans le temps, une enquête somato-psychique permettra d’éclaircir certains caractères peut-être méconnus de la psyché d’une personnalité.

Mais attention ! Une exégèse génético historique (pour Littré exégèse se dit de toute interprétation en matière d’histoire ; l’exégèse historique) même brillante serait en réalité vaine si elle spéculait uniquement sur des caractères psychiques très probablement polygéniques dont de par ce fait on ne connaît pas de façon suffisante le mode de transmission.

Pour être prise au sérieux, cette exégèse doit obligatoirement associer dans sa démonstration des caractères somatiques dont le mode héréditaire est bien connu à des considérations psychologiques qui sans cette association ne pourraient être que spéculatives.

Il faut bien spécifier que cette association ne doit pas faire songer ici à une corrélation mais à établir l’authenticité du géniteur, le somato-psychisme trouvant ici sa définition dans l’action que manifestent certains gênes sur le tissu cérébral, par différents relais, même si le mécanisme n’en est pas très éclairé.

– Le peintre Eugène Delacroix, Charles de Flahaut, Pauline de Périgord et la mystérieuse Charlotte constituent les données du problème dont chaque cas sera traité respectivement.

– Admettons pour l’instant, sans le discuter, que le peintre Eugène Delacroix soit le fils réel de Charles Maurice de Talleyrand Périgord, descendant d’hommes de guerre depuis de nombreuses générations et de Victoire Geben, d’une lignée d’ébénistes de grand talent (43). L’exégèse sera facile. On pourra dire : le goût des armes est héréditaire, très marqué dans certaines familles comme le prouvent en France les Montmorency (43bis), les Trémoille, les Broglie, les Latour Maubourg, les Ornano, et en Allemagne les Von Bülow, les Von Witz Leben.

– D’autre part, le talent du peintre et aussi du sculpteur ne consiste pas en une seule qualité. Il est l’addition d’un ensemble de qualités ; « les grands peintres et les grands sculpteurs proviennent fréquemment de lignées ayant excellé dans des carrières intellectuelles différentes (44) ». On a signalé des lignées où l’on trouve des peintres et des techniciens dans les arts appliqués. « Parmi quarante-quatre membres masculins de la famille Tischbein, on ne trouve pas moins de vingt peintres et de six techniciens dans les arts appliqués » (45).

Indiquons maintenant sur quelles assises repose le génie de Delacroix.

Mis à part l’habileté du dessin où les raccourcis abondent, le sens de la couleur et de la composition, ce qui domine essentiellement chez Delacroix c’est le goût du combat, du carnage même. Ce goût s’extériorise par des images de combats singuliers, de chevaux se cabrant, de fauves guettant ou dévorant leur proie ou s’entredéchirant, d’épisodes où le tragique domine.

On pourrait dès lors dire sans trahir l’orthodoxie : « Le peintre étant le révélateur de l’association de dons complexes, si Delacroix a hérité de sa lignée maternelle l’habileté manuelle et le sens du beau, il a transformé le goût de la guerre qu’il tient de son père Talleyrand en images éclatantes et martiales.

Eugène Delacroix explique Talleyrand, descendant de soldats et qui exerça la diplomatie comme on fait la guerre. »

Cependant, nous n’avons fait qu’une supposition. Pour donner quelque valeur à nos dires, il faudrait chez Delacroix trouver un caractère somatique qui permette avec une approximation côtoyant la certitude d’énoncer qu’il a de grandes chances d’être le fils de Talleyrand. Il ne suffit pas comme éléments positifs d’une ressemblance par certains affirmés (46) et de l’infidélité possible d’une femme pour affirmer que Delacroix est le fils de Talleyrand.

Delacroix, père légal du peintre, était atteint d’une énorme tumeur bénigne partie du testicule, sans doute fibrome pédiculé et non sarcocèle comme il est dit, datant de seize ans, couvrant une partie de l’abdomen et descendant jusqu’aux genoux (37 cm sur 27 cm) rendant très peu probable l’acte de génération. Delacroix naquit le 26 avril 1798, l’opération (réussie) de la tumeur fut pratiquée le 13 septembre 1797. Les fonctions génésiques normales auraient repris chez le père de Delacroix 2 mois après (d’après Lacour-Gayet, Talleyrand, tome I, p. 248-249). Donc de novembre à avril, une grossesse normale ne pouvait se dérouler et la prématuration semble excessive pour permettre la vie.

Nous aurions tendance cependant à ne pas voir dans Talleyrand le père de Delacroix. Talleyrand avait une chevelure abondante et très blonde mais le développement de son système pileux ne se retrouvait pas au visage. Dans le portrait de Delacroix par Herbelin (1855) et exposé au musée Delacroix, on voit un homme brun, à barbe et à moustaches brunes. La sœur de Delacroix au musée du Louvre, Mme de Verninac, sur la toile qui la représente, apparaît également brune. Or, dans un petit ouvrage documenté et bien construit « La vie privée de Talleyrand » (Hachette), Jacques Vivent écrit à propos de Mme Delacroix « c’était une charmante femme blonde qui lui avait donné au début de leur mariage deux fils et une fille… »

Si la blondeur de Mme Delacroix était prouvée, le peintre Delacroix ne pourrait être brun. La loi génétique est formelle. De même que deux sujets aux yeux bleus ne peuvent pas créer des enfants aux yeux noirs, deux blonds réels ne peuvent donner naissance à des bruns. En conséquence, le père de Delacroix, toujours d’après les lois de la génétique, ne pouvait être que brun et, dans ce cas, ce ne pouvait être Talleyrand.

Malheureusement, nous ne pouvons nous targuer d’avoir résolu une énigme sur laquelle on a beaucoup écrit, car nous n’avons pas trouvé de recoupement sur la blondeur de Mme Delacroix (47).

Nous ne pouvons savoir si Charles de Flahaut, fils de Mme de Flahaut (laquelle fut plus tard mariée à M. de Sousa, ambassadeur du Portugal) portait sur ses troisièmes phalanges les marques évidentes de ses origines paternelles, mais l’intimité de Talleyrand avec Mme de Flahaut était de notoriété publique et les contemporains n’ont pas mis en doute la réalité d’une filiation que l’attitude (48) de Talleyrand vis-à-vis de Flahaut ne peut que renforcer.

Mais sans sous-estimer les données de l’opinion transmise, ayons recours dans notre recherche explicative aux règles que nous avons crues devoir préconiser.

Certes, Flahaut avait comme Talleyrand des cheveux blonds et des yeux clairs, mais cette complexion n’est pas dans l’étendue française exceptionnelle ; elle est même assez répandue dans certains départements (Pas-de-Calais par exemple). Ce qui pour marquer la filiation compte, c’est la présence chez Flahaut de trois facteurs héréditaires que nous retrouvons chez Talleyrand, mais qui n’ayant pas de liaison habituelle entre eux rejettent à notre sens le hasard. Tout d’abord, nous avons vu que dans les hérédités irrégulières dominantes, les transmissions, donnant l’apparence de sauter de générations, pouvaient se faire par des formes extrêmement atténuées. Talleyrand avait des pieds bots varus équins dans les composantes desquels entrent nécessairement des mollets plus ou moins atrophiés. Flahaut et Bonaparte le marquait auprès de l’entourage féminin de Joséphine, dans une intention désagréable – avait des jambes de faucheux. Nous estimons qu’il existe là une forme très atténuée des pieds tors de l’évêque apostat d’Autun.

De plus, Talleyrand comme son oncle consanguin le comte de Périgord, avait à souffrir d’une constitution goutteuse. Cette constitution se retrouve chez Flahaut qui séjournant à Paris en 1810 est perclus de rhumatismes, souffre de la goutte (48bis). En 1810, Flahaut né en 1785 avait 25 ans. La jeunesse (49) n’exclut pas la réalité de la manifestation goutteuse. Enfin, malgré une vie assez souffreteuse, Flahaut s’éteignit à 85 ans, Talleyrand était mort à 84 ans. La longévité est souvent héréditaire. Toutes ces constatations impliquent une concordance de gênes qui semble bien contrarier le concept de hasard et permette de croire que Flahaut était bien le fils de Talleyrand.

Définissant Flahaut, Napoléon le considérait comme « un homme fait pour aller à tout », c’est dire que se réunissait en sa personne un ensemble de qualités permettant des activités diverses.

Flahaut fut en effet un bon et courageux soldat ainsi qu’un diplomate non dépourvu de pénétration. Sur le plan moral et contrairement à son père, il fut un homme parfaitement loyal ; fidèle à ses convictions. Avant Ulm, il charge avec Murat dont il est l’aide de camp, il se bat à Friedland et à Eylau, fait la guerre d’Espagne, est présent en Russie où son courage fait l’admiration du fils du général Lariboisière, peu porté cependant à l’indulgence pour les officiers d’état major. A Leipzig, Flahaut s’expose sans mesure ; il est aux côtés de l’empereur pendant la campagne de France. Il se bat à Waterloo. Par le relais de Talleyrand en lui refleurissent les vertus militaires de la famille de Périgord. Mais ce qu’il faut particulièrement marquer et cela est important, nous le verrons pour la position que nous soutenons, Flahaut fut d’une quasi indéfectible (50) fidélité à l’Empereur, défendant vivement dans une atmosphère contraire (51) la persistance de son génie militaire et flétrissant ceux qui l’avaient trahi. Ayant et pour cause délaissé les armes (52), il se montra par la suite (et cela le rapproche encore de Talleyrand) manœuvrier politique assez habile. Il fut jugé par des régimes différents si bien fait pour des postes diplomatiques qu’il obtint le 9 septembre 1841 l’ambassade de Vienne où son faste réussit comme avait réussi en 1814-1815 celui de son père.

A 75 ans, en 1860, pendant le second empire, il fut nommé ambassadeur à Londres. Son père avait occupé le même poste à peu près au même âge (77 ans).

Toujours comme à son père, il faut lui reconnaître un certain sens de l’intrigue et un certain donc de lucidité politique.

– Le deux décembre 1851, il avait discrètement assisté son fils Morny pendant l’exécution du coup d’état qui rétablit l’empire au bénéfice de Louis Napoléon – et continua par la suite de le conseiller.

Lors de son ambassade à Londres, il fit part à son ministre Thouvenel et par lui à Napoléon III de ses appréhensions quant à notre action au Mexique (établissement d’une monarchie catholique avec un prince autrichien. Il estimait que les Etats-Unis ne pourraient donner leur assentiment.

Même lucidité pour la question Romaine.

– Flahaut exprimait le sentiment que l’unité péninsulaire entraînerait de la part de l’Italie vis-à-vis de la France une rivalité en Méditerranée et une défiance territoriale. Il insistait, se souvenant du 1er empire sur les multiples dangers d’une prise de position relative au pouvoir temporel de la papauté. Flahaut démissionna en octobre 1862 de son ambassade Londonienne.

– De Morny était le fils (personne n’en discute) de Flahaut et de la reine Hortense, donc le demi-frère de Napoléon III.

Il possédait comme son père Flahaut et son grand-père Talleyrand le sens de l’intrigue, la lucidité politique, le goût du faste.

Mais Flahaut, bien que des plus dépensiers, était honnête, non affairiste, tandis que Talleyrand ainsi que son petit-fils Morny (ministre de l’intérieur du 2e empire, président du corps législatif) utilisaient la politique pour conduire leurs affaires et parfois les affaires pour soutenir leur politique. Il y avait chez Talleyrand et Morny plus de cynisme dans la volonté ambitieuse que chez Flahaut qui savait séparer les intérêts de l’Etat de ses intérêts particuliers.

Comment interpréter ces différences ?

Il faut en revenir à la psychologie Adlérienne (psychologie individuelle comparée) sur laquelle nous nous sommes déjà appuyée.

Alors qu’Adler ne nie en rien l’action héréditaire sur l’infériorité possible des organes, pour lui les phénomènes caractériels ne sont jamais prédéterminés ; ils sont fonction des rapports interhumains remontant à l’enfance. Le caractère n’est pas inné mais acquis. Il peut même être selon les nécessités du but à atteindre interchangeable (douceur, puis violence, obéissance ou indiscipline et inversement). Une négligence parentale trop grande, ou une tendresse exagérée, l’impression d’être en dehors des normes, d’appartenir à une famille discréditée, à un groupe racial méprisé, toutes ces choses peuvent être admises comme ayant des répercussions fâcheuses sur le caractère créant un sentiment d’infériorité, puis un complexe d’infériorité et enfin par compensation un complexe de supériorité. Le comportement n’est plus droiturier, la conduite sociale suit des lignes courbes ou brisées avec retours et reprises en rapport seulement avec un désir d’ascension, avec ce que le sujet croit être ses intérêts.

On comprend dès lors que la gérance des qualités intellectuelles et des talents, qui eux dépendent pour beaucoup de l’innéité, sera en grande part déterminée par le type caractériel acquis.

Flahaut, Morny et Talleyrand ont une partie de leur structure génotypique semblable.

Flahaut son fils porte en lui la moitié des gênes de Talleyrand et Morny son petit-fils le quart. Chez ces trois hommes, l’intellectualité a beaucoup de points communs.

Pourquoi cependant dans leur conduite sans beaucoup de scrupules, Morny et Talleyrand sont-ils plus proches l’un de l’autre que de Flahaut honnête et fidèle ?

C’est que d’une part :

– Talleyrand a été moralement traumatisé par sa disgrâce, par le manque d’affectivité parentale, par la suppression de son droit d’aînesse, par une carrière imposée.

– Morny a vécu une enfance décousue en dehors d’un foyer normal. La reine Hortense, probablement pour des raisons dynastiques a refusé à Flahaut toute union légitime. Dans une ambiance titrée, l’orgueilleux Morny a longtemps souffert d’un nom roturier.

– En conséquence, Talleyrand et Morny par phénomène réactionnel vis-à-vis des humiliations de l’enfance ont manifesté quelque frénésie dans des ambitions hors du commun et n’ont pas hésité sur les moyens.

D’autre part et par contre :

– Flahaut (concours heureux de circonstances) fut élevé par une mère affectueuse, compréhensive et a bénéficié dans son enfance d’un père légal indulgent dont la mort héroïque (53) suscita son admiration. La marque de cette éducation et de cet exemple fut telle que son honnête conduite et sa fidélité le placent plus près de son père légal que de son père réel.

Nous avons poursuivi cette étude comparative entre Talleyrand, Morny et Flahaut pour montrer combien pour certains et non sans argument, dans un phénotype donné, la composante caractérielle dépend des variations de l’environnement noologique. Elevé dans d’autres conditions mésologiques, Talleyrand n’aurait probablement pas usé des mêmes procédés.

Ces dons diplomatiques qui caractérisent Talleyrand, Flahaut et Morny (ambassadeur auprès d’Alexandre II au moment de son couronnement) se poursuivent dans la descendance anglaise de Flahaut. Une de ses cinq filles, Mélanie, fut la mère d’un lord Landsdowne qui joua un rôle dans la réalisation de l’Entente cordiale (54).

Ainsi, un diplomate d’outre Manche, ministre des affaires étrangères de Sa Majesté, arrière-petit-fils de Talleyrand, ayant donc 1/8 de sa constitution génotypique, fut un des protagonistes d’une entente franco-anglaise. Ce rapprochement franco-anglais avait été une des rares convictions politiques plusieurs fois affirmée par Talleyrand.

– Pauline de Dino, nous l’avons vu, ne pouvait être que porteuse de la légère anomalie digitale de Talleyrand ; ceci nous a permis de la considérer, d’autres arguments joints, comme la fille de Talleyrand. L’intérêt qu’a manifesté la descendance française de Pauline de Dino pour la vie politique (législative et municipale) et pour la vie mondaine, son courage militaire et celui dans l’adversité ne désavouent pas l’origine que nous lui attribuons (55).

Talleyrand fit à celle que nous jugeons sa fille une place privilégiée dans son testament (cf. Lacour-Gayet, Talleyrand, t. III, p. 410). Pauline recevait la terre de Pont de Sains qui représentait 80.000 livres de revenus. Elle était avantagée par rapport à Charlotte (en principe fille adoptive), à Georgine d’Esclignac (nièce du prince) et à Alexandre (son neveu) (56). Mais surtout et nous y voyons un symbole, Talleyrand léguait à sa petite nièce, selon son expression écrite « ma montre et ma chaîne en or ; la montre contient dans le boîtier le portrait en émail de sa mère ». La montre n’était léguée ni à Louis, ni à Alexandre (Lacour-Gayet, t. III, p. 410).

– Cette montre n’est pas celle avec laquelle nous avons supposé Charles Maurice de Talleyrand apprécier le rythme de son pouls mais une autre montre numérotée 2942 chez Bréguet.

Elle avait été vendue à la comtesse Tyszkiewicz (57) en 1816 ainsi que la chaîne ; la montre à elle seule avait été payée 5 000 francs, chiffre énorme pour l’époque ; elle reproduisait le modèle (n° 1936) établi en 1815 pour un Rothschild.

– La mystérieuse Charlotte, adoptée par Talleyrand, avait un air de famille relevé par la chronique, avec les Talleyrand. Marie une fille de Pauline, laquelle ressemblait à sa mère (Dorothée de Courlande) mais avait le nez retroussé de Talleyrand, rappelait étonnamment ladite Charlotte (sa tante si sont exactes les suppositions admises).

Talleyrand la maria en 1815, alors qu’elle avait 16 ans, avec Alexandre Daniel, baron de Talleyrand, âgé de trente neuf ans (son cousin germain à lui Talleyrand) (G. Lacour-Gayet, Talleyrand, t. III, p. 47). Talleyrand semble bien avoir considéré Charlotte comme sa fille puisqu’il la jugeait d’assez bonne extrace pour dans son orgueil de race l’unir à un Talleyrand.

Une des filles de Charlotte, Charlotte Marie de Talleyrand, âgée de 12 ans, née le 2 février 1826 (marque d’intimité qui nous paraît très familiale) sera présente au lit de mort de Talleyrand.

Charlotte eut d’Alexandre Daniel de Talleyrand quatre enfants : Charlotte Marie que nous venons de voir, Charles Angélique de Talleyrand (1821-1896) ; Adalbert de Talleyrand (1826-1872), Alix Charlotte Adélaïde de Talleyrand Périgord née le 16 juin 1816.

– Son mari Alexandre Daniel, baron de Talleyrand (1776-1836) fut ambassadeur à Florence et à Copenhague.

– Son beau-père, Louis Marie Anne, baron de Talleyrand (1738-1739) avait été ambassadeur à Naples en 1788.

– Le mariage en quelque sorte endogamique de Charlotte ne permet pas, relativement à sa descendance, les mêmes déductions pour tenter d’éclaircir la personnalité de Talleyrand que les unions de Flahaut, que celle de Pauline strictement exogamiques.

Une importante communauté de gênes entre Charlotte (si elle est bien la fille de Talleyrand) et Alexandre Daniel de Talleyrand ne permet pas de reconnaître dans la lignée issue d’eux ce qui appartient en propre à Charles Maurice de Talleyrand, d’autant plus que dans cette même lignée on retrouve dans l’ascendance maternelle et paternelle un appel commun vers le métier diplomatique.

Nous avons essayé dans ce chapitre, en nous appuyant sur des phénomènes somato-psychiques et génétiques que nous ne croyons pas sans rapport, d’apporter quelques lumières dans des problèmes très controversés.

Ces conclusions sont possibles :

1) Grâce à une minime anomalie digitale, c’est avec une certitude très approchée que nous croyons pouvoir dire que Pauline de Dino est bien la fille de Talleyrand.

2) a) Dans les rapports de Talleyrand et de Dorothée de Courlande, la place la plus importante doit être réservée à la confiance partagée et à la collaboration politique.

b) L’attitude d’Edmond de Périgord s’inscrit hors du domaine du mépris.

3) Le comportement de sa descendance éclaire Talleyrand et singulièrement par Flahaut et Morny.



NOTES



(1) La symphalangie est caractérisée par l’absence de différenciation des articulations interphalangiennes distales ou moyennes des doigts et des orteils – elle est très rare sur le cinquième doigt et n’atteint jamais le pouce. Elle présente un intérêt historique en ce sens qu’elle a été décrite en 1917 par Drinkwater et cela dans la famille Talbot. Cette anomalie a été découverte chez un anglais contemporain ainsi que chez son père et son frère, or l’ancêtre de ces trois anglais était le fameux Talbot dont la tombe ouverte en 1854 avait permis de vérifier l’existence de cette synostose digitale interarticulaire qu’avait retenue la tradition familiale. L’anomalie s’est donc perpétuée pendant cinq siècles et quatorze générations, Jean Talbot (né vers 1375), d’origine Normande, comte de Shrewsbury et de Waterford, surnommé « l’Achille anglais », après bien des exploits militaires en France, fut fait prisonnier à la bataille de Patay en Beauce. Il périt à la bataille de Castillon près de Bordeaux avec un de ses fils, le premier juillet 1453. On admet que cette bataille termine la guerre de cent ans. Nous nous sommes demandés si une telle anomalie des doigts entraînant une rigidité articulaire ne constituait pas une gêne dans la saisie d’une arme à une époque où comptait beaucoup le combat de près et par conséquent la valeur physique individuelle. A la réflexion, l’arme pouvait être tenue souplement entre le premier et le cinquième doigt, libres d’atteinte articulaire ; l’allongement avant tout de l’index et partiellement des deux doigts restant sur le manche de l’arme pouvaient donner de la force et de la précision aux coups portés. Certains joueurs de tennis qui pour servir adoptent une prise semblable donnent parfois à leur mise en jeu force et précision.

(2) Il importe de ne pas s’égarer dans les titres acquis tour à tour, puis parfois portés simultanément par la nièce par alliance de Talleyrand (épouse de son neveu Edmond de Périgord), car ils traduisent des époques et des évènements de la vie de cette dernière. Dans l’ordre, elle est née Dorothée de Biren (francisé en Biron), princesse de Courlande, à Berlin le 21 août 1793. Le 22 avril 1809, ayant épousé à Francfort Edmond de Périgord, elle devient la comtesse Edmond de Périgord, nom sous lequel elle sera connue au congrès de Vienne. Le 2 décembre 1817 par la bonne grâce de Ferdinand Ier roi des deux Sicile, Talleyrand est fait duc de Dino, il reporte ce titre sur son neveu et héritier Edmond. Dès lors, Dorothée de Courlande sera surtout connue sous le nom de duchesse de Dino.

Le 31 août 1817, Charles Maurice de Talleyrand est fait duc de Talleyrand par Louis XVIII (titre dans la nobiliaire française supérieur à celui de prince). Il obtient de reporter ce titre sur son frère Archambault par ordonnance le 28 octobre 1817. A la mort d’Archambault le 28 avril 1838, Dorothée deviendra duchesse de Talleyrand. Le 6 janvier 1845, Dorothée de Courlande, qui vit surtout dans ses possessions allemandes, reçoit du roi de Prusse l’investiture du fief de Sagan. Désormais, elle sera en Allemagne connue sous ce nom. Elle mourra en 1862. Sa fille Pauline sera désignée sous le nom de Pauline de Périgord ou Pauline de Dino, puis Pauline de Talleyrand jusqu’à son mariage.

(3) Le terme de doigts hippocratiques devrait être réservé pour impliquer un processus infectieux et évolutif qui n’existe pas dans la brachytéléphalangie congénitale.

(4) Rappelons que les rayons digitaux s’énumèrent du majeur à l’auriculaire.

(5) Nous préférons appuyer notre étude avant tout sur notre propre documentation plutôt que sur une bibliographie qui s’avère restreinte quant à la télébrachyphalangie.

(6) Amédée Pichot, Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand (1870) p. 210.

(7) Otmar von Verschuer, Manuel d’Eugénique et hérédité humaine, traduction du Dr Georges Montandon. Masson et compagnie, Paris p. 143.

(8) On admet en gros (chiffres ronds) et en moyenne mondiale que les femmes mesurent 10 à 11 cm de moins que les hommes.

(9) Permettons-nous quelques hypothèses :

a) Il est possible qu’une brachymésophalangie qui touche la phalange la plus longue s’accompagne d’un plus profond retentissement osseux général qu’une brachytéléphalangie touchant la phalange la moins volumineuse.

b) La brachydactylie peut toucher à la fois les mains et les pieds ; le raccourcissement de la hauteur du corps chez les brachydactyles ne serait-il pas le fait des formes englobant le membre inférieur ?

Chez les sujets de notre tableau généalogique, les pieds étaient indemnes et les tailles honorables mais nous avons pu observer que deux d’entre eux présentaient un membre supérieur légèrement plus court que ne l’impliquaient des vêtements de confection correspondant en principe à leur taille. Talleyrand avait-il un raccourcissement du membre supérieur ?

c) Etant donné ce léger retentissement de la brachydactylie sur l’ossature générale ou l’ossature adjacente, on peut se demander si la brachydactylie n’est pas l’expression hétérozygote (à un seul gêne) d’une maladie extrêmement rare dans sa forme humozygote (à double gêne). En effet, il existe une observation tératologique d’un enfant issu d’un couple brachydactyle, de même qu’il en existe une d’un couple atteint de bec de lièvre (ceci lu dans l’ouvrage d’Otmar von Verschuer). En conséquence, toute union entre deux brachydactyles reconnus devrait être en principe déconseillée quelque soit le siège de la brachydactylie.

(10) On entend par mutation une transformation génique brusque entraînant chez le descendant un caractère nouveau mauvais, bon ou indifférent, obéissant d’emblée à une hérédité récessive ou dominante. On admet par exemple que l’hémophilie est souvent due à une mutation. La reine Victoria d’Angleterre, vectrice probablement mutante, transmit par sa descendance féminine, donc par l’intermédiaire des princesses de Hesse et de Battenberg, l’hémophilie autsarévitch et aux princes espagnols.

(11) La brachydactylie d’après Dupont, cité par A. Touraine, atteint 6,6 % de la population, mais dans ce pourcentage sont comprises la symphalangie et les trois formes de brachyphalangie dont la brachytéléphalangie est peut-être la moins fréquente (l’Hérédité en médecine p. 688, A. Touraine).

(11bis) F. de Bernardy. Le dernier amour de Talleyrand, la duchesse de Dino, p. 90.

(11ter) F. de Bernardy. Le dernier amour de Talleyrand, p. 110, note 2. Pour une appréciation sur les Mémoires du colonel Combe V, Jean Tulard, Bibliographie + critique des Mémoires sur le Consulat et l’Empire, Paris 1971, p. 41.

(12) « Le 4 septembre, 3 jours avant la Moskowa, le 8e chasseur eut une grosse affaire avec les cosaques ; elle valut à Edmond d’être cité dans le rapport du roi de Naples ». Françoise de Bernardy, Le dernier amour de Talleyrand, p. 92.

(13) Le colonel Combe, alors capitaine, nous apprend dans ses mémoires que son colonel Edmond de Périgord l’invitait soit rue Grange Batelière, soit à Rosny (colonel Combe, Mémoires, 1853).

(14) Au cours de cette période, Talleyrand ne jugeant peut-être pas exactement des sentiments de Louis XVIII à son égard et ayant tendance à se croire à brève échéance indispensable, composait volontiers des listes ministérielles, sans du reste demander avis aux principaux intéressés. Cf. Lacour-Gayet, Talleyrand, t. III, p. 123 et 137.

(15) Le futur Charles X devenu fort dévôt et sa bru, la sèche duchesse d’Angoulême, habitaient aux Tuileries le pavillon de Marsan. Ils n’étaient pas sans quelque poids sur l’action politique de Louis XVIII en raison de la mauvaise santé de ce dernier.

(16) « L’eau et le feu vont mieux ensemble que M. et Mme de Dino » écrivait à Vitrolles la duchesse de Dino le 6 juillet 1826 (Le dernier amour de Talleyrand, Françoise de Bernardy, p. 159, note 1).

(17) Dans un ouvrage édité en 1834 « M. de Talleyrand » par Villemarest et contre lequel Talleyrand, selon sa coutume, ne protesta pas, il est dit peut-être avec une volonté de calomnie que Talleyrand, à peine tonsuré, séduisit Maria, Amy et Sophie, filles d’une couturière et d’un père capitaine, croix de St-Louis nommé Gauchier. Talleyrand aurait fait avorter les trois filles, deux moururent : « Au printemps de 1780, la jeune femme du président de M…, sa fille née d’un premier mariage et sa belle-sœur qui venait de sortir du couvent étaient en même temps les trois maîtresses de l’abbé de Périgord ; leur mutuelle jalousie fit découvrir cette triple intrigue » Villemarest, M. de Talleyrand, il. 12, J.P. Robert, éd. 1834, p. 21 et 24.

(18) La comtesse de Brionne, princesse de Lambesc, était née Rohan Montauban. Elle avait épousé Charles de Lorraine, comte de Brionne. Une de ses filles, la princesse Charlotte de Lorraine « … avait mis peu de réserve dans sa liaison avec l’abbé de Périgord qui passa pour son amant… Dans le salon de la comtesse de Brionne, Talleyrand avait aussi fait la connaissance de sa belle-fille, la princesse de Vaudémont, née Montmorency… liaison qui dura un demi-siècle ». Le valet de chambre de Talleyrand, le fameux Courtiade, disait au moment du mariage de son maître avec Mme Grand « qui aurait pu croire que nous fissions une telle sottise, nous qui avons eu les plus belles dames de la Cour, nous qui avons eu cette charmante comtesse de Brionne ; finir par nous loger comme cela, c’est à peine croyable ! ». D’après Lacour-Gayet, Talleyrand, t. I, p. 68.

(19) Dorothée de Périgord perdit des complications de la rougeole une petite fille également du prénom de Dorothée le 10 mai 1814. On a prétendu que Talleyrand profita de l’émoi causé par cette mort pour arriver à ses fins. F. de Bernardy, Le dernier amour de Talleyrand, p. 109-110.

(20) Succédant à la tension de l’épopée Napoléonienne, le congrès de Vienne fut comme il est humain après l’angoisse comme un havre de distractions et d’aventures sentimentales. Talleyrand aurait pour certains profité du climat particulier et du prestige que lui conférait son rôle au congrès pour séduire Dorothée.

(21) La lecture de l’ouvrage de L. J. Arrigon : Une amie de Talleyrand, La duchesse de Courlande (1761-1821) Paris, Flammarion 1946, in 16e 237 p. (L’histoire et les hommes) ne laisse guère de doute à ce sujet.

(22) Gentz (Frédéric de) mort à Vienne le 9 juin 1832, âgé de 72 ans, né à Breslaw en Silésie en 1860, avait étudié à Berlin et à Königsberg. Admirateur de Burke qu’il traduisit en 1792, il entreprit en 1799 Un journal Historique où la France est dénigrée. Aussi quand de bonnes relations s’établirent entre les cabinets de Paris et de Berlin, il dut en 1803 passer au service de l’Autriche. Confident de Metternich lors du congrès de Vienne, il fut nommé premier secrétaire à l’unanimité. Il assista également au congrès de Paris. Personnage intelligent et douteux, mondain, de mœurs peu avouables, mercantile, très au fait du tableau politique européen, Talleyrand l’avait très probablement chargé d’influer sur Dorothée de Périgord en fugue en 1816 pour déterminer un retour à Paris.

(22bis) F. de Bernardy, Le dernier amour de Talleyrand, p. 136.

(23) La duchesse de Courlande avait eu comme amant le baron de Armfelt, aventurier suédois, ancien favori de Gustave III, non apprécié de Gustave IV. Elle l’avait rencontré aux eaux de Carlsbad. Armfelt s’éprit d’une des filles de la duchesse de Courlande, alors princesse de Rohan ; la liaison dura deux ans. Une fille naquit. L.J. Arrigon, une amie de Talleyrand, la duchesse de Courlande (1761-1821) (Coll. L’Histoire et les hommes) Paris, Flammarion, 1946, in. 8°, p 54.

(24) Pour montrer le sentiment exclusif que Dorothée exigeait de Talleyrand et son peu de commisération vis-à-vis de la princesse de Talleyrand, nous donnons quelques extraits d’une lettre qu’elle écrivit à Charles Maurice le 4 juin 1816. Voici ce qu’on y lit à propos de l’ancienne Mme Grand :

« … elle me fait craindre de plus en plus qu’un beau jour elle n’entre subitement dans votre chambre… Comme l’argent est le vrai mobile. De toutes les actions de Mme de T… il faut toujours vis-à-vis d’elle partir de ce point de vue, et j’ose vous donner d’après cela un conseil qui vous épargnera une conversation pénible et qui vous répugne. Le voici : Envoyez-lui de suite, non pas quelqu’un de louvoyant comme Roux, mais faites partir M. Perrey avec une espèce de lettre de créance ; qu’il soit chargé d’annoncer à Mme de T… qu’elle ne touchera pas (sic) un sol de la rente que vous lui faites que lorsqu’elle sera en Angleterre et que hors de cela elle n’obtiendra pas un denier. Que M. Perrey l’accompagne jusqu’à Calais ou Ostende et ne revienne qu’après l’avoir vue s’embarquer. Mon conseil est très bon, je vous jure et vous auriez tort de ne pas le suivre… » Lacour-Gayet, Talleyrand, t. III, p. 57 et F. de Bernardy, Le dernier amour de Talleyrand, p. 147-148.

(25) Dorothée de Périgord imitait sa mère la duchesse de Courlande et une de ses sœurs Wilhelmine, qui disposant d’une importante fortune allouaient la première à son amant (Batovsky), la seconde à ses deux premiers maris (prince de Rohan Guéménée, prince Wasili Troubetskoi) des pensions pour une séparation à l’amiable.

« Je me ruine en maris… » aurait dit la duchesse de Sagan (Wilhelmine) à la comtesse de Fuchs.

(26) Ce même phénomène d’une nature devenue ambitieuse parce que désavantagée peut se retrouver au féminin dans des exemples français, Anne de Bretagne pour elle et ensuite pour sa fille Claude (les deux étaient boiteuses) envisagea un mariage Habsbourgeois qui, par l’encerclement de la France, les aurait mises, elles duchesses de Bretagne, en position d’hégémonie européenne. La duchesse de Montpensier, sœur d’Henry de Guise, descendante par Renée de France d’Anne de Bretagne et elle-même boiteuse, fut une ligueuse acharnée ; parce que son ambition, dit-on, avait été déçue lorsque le futur Henri III, alors qu’il était duc d’Anjou, ne lui accorda pas des regards assez complaisants.

(27) Dr A. Faran, Dr H. Schaffer, La psychologie des Profondeurs des origines à nos jours. Payot, Paris, p. 105.

(28) Dr G. Maranon, Le problème des sexes. Edition Denoël, Paris 1937, p. 190.

(29) Certains auteurs ont souligné le piètre développement de la barbe de Talleyrand. Des confidences de Mme de Flahaut rapportées par le Gouverneur Morris, il ne semble pas avoir été « en la chose » spécifiquement actif. Ce fut surtout avec Mme de Flahaut « un mariage de cœur ». Pour qualifier son comportement, on a usé de la formule suivante : « Non fortiter in re, suaviter in modo » Casimir Carrère, Talleyrand amoureux, Paris, éd. France-Empire, in 8°, p. 49-50.

Georges Lacour-Gayet, dans le tome II de son « Talleyrand » p. 436, parle de deux coiffeurs pour « son abondante chevelure » et du « barbier étuviste pour le nuage de poudre et une lotion d’eau de Barèges pour la jambe boiteuse ». Talleyrand est alors au congrès de Vienne. La notion de barbier n’est pas dans le texte unie à celle de soins à donner à la barbe.

(30) Ste-Beuve à propos de Dorothée de Dino a parlé de femme « aux yeux d’enfer » « ces deux yeux d’une clarté d’enfer et qui faisaient lumière dans la nuit », Léon Noël, Talleyrand, Fayard, 1975.

(31) M. Albert Vandel, professeur de zoologie à la Faculté des sciences de Toulouse, écrit dans son ouvrage « L’homme et l’évolution » Gallemard, 1949 : « Le développement du système nerveux et du psychisme représente la tendance fondamentale de l’évolution animale » (p. 69). M. Albert Vandel dans ce développement du système nerveux au cours d’une évolution progressive envisage aussi bien les insectes, les mollusques, les vertébrés (de la page 67 à la page 69).

(32) Vernhaegen cité par Françoise de Bernardy s’exprime ainsi à propos du duc de Courlande : « Dieser sugar schon todt war » - Celui-ci était déjà à peu près mort. Françoise de Bernardy, Le dernier amour de Talleyrand (page 19 note 1).

(33) Françoise de Bernardy, Le dernier amour de Talleyrand, p. 27.

(34) A moins d’être reine ou princesse régnante. Du temps de la détresse bourbonnienne à Mitau un mariage de Dorothée avec le duc de Berny aurait été envisagé.

(34bis) « Le comte de Provence (alors à Mitau) cherchait à marier son neveu le duc de Berry et voulait lui trouver une épouse riche… La princesse Dorothée de Courlande ne pouvait-elle pas être la fiancée rêvée ? Sans doute la maison des Biren de Courlande ne s’égalait pas à celle des Bourbons, mais la fortune présente de la jeune princesse, ainsi que les « espérances » étaient magnifiques. La guerre finie, le duc de Berry devait venir à Mitau et la grande question s’y déciderait » (L.J. Arrigon, Une amie de Talleyrand, la duchesse de Courlande (1761-1821), L’histoire et les hommes, Flammarion, 1946 (p. 74).

Marquis de Noailles, Le comte Nolé (1781-1855) sa vie ses mémoires, tome I, Paris Champion 1922, p. 332.

(35) Lord Henry Palmerston, homme d’Etat anglais (1784-1865). Il était ministre des Affaires étrangères pendant l’ambassade de Talleyrand à Londres.

(36) « Ce n’est pas légèrement que je vous engage à quitter les affaires et à vous retirer de la scène où une société en désordre se donne tristement en spectacle… quand comme vous on appartient à l’histoire on ne doit pas songer à un autre avenir qu’à celui qu’elle prépare, elle juge plus sévèrement, vous le savez, la fin de la vie que son début… Déclarez-vous vieux, pour qu’on ne vous trouve pas vieilli… » G. Lacour-Gayet, Talleyrand, t. III, p. 300.

(37) Vitrolles, porte parole des ultras désirait se servir du congrès d’Aix la Chapelle ouvert le 30 septembre 1818 pour tâcher par voie internationale d’influencer la politique intérieure de la France. Les ultras estimaient que la présence des troupes étrangères en France maintiendrait l’ordre et, par l’influence de Talleyrand, ils voulaient contrecarrer la politique de Richelieu qui, ainsi que Louis XVIII, désirait la libération du territoire. Dorothée intervint dans ce sens (celui du maintien des troupes étrangères) auprès de Talleyrand qui haïssait Richelieu mais Talleyrand ne put trouver pour mener à bien cette tâche un ami sûr ayant les qualités requises d’agent d’exécution. Du reste, Vitrolles fut disgracié dès juillet 1818. Le territoire fut libéré grâce à Richelieu.

(38) Rémusat avait été délégué auprès de Dorothée par les « doctrinaires » à la mort de Casimir Périer. « Le Juste Milieu » (Roger Collard, Guizet, Broglie Bertin de Vaux, Sébastiani) estimait valable la désignation de Talleyrand pour succéder à la dure tutelle de Casimir Périer. Dorothée, désirant ménager le grand âge de Talleyrand, n’intervint pas en faveur des doctrinaires.

(38bis) Rémusat, Mémoires de ma vie, tome II, p. 576.

(39) En 1815, Dorothée fit, pour rejoindre Clam, une fugue à Vienne en passant par la Suisse et l’Italie. Talleyrand, absorbé par une jalousie inquiète, se montra alors au dire des chroniqueurs (Pasquier, Charles de Rémusat, Mme de Boigne) inapte aux responsabilités qu’il devait assumer.

(40) Dans son ouvrage « Le dernier amour de Talleyrand », Françoise de Bernardy cite une note transmise à Nager chef des renseignements de la cour Aulique « Un major Autrichien s’est battu avec le comte de Périgord, neveu de Talleyrand… je ne sais pas le propos qui a porté le major à se battre, mais je sais que le Périgord a reçu un grand coup de sabre à travers la figure et que les Courlande, y compris son épouse, en sont enchantés, on sait qu’elle cherchait déjà à se séparer de lui ».

Françoise de Bernardy ajoute : « Un major Autrichien ? Clam avait ce grade. Les dossiers de police ne font pas allusion à ce duel mais ne peut-on penser que Fouché en était alors ministre et Talleyrand président du Conseil » (p. 133).

(41) Gabriel Marie Anne était né d’un premier mariage du grand-père de Talleyrand, il était donc son oncle consanguin (voir chapitre I tableaux généalogiques).

(41bis) Mémoires de la comtesse de Boigne, tome IV (1831-1866) neuvième édition, Librairie Plon, 1908 (p. 220).

« Depuis qu’on avait dû renoncer au mariage Esterhazy pour Pauline, le prince de Chalais, chef de la maison de Périgord était devenu veuf de Mlle de Beauvillers. Cette alliance que M. de Talleyrand avait toujours souhaitée était devenue le vœu le plus vif de Mme de Dino. Et cette circonstance augmentait encore le désir qu’elle avait d’obtenir de M. de Talleyrand une fin chrétienne, dont le mérite lui reviendrait ».

(42) Pauline de Périgord « après son mariage et de nouveau lorsqu’elle fut devenue veuve alla voir le duc de Dino à Florence et fut bien accueillie par lui » (Le dernier amour de Talleyrand, Françoise de Bernardy) p. 160.

(43) De belles commodes du 18e siècle sont signées Oeben. Les Oeben étaient les ébénistes de la Cour.

Casimir Carrère, Talleyrand amoureux, p. 231.

« Victoire Oeben, née en 1759, était la descendante de deux célèbres familles d’ébénistes, l’une et l’autre étrangères ; les van der Cruse, venus des Flandres, et les Oeben, originaires d’Allemagne et longtemps fournisseurs des rois de France, en particulier de Louis XV ».

Qu’il nous soit permis de faire remarquer, bien que cela n’entraîne pas une certitude, que ces origines nordiques peuvent être en faveur de la blondeur signalée par Jacques Vivent concernant Mme Delacroix.

Cette idée renforce la notion de Talleyrand (puisqu’il était blond) n’étant pour rien dans la naissance d’Eugène Delacroix, puisque celui-ci était brun (règles de Mendel).

(43bis) Il n’est pas sans intérêt de noter que le grand Condé, Turenne et le maréchal de Luxembourg, descendaient du connétable Anne de Montmorency, tué dans la pleine St-Denis (1567). Ils étaient cousins issus de germains.

(44) Jacques Rousseau, L’hérédité et l’homme, l’arbre. Montréal (p. 142).

(45) Otmar von Verschuer, Manuel d’Eugénique et hérédité humaine, Masson et compagnie (Paris) p. 72.

(46) Certes, on peut trouver une ressemblance dans la forme du visage entre Talleyrand et Delacroix mais le premier ressemblait aussi à Robespierre et, très près de nous, ceux qui ont rencontré Paul Boncour ont été frappés de sa ressemblance avec Robespierre. Une ressemblance peut-être fortuite.

(47) Au cabinet des desseins, au musée du Louvre, on nous a appris qu’il n’existe aucune représentation ni du père, ni de la mère de Delacroix. Jacques Vivent n’est plus depuis onze ans. Son épouse a bien voulu nous dire que c’est d’après ses lectures que Jacques Vivent a signalé la blondeur de Mme Delacroix. Nous n’avons pas jusqu’ici retrouvé la source de ces lectures. Il est dommage que nous n’ayons pas un portrait de Mme Delacroix qui seul donnerait les bases d’une information et d’un raisonnement corrects.

(48) Très probablement, l’introduction de Flahaut à l’état major de Murat, puis à celui de Berthier, des dettes sans doute payées et l’aide apportée à un certain train de vie ; l’inquiétude de Talleyrand après la boucherie d’Eylau et sa satisfaction de savoir Flahaut vivant ; tout cela n’empêchant pas des heurts et des oppositions lorsque Talleyrand fut ambassadeur à Londres et Flahaut chargé auprès de lui de mission.

(48bis) Françoise de Bernardy : Charles de Flahaut 1785-1810, que deux reines aimeront, Hachette 1954.

« … Il avait obtenu le 28 juin 1811 un congé de trois mois pour se rendre aux eaux de Bourbonne… » p. 69.

Dans une lettre (1811) de Mme de Souza, mère de Flahaut, on lit « Charles est à Bourbonne et il se trouve fort bien de la seconde saison des eaux… » p. 70 note 2.

(49) Nous avons vu des rhumatismes goutteux chez des adolescents de moins de vingt ans. Nous avons rencontré une arthrite goutteuse avérée chez un enfant d’environ quatorze ans à l’hôpital Trousseau, dans le service du Dr Chigot.

(50) Nous écrivons quasi indéfectible au lieu d’indéfectible car Flahaut eut vis-à-vis de l’Empereur une très légère défaillance. Il avait manifesté le désir de suivre Napoléon à l’île d’Elbe mais il abandonna le projet sur les instances de sa mère Mme de Souza, p. 93 à 95, Françoise de Bernardy, Flahaut, op. cit.

(51) En 1814, devant Pozo di Borgo qui discutait le bien fondé des manœuvres Napoléoniennes au cours de la campagne de France et devant Talleyrand qui venait de trahir l’Empereur (Flahaut ne le sachant pas), le même Flahaut incrimina la trahison seule cause de l’échec final de la tactique impériale, Françoise de Bernardy, Flahaut, op. cit., p. 100.

(52) Il aurait été difficile au général de Flahaut de servir en Espagne sous le duc d’Angoulême et en Algérie sous Bourmont, surtout sous Bourmont.

(53) Le père légal de Flahaut, le comte de Flahaut de la Billarderie, se présenta (16 mars 1794) devant le Tribunal révolutionnaire pour sauver un innocent. Sa tête tomba. Flahaut à 15 ans sollicitant une place d’aide de camp de Bonaparte terminait ainsi sa lettre : « Mon père a été condamné sous la terreur. Après son jugement, ma mère obtint du geôlier de le laisser s’échapper de la prison. Le lendemain, mon père apprit qu’on avait arrêté son défenseur officieux, accusé d’avoir facilité son évasion. Il quitte son asile, se rend à la Commune disant qu’il ne veut pas qu’un innocent souffre pour lui et il a péri deux heures après. Croyez-vous, général, qu’après un pareil exemple, je serai fidèle à l’honneur et à vous ». Françoise de Bernardy - Charles de Flahaut, op. cit., p. 24.

(54) Le 8 avril 1904, fut signé entre la France et l’Angleterre un traité que l’on qualifia vite d’Entente cordiale ; il s’agissait avant tout d’une garantie que la France donnait à l’Angleterre sur le statu quo égyptien ; l’Angleterre laissait les mains libres à la France au Maroc. En réalité, ce traité était dû aux actions volontaristes de Delcassé, Edouard VII et Jules Cambon ; l’Angleterre redoutait le programme maritime allemand, la France les crédits militaires accordés à l’armée allemande. Edouard VII ne pouvait souffrir la jactance de son neveu Guillaume II. Les conséquences de ce traité dépassèrent très vite les conventions inscrites dans son texte.

(55) Un des descendants immédiats de Pauline de Dino fut deux fois député (centre droit) en 1871 et 1878, et commanda un bataillon de mobiles en 1870. Il parla à la chambre avec éloquence sur la loi électorale, la liberté de la presse, la loi militaire.

Le fils du précédent fut élu triomphalement à la députation en 1898 et réélu en 1902-1906, il protesta contre la politique anticatholique du gouvernement et contre sa politique marocaine qu’il jugeait imprudente. Dans l’adversité, il fit du journalisme, s’occupa d’antiquités, remboursa ses dettes.

Le gentilhomme dont nous parlons dans le chapitre ici présent eut une très honorable conduite de guerre.

(56) Napoléon Louis de Périgord autre neveu, fils aîné de Dorothée, avait reçu en 1829 en donation la terre de Valençay lors de son mariage avec Alix de Montmorency. Cf. Lacour-Gayet, t. II, p. 117.

(57) La comtesse Tysckiewicz, née princesse Poniatowska, fut une amie fervente de Talleyrand. Elle l’accompagnait souvent, le laissait gagner au jeu. Elle couvrait de sa présence les voyages qu’effectuait le prince avec Dorothée, ne ménageait pas à ce dernier, on le voit, les somptueux cadeaux. Elle repose, selon ses volontés exprimées et acceptés, auprès de Charles Maurice à Valençay dans une petite chapelle, la chapelle St-Maurice.













CONFRONTATION DE TALLEYRAND AVEC D’AUTRES « INFÉRIORISÉS DES ORGANES » (goutteux particulièrement, Louis XVIII singulièrement)



Une fois connues et admises les conceptions d’Alfred Adler, la curiosité incite à confronter des « infériorisés des organes » et à étudier leurs réactions réciproques.

Cette étude implique un choix et une méthode.

Le choix, dans le but évident de simplifier le problème, sera de faire la confrontation entre des sujets atteints d’affections homologues.

Talleyrand, boiteux, sera mis en présence de boiteux.

Goutteux, il rencontrera d’autres goutteux.

L’histoire nous procurera aisément la facilité de ces « face à face ».

La méthode au cours de cette étude sera :

1) De n’admettre qu’après preuve, toute idée conçue à priori, même comportant une logique, par exemple à savoir : que dans leur soif de s’affirmer deux désavantagés de la nature sont irrémédiablement amenés à se heurter, même s’ils ne se trouvent pas en position compétitive. Cette idée malgré les apparences n’est pas forcément vraie dans tous les cas.

2) De rechercher dans le domaine restreint que nous nous sommes fixé, si une affection englobant l’organisme dans une atteinte généralisée (diathèse) n’est pas plus spécifique d’une attitude de combat qu’une disgrâce localisée sans retentissement général affirmé.

Bien entendu, nous nous défendons de l’orgueil d’une généralisation sans l’étude approfondie, que nous pouvons conduire d’un nombre de cas égal à n + 1. Ce que nous énoncerons ne vaudra et approximativement que pour M. de Talleyrand.



I




CONFRONTATION DE TALLEYRAND AVEC DEUX BOITEUX (GOUVERNEUR MORRIS, LARÉVELLIÈRE-LEPEAUX



1) Talleyrand et Gouverneur Morris (1752-1816)

Qui était Gouverneur Morris ?

– Gouverneur Morris était né le 31 janvier 1752 à Morrisania, sur le domaine de son père, à 10 milles environ de New York. Baptisé le 4 mai 1754, il reçut comme prénom le nom même de sa mère, une demoiselle Gouverneur (1).

Il est intéressant de savoir qu’il était juriste de formation, attorney dès 1771 et que la Nouvelle Constitution américaine fut en grande partie son œuvre personnelle et que « bien qu’opposé à une rupture avec l’Angleterre, il fit tout son devoir de patriote dès que celle-ci fut devenue inévitable ».

« En 1780, un accident de voiture l’avait obligé à subir l’amputation de la jambe gauche. Il semble s’être facilement consolé de ce malheur qui le força plus tard de demander la faveur d’être présenté au roi de France sans porter l’épée ».

Insistons sur la survenue purement accidentelle de son infirmité, alors qu’il avait vingt-huit ans (donc le caractère à peu près formé) et notons à titre d’information, ayant peut-être un intérêt explicatif pour la suite de sa conduite que pour certains « la fuite devant un mari ombrageux qu’il venait d’outrager lui avait valu cette infirmité ».

Il est parfaitement compréhensible que de par son patriotisme et son esprit ouvert aux problèmes juridiques, Gouverneur Morris, ancien député de la Pennsylvanie, fut désigné par le gouverneur américain pour une mission semi officielle : régler des problèmes commerciaux, certes, mais aussi renseigner son gouvernement sur l’inquiétant climat politique français du moment. Arrivé à Paris le 3 février 1789, il ne sera nommé à des fonctions officielles de ministre plénipotentiaire des Etats-Unis en France qu’en 1792.

Gouverneur Morris a tenu un journal des plus intéressants pendant les années 1789-1790-91 et 92.

Les devoirs de renseignements de sa fonction exigeaient de Gouverneur Morris son introduction dans divers salons parisiens où se déterminaient parfois les options politiques.

C’est pourquoi, il rendait visite à Mme de Flahaut de la Billarderie, maîtresse attitrée de Talleyrand et dans le salon de laquelle il était susceptible de rencontrer des personnalités averties de la chose politique.

De constitution galante, vite pénétré pour Adélaïde de Flahaut d’un sentiment tendre, il ne craignait pas avec son moignon d’escalader, à l’occasion, plusieurs fois par jour le dur escalier de cent soixante marches qui faisait accéder, sous les combles du Louvre, dans l’appartement de Mme de Flahaut. Talleyrand, avec son pied tors, appuyé sur sa canne, effectuait la même ascension.

Les deux hommes se retrouvaient fréquemment chez Mme de Flahaut et la confrontation de ces deux boiteux dans une atmosphère à la fois sentimentale et politique ne manque pas d’intérêt.

Pour juger de cette confrontation, nous utiliserons le « Journal » rédigé par Gouverneur Morris.

– Dès le 30 mars 1789, il est arrivé à Paris le 3 février, Gouverneur Morris note dans son Journal :

« Je me rends de là chez Mme de Flahaut, c’est une femme élégante et ses invités sont gens du meilleur monde. Elle ne manque pas d’intelligence et je la crois remplie de bonnes dispositions.

Nous verrons » (2).

– Le 20 avril 1789, Gouverneur Morris note à nouveau : « Je retourne chez Mme de Flahaut, j’y rencontre l’évêque d’Autun et je parle politique plus que je ne le devrais » (2bis).

– 26 avril « Le soir chez Mme de Flahaut, on est en plein dans la politique dont je suis fatigué. Après le souper, l’évêque d’Autun nous lit la protestation de la noblesse et du clergé de Bretagne ; je commets l’impolitesse de m’endormir pendant cette lecture » ? (2ter).

– 6 juin, Gouverneur Morris écrit « … A dix heures, je vais souper chez Mme de Flahaut… L’apaisement commence à se faire aux Etats Généraux ; c’est ce que j’apprends de l’évêque d’Autun qui est un ami intime de Mme de Flahaut. Cet homme me paraît fin, ambitieux et méchant. Je ne sais pourquoi je tire dans mon esprit des conclusions aussi défavorables mais c’est un fait et je n’y puis rien » (2quater).

– Le 8 octobre 1789, il écrit relatant une opinion de Lafayette sur le même personnage « c’est un homme mauvais et faux (2.5) ».

Le 16 janvier 1792, il écrit encore : « Je trouve dans cette maison (ambassade d’Angleterre) un profond mépris mélangé de répulsion pour mon ami l’évêque d’Autun et je pense que les lettres qui partiront d’ici ne lui faciliterons pas sa mission » (2.6).

Notons que les sentiments de Gouverneur Morris pour Talleyrand semblent avoir évolué d’octobre 1789 à janvier 1792 puisqu’il donne à Talleyrand le titre d’ami.

Il y a d’autre part entre eux des jugements et des antipathies politiques semblables qu’ils expriment sans aucun doute dans leurs conversations chez Mme de Flahaut.

– Talleyrand, disciple de Panchaud (3), est l’adversaire de Necker.

– Très vite, dans son Journal, Gouverneur Morris avait exprimé des réserves sur le banquier genevois qu’il avait jugé de façon défavorable.

– 27 mars 1789 « M. Necker entrevu peu avant le dîner. Il a une tournure et des manières de comptoir, qui contrastent fortement avec ses vêtements de velours brodé. Son salut, sa manière de parler, etc. disent : c’est moi l’homme ! Je remarque que M. Necker paraît absorbé par des idées tristes. Je ne pense pas qu’il puisse rester au ministère une demi-heure après que la nation y aura réclamé son maintien… J’ai beaucoup de peine à le croire réellement un grand homme… » (2.7).

– Puis des sentiments communs, devant la gravité par eux reconnue des évènements politiques, semblent établir une entraide, une solidarité entre Gouverneur Morris et Talleyrand, entraide et solidarité englobant Mme de Flahaut et son fils Charles.

– Le 10 août 1792, Gouverneur Morris écrit « Mme de Flahaut nous envoie son fils et vient ensuite elle-même chercher un refuge » (très probablement à l’ambassade américaine) (2.8).

– Le 7 septembre 1792, Gouverneur écrit « L’évêque d’Autun me dit qu’il espère avoir son passeport (4) et m’engage fortement à m’en procurer un et à quitter Paris » (2.9).

– 8 septembre 1792, « L’évêque d’Autun a eu son passeport » (2.10).

– Le 8 octobre 1792, Gouverneur Morris arrête son journal pour ne compromettre personne (2.11).

– Les rapports de Gouverneur Morris avec Talleyrand peuvent, croyons-nous, s’éclairer d’une manière sensiblement exacte.

Tout d’abord, l’infirmité survenue accidentellement chez Gouverneur Morris est peut-être psychiquement moins dolosive qu’une disgrâce congénitale considérée comme une admissible malédiction, d’où un meilleur équilibre de l’esprit ne déterminant pas l’opposition systématique et en conséquence ne la déclenchant pas à son encontre.

Ensuite si au début s’est esquissé un certain sentiment de jalousie chez l’attorney américain (solliciteur) vis-à-vis de Talleyrand (depuis longtemps admis), son bon sens doit lui montrer que l’époque, le milieu ne favorisent pas les clivages définitifs et les sentiments perdurables et que sa chance subsiste.

Parlant de cette époque, le chancelier Pasquier écrit dans ses Mémoires.

« …Quand je suis entré dans le monde, j’ai été présenté en quelque sorte parallèlement chez les femmes légitimes et chez les maîtresses de mes parents ; des amis de ma famille, passant la soirée du lundi, chez l’une, celle du mardi chez l’autre, et je n’avais que dix-huit ans et j’étais d’une famille magistrale » (4bis).

– Madame de Flahaut entre les deux hommes joue la coquette.

– 15 octobre 1789, on lit dans le Journal « La figure de Mme de Flahaut s’illumine de satisfaction en regardant l’évêque et moi assis l’un près de l’autre, d’accord ensemble, et défendant mutuellement nos opinions. Quel triomphe pour une femme ! Je la quitte pour rentrer avec lui ».

Du reste Talleyrand, avant tout politique ambitieux, fait alors sa cour à Mme de Staël dont le père, Necker, est susceptible d’attirer l’attention du roi sur certains, pour l’obtention d’un portefeuille ministériel.

Gouverneur Morris ne se fait aucun scrupule d’interroger Mme de Staël.

– 9 novembre 1789 « Je lui demande (à Mme de Staël) si elle accepte ses avances (de l’évêque d’Autun) car en ce cas je profiterais de l’observation en faisant ma cour à Mme de Flahaut ».

Il appert qu’entre Talleyrand et Gouverneur Morris, à propos de Mme de Flahaut, il n’existe pas de dramatisation sentimentale compétitive, que par ailleurs entre les deux personnages existent, à la lecture du Journal, une conformité d’opinion politique et une réciprocité de conseils et d’entraides dans une phase où leur vie peut être menacée.

Tout ceci indique que dans le cas particulier de Talleyrand et Gouverneur Morris, les remarques d’Alfred Adler ne doivent pas être appliquées à la lettre.

Entre deux disgraciés l’infirmité, nous semble-t-il, doit être bilatéralement accompagnée d’une représentation moralement peu supportable ; de plus une jalousie d’ordre sentimentale affirmée ou des concepts idéologiques en nette divergence doivent exister pour qu’éclatent des haines et des conflits chez des sujets par ailleurs sans ambition commune.

On comprend dès lors pourquoi Talleyrand et Gouverneur Morris ne furent pas en définitive tellement mauvais amis.

– Pendant le directoire à l’occasion des fêtes républicaines, fidèles aux dates du 14 juillet, 10 août, 9 thermidor les cinq directeurs défilaient suivis de leurs cinq ou six ministres (en réalité il y avait sept ministres), chargés eux-aussi de plumes et de guipures « Réellement écrit Frémilly, je les ai vus défiler ainsi au Champ de mars et ils ne riaient pas. Ce qui nous faisait rire en revanche c’était de voir le boiteux Talleyrand marcher sur les talons du boiteux Larévéllière… » (4ter).

Situons Larévéllière Lepeaux dans l’ordre pathologique et dans celui de sa philosophie politique, ordres que nous croyons intimement liés. Ses rapports avec Talleyrand ne seront pas sans en découler.

– Louis Marie de la Révéllière Lepeaux (nom complet d’avant la Révolution), né le 25 avril 1783 à Montaigu, en Poitou, de famille bourgeoise avait eu comme premier maître un prêtre, le terrible abbé Perraudeau. Dans ses mémoires, il nous apprend que ce prêtre faux et hypocrite « en sortant de ses mystiques entretiens avec ses dévotes, qu’il prolongeait en tête à tête pendant deux ou trois heures dans sa chambre à coucher, il venait brutaliser ses malheureux élèves ».

Et la Révéllière avance qu’il doit « aux coups redoublés qu’il (lui) donna sur le dos la difformité de sa taille et en grande partie la faiblesse de sa poitrine ».

En réalité, il faut se représenter la Révéllière Lepeaux atteint d’une scoliose (déviation latérale du rachis), au cours de son enfance, gravement évolutive, entraînant à son tour une bascule du bassin, laquelle détermine à la suite une boiterie. Comme beaucoup d’infirmes et rejoignant en ce sens Talleyrand (mais lui de bonne foi) il attribue à la brutalité des coups qui lui furent portés ce qui est en réalité constitutionnel ; des fractures des corps vertébraux, susceptibles de modifier la statique normale du rachis ne se voyant pratiquement jamais chez l’enfant (5).

Chez la Révéllière Lepeaux, élu député du tiers angevin aux Etats Généraux en 1789, ayant voté la mort du roi en 1793 mais s’étant opposé courageusement au printemps de la même année à la prescription de ses amis girondins, toute la philosophie politique sera à base d’anti cléricalisme, marqué qu’il fut à l’origine par la brutalité d’un prêtre mauvais éducateur.

La Révéllière Lepeaux reproche au catholicisme la confession, la hiérarchie, le « hors de l’Eglise pas de salut », mais il croît à l’existence de Dieu, à l’âme, à la vie future, d’où une religion « naturelle » à la mode de Rousseau et des déistes anglais et qui admet cependant un rite et un clergé.

Ses collègues du Directoire plaisantent Larévéllière Lepeaux sur ses croyances.

Il n’en reste pas moins que la théophilantropie est un peu considérée comme une religion d’Etat au mépris de la Constitution puisqu’elle émarge aux fonds secrets. C’est en 1796-1797 (surtout sous l’influence de la Révéllière, Rewbel et Barras) un moyen de lutte à l’intérieur contre un catholicisme pour l’instant jugé antigouvernemental et à l’extérieur contre le pape Pie VI, qui allié de la catholique Autriche, nous combat.

Cependant un autre courant existe sous l’influence du mathématicien Cacault (6) né à Nantes en 1742 et qui, ayant occupé plusieurs postes diplomatiques dans la péninsule, conseille à l’intérieur et à l’extérieur de ne pas négliger dans l’intérêt du pays l’influence vaticane. Cacault a, dans une certaine mesure, l’audience des deux autres membres du Directoire, Carnot et Letourneur.

Le 16 juillet 1797, Talleyrand a été nommé par le Directoire ministre des Affaires extérieures. Larévéllière Lepeaux ne s’est pas opposé à sa nomination. Au contraire ! Et cela est conforme à la logique de la pensée de Larévéllière. Obnubilé par le « spectre noir » Larévéllière, comme le lui reprochera Carnot, est le protecteur des « prêtres scandaleux ».

Au jugement de Larévéllière Lepeaux, Talleyrand s’est acquis des titres méritoires en quittant l’Eglise et en délaissant la crosse.

– En cette année 1797, Talleyrand est hanté par la crainte d’un retour des Bourbons et d’une emprise sur l’Etat de l’Eglise catholique ; ces deux périls qui peuvent se conjoindre tenant sous menaces de châtiments le monarchiste peu loyal et le prêtre apostat. Donc pour l’instant (et ce sentiment durera chez lui, même après le concordat du 15 juillet 1801), Talleyrand qui a en horreur son ancien état (6bis) et qui tient avant tout à être totalement « déprêtrisé et dépiscopisé » ne voit pas sans agrément toutes les manœuvres pouvant apporter un retardement au retour d’un catholicisme, susceptible de poser pour lui d’irritants problèmes.

C’est dire que malgré qu’il en saisisse certains aspects ridicules et peut-être les inconvénients nationaux ; en raison de ses intérêts personnels, Talleyrand doit être assez loin d’en vouloir à Larévéllière Lepeaux du courant hérétique qu’il cherche à amplifier.

Ainsi les sentiments de Larévéllière Lepeaux, du reste honnête homme, rejoignaient les intérêts de Talleyrand, c’est pourquoi les relations des deux infirmes furent courtoises.

Parlant de la Révéllière Lepeaux, Hubert Janeau, professeur à l’université de Poitiers écrit : « Il eut généralement l’estime des « gens de bien » et d’autres comme Talleyrand qui n’étant point considérés comme tels avaient pu garder de la nature ou de l’éducation le sens de la grandeur morale… »

– Lorsqu’après le 30 prairial 1799, Larévéllière Lepeaux dut quitter la scène politique, il se retira à Andilly et Talleyrand vint lui rendre visite. Voici ce qu’écrit à ce propos La Révéllière dans ses Mémoires « Après un couple d’heures d’entretien dans les allées de mon jardin, il me quitta fort satisfait du moins en apparence de la conversation que nous venions d’avoir. Je ne lui ai jamais parlé depuis. Je dois au contraire lui rendre cette justice, qu’il n’a jamais eu que de bon procédés à mon égard et qu’en rendant compte dans le public de la séance du 30 prairial dont il avait été le témoin comme tous les ministres, il ne manqua pas, j’en ai eu des preuves réitérées, de me présenter dans cette scène politique comme jouant le rôle le plus honorable contre un adversaire qui par sa perfidie, sa violence et l’absurdité de ses propos se couvrait d’opprobre ».

– De son côté, Talleyrand exprima à l’illustre peintre François Gérard, ami de Larévéllière, des sentiments de sympathie qui survécurent à celui qui en était l’objet, car en 1830 Talleyrand ambassadeur à Londres fit à deux reprises inviter le fils de Larévéllière qui se trouvait alors dans la capitale anglaise. Le jeune homme ne peut s’y rendre, fit présenter ses excuses et n’eut jamais l’occasion de voir Talleyrand (d’après Hubert Janeau).

Nous en revenons à l’idée exposée plus haut à propos des relations entre Talleyrand et Gouverneur Morris.

Il n’y a pas fatalité de comportement agressif entre deux défavorisés de la nature (ici boiterie et déviation vertébrale). L’agressivité entre deux désavantagés n’est pas inconditionnelle ; une divergence d’intérêts et de sentiments semblent nécessaires.

A fortiori, chez des disgraciés, une convergence d’intérêts peut établir des liens de sympathie ou d’estime. C’est le cas dans l’optique particulière sous laquelle nous considérons Talleyrand et Larévéllière Lepeaux et sous laquelle pourraient se ranger toutes les associations d’infirmes qui se constituent pour défendre leurs intérêts.

Nous avons tendance à admettre que s’il existe des disgrâces génératrices de conflits, elles ne provoquent pas toujours le conflit de leur seul fait. Pour qu’un conflit s’établisse, il faut que jaillisse l’étincelle des intérêts divergents déterminant les antagonismes. Adler n’a peut-être pas assez insisté sur les variantes exogènes des antagonismes s’affirmant, attribuant trop leur déclenchement à des constantes spécifiquement endogènes.

On peut peut-être dire que les ressentiments sont plus faciles, plus violents, plus durables chez les « infériorisés des organes » que chez les sujets normaux.

Cependant, nous allons le voir, un certain trouble du métabolisme chez l’homme est capable de déterminer un état d’esprit singulièrement compétitif et de créer des situations conflictuelles.



II




Talleyrand et d’autres goutteux



Nous envisageons ici :

A) Les caractéristiques psychologiques de la diathèse goutteuse.

B) Nous confronterons ensuite Talleyrand à d’autres goutteux (le comte de Périgord, le général de Flahaut, Mirabeau, Rewbel, Pitt, Louis XVIII surtout).

Nous envisageons ici :

A) Les caractéristiques psychologiques de la diathèse goutteuse.

B) Nous confronterons ensuite Talleyrand à d’autres goutteux (le comte de Périgord, le général de Flahaut, Mirabeau, Rewbel, Pitt, Louis XVIII surtout).



A)



Nous ne croyons pas que la liste établie par Alfred Adler des « infériorisés des organes » soit limitative.

D’autres affections peuvent s’accompagner d’un retentissement psychologique. Alfred Adler, n’étant plus depuis 1937, n’a pu intégrer dans son dernier ouvrage « Le sens de la vie » les études sur la psychologie des goutteux entreprises depuis 1955 et dont il aurait pu illustrer les thèses qu’il a défendues.

La goutte est une diathèse, maladie générale à localisations diverses (articulaires avant tout, mais aussi viscérales et nerveuses), à tendance précipitante (tophus, sables urinaires, migrations calculeuses), à laquelle la présence dans le sans d’une dose d’acide urique au-delà de la normale (normale, 50 milligrammes par litre) donne une spécificité.

Parfaitement décrite par Sydenham (1624-1689) dans son « Traité de la goutte », ses caractéristiques cliniques sont connues depuis l’antiquité.

Cependant des notions récentes ayant trait à l’allure caractérielle des goutteux nous intéressent pratiquement ici et nous tenons à insister sur elles.

L’homme est le seul mammifère, faute d’un enzyme approprié, l’uricase, à ne pas détruire l’acide urique au niveau de ses cellules (7). L’acide urique doit chez lui être éliminé par le rein. Les cellules humaines sont donc imprégnées d’acide urique et une conception logique devait amener à penser que les opérations intellectuelles étaient favorisées chez l’homme par cette imprégnation, donc qu’il y avait un rapport entre le taux d’acide urique et l’intelligence. Et en effet, lorsque l’acide urique est au-dessus de 70 milligrammes dans le sang, on a constaté en général une certaine réussite sociale. En réalité, les tests d’intelligence utilisés pour la démonstration de cet effet, après critiques, n’apportent pas la conviction. Mais des études multipliées avec différentes méthodes sont arrivées à montrer avec certitude que les réussites envisagées s’expliquaient par des données caractérielles en rapport direct avec la présence au-dessus de la normale de l’uricémie. Les tests ont montré que la réussite sociale s’expliquait chez les uricémiques par des constantes caractérielles (ambition, énergie, orgueil, goût du commandement, acharnement, perfectionnisme). D’autre part, ils ont moins d’affectivité et présentent moins d’anxiété que les témoins.

Jacques Sérane et Charles Péan, médecins à Vittel, dans une « Etude caractérielle des goutteux » portant sur deux mille malades, ont montré que sous des dehors aimables et semblant vous investir de leur confiance, les goutteux gardaient une grande méfiance.

Ils écrivent « Cette attitude de secret, de défiance masquée par leur apparence ouverte et cordiale, représente une force considérable dans la vie professionnelle et sociale dont ils (les goutteux) usent tout naturellement et à leur plus grand profit. Une émotivité très faible dans tout ce qui concerne le domaine affectif facilite et augmente cette force ».

De plus, d’après Jacques Sérane et Charlse Péan, les uricémiques présentent une hyperactivité non apparente, à première vue cachée « derrière un comportement parfois nonchalant, le plus souvent calme, une attitude détendue ».

Les dépressions chez eux ne sont que passagères, ils sont stimulés par l’échec. Le goutteux « aime entreprendre et fait tout pour réussir ».

Dans certains cas, le goutteux lorsque son intérêt est en jeu jouera sur les mots et sera volontiers de mauvaise foi. « Ses combinaisons financières sont intelligentes, audacieuses, fructueuses, souvent à la limite de la légalité ».

Tous ces éléments caractériels ne sont pas du domaine de l’acquis. L’usage excessif de l’alimentation carnée et des boissons alcoolisées que l’on rencontre assez souvent dans les réussites sociales ne suffit pas à lui seul.

L’uricémie n’augmente que chez des sujets prédisposés par un défaut d’élimination rénale de l’acide urique dont l’origine est génétique et parfaitement reconnue.

Le taux d’uricémie de Talleyrand ne peut nous être qu’inconnu mais bien des éléments laissent entendre qu’il était atteint de cette affection génétique.

Tout d’abord, la duchesse d’Abrantès nous a montré le comte de Périgord, oncle consanguin de Charles Maurice de Talleyrand subissant les douleurs de la goutte.

Le comte de Flahaut, fils de Charles Maurice, était un goutteux avéré, nous l’avons vu dans un précédent chapitre.

D’autre part, la goutte était parfaitement connue et diagnostiquée par les médecins du vivant de Talleyrand et pour agir chez les goutteux sur les douleurs articulaires (parfois larvées, ne revêtant pas nécessairement l’intensité de celles des attaques de goutte aiguë), on conseillait les stations balnéaires où se rendait Talleyrand (Bourbon l’Archambault en primauté, mais aussi Bourbonne les bains, Aix la chapelle, Cauterets). On sait que Talleyrand fit une ophtalmie qui guérit assez facilement (Lacour-Gayet), certaines ophtalmies sont manifestement goutteuses.

On peut ajouter que les éléments caractériels propres aux goutteux, éléments sur lesquels nous venons d’insister, se retrouvent chez Talleyrand.

Amédée Pichot dans ses « Souvenirs intimes sur M de Talleyrand » ne semble pas douter de la constitution goutteuse de Talleyrand. Il le fait monologuer le 19 mai 1826 se rendant à la chambre des pairs. « … N’ai-je pas oublié cette loi ; mon opinion, mes soixante-dix ans et la goutte parce que… » (7bis).

Au demeurant, même si Talleyrand n’avait pas été atteint de goutte, il serait intéressant de le confronter avec quelques goutteux qui lui sont contemporains, qu’il a fréquentés et qui ne sont pas ignorés de l’histoire, car on peut admettre que la goutte est une atteinte de l’organisme « une infériorité des organes », plus spécialement qu’une autre génératrice de méfiance, d’entreprises et de conflits.



B)



1) Talleyrand et le comte de Périgord (7ter)



Le comte de Périgord (demi-frère du père de Charles Maurice) présentait avec son neveu dont il était aussi le parrain bien des points communs physiques et psychologiques.

L’un et l’autre étaient pieds bots et goutteux.

De plus, ils avaient la particularité d’attirer le dévouement et la confiance de leurs domestiques (7ter).

Sous la terreur, Gabriel Marie Anne, incarcéré, fut sauvé par son fidèle valet Beaulieu qui avait l’habileté de payer les geôliers pour que fut placé parmi les derniers de la pile le dossier de son maître. Ainsi, sa comparution toujours retardée permit au comte de Périgord d’attendre les jours libérateurs.

Courtiade, valet de chambre de Talleyrand, lui était particulièrement dévoué, s’identifiant quasiment à sa personne. Il laissa sa femme et ses enfants pour l’accompagner en Amérique ; il disait « nous » quand il parlait de la vie intime de son maître. Rentré au service de Talleyrand avant 1789, il mourut en 1834 pendant l’ambassade de Londres ; il avait servi son maître pendant un demi-siècle environ. Le commerce maritime ne faisant pas déroger un certain esprit d’entreprise avait poussé Gabriel Marie Anne à s’occuper de navigation (8). Talleyrand de son côté avait pris des parts avec Choiseul Gouffier sur un navire corsaire pendant la guerre d’Amérique.

Malgré de telles ressemblances physiques et psychologiques, le comte de Périgord exprimait un jugement défavorable sur son neveu et filleul. Il le tenait « pour un parfait ambitieux sans scrupules, d’une indifférence absolue à l’opinion d’autrui ». « Quelque mal que vous disiez et pensiez de lui » disait-il à un tiers « il vous servira si cela peut le servir lui-même ». Il ne dissimulait pas l’horreur et le mépris que lui inspirait ce neveu indigne (Lacour-Gayet). Nous avons déjà exprimé (op. cit.) ce jugement.

Ce n’est pas trop s’avancer de dire que de son côté Charles Maurice ne devait pas considérer Gabriel Marie Anne sans amertume.

Il voyait se manifester en son oncle cette tare familiale dont il était lui-même malheureusement atteint.

Malgré cela, Gabriel Marie Anne avait, lui, pu entreprendre le métier des armes ; il n’avait pas, lui, été rabaissé au rang de cadet ; il avait réussi, avait été Gouverneur de Picardie et du Languedoc et décoré de la croix du Saint-Esprit (le cordon bleu), honneur recherché, même par les princes du sang.

En épousant sa cousine Marie Françoise de Talleyrand, fille d’une Rochechouart Mortemart, il avait par un mariage fécond fait ressurgir (9) la branche aînée des Talleyrand Périgord, celle des princes de Chalais. Le comte de Périgord ayant vécu à Paris entre 1785 et 1795, il est impensable que de 1785 à 1789, alors que la Cour lui refusait l’investiture épiscopale, Charles Maurice n’ait pas en rencontrant son oncle établi d’amères comparaisons et maudit l’injuste suppression de son droit d’aînesse.

Il est des plus probables que la méfiance caractéristique des goutteux exaltait chez le comte de Périgord, vis à vis de son neveu, une antipathie à départ idéologique (10).

Le comte de Périgord avait été le menin du dauphin père de Louis XVI. La duchesse d’Abrantès nous le montre comme un homme de conception très traditionnelle, dont les fils étaient en exil, très fidèle à la monarchie ; manifestement accablé par le sort fait au dauphin fils de Louis XVI et à Madame Royale ; dans toute la période pré-révolutionnaire et révolutionnaire, il n’avait pu considérer, nous semble-t-il, qu’avec mépris son neveu, prêtre à ses yeux scandaleux ; partisan agissant d’une forme de pensée que lui, comte de Périgord, il ne pouvait ni concevoir, ni admettre.

Par ailleurs, les désirs ambitieux de Talleyrand propres à sa nature (pieds bots, goutte) et étendus à sa proche famille pouvaient peut-être lui faire paraître plausible que les honneurs et les fonctions seraient sans doute aussi bien et même mieux investis sur les têtes de la branche cadette des Talleyrand Périgord à laquelle il appartenait que sur celles des membres de la branche aînée dont son oncle consanguin était le chef.

Ces désirs probables, particulièrement persistants, se manifesteront sous la première restauration à propos de nominations militaires alors que Talleyrand était écouté au conseil des ministres. Amédée Pichot écrit :

« …On a avec raison attribué à ce désir le soin qu’il (Talleyrand) prit lors de la formation de la garde royale de faire donner au prince de Chalais (fils du comte de Périgord et chef de la branche aînée) le commandement d’un régiment de cuirassiers et en même temps à son neveu, aujourd’hui duc de Talleyrand, le commandement de la brigade dont ce régiment faisait partie, afin de placer l’aîné des Périgord sous les ordres d’un membre de la branche cadette » (10bis).

On peut donc dire, nous semble-t-il, sans trop forcer la note, que certaines tendances caractérielles goutteuses (méfiance, esprit compétitif) jouaient un rôle plus que d’appoint dans les oppositions idéologiques et peut-être familiales qu’entretenaient Charles Maurice de Talleyrand et le comte de Périgord.

2) Talleyrand et le comte de Falhaut (1785-1870)

Flahaut, nous l’avons vu, était un goutteux avéré. Il avait fait une attaque de goutte au pourtour de sa vingt-cinquième année et pris les eaux à Bourbonne les bains où l’on traitait les podagres. On ne discute pas sa filiation avec Talleyrand.

Les deux hommes furent longtemps animés par des sentiments affectifs. Dans le brillant soldat qu’était Flahaut, Talleyrand voyait complaisamment en cet enfant de sa race ce qu’il aurait voulu, ce qu’il aurait pu être, sans l’obstacle de son infirmité.

Il semble bien qu’après Tilsitt, ce fut à cause de l’amitié de Berthier pour Talleyrand que Flahaut fut pris par le prince de Neuchâtel comme aide de camp, en remplacement de Louis de Périgord (11), mort de maladie à Berlin.

« Il (Talleyrand) l’a aidé (Flahaut) de son argent, fier de ses prouesses et de sa carrière de séducteur… » écrit M. Emile Dard dans un article de la Revue des deux Mondes (juillet 1938) (10ter) intitulé : Trois générations (Talleyrand, Flahaut, Morny).

– Un recoupement va nous permettre de saisir en quelque sorte physiquement l’affection que Talleyrand éprouvait pour Flahaut.

Dans la revue des Etudes Napoléoniennes de mai, juin 1919, dans une étude intitulée : Talleyrand et son entourage à la suite de la grande armée (1806-1807) (Souvenirs d’un Danois au service de la France, traduit par E. G. Ledos (p. 287), on apprend : qu’alors que Talleyrand était gouverneur de Varsovie (fin décembre 1806, début de mai 1807), un général français probablement le comte de Narbonne vint lui apporter « des informations sur une bataille peu heureuse », d’après l’auteur de l’étude, Pulstuck (26 décembre 1806) ou Eylau (7, 8 février 1807). « C’est la seule fois, note l’auteur, que j’ai vu Talleyrand rougir ou changer d’expression. On sait qu’il est connu pour avoir une physionomie immobile ».

Ce rougissement chez Talleyrand, d’ordinaire fort pâle et très maître de lui, ne pouvait que traduire une intense émotion.

Sans nier dans la réaction émotive signalée la part de dégoût et d’angoisse patriotique possible en apprenant la boucherie d’Eylau, nous croyons que Talleyrand, père anxieux, s’interrogeait sur le sort réservé à son fils Flahaut engagé dans la bataille.

Au lendemain de la bataille, Talleyrand adressait à Flahaut heureusement indemne ces quelques mots où la tendresse éclate « Tu es un des premiers intérêts de ma vie et quand je dis cela, je les réduis à deux ou trois. Je t’embrasse et te presse contre mon cœur » Casimir Arrère, Talleyrand amoureux, p. 176, et F. de Bernardy, Charles de Flahaut, que deux reines aimèrent (1785-1870) p. 46.

Flahaut était très probablement animé de sentiments affectueux vis-à-vis de Talleyrand car dans une lettre du 10 mai 1807, Dalberg après lui avoir écrit qu’il le considérait comme un père ajoutait « … Je vous aime à la Flahaut sans avoir le même droit » Casimir Carrère (Talleyrand amoureux) p. 177.

Cette affection partagée ne devait pas résister à l’attitude prise par Flahaut alors que Talleyrand ambassadeur à Londres (1830-1834) se trouvait aux prises avec les difficultés de la question belge.

Le congrès de Vienne en 1815, dans le but d’empêcher une France toujours redoutée d’atteindre ses limites naturelles et pour interdire son accession au port d’Anvers avait créé un royaume de Hollande sous le sceptre de Guillaume 1er de Nassau Orange en unissant la république des Pays-Bas aux anciens départements français de Belgique.

Mais l’esprit de la Révolution de Juillet en se propageant hors des frontières françaises avait été le catalyseur déclenchant en Belgique une révolte généralisée.

Le 23 août 1830 avait éclaté une insurrection à Bruxelles, la propagation s’en était faite à toutes les villes Belges, mettant en évidence les divergences politiques, économiques et religieuses avec le gouvernement de la Haye.

Il s’était créé un état belge indépendant de fait. La volonté d’indépendance était si flagrante et si absolue que malgré les principes de la Sainte Alliance (auxquels du reste l’Angleterre était réticente et auxquels ne pouvait être subordonnées la monarchie de Juillet), une conférence des cinq puissances avait dû se réunir à Londres pour régler le problème belge.

Talleyrand nommé ambassadeur à Londres avait débarqué à Douvres le 24 sept. 1830. La conférence des cinq grandes puissances plus les Pays-Bas s’était réunie à Londres, au Foreign Office le 4 novembre 1830.

Or Flahaut avait épousé à Edimbourg le 15 juin 1817, Miss Margaret Mercer Elphinstone, fille unique de l’amiral Keith. Après bien des difficultés, Flahaut manœuvrant avec la dextérité propre aux goutteux, avait acquis une forte position franco-anglaise. Il avait su finalement se faire apprécier de son beau père. En France, il avait été réintégré dans son grade et nommé pair de France. De plus, sa femme excitait chez lui une ambition qui ne demandait qu’à se manifester.

La révolte belge réveillait les souvenirs des traités de Campo Formio et de Lunéville où par deux fois et très légalement la Belgique avait été intégrée dans le territoire français.

Le maréchal Sébastiani était alors ministre des Affaires Etrangères, il n’aurait pas mieux demandé, profitant de l’évènement que de déchirer les traités de 1815, obéissant à un courant dirigé en France par le général Lamarque et l’avocat Mauguin.

Flahaut « infatué par la situation qu’il s’était acquise dans la Société Anglaise, ami personnel de Lord Grey, posait déjà sa candidature à la succession du vieux Talleyrand qui fut blessé de cette ingratitude filiale » (10quater).

Sébastiani crut pouvoir utiliser Flahaut pour tenter une récupération d’une partie de la Belgique. Flahaut donc, mandé par Sébastiani et espérant succéder à son père, fut envoyé à Londres fin novembre 1830.

Sa mission était de proposer le partage de la Belgique entre le roi de Hollande, la Prusse et la France qui aurait obtenu une part de choix.

Pour ne pas s’aliéner l’Angleterre, redoutant toujours la possession d’Anvers par une grande puissance, le port d’Anvers et les bouches de l’Escaut seraient abandonnés à l’Angleterre. Le prince de Talleyrand, en ce moment, était loin d’avoir quant à la Belgique assuré la doctrine qui finalement prévalut et dont il se vantera plus tard d’être le protagoniste (indépendance, neutralité, couronne à un prince non français, et comme conséquence de la neutralité, destruction des treize forteresses dressées contre la France), mais avec son bon sens qui était grand il protesta vivement contre le renouveau d’une tête de pont anglais sur le continent.

Dans une lettre à Sébastiani du 27 nov. 1830, il disait qu’Envers au Nord serait un nouveau Gibraltar et il ajoutait avec sagesse : « il ne faut jamais se mettre en contact avec eux qu’on ne peut atteindre chez eux ».

Toujours cherchant à supplanter son père, Flahaut était désigné pour une deuxième mission à Londres le 21 janvier 1831 probablement dans le but de négocier suivant la même idée de partage, mais il arrivait trop tard.

La conférence des cinq grandes puissances avait signé le protocole n° 11 dont l’article 5 portrait.

« La Belgique… formera un Etat un Etat perpétuellement neutre. Les cinq puissances lui garantissent cette neutralité perpétuelle ainsi que l’intégralité et l’inviolabilité de son territoire ».

Cette ingérence de Flahaut ne pouvait que déplaire à Talleyrand et des contemporains l’ont noté : « Son animosité contre ce personnage (Flahaut) dira Alexis de Saint-Priest (12) en 1833 « est maintenant aussi vive que l’avait été jadis son amitié ».

Il faut noter que Talleyrand, ayant pris un congé en 1832 se fit remplacer à Londres par Durant de Mareuil. La comtesse de Flahaut, mécontente que son mari n’eut pas fait l’intérim à l’ambassade multipliait les intrigues à Londres.

A ce sujet, Talleyrand écrivait le 16 oct. 1832 à la princesse de Vaudémont en rapport avec Mademoiselle (la princesse Adélaïde) sœur de Louis Philippe et ayant l’oreille de son père) « Je suis ici au milieu des intrigues continuelles de Mme de Flahaut… je suis forcé de ma trouver un imbécile quand je repoussais comme calomnie tout ce que j’entendais dire de ce ménage » (12bis).

– Lorsqu’en mai 1853 le duc d’Orléans fit un voyage à Londres dans le but de resserrer les liens d’amitié manifestés entre la monarchie anglaise et celle de Juillet, le comte de Flahaut devait faire partie de la mission, accompagnant le fils aîné de Louis Philippe. L’animosité particulière de Talleyrand l’en fit exclure.

Lorsque Talleyrand mourut le 17 mai 1838 « On assure, écrit Emile Dard que Flahaut assista à ses dernier moments. Mais s’il n’est pas cité dans les journaux du temps, c’est peut-être que la décence ou Mme de Dino s’y opposèrent ».

Essayons d’interpréter en quelque sorte biologiquement les rapports de Talleyrand et de Flahaut qui ont les plus fortes chances d’avoir un taux d’acide urique dans le sang au-dessus de la normale.

Nous avons vu que chez l’uricémique dominaient avant tout l’arrivisme, un certain manque de sensibilité, la méfiance sous couvert de jovialité. De l’habileté à manier les combinaisons financières s’ajoutait au tableau.

On peut dire qu’entre Talleyrand et Flahaut existe un conflit extériorisé d’idéologie politique. En 1814 et 1815, Flahaut fut le partisan déterminé et le bon serviteur de l’Empereur Napoléon.

Talleyrand trahit l’empereur et contribue très largement à l’établissement de Louis XVIII en 1814. Il protège néanmoins habilement son fils des conséquences d’une option déjà affirmée en 1814 et réaffirmée en 1815 plus dangereusement en faveur de Napoléon Bonaparte.

En 1830, 1832, 1833 entre Flahaut et Talleyrand, il n’a pas de divergence politique de fond ; une commune sympathie existe chez eux pour la monarchie libérale de juillet.

Nous n’avons pas le sentiment que la divergence sur le sort de la Belgique soit l’élément essentiel qui dresse Talleyrand contre Flahaut. Celui-là est assez habile pour contre argumenter victorieusement en haut lieu des propositions diplomatiques de celui-ci.

A la vérité, Talleyrand et à juste titre, à travers les missions de Flahaut suspecte un successeur possible.

Or, malgré son grand âge, ni son ambition, ni ses irrémédiables besoins de profit ne sont morts.

Il ne veut pas céder une place, quitter la carrière au moment où il se croit sur le point d’établir entre la France et l’Angleterre des rapports d’amitié que depuis ses conversations avec Mirabeau, il considère comme les conditions premières de l’équilibre européen. Il ne veut pas abandonner la scène au moment où il croit s’appuyant sur l’Angleterre, utilisant la question belge, mettre quelques obstacles à la cohésion d’une sainte alliance qu’il juge contraire aux intérêts français.

Au demeurant Flahaut, remplaçant son père, pourrait avoir comme mission par ordre ministériel de poursuivre la même politique mais Talleyrand ne peut être consentant, il tient à modeler son image pour la postérité. Elle est inséparable de la continuation de son séjour anglais.

Mais comme chez Talleyrand les gestes politiques sont difficilement dissociables des intérêts pécuniaires, on peut se fondant sur quelques éléments admettre aussi que la nomination de Flahaut (13) au titre d’ambassadeur à Londres aurait pu contrarier des combinaisons financières.

En effet, avant de s’embarquer en 1830 pour Douvres, Talleyrand désigné comme ambassadeur s’entretient à Calais avec le célèbre financier Ouvrard.

Le vieux prince est accompagné dans son séjour Londonien par son ami Montrond qui est le courtier de ses agiotages. Le comte Molé alors ministre des Affaires étrangères, en conflit avec Talleyrand, peut écrire à Louis Philippe entre autres considérations touchant Talleyrand. « … mais je n’oublie pas non plus qu’il s’enfermait avec Ouvrard à Calais et que s’il a désiré si ardemment d’aller à Londres, ce n’est ni par dévouement au roi, ni par amour de la France » (13bis).

Sachons encore que le prince Léopold de Saxe Cobourg fut élu roi des Belges par le congrès belge le 4 janvier 1831.

Talleyrand ne reçut jamais la décoration de l’ordre de Léopold, fondé en 1832 par le premier roi des Belges.

Les Belges avaient-ils à se plaindre de lui ? N’aurait-il pas favorisé moyennant prébendes la Hollande dans certains partages ?

En considérant les relations de Talleyrand et de Flahaut sous l’angle de la seule morale, on ne saurait manquer d’être pour le moins offusqué par la conduite d’un fils oublieux de bienfaits et manœuvrant pour enlever à son père une place que celui-ci malgré son âge occupe avec talent et efficacité Dans le même sens, la rancune prolongée de Talleyrand, son manque d’indulgence envers son propre fils ne traduisent pas une attitude noble.

La connaissance du rôle chez l’homme d’un excès d’acide urique dans le sang atténue la position morale un peu hâtivement prise.

Nous avons vu en effet qu’une uricémie dépassant un certain taux entraîne l’arrivisme, la méfiance, le désir d’obtenir et de tirer le maximum des biens de la vie parmi lesquels les honneurs et les richesses.

Dès lors un déterminisme biologique congénital amende chez l’observateur une attitude morale qui pourrait être sévère si on admettait un libre arbitre absolu chez un Flahaut et un Talleyrand non soumis à la goutte.

– Quittant le cercle jusqu’ici familial, nous allons envisager les rapports de Talleyrand avec d’autres goutteux.

3) Rapports de Talleyrand et de Mirabeau (1749-1791)

Au cours de sa vie tumultueuse, Mirabeau fut atteint de crises de coliques néphrétiques et hépatiques et d’autres manifestations de la goutte. Au cours de l’hiver 1787-1788, il avait passé deux mois au lit, atteint d’hémorragies et de coliques néphrétiques.

En février 1790, il souffrit de coliques néphrétiques et d’une ophtalmie goutteuse qui quoique passagèrement lui enleva presque totalement la vue, ce qui ne l’empêcha pas, fin février, de monter en tâtonnant à la tribune pour combattre une motion de Cazalis. Il avait eu des coliques hépatiques dans la période où il présida l’Assemblée Nationale du 29 janvier au 14 février 1791. Le 26 mars 1791, il fut pris de violentes coliques néphrétiques dans sa propriété du Marais à Argenteuil ; il parla cependant le lendemain à l’Assemblée.

Quels furent ses rapports avec Talleyrand autre goutteux ?

Talleyrand et Mirabeau s’étaient rencontrés chez le banquier Panchaud. Animés de sentiments ambitieux, de désir de luxe et de richesses, ils crurent pouvoir s’appuyer l’un sur l’autre, aussi exista-t-il entre eux une certaine période d’intimité accompagnée de marques de déférence.

Mirabeau, bien que de cinq années l’aîné, appelait Talleyrand mon maître, « mon très cher maître ».

On possède deux lettres de l’impulsif Mirabeau où il manifeste le dégoût que lui inspire Talleyrand.

La première est adressée à Henriette Amélie de Nehra en juillet 1786 (Henriette Amélie de Nehra est à ce moment la maîtresse de Mirabeau). « Il m’a souvent parlé de la passion qu’il avait affiché pour toi et j’avoue qu’il a mis dans tout cela un manège et une perfidie qui me l’ont fait prendre en horreur ».

Il est très probable que Talleyrand trouvant du charme à Henriette Amélie de Nehra avait en quelque sorte tâté le terrain pour voir l’attachement que gardait ou ne gardait pas Mirabeau vis-à-vis d’Henriette Amélie et réciproquement d’Henriette Amélie vis-à-vis de Mirabeau. Cela avait déplu à Mirabeau qui restait attaché (14) à Henriette bien que la trompant.

La seconde lettre du 28 avril 1787 est adressée par Honoré Gabriel au comte d’Antraigues.

Elle est ainsi formulée :

« … L’histoire de mes malheurs m’a jeté entre ses mains (de Talleyrand) et il me faut encore user de ménagements avec cet homme vil, avide, bas et intrigant ; c’est de la boue et de l’argent qu’il lui faut. Pour de l’argent, il a vendu son honneur et son ami. Pour de l’argent, il vendrait son âme et il aurait raison, car il troquerait son fumier contre de l’or ».

Malgré que certains auteurs se soient posés le problème (Lacour Gayet, Jules Bertaut) et que Duff Cooper dans son « Talleyrand » se soit montré affirmatif, rien ne permet d’établir une relation étayée de certitude entre la première et la seconde lettre ; c’est-à-dire de voir dans la diatribe une allusion à la conduite de Talleyrand vis-à-vis de la maîtresse de Mirabeau. Etant données les mœurs de l’époque et du milieu auxquels appartenaient Mirabeau et Talleyrand, nous ne voyons dans la première lettre qu’un incident minime sans conséquence ultérieure puisqu’une lettre de Talleyrand à Mirabeau de » décembre 1786 se termine ainsi : « Adieu. J’aime bien à vous dire, mon cher comte, que c’est pour la vie que je vous suis tendrement attaché ».

Il ne nous est pas possible de dire à quoi répond la seconde lettre datée du 28 avril 1787. Il n’en reste pas moins que ces deux lettres traduisent des sentiments d’opposition à Talleyrand, l’affirmation d’une antipathie envers un personnage qui ne semble pas s’être trouvé tellement à l’encontre de sa route, puisqu’il avait obtenu des missions pour Mirabeau en Prusse par l’intermédiaire de Lauzun et de Calonne.

Après un raccommodage temporaire, c’est au tour de l’autre goutteux Talleyrand de marquer les distances. Mirabeau en position pécuniaire très obérée, probablement pour subvenir aux frais de sa campagne électorale dans la sénéchaussée d’Aix, avait publié « L’histoire secrète de la cour de Berlin ou correspondance d’un voyageur français du 5 juillet 1786 au 19 juillet 1787 ».

– 2 volumes publiés à Alençon en 1789.

Mirabeau dans cet ouvrage, contrairement à tous les usages, révélait au public la teneur non expurgée d’une correspondance d’Etat, des lettres qu’il avait écrites alors qu’il était chargé de mission en Prusse. Le duc de Castries, dans son ouvrage sur Mirabeau, remarque à ce sujet :

« Ce viol d’une correspondance officielle avait irrité les pouvoir publics ; les plus scandalisés n’étaient pas Necker et Montmorin, mais bien l’abbé de Périgord, à qui la plupart des lettres avaient été adressées. Talleyrand, dont certaines combinaisons financières se trouvaient révélées par des lettres non expurgées, rompit sans hésiter avec Mirabeau ; cette brouille ne se termina qu’au lit de mort du tribun ».

Le 1er avril 1791, veille de sa mort, Mirabeau reçut Talleyrand et s’entretint pendant plus d’une heure trente avec lui et se préoccupa d’une alliance entre la France et l’angleterre. Il lui remit un discours à charge de le lire à la Tribune de l’Assemblée.

Mirabeau y demandait que dans la prochaine loi successorale, le partage égal des biens entre les descendants y fut inscrit. Mirabeau, comme Talleyrand, avait été dépossédé au profit de son cadet ; il ne put trouver qu’un assentiment dans l’ex-évêque d’Autun qui, dans l’après-midi du 2 avril, donna lecture à l’Assemblée des pages qui lui avaient été confiées.

Mirabeau était mort le matin même. Le 1er avril, en quittant le chevet de Mirabeau, à ceux qui l’interrogeait, Talleyrand avait dédaigneusement lancé : « Il a dramatisé sa mort ».

A l’analyse, malgré les rapprochements dus à des intérêts du moment, nous notons entre les deux goutteux Mirabeau et Talleyrand, l’expression renouvelée d’une antipathie foncière.

Et cette antipathie se manifeste à longue échéance. Charles de Rémusat dans les « Mémoires de ma vie » raconte qu’il rencontra Talleyrand en 1816 chez Mme Suard et rapporte ce qui suit :

« On vint à parler de Mirabeau. Il en parla assez sévèrement. Les lettres à Sophie ayant été nommées, il dit gravement : c’est un mauvais livre et en me regardant « Entendez-vous jeune homme, ne lisez jamais ce livre-là ». Puis il parla des emprunts que Mirabeau faisait à des gens d’esprit pour s’en parer à la Tribune. Par exemple, c’était Panchaud qui lui faisait ses discours de finances… ». Cependant dans une lettre à Bacourt du 20 juin 1834, Mme de Dino (14bis) écrit que Talleyrand lui aurait rapporté que « malgré cette transaction d’argent (avec la monarchie) il serait injuste de dire que Mirabeau se fut vendu ; que tout en recevant le prix des services qu’il promettait, il n’y sacrifiait cependant pas son opinion ; il voulait servir la France et se réservait la liberté de pensée, d’action et de moyens, tout en se liant pour le résultat.

S’exprimant de telle manière, il est probable que Talleyrand plaidait sa propre cause. On sait qu’il rendit de l’argent polonais.

1) Parce qu’il estimait que défendre la Pologne était accentuer un état de guerre qu’il désapprouvait.

2) Parce que sa confiance en un état solide polonais était limitée. Entre Talleyrand et Mirabeau, on trouve des ententes temporaires déterminées par les nécessités des ambitions propres aux goutteux, mais on y rencontre aussi le manque de scrupules, visées sur une maîtresse (Talleyrand), publications de lettres compromettantes (Mirabeau), qui s’intègre à cette diathèse. S’y ajoute le goût du dénigrement propre aux « infériorisés des organes ». Il est vain de remodeler l’Histoire mais on peut dire (contrairement à des opinions admises) que si des circonstances favorables les avaient un jour placés dans un même ministère, des divergences caractérielles rapides seraient apparues et l’œuvre commune entreprise de sauvegarde monarchique n’aurait pu durer.

Disons en outre que l’un et l’autre en matière de prébendes avaient peu de scrupules mais que cela ne les faisait pas aller toujours à l’encontre de leurs convictions (duplicité, habileté goutteuse).

4) Talleyrand et William Pitt (1759-1806)

William Pitt souffrait de la goutte qui était héréditaire dans sa famille et sa maladie était aggravée par l’usage immodéré du vin. Ce grand homme d’Etat, député au Parlement à 22 ans, Chancelier de l’Echiquier à 23 ans, était venu en France en 1783 pour se familiariser dans la langue française. Il séjourna six semaines au château de Saint-Thierry, dépendant de l’Archevêché de Reims et où se trouvait alors Charles Maurice de Talleyrand.

Pitt vécut sur un pied d’intimité avec Talleyrand de cinq ans son aîné. Neuf ans plus tard, en janvier 1792, du fait qu’on le savait partisan d’une entente franco-anglaise, comme l’avait été Mirabeau, Talleyrand fut envoyé en mission officieuse à Londres par le ministre des Affaires extérieures Valdec de Lessart. Le but de cette mission était d’obtenir une neutralité bienveillante de l’Angleterre en cas d’une guerre que l’on considérait comme imminente. Pitt, alors tout puissant, reçut l’évêque d’Autun le 28 janvier. Cette audience fut toute de politesse, Pitt fit observer à Talleyrand que sa mission ne pouvait être officielle. Il échangea quelques souvenirs et paroles de courtoisie, mais le sujet essentiel ne fut pas débattu. Talleyrand se souvenant du séjour de Saint-Thierry en fut mortifié.

En fin janvier 1794, mis en demeure de quitter l’Angleterre (en vertu de la loi sur les étrangers Alien Bill) où il s’était réfugié en 1792, l’exilé adressa à Pitt une longue lettre de protestations où il demandait la révocation de son ordre de bannissement. Pitt ne daigna pas répondre. Exempt de toute sensibilité vis-à-vis de son ancien hôte, Pitt ne voulait considérer rien d’autre que ce qu’il jugeait être l’intérêt anglais.

5) Talleyrand et Jean-François Rewbel (1747-1807)

Mais si Charles Maurice de Talleyrand rencontra un adversaire irrémissible, ce fut bien le juriste Jean-François Rewbel membre du Directoire : Bernard Nabonne dans son ouvrage « La diplomatie du Directoire et Bonaparte d’après les papiers inédits de Rewbell » écrit au sujet du Rewbel :

« De plus, le directeur était souvent malade. Il souffrait périodiquement d’accès de goutte et de coliques néphrétiques. Il lui arrivait de se retirer pendant quelques jours dans sa maison de campagne d’Arcueil ou d’aller prendre les eaux à Plombières ».

Avant la nomination de Talleyrand au poste de ministre des Affaires extérieures, Rewbel s’écriait : « Si vous voulez de la probité et de la capacité, gardez-vous de penser à Talleyrand. C’est la nullité empesée et la friponnerie incarnée ». Il traitait Talleyrand de « débauché selon l’école de Sade », de « misérable défroqué », « d’éclopé » qui « n’aurait pas de plaisir s’il n’y avait du scandale par-dessus les toits » et de « le plus vil des libertins » qui « ne pouvant se satisfaire en France où l’on ne manque pas de catins » en a pris « une de celles que les Anglais font venir de l’Inde », pour avoir un piment de plus. Un jour, Rewbel se serait même écrié « Je demande que la nomination de ce prêtre impudent soit révoquée ».

Rewbel était au Directoire responsable de la politique extérieure ; il n’avait aucune confiance dans les capacités de Talleyrand, sur des points précis le mettait en public au pied du mur, donnait des ordres aux agents du ministère en passant par-dessus sa tête. Ses concepts en politique étrangère différaient totalement de ceux du ministre titulaire. Il n’hésitait pas à se moquer cruellement de l’infirmité de Talleyrand en disant qu’il pourrait faire à la rigueur un bon valet mais que, toutefois, le peu d’épaisseur de ses mollets ne le lui permettrait pas.

En revanche, Talleyrand portait à ce directeur « une haine de prêtre » et en mars 1798 intrigua pour le mettre à la porte du Directoire, mais il ne réussit pas.

6) Talleyrand et Louis XVIII

Un gros volume ne serait pas excessif pour envisager les rapports de Talleyrand et de Louis XVIII, tous les deux « infériorisés des organes ».

On peut cependant les schématiser à l’extrême en disant que jusqu’en mars 1814, Louis XVIII ayant quitté la France depuis juin 1791, Talleyrand s’efforça de lui dresser des embûches.

De son retour de 1814 jusqu’à sa mort en 1824, Louis XVIII n’utilisa Talleyrand que contraint par la nécessité. Il s’en sépara dès qu’il le put en 1815 pour le remplacer par le duc de Richelieu. De 1815 à 1824, Louis XVIII ne ménagea pas les honneurs à Talleyrand, mais son but semble bien avoir été, tout en ne se l’aliénant pas d’une manière totale, de l’écarter des réalités du pouvoir.

Disons aussi que lorsqu’elle exista, la conjonction égoïste des deux vieillards ne fut pas à notre sens très heureuse pour les intérêts français.

Bien entendu un substratum somato psychique ne fut pas sans effet sur leurs relations.

Louis XVIII était indubitablement goutteux et avait « des infériorités d’organes » autres que le trouble du métabolisme propre à la goutte ; son psychisme s’en ressentait.

Louis XVIII fit, semble-t-il (duc de Castries), ses premières attaques de goutte pendant son séjour à Vérone (le 24 mai 1794, 22 avril 1796) ; il était âgé alors d’environ 40 ans étant né en 1755 (17 novembre) un peu plus d’un an après Talleyrand.

– Une de ses attaques est particulièrement connue, étant donnée les circonstances qui l’accompagnèrent.

Alors que grâce au bon vouloir du tsar, le futur Louis XVIII résidait à Mitau, en Courlande, le 30 mars 1807 Alexandre 1er se rendant sur le front des troupes s’arrêta à Mitau pour le saluer et converser. Le comte de l’Isle immobilisé par une attaque de goutte certainement très violente, ne put malgré ses deux cannes se soulever sur son séant pour recevoir le tsar.

Ce dernier après un entretien d’une heure partit avec la plus fâcheuse impression, « Une ruine bonne à rien » pensa Alexandre qui devait confier peu après « Je viens de rencontrer l’homme le plus nul en Europe et le plus insignifiant, il ne montera jamais sur le trône » (15).

– Dans un des nombreux billets et lettres matinaux que Louis XVIII adressait à sa favorite Zoé du Cayla entre 1820 et 1822, on lit « … il faudra savoir si mes pieds jugeront bon de me laisser dormir… Mon pouce a encore fait quelques frasques… Ma goutte s’est avisée de me faire mal au point de l’emporter sur une douce envie de dormir ; enfin la lutte a cessé, force est resté au bon droit… ».

Louis XVIII décrit là, avec une certaine évidence, une attaque assez caractérisée de goutte avec atteinte des articulations du pied et plus spécifiquement celle métatarse phalangienne du gros orteil (qu’il nomme improprement pouce), début dans la nuit, accalmie au petit matin.

Il n’est pas dépourvu d’intérêt de noter ici la gourmandise élective de Louis XVIII pour une alimentation carnée. Dans les périodes de gêne pécuniaire qu’il traversa, il trouva toujours assez d’argent pour qu’à sa table soient servis au moins deux plats de viande et dans les périodes sans contrainte les absorptions de protides animales (côtelettes chaudes et désossées par exemple) dépassaient la mesure. Il est bien évident qu’alors par ce régime le taux d’acide urique dans le sang de Louis Stanislas Xavier devait se maintenir élevé et s’accompagner de façon quasi continue des caractéristiques admises par des études récentes chez les uricémiques (arrivisme, méfiance, absence de sensibilité, manque de scrupules dans le but poursuivi).

– De plus, ce petit fils de Louis XV était un infériorisé quant à aux génitoires. Retenons la misère des organes génitaux signalée par le médecin Portal à l’autopsie du roi en ayant bien présent à l’esprit qu’il faut souvent aller au delà des termes utilisés pour qualifier les déficiences des grands de ce monde « La nature dit Portal avait traité le roi avec parcimonie ».

L’obésité surajoutée due à une alimentation excessive et à un manque flagrant d’exercices ne pouvait qu’augmenter l’indigence fonctionnelle des organes génitaux.

Si les thèses d’Alfred Adler sont exactes, résulteront de « cette infériorité des organes » la protestation virile envers une position jugée imméritée ; une volonté ascensionnelle dont l’aboutissement ne pourra être que le port de la couronne chez ce cadet peu éloigné du trône ; une variété d’attitudes conditionnées selon les époques par l’impression que l’on juge profitable de donner. « J’ai passé ma vie à jouer la comédie » dira-t-il.

Une certaine ambiguïté toute psychique lui fera, comme Henri III, Louis XIII et M. frère du roi, rechercher des favoris à physionomie avenante qui ne seront pas sans jouer un rôle politique (d’Avaray, de Blacas d’Aupt, Decazes surtout).

Tout porte à croire que Talleyrand et Louis XVIII, avant juin 1791, étaient en possession de justes éléments d’appréciation réciproque.

Le père de Talleyrand et son oncle consanguin le comte de Périgord avaient été menins du Dauphin, fils du roi Louis XV ; sa mère avait vécu à la Cour, le premier Dauphin d’autre part fils de Louis XVI n’étant né qu’en 1781 (Talleyrand avait alors 27 ans et le comte de Provence 26), il était normal que par voie familiale et curiosité politique l’attention de Charles Maurice de Talleyrand soit fixée sur le successeur, selon la loi salique du roi actuellement régnant.

Le comte de Provence était d’esprit curieux, plus éveillé certes que ses deux frères. Il était latiniste et grammairien féru d’Horace, connaissant bien l’Histoire de sa Maison. Son comportement était volontiers pédantesque ; il avait tendance à corriger les fautes de langage et les erreurs d’étiquette, mais ce qui pouvait intéresser un politique c’est qu’à l’âge de dix ans dans une mascarade d’enfants, il avait choisi de représenter Louis XIV et qu’entre 1785 et 1789, alors que vivaient les deux fils du couple royal, il avait consacré ses loisirs à traduire Richard III d’Horace Walpole. Etait-ce avec le secret désir de chercher des leçons chez un prince désavantagé de la nature, qui pour saisir le sceptre n’avait pas hésité à faire assassiner son frère et ses neveux ?

Des actes décelables permettaient de saisir l’ambition et la duplicité révélées par ces tendances.

Il faisait surveiller sa belle-sœur, constituait un dossier de ses allées et venues dans le but évident de tenter d’établir des infidélités qui dans une période troublée seraient susceptibles de jeter des doutes sur la juste dévolution de la couronne.

Le jour du baptême de Mme Royale, il demanda qu’avant de donner ses prénoms à l’enfant on précise quel en était le père.

Même s’il s’agissait d’une règle de stricte légalité, ce rappel dans un baptême hors du commun jetait une suspicion d’autant plus marquée qu’elle venait du plus haut personnage après le roi, sur la légitimité de la future duchesse d’Angoulême.

Ce manque de scrupules du comte de Provence se retrouvait dans les affaires privées (16).

Du reste, dans les milieux avertis auxquels appartenait Charles Maurice de Talleyrand, avant même la naissance du Dauphin, on répétait volontiers pour traduire le comportement du comte de Provence vis-à-vis de son frère et de sa belle-sœur la formule latine : « Anguis latet in herba », le serpent se dissimule dans l’herbe (16bis) (cité par Gabriel Hanotaux, dans Histoire de la nation Française).

Il serait bien étonnant aussi que Talleyrand n’ait pas eu quelques échos de l’affaire Favras (17) et d’autres évènements incriminant le comte de Provence (18).

Dès lors, on ne s’étonne pas des paroles prêtées à Talleyrand, s’exprimant vers la fin de l’année 1789 devant quelques intimes et visant le comte de Provence : « Il veut la couronne, son frère lui fait obstacle, il est possible qu’il s’en débarrasse » (Gérard Walter dans le « comte de Provence », le duc de Castries dans « Louis XVIII ») (18bis).

Quel jugement pouvait à cette époque porter Talleyrand sur le comte de Provence ?

Deux interprétations sont possibles :

Il pouvait tout d’abord penser qu’il serait bien pénible et bien aléatoire, pour celui ayant vocation politique, de servir un prince ayant toute la duplicité de Monsieur, un prince dans lequel on ne pouvait avoir aucune confiance.

Mieux valait que les circonstances fassent qu’un tel prince n’arriva point au pouvoir.

Une autre conception plus à son honneur pouvait traverser l’esprit de Talleyrand, conception issue de son surmoi (18ter), de la représentation ancienne et populaire et généralement admise de la monarchie capétienne.

Le roi de France doit être animé d’un génie tutélaire, d’une virilité et d’une bonté exemplaires, protectrices du peuple.

Ainsi, Gargantua est représenté par Rabelais (19).

N’obéissant en rien à cette image, le comte de Provence n’était pas digne de régner. Tous les obstacles devaient être mis en œuvre contre son avènement possible.

D’un autre côté, l’esprit ambitieux, méfiant et attentif du futur Louis XVIII ne pouvait pas ne pas s’intéresser à la curieuse carrière de ce Talleyrand Périgord dont on n’était pas sans parler.

La seule étude de son activité à l’Assemblée nationale montrait une intelligence ouverte à bien des problèmes mais aussi une attitude contraire à celle qu’aurait dû adopter un haut dignitaire de l’Eglise, attitude irrévérente quant à pape et au roi.

Ainsi, Charles Maurice de Talleyrand Périgord avait déposé le 7 juillet 1789 une Motion sur les mandats impératifs, le 27 une Motion sur la proposition sur les poids et mesures, une Opinion sur les assignats forcés, où il avait fait preuve de bon sens législatif et de qualités financières ; par contre, sa Motion sur les biens ecclésiastiques du 1er oc. 1789 et son Opinion sur les biens ecclésiastiques du 2 novembre de la même année, sa Réponse au chapitre de l’église cathédrale d’Autun du 29 mai 1790, son Sermon à la Constitution civile du Clergé du 28 déc. 1790 montraient un esprit dangereux, susceptible de jeter le trouble dans des traditions établies, sur lesquelles en partie reposait la monarchie.

S’il était nécessaire un jour d’employer Charles Maurice de Talleyrand Périgord dans des fonctions d’Etat, encore ne faudrait-il le faire qu’avec une extrême prudence et en le tenant à la main. Nous prêtons ici au comte de Provence des sentiments qui ne sont alors corroborés par aucun document connu mais il est dans la nature des choses que les grands ambitieux soient attentifs aux faits et gestes des hommes que le siècle a mis en lumière et qui peuvent leur nuire ou les servir (20).

Les évènements vont se dérouler en corollaire logique des sentiments que nous avons tentés d’exprimer.

Le comte de l’Isle (21), ainsi que se fait désormais appeler le comte de Provence, poursuivant son exode, est arrivé à Vérone le 24 mai 1794. Sur injonction du Directoire redoutant ses intrigues Eugène Delacroix étant ministre des Affaires extérieures, la République de Venise dont dépend Vérone oblige le comte de l’Isle à quitter cette ville. Il s’en éloigne dans le 2e quinzaine d’avril 1796.

Il s’installe à Blanckenberg dans l’état de Brunswick le 26 juillet 1796 et continue d’intriguer.

Le 26 juillet 1797, Talleyrand est nommé par le directoire ministre des Relations extérieures.

Le 12 décembre 1797, le citoyen Talleyrand descendant de tant de bons serviteurs de la monarchie capétienne envoyait au citoyen Cailhart qui représentait la République française à Berlin une dépêche le chargeant de faire savoir au ministère prussien des Affaires étrangères « qu’une ville comprise dans la ligne de neutralité ne devait pas être l’asile du plus implacable ennemi du gouvernement français ; que la présence du prétendant à Blackenberg était l’une des circonstances qui contribuaient le plus à entretenir en Europe et au cœur même de la République l’espoir du retour de l’ancien Régime en France ».

En conséquence, le roi de Prusse était prié d’intervenir auprès du duc de Brunswick « pour qu’il fit éloigner de ses Etats des hôtes dont le séjour pourrait tôt ou tard devenir dangereux » (rapporté par Gérard Walter dans le compte de Provence).

Cette sorte de mise en demeure s’appuyait sur une clause du traité de Campo Formio (17 août 1797) qui prévoyait la démilitarisation d’une large bande d’Europe centrale, de la Baltique à l’Adriatique et les états du duc de Brunswick étaient dans cette zone.

Le roi de Prusse Frédéric Guillaume III avait succédé à son père (22) le 16 nov. 1797. Comme le bruit se propageait que le Directoire avait l’intention d’envahir la basse Allemagne pour couper la communication et les ravitaillements en hommes entre l’Angleterre et les états germaniques, le roi de Prusse agissant comme avait agi la Sérénissime eut peur, craignit pour la sécurité de ses états et intervint, comme il lui avait été demandé auprès de son très proche voisin le duc de Brunswick.

Il le mit en demeure d’expulser conformément au traité de Campo Formio, de son territoire le futur Louis XVIII lequel risquait « De n’être bientôt plus personnellement en sécurité ».

Le comte de l’Isle devait quitter Blanckenberg

Le tsar Paul 1er par solidarité monarchique le reçut à Mitau, en Courlande. Arrivé en ce lieu le 20 mars 1798, il y resta jusqu’au 22 janvier 1801.

Au vrai, cette action extérieure de Talleyrand contre le Prétendant n’était que la suite du coup d’Etat anti monarchique parfaitement réussi du 18 fructidor (4 sept. 1797) auquel Charles Maurice parfaitement alors d’accord avec Barras avait participé et qui réduisait à néant les habiles initiatives d’ordre parlementaire du futur Louis XVIII (23).

Nous avons tendance à nous demander si parmi les facteurs expliquant la participation active de Talleyrand au coup d’état des 18 et 19 brumaire 1799 et son attitude vis-à-vis de Barras pourtant son bienfaiteur et qu’il trompa outrageusement aidé par l’amiral Bruix ne rentre pas en ligne de compte le sentiment d’une trahison du ci-devant vicomte Paul de Barras.

Celui-ci pour lui aurait été acquis au Prétendant.

C’est peut-être pourquoi très probablement quelque temps avant de donner sa démission le 20 juillet 1799 et de quitter provisoirement le ministère des Relations extérieures, il suggéra d’attirer les Bourbons à Wessel afin « de s’en emparer, de les transporter en France où l’on en ferait ce que le Directoire envisageait dans sa sagesse ».

Les choses nous paraissent claires. Le futur Louis XVIII animé par sa constitution goutteuse le poussant à l’activité, à l’intrigue, à la recherche d’une primauté qu’il estime lui être due étant donné sa race et son rang applique toutes ses forces disponibles à la conquête de la couronne. Talleyrand « infériorisé d’organes » en position d’antipathie contre Louis Stanislas Xavier de Bourbon, étant donnée sa conduite passée et sa turpitude d’évêque apostat, comprend que dans la conjoncture il n’a rien à attendre d’une monarchie traditionnelle et d’un prince dépourvu de naïveté. Sa sécurité, sa supériorité son incompatibles avec un tel règne.

Il luttera contre son établissement.

On ne saurait bien saisir la suite de cette étude si dès à présent on ne tentait de comprendre la mentalité de Louis XVIII depuis qu’après la mort de l’enfant du temple (8 juin 1795) (24) il est devenu l’héritier quasi incontesté de la couronne.

Il ne faut pas rejeter chez l’homme mur, bien tendu maniés avec plus de subtilité des processus utilisés par l’enfant névrotique pour arriver à ses fins. Les pleurs, les cris, le chantage au sommeil, à la nourriture, peut-être à l’évacuation intestinale, la simulation de la maladie peuvent être utilisés chez l’enfant pour obtenir de parents particulièrement craintifs de multiples avantages.

Inversement, l’enfant peut arriver au même but (surtout s’il veut se démarquer avantageusement de ses frères et sœurs) en utilisant des procédés inverses.

Il séduira ses parents par sa douceur, son obéissance, sa complaisance et autant que faire se peut par une régularité de sommeil et d’appétit.

Indifférent à la morale, l’enfant cherche avant tout à se placer dans la position de sécurité et de supériorité qui lui permettra de réaliser ses désirs.

Avec plus de nuances, il en est de même chez l’adulte.

Le comte de Provence dans un premier temps a pris une attitude que l’on pourrait qualifier de perverse pour atteindre la couronne. Très probablement assassinat de son frère envisagé, émeutes suscitées, tentatives pour déshonorer sa belle-sœur en suspectant l’origine de sa descendance, affaire Favras, incitations répétées aux princes étrangers d’envahir la France et cela dans le but prévisible quoique inavoué d’entraîner son frère et sa belle-sœur à des peines irréversibles.

Il est alors Richard III.

Puis dans un second temps, après la mort du Dauphin, il est selon la loi salique l’incontestable héritier du trône. Alors toute sa sollicitude se manifeste pour ceux de son proche parentage, Madame Royale (25), ducs d’Angoulème et de Berry, rapprochements empreints d’une peut-être juste méfiance avec les d’Orléans et les Condés. Il est le père des Français, le garant de leur bonheur, l’héritier des rois de France, le rival en comportement droiturier de St-Louis, en courage de François 1er, en entreprises guerrières et en bonhomie de Henri IV, etc, etc…

Mais le nouveau personnage comme le premier n’a qu’un but : saisir le sceptre et la main de justice.

Immoralité et moralité ne sont tour à tour que des moyens.

Puisqu’il s’estime le représentant vivant de toutes les forces passées et le roi présent, on peut admettre en parlant comme les psychanalystes que se confondent en lui et harmonieusement unis le moi et le surmoi.

Dans son orgueil, non dépourvu de grandeur, il estime qu’il ne doit rien ou très peu ; par contre tout lui est dû.

Dès lors, il n’y a pas besoin de longues analyses pour comprendre les échecs de toutes négociations entre lui et Talleyrand et Bonaparte (ces deux derniers unis alors par des intérêts communs).

Il croit séduire Bonaparte en lui proposant un honorable ralliement (3 juillet 1800). Il n’a pu mesurer l’ambition de ce dernier ; il se trompe, Talleyrand et Bonaparte, gênés par la légitimité que représente le prétendant se trompent également lorsqu’ils proposent au futur Louis XVIII soit de l’argent, soit le rang d’infant accompagné d’un riche pécule, soit de régner sur la Pologne en abandonnant ses droits au trône de France (sept. ou oct. 1800).

C’est mal connaître le descendant du superbe Louis XIV qui juge seul digne de lui le royaume des Lys.

– Mais Talleyrand tient à éloigner le comte de l’Isle de Mitau où il peut avoir une action sur le puissant et peu équilibré Paul Ier.

A la suite d’une addition de circonstances où Talleyrand joue son rôle (26) et d’intrigues (certaines bien subalternes) (27), le comte de l’Isle, par la volonté fermement exprimée du tsar Paul 1er, doit quitter Mitau le 22 janvier 1801, huit ans après le supplice de Louis XVI.

Le comte de l’Isle fut admis à séjourner à Varsovie, alors sous dépendance Prussienne. Il y arriva au début de mars 1801.

Il faillit y être victime d’une tentative d’empoisonnement (28) au mois de juillet 1804, quelques semaines après la proclamation de l’Empire.

On peut avoir des soupçons sur cette volonté criminelle sans porter toutefois des affirmations.

On a dit d’autre part qu’à peu près vers la même époque, Talleyrand aurait conseillé à Napoléon d’accepter une proposition de mise à mort des Bourbons pour un million par tête.

– La pusillanimité du roi de Prusse qui craint d’encourir le mécontentement français oblige le comte de l’Isle à quitter Varsovie et à demander asile à l’empereur Alexandre de Russie. Cet asile est accordé et le comte de l’Isle arrive le 11 avril 1805 à Mitau où il a déjà séjourné et qui lui est à nouveau désigné comme lieu de résidence. Il y restera jusqu’en 1807, mais son désir réel était de vivre en Angleterre. Après des péripéties, grâce aux démarches du duc d’Orléans et en forçant un peu la main au gouvernement anglais, il peut quitter Mitau et s’établir en Angleterre jusqu’en 1814 date de la première Restauration.

En 1807, Talleyrand donne sa démission de ministre des Relations extérieures et dès 1809, après la scène célèbre du 28 janvier 1809, celui qui avait tant fait pour établir le règne Bonapartiste engage contre l’Empereur une lutte sournoise, occulte et efficace.

Même si Talleyrand n’a aucune sympathie pour le comte de Provence, la sagesse est alors de ne plus lui manifester une aversion exprimée en actes, car celui-ci peut être selon les circonstances et entre plusieurs autres une solution de remplacement avec laquelle il pourra être amené à composer.

C’est pourquoi il semble bien avoir renoué quelques contacts avec le Prétendant par l’intermédiaire de son oncle Alexandre Angélique de Talleyrand Périgord, ex-archevêque de Reims, et fidèle parmi les fidèles (29).

Cependant Emile Dard, dans son « Napoléon et Talleyrand », un peu contrairement aux opinions admises, a montré que le prince de Bénévent, manœuvrier habile en mars et avril 1814, toujours extrêmement méfiant vis-à-vis du futur louis XVIII, ne se résout à favoriser la restauration Bourbonienne, que forcé et après avoir envisagé d’autres éventualités.

Ainsi, jusqu’à l’extrême limite du trente mars 1814, estimant avoir tout à redouter de Louis XVIII, ne tenant ni à Bernadette préconisé par Alexandre Ier, ni aux d’Orléans, il ne souhaita qu’une chose, la mort au combat ou par le suicide ou par l’assassinat de Napoléon Ier (30). Une régence pouvait alors s’établir avec Marie-Louise, régence protégeant les intérêts du roi de Rome, régence appuyée sur Metternich et François II, les frères de l’Empereur écartés et lui Talleyrand, promu au rang de premier ministre, se complaisant dans cette puissance toujours recherchée.

Ce sentiment de Talleyrand est exprimé dans une lettre du 20 mars à la duchesse de Courlande, sa vraie confidente. On y lit : « … l’Empereur mort, la régence satisferait tout le monde parce que l’on nommerait un conseil qui plairait à toutes les opinions et que l’on prendrait des mesures pour que les frères de l’Empereur n’eussent aucune influence sur les affaires du pays… ».

C’est pourquoi lorsque le Conseil de Régence se réunit le 28 mars, alors que les alliés approchaient de Paris, Talleyrand était parfaitement sincère lorsqu’il préconisait avec Pasquier et Boulay de la Meurthe le maintien de l’impératrice et du roi de Rome à Paris. Il ne s’agissait pas d’une tactique pour que le Conseil et l’Impératrice méfiante à son encontre prennent une décision contraire et partent pour Rambouillet.

En réalité, jusqu’au dernier moment, Talleyrand désirait s’opposer à la venue de louis XVIII. Mais il avait contre lui Napoléon lui-même qui ne voulait pas pour son fils du sort d’Astyanax et avait donné des ordres précis.

L’Empereur resté vivant, Marie-Louise partie, l’Angleterre maîtresse des mers et payant les hostilités, l’Angleterre qui n’avait jamais reconnu Napoléon put imposer sa solution : les Bourbons donc Louis XVIII ce qu’aurait voulu éviter Talleyrand.

Ce n’est donc qu’à partir du 30 mars, l’impératrice ayant quitté Paris et l’empereur ne pouvant y parvenir, que Talleyrand joue avec habileté et activité la carte de Louis XVIII ne pouvant en jouer d’autres.

Le lucide Louis XVIII, sans doute déjà renseigné, ne se laisse pas impressionner par ce tardif ralliement. Il ne quitte Hartwell que le 19 avril, il ne débarque à Calais que le 24 avril. Il n’est pas persuadé qu’il doit son trône uniquement au prince de Bénévent. Aussi, quittant Hartwell, il rétablit sensiblement l’ordre des choses en déclarant au prince régent d’Angleterre : « C’est aux conseils de Votre Altesse Royale, à ce glorieux pays et à la confiance de ses habitants que j’attribuerai toujours après la divine Providence, le rétablissement de notre Maison sur le trône de ses ancêtres ».

Ce ralliement tardif de Talleyrand, cette volonté chez Louis XVIII de rabaisser les efforts que malgré tout le prince de Bénévent, depuis le 30 mars, a fait en sa faveur, traduisent une méfiance réciproque. Cette méfiance repose certes sur certaines oppositions doctrinales mais sa persistance, alors que pour eux le ciel semble s’éclaircir, ne peut s’expliquer que par des données instinctives, organiques, constitutionnelles comme nous avons déjà essayé de le montrer.

Lorsqu’en faisant l’effort de se dégager d’idées préconçues, on étudie les rapports de Talleyrand et de Louis XVIII du 29 avril 1814 jusqu’au 24 sept. 1815, date où Talleyrand quitte le ministère, ces rapports sont loin d’être idylliques. A bien y regarder, on rencontre un climat de réciproque méfiance, même lorsqu’existe le désir de sauver les apparences.

Le 29 avril 1814, le roi est arrivé à Compiègne ; il a reçu d’abord les maréchaux, puis le corps législatif, le Sénat ne s’est pas présenté.

Talleyrand, qui a demandé audience, a dû attendre deux ou trois heures avant que le comte de Blacas, favori du roi, daigne l’introduire auprès de Louis XVIII. On sait le rappel que fit Louis XVIII à Talleyrand de l’ancienneté de leur deux maisons mais de la prédominance de la maison Bourbonienne et d’ancêtres plus habiles ce qui le mettait, lui le roi, en position de dire au sujet de bien vouloir s’asseoir (31).

Nous avons, immédiatement ci-dessus, dans notre rédaction un peu accentué dans la dureté le sens des paroles que Talleyrand dans ses Mémoires indiquent plus amènes « Je fis bientôt après le plaisir à l’archevêque de Reims mon oncle de lui rapporter les paroles du roi obligeantes pour toute notre famille ».

Nous croyons que le grammairien impénitent que fut Louis XVIII usa vis-à-vis de Talleyrand de ce que Cicéron appelle la Signification. La signification est un artifice de parole qui ne dit pas autant qu’il donne à entendre ; c’est une manière de faire comprendre ce que l’on ne veut pas affirmer brutalement.

L’entrevue fut longue. A la sortie de l’entretien, Talleyrand dit à Beugnot « Nous nous sommes quittés contents l’un et l’autre ». Comme Mme de Rémusat, au retour de Talleyrand à Paris, insistait auprès de lui pour « savoir quel homme était le roi », il répondit seulement « C’est un homme qui a de la mémoire ». Elle n’en put tirer autre chose » (Charles de Rémusat, Mémoires de ma vie).

Vingt ans plus tard à Londres, évoquant devant son secrétaire le souvenir fâcheux qu’il avait conservé de cette réception de Compiègne, il dira « Louis XVIII était le plus fieffe menteur que la terre ait jamais porté. Je ne peux vous décrire mon désappointement lorsque je le rencontrais pour la première fois en 1814… Je pus juger du caractère de l’homme par son accueil… Egoïste, insensible, épicurien, ingrat, tel ai-je trouvé Louis XVIII ».

Tout porte à croire que les écrits des Mémoires et les paroles adressées à Beugnot sont toutes de convention.

Les sentiments réels sont ceux manifestés à Mme de Rémusat et au secrétaire de Londres.

Nul texte ne nous renseigne sur la teneur des conservations entre Louis Xavier et Talleyrand mais on peut supposer qu’après le rappel de certains faits « c’est un homme qui a de la mémoire » Louis XVIII reprocha à Talleyrand l’absence du Sénat et les trop larges concessions libérales accordées par la Charte Constitutionnelle.

La suite des évènements plaide dans ce sens. La méfiance de Louis XVIII pour ne pas dire sa désapprobation est évidente.

En effet, pendant les travaux d’une semaine du 22 au 27 mai 1814 où furent discutés les articles de la Charte octroyée, Talleyrand ne fut pas convié par Louis XVIII ; on peu considérer qu’il s’agit déjà là d’une sorte de désaveu. Le prince de Bénévent en a marqué de l’aigreur dans ses Mémoires (32).

Ses interventions pour une plus grande liberté de la Presse et pour que la religion catholique ne revêtit pas le caractère de religion d’Etat furent également repoussées.

Le ministère constitué, le roi à l’imitation de Louis XIV ne désigna pas de premier ministre. Mais en dehors du désir d’affirmer une autorité qui était dans sa nature, on ne doit pas négliger en cette mesure la confirmation de son antipathie pour Talleyrand. Louis XVIII par contre le confirma dans ce rôle de ministre des Affaires extérieures qu’il exerçait depuis quelques semaines.

– Nous n’avons pas à envisager ici les résultats du congrès de Vienne.

Sachons que le congrès de Vienne fut pour Louis XVIII avant tout l’occasion d’affirmer son complexe de supériorité, à base d’orgueil familial, en faisant défendre les intérêts de son parentage (roi de Saxe, son cousin germain, roi de Sardaigne, plusieurs fois son beau-frère, roi des deux Siciles et reine d’Etrurie, des Bourbons ses cousins).

Désireux d’assurer sa sécurité et sa supériorité, fidèle à la ligne, se sentant peu aimé de son souverain, Talleyrand défendit d’autant plus les désirs de son roi, voulant forcément complaire, puisque ce dernier tenait alors entre ses mains les sources de la sécurité et de la supériorité et en était dispensateur.

Il ne faut pas croire que malgré les lettres enthousiastes de Talleyrand à Louis XVIII pendant le congrès de Vienne, exaltant ses succès et les approbations énoncées dans les lettres de Louis XVIII à Talleyrand, une continuelle méfiance ne continua pas à exister entre le roi et son ministre.

Le comte Louis de Bombelles, commissaire de François II auprès du roi de France, écrivait à Metternich (22 nov. 1814) que le roi « a encore une idée un peu exagérée des talents du prince de Talleyrand. J’ai malgré cela fortement lieu de croire que le roi est loin de vouer à ce ministre une confiance sans borne. On craint plus Talleyrand à la Cour qu’on ne l’aime… » (32bis). En même temps, des tractations secrètes s’organisaient entre Paris et Vienne, en faveur d’un accord « complet » entre l’Autriche, la France et l’Angleterre contre la Russie et la Prusse. Cela se faisait par-dessus la tête de Talleyrand entre Bombelles et Metternich mais « non le baron de Vincent officiellement à la tête de l’ambassade d’Autriche à Paris » (33 bis).

Etaient à Paris dans le secret, bien entendu le roi, le comte d’Artois et le ministre Blacas. Il est possible que des indiscrétions soient parties du comte d’Artois ou que Talleyrand ait été informé par Metternich, toujours est-il qu’il hâta son entreprise d’alliance avec l’Angleterre et l’Autriche pour devancer le comte d’Artois et Blacas (ses ennemis) et se prévaloir auprès de Louis XVIII d’une activité bien dirigée.

D’autre part, pendant que le comte d’Artois et Blacas, Louis XVIII le sachant, engageaient des pourparlers avec l’Autriche, Talleyrand « avait de son côté engagé, dans leur dos, des pourparlers non pas avec l’Autriche mais avec l’Angleterre (E. Tarlé) car il savait dès août 1814 par l’intermédiaire de Charles Stuart plénipotentiaire Anglais à Paris que l’Angleterre a) ne voulait pas livrer la Pologne à la Russie b) qu’elle « jugeait que la restauration des Bourbons de Naples était ce qui convenait le mieux aux intérêts britanniques en Méditerranée » (33ter) (E. Tarlé).

Concluons quant à ces tractations secrètes en disant qu’il faut une méfiance multipliée pour traiter séparément des sujets sur lesquels on est parfaitement d’accord.

De son retour de Vienne (fin juin 1815) jusqu’au 24 sept. 1815, Talleyrand va vis-à-vis de Louis XVIII faire preuve du même manque de psychologie que sous le consulat et l’empire. Le roi va profiter de deux erreurs de manœuvre de son ministre pour le congédier. Au vrai, entre le premier congédiement non suivi d’effet et le deuxième définitif, la politique conjointement suivie manquera d’audace et d’envergure.

Après les cent jours, Talleyrand ne rejoint le roi à Mons que le 23 juin, Waterloo consommé, alors que ce dernier avait réclamé son retour jugé indispensable à Gand par deux fois déjà (22 avril 1815, 5 mai 1815) (33).

Très fier de son œuvre au Congrès de Vienne, il ne se présente pas immédiatement devant le roi mais attend le 24 juin alors que celui-ci quittait Mons de très bon matin. Il lui parla avec une certaine vivacité, lui conseillant de regagner la France par un point de frontière où ne seraient pas les alliés. Il avait déjà donné le même conseil de Vienne le 8 avril 1815 en désignant Lyon comme lieu de refuge. Or, Louis XVII regagnait Paris sur le conseil de Wellington, alors dans la puissance et la gloire de sa victoire et ne prit pas en considération le conseil de Talleyrand. Alors, Talleyrand méconnaissant la psychologie du roi essaya de l’intimidation.

« Si votre Majesté, dit-il, persiste dans ses projets, il me serait impossible de continuer à diriger ses affaires et je demanderais la permission d’aller aux eaux de Carlsbad ».

– « Ces eaux sont excellentes dit tranquillement le roi ; elles vous feront du bien. Vous nous donnerez de vos nouvelles » (33bis). Puis il regagna la voiture (duc de Castries, Louis XVIII).

Ainsi, Louis XVIII ne se laissait pas intimider, bien plus agissant en maître il profitait de l’occasion pour manifester son antipathie et congédier sans vergogne un ministre qu’il jugeait ne plus lui être indispensable.

Cependant, Talleyrand fut repris par le roi, on pourrait dire sur injonction de Wellington, lequel voyait en Talleyrand un modérateur des ultras, capables par des excès de paroles et d’actions de déclencher des mouvements révolutionnaires auxquels pour des raisons commerciales il ne tenait pas.

– Quatre mois s’étaient à peine écoulés que Talleyrand récidivant mit à nouveau le marché en mains à Louis XVIII. Le 18 ou 19 septembre 1815, Talleyrand alors président du conseil et ministre des Affaires étrangères demandait au roi son soutien affirmé devant la chambre « dite introuvable », sans quoi il prierait le roi de choisir « d’autres conseillers ».

Au vrai, bien que le jeu constitutionnel ne soit pas encore parfaitement établi, il apparut à Louis XVIII que le président du conseil devait défendre ses positions devant les Chambres sans que le roi s’en mêlât ; le roi n’avait pas à influer sur les votes, il le perçut dans sa finesse ; il se trouvait sur un terrain sûr. Talleyrand lui mettait le marché en mains ; il le pria de se retirer en lui répondant tranquillement « Eh bien ! Je prendrai un autre ministère ». Il est des plus probables qu’il avait déjà pris sa détermination et qu’il saisit non sans un certain plaisir l’occasion de remplacer Talleyrand par le duc de Richelieu au passé sans faille, ami du tsar Alexandre et parlant plusieurs langues.

Pendant ces quatre mois, les deux vieillards « infériorisés d’organes » Louis XVIII et Talleyrand, ne tenant qu’à leur sécurité, voulant conserver à tout prix leur position de prestige, s’entendirent pour pratiquer une politique sans risque et sans audace.

Davout avait pu réunir, à partir du 3 juillet 1815, une force non négligeable de cent mille hommes et de cinq cents bouches à feu. Dans son patriotisme, le duc d’Auerstaedt comptait ainsi mettre au service du roi des arguments devant les exigences alliées. Or, le roi avait conservé de la rancœur contre l’armée française qui lui avait fait défection et sans aucune protestation de Talleyrand, il envisagea avec une sorte de délivrance le licenciement de cette armée, licenciement exigé par les alliés.

Après le 4 août 1815, Fouché, ministre de la police, avait fait diffuser des rapports qu’il avait exposés en partie au conseil des ministres et qui montraient les exactions des armées alliées et les excès des ultras. Ces rapports auraient pu susciter chez les alliés la crainte d’un mouvement populaire toujours redoutable pour des occupants. Wellington se souvenait de la guerre d’Espagne et les généraux prussiens y avaient réfléchi. Louis XVIII et Talleyrand, toujours avides de sécurité non seulement ne suivirent pas cette politique audacieuse mais la blâmèrent. Elle aurait pu cependant par la crainte obtenue modérer les exigences des alliés (34) redoutant très vivement des mouvements révolutionnaires capables d’aller au-delà des frontières françaises.

– Il est particulièrement intéressant d’étudier les rapports entre Talleyrand et Louis XVIII de fin sept. 1815 au 16 septembre 1824 (date de la mort du roi).

Pendant cette longue période de près de dix ans, Talleyrand est exclu du pouvoir, mais ni lui, ni Louis XVIII ne cessent d’obéir aux règles psychologiques incluses dans leur nature.

– De Talleyrand à Louis XVIII, on trouvera selon la psychologie Adlérienne la tendance à la dépréciation de l’adversaire assez caractéristique des « infériorisés des organes » soit dépréciation directe, soit dépréciation par ricochet ; Talleyrand du reste variera sa position quant aux hommes et aux doctrines selon les nécessités des buts qu’il croit devoir poursuivre ; il lui arrivera de manquer de sang froid.

– De Louis XVIII à Talleyrand, et ceci est bien caractéristique du tempérament goutteux, on rencontrera :

- Une bienveillance apparente par la distribution des titres et des honneurs.

- Une invincible méfiance parfois intimement exprimée, qui désormais pendant tout le règne écartera du pouvoir le prince de Talleyrand.

Renforçant notre thèse, le comportement de Louis XVIII et de Talleyrand jusqu’à leur dernier soupir, montrera cette ligne dirigée vers le haut caractéristique des « infériorisés des organes ».

Lorsque Talleyrand rédige ses « Mémoires » en 1816, il est encore sous les impressions pénibles de son congédiement par Louis XVIII en septembre 1815 et comme ces Mémoires ne seront livrées qu’assez tardivement à la postérité, il ne travestit pas à l’excès ses sentiments.

Consultons donc les « Mémoires ».

Lorsque vers le 22 sept. 1815, Talleyrand porte à Louis XVIII une note comminatoire des Alliés où se trouve la pénible formule de « la prétendue inviolabilité du territoire français », il relate :

« La faction immigrée qui craignait avant tout de se voir abandonnée à ses propres forces, ayant tant crié autour du roi qu’irriter les alliés par des refus péremptoires c’était compromettre la France et lui-même que le courage lui faillit. Il me déclara qu’il fallait négocier encore, prendre des tempéraments, ne céder sans doute qu’à la dernière nécessité, mais enfin céder… » (34bis). Et plus loin « Louis XVIII tout en ayant donné la Charte, n’en admettait qu’à regret les conséquences en ce qui concernait l’indépendance de ses ministres et portait avec peine le fardeau de la reconnaissance qu’il sentait me devoir » (34ter).

Evidemment, la rédaction sans brutalité revêt le caractère d’une certaine modération. Un homme formé à la culture classique du 18e siècle, ayant fréquenté le séminaire, modère ses termes, ne se laisse pas aller lorsqu’il écrit à des expressions par trop péjoratives. La rancœur, l’amertume du ministre congédié ne s’en perçoivent pas moins. Avec Talleyrand, il faut forcer l’expression qu’il emploie pour saisir son véritable état d’esprit.

En allant au-delà des termes sous lesquels se cache la rigueur du jugement, on pourra peut-être retenir que dans ses dernières années, Louis XVIII fut un homme sans caractère, sans courage devant les alliés, probablement déloyal et certainement ingrat.

Naguère, imprégné du respect sacré qu’un enfant doit à sa mère, n’ayant pas complètement dominé son surmoi, il incriminait sa nourrice en tant que substitut de l’image maternelle ; aujourd’hui une sorte de récessus féodal le pousse à ne pas trop charger l’image révérencielle que l’on doit se faire d’un roi et il attaquera Louis XVIII par ricochet en s’en prenant à ses ministres ou à son favori.

Dans les « Mémoires » le prince de Talleyrand, en parlant du duc de Richelieu son successeur à la présidence du conseil et des affaires étrangères, le définit ainsi « un lieutenant général russe, l’ancien gouverneur d’Odessa, le duc de Richelieu, très bon homme assurément, mais novice en diplomatie et tant soi peu crédule. Persuadé qu’entre les images de la divinité sur terre, il n’y en avait pas de plus belle et de plus digne que l’empereur Alexandre, il n’imagina rien de mieux en se chargeant des affaires de la France que d’aller implorer les lumières et l’appui de ce prince » (34quater).

Comme dans les lignes précédentes, Talleyrand a tracé un portrait défavorable du tsar Alexandre, c’est laisser entendre que Louis XVIII a soumis en grande partie les intérêts de la France, par personne interposée, à la discrétion d’un homme, sur le caractère duquel il fallait faire les plus extrêmes réserves. Par chemin détourné, par tracé en baïonnette, l’attaque est bien dirigée contre le roi, vieil ennemi s’il en fut.

D’autant plus que Talleyrand n’avait jusqu’alors manifesté aucune antipathie contre Richelieu. Tout au contraire. En effet, lorsque Charles Maurice fut chargé en 1815 de former le ministère, il avait sollicité le duc de Richelieu (comptant l’utiliser auprès du tsar) pour être ministre de la maison du roi.

Celui-ci s’était récusé se retranchant derrière son long séjour en Crimée qui ne lui avait pas permis d’être au courant de l’administration française. En réalité, l’arrière petit-neveu du grand cardinal, le petit-fils du maréchal de Richelieu, ne tenait pas à s’asseoir à la même table que Fouché. Talleyrand alors, dans une lettre rédigée de la manière la plus noble et la plus flatteuse, avait en vain essayé de lever les scrupules invoqués par l’ami d’Alexandre.

Mais Richelieu, sur prière du roi, avait maintenant cédé devant une conjoncture différente. Désormais, il rentrait dans le cercle sur lequel le prince de Talleyrand, plein d’amertume, projetait des flèches avec le désir d’en frapper le centre où trônait le roi.

Dans les salons qu’il fréquente, dans les lettres adressées à ses amis, il manifeste son fiel plus librement que dans les « Mémoires » destinées à la lecture attentive de la postérité.

Pour Talleyrand, Louis XVIII est le roi « Nichard » (il lui avait fait en effet quelques « niches » qu’il avait mal admises). Il est encore « ce gros bonhomme de roi ». Quant à Richelieu, c’est un bon choix assurément, c’est l’homme de France qui connaît le mieux la Crimée ».

Dès le 27 sept. 1815, il écrivait à la duchesse de Courlande « Chère amie, Voilà un ministère complet. Le Président est russe (Richelieu), le ministre des finances (Corvette) est génois ; tout cela pour défendre les intérêts de la France. Ce sera curieux à écrire quand j’écrirai ».

– Cependant Richelieu obtenait, à l’automne de 1818, au congrès d’Aix-la-Chapelle, la libération du territoire après des efforts commencés dès novembre 1817.

Reniant sa position antérieure, Talleyrand d’après Charles de Rémusat (lettre de Rémusat à sa mère du 9 nov. 1817) disait à propos de l’évacuation du territoire « M. de Talleyrand dit que ce serait le plus grand malheur du monde ».

Par la suite, Talleyrand appelait Richelieu « le prince de l’évacuation ».

Ecrivant à la duchesse de Courlande, il ne trouvait à Richelieu « ni talent, ni combinaison ».

Au fond, à côté du désir évident de tracer à travers son ministre une image défavorable de Louis XVIII, le prince de Talleyrand n’était-il pas hanté par la privation d’un grand rôle qu’il se croyait destiné à jouer ?

Le futur maréchal de Castellane disait, à peu près à cette époque, que la vue d’un ministre des Affaires Etrangères faisait toujours mal à Talleyrand.

Lorsque le 18 novembre 1816, le prince de Talleyrand excité par un copieux repas attaquait à l’ambassade d’Angleterre Pasquier président de la chambre devant une nombreuse assistance, dans sa diatribe il voulait (obéissant toujours aux mêmes instincts) stigmatiser Louis XVIII à travers Decazes son favori et ministre de la Police. Le boiteux laissait exploser l’injure jusque la retenu « M. Pasquier, tenez pour certain ce que je disais tout à l’heure, c’est qu’un ministre de la Police n’est autre chose qu’un maquereau et qu’une chambre ne peut sans s’avilir avoir aucune relation avec lui ».

Au demeurant, il définissait Decazes comme ayant l’allure d’un assez beau garçon coiffeur et comme suffisant… et insuffisant ».

Au vrai, en 1818, il dira à Mme de Rémusat que Decazes était le seul homme du ministère et qu’il était habile.

On voit donc que dans ces « sorties » dont la dernière au moins était imprudente, Talleyrand visait Louis XVIII d’une manière constante à travers ses ministres et son favori, alors que son opinion sur ses derniers ne reflétait pas une position d’hostilité, ni préconçue, ni définitive.

Talleyrand enfin, à propos de la guerre d’Espagne, osa attaquer directement Louis XVIII sous le couvert de raisons d’intérêt général (3 février 1823). Il publia à cette date une brochure intitulée : Opinion de M. le prince de Talleyrand sur le projet d’adresse, en réponse au discours du roi à l’ouverture de la session (35).

De son côté, Louis XVIII pendant toute cette période n’aura qu’un seul désir établi sur une invincible méfiance : empêcher M. de Talleyrand de participer aux Affaires sans pour cela s’en faire un ennemi irrémissible. C’est pourquoi il ne lui ménagera pas les honneurs, ni même l’argent, ne lui opposera pas de longues et graves sanctions, ne profitera pas des occasions pour le jeter au ban de la considération. Cependant, resteront quelques paroles, révélant ses véritables sentiments.

En juin 1814, Louis XVIII lui accorde le titre de prince de Talleyrand, à vrai dire moins élevé dans la nobiliaire française que celui de duc.

– Dès le 28 septembre 1815, Louis XVIII le nomme grand Chambellan avec le traitement de 100.000 francs par an.

Le 25 décembre de la même année, Louis XVIII signa une ordonnance par laquelle le titre de pair et celui de prince de Talleyrand, à défaut de descendant mâles, passeraient après son décès à Archambaud de Talleyrand Périgord et à la descendance de celui-ci.

Très fier de sa race et très attentif à tout ce qui touchait au nom et aux honneurs des Talleyrand Périgord, Charles Maurice ne pouvait être qu’heureux de cette mesure.

Par ordonnance du 21 mars 1816 réorganisant l’Institut, Talleyrand fut encore désigné par le roi comme membre de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres.

Fidèle à sa ligne de conduite, Louis XVIII confère à Talleyrand en date du 31 août 1817 le titre de duc qu’il devait associer à sa dignité de pair. Par ordonnance du 28 octobre 1827, ce titre et cette dignité pouvaient être reportés sur la tête de son frère Archambaud après création d’un majorat et bien entendu sur la tête d’Edmond, fils de ce dernier.

Louis XVIII aurait volontiers donné le titre de duc de Valençay à Archambaud, sur demande de Talleyrand. Il avait même signé. La marquise de Montcalm, dans ses Mémoires, écrit après une conversation avec son frère le duc de Richelieu : « Le roi préoccupé d’une autre idée signa d’autant plus vite qu’il était bien aise de se débarrasser de M. de Talleyrand qu’il n’aime pas » (35bis). Mais le roi, conseillé par Pasquier, dut revenir sur sa signature pour des raisons de politique internationale.

– Talleyrand fut chargé au mois de janvier 1819 d’accompagner le duc de Glocester dans une visite que fit cette altesse royale anglaise au château de Fontainebleau. Au mois de juin de la même année, il fut nommé parmi les fondateurs de la Société royale pour l’amélioration des prisons.

En l’appelant à ces vains et dérisoires honneurs, Louis XVIII ne se moquait-il pas de lui ?

– Le duc de Bordeaux, l’enfant du miracle, naquit le 29 sept. 1820. Le lendemain, Louis XVIII fit une promotion solennelle de trente-cinq chevaliers du Saint-Esprit. Fidèle à sa méthode, le roi nomma en premier « notre cousin le prince de Talleyrand ».

Lorsqu’il prononça devant Louis XVIII les formules traditionnelles de fidélité, il aurait été intéressant de savoir si les paroles qu’exprimaient ses lèvres répondaient chez le prince de Talleyrand aux sentiments que nourrissait son cœur. Mais tous ces honneurs ne servaient à Louis XVIII qu’à masquer la mésestime qu’il portait à Talleyrand.

En décembre 1818, au cours d’une crise ministérielle (dissentiment entre Decazes et Richelieu), dans une entrevue, Louis XVIII pria le duc de Richelieu qui avait envoyé sa démission (démission refusée par Louis XVIII) de reconstituer un ministère.

Le roi expliquait son refus par le fait d’être réduit « à la déplorable extrémité d’avoir recours à M. de Talleyrand que je n’aime, ni n’estime » (35ter).

Monsieur, frère du roi, sans doute conseillé par son frère, renchérissait. Il suppliait Richelieu de former un nouveau ministère « et d’épargner au roi et à la France le malheur de revenir à M. de Talleyrand » (35quater).

–On est dès lors étonné, dans deux occasions où il aurait pu sévir contre le prince de Talleyrand, de la longanimité de Louis XVIII.

Ainsi, après la scène du 18 nov. 1816 à l’ambassade d’Angleterre et que nous avons relatée, le gouvernement ne pouvait laisser sans sanction des injures proférées devant une assistance étrangère et qui, à travers son ministre favori, atteignait le roi. Après délibération le 21 novembre, Talleyrand reçut l’ordre de ne plus se présenter à la Cour jusqu’à avis contraire.

Mais comme chaque fois qu’il était en disgrâce, Talleyrand se mit à conspirer (réunions d’opposition avec Mme de Staël, correspondances secrètes décelées par la police avec Metternich par l’intermédiaire du baron de Binder, premier secrétaire de l’ambassade d’Autriche).

Au lieu de sévir, Louis XVIII, qui savait combien Talleyrand était sensible aux arguments d’argent, chargea Decazes de lui remettre cent cinquante mille francs pour vaincre son opposition « Decazes refuse en disant qu’il valait mieux pour le ministère avoir un tel ennemi qu’un ami aussi facticement rallié » (duc de Castries). Decazes, plus ferme que son souverain, parlait en homme d’Etat.

Le 28 février 1817, le duc d’Aumont avertit Talleyrand que le roi lui permettait de se présenter à la Cour.

Il y fut reçu cordialement par Louis XVIII, tout au moins en apparence. L’interdit levé, le prince de Talleyrand ne pouvait plus se poser en injuste victime.

En réalité, ce levé d’interdit ne changea pas son attitude ; il continua à dauber sur les ministres qu’il avait surnommés « les petits auditeurs de Bonaparte ».

– Dans une autre occasion, Louis XVIII aurait pu gêner considérablement Talleyrand, le déconsidérer, en allant dans le sens de Savary et en organisant une ou plusieurs commissions d’enquête. Il n’en fit rien.

Voyons les faits :

Le 30 octobre 1823, Savary, duc de Rovigo, faisait paraître une publication sous le titre de « Extrait des Mémoires de M. le duc de Rovigo concernant la catastrophe de Monseigneur le duc d’Enghien ».

Il y disait visant Talleyrand « Il est temps que chacun reste le père de ses œuvres. On a vu quelle a été ma part dans le drame sanglant ; je n’en veux pas d’autre et je ne souffrirai pas que d’odieuses préventions pèsent sur ma tête, tandis que les vrais coupables se pavanent sous les hautes dignités dont ils sont revêtus ».

La brochure eut une grande diffusion. Talleyrand demanda que son accusateur fut traduit devant la chambre des pairs pour enquête et jugement.

Au lieu d’ouvrir un procès, Louis XVIII, de par sa haute autorité, évita le recours à une juridiction qui aurait pu terriblement gêner le prince de Talleyrand.

Le 15 novembre 1823, Villèle écrivit au prince de la part du roi qu’il ne voyait pas la nécessité d’examiner solennellement devant la chambre des pairs les faits dont le duc de Rovigo venait de publier le récit.

La lettre de Villèle ajoutait « Sa Majesté a voulu que le passé reste dans l’oubli ; elle n’en a excepté que les services rendus à la France et à sa personne ».

Le 17 nov. 1823, un avertissement contenu dans les journaux disait : « Le roi a interdit l’entrée du château des Tuileries au duc de Rovigo ».

Quelques jours plus tard, Talleyrand, étant allé faire sa cour au roi, celui-ci lui dit « Prince de Talleyrand, vous et les vôtres pourrez venir ici sans crainte de mauvaises rencontres ».

Le duc de Rovigo éprouvait donc un échec absolu et Talleyrand était aux yeux du monde lavé par l’autorité légitime d’un crime où beaucoup le soupçonnait d’avoir joué un rôle important.

Différentes hypothèses ont été émises sur cette décision du roi.

Désir d’apaisement ?

Action de Zoé du Cayla, favorite du roi qui voulait écarter définitivement Savary dont elle avait été la maîtresse ?

En dernière analyse, louis XVIII aurait-il été reconnaissant à Talleyrand d’avoir enlevé à l’avenir un prince de la branche collatérale sur lequel auraient pu converger des sympathies venues de milieux divers ?

A vrai dire, après réflexion, on a l’impression que malgré une vive antipathie réciproque, de 1814 à 1824, Louis Stanislas Xavier de Bourbon et Charles Maurice de Talleyrand Périgord ne se sont pas portés des coups sans merci.

Les attaques de Talleyrand furent le plus souvent indirectes.

Les réactions de Louis XVIII envers l’évêque apostat ne furent pas particulièrement dolosives.

Tout s’est passé au fond comme si les deux adversaires usaient vis-à-vis l’un de l’autre de certains ménagements ne franchissant pas à saut les limites jugées permises.

Ces deux « infériorisés des organes », ambitieux de longue date, possédaient-ils touchant leur passé réciproque des documents que ni l’un ni l’autre n’avaient intérêt à voir révéler ? Se tenaient-ils mutuellement en respect ?

En tout cas, de 1814 à 1824, le rôle de Louis XVIII apparaît plus habile et plus noble.

Il n’utilise Talleyrand que dans les limites de ce qu’il juge ses intérêts et le renvoie avec prébendes. Tout en l’écartant du pouvoir, il semble lui accorder de la considération par des honneurs et une attitude indulgente. Talleyrand est désarmé dans sa course au pouvoir. Louis XVIII est bien le roi, vu dans cette perspective, et Talleyrand le sujet.

Nous tenons à nous défendre d’un matérialisme primaire mais, dans le faisceau très complexe des causes, qu’il nous soit permis entre autres d’évoquer ce trouble du métabolisme auquel nous avons reconnu une certaine spécificité dans le déterminisme de la conduite. Il n’est pas interdit de supposer que la conjonction qualitative et quantitative cérébro ulricémique ait constitué un couple mieux adapté chez Louis XVIII que chez Talleyrand (36).

– En dehors des fins brutales et inattendues, aux approches de l’heure dernière, malgré parfois l’extrême misère corporelle, l’extériorisation de la personnalité peut subsister. Celle-ci affirme le sens de la courbe caractérielle, semble la continuer. Comme si son tracé devait se prolonger au séjour des ombres. C’est pourquoi nous ne croyons pas hors de notre thème ; Talleyrand et Louis XVIII ayant jusqu’à la fin conservé leur lucidité de mettre en évidence leurs ultimes préoccupations.

Elles renforceront notre thèse si elles sont en concordance avec le style de leurs vies écoulées.

Un grand écrivain, Balzac, a d’instinct perçu ce phénomène. Jusqu’à sa dernière seconde, le père d’Eugénie Grandet irrémédiable avare subit pour le métal précieux une invincible attirance.

« … Lorsque le prêtre lui approcha des lèvres le crucifix en vermeil pour lui faire baiser le Christ, il fit un épouvantable geste pour le saisir… ».

– « Aie bien soin de tout. Tu me rendras compte de ça là-bas » furent ses paroles d’adieu à sa fille.

L’inextinguible désir d’être le roi depuis l’adolescence et à travers toutes les vicissitudes, voilà la primordiale raison d’être qui définit Louis XVIII à travers toute sa conduite.

Continuant sa ligne, il consacre ses dernières forces à donner le spectacle de la mort du Roi. A l’approche du 25 août 1824, fête de la St-Louis et de sa propre fête, il se fait transporter de St Cloud aux Tuileries car il a décidé de mourir dans sa capitale. Et pourtant des jambes dévorées de gangrène, une expectoration traduisant à n’en pas douter une atteinte pulmonaire de même nature, des pertes de connaissance répétées auraient invité un être moins orgueilleux, moins totalement imprégné de la noblesse de sa fonction à s’éteindre dans le repos. Non ! Il continuera de jouer son rôle jusqu’à son terme extrême.

Tenant à peine sa tête, ce vingt-cinq août, il reprenait la formule de Vespasien « Il importe que l’impérator meurt debout ». Il continue à présider somnolent « avec de brefs éclairs » le conseil des ministres. Et à Portal, son médecin qui lui conseillait de s’aliter, il répondit « Il est permis à un roi d’être mort, mais il lui est défendu d’être malade ».

Parce que le roi de France doit être le père de son peuple et nuire le moins possible à sa prospérité, il ne consent à se coucher que le 12 sept. 1824, quatre jours avant sa mort, car devant une telle nouvelle les spectacles et la bourse seraient fermés. « … C’est une grande chose, dit-il, que la mort d’un roi de France ! Il faut faire en sorte que le fardeau pèse le moins longtemps possible sur le peuple ».

La monarchie française traditionnelle est inséparable d’un concept religieux, aussi le 14 sept. 1824 bénit-il tous ceux présents de sa race, comte d’Artois, duc et duchesse d’Angoulême, duchesse du Berry et les enfants de France. En ce bénissement, très probablement, il ne voit qu’un symbole, mais ce symbole s’intègre à son rôle monarchique.

Le 16 septembre, à quatre heures du matin, il rendit le dernier soupir.

Talleyrand, en tant que grand chambellan, avait assisté à sa lente agonie. Il dut accomplir de très pénibles devoirs. « On demandait à celui-ci (Talleyrand) si le roi était vraiment mort d’une manière pieuse et dans le soin de la religion catholique romaine « Tout au plus convenablement » fut sa réponse » (Lacour Gayet). Malgré toutes les sollicitations, le roi avait en effet retardé les secours de la religion. On retrouve dans la réponse de Talleyrand cette tendance à la dépréciation sur laquelle a insisté Adler et qui se manifeste chaque fois que les circonstances s’y prêtent chez les « infériorisés d’organes » qu’habite le complexe de supériorité.

Déprécier les autres c’est une mauvaise méthode mais une méthode cependant pour se valoriser soi-même. A la mort de Mirabeau, Talleyrand avait dit du grand orateur qu’il avait « dramatisé sa mort ». Toujours la même ligne, le même style.

– Talleyrand mourait 14 ans après son roi le 17 mai 1838 à 3 heures 35 de l’après-midi. Nous n’avons nullement l’intention de répéter des scènes souvent décrites. Nous voulons seulement faire reconnaître en des derniers instants la spécificité persistante de la ligne qu’il a toujours suivie.

De même que Louis XVIII rassemblait ses efforts pour laisser l’image représentative de l’attitude majestueuse que, devant la mort, devait selon lui revêtir un roi de France, Talleyrand se souvenant de ses heures les plus brillantes donna à y bien regarder, et nous osons l’écrire, son dernier festival de maîtrise diplomatique.

– D’un côté la « haute partie contractante » est Charles Maurice, prince et duc de Talleyrand.

– De l’autre côté, la « haute partie contractante » est l’Eglise catholique, apostolique et Romaine (Grégoire XVI étant pape).

– Les intermédiaires ou ambassadeurs de la négociation sont :

- Pour l’Eglise, Monseigneur de Quélen archevêque de Paris et l’abbé Dupanloup supérieur du petit séminaire de St Nicolas du Chardonnet.

- Du côté du duc prince de Talleyrand, Dorothée de Dino et Pauline de Dino, nièce par alliance et petite nièce de Talleyrand. Il n’y a aucune opposition entre les ambassadeurs sur le but du traité : il consiste en retour affirmé par un texte et signé du prince de Talleyrand, dans le giron de l’Eglise.

Mais un traité comprend des négociations préalables entre les parties consentantes ; il est dans les règles de l’art qu’une des « hautes parties contractantes » affecte une position de force en retardant l’heure de la signature, fasse admettre quelques modifications de surface des clauses en discussion, recevant ainsi une satisfaction d’orgueil en dédommagement des abandons consentis.

C’est pourquoi Charles Maurice de Talleyrand Périgord, malgré les supplications d’êtres qui lui sont chers, avant que de signer son dernier traité et de pouvoir recevoir les sacrements apporté tous les atermoiements, entreprend plusieurs lectures, exige un cérémonial en rapport avec sa dignité d’évêque.

Enfin le 17 mai, à six heures du matin, après s’être fait relire encore une fois par Mme de Dino les termes de sa déclaration, il apposa la même grande signature qu’il avait apposée au traité de Vienne, ses deux prénoms suivis de son titre consacré par l’usage : Charles Maurice prince de Talleyrand.

Il expire dans l’après-midi.

Le rigueur avec laquelle il conduisit son dernier traité nous permet de dire que c’est aux approches de la mort que Charles Maurice de Talleyrand réalisa sa plus belle réussite diplomatique.

Chez les deux « infériorisés des organes » Talleyrand et Louis XVIII, chez les deux goutteux, chez les deux cadets, on reconnaît de l’enfance jusqu’à la mort « cette ligne vers le haut », « cette protestation virile sur lesquelles a insisté Adler ». Nous avons essayé de montrer dans ce chapitre, en évoquant surtout la goutte, l’importance du facteur constitutionnel dans la conduite et les rapports humains.

Cette détermination de la conduite, ces rapports méritent, croyons-nous, quelque attention lorsque l’on traite de personnages à rôle historique.

Le grand goutteux que fut Louis XVIII marqua dès sa prise de contact avec Talleyrand une supériorité que celui-ci n’avait pas eu jusqu’ici l’habitude de subir. Il manœuvra Talleyrand selon sa volonté :

Concluons en spécifiant bien ici que nous envisageons le seul cas Talleyrand.

– Lorsque deux « infériorisés des organes » (boiteux en l’occurrence) Talleyrand et gouverneur Morris, Talleyrand et Larévéllière Lepeaux) entrent en relation, le conflit n’est pas obligatoire. Des intérêts communs et des conceptions communes peuvent même établir entre eux des pratiques d’amitié.

Le complexe de supériorité ne les fait pas se heurter nécessairement en dehors de contradictions idéologiques et d’oppositions d’intérêts politiques, économiques ou sentimentaux.

– Le tempérament goutteux semble conférer plus de risques d’antipathie exprimée.

a) Dans la propre famille de Talleyrand, le comte de Périgord, à la fois son oncle consanguin et son parrain, ne cache pas le mépris qu’il éprouve pour son neveu et filleul. Il s’agit d’un conflit idéologique probablement accentué par la méfiance que confère une certaine dose d’uricémie.

Malgré l’affection qu’il porte au comte de Flahaut, Charles Maurice de Talleyrand manifeste à ce fils longtemps aimé une animosité tardive, redoutant de sa part une action contraire à ses projets politiques et à ses combinaisons financières.

b) Hors de sa famille, Talleyrand se heurte à des goutteux, Mirabeau, Pitt, Rewbell, qui ne se laissent par lui nullement impressionner.

Le roi Louis XVIII, goutteux avéré, avec une parfaite maîtrise, manœuvre Charles Maurice de Talleyrand, l’utilise jusqu’au moment où il estime ne plus devoir s’en servir.

Le redoutant n’ayant en lui aucune confiance, il le neutralise par des honneurs et des prébendes et il le met en position telle qu’il ne lui permet pas de refaire, à partir d’octobre 1815, surface politique tant que règnera la branche aînée des Bourbons.



NOTES



(1) Nous tenons à signaler à propos de Gouverneur Morris que Gouverneur est bien son prénom, certains auteurs dont l’historien soviétique E. le désignent comme le gouverneur Morris, ce qui traduit un manque de documentations évident.

(2) Ce « Nous verrons » se retrouve assez souvent dans le Journal de Gouverneur Morris à propos de nouvelles rencontres féminines. Cela veut dire que Gouverneur Morris compte jouer ses chances

Gouverneur Morris : Journal de Gouverneur Morris, ministre plénipotentiaire des Etats-Unis en France de 1797 à 1794 pendant les années 1789-1790-1791-1792, traduit de l’Anglais par E. Pariset, Paris, Plon in octavo 1901, p. 9.

(2bis) Ibid – p. 18.

(2ter) ib. p. 21.

(2quater) ib. p. 44-45.

(2.5) ib. p. 92.

(2.6) ib. p. 298.

(2.7) p. 7.

(2.8) p. 322.

(2.9) p. 330.

(2.10) p. 331.

(2.11) p. 334.

(3) Panchaud, suisse d’origine et israélite, était le banquier de la Cour et l’adversaire de Necker. Mirabeau et Talleyrand tenaient ses capacités financières en haute estime. Il est probable qu’il leur désignait des opérations boursières fructueuses. « Panchaud avait eu une idée qui parut neuve en son temps, celle de créer un institut d’émission, autorisé sinon garanti par l’Etat et susceptible d’émettre du papier monnaie. Cet organisme baptisé alors « Caisse d’escomptes » est l’ancêtre de notre « Banque de France » ; dès que Turgot en 1776 eut autorisé Panchaud à le mettre en route, il fonctionna d’une manière satisfaisante (duc de Castries, Mirabeau, Fayard). Cependant, les manœuvres financières de Panchaud, peu soucieux des intérêts de l’Etat, en font pour le duc de Castries « l’un des hommes qui dans la coulisse ont contribué à la ruine financière de la France. Sur Panchaud, voir : duc de Castries, Mirabeau, Paris, Fayard (1960), p. 228.

(4) Il est connu que ce passeport et une mission anglaise furent en 1792 (obtenue par Talleyrand grâce à l’amitié de Danton. Lacour-Gayet, Talleyrand, t. I, p. 162.

(4bis) C. Carrère, Talleyrand amoureux, p. 18.

(4ter) Souvenirs du Baron de Frénilly, pair de France (1768-1828) publiés avec introductions et notes – in 8°, par Arthur Choquet Membre de l’Institut, Paris, Librairie Plon, 8 rue Garancière, 1908.

« Réellement, je les ai vus défilés ainsi autour du Champ de Mars et ils ne riaient pas. Ce qui nous faisait en revanche rire c’était de voir le boiteux Talleyrand marcher sur les talons du boiteux Larévéllière Lepeaux. On leur avait donné une garde, des décorations, un palais garni et allez, voilà un gouvernement monté ! Ce qu’il y a peut-être de plus prodigieux, c’est que cette dégoûtante farce eut cinq ans de représentation » p. 217.

(5) Opinion du Pr Paul Chigot, professeur de clinique chirurgicale orthopédique et infantile.

(6) Cacault François (1742-1805), né à Nantes, mort à Clisson. Mathématicien devenu diplomate. Il fut chargé d’affaires auprès de la Cour de Naples vers 1785-1786, puis reçut une mission auprès du Saint-Siège. Il réussit à faire reprendre au grand duc de Toscane les premières relations avec la France. Bientôt agent général en Italie, ministre à Gènes, on le choisit pour signer le traité de Tolentino. « En février 1797, il fut envoyé à Rome en qualité de ministre, de là à Florence et rappelé ensuite comme étant trop ami des rois » (dictionnaire de Feller). Il est intéressant de noter (F. X. de Feller, dict. hist. ou biograph. universelle, t. IV Paris Houdaille, 1836, p. 325-326) que la disgrâce de Cacault correspond approximativement aux évènements du 18 fructidor. Cependant en 1798, le département de la Loire Inférieure le nomma député au conseil des cinq cents. Il fut par la suite envoyé à Rome, en 1801, comme ministre plénipotentiaire afin de négocier le Concordat. Pendant son séjour à Rome, il avait rassemblé des tableaux précieux que son frère, qui était peintre, disposa à Clisson « de la manière la plus pittoresque ». La ville de Nantes acheta sa galerie. Somme toute, Cacault semble avoir été un esprit ouvert, dépourvu de préjugés officiels et défendant une cause qu’il jugeait nécessaire aux intérêts du pays. A. Fugier, Hist. des relations internationales (C. Renouvin) Paris, Hachette, in 8°, t. IV, La Révolution française et l’Empire Napoléonien, p. 98.

(6bis) Voici tirées du « Mémorial de Sainte-Hélène » quelques paroles de Napoléon relatives à la « profession ecclésiastique » de Talleyrand.

« Dans son intimité, on l’a entendu parler volontiers et gaiement de sa profession ecclésiastique, qu’il n’avait d’ailleurs embrassée que par force, contraint par ses parents, bien que l’aîné de plusieurs frères. Il réprouvait un jour un air que l’on fredonnait autour de lui ; il l’avait en horreur, disait-il, il lui rappelait le temps où il était obligé d’apprendre le plain chant et de chanter au lutrin ».

Dans la même page, on lit :

L’Empereur, lors du concordat, avait voulu faire M. de Talleyrand cardinal et le mettre à la tête des affaires religieuses… M. de Talleyrand ne le voulut jamais, son aversion pour l’état ecclésiastique était invincible ».

Le Mémorial de Sainte-Hélène par M. le comte de Las Cases suivi de Napoléon dans l’exil par Meara, tome premier. Paris, A. Desrez éditeur, rue St-Georges n° 11, 1836, in 8° p. 267.

(7) On peut admettre que ces caractères particuliers à l’homme quant à la non destruction par les cellules de l’acide urique sont dus à une mutation survenue au cours de la phylogénèse. Nous entendons par mutation un caractère nouveau et brusque, neutre, favorable ou défavorable et se transmettant génétiquement.

(7bis) Amédée Pichot – Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand, p. 47. « M. de Talleyrand avait un intérieur fort doux et même attachant ; ses familiers et ses agents l’aimaient et lui étaient fort attachés). Mémoires de Sainte-Hélène, op. cit. p. 267.

(7ter) Généalogie des Talleyrand

Né du premier lit du grand-père de Talleyrand, voici quelques détails concernant le comte de Périgord.

Gabriel Marie de Talleyrand, né le 1er octobre 1725, gouverneur et grand bailli du Berry, Gouverneur des villes de Bourges et d’Issoudun le 1er janvier 1752, Maréchal de camp, mis en possession de la grandesse d’Espagne aux droits de la femme le 24 fév. 1757, chevalier des ordres du 2 février 1767 et lieutenant général des armées du roi le 1er mars 1780, marié le 28 février 1743 à sa cousine Marie Françoise Marguerite de Talleyrand dont : Marie née en 1748, mariée le 17 janvier 1762 à Louis Marie comte de Mailly et Hélie Charles né le 3 août 1754. De la Chenaye Dubois et Badin, op. cit. p. 775.

(8) Il existe aux Archives un dossier (contrat T 1 736 (3) qui indique que Marie Gabriel Detaillerand (sic) comte de Périgord, lieutenant général des armées du roi, chevalier de ses ordres, Gouverneur de Picardie, commandant en celle du Languedoc, avait des parts dans une entreprise de navigation.

(9) Certaines confidences ecclésiastiques laissent, parait-il, entendre que pour certains prêtres, le plus pénible de leur vocation est de ne pouvoir bénéficier de la touchante affection infantile. Talleyrand fut très attaché à la « mystérieuse » Charlotte et surtout à Pauline de Dino.

(10) Le sentiment que nourrissait une certaine noblesse vis-à-vis de Talleyrand vers 1791 n’était pas réservé au goutteux comte de Périgord. « En 1791, M. de Lautrec, ancien ami de la famille Périgord, parlant à M. de Talleyrand de sa conduite politique, lui disait dans un mouvement de colère :

« Si votre père eût pu prévoir toutes ces belles choses, il vous eut arrangé les bras comme vous avez les jambes » (Amédée Pichot) Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand, p. 126.

(10bis) Amédée Pichot, op. cit., p. 66.

(10ter) Emile Dard, trois générations Talleyrand, Flahaut, Morny, Revue des deux mondes, livraison du 15 juillet 1938, p. 351.

(10quater) Ibid, p. 357.

(11) Louis de Périgord était le fils aîné d’Archambault de Périgord, frère de Talleyrand. Beaucoup mieux équilibré que son frère Edmond, il donnait beaucoup d’espoir lorsqu’il fut, semble-t-il, enlevé par une typhoïde à Berlin.

(11bis) Casimir Carrère, Talleyrand amoureux, p. 176 et F. de Bernardy, Charles de Flahaut que deux reines aimères (1785-1790) p. 46.

(11ter) Casimir Carrère, Talleyrand amoureux, p. 177.

(12) Alexis de Saint-Priest, l’un des trois fils du comte de St-Priest (1735-1821) lequel fut un compagnon fidèle de Louis XVIII qu’il suivit à Vérone, à Blakenberg, à Mittau.

(12bis) Lacour-Gayet, Talleyrand, t. III, p. 290.

(13) Flahaut, qui avait de gros besoins d’argent, ne semble cependant jamais avoir fait de malhonnêteté pour s’en procurer. Talleyrand l’aida dans son train de vie et dans le remboursement de ses dettes et sa femme possédait une importante fortune (1765-1818).

(13bis) Lacour-Gayet, op. cit. tome III p. 250.

(14) Henriette Amélie de Nehra fut la seule amante de Mirabeau qui essaya d’apporter quelque ordre dans sa vie et qui lui fut attachée d’une manière autre que sensuelle. Elle avait recueilli un enfant naturel de Mirabeau, le petit Lucas de Montigny, elle fit des comptes, réduisit le train de vie de Mirabeau pour assurer les dépenses de la vie courante, vendit ses propres meubles, paya des dettes urgentes ; intervint auprès des pouvoirs publics avec succès pour faire lever des sanctions contre Mirabeau. Ce dernier ne pouvait être totalement indifférent vis-à-vis des avances que Talleyrand fit à Henriette Amélie de Nehra. Elle rompit cependant avec Mirabeau en 1788. Celui-ci était alors sous l’influence d’une femme sans scrupules, Mme Lejay. Mme de Nehra défendit par la suite « le souvenir de Mirabeau ».

(14bis) Mme de Dino, Chronique tome I p. 134.

(15) Il semble bien que Louis VIII garda au tsar une sorte de rancune de s’être trouvé devant lui le 30 mars 1807 en position si peu glorieuse. Il reçut le tsar le 30 mai 1814 à Compiègne le lendemain de son entrevue du 29 mai 1814 avec Talleyrand.

Il passa les portes devant lui et à table utilisa un fauteuil alors que le tsar était assis sur une simple chaise. Il voulut marquer au tsar toute la différence que l’étiquette peut apporter entre « le roi très chrétien » et un descendant de la branche cadette de la maison de Holstein. Au vrai, le 29 mai et le 30 mai, il se vengea sur Talleyrand et Alexandre Ier de ses longues années d’attente et des périodes dans lesquelles il avait parfois côtoyé la gêne. Au vrai, le roi Louis XVIII n’avait pas oublié les mécomptes du comte de l’Isle. Il était inférieur en cela au roi Louis XII qui ne voulait plus se souvenir des injures faites au duc d’Orléans.

(16) Par des procédés malhonnêtes, en faisant signer des reconnaissances de dettes fictives, le comte de Provence s’était approprié le château et les biens du marquis de Brunoy, au vrai un demi-fou, qu’on enferma dans un asile. Avait été également interné en 1779 à l’asile de Senlis le comte de Balbi qui y mourra cinquante ans plus tard : Mme de Balbi, née Caumont la Force était la maîtresse représentative mais forcément insatisfaite du comte de Provence.

(16bis) Gabriel Hanotaux, Histoire de la nation française, in 4°, tome V, Histoire politique de 1804 à 1820, Librairie Plon, Nourrit, 8 rue Garancière, 1920, p. 210.

(17) Il s’agissait d’enlever le roi et de conduire hors de Paris ce que devrait entreprendre le marquis de Favras aidé de trois à quatre cents homme. La Fayette et Bailly qui avaient la faveur populaire seraient assassinés. Monsieur nommé régent et ayant prouvé l’indignité du duc de Normandie par suite de l’inconduite de Marie Antoinette ; Louis XVI serait déconsidéré et déchu. Le compte de Provence serait alors appelé à régner.

Mais Lafayette fut averti et Favras arrêté. Ce dernier fut pendu mais sa confession resta entre les mains du lieutenant civil Omer Talon. La future Mme du Cayla, fille d’Omer Talon et favorite de Louis XVIII sous la seconde Restauration, avait probablement en mains le dossier constitué par son père. Conseillée par les ultras, elle l’utilisera probablement auprès de Louis XVIII.

(18) On a accusé le comte de Provence d’avoir voulu attenter à la vie de Louis XVI à la chasse et dans une galerie obscure de Versailles, d’avoir été l’instigateur de la journée du 5 octobre 1789, beaucoup plus que le duc d’Orléans à qui cette journée fut surtout reprochée.

(18bis) Duc de Castries, Louis XVIII : portrait d’un roi, Hachette 1969, in 8° p. 46.

(18ter) Il semble que la psyché de Talleyrand ait rejeté entièrement tous les concepts traditionnels sociaux et religieux ayant imprégné son enfance et son adolescence.

Sa position révolutionnaire ne fut jamais absolue (verbalement exceptée). Il ne rejette pas entièrement le sentiment monarchiste pour un républicanisme affirmé. Il s’accommoderait volontiers d’une monarchie constitutionnelle avec un Brunswick, un prince anglais, un Hobenzollern, un d’Orléans, un napoléonide. Il n’est jamais en position religieuse totalement sectaire. Il fait bénir son mariage par un prêtre assermenté (Léon Noël, Talleyrand – le mariage religieux de l’Evêque, p. 67 à 93).

Il est très fier de son nom et de sa famille pour laquelle il repousse toute alliance pouvant à ses yeux la faire déroger. Son moi n’a pas coupé tous les ponts avec son surmoi.

(19) A noter que Louis XVI avait été élevé dans cet esprit. Dès 1764, son précepteur la Vauguyon avait fait appel à un avocat Jacob Nicolas Moreau, connu par sa fidélité au catholicisme pour rédiger des traités ou étaient exposés à l’usage du Dauphin les droits et devoirs d’un roi de France. L’abbé Nollet et le père Berthier écrivirent pour le futur Louis XVI dans le même sens. Le futur Louis XVI avait lui-même composé un petit ouvrage intitulé : Maximes morales et politiques tirées de Télémaque sur la science des rois et le bonheur des peuples.

L’ouvrage ne plût pas à Louis XV sachant bien, par expérience, qu’on ne gouverne pas seulement avec de bonnes intentions… Bernard Fay, Louis XVI ou la fin d’un monde, Amiet Dumont, Paris, pages 51 et 52 (1955).

(20) Est-il nécessaire de rappeler l’avis de Sylla sur le jeune César et celui de Richelieu sur Charles de Condi, futur cardinal de Retz en qui il présageait « un dangereux esprit » ?

(21) Il s’agit bien du « comte de l’Isle » et point du « comte de Lille » comme il est souvent écrit. Nous recopions ici une note du duc de Castries dans son Louis XVIII. « Ce nom de comte de l’Isle que Louis XVIII va porter pendant vingt années est celui de son fief personnel de l’Isle Jourdain dans le Gers. Il l’avait acheté à bas prix au comte Jean Baptiste du Barry qui l’avait lui-même extorqué à Louis XV grâce à l’appui de sa belle-sœur, Jeanne Bécu, comtesse du Barry, favorite du monarque. » Duc de Castries, Louis XVIII portrait d’un roi, in 8° (note I, p. 86) Hachette 1969.

(22) Frédéric Guillaume II avait tout au contraire protégé le comte de l’Isle qui l’avait séduit par des spectacles militaires, des repas et les belles émigrées à l’armée de Condé (Mayence, 30 juillet 1792).

(23) La crainte des possédants d’être dépouillés à l’occasion de mouvements sociaux avancés (Babouvisme) avait facilité l’investissement des assemblées (Anciens et Cinq cents) par un nombre important d’éléments monarchistes, d’après l’article 35 de la Constitution de 1795 ou de l’an II, les propriétaires jouaient un rôle essentiel dans l’électorat (schématiquement un revenu égal selon les régions à deux cents ou cent cinquante journées de travail et évalué sur les propriétés était nécessaire pour être électeur).

(24) Nous disons « l’enfant du temple » sans préciser, pour tenir compte de toutes les controverses s’opposant au sujet de l’identité réelle de cet enfant.

(25) Il fut cependant difficile à Louis XVIII de s’abstraire totalement du vieil homme. On rapporte que sous la restauration, ayant un différent avec la duchesse d’Angoulême, il se laissa aller à lui dire qu’il lui manifestait de l’indulgence en souvenir de son oncle. Ce lapsus linguae évoquait Louis XVI car il avait été soutenu que le comte d’Artois était le père naturel de Madame Royale. Si l’on donne quelque valeur à la psychanalyse, on peut rapprocher ce lapsus de celui de Talleyrand affirmant à son mariage que sa mère était morte. Les deux lapsus traduiraient alors chez Louis XVIII et Talleyrand des désirs anciens, inavoués et profonds.

(26) Les prisonniers russes de la bataille de Zurich, bien vêtus et bien nourris, avaient été sur le conseil de Talleyrand rendus à Paul Ier dont la vive sympathie pour le Ier Consul s’était encore accentuée.

(27) Mme de Gourbillon, tribade en rapport avec la princesse de Savoie, femme du futur Louis XVIII, et des femmes galantes agents doubles avaient particulièrement défavorisé le comte de l’Isle auprès de la cour de Moscou et du tsar Paul Ier.

(28) Au mois de juillet 1804, on avait essayé d’introduire des carottes creusées à l’intérieur et chargées de trois variétés d’arsenis dans la marmite où au palais Lazienki (résidence du comte de l’Isle à Varsovie) se faisait le bouillon. Le comte de Piennes, premier gentilhomme de la Chambre, fut prévenu à temps. La police prussienne étouffa l’affaire.

Après la « catastrophe » du duc d’Enghien survenue en mars 1804 et où Talleyrand joua un grand rôle, cette tentative non seulement sur Louis XVIII mais sur tous les siens pose un problème (d’après le duc de Castries, Archives nationales F7 6452 n° 41).

(29) Lorsque s’éteignit le 20 oct. 1821, âgé de 85 ans, le comte cardinal Alexandre Angélique de Talleyrand Périgord, le roi Louis XVIII qui précédemment faisait prendre trois fois par jour de ses nouvelles, fit célébrer pour lui une messe des morts dans ses appartements et dit aux évêques qui se trouvaient présents : « Nous y perdons tous ; l’Eglise perd un des plus vertueux pontifes, la société un modèle et moi un ami » (dictionnaire historique de Feller) tome 19, p. 20.

(30) Peut-être Talleyrand ou ses complices essayèrent-ils de favoriser cette mort (Affaire Maubreuil).

(31) Bien qu’elles soient très connues, nous rappelons ici ces paroles telles que les a rapportées Talleyrand dans ses Mémoires « Je suis bien aise de vous voir, nos maisons datent de la même époque. Mes ancêtres ont été les plus habiles ; si les vôtres l’avaient été plus que les miens vous me diriez aujourd’hui : prenez une chaise, approchez-vous de moi, parlons de nos affaires ; aujourd’hui c’est moi qui vous dis : « Asseyez-vous et causons ». Disons que Louis XVIII dégageait beaucoup de majesté et qu’il impressionna peut-être Talleyrand comme il avait impressionné les généraux. « Les généraux de Bonaparte le confessaient. Ils étaient plus intimidés que devant le maître terrible qui les avait commandés dans cent Arbèles » (texte de Chateaubriand cité par le duc de Castries dans Louis XVIII p. 205).

Gabriel Hanotaux, de plus, prête à Louis XVIII une voix « sonore, chaude, pénétrante » (Gabriel Hanotaux, Histoire de la nation française opus. cit. p. 209).

Gabriel Hanotaux – Histoire de la nation française, tome V in 4°, Histoire politique de 1804 à 1820 par Gabriel Hanotaux « ce qu’était le nouveau roi » p. 209 « la voix chaude pénétrante » Anguis latet in herba p. 210, Librairie Plon – Nourrit, 8 rue Garancière, 1920.

(32) « Bientôt, il fallut s’occuper de rédiger la charte qui était annoncée et alors l’intrigue et l’incapacité obsédèrent le roi et s’emparèrent de cette importante rédaction. Je n’y eus aucune part ; le roi ne me désigna même point pour être un des membres de la commission qui en avait été chargée. Je suis obligé d’en laisser tout l’honneur à M. l’abbé de Montesquieu…

Quant à moi, je n’ai connu la charte qu’à la lecture qui en fut faite par M. le Chancelier Dambray dans un conseil des ministres la veille de l’ouverture des Chambres… »

(32bis) E. Tarlé, de l’Académie des Sciences de l’U.R.S.S. ; Talleyrand, éditions en langues étrangères, Moscou, 1958, p. 220.

(32ter) E. Tarlé, op. cit. p. 220.

(32quater) E. Tarlé, op. cit. p. 221.

(33) On a dit que Talleyrand avait prolongé son séjour à Vienne, inquiet des amours de Dorothée de Dino et du comte Clam et que par la suite son mauvais été psychique dû à sa jalousie avait été la cause de ses maladresses verbales vis-à-vis de Louis XVIII.

(33bis) Duc de Castries, Louis XVIII, portrait d’un roi, p. 251.

(34) Ecoutons seulement Humbolt et Hardenberg exprimer leurs sentiments en août 1815. « Jusqu’au 25 mars, disait Humboldt, l’alliance était faite pour les Bourbons contre Bonaparte, à partir du 25 mars la ligne était dirigée contre la France pour la propre sûreté des alliés. Il faut donc renverser toutes les idées pour nier que la France était l’ennemie des alliés et que la partie subjuguée devint leur conquête… Ainsi, c’est notre droit et notre devoir d’agrandir les Pays-Bas et d’augmenter l’Allemagne sur le Rhin » Henry Houssaye, 1815, La seconde abdication de la terreur blanche, in 8°, Paris 1905, librairie académique Didier, p. 524.

A la même époque, Hardenberg déclarait « La générosité envers la France serait impardonnable ». Et il réclamait une indemnité pécuniaire pour les pays éloignés et pour les pays voisins des territoires (Alsace, Lorraine, Flandre française). Henri Houssaye, op. cit. également p. 524.

(34bis) Talleyrand, Mémoires, tome II p. 296-297.

(34ter) Talleyrand, op. cit. p. 299.

(34quater) Talleyrand, op. cit. p. 298.

(35) Talleyrand s’était élevé contre l’expédition d’Espagne en affirmant qu’il avait prise la même position devant Napoléon, ce qui était faux en tout ou en partie car il avait alors au moins conseillé d’envahir la Catalogne. On doit dire qu’en 1823 son sens politique lui fit quelque peu défaut, car il confondait une guerre de soutien à un gouvernement légal avec une guerre antérieure à but de main mise totale (territoriale et nationale). Et puis la conjoncture était différente ; à tout bien peser la France était alors le soldat de la Sainte Alliance contre un gouvernement jugé illégal et, de plus, ses troupes n’étaient pas dispersées en Europe.

(35bis) Marquise de Montcalm, Mon journal pendant le premier ministère de mon frère, in 8° p. 239, 20 avril 1817, Editions Bernard Grasset 2ème édition 1936.

(35ter) Lacour-Gayet, op. cit. tome III p. 97.

(35quater) Lacour-Gayet, op. cit. tome III p. 97, Molé – Mémoires tome IV p. 201-210-240.

(36) On ne peut cependant faire un raisonnement trop simpliste en disant que plus le taux d’acide urique est élevé, plus la réussite sociale se manifeste. Deux pédiatres de Baltimore, Lesh et Nihan ont remarqué récemment que chez certains enfants atteints d’arriération mentale il existait une goutte sévère, avec calculs du rein et acide urique très élevé dans le sang et les urines.

Cette arriération mentale était génétique, due à une anomalie d’un chromosome X de la mère comme cela existe pour le Daltonisme ou l’hémophilie. Pr Escoffier Lambiotte – Vers une biochimie du comportement. Le monde, 2 juillet 1971, p. 14.



NOTA BENE



Pour bien suivre les relations entre Louis XVIII et Talleyrand, il est nécessaire de connaître leurs différents séjours après 1791.

– Talleyrand, fuyant la tourmente, grâce à l’amitié de Danton qui lui procure un passeport, parvint en Angleterre en sept. 1792. Il y séjournera jusqu’au début de mars 1794, soit environ 18 mois, puis il sera forcé de quitter cette île jusque-là pour lui hospitalière pour se rendre en Amérique. Il restera en Amérique de fin avril 1794 jusqu’au 13 juin 1796, soit un peu plus de vingt-cinq mois. Il regagnera Paris le 20 septembre 1796 et sera nommé ministre des relations extérieures du Directoire le 16 juillet 1797.

– Le comte de Provence a quitté la France dans la nuit du 20 au 21 juin 1791.

Il établit son quartier général à Coblence le 7 juillet 1791. La poussée des armes républicaines après Valay (20 sept. 1792) l’oblige après le 20 octobre 1792 à séjourner à Namur et à Liège.

Puis il reçut l’hospitalité du roi de Prusse Frédéric Guillaume II à Hamm, petite ville sur la Lippe en Westphalie. Il y arrive le 15 janvier 1793.

Il quitte Hamm le 19 nov. 1793, séjourne à Livourne et Turin, puis arrive à Vérone, ville dépendante de Venise. Il arrive en cette ville, sous le nom de comte de l’Isle le 24 mai 1794. Il devra quitter cette ville dans la 2e quinzaine d’avril 1796.

Puis il s’installera à Blakenberg dans l’état de Brunswick le 26 juillet 1796. Il sera obligé de quitter cette ville le 18 février 1898.

– Le 20 mars 1798, le comte de l’Isle arrive à Mitau en Courlande où il reçoit l’hospitalité du tsar Paul Ier.

– Le 21 janvier 1801, le comte de l’Isle reçoit l’ordre du tsar de quitter Mitau.

– Le 22 février 1801, il arrive à Varsovie où il restera jusqu’en 1805.

– Le 11 avril, le comte de l’Isle retourne à Mitau qu’il ne quittera qu’en 1807 pour se retirer en Angleterre en y séjournant jusqu’en 1814, puis c’est le retour en France.



ESSAI D’APPROCHE CRIMINOLOGIQUE DE CHARLES MAURICE DE TALLEYRAND



Dans les chapitres précédents, nous avons tour à tour décrit les pieds bots de Talleyrand, son arythmie extra systolique, sa brachytéléphalangie. Nous avons envisagé chez lui la très grande probabilité d’une atteinte goutteuse. A partir de ces données somatiques et de la physiologie pathologique, nous nous sommes efforcés d’expliquer le comportement psychologique du personnage.

Sa carrière ne fut pas toute de droiture, personne ne le niera, quelques furent les mobiles profonds qui le guidèrent les malgré les écrans de ses dissimulations habiles ; lorsqu’on l’étudie avec quelque sens critique, on ne peut rejeter des attitudes au minimum équivoques dans le respect dû à la vie humaine, dans les tractations intéressées avec les Etats étrangers allant jusqu’à la révélation des dispositifs militaires. Associés à ses tendances homicides ne seraient-elles que verbales et à une certaine propension à trahir, la passion du jeu et le dérèglement des mœurs ne rendent pas M. de Talleyrand très sécurisant.

En additionnant ces manquements répétés, on aborde un degré de perversion qui pose quant à Talleyrand le problème de la criminalité, c’est-à-dire celui d’après Littré « de très graves infractions à la morale ou à la loi, ou punies par les lois ou réprouvées par la conscience » (1).

Mais comme on peut objecter que la morale et la loi n’obéissent pas aux mêmes règles selon les époques et les pays, sont soumises aux variations de l’histoire, à des composantes ethniques, biopolitiques, idéologiques, nous dirons volontiers selon M. Lagache que le « crime se caractérise par un trait constant, c’est le conflit entre le comportement d’un ou plusieurs individus et le groupe dans lequel il s’exerce. Ce conflit se traduit par une agression dirigée contre les valeurs de ce groupe. C’est là le mécanisme psychologique qui se retrouve dans toutes les activités criminelles, celui qui assure au crime sa généralité (2). Nous ne perdrons pas de vue cette notion de groupe (sachant bien cependant que le groupe demande à être spécifié au moment du crime).

Mais quelque soit le groupe où s’effectue le crime, l’individu l’accomplissant, l’individualité criminelle agissante mérite une étude approfondie.

Au milieu du siècle dernier et au début de notre siècle, Lombroso (3) a étudié de façon systématique le somato psychisme des criminels. Ces études bien que poursuivies ont été discutées mais on ne peut dire qu’elles soient tombées en désuétude.

On peut donc se demander si les dysmorphies et les dysfonctions de Talleyrand ne méritent pas un groupement synthétique prenant une juste place dans un complexe criminologique possible mais en tout cas intéressant à étudier.

Avant d’entrer dans le vif de notre sujet, nous désirons contester une sorte de respect humain qui consiste à exclure d’investigations jugées trop viles les grandes figures admises par l’histoire et systématiquement à ne pas considérer comme crime au moins théoriquement punissable les atteintes à la vie sous le prétexte souvent faux des nécessités de la haute politique. Dans cette perspective, à côté de l’existence possible des désintéressements totaux, des menées à but de projets très personnels se marient bien souvent chez beaucoup trop aux entreprises d’un dévouement d’apparence civique. Nous ne craindrons donc pas de projeter quelque lumière sur certaines zones à notre sens insuffisamment éclairées de la personnalité de Charles Maurice de Talleyrand.

Nous conduirons notre investigation de la manière suivante :

I) Dans un premier temps, nous nous énumérons aussi objectivement que possible, tel un médecin détaillant des symptômes, tout ce qui chez Talleyrand selon les recherches communément admises peut servir à établir le profil criminologique (somatisme, hérédité, psychologie, mode d’agir, écologie (4)). En réalité, dans cet examen forcément rétroactif, nous procédons dans le sens contemporain (congrès criminologique de Cologne 1911) suivant ce que l’on nomme « la criminologie clinique », que l’on pourrait définir comme un abord individuel pluridisciplinaire du sujet soupçonné.

II) Dans un deuxième temps, nous ferons la critique des données réunies en essayant d’apprécier le teneur plus ou moins marquée de leur coloration criminelle.

III) Enfin la criminologie étant pour la majorité une science de synthèse n’exclut pas de son domaine le problème du châtiment.

Ainsi en cas d’un bilan criminel positif, nous envisagerons la stricte application selon les normes de l’époque des sanctions punitives. Cependant la vie s’accommodant mal de l’absolu nous délibérerons des correctifs que peuvent apporter à la peine les conjonctures historiques et politiques du moment.

I) Somatisme : Nous sommes obligés de le répéter encore, Charles Maurice de Talleyrand Périgord était atteint de pieds bots varus équins héréditaires ; son pied droit présentait une forme évidente de l’affection qui fut parfaitement sensible à ses contemporains ; l’atteinte gauche s’avèrerait beaucoup plus légère mais ne passa pas inaperçue à des observateurs placés dans des conditions favorables. Ces observations purent aussi apprécier le pauvre modelé des jambes.

Les deux mains du ministre, à toutes leurs phalanges terminales présentaient un raccourcissement (brachytéléphalangie) ce qui n’empêchait pas la force de striction digitale.

Une arythmie extra systolique, perceptible au sixième battement du pouls, caractérisait le rythme cardiaque de Talleyrand. Elle semble n’avoir été pour lui en rien gênante, réserve faite de périodes émotionnelles. Un ensemble d’éléments laisse entendre que Charles Maurice de Talleyrand était goutteux.

Son visage était à l’accoutumé parfaitement pâle (5) et de façon naturelle quasiment imberbe (6). Sa lèvre supérieure sur ses portraits paraît mince et il semble qu’il existe entre le nez et la bouche un intervalle important.

Sa taille était, compte-tenu de l’époque haute (1,76 m environ), son torse apparaît puissant.

2) Hérédité : Les familles dont est issu Talleyrand, réserve faite de quelques prélats et grands administrateurs (7) sont à composante essentiellement militaire, aussi bien du côté paternel que du côté maternel. Du côté Périgord, son arrière-grand-père et grand-père furent des colonels tués à la tête de leur régiment. Son père avait également embrassé le métier des armes. Le maréchal Blaise de Montluc fut son ancêtre direct dont Brantôme écrivait : « Il fut fort cruel en cette guerre et disait-on qu’ils faisaient à l’envi à qui le seraient davantage, lui ou le baron des Adrets, qui l’étaient bien fort à l’endroit des catholiques… »

Du côté maternel de Damas d’Antigny, son ascendance est également militaire et parmi ses ancêtres, il compte Jean de Vienne. On retrouve aussi la vocation militaire chez ses collatéraux et dans sa descendance.

3) Psychologie : Au séminaire de St-Sulpice, Talleyrand a approché les bords de l’extrême mélancolie et il avoue avoir marqué une prédilection élective pour les ouvrages traitant des évènements les plus sombres de l’histoire.

Devant consacrer des évêques constitutionnels, fin février 1971, tenant un petit pistolet en main, redoutant la populace s’il n’accomplissait pas l’acte prévu, Talleyrand menaça de se suicider devant dom Miroudot du Bourg, évêque de Babylone si ce dernier ne participait pas avec lui à la consécration (8).

Dans une passe financière difficile en 1797, il avertit Mme de Staël qu’il se brulerait la cervelle si elle ne trouvait pas le moyen de lui « créer une position convenable ».

A la fois sous le directoire et le consulat, il a préconisé des guets-apens contre les Bourbons afin qu’ils ne puissent plus nuire à l’avenir de la République.

En 1797 corrélativement au coup d’Etat de Fructidor, il a conseillé la mort de Carnot et plus tard après l’attentat de la rue St Nicaise (nuit de Noël 1800) d’après Louis Madelin, il conseilla à Bonaparte de faire fusiller Fouché.

Dans le paragraphe suivant, nous retrouverons un état d’esprit semblable, mais entraînant le passage à une action indirecte et sûre contre le duc d’Enghien et peut-être une tentative contre l’empereur Napoléon.

Talleyrand avait le goût excessif du jeu, celui de la bonne chère, un certain érotisme que n’arrêtait pas les considérations familiales et une propension à trafiquer sans scrupules dans toutes les affaires d’argent. Il ne se livrait au sommeil que minuit largement dépassé. Il produisit sur certains personnages qui le voyaient pour la première fois et cela à des âges différents un sentiment de répulsion (Barras en 1797, comtesse de Kielmansegge en 1809, Georges Sand en septembre 1834).

4) Mode d’agir : Le 21 mars 1804 à trois heures du matin, le duc d’Enghien, dernier des Bourbon-Condés accusé d’attentat à la sûreté de l’Etat, fut fusillé dans les fossés de Vincennes.

En avril 1814, Talleyrand, prêt à recevoir les Bourbons et dans l’inter règne assez libre de ses mouvements, fit rafler et détruire dans les archives toutes les pièces qui pouvaient le compromettre relativement à la fin tragique de Louis de Bourbon.

– D’après Louis Madelin, Talleyrand aurait pris position pour le châtiment dans une lettre adressée à Bonaparte le 8 mars 1804.

– C’est lui, toujours d’après Louis Madelin qui aurait signalé à Bonaparte la présence du duc à Ettenheim et cela dès le premier mars (9).

– Dans un conseil officiel du 10 mars 1804, « M. de Talleyrand fut d’avis d’user envers le prince de la dernière rigueur » écrit le chancelier Pasquier.

Cinq ou six jours avant l’exécution, le jour même où la nouvelle de l’enlèvement à Etteinheim du jeune duc était parvenue à Paris, Talleyrand se trouvait à l’hôtel de Luynes et à quelqu’un qui l’interrogeait sur le sort réservé au jeune émigré, il répondit : « On le fusillera » (toujours d’après le chancelier Pasquier) (10).

– Dans une lettre du 11 mars 1804, il annonce au baron d’Edelsheim ministre des affaires étrangères de l’électeur de Bade que deux petits détachements français se portent « à Offenbourg et à Ettenheim pour y saisir les instigateurs d’un crime qui par sa nature met hors du droit des gens ceux qui sont convaincus d’y avoir pris part.

– Dans la journée du 20 mars 1804, veille du supplice du duc d’Enghien, il multiplie les démarches le matin auprès de Bonaparte, à la Malmaison, et l’après-midi auprès de Murat commandant militaire de Paris, à l’hôtel Thélussen (11) et semble-t-il auprès de Réal, conseiller d’Etat, chargé de la police sous l’autorité du grand juge Régnier, quai Malaquais.

– Le 3 et 4 avril 1814, alors qu’un retour foudroyant de Napoléon sur Paris paraissait possible, un aventurier Maubreuil, marquis d’Orvault, en rapport avec Talleyrand par son entourage (Roux Laborie) (12) fut sollicité tout au moins d’après ses dires répétés jusqu’après 1827, d’attenter à la vie de Napoléon. La défaillance de Marmont du 5 avril et l’abdication inconditionnelle de l’empereur du 6 avril enlèveront de son acuité à l’attentat projeté.

– Sous le directoire, Talleyrand trahit la politique étrangère de Rewbell dont son ministre des Affaires extérieures dépendait.

– Sous l’empire, il nous suffit de citer, auprès d’Alexandre Ier, les manœuvres d’Erfurt en 1808 contraires à la politique d’entente franco-russe voulue par l’empereur et immédiatement après la fameuse scène de janvier 1809 les renseignements politiques, de propos délibérés, livrés à Metternich contre espèces sonnantes.

– Mais rappelons surtout la mission confiée à Vitrolles en 1814, auprès de Nesselrode, pour que soit averti l’état major allié de l’opportunité d’une marche sur Paris.

Ecologie : Nous ne pouvons envisager dans son ensemble l’entourage très étendu de Talleyrand. Pour ne pas sortir du cadre de notre observation, nous citerons ici les principaux familiers susceptibles dans certaines missions de sortir du cadre de la légalité : Radix de Ste Foy Montrond, de Jarente d’Orgeval, André d’Arbelles, nous les retrouverons brièvement dans nos commentaires dans les limites que nous nous sommes tracées. Nous ne pouvons aborder ici ni Desrenaudes, ni le comte de Narbonne, ni Choiseul Gouffier, ni Ouvrard, ni le doctrinaire Royer Collard, ni l’abbé Emery supérieur de St-Sulpice et discuter leur influence possible sur Charles Maurice de Talleyrand.

Des deux grands commis des Affaires étrangères Blanc d’Hauterive et la Besnardière anciens oratoriens, en relations continues avec Talleyrand nous accorderons quelque attention à la Besnardière.

Par contre dans le climat hors de la morale et de la loi, voyons agir Emmerich de Dalberg autre familier du prince et sur lequel une lumière suffisante n’a pas été projetée.

Emmerich de Dalberg est un grand seigneur rhénan, franc maçon, ennemi dissimulé mais singulièrement actif de l’empereur tel qu’il est dépeint et éclairé dans l’ouvrage d’Emile Dard : « Napoléon et Talleyrand ».

Emmerich de Dalbert en 1804 est ministre de Bade à Paris. A la suite du rappel, sur demande Bonaparte de l’ambassadeur russe à Paris Markoff, Dalberg est accrédité pour « la correspondance secrète avec la cour de Russie ». Avant de s’éloigner, l’ambassadeur russe lui dévoile les filières qu’il doit connaître pour lui succéder dans ce rôle. Savary sous la Restauration accusa Dalberg « de n’avoir pas averti à temps la cour de Bade de l’enlèvement du duc d’Enghien ».

Emile Dard soupçonne Emmerich de Dalbert, sous le nom de « l’ami » et par l’intermédiaire de d’Antraigues, d’avoir représenté Talleyrand auprès du tsar Alexandre comme très éprouvé « pâle comme la mort », à la suite du supplice du duc d’Enghien qu’il a essayé auparavant de prévenir : « Partez à l’instant ». De plus, Dalberg charge le malheureux Caulaincourt en le représentant « très infatué », heureux de jouer un rôle. Somme toute, Dalberg cherchait à établir auprès du tsar un alibi pour Talleyrand.

– Lorsqu’après Leipzig dans les derniers jours de 1813, les souverains alliés et leur ministre réunis à Francfort hésitaient à franchir le Rhin, Jomini dit nettement « que le secrétaire du duc de Dalberg était parti pour Francfort, portant ces mots aux souverains alliés : « on vous attend à Paris les bras ouverts ».

C’est le même Dalberg, dans le même état d’esprit, qui sous la dictée de Talleyrand écrit le fameux billet (probablement le 6 mars 1814) que Vitrolles remet en mains propres à Nesselrode, du reste parent de Dalberg. Ce billet invitait les alliés à marcher sur Paris mal défendu. A voir clair, ce n’est que la suite de la démarche de Francfort.

Maubreuil a soutenu que le 2 avril 1814, il fut reçu rue Saint-Florentin par Roux de Laborie collaborateur de Talleyrand et que l’assassinat de Napoléon lui fut proposé. Pasquier rapporte dans ses « Mémoires » que le duc de Dalberg dès le premier avril lui « exposait cyniquement (à lui Pasquier) qu’un certain nombre d’individus déterminés et conduits par un vigoureux bougre revêtiraient des uniformes de chasseurs de la garde qu’on avait dans les magasins de l’école militaire et que soit avant, soit pendant l’action, ils s’approcheraient de Napoléon à l’aide de ce déguisement et en délivreraient la France… » (13).

Le 1er avril 1814, furent élus par le Sénat les cinq membres d’un gouvernement provisoire. Il faut noter qu’avec Talleyrand en firent partie Dalberg, Beurnonville, Jaucourt et l’abbé de Montesquiou. Il est probable que le choix des « pentarques » « avait été arrêté la veille rue Saint-Florentin » (14) (Lacour-Gayet). Dalberg avait dû être désigné avec une certaine électivité.



II



Les énoncés du paragraphe I (1, 2, 3, 4, 5) doivent être respectivement soumis à la critique.

1) Il est incontestable que l’on trouve groupées chez Talleyrand des caractéristiques somatiques que Lombroso a décrit statistiquement chez les criminels (anomalie des pieds et des mains, anomalie cardiaque, état glabre ou relativement glabre du visage et pâleur de la face, aspect de la lèvre supérieure, haute taille celle-ci rencontrée de préférence chez les homicides).

Lombroso, toujours statistiquement, décrit d’autres particularités chez les criminels (importance de la mâchoire inférieure, développement des pommettes et des zygomas, saillie des arcades sourcilières, etc, etc.).

Un certain groupement de caractères permettrait de différencier les criminels et on pourrait définir le « criminel né ».

Cette théorie corrélative fut du vivant même de Lombroso très controversée. Lombroso a reconnu lui-même que l’on pouvait rencontrer des criminels de droit commun sans aucun stigmate et des criminels politiques au visage harmonieux.

Cependant toute une école française dès avant 1900, luttant contre sa conception atavique, lui opposa le phénomène de la dégénérescence ; or pratiquement personne n’admet plus la transmission des caractères acquis. Les notions les plus contradictoires apparaissent à la lecture des travaux français et étrangers contemporains (Hovton, Sheldon, Heuyer et Bize, Melle Boisson), mais dans l’ensemble leur lecture se solde par des conclusions négatives quant à l’existence de corrélations.

Cependant, malgré tous les avis contradictoires, nous avouons rester impressionnés par les travaux de Lombroso non point tant ceux effectués sur 350 cadavres que par ceux réalisés sur 5907 criminels vivants et par les images du magnifique atlas accompagnant « l’Homme criminel, étude anthropologique et psychiatrique » Félix Alcan 1895.

Nous tenons à remarquer que dans « l’Homme criminel », l’absence de barbe est notée dans 23 % des cas, la pâleur du visage (Marro) dans 31 % des cas, avec un maximum de 35 % chez les meurtriers.

Cette pâleur du visage, cette absence de barbe que l’on retrouve associés chez Talleyrand n’est pas sans traduire un certain déséquilibre neuro endocrinologique qui ne peut pas ne pas avoir quelque retentissement sur le comportement.

Marquons cet aspect positif du problème. Des proverbes qui ne sont que la traduction d’une longue expérience populaire et cités par Lombroso dans son « Homme criminel » ne sont pas sans corroborer ses recherches. « Peu de barbe et nulle couleur, il n’y a rien de pire dans le ciel » - « Face pâle ou faux ou traître » (Rome). « Dieu me garde de l’homme sans barbe » (France).

Des recherches récentes se sont efforcées d’établir des rapports comparatifs entre la description de différents types humains synthétisés et des caractéristiques morphologiques attribuées à des criminels (taille par exemple plus haute chez des homicides que le groupe régional et racial auxquels ils appartiennent). Les biotypes décrits par différents auteurs sont très variés, on doit cependant remarquer que dans tous les types les études criminologiques ont montré que ce sont ceux s’accompagnant de grande taille où se trouve la majorité des criminels homicides et violents (type athlétique ou athlète morpho épileptoïde de Kretschmer, type mésomorphe de Sheldon, type hyperpituitaire de Pende). Ce type hyperpituitaire, rejoignant les constatations de Lombroso sur l’homme criminel présente un visage large avec les développements osseux que nous avons cités quant aux mâchoires, arcades sourcilière, etc.

De tout ceci, il serait enfantin de conclure que Talleyrand avait des dispositions criminelles parce qu’il était pour son époque pourvu d’une grande taille. Cependant après les enseignements fournis par la rapide revue que nous avons faite, sans assigner à Talleyrand une place précise dans un des types décrits, que du reste on trouve rarement pur, il est d’une bonne méthode de noter chez lui l’association d’une grande taille à la pâleur du visage et à l’absence de barbe.

Vers 1895-1900, Lombroso et ses disciples, s’ils avaient eu une nette connaissance de cette association à laquelle doivent s’ajouter les anomalies des pieds, des mains et du rythme cardiaque, auraient à n’en pas douter étudié avec intérêt le cas Talleyrand dans un sens criminologique.

En examinant les recherches actuelles, nous ne pouvons nous défendre de l’impression d’un ménagement excessif et volontaire (position nettement antiscientifique) vis-à-vis de l’individu tel qu’il apparaît à la naissance. Une explication sociologique est toujours là pour contre balancer à tort ou à raison tout processus que l’on tenterait d’expliquer principalement par une tare originelle.

A la réflexion, recourant aux interprétations d’Adler, on peut sans malhonnêteté intellectuelle rentrer partiellement dans ce jeu. On peut admettre qu’une addition « d’infériorités des organes » existant chez certains détermine par voie psychogénétique un esprit de compétition hors de pair, quoique assez souvent mal dirigé. L’ambition extériorisée entraîne chez les adversaires potentiels des réactions et des résistances.

Ces réactions et ces résistances pour être vaincues détermineraient parfois des recours à la violence. L’explication de l’aboutissement criminel est dans ce cas psychogène et non fatalement prédéterminé. Talleyrand, dans un climat heureux (affection familiale, droit d’aînesse conservé, autre carrière entreprise) aurait peut-être eu une conduite différente de celle que nous cherchons à interpréter. Mais bien exceptionnel est l’homme dont le déroulement de vie est libre de tout obstacle et les infériorisés congénitaux des organes ne sont-ils pas plus que d’autres soumis à des traverses (dans la profession, dans le mariage par exemple) auxquelles ils ont tendance à répondre par des modes réactionnels particuliers.



2)



Malgré des influences de milieu mises à tout propos en avant par ceux qui combattent toute forme même très scientifique de malédiction originelle, on ne peut négliger en possession des matériaux actuels, quitte à le nuancer, le problème des sources d’une possible hérédité criminelle.

– Dès 1877 était publiée l’histoire de la famille Juke où parmi les descendants d’un certain Juke (alcoolique ?) on trouve 77 délinquants, 292 prostituées et souteneurs, 142 vagabonds.

– Des plus intéressantes et même trop belle est la descendance d’un dénommé Rallikak qui, d’un premier mariage avec une fille légère, a un enfant naturel dont tous les descendants sont des inaptes sociaux et qui, d’un second mariage avec une puritaine, a une remarquable descendance du point de vue social.

– Des recherches sur des jumeaux univitellins et bivitellins et de père criminel ont montré :

Une concordance au crime dans son époque et sa nature beaucoup plus forte chez les univitellins que chez les bivitellins.

Bien plus les mêmes concordances s’accentuent chez les jumeaux univitellins récidivistes.

– Enfin, des études récentes ont montré que des modifications chromosomiques dans le gonosome déterminaient un potentiel criminel.

Normalement, le gonosome féminin a pour formule XX et le gonosome masculin Xy.

Un gonosome pathologique XXy (syndrome de Klinefelter) traduit un état eunuchoïde, un quotient intellectuel moyen de 83,9 et une tendance à la délinquance. Mais plus intéressant pour notre sujet est un gonosome de formule XYY que l’on retrouve en proportion assez importante parmi les criminels dangereux. Ce sont des hommes généralement de haute taille, ils sont précocement délinquants avec tendance au vol et surtout atteints de pulsions agressives qu’ils ne dominent pas. Leur coefficient intellectuel est inférieur à la moyenne.

Certes, malgré sa haute taille, il paraîtrait naïf de rapprocher Talleyrand, lui si réfléchi, de ce type de criminel impulsif, lui d’esprit si ouvert, de ces sujets intellectuellement peu doués.

Mais il faut cependant retenir le caractère incontestablement héréditaire et atavique du crime dévoilé par les arbres généalogiques et reconnaissable parfois dans le matériel génétique de la cellule. D’autre part, deux notions doivent être présentes à l’esprit, à savoir :

Tout d’abord, il existe chez les êtres vivants des graduations et des équivalents aussi bien dans les manifestations somatiques que psychiques.

On peut admettre ensuite qu’à côté de l’atteinte massive criminogène que constitue un chromosome gonosomique dévié de sa normalité, il puisse exister dans l’autosome des atteintes seulement géniques criminogènes et différemment reparties et non encore identifiable. On pourrait également soutenir que les chromosomes Y n’ont pas besoin d’être doublés ou triplés pour induire la conduite ; qu’un seule chromosome Y peut être plus gros, peut être qualitativement modifié, peut déterminer une constitution délinquante à base d’agressivité.

Ces notions bien que spéculatives nous incitent à une certaine interprétation pratique de la conduite délinquante et que nous allons utiliser à propos de Talleyrand.

L’école criminologique de Graz, surtout développée en Autriche et en Allemagne dans l’entre deux guerres, n’admettait pas la spécificité héréditaire de l’acte criminel mais « certaines dispositions acquises par transmission héréditaire générale » - « Cependant (écrit M. Pinatel, parlant du criminel dans son traité de criminologie) ces dispositions ne devaient pas nécessairement aboutir aux actes délictueux. Ce ne sont pas les actes criminels des ancêtres qui peuvent être transmis par hérédité mais ce sont les tendances qui se trouvent à leur base qui sont transmissibles » (15).

Selon toute évidence, Charles Maurice de Talleyrand égaré dans la cléricature porte en ses cellules les gênes de nombreux hommes de guerre.

La guerre nécessite des dispositions pour la violence et la ruse, mais aussi assez de freins pour que s’établissent des disciplines lorsqu’elle comporte des manœuvres savantes.

Dès lors l’époque s’y prêtant, on comprendra que les très lointains ancêtres périgourdins de Charles Maurice se trouvant placés au-dessus de la justice se livrent sans frein au pillage et au meurtre. Plus tard, ils commandent des bandes organisées et reconnues, la loi leur permet pendant les hostilités de céder à leur appétit de violence. Montluc fut de ceux-là et peut-être l’arrière-grand-père et le grand-père de Talleyrand tués à la tête de leur régiment ; son père peut-être aussi, soldat comme ses ancêtres et également ses ascendants maternels. Mais alors il existait cependant quelques lois de la guerre où ceux chargés d’un commandement devaient faire appel parfois aux puissances de frein qui existaient en eux. Si l’histoire a gardé la trace de traits de cruauté de Montluc, elle n’en a pas gardé des père, grand-père, arrière-grand-père de Talleyrand. Charles Maurice de Talleyrand, exclu du métier des armes, n’est pas différent de ses ancêtres. Il garde dans la vie civile une tendance à la violence que la ruse inhérente à sa nature foncière lui conseille de dissimuler ; il se comporte en politique comme sur un champ de bataille ; il mettra en jeu contre ses adversaires une agressivité certaine que malgré sa puissance de frein il n’arrivera pas toujours à voiler.

La conduite peu évangélique de l’évêque apostat sera à la fois si spécifique et même si stéréotypée que l’on pourra à notre sens prévoir ses réactions dans des circonstances déterminées. Néanmoins, justifiant l’école de Graz, il faut voir l’origine de son comportement dans les tendances générales propres à ses lignées guerrières.



3)



Les auteurs ont traité avec beaucoup de légèreté certaines velléités de suicide de Talleyrand verbalement exprimées. Bien plus considérant ce personnage comme accoutumé au mensonge et à la feinte, ils n’ont vu là que pure comédie, qu’attitude utilitaire propre à provoquer une commisération dont il tirait des avantages précis. Nous en avons vu les circonstances sur lesquelles nous ne revenons pas. Nous ne voyons nullement dans l’affirmation d’une détermination possible un simple jeu de tromperie. Talleyrand à notre sens faillit sacrifier à Thanatos (16) non seulement au séminaire vers 1770, 1771 dans une crise d’originalité juvénile mais encore en 1791 et 1797 comme nous l’avons vu.

De telles intentions marquent, bien que n’allant pas jusqu’à l’acte, une certaine prédilection, une certaine tendance et l’attentat ou le désir d’attentat envers sa propre vie est un équivalent certain du désir d’attentat ou d’attentat sur la vie d’autrui. Chez un même individu, des volontés de suicide succèdent à ou précèdent des volontés de crime. Parfois le suicide suit, le crime accompli. On a soutenu qu’il existait un certain balancement dans des pays donnés entre les suicides et les crimes.

Toutes ces considérations sont troublantes.

– Si l’on veut bien réfléchir encore sur les conseils de peine irrémissible que seul il réclama contre Carnot au moment du 18 fructidor, contre Fouché au moment de l’attentat de la rue St Nicaise.

– Si l’on veut bien se souvenir du sort qui aurait pu être réservé aux Bourbons si avait été suivi son conseil au directoire de les prendre au piège et à Bonaparte de s’en débarrasser par l’assassinat. Bien qu’à ce sujet nous soyons dans une grande incertitude, notons cependant une tentative d’empoisonnement du futur Louis XVIII alors qu’il résidait à Varsovie (17).

– Le tableau s’amplifie si l’on attribue créance à Mounier (18) lorsqu’il rapporte qu’accompagné de l’amiral Bruix, Talleyrand était prêt à utiliser les pistolets dont il s’était muni dans sa dernière entrevue avec Barras.

– Si l’on étudie sérieusement son mode d’agir comme nous ferons au paragraphe suivant (paragraphe 4).

Nous avons noté ce goût de la vie facile, du jeu, de la bonne chère. Ajoutons une propension à trafiquer sans scrupules dans toutes les affaires d’argent et rappelons cet érotisme que Lombroso a signalé dans la criminalité mais que l’on retrouve chez beaucoup d’hommes sains ou sensiblement sains. Nous ne nous y arrêterons donc pas ayant peur de trop forcer le tableau. On aurait pu par ailleurs répondre dès l’époque de Lombroso que Talleyrand était exempt des caractères psychiques essentiels que ce criminologiste attribuait aux criminels et que les études les plus modernes leur attribuent encore.

Son intelligence était vive et non « plutôt bornée », la prévoyance était sa qualité dominante en place de « l’imprévoyance », « l’affectivité émoussée » n’était point son lot du moins totalement. Si sa vie politique était menée avec une rigueur dans laquelle n’entrait aucune sentimentalité, il fut bon maître très aimé de ses domestiques, affectueux et souvent soucieux de sa parenté immédiate qu’elle fut légale ou naturelle (ses neveux, sa nièce, ses frères, Pauline, Charlotte). Longtemps il soutint Flahaut, il s’intéressa au petit Demorny, son petit-fils.

Mais d’autre part, certains diront qu’il n’est pas exceptionnel que dans une nature criminelle se rencontrent paradoxalement des composantes de sensibilité et même de sensibilité excessive.

Nous avons noté les couchers tardifs de Talleyrand pour que ne nous soit pas reproché d’avoir négligé dans son comportement une des possibles causes mésologiques que la règle actuelle est de rechercher systématiquement, même si elle est loin de l’évidence. En effet, certains auteurs ont publié des observations de dérèglement de la zone cérébrale du sommeil après certaines maladies neurotropes (surtout encéphalite léthargique qui inverse le rythme du sommeil). Dans ces cas, les troubles du sommeil s’accompagneraient de troubles caractériels à tendances plus ou moins perverses. Or, certains criminels ont un comportement qui trouve sa source dans plus ou moins de perversité. Or, Talleyrand fut à notre connaissance atteint de la petite vérole (variole) qui peut elle aussi avoir un tropisme cérébral à action plus ou moins accentuée et peut laisser des séquelles variables. Il est plus près du sens commun d’attribuer à la passion du jeu la prolongation des veilles de Charles Maurice de Talleyrand sans négliger le rythme de son pouls qui lui permettait croyait-il de moins dormir.

Il peut sembler curieux que nous ayons fait état du sentiment de répulsion plus ou moins marqué que Talleyrand fit à sa première entrevue éprouver à Barras (18) (ce dernier crut revoir Robespierre (18bis)), à la comtesse de Kielmansegge (19) et à Georges Sand (20).

A l’inverse, d’autres ont signalé les attraits de sa fréquentation (Mme de la Tour du Pin Gouvernet, Mme de Staël). Lombroso exprime ce sentiment de méfiance instinctive que devant des criminels, même longtemps avant leur crime éprouvèrent certaines personnes. Il en donne des exemples précis. Les manuels actuels de criminologie ne font pas état de ce phénomène que l’on peut ressentir sans être prévenu devant des personnages simplement douteux car leurs auteurs estiment sans doute qu’il ne faut pas tirer considération de ce qui n’est pas ou ne semble pas rationnel. Nous avons quelques raisons d’accorder quelque crédit à cette sorte de prémonition (21).



4)



Nous avons vu supra (I, 4) Talleyrand :

a) agir en politique intérieure dans la « catastrophe du duc d’Enghien » ; nous l’avons cité dans l’affaire Maubreuil.

b) en politique étrangère, nous l’avons brièvement suivi dans les révélations et ouvertures qu’il fit à des hommes d’Etat étrangers, révélations et ouvertures se situant très en dehors des normes admises par une saine diplomatie. Dans les commentaires qui suivent, nous nous proposons de qualifier ces actions extérieures et intérieures et de montrer

c) les liaisons qui peuvent exister entre elles ; elles sont très caractéristiques du mode d’action et du tempérament de M. de Talleyrand.

En cours de route, nous étudierons la personnalité du duc d’Enghien sous l’angle moderne de la victimologie, étude s’intégrant obligatoirement dans une tentative actuelle d’exposé criminologique.



a)



Il appert avec évidence qu’il existait chez Talleyrand une volonté de mort vis-à-vis du duc d’Enghien dont le pourquoi doit être discuté.

Il prévient Bonaparte (1er mars 1804) de la présence du jeune duc à Ettenheim et cela à une heure des mieux choisies, au moment même où les arrestations de Pichegru, Cadoudal et Moreau, succédant à une longue suite de complots jacobins, militaires et monarchistes font redouter au premier consul exacerbé la conjonction enfin organisée de toutes les forces diverses qui en veulent à son œuvre et à sa vie, alors que la complicité de Louis de Bourbon n’est en rien démontrée dans une atteinte par lui recherchée à la sûreté intérieure de l’Etat.

Il est peu discuté que Talleyrand, contrairement aux avis tendant à la clémence ou tout au moins à la modération des consuls Cambacérès et Lebrun auprès de Bonaparte, opine par l’écrit et la parole dans le sens de la sanction la plus rigoureuse (conseil officiel du 10 mars, lettre du 8 mars succédant probablement à un conseil privé préliminaire).

– Talleyrand prévient à retardement le baron d’Edelsheim, ministre des Affaires étrangères de l’état de Bade, du projet d’enlèvement du duc afin que ce ministre ne puisse intervenir (si toutefois il en avait eu l’intention), (lettre du 11 mars).

– Il laisse violer délibérément la vieille loi internationale qui n’admet pas le rapt en pays étranger (loi qui est de son domaine propre des Affaires extérieures et qu’il ne peut pas ignorer).

– La lecture attentive des Mémoires du chancelier Pasquier nous apprend que c’est le jour même de l’enlèvement du jeune duc (enlèvement effectué le 15 mars vers 5 heures du matin) et non dans la nuit même de l’exécution 21 mars, comme il est maintes fois répété, que Talleyrand évoque la fin de Louis de Bourbon. « Le duc d’Enghien a cessé d’exister » du 21 mars doit être remplacé par le « Il sera fusillé » du 15 mars 1804.

Il annonce donc déjà une décision prise avant jugement et qu’il admet s’il ne l’a déterminée puisqu’il ne fait aucune démarche dans les jours qui suivent pour éviter à un prince du sang de ses rois cette peine irrémissible qu’il dira pas la suite avoir déplorée.

Par contre, toutes ses démarches tôt commencées et tard terminées dans la journée du 20 mars, auprès de Bonaparte et de Murat sûrement, de Réal probablement, ne semblent pas avoir eu d’autre but que de lever des scrupules qu’auraient pu respectivement déterminer chez le premier la pitié et le sens politique, chez le second la possibilité d’un certain sens de l’honneur, chez le dernier l’esprit juridique et le goût du renseignement.

– Du reste, la recherche et la livraison aux flammes, sur ordre de Talleyrand en 1814 de tous les papiers estimés compromettants, l’hypocrite détermination de ne pas innocenter Caulaincourt, les protestations de Savary, la scène de janvier 1809, les confidences de l’empereur à Caulaincourt, les propos de Ste Hélène ajoutent leur force très démonstrative à une conduite dont la volonté de provocation au meurtre, quoique par personnes interposées, nous paraît évidente.

On ne peut que souscrire au jugement porté dans la seconde partie de ses Mémoires (1810-1814) par Vitrolles « Celui qui s’était associé au meurtre du duc d’Enghien en le justifiant si ce n’est en le conseillant… des voix qui l’accusaient d’avoir le premier provoqué cette violation de tous les droits humains et divins, sa position de ministre des Relations extérieures et les lettres qu’il écrivit en cette qualité pour justifier l’horrible assassinat prouvaient assez sa participation à ce crime ».

Quelles sont les raisons profondes qui poussèrent Talleyrand à sacrifier le duc d’Enghien ?

Talleyrand (pied bot, infériorisé des organes) tient à assurer sa sécurité, c’est-à-dire pour l’instant (1804) le maintien et le renforcement d’un régime qui lui permet en situation dominante grâce à Bonaparte d’exercer sa supériorité au ministère des Relations extérieures (sécurité et supériorité sont conjointes) où sa fonction est riche d’honneurs et de prébendes.

Il est au fond un modéré, un monarchiste constitutionnel. De ce fait, il doit redouter disons à sa gauche les jacobins « excessifs » que ne pardonnent pas les 18 et 19 brumaire, à sa droite les monarchistes traditionnels. Il craint que Bonaparte qui n’a aucune prévention contre les aristocrates, au contraire, n’ouvre trop largement à ceux-ci les portes des fonctions d’Etat et qu’il s’établisse un courant, dont lui Talleyrand ait à pâtir.

L’assassinat d’un prince de la maison de Bourbon rapproche Bonaparte des jacobins « excessifs ». En conséquence, le tribun Curée (22), ancien conventionnel mais non régicide, helléniste et compatriote de Cambacérès, propose de donner à Bonaparte le pouvoir suprême.

L’argument essentiel mis en avant par l’ancien conventionnel était qu’en versant le sang d’un Bourbon, Bonaparte « s’était mis de la Convention ». Ce crime devait rassurer et rallier beaucoup de jacobins. Aussi, le 18 mai 1804, le sénat rendit un sénatus consulté en vertu duquel « le gouvernement de la République était confié à l’empereur Napoléon ». Bientôt parés de titres, d’armes et de devises, les jacobins gouvernementaux ne pourraient reprocher à Talleyrand ni sa noblesse ancienne, ni son adhésion à une nouvelle forme de monarchie.

Par ailleurs, grâce à cet assassinat voulu, Talleyrand qui redoute au dernier point les Bourbons a creusé « le fossé sanglant » par « le fossé sanglant » du Napoléon de Jacques Bainville, on peut entendre le fossé ensanglanté de Vincennes, mais pris dans un sens plus extensif c’est l’irrémédiable solution de continuité que rendra tout accord impossible entre Bonaparte et la monarchie traditionnelle, qui le placera de façon irréversible et peut-être non entièrement de son plein gré, sinon dans les rangs, du moins dans les intérêts du jacobisme civil et militaire.

D’autres raisons ne guident-elles pas Talleyrand ? Peut-être tout simplement le désir de se couvrir. Le chancelier Pasquier relate dans ses mémoires que Réal « toujours prêt à voir en toutes choses des complots » pensait à des intelligences établies entre Talleyrand et des conspirateurs du dehors dont les traces auraient été découvertes si on avait entendu le prince ». Il était donc naturel que Monsieur de Talleyrand « eût contribué par ses conseils et par quelque manœuvre secrète à hâter le dénouement ». Donc, un des problèmes non élucidé de la mort du duc d’Enghien serait de savoir pourquoi Réal, malgré un ordre de Bonaparte qui lui fut remis ou non remis, ne se rendit pas à Vincennes ou s’y rendit trop tard. Et dans une des hypothèses envisagées, pourquoi l’ordre alors ne fut-il pas remis ? <>Enfin, une branche relativement nouvelle de la criminologie, la victimologie s’occupe de tout ce qui se rattache à la victime directe du crime « ses caractères biologiques, psychologiques et moraux, ses relations avec le criminel et enfin son rôle et sa contribution dans la genèse du crime » (23) (E. Abdel Fattah).

Etudions donc le duc d’Enghien sous son aspect victimologique. N’importe quel Bourbon aurait pu servir pour creuser le fossé sanglant, mais le duc d’Enghien a ceci de particulier, que son caractère et certaines circonstances aidant, l’héritier des Condés peut être un jour un adversaire qui n’accordera pas de merci.

A ce moment, l’ordre de dévolution de la couronne dans la branche aînée des Bourbons va du comte de l’Isle (le futur Louis XVIII) au comte d’Artois (le futur Charles X), puis au duc d’Angoulême et au duc de Berry, fils du comte d’Artois.

Dans la branche cadette, c’est tout d’abord le duc d’Orléans (le futur Louis-Philippe), puis le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, tous les trois fils de Philippe-Egalité.

Dans la branche collatérale, vient en tête le prince de Condé, puis son fils le duc de Bourbon et enfin son petit-fils le duc d’Enghien. Enghien est donc le dixième dans l’ordre de succession.

Si les hasards de la politique toujours possibles dans des temps troublés plaçaient sur le trône à plus ou moins longue échéance le duc d’Orléans fils de Philippe-Egalité, ce serait pour Talleyrand un moindre mal. A défaut d’un Brunswick ou d’un Hohenzollern qui, en tant que protestants, fermeraient les yeux sur le passé religieux de Charles Maurice, le fils du franc-maçon Philippe-Egalité, le fils du régicide, l’ancien général de la République, serait plus apte à composer qu’un Bourbon de la branche aînée et peut-être ne négligerait-il pas le concours d’un politique déjà chevronné et qui avait bien connu son père.

Si le comte de Provence parvenait au Trône (mieux vaudrait cent fois qu’il n’y parvienne pas !), le combat serait des plus durs mais Charles Maurice aurait cependant des intercesseurs. Il serait bien difficile à son oncle l’ancien archevêque de Reims, resté fidèlement auprès du prétendant, de ne pas prêcher l’indulgence pour un neveu s’étant laissé séduire par le mirage des idées nouvelles.

Et puis, Charles Maurice rappellerait au comte d’Artois « le secret » qu’il disait avoir avec lui à savoir : la nécessité de lutte et les moyens de lutte qu’il avait préconisés après la prise de la Bastille et le « quitus », la liberté d’action qui lui avaient été donnés une fois que le malheureux Louis XVI eut refusé la voie de l’énergie. Du reste, lorsque l’occasion s’en était présentée, il n’avait pas négligé de se rappeler au bon souvenir du comte d’Artois. Le 26 décembre 1800, Bonaparte avait accepté de recevoir Hyde de Neuville, le chef de l’agence royaliste de Paris. Alors que Talleyrand conduisait auprès de Bonaparte l’agent monarchiste qu’il avait pris place Vendôme, il avait demandé à son compagnon de faire savoir au comte d’Artois qu’il lui était « tout dévoué » (24) - ceci accompagné d’une considération flatteuse « il n’y a pas d’homme plus aimable et plus digne d’être aimé ».

Cependant, bien qu’il ne soit que le dixième sur la liste de succession (et Talleyrand, en tant que ministre des Relations extérieures était à ce sujet mieux renseigné que quiconque), les chances du duc d’Enghien n’étaient pas négligeables. Bien des royalistes tournaient les yeux avec sympathie vers un prince dans la force de l’âge, courageux, loyal, doué de qualités militaires, ferme sur les principes. Ils jugeaient les frères de Louis XVI trop peu actifs, trop peu déterminés, Louis-Philippe d’Orléans trop marqué par la conduite de son père et ses propres antécédents. Louis de Condé était devenu l’idole de nombreux royalistes qui pensaient que pour leur juste cause ne manquait qu’un chef.

Champagny, l’envoyé de la République à Vienne, qui avait discuté avec le très renseigné comte d’Entraignes, ne doutait pas que « le fils des Condés n’eût été pressenti sur la question d’une restauration monarchique en sa faveur » (Bernadine Melchior Bonnet, « le duc d’Enghien ») (25).

Le bruit ne courait-il pas aussi, ou n’avait-il pas couru, que les Condés auraient effectué des démarches auprès du comte de l’Isle pour que la dévolution de la couronne passe par-dessus la tête de Louis-Philippe d’Orléans, jugé indigne, et arrive directement à la branche collatérale et au duc d’Enghien ?

Et puis ce jeune homme, par son allant et sa générosité, n’était-il pas fait pour attirer de larges adhésions à sa personne, pour rallier des jacobins, pour réussir ce qu’avaient maladroitement tenté Jean de La Rochefoucauld et son ami de Vaudrecourt tout récemment arrêtés (2 mars 1804), ce qu’avaient tenté également le général en réforme Desnoyers et Madame de Montpezat, cousine de Barras. Le général Desnoyers, après avoir passé par Varsovie, venait d’être arrêté à Strasbourg le 15 mars 1804 (26).

Oui, il fallait se méfier au plus haut point de ce duc « va de bon cœur » qui, les combats terminés, discutait librement avec les soldats de la République et en était bien reçu et auquel au cours d’une entrevue pendant un armistice, un général républicain, le général Abbatucci ne craignait pas de dire :

« Monseigneur, vous n’aviez pas besoin d’être prince pour vous faire une réputation. Fils d’un charbonnier, vous commanderiez de même une avant-garde dans l’armée républicaine pour votre talent militaire ».

Si ce jeune homme capable de réaliser l’union des cœurs coiffait la couronne, ce serait au moins la proscription pour l’ancien évêque d’Autun qui serait alors en but à la vindicte de tous ceux n’ayant pas admis dans le passé de compromis entre les options politiques, monarchistes traditionnels et jacobins.

D’autres raisons pour sévir à l’extrême traversèrent à n’en pas douter l’esprit de Talleyrand. Seul représentant dans une très haute charge d’une très ancienne aristocratie et de ce fait dans une position en pleine lumière vis-à-vis de Bonaparte et de l’Europe, garderait-il cette situation privilégiée, si l’étincelle (il faut penser à tout) de la sympathie et de l’entente jaillissait au cours d’une rencontre entre Bonaparte et un prince de si haute maison ? Non, peut-être !

Alors, chez cet ambitieux connaissant l’histoire de sa race, lui assaillirent sans doute l’esprit comme ultime réflexion, toutes les entreprises souvent sans merci des Capétiens pour assurer leur pouvoir.

Après tout les Bourbons n’avaient établi au cours des siècles leur puissance qu’en persécutant parfois injustement leurs pairs. Un exemple criant existait dans sa propre famille, à lui, Talleyrand ; Louis XIII n’avait-il pas laissé aller à l’échafaud un jeune marquis de Chalais de la branche aînée des Talleyrand Périgord et qui n’était coupable que d’avoir manifesté une extrême légèreté dans des intrigues mal conduites. Pourquoi lui, Talleyrand, d’une race aussi ancienne, manifesterait-il de la pitié envers ces Bourbons susceptibles de gêner ses ambitions et sa fortune ?

Au fait, on vivait une époque troublée. A de telles époques, la politique doit user de mesures exceptionnelles. N’avait-il pas lu, alors qu’ils se morfondait à Saint-Sulpice et que pour tromper son ennui, il réfléchissait sur les actions sanglantes, que le duc d’Anjou, le futur Henri III ayant vaincu à Jarnac (13 mars 1569) Louis de Condé, lui aussi brave, des plus populaires, gai aimé du soldat, mais dangereux pour l’Etat et ne lui avait accordé aucune merci. Le futur Henri III se fit apporter le corps de ce prince du sang attaché sur une vieille ânesse et l’insulta par des quolibets. Ce Condé, avait conspiré contre l’Etat représenté par ses cousins Valois. Eh bien, il serait dans le destin de son dernier descendant, du dernier Louis de Condé de périr pour consolider un nouveau régime mais celui qui dirigerait le destin serait cette fois Charles Maurice de Talleyrand Périgord.

Nous avons déjà entrevu l’esprit par beaucoup de côtés resté féodal de Talleyrand ; c’est pourquoi le raisonnement que nous prêtons à Talleyrand peut ne pas être une simple spéculation (27) (28). Ayant ainsi étudié sous l’angle de la victimologie les rapports (Enghien victime, Talleyrand promoteur du crime) et ayant bien la certitude que si Louis de Condé fut une victime élective, Talleyrand fut le principal responsable de sa malheureuse fin, nous devons accompagner de quelques commentaires l’affaire Maubreuil que nous avons signalée dans notre observation (supra dans I (4)).

Talleyrand s’est toujours défendu d’avoir voulu attenter à la vie de Napoléon ainsi du reste qu’à celle du duc d’Enghien. Dans un appendice ajouté à ses Mémoires en janvier 1824, après l’accusation de Savary de 1823 lui attribuant un grand rôle dans la mort de Louis de Condé, il estime que pour arriver à ses fins un politique habile n’a pas à avoir recours au crime et il vante douceur et l’aménité de sa nature.

Peut-on entièrement le croire ?

Le 3 avril 1814, Napoléon a refusé l’abdication conditionnelle proposée par le tsar sous l’action de Caulaincourt et il se prépare à combattre, à attaquer Paris. Il n’est pas sans ressources, les troupes qui l’entourent à Fontainebleau, réserve faite des grands chefs, veulent bien encore se battre. Le sixième corps de Marmont, concentré à Essonne est une pièce essentielle de l’échiquier. Les collines entourant Paris sont mal gardées.

Des éléments du peuple fanatisés, en tirant par les soupiraux, en lançant des projectiles du haut des étages et des toits pourraient aider l’armée régulière. Le vainqueur de Montmirail et de Champaubert a conservé tout son génie militaire et dans une bataille intra-urbaine l’habileté tactique peut plus qu’ailleurs suppléer au nombre.

Une marche foudroyante et victorieuse sur Paris réduirait à néant toutes les intrigues conduites pour la restauration de la monarchie traditionnelle. Des peines irrémissibles frapperaient les royalistes depuis quelques jours singulièrement actifs, habiles et courageux (dans des manifestations organisées à grand risque, dans le port de la cocarde blanche, dans la main mise sur la presse) ; elles frapperaient aussi Talleyrand en train de leur donner sa caution et tous les serviteurs de l’empire qui ont tourné casaque.

Dans ces journées du 3 et 4 avril, devant la dure nécessité des choses, une solution apparaît aux esprits : la disparition provoquée de l’Empereur. Le duc de Dalberg, très proche de Talleyrand (nous l’avons vu) l’avait d’après Pasquier envisagée dès le 1er avril, en comptant de plus en cas de réussite faire incriminer les jacobins.

Il est probable que Talleyrand ne pensait pas autrement. Nous savons déjà que chez « les infériorisés des organes » on peut d’après Adler prévoir une conduite future, déterminer la ligne d’action si l’on a déjà reconnu un ou deux précédents survenus au cours d’évènements comparables. Celui qui avait désiré la mort de Carnot, de Fouché, des Bourbons en général, qui avait provoqué celle du duc d’Enghien en particulier, qui s’apprêtait selon Mounier à tirer sur Barras si les circonstances l’avaient voulu, devait par une sorte d’automatisme, de réflexe conditionnel envisager la mort de l’Empereur. Qu’il nous soit permis de remarquer ici combien il est curieux que cette action psychogénétique de répétition qu’envisage Adler chez les « infériorisés des organes » puisse être, à notre sens, comparable à la notion de récidive chez certains criminels qui présentent plus que les criminels non-récidivistes des dysharmonies organiques (29).

– Remarquons aussi que c’est le 4 avril 1814 que Talleyrand va charger M. de Villers de rechercher dans les archives et de détruire par le feu toutes ses correspondances avec Napoléon Bonaparte qui peuvent être jugées compromettantes et notamment les écrits concernant l’affaire du duc d’Enghien.

Ce n’est pas au moment où Talleyrand fait preuve d’une extrême prudence en prévision du retour probable de Louis XVIII qu’il va se marquer dans le même moment par une attitude affichée alors qu’un retour de l’Empereur est encore possible.

L’action se passera par personne interposée.

Le douteux et actif Roux Laborie, très attaché à Talleyrand et « qui reçoit toutes ses confidences », secrétaire adjoint de Dupont de Nemours au gouvernement provisoire, touchera par l’intermédiaire de Vanteaux (30), royaliste avéré, l’aventurier Maubreuil.

Celui-ci s’est fait remarquer le 31 mars par des sentiments exaltés « en attachant sa légion d’honneur à la queue de son cheval et mettant une corde au cour de la statue de Napoléon pour la faire tomber… ». Cette conduite ostentatoire pousse Roux de Laborie à lui proposer l’assassinat de Napoléon avec pour récompense le titre de duc 200.000 francs de rente. Il est reçu par Roux de Laborie rue St Florentin.

Maître Maurice Garçon qui s’est penché sur le problème admet dans son livre « la tumultueuse existence de Maubreuil, marquis d’Orvault » la réalité des propositions et la réception dans le cabinet de Talleyrand mais non la présence de Talleyrand.

La défection de Marmont, le 5 avril, l’abdication inconditionnelle de Napoléon le 6 enlevaient toute sa valeur à la proposition.

Que Maubreuil l’ait acceptée ou l’ait repoussée, comme il l’a souvent répété nous importe peu. Ce qui compte c’est que la proposition fut faite à l’hôtel de la rue St Florentin et par un agent de Talleyrand Roux-Laborie.

Nous croyons très volontiers que l’action proposée à Maubreuil, même si Talleyrand ne l’a pas explicitement exposée, était bien dans son désir car elle répond parfaitement à sa ligne.

Nul mieux que Henri Houssaye dans son beau livre (1814) n’a saisi, estimons-nous, la manière qu’avait le prince de Bénévent de laisser percevoir à ses fidèles ses secrets vouloirs.

« Talleyrand, dit-il, qui savait cacher sa pensée, tout en parlant, avait le talent plus rare de la révéler tout en sa taisant.

Il est possible qu’il ne dit rien au secrétaire du gouvernement provisoire Roux Laborie ; il est certain que Roux Laborie le comprit ».

Nous n’hésitons pas à ranger l’attentat projeté contre l’Empereur dans le bilan positif de la conduite légalement et moralement peu orthodoxe de Charles Maurice de Talleyrand.

Nous n’accompagnerons pas de commentaires détaillés le bref rappel que nous avons fait des trahisons bien connues de Talleyrand ; elles sont exprimées dans tous les manuels. Disons seulement qu’il n’eut aucun scrupule à livrer à l’étranger des documents et à en réclamer de l’argent sans aucune dignité (lettre au tsar Alexandre mendiant 1.500.000 francs). Barras dans ses mémoires a consacré sept grandes pages aux « Pourboires diplomatiques et affaires de Talleyrand prince de Bénévent ».

Puisque nous envisageons ici surtout les actions de Talleyrand dirigées par des tendances caractérielles peut-être innées, remarquons dès qu’il est en possession d’un poste officiel d’une part la précocité de ses trahisons, d’autre part la durée de son avidité jusqu’au terme de sa vie. On dirait d’un instinct.

Talleyrand avait pris la fonction de ministre des Relations extérieures du Directoire le 18 juillet 1797. Depuis une dizaine de jours avant sa nomination, s’était réunie à Lille pour parler de la paix une conférence franco-anglaise dirigée du côté anglais par lord Malmesbury.

Cette conférence fut rompue le 17 sept. 1797 n’ayant pas abouti, « La guerre à mort » continuait. La politique du directeur chargé des Relations extérieures Rewbel, très hostile à l’Angleterre, était d’assurer notre influence sur la rive gauche du Rhin et cela impliquait de bonnes relations avec les Hollandais considérés en l’occurrence comme des alliés indispensables. Bernard Nabonne dans son ouvrage « La diplomatie du directoire et Bonaparte d’après les papiers inédits de Rewbel » écrit qu’au moment du congrès de Lille « un autre agent de Talleyrand Lagarde, faisait passer à Lord Malmesbury le dossier complet de nos négociations les plus secrètes avec les Hollandais et les Espagnols, des lettres de notre gouvernement les poussant à des concessions à l’Angleterre, ainsi qu’un projet de traité avec le Portugal qui aurait enlevé à celle-ci son plus fidèle allié ».

Auparavant, Bernard Nabonne a qualifié Lord Malmesbury « d’ambassadeur apte à acheter » et il nous l’a montré dès le 15 août remettant un acompte de 300 livres sterling à un nommé Pein inspecteur des postes à Lille, lequel avait partie liée avec Maret, ce dernier ayant à son tour partie liée avec Talleyrand.

Nous avons déjà vu Talleyrand sur la pente finissante de la vie, accusé par Molé dans une lettre à Louis Philippe de ne pas être guidé au cours de son ambassade à Londres par de seules raisons patriotiques (31).

Nous l’avons vu avant de s’embarquer pour Douvres se concerter avec Ouvrard, amener avec lui Montrond son intermédiaire attitré pour les agiotages ; nous avons mis en doute son désintéressement au cours des négociations hollandaises. En bref, ses démons ne l’abandonneront jamais.

Voyons-le encore agir en montrant les liens qui existent entre sa politique intérieure (moyen) et sa politique étrangère (but). D’habitude on étudie séparément ces deux formes de son action ; elles sont à notre sens intimement liées dans le but tout personnel de donner les plus grands avantages à M. de Talleyrand. Dans notre essai de compréhension, nous tablerons :

– sur le fait déjà énoncé que Talleyrand est un « infériorisé des organes » en constante recherche de sécurité et de supériorité ;

– sur le fait que Talleyrand est parfaitement capable dans certaines circonstances de décisions violentes, d’entreprises allant à l’encontre de ce respect que les lois naturelles reconnaissant dû à la vie. Dans des circonstances bien définies et vis-à-vis de certains adversaires, l’évêque apostat d’Autun, le descendant de durs hommes de guerre se montrera en position « d’état dangereux, de témibilite (Garafola vers 1880), de capacité criminelle, de périculosité, selon un concept cher aux criminologistes.

La plus haute considération avait toujours entouré en France des fonctions ressortissant aux Relations extérieures. La politique étrangère avait toujours été essentielle préoccupation des rois de France et Talleyrand avait certes présents à l’esprit les grands ministres qui récemment encore s’y étaient illustrés, les cardinaux Dubois et Fleury, le duc de Choiseul, le comte de Vergennes ; il se souvenait des conseils qu’à Chanteloup en 1784 lui avait donné Choiseul « le cocher de l’Europe », Blanc d’Hauterive étant aussi présent. De plus, venus des « hautes parties contractantes », on peut dans le métier diplomatique recevoir des cadeaux avoués et si on n’est pas très scrupuleux des subventions secrètes largement rémunératrices.

Le ministère des Relations extérieures qui affirme sa supériorité, flatte son orgueil et satisfait son goût de l’argent, va être à partir de 1797 l’objectif majeur de Charles Maurice de Talleyrand. La sécurité de l’emploi (si l’on peut ainsi s’exprimer) et le libre jeu des facilités y afférents sont essentiellement dépendant de la solidité du régime intérieur et des sympathies que l’on y rencontre.

Si le régime apparaît encore prometteur et si de précieuses amitiés y semblent établies, M. de Talleyrand soutient l’Etat au besoin par des infractions non seulement au droit public mais au droit privé (coup d’Etat (fructidor), enlèvement (Enghien)). Si par contre, le pouvoir est vacillant ou si M. de Talleyrand s’y sent mal accepté, pour amener une autre forme de régime qui lui confiera à nouveau la gestion des relations extérieures, M. de Talleyrand dans sa volonté de changement ne craint pas d’avoir recours à des manœuvres qui constituent pour ceux qu’il juge entraver sa route « un état dangereux ». Pour assurer sa supériorité (s’incarnant dans le ministère des Relations extérieures), M. de Talleyrand pèse de tout son poids sur la politique intérieure, source de sa sécurité et qui de ce fait subordonne ses activités extérieures. Il excelle dans les périodes de mutation et de dévolution où il rejette toute morale.

Appuyons nos dires de quelques exemples même si, pour la nécessité de l’exposé, nous avons besoin d’avoir recours à quelques redites.

En 1797, après s’être quasiment prosterné aux pieds de Barras, il obtient le ministère des Relations extérieures. Barras lui est bienveillant. Un mouvement actif se dessine anti-directorial et de droite qui, s’il réussissait, enlèverait probablement à Talleyrand sa fonction ministérielle. Talleyrand appuie alors Barras dans le coup d’état de gauche du 18 fructidor et voudrait que Carnot alors modéré soit condamné à une peine irrémissible.

En 1799, par suite d’une certaine déconsidération (affaire Jorry) (32), Talleyrand est contraint de démissionner. Il peut penser à la même époque Barras rallié au comte de l’Isle ; il est immédiatement adversaire du gouvernement. Le 19 brumaire est le bien venu. La participation de Talleyrand y est active.

Avec des paroles mielleuses et des considérations républicaines, il obtient la démission de Barras son bienfaiteur mais il aurait dissimulé des pistolets, prêts à tirer semble-t-il, si celui-ci n’avait consenti à démissionner. Bonaparte lui rend son cher ministère.

– En mars 1804, pour assurer la continuation sous forme impériale de la dictature bonapartiste, il ne craint pas de sacrifier le duc d’Enghien. Il conserve jusqu’en 1807 son ministère et bénéficie de titres, d’argent, d’honneurs.

– Politique prévoyant, n’ayant aucun doute sur l’inéluctable fin de l’épopée, il abandonne son ministère dès 1807 (33) ; il s’écarte alors de plus en plus du régime impérial pour le trahir avec une continuité sournoise. Il reçoit de l’argent étranger.

– En 1814, on peut avoir les plus forts soupçons sur son rôle dans un projet d’assassinat de Napoléon Bonaparte pour donner libre voie à l’établissement d’un nouveau régime et ressaisir les Affaires extérieures. Toujours est-il que Louis XVII, sur la route du retour, avait abordé à Calais le 20 avril. Mais dès l’embarquement du roi à Douvres, un agent de confiance de Talleyrand, J. Dayot, lui avait remis une note où il était indiqué que M. de Talleyrand se croyait nécessaire aux Affaires extérieures et en demandait le département. Le 13 mai, Talleyrand était nommé ministre des Relations extérieures pour la 3e fois.

– Ecarté du ministère par Louis XVIII le 24 septembre 1815, après un court passage à la présidence du conseil après le congrès de Vienne, Talleyrand n’aura sous ce roi et sous Charles X aucune grande fonction de responsabilité. Jusqu’à la Révolution de juillet 1830 où le dernier roi légitime de la branche aînée doit quitter la France, Talleyrand a facilité la Révolution en conseillant Thiers et en soutenant « le National » ; c’est en cédant aux instances répétées de Talleyrand que le 3 juillet le duc d’Orléans quitte Neuilly pour Paris, arrive au Palais Royal et enfin se rend à l’Hôtel de ville, centre de l’insurrection et y acquiert sous les acclamations la qualité de roi en fait, qualité officialisée le 9 août. Dès le 6 septembre, malgré qu’il s’en soit fait en apparence prier, après « les trois glorieuses » Talleyrand est nommé ambassadeur à Londres.

Le processus aboutissant à l’ambassade de Londres est exactement le même processus que celui précédemment utilisé au 18 brumaire 1799, en avril 1814 pour saisir la place de ministre des Relations extérieures. Il se fait en trois temps : complot contre le régime légal, troubles intérieurs, nomination. La participation au coup d’Etat du 18 fructidor et l’assassinat du 21 mars 1804 n’ont pas d’autre but en ce qui concerne M. de Talleyrand que de le renforcer dans sa position de ministre des relations extérieures mais le 3e temps n’est pas nécessaire puisque la place est déjà tenue.

Il nous apparaît qu’en 1830 la nomination d’ambassadeur à Londres est pour Louis Philippe 1er au moins aussi importante que l’attribution du portefeuille des Affaires étrangères ; en effet selon l’habileté de l’ambassadeur, la nouvelle monarchie sera acceptée ou non par l’Angleterre, chef de file européen et les autres monarchies suivront l’exemple anglais. De plus, par l’intermédiaire de Mme Adélaïde, sœur du roi, Talleyrand donnera ses avis par-dessus la tête du ministre en titre que ce soit Sébastiani ou Molé ; il sera le vrai ministre des Affaires étrangères ou au moins l’égal du ministre des Affaires étrangères. Et puis, l’activité de la Bourse de Londres et des renseignements venus des meilleurs sources permettront les plus fructueuses opérations.

On pourrait ici longuement disserter (dissertation non habituelle) sur l’habileté comparée en politique étrangère et en politique intérieure de Charles Maurice de Talleyrand. Nous dirons seulement et nous sommes dans notre sujet que dans certaines crises de politique intérieure, Talleyrand, tant est vif chez lui le désir de conserver sa supériorité, use d’une cruauté et d’une vilénie telle qu’on peut alors taxer de criminel cet ami affirmé de la douceur de vivre.

Ce sont aux politiques qui peuvent contrecarrer ses desseins que M. de Talleyrand réserve spécifiquement ses entreprises. Mais son état dangereux, sa témibilité se manifestent contre des adversaires qui ont déjà contre eux la défaveur du sort. En 1797, il prônera la mort de Carnot en mauvaise posture lors du coup d’Etat de Fructidor. En 1799, il déterminera le renoncement de Barras, son bienfaiteur, qui s’est mis en dehors d’une position de force (34). En 1800, profitant d’une colère de Bonaparte, il proposera de fusiller Fouché. Il profitera d’une exaspération de Bonaparte pour en 1804 laisser saisir un innocent en territoire étranger et déterminer sa mort après l’avoir arraché à ses amours.

L’empereur Napoléon, depuis quelques jours, fléchit sous le sort contraire. C’est le moment précis, ces 3 et 4 avril, qu’envisagent Talleyrand et son entourage pour frapper le soldat malheureux.

Auparavant, régnant l’état de guerre, en mars 1814, le fameux billet dicté par Talleyrand, écrit par Dalberg pour son cousin Nesselrode et transmis par Vitrolles et dont le but est, par la défaite de ses armes, d’accélérer la chute de l’Empereur, constitue selon les lois écrites un crime évident de trahison, la France étant en lutte contre ses ennemis.



5)



On rencontre parmi les familiers de Talleyrand :

– Radix de Sainte-Foy, confident intime. Il est l’ancien trésorier du comte d’Artois et a effectué une banqueroute frauduleuse « Sainte-Foy, sans fois est tout entier au plus offrant » (35) disait le comte de Lamarck à Mirabeau (Lacour-Gayet).

– Jarente de Sénas d’Orgeval, ancien évêque d’Orléans, un des sept évêques que Talleyrand avait entraîné dans le schisme constitutionnel « espèce de fou, homme de sac et de corde… qui a déshonoré son état » (36).

– Montrond jouant un jeu infernal, son compagnon de jeu, son ami de cœur, viveur, bretteur, riche d’esprit, sans scrupules.

– André d’Arbelle est un journaliste qui pendant le directoire collabore au « Messager du soir » et sous le consulat est avec Lesur le principal rédacteur à « l’Argus », journal anti-anglais de Lewis Goldsmith (lui-même employé par Talleyrand).

Tous ces familiers sont avides de bénéfices faciles, à l’affût de missions douteuses et profitables que volontiers ils suscitent ou que peut-être Talleyrand désigne. Comme ils ne sont pas des personnages officiels, Talleyrand peut en cas de leur non-réussite, se couvrir en les désavouant.

C’est ce qui se passa en 1797-1798, dans l’affaire d’un contentieux à régler avec des délégués américains « pour des prises maritimes subies par leur pavillon » (37).

– « Il est certain que l’appât du gain, la vie facile et désordonnée constituent des facteurs criminogènes » écrit Jean Pinatel dans son traité de criminologie, en parlant de certains milieux d’affaires.

Cette phrase écrite en 1970 est rétrospectivement vraie en 1797-1798.

Pour des êtres peu scrupuleux, quel merveilleux centre d’affaires se révèle un ministère des Relations extérieures dans un pays puissant par le fait de ses armes et menaçant par ses armes ! Dans les incessantes mutations territoriales, des princes étrangers peuvent payer fort cher de légères modifications frontalières.

Les élaborations des projets d’alliance, d’agrandissements territoriaux peuvent être recherchés à prix d’or par des gouvernements désireux de se mettre en garde.

Pour ceux dont les ressources ne sont jamais suffisantes pour maintenir leur mode de vie et qui peuvent avoir accès de manière directe ou indirecte aux renseignements, il est tentant de pratiquer des fuites. Certes, l’art est de vendre à haut prix des documents sans importance. De Talleyrand, Napoléon se disait certain qu’il vendait des documents secondaires aux Anglais à mille louis la pièce.

Mais connaissons-nous toutes les possibles « escalades » nées de l’avidité du ministre et de sa haine associée et celles de ses immoraux commensaux ?

En tout cas, le ministère des Relations extérieures, du fait de son rôle et de par les exemples de son chef et des amis de son chef, est un lieu de choix pour le « trafic d’influences » et le crime de trahison.

La Besnardière lui-même, le grand commis, l’habile rédacteur ne résista pas à ce climat. Il fut, après sa mort, convaincu par Dumont, un fonctionnaire des Archives du ministère des Affaires étrangères de s’être enrichi en vendant des documents aux souverains étrangers.

Dumont qualifie cette conduite « d’abominable trahison ».

Mais l’escalade la plus haute est le plan dévoilé, dans les premiers jours de mars 1805, des dispositions de l’Empereur pour une tentative de débarquement en Angleterre. Les flottes françaises et espagnoles devaient tromper Nelson attardé en méditerranée en naviguant vers les Antilles. La flotte combinée possédant quelques jours d’avance ne serait pas rejointe par Nelson et reviendrait à Boulogne.

Elle aurait alors devant les côtes anglaises la maîtrise de la mer. Un débarquement français serait possible.

Les renseignements avaient été transmis de Paris à d’Antraigues, résidant à Francfort. Ces renseignements avaient gagné Pétersbourg, puis l’Angleterre. Nelson fut prévenu et ce fut Trafalgar, désastre incommensurable pour les destinées de l’Empire.

Albert Sorel dans ses « Lectures historiques » a noté que beaucoup de renseignements transmis à d’Antraigues « venaient des bureaux de Talleyrand et notamment de celui de Durant, sous-directeur des pays du Nord » (38).

Emile Dard donne des arguments (39) pour incriminer sous le nom de « l’ami » Emmerich de Dalberg « qui vivait dans la familiarité de Talleyrand ».

Nous nous trouvons devant un problème troublant ; il témoigne au minimum d’une inqualifiable négligence de Talleyrand. Nous avons vu supra dans I (5) agir Emmerich de Dalberg ; ce personnage réclame quelques commentaires.

Il est évident qu’avec Talleyrand, depuis la catastrophe du duc d’Enghien, il forme un couple associé pour des fins que ne peuvent revendiquer ni la morale, ni la loi ; parlant plus nettement disons qu’ils forment un « couple criminel ».

Dans une telle association, il est d’usage de rechercher quel est le déterminant et le déterminé ou dans un autre langage le « mandant » et le « mandataire », de rechercher aussi les motivations du couple.

Nous ne croyons pas que dans « la catastrophe du duc d’Enghien » Emmerich de Dalberg soit le mandant. Il a fait cependant acte d’indulgence complice, probablement sur prière de Talleyrand, en l’innocentant habilement auprès du tsar. Il est alors le mandataire.

– Il semble que Dalberg devance Talleyrand lorsque, dans les derniers jours de 1813, il conseille aux souverains alliés réunis à Francfort de franchir le Rhin et lorsque, dès le 1er avril 1814, il envisage une tentative homicide contre l’empereur Napoléon. Talleyrand dans le premier cas, par son billet à Nesselrode, n’agit qu’un mars 1815 et dans le second cas n’agit, s’il agit, que vers le 3 ou 4 avril, en tout cas laisse faire.

Par ses déterminations anticipatrices, Dalberg serait alors le mandant et Talleyrand le mandataire.

Dès 1803, époque où Talleyrand fait la connaissance de Dalberg, ce dernier se trouve dans l’intimité du premier et est associé à Erfurt et à Paris à ses manœuvres de trahison. Comblé d’honneurs sous la Restauration (pair de France, ministre à Turin, grande croix de la légion d’honneur), Dalberg meurt en 1833 dans son château de Herrnheim. Il était né en 1773, quelle est la nature profonde de son entente avec Talleyrand ?

Des origines semblables, un même goût de l’argent, une haine commune de l’Empereur peuvent expliquer des attirances réciproques, mais on peut se demander s’ils ne sont pas unis par certains liens dits philosophiques.

Emmerich de Dalberg est le neveu de Charles Théodore de Dalberg (né le 8 février 1744 au château de Herrnheim, mort à Ratisbonne en 1817). Charles Théodore de Dalberg est un prélat peu orthodoxe « fort peu canonique par les mœurs comme par l’esprit ». Il est rentré fort jeune dans la société secrète des Illuminés de Weishaupt. Il en est devenu un des douze apôtres, Emmerich de Dalberg a très vivement subi l’esprit de son oncle et a été des plus probablement initié par lui à la société secrète. Vitrolles, âgé comme lui de 22 ans et officier dans l’armée de Condé, le rencontre à Erfurt et le décrit comme séduit par les idées de la Révolution.

Talleyrand d’autre part semble avoir été initié par Mirabeau à la secte des Illuminés de Weishaupt, celui-ci ayant été initié en Bavière lors d’une de ses missions en Prusse.

D’autre part, Talleyrand appartenait à d’autres loges (Amis réunis, société des Trente).

On peut émettre l’idée mais sans nullement l’affirmer que dans la « catastrophe » du duc d’Enghien et dans la volonté d’éliminer Napoléon de la vie politique rentre chez Dalberg et Talleyrand, et peut-être chez d’autres acteurs, une composante puisée dans une certaine représentation du monde.



III



De tout ce que nous avons plus haut développé, il nous apparaît n’envisageant que l’essentiel que Talleyrand est nettement criminel, ne serait-ce que par deux chefs à savoir :

a) sa complicité intéressée dans le supplice de Louis de Bourbon,

b) sa trahison en 1814 par ses révélations aux alliés, la France étant en état de guerre.

Certains esprits à dominante juridique n’ont pas voulu inclure l’application du code pénal dans le domaine de la criminologie.

Ils estiment sans doute que l’on accorde une trop grande importance aux motivations du crime, à la personnalité du criminel. Quelques soient les déterminations de l’acte antisocial, il n’y a pas à rentrer dans les considérations psychologiques et sociologiques qui laissent un trop vaste champ aux arguties des avocats. Pour eux, si la société est lésée, elle doit organiser sa défense, sans considérations vaines. L’application du code pénal est une science bien définie qui a ses règles et qui n’a pas à se laisser abusivement interpénétrer. Ce raisonnement dans l’absolu mais qui n’est ici qu’une des faces du problème n’est pas sans force. Il nous permettra d’appliquer un châtiment tout au moins théorique à un personnage que les historiens, en général trop indulgents, n’ont pas acculé dans ses retranchements.

On peut admettre et c’est à peine dans ce cas une fiction (puisque Louis XVIII compte son règne à partir de 1795) qu’une monarchie totalement cohérente avec elle-même, au lieu de l’utiliser comme ministre, juge Talleyrand en 1814 (tous les renseignements nécessaires supposés connus sur le crime de mars 1804) selon les lois de l’ancienne monarchie.

Nous n’avons dès lors qu’à nous référer à un ouvrage magistral : « Les lois criminelles de France dans leur ordre naturel » par Muyart de Vouglans, conseiller au grand Conseil, publié en 1780.

Selon les lois criminelles de l’ancienne monarchie, Talleyrand était imputable de crime de lèse-majesté au premier chef. Le crime de lèse-majesté au premier chef ne s’étendait pas seulement aux attentats commis directement contre la personne du roi mais aussi aux attentats contre la personne de la reine, des enfants de France et des princes de la parenté du roi. Ainsi selon les précédents, non seulement Sébastien Montecuculli (40) fut exécuté d’une manière spéciale en 1536, à tort ou à raison, sous François 1er, pour meurtre contre la personne du dauphin, non seulement il en fut de même de Salcède (41) (également à tort ou à raison) en 1582 sous Henri III, pour tentative d’assassinat contre le duc d’Anjou, mais aussi bien de Poltrot de Méré pour l’assassinat (celui-là non contestable) du duc de Guise (1563). En effet, par sa mère Antoinette de Bourbon, le duc François de Cuise, bien que prince lorrain, appartenait au sang de France.

Donc, un attentat commis sur Louis de Condé, duc d’Enghien, prince du sang de France, rentrait dans le cadre des « crimes de lèse-majesté au premier chef ».

D’après les lois criminelles de l’ancienne monarchie, celui qui conseille le crime n’est punissable que dans le cas seulement « où il serait prouvé que le conseil a été frauduleux, c’est-à-dire qu’il a été donné par des vues d’un intérêt personnel ou par haine et vengeance contre celui envers qui le crime aurait été commis ».

Si le conseil aboutissant à l’assassinat est prouvé frauduleux, sont assujettis à la même peine ceux qui ont induit à le commettre que ceux qui l’ont commis.

La démonstration que nous avons faite (supra) a montré à l’évidence que les conseils donnés par Talleyrand à Bonaparte étaient bien frauduleux puisque Talleyrand en conseillant l’assassinat du duc d’Enghien cherchait avant tout à maintenir un régime qui favorisait ses intérêts personnels consistant en places honneurs et prébendes.

L’ancien évêque d’Autun était donc justiciable, d’après les lois de l’ancienne monarchie, du dernier supplice tel qu’il était codifié contre le coupable du « crime de lèse-majesté au premier chef ».

Ainsi qu’il fut fait pour Poltrot de Méré, Ravaillac et Damiens, Montecuculli, Salcède, le descendant des fiers Périgord aurait dû subir la peine irrémissible avec toute la cruauté qu’en comportait l’exécution.

Continuons de juger dans l’absolu, l’empereur étant vainqueur, et supposons que le grand Juge, ministre de la Justice ait convoqué la Haute Cour impériale.

Selon l’article 101 de la Constitution de l’An XII (18 mai 1804), elle a à connaître, entre autres, ainsi qu’il est spécifié dans son deuxième alinéa (des crimes, attentats et complots contre la sûreté intérieure et extérieure de l’Etat, la personne de l’empereur et celle de l’héritier présomptif de l’Empire ».

La Haute Cour impériale siège au Sénat sous la présidence de l’archi-chancelier de l’Empire. Elle est composée des princes, des grands dignitaires de l’Empire et de ses grands officiers, de sénateurs, de conseillers d’Etat, du ministre de la Justice, de membres de la Cour de cassation. Un procureur nommé à vie par l’empereur exerce le ministère public, il est assisté de trois membres du corps législatif et de trois magistrats. Un greffier en chef nommé à vie par l’empereur officie.

Sachons (article 130 de la Constitution de l’An XII) que « la Haute Cour impériale ne peut prononcer que des peines portées par le Code pénal ».

Au jour que nous envisageons, malgré les bruits qui en courent, faute de preuve convaincantes, elle ne jugera pas le prince de Bénévent pour complot contre la personne de l’empereur, elle le jugera, ainsi que ses complices, pour attentat à la sûreté extérieure de l’Etat.

Donc, devant la Haute Cour impériale, sont introduits trois accusés : le prince de Bénévent et ses complices, le duc de Dalberg, le baron de Vitrolles.

Les membres du jury ont examiné tour à tour la pièce à conviction.

C’est un « petit chiffon de papier, aux bords ébréchés, plié en quatre, ayant en tout six centimètres et demi sur sept ».

Sur ce papier, les membres du jury ont pu déchiffrer les phrases suivantes :

« La personne que je vous envoie est de toute confiance. Ecoutez-la et reconnaissez-moi. Il est temps d’être plus clair. Vous marchez avec des béquilles, servez-vous de vos jambes et voulez ce que vous pouvez ».

Les membres du jury sont parfaitement renseignés.

Ce billet dicté par Talleyrand, écrit par Dalberg, a été transmis à Nesselrode, ministre du tsar, au quartier général des alliés, au château de Dampierre de l’Aube, par le baron de Vitrolles, à la date du 10 mars 1814. C’est ce billet qui a déterminé la marche des alliés sur Paris et la prise de la capitale. Ce billet leur faisait comprendre que les approches de la ville étaient imparfaitement défendues et qu’ils trouveraient à Paris un parti favorable.

Le complot contre la sûreté extérieure de l’Etat et qui plus est, en temps de guerre, est donc indubitable.

Dès lors, la Haute Cour impériale n’a qu’à appliquer les peines afflictives et infamantes exposées dans le Code Pénal de 1811 et traitant « des crimes et délits contre la sûreté extérieure de l’Etat ».

Article 77 : « Sera également puni de mort quiconque aura pratiqué des manœuvres ou entretenu des intelligences avec les ennemis de l’Etat, à l’effet de faciliter leur entrée sur le territoire de l’Empire ou de leur livrer des villes, forteresses, places, postes, etc… ».

D’autre part, l’article 59 du Code pénal est ainsi rédigé :

« Les complices d’un crime ou d’un délit seront punis de la même peine que les auteurs mêmes de ce crime ou de ce délit, sauf les cas où la loi en aurait disposé autrement ».

D’après ces articles, et après délibérations, la Haute Cour impériale condamne Talleyrand et ses complices à être fusillés :

– Talleyrand, pour avoir été l’instigateur du crime contre la sûreté extérieure de l’Etat et avoir dicté le billet renseignant les alliés.

– Dalberg en tant que complice pour avoir en connaissance de cause écrit sous la dictée de Talleyrand.

– Vitrolles également en tant que complice pour avoir transmis aux alliés le message dicté par Talleyrand et écrit par Dalberg (42).

A la vérité, tablant inconsidérément sur la justice, nous nous sommes montré singulièrement naïf en admettant qu’une infraction grave à la morale ou à la loi, si elle revêtait une coloration politique, pouvait s’accompagner d’une impartiale application du code pénal lorsque le criminel servait le groupe occupant le pouvoir. Pour arriver à faire comparaître Talleyrand devant un tribunal, il nous a fallu user d’artifices contredits par les faits.

En réalité, si nous adoptons la définition du crime toute pragmatique de M. Lagache (exprimée supra) nous sommes sur un terrain explicatif solide.

Lorsqu’en 1804 Talleyrand par ses manœuvres déterminait la fin tragique du duc d’Enghien, il appartenait à un groupe politique puissant dont il favorisait les desseins. Ce groupe, bien que peut-être le méprisant, lui était complice et ne pouvait en quelque sorte en l’accusant se faire comparaître lui-même devant un tribunal répresseur. Plus tard, en 1814, Talleyrand était devenu le complice du groupe qui normalement aurait dû le châtier.

En 1814, en révélant aux alliés la faiblesse des défenses françaises devant Paris, le prince de Bénévent apportait une aide puissante au groupe qui devait triompher. Il n’était pas dans la nature des choses que ce groupe le fasse passer devant un tribunal désigné pour juger de sa trahison.

En bref, on peut considérer Talleyrand comme une variété de criminel politique heureux qui a su choisir le moment de son action. Le succès le justifie, il a réussi selon Machiavel.

C’est-à-dire selon les laudateurs des résultats voulus et obtenus, sans tenir compte de la valeur morale des moyens employés. Nous voudrions monter pour terminer que, si la politique se conçoit difficilement sans usage du crime, qu’il existe cependant criminels politiques et criminels politiques. Cela nous permettra de situer encore avec plus d’exactitude Charles Maurice de Talleyrand.

Le crime politique est le crime perpétré pour s’emparer du pouvoir ou défendre à des forces contraires l’accession au pouvoir.

Il est difficile de supposer un pouvoir si solidement établi et si bien respecté que sa stabilité ne subisse pendant longtemps aucun assaut de formations ambitieuses avides à leur tour de gouverner.

Il n’existe pas de gouvernement ne commettant pas de fautes et ne laissant pas un jour apercevoir une faille dans son système de défense. L’homme, d’autre part (cela est développé dans Machiavel et Guichardin) est en général ambitieux, avide d’honneurs, de richesses, de puissance, faible quant au devoir de la reconnaissance et prêt à profiter de toutes les défaillances s’il y trouve son profit. Il en résulte, de façon plus ou moins voilée, ou plus ou moins affirmée, des tentatives répétées de prises de pouvoir par ceux hors du pouvoir et la mise en œuvre de moyens de défense plus ou moins légaux par les tenants de la puissance gouvernementale. Somme toute, entre les possesseurs des ressources de l’Etat et ceux qui aspirent à les remplacer, il existe un perpétuel antagonisme. Cela ne va pas des deux côtés sans manœuvres, sans violences, sans illégalités, sans crimes de sang en un mot, si bien qu’il est difficile d’envisager l’art et la science politique sans un accompagnement criminel quasi obligatoire.

Dès lors, selon les forces immédiatement triomphantes, l’homme agissant peut être voué au dernier supplice ou placé au rang des héros. A échéance plus ou moins brève, il peut y avoir des retournements, qu’un régime change, alors le héros d’hier sera voué aux gémonies et son antagoniste statufié.

L’histoire à longue distance, lorsqu’elle reste sereine, ne doit pas se laisser impressionner par ces jugements vulgaires qui placent selon les périodes certains hommes, sans tenir compte de leurs motifs profonds, aux deux pôles de l’éloge et de l’abjection.

Elle peut, appuyée sur les travaux des criminalistes, différencier plusieurs types de criminels politiques.

Il existe des criminels politiques par passion. Certains criminalistes leur réservent leurs louanges et leur sympathie.

« Ils sont généralement beaux.

Charlotte Corday était d’une beauté admirable. Orsini présentait des caractères que l’on pourrait appeler anti-criminels. La beauté de l’âme surpasse en eux celle du corps. Ce sont les génies du sentiment et c’est ici plus qu’ailleurs nous sentons combien il doit paraître cruel d’assimiler aux criminels vulgaires, fût-ce par seule nécessité philologique, ceux qui représentent l’excès de la bonté humaine, la vraie sainteté ; le seul fait de vouloir les examiner de trop près à la seule lumière de la psychiatrie nous fait ressembler à celui qui essayerait d’étudier les belles courbes de la Vénus de Médicis avec le compas géométrique sans prendre garde à la sublime beauté de l’ensemble » (43).

Ce sont devant de tels criminels, agissant surtout dans les périodes révolutionnaires que l’école italienne et Garafalo spécialement prétendent que « la délinquance politique est une délinquance artificielle et les délinquants politiques de faux délinquants ». En conséquence, les délinquants politiques seraient souvent plus sympathiques que leurs juges.

– A côté des criminels par passion, il existe dans les périodes de mutation politique des hommes qui profitent du climat politique pour mener des actions criminelles qui semblent alors en rapport avec ce que réclame plus ou moins la conscience publique.

En réalité, ces actions sous des prétextes idéologiques ne servent que leurs intérêts particuliers.

On trouve, croyons-nous, parmi ces criminels dans l’ordre intellectuel tous les degrés depuis les criminels les plus frustrés et les moins dissimulés (44), jusqu’aux criminels les plus subtils, assez habiles pour ne laisser que peu de trace de leur forfait et faire porter par d’autres le poids d’illégitimes suspicions. Mais quelque soit le degré d’habileté dissimulatrice, les buts intéressés restent les mêmes.

Nous sommes obligés de constater :

– Que M. de Talleyrand présentait quelques caractères somatiques que l’on a trouvé statistiquement chez les criminels.

– Que ses hérédités avant tout militaires pouvaient peut-être le prédisposer à utiliser la violence pour atteindre ses objectifs.

– Que son « infériorité des organes » pouvait être génératrice de conflits en exacerbant ses ambitions par un mécanisme psychogène que nous avons développé.

– Que vivant dans une période essentiellement révolutionnaire, il trouvait un climat adéquat au déclenchement de ses tendances que favorisaient encore ses positions, ses ambitions ministérielles, son environnement.

– Que chez lui la conduite est essentiellement intéressée, il n’est pas un criminel par passion, tout en restant un criminel ou un para-criminel politique.

– De plus, il est difficile d’attribuer à ses actes un déterminisme trop puissant et, de ce fait, l’absoudre (45) car son intelligence est assez haute, sa puissance sur lui-même assez grande pour qu’il ne soit pas pleinement conscient des irrégularités de sa conduite.



NOTES



(1) E. Littré, Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette 1889, t. 1° A-C p. 889 V° Crime.

(2) Traité de droit pénal et de criminologie par Pierre Bouzat et Jean Pinatel, deuxième édition, Paris libraire Dalloz, 1970, p. 53.

(3) Lombroso né à Vérone le 6 novembre 1836 mort en octobre 1909. D’une très grande activité et d’une très grande curiosité d’esprit, il est nommé en 1876 après concours professeur de médecine légale à Turin. Il appartient à l’histoire de la criminologie par ses ouvrages « L’homme criminel », « L’homme de génie », édités en français « L’homme criminel » en 1895, « L’homme de génie » en 1909 chez Alcan.

Lombroso, dans sa doctrine, attribue des sentiments criminels électifs à certaines lignées animales, aux sauvages, à l’homme. Qu’il nous soit permis de citer ici une observation en quelque sorte de criminologie comparée, prise dans L’homme criminel, tome I p. 9 car nous la trouvons démonstrative.

A propos de criminels nés avec des anomalies du crâne, Lombroso présente certains chevaux qui ont un front étroit et fuyant comme chez le lièvre, particularité qui leur a valu le nom de chevaux à nez busqué, « quelques uns, écrit-il, sont traîtres et ne laissent échapper aucune occasion de faire du mal à l’homme ou à leurs compagnons, sans la moindre provocation ; et néanmoins ils se tiennent à merveille dans les rangs »… « et l’on est tellement convaincu de la transmission héréditaire de ces mauvais instincts que les Arabes en tiennent note à part et n’admettent pas dans leurs haras les descendants des chevaux qu’en sont affectés » (Cornevin).

(4) Ecologie : Ce mot qui au sens propre veut dire « entretien sur la maison » n’est pas déplacé ici, bien qu’il ait pris une très grande extension et qu’il soit surtout voué à l’interprétation des modifications des phénomènes naturels. En l’utilisant, nous pensons surtout au ministère des Relations extérieures de la Rue du Bac et à son personnel officiel et officieux.

(5) Amédée Pichot, Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand, Paris, E. Dentu, éditeur, 1870.

« Le troisième marquis de Lansdowne (lord Lansdowne)… disait à sir H. Bulwer qu’il se rappelait très bien l’ex-évêque qui venait dîner chez lui, comme un personnage particulièrement pâle et silencieux… », p. 23.

Lacour-Gayet dans son article sur « Talleyrand » rapporte d’après Molé, décrivant Talleyrand, « … son teint est blafard… » tome III p. 49 et « son visage pâle » p. 50.

(6) « En somme, c’était à vingt-six ans un grand jeune homme blond, aux yeux bleus, blanc de teint, imberbe » Jacques Vivent, la vie privée de Talleyrand p. 58.

Il faut noter que Rémusat et Molé, qui ont décrit les longues heures de la toilette de Talleyrand (gargarismes, poudrage des cheveux, bains de pieds, habillage, conversations intercurrentes), n’ont pas signalé chez lui l’acte de se faire raser.

Par contre, on lit dans Amédée Pichot, Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand, « M. de Talleyrand ne dédaignait pas non plus de causer avec le barbier qui venait le raser tous les matins… » p. 73. Le barbier ne donnait-il pas simplement des soins à la chevelure ?

Jean Orieux, dans son « Talleyrand » ou le « Sphinx incompris », p. 116, écrit à propos de Mme Vigée le Brun (« elle oublie de dire qu’il avait les cheveux très clairs et des sourcils blonds et pas de barbe ». Le même auteur, invoquant l’animosité viscérale de Rewbel envers Talleyrand, évoque « des joues de cire imberbes, oui, il n’avait pas trois poils de barbe » p. 341.

D’autre part, Talleyrand, parlant d’un valet de chambre à mine patibulaire qui le rasait habituellement, s’exprime ainsi d’après M. Orieux op. cit. p. 789. « Depuis dix-huit ans, je n’ai jamais senti son rasoir s’approcher de mon visage sans me dire qu’il allait peut-être me couper la gorge ». Que conclure ?

Il est très probable que la barbe était blonde et clairsemée, peu visible ; mais que Talleyrand très soucieux de sa personne devait avoir grand soin de l’aspect méticuleux de son visage. Nous avons opté (peut-être avec témérité) pour le côté positif d’un très faible développement qui renforce notre thèse.

(7) Par exemple, Alexandre Angélique de Talleyrand Périgord, son oncle, archevêque de Reims, puis de Paris, Colbert et Chamillard, ses ascendants.

(8) Léon Noël Talleyrand, Fayard, p. 34 et 35.

« le 24 décembre 1791, rue Saint-Honoré, dans l’église de l’Oratoire (temple protestant depuis le Concordat), assisté de Gobel évêque de Bâle pour la partie française de diocèse et di Miroudot, évêque en partibus de Babylone, il sacra Expilly et Marolles respectivement évêque du Finistère et de l’Aisne, après leur avoir conféré l’institution canonique »… « Des documents figurant au Ministère central des Archives nationales ont, il y a quelques années (Gabriel Piora : Annales historiques de la Révolution française (oct. déc. 1956), révélé que l’évêque démissionnaire de Saône et Loire n’avait pas limité à cette circonstance son rôle dans la formation de l’église constitutionnelle. Après le refus d’autres prélats, il avait déjà, du 22 février au 31 mars 1791 conféré l’institution canonique à dix-sept autres évêques constitutionnels ».

On peut dès lors se demander si Talleyrand, cependant obligé d’obtempérer, n’était pas pris entre deux périls, celui venu des partisans d’une Eglise nouvelle et celui venu défenseurs d’une église traditionnelle. D’où son angoisse.

(9) Louis Madelin de l’Académie Française, Talleyrand, Flammarion, 1944, dans le chapitre : l’affaire du duc d’Enghien, p. 145 à 152.

(10) Mémoires du chancelier Pasquier, publiées par M. d’Audiffret Pasquier de l’Académie Française tome premier. Librairie Plon, 1893, grand in-octavo p. 178.

« Le jour même où la nouvelle de l’enlèvement fut reçue, il y avait bal à l’hôtel de Luynes. M. de Talleyrand s’y trouvait. Une personne lui demanda assez bas : « Mais que ferez-vous du duc d’Enghien ». Il répondit : « On le fusillera ». Une femme qui était à côté entendit la demande et la réponse et me raconta l’une et l’autre le lendemain matin. Je crus qu’elle avait mal entendu ou que c’était de la part de M. de Talleyrand une moquerie, en réponse à une indiscrète demande. C’était cependant la conséquence d’une résolution déjà arrêtée et que tout le monde ignorait.

(11) Bernardine Melchier Bonnet, Le duc d’Enghien, Paris, Le livre contemporain (Condé sur Escaut, imp. C. Descamps) 1961. in 8° (21 cm) 319 p., pl., portr. fac. sim., Flammarion, 1961 p. 210 (Bonaparte), p. 225 (Murat), p. 224 (Réal).

(12) Roux-Laborie « Avant la Révolution, il avait été avocat, puis il était devenu professeur et un moment secrétaire de Bigot de Sainte-Croix, ministre des Affaires étrangères. Par la suite, il était toujours resté en sous-ordre aux Relations extérieures. Dans ce poste, il avait trafiqué…

Toujours suspect, il avait été encore compromis en 1812 dans une affaire d’espionnage envers un Anglais… connaissait tout le monde, mangeait à tous les râteliers mais avait au dernier état lié son sort à celui de Talleyrand… » dans : Maurice Garçon de l’Académie Française, La tumultueuse existence de Maubreuil, marquis d’Orvault, Hachette p. 73.

(13) Emile Dard, Talleyrand et Napoléon, Paris, Librairie Plon, p. 358.

(14) Lacour-Gayet, Talleyrand, tome II p. 380.

(15 Pinatel, Criminologie p. 299.

(16) Thanatos : Dieu représentant la tristesse et la mort, par rapport à Eros représentant le plaisir et la vie. Les psychanalystes reconnaissent dans l’homme deux tendances : l’une ayant trait à Eros, l’autre à Thanatos.

(17) Duc de Castries, Louis XVIII (1969), Hachette p. 173.

(18) « Talleyrand est même venu chez Barras avec des pistolets dans ses poches « déterminé à en user au besoin ». Jean Savant, Tel fut Barras, p. 264, Paris Fasquelle 1955 in-8, en référence Mounier Souvenirs, 217.

Mounier écrit dans ses Souvenirs « Monsieur de Sémonville m’a raconté que M. de Talleyrand était d’un grand courage. Au 18 brumaire, il se chargea de Barras et entra chez lui avec des pistolets dans ses poches, déterminer à en user au besoin ».

Mounier appartenait au cabinet de Napoléon.

(18bis) En le voyant entrer dans son salon, Barras croit à une apparition de Robespierre. Il en est la copie conforme, visage blême, insignifiant, mort, yeux inanimés, fixes, os saillants, tête courte, nez retroussé, bouche méchante et sèche, coiffure poudrée de blanc, port raide et immobile » (Jean Savant, tel fut Barras, Paris, Fasquelle, in 8°, p. 220).

(19) Mémoires de la Comtesse de Kielman segge t. I p. 31.

« Lorsque M. de Talleyrand vint au devant de moi de son pas lourd et chancelant, les yeux brillants dans une tête à mâchoire de reptile avec, aux lèvres, un sourire d’hypnotiseur et que de ce corps s’échappèrent les flatteries les plus outrées, je me dis en moi-même : « La nature semble t’avoir donné le choix entre le tigre et le serpent. Tu as opté pour l’anacondor ». Et cette impression, la première, m’est toujours restée… »

(20) « Cette lèvre convexe et serrée comme celle d’un chat, unie à une lèvre large et tombante comme celle d’un satyre, mélange de dissimulation et de lascivité ; ces linéaments mous et arrondis, indice de la souplesse du caractère ; ce pli dédaigneux sur un front prononcé ; ce nez arrogant avec ce regard de reptile tant de contrastes dans une physionomie humaine révélant un homme né pour les grands vices et pour les petites actions. Jamais ce cœur n’a senti la chaleur d’une généreuse émotion, jamais une idée de loyauté n’a traversé cette tête laborieuse ; cet homme est une exception dans la nature, une monstruosité si rare que le genre humain, tout en le méprisant, l’a contemplé avec une imbécile admiration ».

George Sand écrivit cette diatribe dans la « Revue des deux mondes », du 15 octobre 1834, après avoir été reçue à Valençay à la fin du mois de septembre de la même année.

Ce jugement est reproduit dans : Lacour-Gayet, Talleyrand, t. III, p. 218.

(21) Il est toujours délicat de parler d’expériences personnelles que l’on peut qualifier de subjectives, d’exagérément émotives et bien entendu ne pouvant être soumises à la statistique. Il nous est arrivé de nous trouver en présence de criminels (trois fois) bien avant que ne soit commis le crime. Deux fois, nous eûmes un sentiment de répulsion.

Le plus net et que nous pouvons citer ici concerne un garçon dont les origines « bourgeoises » ? déterminèrent des émeutes, le sentiment populaire ne trouvant pas assez sévère la sanction du Tribunal (le bagne).

Le sujet en question avait assommé à mort un conducteur de taxi et tué « son ami » d’un coup de carabine.

Il était d’une pâleur extrême quoique physiquement vigoureux et avait des yeux bleus légèrement exophtalmiques.

D’autre part, il nous est impossible sur un souvenir d’adolescence de ne pas être impressionné par la position de Lombroso. Très probablement entre 1918 et 1920, de passage à Tulle, nous suivîmes par curiosité quelques personnes qui se rendaient au tribunal où l’on jugeait un crime de sang. Un des assassins supposés, né Corrézien, avait très approximativement le visage d’un chinois quant à la coloration de la peau, la chevelure et la forme du visage et une grande impassibilité des traits. Certes, dans cette région corrézienne jouxtant les départements auvergnats et où la brachycéphalie domine, il existe quelques types humains à pommettes saillantes, mais l’individu en question (et probablement assassin) était exagérément différent du type commun de sa race. Lombroso assez souvent ne dit pas autre chose.

(22) Du 15 au 17 janvier, la Convention nationale eut à délibérer sur les quatre questions suivantes :

1) Louis est-il coupable de conspiration contre la liberté de la nation et d’attentat contre la sûreté générale de l’Etat ?

2) Y aura-t-il appel au peuple ?

3) Quelle peine sera infligée à Louis ?

4) Y aura-t-il un sursis ?

Le tribun curée alors Conventionnel avait respectivement répondu :

1) Oui.

2) Non.

3) La réclusion, la déportation à la paix.

4) Oui.

Nous relevons ici son vote parce qu’il n’est pour ainsi dire presque jamais précisé que Curée ne fut pas régicide. Ces renseignements sont pris dans « Les grandes journées révolutionnaires » de Paul Gaulot, Plon, p. 355 et 366.

(23) (E. Abdel Fattah) « La victimologie, qu’est-elle et quel est son avenir ? » Revue internationale de criminologie et de police technique, 1967, p. 113.

(24) Lacour-Gayet, tome II, p. 14.

(25) Bernardine Melchier-Bonnet, Le duc d’Enghien. Le livre contemporain, 116 rue du Bac, Paris, p. 169.

(26) Histoire de France de Lavisse.

Cette notion d’un complot possible unissant certains éléments monarchistes et jacobins pour renverser le gouvernement consulaire n’était pas étrangère à Bonaparte. Dans le long interrogatoire que Bonaparte demandait à Réal d’effectuer auprès du duc d’Enghien, le numéro 10 spécifia bien d’interroger Louis de Bourbon dans ce sens.

1°) « Connaissez-vous un nommé Vaudrecourt qui a été commissaire des guerres et a fait la guerre contre la République ?

Connaissez-vous un nommé La Rochefoucauld, tous deux arrêtés par suite d’une conspiration contre l’Etat ? »

On sait que pour des raisons restées mystérieuses, Réal ne put conduire ou ne voulut pas conduire cet interrogatoire.

Le message de Bonaparte à Réal est cité en entier dans Le duc d’Enghien de Bernardine Melchier-Bonnet, p. 222 et 223.

(27) Dans les « Mémoires et correspondance politique et militaire du roi Joseph, Paris, Perotin, librairie éditeur 1855, on trouve un passage qui semble indiquer que le sentiment d’hostilité de l’ancienne aristocratie envers les Bourbons n’était pas sans exister. Joseph raconte que le 20 mars, après avoir plaidé la cause du duc d’Enghien à la Malmaison, il retourne à Mortefontaine où l’attendaient des invités et il rapporte la conversation de table suivante :

« Monsieur de C… B… qui n’avait pas émigré, me dit au contraire : Sera-t-il donc permis aux Bourbons de conspirer impunément ? Le premier consul est trompé s’il pense que la noblesse qui n’a pas émigré et surtout la noblesse historique prennent un grand intérêt aux Bourbons ; comment ont-ils traité Birun et mon aïeul et tant d’autres… »

(28) La récente lecture de l’ouvrage du duc de Brissac « Les Brissac et l’histoire » (Grasset) nous a permis d’identifier M. de C… B… Il s’agit d’Augustin de Cossé Brissac, né le 13 janvier 1775, et qui fut préfet de Marengo (13 avril 1809), fut créé baron d’Empire et nommé préfet de la Cote d’or (27 mai 1812). Il se rallia sans difficulté à la royauté de Louis XVIII et fut nommé pair de France.

(29) P. R. Bize, Etude sur le récidivisme, Revue internationale de droit pénal, 1955, pp. 74 et 75.

(30) Vanteaux - « Ce Vanteaux était un légitimiste ancien, mais assez avisé pour que ses opinions ne l’empêchassent pas de faire fortune sous l’Empire » p. 23 dans l’ouvrage sur Maubreuil, de Maître Maurice Garçon cité supra. Dans le même ouvrage concernant Maubreuil, on lit p. 72 et 73 : « Il fallait trouver l’homme de main. C’est au comité Vanteaux qu’on le trouva… dès que les Alliés avaient pénétré sur le territoire français, Vanteaux avait renseigné l’ennemi sur les effectifs de l’armée française… effectifs qu’il connaissait par le nombre de rations qu’il était appelé à fournir…

Pendant les derniers jours qui avaient précédé la capitulation de Paris, il avait ouvert un registre sur lequel avaient pu s’inscrire tous ceux qui voulaient prendre l’engagement de servir les Bourbons… »

(31) Lacour-Gayet, tome III, p. 250.

(32) Affaire Jorry – Talleyrand avait chargé en fin 1797 d’une mission en Italie un jeune adjudant général Jorry, né le 16 octobre 1772 et admis au traitement de réforme. Jorry avait touché cent louis et ne partit pas. Il prétendit qu’il avait attendu en vain ses ordres de mission. Le directoire s’émut de l’irrégularité de la présence de Jorry à Paris, le fit arrêter le 5 avril 1798 et incarcérer à l’Abbaye… Relâché, Jorry affirma qu’il avait dû son emprisonnement à Talleyrand, rendit les cent louis qu’il nia avoir dépensé et fit traduire Talleyrand en justice pour arrestation arbitraire.

Une campagne d’affiches et de presse, la traduction en justice de Talleyrand par Jorry pour arrestation arbitraire, les entendus du tribunal nuisirent considérablement à Talleyrand dans une période où il briquait une place de Directeur. « L’affaire Jorry contribua à la démission de Talleyrand de son poste de ministre des Relations extérieures (13 juillet 1799).

(33) Il faut également envisager la possibilité de son renvoi du fait de l’empereur :

« Napoléon avait été sur le point de lui donner l’ambassade de Varsovie confiée depuis à l’abbé de Pradt, mais des affaires d’agiotage, des saletés disait-il sur lesquelles M. de T. était incorrigible le forcèrent à y renoncer. C’était pour le même motif et sur la réclamation de plusieurs souverains d’Allemagne qu’il s’était vu contraint de lui retirer le porte-feuille des Relations extérieures.

Mémorial de Sainte-Hélène, tome I p. 267, 2ème colonne MDCCCXXXVI, Paris, Desprez libraire éditeur, 11 rue Saint-Georges.

(34) Les régiments les plus fidèles à Bonaparte se trouvaient à Paris commandés par des hommes à lui, huitième de dragons, neuvième de dragon avec le colonel corse Sebastiani ayant servi en Italie ; vingt et unième chasseurs organisé par Bonaparte lorsqu’il commandait l’armée de l’intérieur et qui avait autrefois compté Murat dans ses rangs. V. Jacques Bainville, le 18 brumaire, Paris, 1925, in octavo, p. 41 Hachette.

(35) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de Lamarck, 1751, tome II, p. 51.

(36) Mémoires du comte Dufort de Cheverny, 1909, tome II, p. 41-89.

(37) Talleyrand désavoua Radix de Sainte-Foy Montrond et d’Arbelle, qui avaient demandé des « douceurs » avant que ne rentrent en discussion avec le Directoire les délégués américains. Ces derniers s’étaient vivement défendus.

Les Américains demandaient des indemnités pour les 316 vaisseaux américains pris par la France de juillet 1796 à juillet 1797. Un acte de la Convention du 21 septembre 1793 limitait le commerce neutre. Les corsaires français et les fonctionnaires des ports « qui tripotaient dans les jugements sur les prises » en profitaient. A. Fugier, Histoire des Relations Internationales, tome IV : La Révolution Française et l’Empire Napoléonien, Hachette, p. 361 et 362.

(38) Napoléon et Talleyrand, p. 379.

(39) Emile Dard, Napoléon et Talleyrand, p. 95.

(40) Le comte Sébastien Montécuculi de Ferrora était l’échanson du jeune prince François, fils de François 1er et âgé de 18 ans.

Ce jeune prince mourut le 10 août 1536. On soupçonna l’échanson de l’avoir empoisonné sous l’influence de Charles-Quint.

Sébastien Montecuculi « de constitution faible et nerveuse » et mis à la torture, avoua tout ce qu’on lui suggéra. « Un arrêt atroce du grand conseil, rendu à Lyon le 7 oct. 1536, le condamna à être écartelé ».

Histoire des Français, tome XVI par J.C.L. Sismonde de Sismondi, 1833, pp. 527, 528, 529.

(41) Salcède : Nicolas de Salcède semble avoir été un agent d’Henry de Guise et du roi d’Espagne. Il s’était introduit auprès du duc d’Anjou, frère cadet de Henri III qui menait campagne dans les Flandres. Suspect au prince d’Orange, il fut arrêté comme il avait avoué « avoir donné (des renseignements) au roi d’Espagne sur la force des flottes que Catherine avait fait armer à Bordeaux et à Dieppe et sur leur destination pour les Açores et donné des renseignements au duc de Parme sur les troupes que le duc d’Anjou conduisait contre lui ; comme il prétendait que de hauts personnages avaient donné leurs assentiments à ses actions, il fut mis à la torture. Le roi Henri III, assez souvent justement, soupçonneux pour tout ce qui venait d’Henry de Guise et de l’Espagne, se rangea à l’avis de ceux qui conseillaient le supplice et Salcède fut condamné le 25 oct. 1582 à être écartelé.

Sismonde de Sismondi, Histoire des Français, tome XX, 18-35, p. 62, 63, 64.

(42) Pour montrer que Talleyrand, facilitant par ses révélations la progression ennemie sur le sol national, devait en principe être soumis à une peine irréversible, il suffit de citer un décret de l’Empereur remplaçant les dispositions du code pénal. En effet, le 24 février 1814, les nécessités de la guerre avaient déterminé l’Empereur à promulguer le décret suivant :

Article 1 : Il sera dressé un état des Français qui sont au service des puissances alliées ou qui, sous quelque titre que ce soit, ont accompagné les armées ennemies dans l’invasion du territoire de l’Empire depuis le 20 décembre 1813.

Article 2 : Les individus qui seront portés sur cet état seront traduits sans délai et toute affaire cessante devant nos cours et tribunaux pour y être jugés et condamnés aux peines portées par la loi, et leurs propriétés confisquées au profit des domaines de l’Etat conformément aux lois existantes.

Article III : Tout Français qui aura porté les décorations des ordres de l’ancienne dynastie dans les villes occupées par l’ennemi et durant son séjour, sera déclaré traître, jugé comme tel par une commission militaire et condamné à mort. Ses propriétés seront confisquées au profit des domaines de l’Etat.

Napoléon.

Ce décret est reproduit dans « Le vrai chevalier de Maison-rouge » A.D.J. Gonzze de Rougeville, 1761-1814.

D’après des documents inédits par G. Lenotre, Paris, 1894, in octavo) p. 266-267.

– De ce décret, furent victimes deux royalistes, dont l’histoire a retenu les noms :

- à Reims, Gonzze de Rougeville, illustré par Alexandre Dumas sous le nom de chevalier de Maison-rouge, et dont le dévouement à Marie Antoinette est bien connu. Il avait en 1814 renseigné par lettre les Alliés.

- à Troyes, M. de Gouault (ancien gentilhomme de la cour de Louis XVI) qui avait arboré la croix de Saint-Louis que « depuis vingt-deux ans, il était interdit de porter », p. 267 à 282, du même ouvrage de Lenotre.

(43) Le crime et la criminologie, E. Yamarellos et G. Kellen, Marabout université, p. 941.

(44) Bien souvent, les mouvements criminels des foules au moment des émeutes, des « tumultes », des « émotions », pour employer les termes qui varient selon les époques, sont conduits par des criminels spécialisés et payés à cet effet. Le même phénomène se reproduit à toutes les époques.

(45) Certains auteurs ont taxé Talleyrand de crime de manière excessive et ont trop cédé à la polémique ; car dans leurs accusations on rencontre des excès, des invraisemblances, des contradictions.

L’excès semble évident lorsque Villmarest dans son Monsieur de Talleyrand, Paris, J.P. Robert, libraire éditeur, 1834, chapitre I p. 21, écrit sur Talleyrand alors âgé de 15 ans (1769) « … la double alliance du jeune homme Talleyrand avec les deux sœurs porta ses fruits. Amy était âgée de dix-huit ans, Maria de seize seulement, et elles seraient devenues mères sans les soins qui leur furent prodigués pour prévenir une maternité intempestive… ». Des deux jeunes filles, l’une mourut, l’autre perdit l’usage de la raison ».

Une autre sœur Sophie fut séduite et mourut, puis la mère quelques jours après la fille ! Ibidem p. 24.

– « Le corps de Gauchier (le frère d’Amy et de Maria) fut trouvé dans les filets de Saint-Cloud, ayant été jeté dans la Seine après avoir été volé et poignardé », chapitre II p. 45.

– L’invraisemblance apparaît dans l’empoisonnement supposé de l’impératrice Joséphine au moyen d’un bouquet offert par Talleyrand, après la révélation qu’elle fit au tsar Alexandre en 1814 de l’évasion du dauphin. Le Dr Cabanés, dans Légendes et curiosités de l’histoire, 2e série Albin Michel, traite du sujet (p. 87 à 108).

Il réfute cette hypothèse d’empoisonnement par le résultat de l’autopsie.

Il se serait agi d’une broncho pleuro pneumonie, compliquée d’une angine gangréneuse.

– Des contradictions existent dans l’accusation qui fut portée contre Talleyrand d’avoir fait empoisonner Mirabeau.

a) Amédée Pichot dans ses Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand, p. 128, cite le pamphlétaire Goldsmith qui à Londres, sous le titre de Cabinet de Saint-Cloud, écrivit les phrases suivantes :

« Mirabeau et Talleyrand avaient été gagnés par la cour ; mais le dernier craignant les conséquences de l’imprudence à laquelle il avait été entraîné et fidèle à la maxime que le crime ne doit pas avoir de confidents, trouva moyen d’empoisonner Mirabeau dans une partie carrée qu’ils firent avec leurs maîtresses chez un restaurateur. Mirabeau expira dans les bras de Barrère et ses dernières paroles furent (dit Goldsmith) « C’est ce gueux de Talleyrand qui m’a donné mon dernier bouillon ! Madame vous dira le reste ».

b) De Villemarest dans un ouvrage déjà cité, M. de Talleyrand dénie l’empoisonnement de Mirabeau avec du café par l’intermédiaire de Mme le Jay, le médecin Cabarrus, Petion, Condorcet, Brissot (chapitre XVI p. 370).

– C’est donc une deuxième version toute aussi dépourvue de logique que la première lorsqu’on sait que le médecin Cabarrus, célèbre au XIXe siècle et fils de Mme Tallien, est né le 19 avril 1801, alors que Mirabeau est mort en 1791.

– Ce fut Cabanis qui assista Mirabeau dans ses derniers instants, on se le représente mal comme l’instrument d’un crime.

Il n’en reste pas moins que ces accusations diverses traduisent le climat d’une époque. Certains de ses contemporains associèrent (à tort ou à raison) le nom de Talleyrand à la notion de crime.

– Retenons que Léon Noël Talleyrand (p. 220), dans une lettre du 9 février 1867, St Beuve écrivant à Régis Chantelauze, historien du cardinal de Retz, s’exprime ainsi au sujet de Talleyrand « … et plus malgré sa douceur apparente de mœurs et de ton, ayant si peu de scrupules pour les actes, qu’il y a trois points de sa vie qui font des doutes presque terribles : la mort de Mirabeau, l’affaire du duc d’Enghien, l’affaire de Maubreuil… ».

– Rappelons ici (ce qui nous semble plus sérieux) qu’au mois de juillet 1804 à Varsovie, au palais Lazienki, une tentative d’empoisonnement à l’arsenic fut entreprise contre le futur Louis XVIII, Duc de Castries Louis XVIII p. 173 et 174.

« Louis XVIII resta persuadé que le coup venait de Bonaparte » gêné par sa légitimité ; mais à cette époque Talleyrand était dans la confidence de Bonaparte et ministre des Relations extérieures, leurs intérêts étaient conjoints.

Il existe, croyons-nous, une certaine logique dans la volonté de faire disparaître le comte de l’Isle en juillet 1804, comme dans les volontés antérieures d’attenter à la vie du duc d’Enghien et celles postérieure de vouloir la mort de l’empereur Napoléon.



CONCLUSIONS



Au cours de cet exposé, nous nous sommes efforcés d’établir des rapports directs et indirects entre certaines caractéristiques somatiques de Talleyrand (pieds bots varus équins héréditaires, arythmie extra systolique, brachytéléphalangie manuelle, uricémie des plus probables, visage pâle sans pilosité) et son comportement.

Des conclusions, c’est-à-dire l’énoncé d’un résultat final s’accompagnent de scrupules.

On s’interroge :

a) sur la validité des bases de départ,

b) sur les déductions qui en dérivent.



a)



Au vrai, le doute ne nous atteint que peu, quant à la solidité de nos infrastructures.

– L’hérédité des « pieds contrefaits » de Talleyrand rentre dans le cadre de l’hérédité dominante irrégulière, telle que des tableaux généalogiques permettent aussi de la saisir dans le bec de lièvre, le torticolis congénital, la luxation congénitale de la hanche.

La forme des chaussures du Prince traduit la variété varus équin de la disgrâce.

La lecture des mémorialistes (Molé, Rémusat), les dires du médecin Cruveilhier en assurent la bilatéralité.

– La brachytéléphalangie manuelle de Talleyrand n’ouvre pas non plus matière à valable contradiction.

La mémoire familiale a gardé de Talleyrand le souvenir d’auriculaires très particuliers que l’on retrouve s’affirmant chez un sujet de son parentage à la cinquième génération. Ces auriculaires ne sont que l’extériorisation la plus apparente d’une affection de tous les doigts des mains et qui est passé inaperçue à travers les générations, puisque son porteur vivant et cependant averti ne l’avait pas de lui-même identifiée dans sa totalité.

– Le rythme cardiaque de Talleyrand ne nous semble pas non plus devoir être discuté. Un pouls radial qui n’est plus normalement perçu après le 6e battement puis, qui après un temps d’arrêt reprend son rythme, est vraiment trop particulier et trop caractéristique pour être inventé même s’il est considéré par l’intéressé comme un élément de supériorité dans la résistance à la fatigue.

– On pourrait par contre apporter une critique à la réalité du tempérament goutteux de Charles Maurice de Talleyrand dont nous avons fait état. Il serait aisé à un censeur d’objecter que l’histoire ne nous a pas transmis une atteinte aiguë articulaire spécifique de goutte chez Talleyrand et qu’après tout la spécificité goutteuse ne peut être affirmée qu’après contrôle uricémique.

Nous amenderions cette position en rétorquant qu’il est bien établi que la goutte est une maladie génétique. Or, l’oncle consanguin de Talleyrand, le comte de Périgord et qui lui ressemblait presque à l’égal d’un vrai jumeau, était considéré comme goutteux. Le fils de Talleyrand, Flahaut, était reconnu comme un goutteux avéré et fit au moins une saison à Bourbonne. De plus, la goutte était décelée depuis l’antiquité et était loin d’être ignorée des médecins des 18e et 19e siècle.

Or, Talleyrand qui se plaignait souvent de douleurs (les douleurs variées sont fréquentes chez les goutteux) fit de nombreux séjours dans les stations thermales où l’on traitait la goutte (Bourbon l’Archambault surtout, Aix-la-Chapelle, Bourbonne les Bains, Cauterets). Egalement son goût d’entreprendre, son peu de tendance à se livrer, sa persistante ambition, son goût d’une vie large et facile sont des caractéristiques récemment mises en évidence du tempérament goutteux que nous avons attribué à Talleyrand.

Nos considérations ne nous semblent donc pas entièrement bâties sur le sable.

– On ne peut non plus discuter la pâleur et l’absence de pilosité du visage signalées par les contemporains chez Talleyrand, parmi les assises somatiques énoncées certaines même sont en quelque sorte mesurables. Nous avons donné un indice traduisant la brachytéléphalangie, nous avons pu établir le tracé électro-cardiographique de l’arythmie extra systolique de Talleyrand.

On peut donc, dès maintenant, tirer une première conclusion ferme, à savoir :

Nos assises somatiques telles que nous les avons exposées sont peu contestables.



b)



Sur ces assises, nous avons établi des constructions qui à leur tour entraîneront des conclusions, après brève discussion.

Nous envisagerons tour à tour ces constructions.

1) Si Talleyrand était né avec des pieds en rectitude et des jambes solides, étant l’aîné d’une famille nobiliaire, il eut incontestablement suivi la carrière des armes comme tous ses ascendants.

Il l’a lui-même exposé à Hyde de Neuville alors qu’il s’apprêtait sous le consulat à introduire ce dernier auprès de Bonaparte.

Il n’aurait pu d’après ses dires qu’émigrer et se serait trouvé de ce côté de la barrière où se dispensaient mal la gloire, la richesse et les honneurs. En l’admettant fidèle à la monarchie traditionnelle et non rallié à l’Empire, il eut à la Restauration bénéficié de ces promotions banales élevant dans la hiérarchie militaire ceux que la Révolution et l’Empire avaient frustré d’une juste ou injuste progression vers des grades plus élevés. Son goût de l’intrigue et sa subtilité d’esprit (si tant est qu’ils aient existés indépendamment de ses pieds bots) lui auraient peut-être permis sous la Restauration l’accession à des postes ministériels.

Mais nous n’avons émis ces dernières considérations sur l’hypothèse d’une absence d’infirmité que pour établir un contraste.

Ce sont ses pieds contrefaits qui ont déterminé chez Talleyrand la suppression de son droit d’aînesse, sa relégation à la condition de cadet avec la tendance à l’esprit de révolte que celle-ci semble comporter, sa vocation forcée pour la cléricature, les tristes méditations de St Sulpice et leur aboutissement orgueilleux.

La révolution fut la bienvenue pour abandonner un métier des plus mal admis et l’engagement révolutionnaire assez avancé pour permettre après quelques épreuves l’admission dans les rangs gouvernementaux du Directoire, du Consulat et de l’Empire. Nous avons pu, à partir des pieds bots, expliquer chez l’ancien évêque d’Autun la volonté d’ambition et la souplesse adaptative par la doctrine d’Adler chez les « infériorisés des organes » (sentiment d’infériorité, puis complexe compensateur de supériorité, déterminant la variété des manœuvres pour se hisser à des situations prépondérantes). Ainsi, le lien entre l’infirmité de Talleyrand et son destin nous semble établi et ce sera dans ce deuxième volet une première conclusion.

2) L’arythmie se rencontre chez des sujets présentant un déséquilibre neurotonique. Ces sujets sont généralement des émotifs, s’étudiant, se prenant le pouls et cela va à l’encontre de l’aspect inébranlable sous lequel on se représente Talleyrand.

Il existe dans cette affection, sous l’influence d’émotions, des poussées arythmiques plus vives. C’est une explication aux courts séjours cubiculaires de Talleyrand pendant lesquels les médecins s’effrayaient et lui transmettaient leur émotion. Les phénomènes subjectifs des « palpitations » en apparence éprouvants étaient sans gravité réelle, d’où ses levers rapides. Ces phénomènes rejoignent les fréquents balancements du membre inférieur droit accompagnés du rythme de la canne, les précautions nocturnes pour éviter une chute.

C’est pourquoi dans une deuxième conclusion et contrairement à l’opinion communément admise, nous ne craignons pas d’écrire que Talleyrand, habile à dissimuler ses impressions, n’en était pas moins un anxieux et un émotif.

3) La brachytéléphalangie de Talleyrand est intéressante à étudier en elle-même, mais surtout reliée au contexte qui nous occupe. En elle-même pour qui n’est pas prévenu, elle peut passer inaperçue sur une main féminine à l’armature osseuse normalement assez gracile, mais cependant être génétiquement transmise selon le règle de la dominance mendélienne. Dans le contexte, elle peut être considérée comme le témoin résultat entre deux êtres que nous connaissons bien d’une conjonction intellectuelle et affective non absente d’érotisme et que corroborent certaines qualités transmises à la descendance.

Peut-être aussi faut-il envisager chez un troisième intéressé une résignation à base d’acceptation tacite dans laquelle rentre un orgueil de race, loin de mépriser une certaine endogamie.

Telles sont les conclusions assez nuancées que suggère la légère anomalie manuelle de Talleyrand.

4) La goutte, en admettant que Charles Maurice de Talleyrand en fut atteint et une telle éventualité est infiniment probable, nous ouvre un double horizon.

D’une part, son accompagnement psychologique dont nous avons suffisamment parlé pour n’y plus revenir ne peut que renforcer le déterminisme ascensionnel qui, d’après Adler, se rencontre chez les infériorisés des organes et il est plausible que ce renforcement puisse s’être produit chez Talleyrand.

D’autre part, il semble que d’emblée ou à échéance (tout au moins dans l’expérience ici vécue) les humeurs secrétées par les goutteux, déterminant la méfiance, se trouvent d’uricémiques à uricémiques génératrices de conflits. Ainsi en fut-il entre Talleyrand et le comte de Périgord, Mirabeau, Rewbel, Pitt, Louis XVIII et même le bien aimé Flahaut. Et nous pouvons donc conclure chez les protagonistes goutteux de Charles Maurice de Talleyrand à l’existence d’un état d’alerte, à une dureté d’analyse ne s’encombrant pas de sentiments et contrariant ses manœuvres séductrices.

5) Jusqu’ici notre cheminement, grosso mode, ne nous a pas semblé avoir rencontré d’insurmontables obstacles. Si nous n’avons pas toujours cerné exactement le vrai, nous sommes restés dans l’admissible.

Notre impression de rectitude, tout au moins relative, a subit quelques intimes assauts dans notre dernier chapitre : « Essai d’approche criminologique de Charles Maurice de Talleyrand ».

Nous avons dans notre construction groupé un ensemble de stigmates pour en faire la marque extériorisée d’un comportement criminel.

En avions-nous le droit ? Oui, si on lit Lombroso et si l’on consulte son atlas où il n’est pas besoin d’une telle addition somatique en cas de crime par ailleurs reconnu pour que ce grand travailleur établisse statistiquement des variétés de type criminel.

Non, si on parcourt les traités de criminologie contemporains où il n’est que très peu fait allusion à un status et habitus criminel.

Cependant, on sent dans ces ouvrages contemporains une certaine gêne devant la révélation génétique d’une liaison morphologique et agressive avec certains aspects pathologiques du gonosome X Y.

Et puis, comme nous l’avons vu, des enfants récidivistes ne présentent-ils pas plus de dysmorphies qu’un groupe comparable de délinquants primaires !

On en arrive à se demander si Lombroso et les criminologistes actuels ont raisonné sur des échantillons comparables, mais quelles rapidités évolutives raciologiques et mésologiques cela impliquerait-il ? Lombroso est mort en 1909.

Nous avons tendance à supposer (mais peut-être nous trompons-nous) qu’un très grand et honorable respect humain qui refuse de jeter un discrédit sur certaines races par des études trop affirmées sur leur pathologie se retrouve à l’échelle de la personne. Ce serait quitter la règle admise de sollicitude généralisée en laissant entendre que, d’après son visage et sa conformation, tel individu doit être tenu en suspicion.

Quoi qu’il en soit, nous n’aurions pas pris position entre ces thèses diverses ou ces réticences humanistes et nous n’aurions pas osé écrire notre dernier chapitre si certains souvenirs précis de l’adolescence ne nous avaient entraîné dans le sens positif pour établir de possibles corrélations somato criminelles chez Charles Maurice de Talleyrand Périgord.

Ainsi placé sous le signe de la subjectivité, n’émettons-nous qu’une opinion. Elle nous semble valoir pour Talleyrand.

Nous n’avons pas l’intention, à l’époque présente, d’en faire une conclusion généralisée.

Le recours au code pénal qui, dans sa conception la plus élémentaire (que certains préconisent) envisage en dehors de toute autres considérations le délit et la sanction correspondante, nous a été d’une commode application. Nous ne pouvions le négliger, mais une position juridique n’apporte pas de conclusion à un problème de corrélation psycho organique.



c)



Dans ces conclusions, nous voudrions très brièvement et dans un dernier paragraphe montrer que notre exposé n’est pas de mur dilettantisme.

On a longuement épilogué sur les forces motrices de l’Histoire.

A côté de la lutte des classes, lutte des races, phénomènes conflictuels économiques et démographiques, phénomènes mystiques, défense de l’Occident contre l’Orient ou inversement, apparition d’une nouvelle technique industrielle ou militaire, action des grands hommes, esprit d’aventure, famine, peurs, modifications climatiques déterminant les migrations, nous croyons qu’il faut réserver une place ne serait-elle que modeste dans l’histoire de la politique intérieure aussi bien qu’extérieure aux antagonismes qui trouvent leur source dans certains déterminismes somato psychiques (il est vrai, difficiles à définir) d’hommes d’importance.

Bien qu’ils se soient naguère compris pour triompher de Jugurtha et de ses Numides, Marius et Sylla se trouvent aux prises dans la guerre civile. L’obèse Marius résiste mal au roux Sylla.

Charles Quint et François 1er, Henri III et le duc de Guise, Henri IV et le duc de Mayenne ne sont pas de la même veine.

Robespierre et Saint-Just d’une part, Danton et Barras d’autre part, diffèrent de constitution, de goûts et d’action.

Le conflit de Charles 1er et de Cromwel ne serait-il pas en partie à base psycho somatique ?

L’ostentation même physique et l’impulsivité de Guillaume II ne s’opposent-elles pas dans les entreprises diplomatiques au maintien modeste et au style plus feutré de Delcasse.

Staline et Trostsky, le premier réduisant le second, furent des hommes d’un système nerveux très différent.

A moins que les généticiens du futur par des manœuvres sur l’autosome et le gonosome arrivent à faire des hommes des unités exactement identiques et qu’en même temps les écologistes établissent dans le devenir des environnements indifférenciés, des oppositions humaines individuelles existeront toujours, trouvant leurs sources dans de multiples variétés somato psychiques tant que subsisteront l’hérédité et le milieu.

Les conflits entre ces variétés et dus à l’existence de ces variétés ne nous semblent pas entièrement négligeables dans les jeux de l’histoire.

Le boiteux, le goutteux, l’émotif Talleyrand, en lutte continue au cours de sa longue existence contre les adversaires les plus variés pour assurer sa sécurité et sa supériorité et pour assumer, comme il le désirait, sa place dans l’histoire, nous donne un exemple dont on peut partir pour analyser d’autres situations.



TABLE DES MATIERES



Préface

Bibliographie

1er chapitre :

Talleyrand et ses pieds bots héréditaires

– Photographie et tableaux « in fine »

2ème chapitre :

Comment les « pieds contrefaits » de Talleyrand retentirent sur sa psyché

– Schéma d’Adler « in fine »

3ème chapitre :

Talleyrand et son arythmie extra systolique

– Electrocardiogramme « in fine »

4ème chapitre :

La brachytéléphalangie de Talleyrand et ses interférences

– Photographies et tableau « in fine »

5ème chapitre :

Confrontation de Talleyrand avec d’autres infériorisés des organes (goutteux particulièrement, louis XVIII singulièrement)

6ème chapitre :

Essai d’approche criminologique de Charles Maurice de Talleyrand

Conclusions



FIN DE LA THESE





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THESE SOUS LA DIRECTION DE JEAN TULARD D'APRES LE TAPUSCRIT ORIGINAL - COLLECTION PHILIPPE MAILLARD







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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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