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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LE BEAU MONTROND

PAR

HENRI MALO





CHAPITRE PREMIER

Douai, particulièrement au mois de novembre, n’est pas une ville gaie. En l’an de grâce 1784, le régiment Mestre de camp général y tenait garnison et y menait une assez triste vie, lorsque, ce mois-là, à la date du 6, lui arriva un nouvel officier, un sous-lieutenant de remplacement, Philippe-François-Casimir, comte de Mouret et de Montrond.

Il était sorti de l’École militaire le 1er mai précédent, avait été affecté le 1er septembre au régiment de Ségur dragon, d’où il passait à Mestre de camp cavalerie.

On vit débarquer un grand et beau garçon, le type du bel homme. Sa taille atteignit son plein développement à un mètre soixante-quatorze centimètres, certains passeports disent soixante-seize. Le blond de ses cheveux devait foncer par la suite et tourner au châtain. Ses yeux offraient cette nuance indéfinissable, entre le gris et le bleu, qui varie suivant que le regard se fait dur, ou malicieux, ou tendre. Rien de saillant dans ses traits, mais le teint se remarquait par sa fraîcheur et son éclat. Il tenait toujours sa main gantée ; on se demandait pourquoi : elle présentait une particularité singulière ; le petit doigt commençait à la naissance du poignet, à plus d’un pouce plus bas que la position ordinaire. Spirituel, moqueur, le ton haut, d’une assurance qui se transformait en une audace imperturbable si les évènements le commandaient, il se donnait un air avantageux, qui, contrairement à ce qu’on aurait pu croire, n’indisposait pas les hommes.

Peu après son arrivée au corps, il avait pour amis tous les officiers de son régiment, y compris le colonel Théodore de Lameth, et pour créanciers tous les marchands de la ville.

D’où venait-il ?

Sa famille issue de la robe pour aboutir à l’épée, était d’origine salinoise. Son père, Claude-Philibert de Mouret de Montrond, commandait une compagnie au régiment des gardes-françaises, et possédait en Franche-Comté, dans le bailliage de Quingey, les seigneuries et châteaux de Montrond, de Châtillon et de Trévillers (Doubs). Son grand-père, Denis-Ignace de Mouret de Châtillon, président à mortier au parlement de Franche-Comté, membre de l’Académie de Besançon, fut créé comte de 1767. Son bisaïeul, Philibert-Durand, comte d’Auxy, vivait encore lorsqu’il vint au monde, et fut son parrain, mais, trop âgé pour y assister, se fit représenter à la cérémonie du baptême par le grand-père Denis-Ignace.

A Besançon, capitale de la Franche-Comté, vieille cité parlementaire, la famille possédait un noble et solennel hôtel dans le quartier aristocratique, Grande-Rue, sur la paroisse Saint-Maurice ; il existe encore aujourd’hui, au numéro 123 ; il comprend deux corps de bâtiments séparés par une cour encadrée de constructions à droite et à gauche. La façade sur la rue a été refaite ; au revers du bâtiment s’ouvrent de jolies fenêtres à accolades du XIVe siècle. Au fond de la cour, on voit un élégant hôtel à un étage surmonté de combles ; cet étage est très élevé, et percé de grandes et hautes fenêtres. Il date de la fin du XVIIIe siècle ou du commencement du XVIIIe. Il a grand air. Il est le type des demeures que les parlementaires de Besançon se firent construire, lorsque le parlement y fut transféré de Dôle. C’est là que notre héros naquit, le 20 février 1769. La commère de son bisaïeul fut une de ses tantes maternelles, Marie-Françoise d’Arlus du Tailly, femme du receveur général des Domaines et Bois de Bourgogne, Poultier de Berrigny ; elle se fit représenter au baptême par une autre tante de l’enfant, la demoiselle Mouret de Chatillon.

Sa mère, Angélique-Marie d’Arlus du Tailly, aussi remarquable par son caractère que par une intelligence et une instruction supérieures à la moyenne, marqua d’une empreinte indélébile la formation intellectuelle de son fils. Il suffit de citer les noms de ses trois auteurs préférés pour fixer le caractère de son tempérament moral : saint François de Sales, Fénélon et Jean-Jacques Rousseau, des âmes tendres, des cœurs sensibles, et les pères du romantisme. Mais elle ne sera complètement définie que si on y ajoute la note de son esprit naturel, doué du mordant, de la légèreté et de la finesse de celui du siècle. Elle possédait le latin, l’anglais et l’italien, et savait manier une plume.

Elle s’attacha aux idées nouvelles qui divisèrent la société française à la fin de l’ancien régime. Elle lut avidement les livres qui les exposaient, et en accentua la hardiesse par les notes dont elle en surchargeait les marges. Son entourage, à Besançon, se montrait friand de lire ses annotations.

Elle fit de son fils un homme cultivé. Il reçut, grâce au crédit du marquis de La Tour du Pin, neveu de la princesse d’Hénin, l’amie de couvent de sa mère, son brevet de sous-lieutenant le 2 juillet 1785, de lieutenant le 1er mai 1788. Il pratiquait déjà dans la vie courante la morale de Faublas et des Liaisons dangereuses. Un exemple illustrera cette affirmation. Son régiment faisant un séjour en Lorraine, il joua avec un second sous-lieutenant du régiment d’Infanterie du Roi, en garnison à Nancy, Louis-Brandelis-Ferdinand, comte de Champagne, âgé de vint ans, petit-maître appartenant à une vieille famille du Maine, grand joueur et grand tireur. Ce que fut la partie, il est assez difficile de le préciser. Retenons seulement que Montrond disait plus tard en riant :

— On ne saurait s’imaginer à quel point c’était amusant de passer la nuit en tête à tête avec un homme s’acharnant à vouloir amener un dé pipé.

Le comte de Champagne perdit une forte somme. Il douta peut-être de la régularité de sa dette, et se garda de la payer. Bien mieux, chaque fois qu’il rencontrait son partenaire, il affectait de le méconnaître, ou de le braver. Évidemment, il cherchait une affaire. Montrond tirait fort mal, mais n’était pas homme à supporter de pareilles allures. Que fit-il ? Il paya d’audace. Le comte de Champagne avait dans on écurie des chevaux magnifiques : Montrond les envoya quérir par ses gens, qu’il chargea de dire à ceux de leur propriétaire :

– Notre maître s’en arrange pour le paiement de ce qu’on sait bien.

Ce geste rendit le duel inévitable. Montrond, s’étant découvert, fut touché en pleine poitrine à la première botte que lui porta son adversaire. Mais pendant que l’épée de Champagne se trouvait ainsi engagée, Montrond eut le courage de riposter, embrocha le bretteur comme une mauviette, et le tua.

Depuis cette affaire, nul n’osa plus lui susciter une querelle de jeu. Un jour, un malavisé crut s’apercevoir qu’il trichait, mit brusquement ses cartes bas, et lui dit :

— Je crois que vous trichez, monsieur le Comte.

L’autre le regarda fixement :

— C’est possible, mais je n’aime pas qu’on me le dise.

Ce mot arrêta la discussion. Il se trouve dans Saint-Simon. Ce n’est pas là que Montrond le prit ; il le tenait d’autre source, et le puisa dans le fonds commun traditionnel ; mais il l’appliqua judicieusement. Et devant l’immunité que lui valut pour toujours ce duel de jeunesse, Talleyrand disait :

Il vit sur son mort.

Il passait ses hivers à Paris. La mode s’empara de lui. On commença à l’appeler « le beau Montrond ». Son élégance brillait au premier rang de la jeunesse dorée de la Cour et de la Ville, concurrençant Archambaud de Périgord et Félix Le Peletier de Saint-Fargeau. Une anglaise enthousiaste le dépeignit à une de ses amies : « Je sors de chez Mme de Laval où j’ai vu enfin M. de Montrond que pressait, qu’entourait la fine fleur de la Cour et de la Ville. Ah ! Ma chère, comment se défendre contre les Français quand ils ressemblent à celui-là ? Représente-toi un blond, doux et rose, la figure de ce que toutes ces dames appellent un Faublas, la grâce d’Adonis sur les épaules d’Hercule comme dit l’abbé Barthélemy chez les Choiseul, une épée et un esprit qui tiennent en respect tous les hommes, un œil et une énergie qui promettent protection à toutes les femmes. Ah, ma chère ! Ma chère ! Dieu sauve l’Angleterre de sa présence ! Il est capable de nous enlever toutes, et plus vite, ma foi, que son ami le marquis de Lafayette n’a enlevé l’Amérique à notre pauvre lord. » Hélas ! Dieu ne sauva pas l’Angleterre de sa présence, et cette présence eut des suites tangibles dans le ménage d’un noble lord !

A l’aurore de la Révolution, Montrond fait partie de ce que lady Holland, chez laquelle il dîne souvent et rencontre Mme de Flahaut, appelle « la compagnie de l’infortuné duc d’Orléans ». Il avait pour amis, souvent intimes, ces jeunes aristocrates libéraux qui s’appelaient le marquis de Lafayette, le prince d’Hénin, presque tous les Noailles, Mathieu de Montmorency, Voyer d’Argenson, Victor de Broglie, les Girardin, le comte Louis de Narbonne, Choiseul-Gouffier, les Lameth, la plupart hantant le salon de Mme de Staël avec l’abbé de Montesquiou et l’abbé Barthélémy, et le salon de Mme de Flahaut. Joueur intrépide et passionné, et pas toujours très scrupuleux, il semblerait extraordinaire que dès cette époque il n’eût pas rencontré Talleyrand qui fréquentait les mêmes milieux, avait les mêmes amis, –Voyer d’Argenson et Louis de Narbonne furent ses condisciples au cours de droit public professé par Koch à l’Université de Strasbourg, – et se vit contraint en 1791 de se défendre et de se justifier dans les journaux d’avoir gagné de grosses sommes au jeu. La duchesse de Dino prétend que leur connaissance date de leur premier séjour en Angleterre en 1792 : à coup sûr, elle s’y noua étroitement, et de manière à durer jusqu’à leur dernier souffle. Mais il est impossible qu’ils n’aient pas commencé à se lier dans les salons ou dans les tripots que tous deux fréquentaient, vers 1789.

La mère de Casimir de Montrond, placée très jeune à Paris au couvent du Cherche-Midi, n’en sortit qu’à vingt-deux ans pour se marier. Elle s’y lia avec la duchesse de Bouillon, la princesse de Poix et la princesse d’Hénin. Elle avait adopté d’avance les principes de la minorité de la noblesse à l’Assemblée constituante, les orléanistes de l’avenir : au reste, Talleyrand s’unissait déjà à la faction d’Orléans par des liens secrets. Le fils se rallia aux idées de sa mère, que bientôt les événements dépassèrent. La comtesse commença à critiquer, fort spirituellement d’ailleurs, les actes de la Révolution dans une histoire du Long Parlement d’Angleterre, qu’elle publia en 1790, sous ce titre : Le Long Parlement et ses crimes, rapprochements faciles à faire, puis, plus âprement, dans beaucoup d’articles parus aux Actes des Apôtres, journal royaliste ; on lui attribua la complainte du Troubadour Béarnais, qui est en réalité de l’abbé Arthur de Dillon, et où l’on chantait au refrain :

Louis, le fils de Henri,

Est prisonnier dans Paris.

Lally-Tollendal, son ami, lui adressa sa protestation qu’il fit imprimer, quand, à l’incitation de la princesse d’Hénin, il quitta l’Assemblée nationale ; tant et si bien qu’elle dut songer à mettre sa personne en sûreté ; elle émigra à la fin de 1790. Elle se réfugia à Neufchâtel, chez Du Peyrou, l’ami de Jean-Jacques Rousseau ; elle correspondait avec lui. Sa tante, Mme de Franqueville, correspondait avec Rousseau. Du Peyrou étant mort, Mme de Montrond passa en Angleterre avec son plus jeune fils. En émigration, elle perdit son mari et la plus grande partie de sa fortune. Elle parvint à rentrer en France en 1799, après le 18 brumaire, et se fixa à Besançon, où elle ne cessa plus de résider.

Lorsque les choses se gâtèrent tout à fait, on discerne quelque flottement dans la destinée de son fils. On aurait hésité à moins. Comment, lorsqu’on ne veut pas sortir de France, y demeurer sans trop de risques ? Montrond, le 25 juin 1791 démissionne de Mestre de camp général, qui s’était en août 1790 joint aux régiments du Roi et de Châteauvieux révoltés à Nancy, et qui était devenu le 24e régiment de cavalerie ; Il se fait nommer le 30 juin aide de camp du général Mathieu Dumas. Mais il ne fait pas usage de son brevet. Rétabli lieutenant à son régiment, il est promu capitaine au 3e régiment de chasseurs à cheval le 18 septembre, et obtient du ministre, son ami Louis de Narbonne, un brevet d’aide de camp de son ancien colonel Théodore de Lameth, devenu général : l’armée semblait alors un asile contre bien des dangers ; d’autres que Montrond s’y engagèrent, le jeune duc de Chartres en tête, trop avisés et trop bons patriotes pour servir à Coblentz dans l’armée de Condé. Le 16 février suivant, Montrond passe au même titre auprès du général de Latour-Maubourg. Cette nomination nous vaut une anecdote qu’il contait avec plaisir. Une nuit, Destutt de Tracy, alors militaire, plus tard philosophe, pair de France, et membre de l’Académie française, le tenait par le bras, et, le prenant pour un autre, lui expliqua que Latour-Maubourg aurait bien mieux fait de choisir pour aide de camp un vieux routier plutôt que « cet étourdi de Montrond ». Il s’en amusait fort, et ajoutait en riant qu’un autre aide de camp, suisse, disait de Tracy :

— Il est bien aimable pour un chênéral !

Il fait avec Latour-Maubourg la campagne des Ardennes en 1792. Au départ, son domestique – seul il en avait de ce modèle – avant de garnir son nécessaire de toilette, lui demande à quelle odeur M. le comte fera la campagne. Nos troupes, peu aguerries, pliaient quelquefois. En reconnaissance avec un autre officier, Montrond se heurte à un gros qui se débandait :

— Que faites-vous, camarades ?

— L’ennemi est là, et nous sommes trahis !

— Sur l’honneur, messieurs, vous vous trompez ; mais si vous n’en croyez pas vos officiers, que les plus incrédules prennent nos chevaux ; ils iront plus vite.

En août, lorsque son général gagne la Belgique, il démissionne définitivement.

Le mois suivant, une Anglaise, mistress Philipps, annonçait à une de ses amies, miss Burney, qui épousa un Français et devint Mme d’Arblay, qu’elle attendait une colonie de réfugiés français. Les visites domiciliaires avec opposition de scellés de la fin d’août, et surtout les massacres des 2-3 septembre 1792, déterminèrent un exode, précisément de ces nobles libéraux qui accueillirent avec enthousiasme la Révolution commençante, et jusque-là s’étaient refusé à émigrer.

Talleyrand prit peur. En mars, il avait obtenu de Dumouriez, ministre des Affaires étrangères, une mission diplomatique en Angleterre ; rentré en France le 5 juillet, il ne songea plus, après la journée du 10 août, qu’à se faire renvoyer à Londres. Le Conseil exécutif lui refusa le passeport indispensable. A force d’instances, il obtint la pièce libératrice le 7 septembre, s’esquiva de Paris le 8, et s’embarqua le 10. Le comte de Jaucourt l’accompagnait. Son ex-grand vicaire à Autun, l’abbé Desrenaudes, le rejoignit, puis Mme de Flahaut qui lui amenait leur fils Charles, âgé de sept ans, tandis que le comte de Flahaut, emprisonné à Boulogne et heureusement évadé, obéissait à un scrupule d’honneur admirable et mortel, se rejetait bénévolement, pour qu’une autre ne souffrît pas à cause de lui, dans les griffes du tigre Le Bon, et montait sur l’échafaud à Arras. Mathieu de Montmorency, Narbonne, Beaumetz, Chauvelin, Joseph de Broglie, d’autres encore du même groupe, arrivèrent les uns après les autres en Angleterre, et à la fin du mois Stanislas de Girardin, à qui Maret confia une mission apparente pour lui permettre de se sauver.

En même temps que Talleyrand et Jaucourt, le beau Montrond s’enfuit de son côté, mais il choisit pour compagnon de voyage la belle duchesse de Fleury. Ni l’un ni l’autre n’a de passeport. Il imagine un moyen hardi de gagner la frontière sans encombre : dans toutes les agglomérations que tous deux traversent, il fait tambouriner qu’il promet une bonne récompense à qui rapportera leurs passeports perdus ! Et ils passent.

Aimée de Coigny, duchesse de Fleury, avait vingt-deux ans et une existence déjà passablement mouvementée. Mariée à quinze ans, en 1784, au duc de Fleury qui atteignait à peine au même âge, elle enleva Lauzun à sa cousine la marquise de Coigny en 1789. Pour la séparer de son amant, son mari l’emmena en Italie en 1791. Elle rencontra à Rome lord Malmesbury. Il lui plut, elle devint sa maîtresse. Revenue à Paris, elle se sépara de biens d’avec son mari le 9 juin 1792, et continua à correspondre avec Lauzun devenu le général Biron.

Le duc de Fleury était capitaine au régiment de Mestre de camp cavalerie, alors que Montrond y servait en qualité de lieutenant. Ainsi ce dernier fit-il la connaissance du mari, et de la femme. Dans les circonstances critiques que l’on traversait, il vit la femme isolée, sans appui, et se constitua son protecteur et son cavalier servant. Douce servitude ! Deux femmes, Mme de Genlis et Mme Vigée-Lebrun, sont d’accord pour dire d’Aimée que la nature semblait s’être plu à la combler de tous ses dons : visage enchanteur, regard brûlant, taille de Vénus, avec un goût et un esprit qui brillaient par-dessus tout. Et les voilà tous deux courant les routes dans la même voiture, couchant dans les mêmes auberges et naviguant de compagnie. Ils se partagent à peu près également quarante-quatre années d’âge : que se disent-ils au cours de ces tête-à-tête et dans la communauté de l’aventure et du danger ?

La bande de ces émigrés de fraîche date ne songeait qu’à rentrer en France. En janvier 1793, plusieurs s’y décident, Jaucourt, Joseph de Broglie, Stanislas de Girardin, et la duchesse de Fleury. Lord Malmesbury, retour d’Italie, n’avait guère séjourné à Paris : arrêté, puis relâché, il s’empressa de déguerpir.

Les administrateurs de police eurent vent des allées et venues de la duchesse. Ils décernent contre elle un mandat d’amener. Le 16 mars, l’officier de paix Descoings l’arrête, et la conduit en leur présence pour subir un interrogatoire. Dans ses réponses, elle mêle assez habilement le vrai au faux : elle demeurait rue Notre-Dame-des-champs, section du Luxembourg, dans un appartement tenu à loyer de sa belle-mère, elle-même principale locataire ; elle n’avait pas quitté Paris avant le 11 septembre, où elle fit dans les environs « différents petits voyages pour se promener » ; le 19 novembre, elle se rendit dans sa maison de Mareuil-en-Brie, district d’Épernay ; ce n’était pas sa coutume à cette époque de l’année, mais, par crainte des troubles, elle y demeura jusqu’à son retour à Paris, il y avait huit à dix jours. Quant à son mari, elle n’en avait appris aucune nouvelle depuis six ou sept mois, et n’avait aucunes relations avec des personnes de sa famille ou de ses connaissances sorties du territoire de la République. Elle avait acquitté les impositions foncières et mobilières et payé son don patriotique pour ses propriétés de Mareuil, mais rien de semblable à Paris, où elle vivait en pension chez sa belle-mère.

Inquiète de ce premier coup de cloche, elle implore la protection de Biron, qui se récuse. Elle retourne à sa terre de Mareuil. Pour donner un gage à la Révolution, elle divorce le 7 mai. Montrond, qui faisait en Angleterre la conquête de Talleyrand, poursuivit en France celle de la duchesse ; lorsque le 14 ventôse an II (4 mars 1794), en vertu d’un arrêté du Comité de Sûreté générale, on arrête Aimée à Mareuil avec sa femme de chambre anglaise, pour les conduire à la maison d’arrêt du département et de là dans une prison de Paris, on se saisit en même temps d’un individu dont on ne sait pas encore le nom, et que l’on désigne simplement : « Le citoyen ci-devant noble ». C’est Montrond. Écroués tous deux à Saint-Lazare le 25 ventôse (15 mars), elle sous le numéro 886 et lui sous le numéro 885, on les inscrit sous les noms de Anne-Aimée Franquetot, femme Fleury, et de Claude Mouret : il s’attribue le prénom de son père, de manière à pouvoir, un jour ou l’autre, créer une équivoque.

Depuis le 19 (9) du même mois, la prison de Saint-Lazare enfermait un hôte destiné à devenir illustre : André Chénier.

Quatre mois durant, le poète est le compagnon de captivité d’Aimée. Elle inspire son génie. Il l’immortalise en écrivant La Jeune Captive. Tandis qu’il crée des chefs-d’œuvre et ne s’occupe qu’à « perpétuer le témoignage de sa conscience contre le mal triomphant », ce qui le conduit tout droit à la gloire et à l’échafaud, Montrond, qui n’est pas homme à se laisser bonnement mener à la guillotine, songe aux moyens pratiques de se tirer de là.

Il furète, il rôde dans les couloirs de la prison. Le soir du 8 thermidor, le chancelier Pasquier est écroué. Après avoir passé le premier guichet, il croise Montrond qui errait, désœuvré en apparence, s’approche de lui en regardant d’un autre côté, et lui glisse dans l’oreille :

— Ne parlez ici à personne que vous ne connaissiez bien.

L’œil aux aguets, l’oreille aux écoutes, il observe, il étudie les lieux, et surtout les hommes. Un de ses maîtres du moment, un acteur belge nommé Jaubert, aidé de deux acolytes, dressait des listes de suspects, une étape de plus vers le tribunal révolutionnaire. Montrond remarque que cet homme inscrit de préférence les prisonniers riches, et biffe ensuite ceux qui le paient. Le jour où il voit son nom figurer sur la sinistre liste auprès de celui de « la citoyenne Franquetot », il s’occupe de les en faire rayer. Il négocie avec Jaubert, et obtient la double radiation contre promesse de cent louis d’or dont il ne possède pas le premier centime. C’était échapper à la mort à bon compte, car l’histoire ne dit pas que les cent louis d’or furent jamais payés.

Nos deux prisonniers obtinrent leur élargissement le 12 vendémiaire an III (3 octobre 1794). Une fois en liberté, qu’arrive-t-il ? Les choses se passent comme dans les romans : Aimée épouse son sauveur, le 9 pluviôse an III (28 janvier 1795). Elle apporte en dot un château, des terres, des fermes et des bois. Il se charge de fournir annuellement à la communauté la somme de cent mille francs… des produits de son esprit. Si audacieuse que paraît l’affirmation, il prouvera par la suite qu’il était de taille à la justifier, mais Aimée n’en fut pas la bénéficiaire.

Les nouveaux mariés passent leur lune de miel en Angleterre. C’est pour Aimée, douée de sens vibrants dont elle est l’esclave, une heure d’enivrement. Elle écrit à sa cousine la marquise de Coigny, dont la fille devait venir la rejoindre : « Qu’elle ne vienne point, l’aspect de mon bonheur serait trop dangereux pour elle. » Elle adore son mari, elle l’admire. Un jour, tous deux se promenaient en phaéton. Les deux chevaux anglais qui les mènent, la promenade, la voiture, le conducteur lui-même, tout lui paraît si beau et si parfait qu’elle le comble de louanges. Montrond, d’un mot, dévoile un aspect de sa nature :

— Quel triste plaisir ! C’est par deux jeunes tigres qu’il faudrait se faire traîner, les exciter, les dompter, et les tuer ensuite !

Le beau rêve ne dure guère. Les prodigalités de son premier mari l’avaient contrainte à vendre ses meubles, ses diamants, et l’hôtel qu’elle possédait rue Saint-Nicaise. Le second lui coûte sa terre de Mareuil et les bonnes fermes qui la garnissaient. Si monsieur pouvait vendre les terres de madame, madame ne pouvait vendre l’esprit de monsieur. Après cinq ans de mariage, elle divorce une seconde fois pour sauver le château et le parc. Mais elle eut le tort de s’acoquiner ensuite à Mailla-Garat enlevé par elle à la marquise de Condorcet : elle dut vendre en l’an X ces derniers restes de son patrimoine, pour subvenir aux frais de leur existence commune.

Tandis qu’elle suit Mme de Staël, Casimir de Montrond s’attache à Talleyrand, rentré à Paris le 20 septembre 1796.

Correspondance inédite du prince de Talleyrand et de Louis XVIII pendant le Congrès de Vienne, publ. avec préf. par G. Pallain, Paris, Londres, Leipzig, 1881, in-8°. – Arch. Guerre, dossier Montrond. – Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, XXIV, 541, LIII, 29.144. – Presse, 5 novembre 1843. – Duchesse d’Abrantès : Histoire des Salons de Paris, Paris, 1837-1838, 6 vol. in-8°. – Norvins : Souvenirs d’un historien de Napoléon, Mémorial, Edit. de Lanzac de Laborie, Paris, 1895-1897, 3 vol. in-8°. – Schweighaeuser : Vie de Koch, 1814. – Voyer d’Argenson : Discours et Opinions, précédés d’une notice biographique, Paris, 1845, 2 vol. in-8°. – Sainte-Beuve : Nouveaux Lundis. – Talleyrand : Éloge de Bourlier, procès-verbaux de la Chambre des pairs, session de 1821, I, 32. – Bibl. Nat., ms., n. a. fr., 12759. – Gouverneur Morris : Mémorial, trad. Augustin Grandais, Paris, 1842, 2 vol. in-8°. – Mme d’Arblay (Fr. Burney) : Diary and letters, ed. by her niece, London, 1842-1846, 7 vol. in-8°. – Sir Henry Bulwer Lytton : Essai sur Talleyrand, trad. Georges Perrot, Paris, 1868, in-8°. – Bernard de Lacombe : Talleyrand émigré, dans Revue des Deux-Mondes. – Mme Vigée-Lebrun : Souvenirs, Paris, 1835, 3 vol. in-8°. – Comte de Jaucourt : Correspondance avec le prince de Talleyrand pendant le congrès de Vienne, Paris, 1905, in-8°. Stanislas Girardin : Journal et Souvenirs, Paris, 1828, 2 vol. in-8°. – Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, LII, 867. – Arch. Préf. de Police, Registre des interrogatoires des émigrés, Ab 348, fol. 22 ; et carton 7, pièce 406 ; cart. 25, pièces 239 et 242 ; registre 314, fol. 62. – Docteur Émile Ledoux : Le Comte Casimir de Montrond, extr. des Mémoires de la Société d’émulation du Doubs, 8° série, IV, 1909, Besançon, 1910, in-8°. – André Gayot : Une Ancienne Muscadine : Fortunée Hamelin ; Lettres inédites, 1839-1851 ; préf. d’Émile Faguet, Paris, s. d., in- 8°, – Comte Joseph d’Estourmel : Derniers Souvenirs, Paris, 1860, in-12. – Duchesse de Dino : Chronique de 1834 à 1862, publ. par la princesse Radziwill, Paris, 1909, 4 vol. in-8°. – Aimée de Coigny : Mémoires, Paris, 1902, in-8°. – Baronne de V(audey) : Souvenirs du Directoire et de l’Empire, Paris, 1848, in-8°. – Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, XLIV, 846 ; XLV, 25. – Arch. du comte Rœderer : Correspondance, I, 229, 230, 231. – Arch. Nat. AFiia 255, p. 707. – Lettre de Montrond à Charles de Flahaut, 8 janvier 1812, Bowood Papers (arch. du marquis de Lansdowne, communiquées par lord Kerry). – Bibl. de Besançon, mss. 1443 et lettres de la famille de Montrond. – Communications de M. Gazier, bibliothécaire de Besançon. – Marquise de La Tour du Pin : Journal d’une femme de cinquante ans, Paris, 1913, 2 vol. in-8°. – The Journal of Elisabeth, lady Holland (1791-1811), éd. By the earl of Ilchester, London, 1908, 2 vol. in-8°.

II

Le grand coup de vent de la tourmente révolutionnaire une fois passé, la société française se reprend à vivre. Elle se rue au plaisir. Elle se reconstitue tant bien que mal, entremêlée d’éléments nouveaux qui y produisent des contrastes piquants. La fleur de l’émigration récemment rentée de Londres se retrouve chez Mme de Caumont : Archambaud de Périgord, les Noailles de l’Aigle, Montrond y font assaut d’esprit et d’élégance. Ils possèdent des cabriolets, considérés comme le nec plus ultra du faste. Montrond donne, et continuera longtemps à donner le ton à la mode, comme il le faisait déjà en 1789. Des jeunes gens pensionnent son valet de chambre pour savoir chaque matin comment il s’habillera dans la journée. Perdant ses cheveux naturels, il porte des cheveux postiches : ses admirateurs passionnés se font raser la tête pour arborer de faux toupets semblables aux siens.

Ils le prennent comme arbitre en matière d’honneur, et se soumettent à ses décisions, si dures soient-elles. Un jour Édouard de Fitz-James ayant croisé au bois M. de Bayé, parent de M. de Girardin, conte aux amis qui l’accompagnent qu’ils eurent une querelle à Londres, et que Bayé refusa de se battre. Girardin entend le propos, et le rapporte à son parent, qui va à la rencontre d’Édouard de Fitz-James et le frappe d’une badine ; l’autre riposte de sa cravache, et tous deux conviennent de se battre. Montrond assiste à la scène. Voyant le duel ajourné, il insiste pour que la querelle soit vidée sur le champ. Il était à cheval. Il galope jusqu’à Paris, en rapporte ses pistolets, et règle le combat : les deux adversaires se placeront à six pas l’un de l’autre, et le sort désignera celui qui tirera le premier. Ces conditions sont acceptées. Le sort favorise Fitz-James qui atteint Bayé au ventre, et le tue net.

Les nouveaux riches le consultent pour le choix de leur mobilier, les femmes pour celui de leurs bijoux et de leurs chevaux. L’une d’elle, ancienne femme de chambre, lui donne rendez-vous à dix heures du matin pour essayer deux grands wurtembergeois. Il est exact, avec un de ses amis, grand connaisseur en chevaux. La dame n’arrive pas :

— Oh ! Oh ! dit l’ami d’un ton ironique, peut-être est-elle restée à la messe ?

— À l’office, voulez-vous dire ! corrige Montrond.

Le premier des muscadins protégés par Mme Tallien, il rencontre chez elle des gens de tous les régimes, des maris qui ont plusieurs femmes, des femmes qui ont plusieurs maris, et des enfants de l’amour qui tiennent le haut du pavé, au point d’Alfred de Lameth s’écrie :

—Je suis bien placé dans le monde : il ne me manque, pour réunir toutes les chances de succès, que d’être bâtard.

C’est dans ce salon que Narbonne se prosterne en révérences multipliées devant Élie de Pons ; le jeune d’Estourmel, surpris de ses saluts jusqu’à terre, s’en étonne ; Élie de Pons lui explique :

— C’est pour que je ne lui donne pas la main.

Narbonne se vantait d’échapper à la familiarité par le respect.

En ce milieu, la verve de Montrond trouve mille occasions de s’exercer. Un des muscadins de son entourage, sur le point d’épouser une jeune fille jolie et riche, et jouissant précisément de l’avantage qui manquait à Alfred de Lameth, vante les qualités de sa future avec une complaisance et une prolixité telles que Montrond lui coupe la parole :

—À t’entendre, on dirait que tu épouses une fille surnaturelle !

Il possède le rare talent de se moquer des gens tout en les faisant rire. Spirituel autant qu’on peut l’être, railleur impénitent, d’une impertinence de bon ton contre laquelle la mauvaise humeur s’avoue impuissante et qu’une riposte de même qualité aurait difficilement abattue, on redoute ce terrible jouteur. Un soir, au bal chez Mme Tallien, une altercation assez vive s’élève entre lui et Mme de C… qui, furieuse, lui décoche :

— Je vous ferai voir du pays.

Elle était fort maigre. Il la toise du haut en bas :

— Madame, ce serait du plat pays.

Contrepartie de cette réflexion sur une beauté copieuse qui assiste au même bal :

— Je ne me rappelle pas avoir rien vu de pareil depuis ma nourrice.

Dans une autre maison, Montrond, suivant la mode des muscadins, arrive au bal à deux heures du matin. La maîtresse du lieu a la malencontreuse inspiration de vouloir lui donner une leçon.

— Vous connaissez l’histoire, monsieur de Montrond ?

— Certainement !

— Eh bien ! Louis XIV a eu bien raison quand il a prétendu que l’exactitude était la politesse des rois.

— Oui, madame !

Et fixant du regard la poitrine de la dame :

¬— Mais il a eu bien tort lorsqu’il a dit qu’il n’y avait plus de Pyrénées !

Il n’épargne pas davantage ses amis. Il tombe chez l’un d’eux, le marquis de M…, et le trouve en compagnie de la baronne H… : tous deux se jetaient à la tête flambeaux et porcelaines de pâte tendre. Avec un air de joie, Montrond s’écrie :

— J’avais bien raison de dire que vous étiez bien ensemble !

Les avancements fantastiques qui en un tour de main élèvent en ce temps-là de simples soldats au grade de général, ne leur laissent pas le temps de se débarrasser de leurs manières originelles ; or, celles des camps et celles de la bonne compagnie offrent des différences assez sensibles. Un aristocrate enrôlé dans l’armée affectant ces allures et ce langage de caserne, Montrond lui donne ce conseil à double tranchant :

— Laissez cela à vos supérieurs.

Contrairement à Sainte-Foy, autre familier de Talleyrand, Montrond, à vrai dire, ne conte pas : s’il arrive qu’il ait quelque bonne histoire à dire, il ne le fait pas comme un autre : il sait débiter la plus bouffonne avec le plus grand sérieux ; il faut renoncer à la raconter après lui. Son esprit, point du tout superficiel, s’étaie sur une solide instruction ; il se garde de l’étaler, et la dissimule, par mépris du pédantisme. Il faut la perspicacité de cette fine mouche, la duchesse d’Abrantès, pour s’en apercevoir. Il lit beaucoup, sait choisir ses auteurs, et vit dans la familiarité des plus grands. Il étudie aussi le livre de la vie ; il connaît sur le bout du doigt le Tout-Paris de son temps, et le Tout-Londres… le monde entier, a-t-on pu dire. Il fréquente la bonne comme la mauvaise compagnie ; il considère le beau côté et le revers de la médaille sociale, seul moyen d’acquérir la véritable expérience des hommes.

De là une action sur son entourage, une influence qui du domaine mondain doit facilement passer dans le domaine politique. Il en tire de copieux revenus, les cent mille francs par an qu’il promettait à Aimée de Coigny par contrat de mariage. Il sent trop sa valeur, il a trop conscience de sa supériorité sur la plupart des parvenus du pouvoir pour ne pas les considérer avec l’air avantageux qui est son attitude familière. Il les regarde du haut de l’énorme cravate à la mode dont les tours engoncent son cou et relèvent son menton.

Il profite de son ascendant personnel pour servir la cause des hommes de son rang ; il persuade aux puissants du jour qu’il est de bon goût et du meilleur ton de ne pas se mettre à table sans servir à ses invités un émigré rentré de la veille par leur crédit. Sa parfaite connaissance de l’anglais lui permet de se lier facilement avec les hauts personnages de la société londonienne. On voit alors que s’il dîne avec Delacroix, Perrégaux, Swinburne et James Harris, comte de Malmesbury, par exemple, il se place à côté du lord « pour lui tirer les vers du nez », et l’avoue audacieusement. Ce comte de Malmesbury est le même qui obtint à Rome les faveurs de la duchesse de Fleury, devenue comtesse de Montrond.

Voilà en germe la double activité qu’il va déployer toute sa vie, le terrain sur lequel il opèrera avec une incroyable maëstria. Homme de plaisir, aimant les femmes par-dessus tout, et le jeu presque autant que les femmes, avec cela ambitieux sans objet, il ne jouera pas en politique les grands premiers rôles ; il est marqué pour tenir dans la perfection celui qu’il assumera auprès de Talleyrand, pour évoluer, non sans profit, dans les souterrains de la politique et surtout de la diplomatie.

***

Si jamais la nature destina deux êtres à s’entendre, ce fut bien le cas pour Talleyrand et Montrond. Même esprit, au point que les contemporains attribuent à l’un ou à l’autre la paternité des mêmes mots, même culture peut-être plus accentuée chez Montrond, même hauteur aristocratique, même scepticisme, même mépris des hommes, même goût pour les femmes et pour le jeu, même haine de la grossièreté et de la sottise.

— Ce qu’il y a de plus criminel au monde, c’est la sottise, dit Montrond.

Rarement se rencontrèrent pareilles affinités. Montrond répond à Mme Hamelin qui lui reproche de trop aimer Talleyrand :

— Eh ! Mon Dieu, madame, qui ne l’aimerait pas ? Il est si vicieux !

On ne peut dire qu’il exagérât ; par amour du paradoxe, il ne va pas jusqu’au bout de sa pensée. Leurs caractères présentent d’autres aspects. D’ailleurs Talleyrand lui rend sa politesse en l’appelant « l’Enfant Jésus de l’Enfer ».

Il y a entre eux d’extraordinaires affinités, mais pas identité. En pareil cas, des heurts se produiraient. Certaines circonstances de fait et de caractère soumirent sans difficulté l’un à l’autre, et tous deux se complétèrent exactement. Talleyrand est l’aîné de quinze ans. Il appartient à la plus haute aristocratie : Montrond sort d’une très petite noblesse. L’ambition de Talleyrand le porte à jouer les grands premiers rôles, alors que Montrond n’a d’autre but que de mener une vie de plaisirs. Il lui plaît de dépenser son esprit et d’en tirer « des produits », c’est-à-dire de l’argent qu’il gaspille royalement. Talleyrand lui fait gagner deux millions dans une opération :

— Eh bien, vous voilà riche !

— Oui, monseigneur, cet argent me met assez à mon aise.

— J’espère que vous allez déposer cette somme en lieu sûr…

— Certainement !

— … Trouver un bon placement.

— Cela ne m’embarrasse pas.

— Où comptez-vous donc le placer ?

— Dame !… Dans mon secrétaire !

Où cet argent ne reste pas longtemps.

L’aide de Talleyrand est indispensable à Montrond pour tirer pratiquement parti de son esprit ; Montrond rend à Talleyrand des services qui en font un auxiliaire indispensable. Leur amitié se cimente de complicités, et peu de ciments adhèrent aussi fortement que celui-là. Les contemporains appellent indifféremment Montrond l’âme damnée, le souffleur, l’aboyeur, ou l’ami de cœur de Talleyrand.

Rue d’Anjou, ce dernier occupe un petit hôtel, fort joli, qui comporte comme pièce de réception un seul grand salon ; il l’agrandit d’une galerie formant serre chaude. On y joue au whist, au creps, et le soir on soupe. Brillat-Savarin et Grimod de La Reynière, les deux célèbres gourmets, y donnent leur avis ; le maître de maison prétend posséder le meilleur cuisinier de Paris. Quand on ne joue pas, on conte de savoureuses anecdotes ; Radyx de Sainte-Foy, l’ancien secrétaire du comte d’Artois, et Choiseul-Gouffier, ami d’enfance de Talleyrand, s’y entendent à merveille. On évoque des souvenirs, et dans ce milieu et à cette époque, qui n’en a pas ? Voici d’autres habitués : La Vaupalière, Narbonne, le prince de Nassau-Siegen, grand d’Espagne de première classe, lieutenant-général au service de Sa Majesté Catholique, le fidèle Desrenaudes, le duc de Laval, et quelques femmes de l’intimité de Talleyrand : la duchesse de Luynes, la princesse de Vaudémont, la vicomtesse de Laval, Mme de Rémusat, Mme de Flahaut, Mme de Brignole, une Italienne instruite et gaie, la comtesse Tiskiewitz, sœur du prince Poniatowski, et l’ancienne femme de Montrond qui a repris son nom d’Aimée de Coigny et suit la fortune de Boisgelin ; tous deux conspireront avec le prince de Bénévent pour favoriser le retour des Bourbons. Quelques jeunes mariées de l’Empire s’agrègent à cette société, les femmes de Junot, de Lauriston, de Duroc, de Savary. Les soirs où Talleyrand, parfois fantasque, reste nonchalamment étendu sur un sofa auprès du feu, et ne desserre pas les dents, il attend qu’il ne reste plus que ses intimes pour laisser tomber quelques paroles de ses lèvres pâles et de sa voix de bois.

L’été, ces mêmes amis viennent le surprendre dans la petite maison d’Auteuil où il s’installe, la Tuilerie, propriété de la baronne de Vaudey. Il aime cela. On arrive vers trois heures. On se promène dans le jardin. On joue au billard avec lui avant le dîner. Lorsqu’il ne travaille pas avec le Premier Consul à la Malmaison ou aux Tuileries, il passe la soirée avec ses hôtes et se montre gracieux et charmant. Par la suite, il s’installera pendant quelque temps à Neuilly, dans la propriété qu’occupera Louis-Philippe. Quant à ses grands dîners et à ses réceptions, il les donne à l’hôtel de Galliffet où siège le ministère des Affaires étrangères. En ville, après la maison de la rue d’Anjou, il habitera l’hôtel de Monaco, rue Vaneau, et enfin le fameux et magnifique hôtel de la Rue Saint-Florentin.

Montrond est l’hôte assidu et indispensable de ces réunions, les plus intimes comme les plus nombreuses. Toujours prêt à tenir sa place au whist, il relève vivement les fautes des autres ; il est le seul auquel le duc de Laval – qui joue fort bien, gagne beaucoup mais ne manque pas une observation à ses partenaires, – n’ose plus rien dire tant il riposte dru. Un jour, agacé par la veine persistante d’un ancien conventionnel, il lui demande :

— C’est donc une habitude chez vous de couper les rois ?

Se présente-t-il un baron, habile chasseur, désireux d’être admis parmi les familiers de Talleyrand ? On charge Montrond de l’essayer, c’est-à-dire de le faire causer pour savoir si l’on peut lui conférer le dignus est intrare. Voici comme il conduit le dialogue :

— Eh bien, monsieur le Baron, est-ce que vous êtes ce grand chasseur dont j’ai tant entendu parler ?

— Il est vrai que je suis d’une certaine force…

— D’une certaine force ? Dites de la première et ce m’est une grande satisfaction que d’avoir l’honneur de faire votre connaissance.

— Vous êtes trop bon.

— Dites-moi un peu, monsieur le Baron, est-ce que vous ne manquez jamais de perdreaux ?

— Presque jamais.

— Au vol ?

— Puisque vous aimez la chasse, vous devez savoir que les perdreaux sont bien plus faciles à tirer au vol que dans un sillon.

— Et les lièvres ?

— C’est un des coups de fusil les plus faciles.

— Et les lapins ?

— Je ne crois pas en avoir manqué un depuis trois ans.

— Et les bécasses ?

— C’est une chasse fort agréable, mais presque sans difficulté.

Tout le menu gibier passé en revue, Montrond s’adresse au cercle qui écoute :

— Ma foi, messieurs, M. le baron est bien le plus grand chasseur qui ait existé, il tue tout.

Et s’avançant vers Talleyrand :

— C’est un grand chasseur ; il tue tout, perdreaux, lièvres, lapins, faisans, bécasses, etc.

— En ce cas, mon cher Montrond, je vois qu’il ne nous reste plus qu’à chasser la grosse bête.

A un moment où plusieurs personnes de cette société se ruinent en spéculant sur les rentes, l’une d’elles ne veut pas en convenir et n’avoue que le biribi.

— Et encore, on exagère beaucoup mes pertes. Je sais parfaitement là-dessus à quoi m’en tenir ; je puis faire mon compte chaque jour, perte et gain. J’ai comme M… ma bourse de jeu.

— Oui, dit Montrond, vous avez comme lui la bourse de jeu, mais il n’a pas comme vous le jeu de la bourse.

Parmi les diplomates qui hantent le salon de Talleyrand, le bailli de Ferrette, ministre de l’ordre de Malte, est petit, maigre, diaphane, pâle, et tellement fluet, que Montrond le proclame l’homme le plus hardi de France, attendu qu’il marche quand il y a du vent. Et il l’interpelle :

— Voyons ! Décidément… est-ce trois épées ou trois jambes que vous avez ?

Ses répliques partent comme des flèches. Entendant un joueur se lamenter d’avoir perdu sa femme, il s’enquiert :

— Est-ce au lansquenet ou au baccarat ?

Une grande dame veut lui faire patronner dans le monde le successeur très peu immédiat qu’elle lui a donné. — Mais, chère amie, est-ce que vous ne m’avez pas déjà présenté, il y a trois semaines, M. P…, l’homme le plus aimable de votre connaissance ?

Ce redoutable jouteur rencontre rarement partenaire de sa force. Le marquis de Bonneval se vante dans ses Mémoires de lui avoir tenu tête dans un dîner d’hommes, auquel assistait le comte Potocki. On vint à prononcer un mot favori de Molière, que ce grand comique appliqua aux Arnolphes de son répertoire. Potocki, Polonais, qui se plaint de ne pas saisir le sens de bon nombre de mots français, déclare n’arriver pas à se rendre comte de l’origine de celui-là. Chacun essaie, en vain, de la lui expliquer ; Montrond, pas plus heureux que les autres, donne sa langue au chat.

— Mon cher Montrond, dit Bonneval en riant, votre esprit me semble bien paresseux aujourd’hui, car enfin, c’est la chose la plus simple du monde.

— Ah ! Ah ! Messieurs, écoutons Bonneval qui va faire l’académicien !

— Après vous, s’il en reste, mon maître. Mais voyons, vous avez fait de très belles affaires, et de toutes les espèces, avec M. de Talleyrand et avec bien d’autres encore. Eh bien, qu’étaient-ils ? Vos copartageants vos coïntéressés. Vous voyez bien que le mot que nous discutons s’explique de lui-même, et qu’il a littéralement la même origine.

On porte à son compte, par erreur, une anecdote où il a affaire à Talleyrand lui-même ; ce n’eût pas été la seule fois, car en maintes occasions ils jouèrent à la raquette. Montrond, essoufflé, fort ému, les habits en désordre, se serait précipité à l’hôtel de la rue Saint-Florentin, où Talleyrand s’était définitivement installé.

— Que vous arrive-t-il ?

— Une chose fort désagréable, dont je suis très ennuyé. J’étais chez un de mes amis qui habite au quatrième étage. On jouait. Tout d’un coup, une altercation a lieu ; tout le monde se précipite sur moi. Les uns veulent m’étrangler et me serrent la gorge ; d’autres me donnent des coups ; un d’eux m’amène près de la fenêtre ouverte et veut me précipiter dans la rue. Déjà on m’a jeté sur le rebord, quand, par un violent effort, je me dégage, je me précipite dans l’escalier et me voilà.

Talleyrand, lui frappant sur l’épaule :

— Il y a plus de dix ans que je vous avais donné le conseil de ne jouer qu’au rez-de-chaussée !

En réalité, ce n’est pas là Montrond ; l’anecdote appartient au vicomte de V…, qui en fut le héros.

Talleyrand et Montrond fréquentent assidûment l’hôtel de Luynes, le seul qui ait conservé sa splendeur au lendemain des grands troubles révolutionnaires. Quatre ménages y habitent : le duc et la duchesse de Luynes, le duc et la duchesse de Chevreuse, le duc et la duchesse Mathieu de Montmorency, le duc et la duchesse de Laval. On y donne des fêtes. La duchesse de Chevreuse joue du piano dans un salon. Le duc de Luynes s’amuse à exécuter de petits dessins à l’encre de Chine. Talleyrand s’assied à la table de pharaon de la duchesse de Luynes ; avec une superbe indifférence, il pousse le tas d’or devant lui à chaque renouvellement de ponte, ou ramène son gain avec le râteau. Son pâle visage demeure indéchiffrable. Montrond n’est pas moins beau de calme et de sang-froid, quelles que soient les alternatives du jeu. Son insouciance ne se dément pas. Les mains pleines ou la bourse à sec, il ne cesse de railler imperturbablement.

On admire ces deux magnifiques joueurs. On les retrouve chez Mme de La Ferté-Meun, et au Cercle des Étrangers installé en l’an VII dans l’ancien hôtel Aguado, rue Grange-Batelière. Le marquis de Tilly-Blaru, le comte Esprit de Castellane, le marquis de Livry en étaient les trois présidents et recevaient chacun cinquante mille francs par an. Tous les soirs on soupe, et l’on admet les femmes à la mode. Trois fois par semaine, on donne des dîners. Le marquis de Livry organise des bals que l’on appelle les bals Livry. Mme Hamelin, Mme Tallien y viennent, même, dit-on, Bonaparte suivi de son fidèle Duroc, tous deux masqués.

En décembre 1806, le comte de Castellane et le marquis de Livry forment une autre société qui se réunit hôtel des Princes, rue de la Loi (rue de Richelieu). Ils admettent les hommes les plus fortunés et les plus joueurs, tous ceux qui peuvent contribuer à donner de l’activité et du mouvement à leur réunion. Chaque sociétaire ou abonné paie cinq louis de droit d’entrée ; des commissaires sont préposés aux présentations. Les habitués des hôtels de Luynes et de La Ferté-Meun y fréquentent, notamment le duc de Laval, MM. Coquembourg, de Reuil, d’Etchepart, La Calprenède, de Lillers, Ferrières, et Montrond. On détermine le prince de Metternich à paraître, mais il se garde de jouer. Ce cercle n’est pas ouvert depuis trois semaines que la police, qui le surveille de près, note qu’un jeune Anglais, Dawn, perd cinq mille louis, Chaptal deux cents louis, Fagan cent vingt-cinq, La Boulaye cinq cents, Menou soixante, etc.

Montrond ne cessa jamais de fréquenter ces milieux. Il connut les fermiers des jeux, successivement Bernard, Boursault, et Bénazet. Boursault se cramponnait à toute affaire qui lui paraissait bonne ; il soumissionne non seulement les jeux, mais aussi les boues et les vidanges de Paris ; et comme il habite une demeure magnifique ornée de serres célèbres par la somptuosité et la splendeur des fleurs, Montrond le baptise : le prince Merdiflore.

Il préciserait difficilement la part d’influence qu’il exerça sur Talleyrand. Nous savons que lorsqu’un bref du Pape sécularisa l’ancien évêque d’Autun, les intimes, Narbonne, Choiseul, Nassau, La Vaupalière, s’en réjouirent, et ce n’étaient certes pas des dévots ; Montrond seul opine que Talleyrand commet une faute : ce bref doit lui permettre de se marier comme le Premier Consul l’ordonnait à son ministre des Affaires étrangères ; Montrond voit ce mariage d’un mauvais œil. Le pis est qu’il en est la cause, involontaire. Colmache, secrétaire privé du prince de Bénévent à Londres, nous apprend le rôle qu’il joua dans cette affaire, dont il ne prévoyait pas l’ultime conséquence.

Lui qui allait partout et voyait tout le monde, avisa une grande et belle femme à la taille souple, au teint éblouissant, aux yeux bleus accentués de sourcils noirs, au nez un peu court et retroussé, aux cheveux blonds superbes. Mme Vigée-Lebrun en a laissé un admirable portrait. Malheureusement, l’esprit n’accompagnait pas la beauté. Il s’agissait d’une créole, née à Tranquebar, fille d’un chevalier de Saint-Louis, mariée à quinze ans à un Anglais qu’elle trompa dans des conditions qui provoquèrent un gros scandale. Elle dut quitter les Indes en 1780, rechercha l’égide de riches protecteurs, vécut à Paris au début de la Révolution, et émigra à Londres où elle connut maintes aventures. Elle reparut à Paris en 1798, où Montrond la vit. Elle s’appelait Mme Grand ; elle possédait des diamants et une certaine fortune.

En présence de cette beauté, en présence de cette simplicité d’esprit, il ne peut se retenir de la mystifier, et se dit qu’après tout Talleyrand ne lui en voudra pas de la lui adresser. Il persuade un soir à Mme Grand que Bonaparte va envahir l’Angleterre.

— Ses soldats pilleront les banques. Votre fortune qui y est placée est en danger. Un seul homme peut vous tirer d’affaire : Talleyrand ! Allez le trouver de ma part, voici un mot pour lui.

Crédule, affolée, Mme Grand saute incontinent dans un fiacre et court rue du Bac, à l’hôtel de Galliffet. Talleyrand n’y est pas. Sur le vu de la lettre de recommandation de Montrond, un domestique fait entrer la dame dans le salon. Talleyrand passait cette soirée au jeu. Il rentre tard. Il se dirigeait vers sa chambre, lorsque le domestique le prévient qu’une dame l’attend dans le salon pour une affaire urgente. On ne lui a pas fermé la porte par égards pour le comte de Montrond. Talleyrand, fatigué par le jeu et de fort méchante humeur, a beaucoup plus envie de se coucher que de donner audience. Il hésite, la lettre de Montrond entre les doigts… Il finit par se décider, et pénètre dans le salon.

Une femme, plongée dans un grand fauteuil, sommeillait devant le feu. Un manteau à capuchon très ample, comme en portaient les élégantes, l’enveloppait. Entendant du bruit, elle se lève, confuse et rougissante, et, d’un geste gracieux, rejette son capuchon en arrière. C’est un éblouissement. Elle conquiert le ministre du premier coup.

Fort amusé de l’aventure, il la rassure, la calme par de douces paroles. Certains prétendent qu’elle ne quitta pas l’hôtel de Galliffet ce soir-là. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle y revint, d’abord pour déjeuner, puis pour dîner, et enfin n’en bougea plus. Talleyrand fit des démarches en sa faveur auprès de Barras, car la police la tracassait à propos de correspondances avec des émigrés. Certains Directeurs n’auraient pas été fâchés de saisir cette occasion de compromettre leur ministre des Relations Extérieures, mais la manœuvre fit long feu. Il s’attacha complètement à Mme Grand, lui laissa le soin de présider les réceptions officielles qu’il donnait. Elle aimait trôner et parader. Le Premier Consul résolut de mettre un terme à une situation qui tournait au scandale. Il ordonna à Talleyrand d’épouser Mme Grand, ou de donner sa démission. Talleyrand opta pour le mariage. Il agit en cour de Rome pour obtenir un bref de sécularisation, ce qui contrista fort Montrond parce que le mariage était au bout. La cérémonie accomplie, Talleyrand se consola en répétant à qui voulait l’entendre :

— Une femme intelligente compromet son mari ; une femme bête ne compromet qu’elle-même.

Dans le monde, on amplifie la bêtise de Mme Grand et l’on s’amuse d’anecdotes qui la tournent en ridicule. Les vieilles amies du ministre, la duchesse de Luynes, la vicomtesse de Laval et les autres, jettent feu et flamme. L’entourage du prince se désole de l’aventure. Mme Grand trouve le moyen – et c’est un véritable tour de force – d’éteindre ces beaux esprits dans leurs réunions intimes. Montrond lui voue la plus belle des haines, qui ne se calme que le jour où Talleyrand décide de vivre séparé de sa femme, après le retour des Bourbons, en 1815.

***

Talleyrand était rentré à Paris à la fin de 1796, où, d’exilé, il devint ministre par le crédit de Mme de Staël. Le baron de Frénilly le rencontra chez elle à dîner, et nous apprend que le nouveau ministre prenait pour courtiers, dans les opérations qu’il préférait ne pas avouer, M. de Jarente, l’ancien évêque d’Orléans, « c’est tout dire » ; M. de Sainte-Foy, banqueroutier frauduleux sauvé de la corde, et ancien secrétaire du comte d’Artois ; enfin le comte de Montrond, que le baron de Frénilly ne surcharge pas d’épithète désobligeante. En fait, Talleyrand se sert aussi d’autres intermédiaires, André d’Arbelles, par exemple, et des femmes.

Dès 1797, on voit apparaître Montrond dans une affaire de ce genre. Voici en quelles circonstances : à la suite du traité de commerce conclu entre les Etats-Unis et l’Angleterre, nos navires de guerre saisissent deux cents bâtiments marchands sous pavillon américain. Le Gouvernement des États-Unis réclame. Il envoie trois membres du Congrès pour traiter l’affaire à Paris. Des agents officieux, Hottinguer, Bellamy et Hauteval, les accueillent. D’autres les guettent : tandis que Beaumarchais, qui a bien son mot à dire dans l’affaire puisque les Américains ont toujours refusé de lui payer les armes qu’il leur fournit pendant la guerre de l’Indépendance, s’abouche avec l’un des négociateurs, la marquise de Villette en entreprend un autre, et prépare les voies à Sainte-Foy, à Montrond et à d’Arbelles. Il ne s’agit de rien moins que d’extorquer cinquante mille livres sterling à répartir entre Son Excellence à titre de « douceurs » (sweetness), et ses entremetteurs à titre de faux frais. L’affaire manqua.

Montrond joue son rôle aux côtés de Talleyrand sur la scène politique lors du coup d’État du 18 brumaire. Il lui sert d’aide de camp. Le 19, Talleyrand et Rœderer gagnent Saint-Cloud de compagnie, avec le jeune Antoine Rœderer et Desrenaudes. Bonaparte s’y rend sur un cheval d’Espagne noir d’une beauté remarquable prêté par Bruix, et qui fait beaucoup de façons dans la cour de Saint-Cloud. Au rendez-vous désigné, plusieurs personnes attachées à Bonaparte les attendent, entre autres un ancien fournisseur de l’armée d’Italie, nommé Glot, qui confie à Talleyrand et à Rœderer :

— Bonaparte ne m’a rien dit, mais de précaution j’ai mis cinq cents louis dans mes poches ; cela peut être utile.

À ce moment, Montrond et Duquesnoy les rejoignent. Talleyrand les charge de s’informer des évènements, d’observer, de voir par eux-mêmes ce qui se pourrait voir, et d’en apporter la nouvelle. Lorsque Duquesnoy accourt leur annoncer que le Conseil des Cinq-Cents vient à l’instant même de déclarer Bonaparte hors la loi, Talleyrand lui dit :

— Allez vite annoncer cela à Bonaparte.

Montrond accompagne Duquesnoy. Ils courent au château. Bonaparte s’y tenait avec Siéyès et Roger-Ducos dans le salon du premier étage situé au-dessus de la porte d’entrée. Duquesnoy prend la parole :

— Général, ils viennent de vous mettre hors la loi.

Montrond voit Bonaparte pâlir. Siéyès dit avec fermeté :

— Puisqu’ils vous mettent hors la loi, ils y sont.

Bonaparte se ressaisit, met l’épée à la main, ouvre la fenêtre, et crie : « Aux armes » ! On sait le reste.

Le soir, Talleyrand emmène Rœderer et son fils dîner chez Mme Simon ; elle possédait à quelque distance de Saint-Cloud une jolie maison de campagne, que Talleyrand occupera ensuite. Montrond se met à table avec eux, et toute la soirée ne cesse de répéter, faisant allusion à l’impression que les mots « hors la loi » produisirent sur Bonaparte :

— Général Bonaparte, cela n’est pas correct !

À cette occasion, Rœderer disait Montrond plus aguerri pour certaines choses que Napoléon lui-même ; il le définissait : « Un Talleyrand à cheval ». Et c’était exact.

***

Montrond rallie à Talleyrand un nouvel auxiliaire, un de ces instruments précieux mais pas toujours dociles, maniables seulement quand ils se passionnent pour la cause à laquelle on les emploie : il lui amène celle qu’on appelait « le plus grand polisson de France », Fortunée Hamelin.

Mme Hamelin était une des célébrités, une des muscadines les plus en vue du Directoire. Elle se disait créole : en fait, ses portraits indiquent un sang légèrement mêlé. Nulle ne mena la fête directoriale avec un entrain plus endiablé. Reine de la danse et partenaire préférée de l’illustre Trénitz, elle s’exhiba à peu près nue aux Champs-Élysées, quitte, sur ses vieux jours, à fulminer contre le décolletage des femmes de la cour de Louis-Philippe. Point belle, mais admirablement faite, séduisante, la grâce personnifiée, le teint chaud, les grands yeux noirs ardents, les narines mobiles, les lèvres rouges et sensuelles, les dents blanches et pointues, les extrémités fines et musclées, supérieurement intelligente mais passionnée dans ses amitiés et dans ses haines, extrême dans ses jugements, l’expression vive mais toujours pittoresque donnant à ses lettres un ragoût, un montant qui en rendent la lecture exceptionnellement attrayante, elle fut une des figures marquantes de son temps et caractéristique de sa génération. Elle aimait le courage, elle admirait l’audace, elle avait soif de gloire et s’enthousiasma pour celle qui alors grisait la France. Montrond cultiva son cerveau, dirigea ses lectures, en fit une lettrée au goût sûr et raisonné. Il l’entraîna — mais elle y avait des dispositions certaines — dans le dessous de la politique. Ils ne furent pas toujours d’accord sur ce terrain. Le grand homme, Napoléon, fit la conquête de Mme Hamelin ; elle lui voua un culte. Ce ne fut pas du tout le cas pour Montrond.

Dans les milieux où ils se rencontrent constamment, ils brillent l’un et l’autre par l’esprit, par la grâce, par la hardiesse et par le peu de scrupules de leurs consciences, adaptées à l’époque mouvementée qu’ils traversent. À peine le fort parfum d’essence de rose qu’elle affectionne et qui l’annonce se fait-il sentir au bal Thélusson, la troupe des muscadins se précipite, de L’Aigle, Bachué, Albert Dorsay, Charles et Juste de Noailles, les Anisson, les trois Rastignac, et en tête Casimir de Montrond. La conjonction de ces deux étoiles était fatale. Elle se produit. Pourtant, Mme Hamelin ne se fixe pas définitivement du premier coup. Si elle se sent un faible pour le beau Montrond, elle en éprouve un autre pour « le plus mauvais sujet de l’armée », le non moins beau Fournier-Sarlovèze, dont nous pouvons nous faire une idée grâce au superbe et rutilant portrait qu’en conserve le Louvre. Les natures de Montrond et de Fournier, qui avait du sabreur, s’opposaient ; elles ne se heurtèrent jamais. Fourier, farouche républicain, finit général et comte de l’Empire ; il adopta pour prénom « Réséda » lorsque le Comité de Salut public remplaça sur le calendrier les noms des saints par des noms de fleurs ou de légumes.

— Par Dieu ! dit Montrond, puisqu’il prenait un nom de fleur, à sa place je me serais appelé La Tulipe.

On ne pouvait mieux définir Fournier.

Mme Hamelin ne s’embarrasse pas de choisir entre les deux. Comme l’a dit élégamment Alfred Marquiset, « elle aimait mieux rendre deux êtres heureux plutôt que d’en attrister un seul ». Mais en fin de compte, la balance penche du côté de Montrond.

— Je suis si peu marié !… disait-il vers 1798. Mme Hamelin ne l’était guère plus.

Ajoutez que la passion qu’ils éprouvent l’un pour l’autre n’a rien d’exclusif. Elle comporte des facilités qui lui confèrent la durée. L’amitié, l’habitude, les souvenirs communs, une part de complicité aussi, la rendent indissoluble. Deux fois, cependant, Mme Hamelin témoigne de quelque jalousie, ou du moins s’avise de vouloir éclaircir ses doutes.

Un beau jour Montrond, tendrement cajolé, reçoit cette demande :

— Mon cher Montrond, j’ai un caprice ; donnez-moi, je vous prie, la faculté de le satisfaire. Je voudrais votre phaéton, mais je voudrais le conduire moi-même.

Mais, ma chère amie, j’ai besoin de ma voiture, cela n’est pas possible.

D’obsession en obsession, il finit par céder. Le phaéton arrive avec le groom. Mme Hamelin y monte, prend les rênes, et, parvenue rue de la Chaussée-d’Antin, les abandonne sur le cou des chevaux en disant :

— À présent, mes petits amis, allez où vous voudrez.

Tout naturellement, ils suivent une direction habituelle, et s’arrêtent devant une porte. La rusée commère s’écrie :

— Ah ! C’est donc là !

Elle est fixe.

Une autre fois, l’aventure est plus corsée. Le maréchal Suchet la conta au général Thiébault, pour le distraire de sa blessure reçue à Austerlitz ; Thiébault l’a consignée dans ses mémoires, et le roi Louis dans son roman, Marie, ou les peines de l’amour. L’histoire est fâcheuse pour la vertu et les robes éternellement blanches de Mme Récamier.

Le beau Montrond avait noué une intrigue avec la belle Juliette. Tous deux convinrent de se retrouver au bal masqué du marquis de X… et, de là, de se rendre en fiacre dans une maison située hors de la barrière de Clichy. Mme Hamelin flaire quelque anguille sous roche. Elle se tient sur le qui-vive. Au bal, elle reconnaît Mme Récamier sous le déguisement, et ne la perd plus de vue. Bientôt, elle l’aperçoit qui rejoint Montrond. Tous deux sortent ensemble. Elle les suit, se jette dans un cabriolet de louage, dépasse leur fiacre au moment d’arriver à la barrière, saute de son cabriolet après avoir ôté son domino, saisit les chevaux du fiacre par la bride, les arrête et crie à tue-tête :

— Au secours, au secours ! Ce fiacre contient une malheureuse qui m’a enlevé mon mari !

Les commis, la garde accourent. On entoure le fiacre ; on apporte des lumières. On force Montrond et Juliette, plus morte que vive, à mettre pied à terre. Leur embarras se complique de quelque désordre dans l’habillement. Un attroupement s’est formé qui augmente d’instant en instant. Alors Mme Hamelin s’écrie :

— Madame Récamier !… Comment ! Madame Récamier !… C’est vous ? Ah ! Je me suis trompée !

Enchantée de l’esclandre, elle remonte dans son cabriolet, remet son domino, retourne au bal, et conte l’aventure à qui veut l’entendre. Le lendemain, elle va dans vingt maisons, notamment chez la princesse Caroline Murat, et répète partout avec l’accent de la désolation :

— Il m’est arrivé cette nuit un malheur affreux ! J’adore M. de Montrond, eh bien, vers onze heures du soir et en fiacre, je le vois partir avec une femme du bal masqué du marquis de X… Je les suis. À la barrière de Clichy, je les force à mettre pied à terre, et jugez de mon désespoir en reconnaissant avec lui Mme Récamier !

La voilà vengée. Juliette ne lui pardonnera jamais.

Le comte de Montrond était plus répandu dans les milieux de haute aristocratie. Mme Hamelin dans ceux de haute finance. On l’appelle l’oreille et lui la bouche de Talleyrand, qui était le cerveau. L’oreille, du reste, écouta aussi pour Fouché, pour Desmarest, et pour Rovigo.

Montrond et sa bouillante amie réunis dans un même salon, la différence de leurs tempéraments amène d’amusants contrastes. Au moment où Moreau venait de rejoindre en prison Cadoudal et Pichegru, le colonel Colbert s’en allait colportant un mot entendu aux Tuileries :

— Les grands hommes conservent leur caractère dans les moments difficiles. Georges fait maigre en sa prison, Pichegru y boit et mange comme à son ordinaire, et Moreau y pleure comme un enfant.

Agacée de l’entendre pour la dixième fois, Mme Hamelin prend feu ; on se l’explique d’autant mieux qu’on sait que Moreau et Malet étaient amis de la princesse de Vaudémont et de Talleyrand.

— Si Moreau y pleure comme vous croyez le dire fort plaisamment, qu’y feriez-vous donc, vous, monsieur, car vous n’ignorez point la distance qui vous sépare de ce grand homme, autant pour le courage que pour la vertu ? Sans doute vous infecteriez de votre terreur tous nos appartements…

Un ange passe. Quelqu’un raconte que Georges s’est fait fort d’enlever Bonaparte, de le prendre en croupe comme un mouton, et de l’emmener en Angleterre. Montrond, impassible, remarque tranquillement :

— C’était une bonne spéculation ; il y avait de l’argent à gagner à montrer à Londres cette bête curieuse.

Cette observation ne dénote pas un respect sans bornes pour l’Empereur. Un dialogue entre Montrond et Sainte-Aulaire confirme cette impression.

— Si l’on vous nommait chambellan ? demande Sainte-Aulaire en un temps où certains ci-devant se ralliaient au nouveau régime.

— Dieu m’en garde !

— Mais enfin, si cela vous arrivait sans avoir été consulté, comment vous y prendriez-vous pour refuser ?

— Dame ! Je m’excuserais sur mes vices. Je dirais ce qui est connu : que je me grise, que je passe des nuits à jouer ; que, si j’étais chambellan, j’aurais les plus mauvaises façons avec les dames du palais ; puis, si on persistait, je maintiendrais ma réputation.

Lors de la conspiration de Malet, sans plus de respect pour S. Exc. Mgr le Ministre de la Police, il commente d’un mot incisif la mésaventure de Rovigo, qui, arrêté au milieu de la nuit, se laisse bonnement emmener en prison, tandis que sa femme, épouvantée, se jette hors du lit très légèrement vêtue :

— Le ministre a été faible… mais sa femme s’est bien montrée.

En ce temps où les salons jettent un rôle prépondérant dans la politique et dans les lettres, et réagissent fortement sur l’opinion, un pareil railleur est à craindre pour les individus comme pour le régime. Ceci explique pourquoi certains hauts personnages et certains gouvernements jugent habile, et prudent, de lui verser de fortes mensualités. Napoléon n’y souscrivit pas ; il se croyait trop fort. Montrond, féru d’indépendance, ne se gène pas dans ses appréciations. Le duc de Clermont-Tonnerre, comte de l’Empire et chambellan de la princesse Borghèse, avait un oncle, ancien évêque de Châlons, dans une situation peu brillante ; une place de chanoine au chapitre épiscopal de Saint-Denis, qui valait dix mille francs, aurait parfaitement fait son affaire. Le duc prie Montrond de s’y intéresser, et voici la première réponse qu’il en reçoit :

— Ah ! Monsieur de Clermont-Tonnerre, je suis charmé de vous voir. Eh bien ! Vous vous êtes donc mis dans le gâchis ?

Ainsi désignait-il le Gouvernement impérial. Il continue :

Vous avez fait comme l’évêque (cette fois il s’agissait de Talleyrand) ; ma foi ! Tâchez de vous en tirer comme lui. Mais désirez-vous quelque chose ? En quoi pourrai-je vous être agréable ?

— Franchement, je venais solliciter de vous un service.

— Comment donc ! Je suis tout à votre disposition.

— Mon oncle, l’ancien évêque de Châlons, est presque sans ressources, et je voudrais bien que vous pussiez déterminer M. de Talleyrand à demander pour lui une place au chapitre de Saint-Denis.

—Comment diable !… Au chapitre… Mais, j’y pense, voulez-vous déjeuner avec moi ?

— Bien obligé, c’est chose faite.

— Au chapitre !… Attendez un moment… mais, oui… l’évêque le fera… il doit le faire… tous deux d’un grand nom… évêques tous deux… ensemble au séminaire… il le fera ! Il le fera !

Tout est amusant dans ce dialogue : la désinvolture avec laquelle est traité le régime impérial, l’invitation à déjeuner pour se donner le temps de réfléchir, et les déductions qui aboutissent à la conclusion favorable. On regarda plus d’une fois l’antichambre de la rue Cerutti comme une succursale de l’hôtel de la rue d’Anjou.

Des esprits aussi libres, des langues aussi acérées ne devaient pas mieux convenir à l’Empereur que les âneries des idéologues, et on sait à quel point il les abominait. Sa police s’occupe de Montrond, qui prête le flanc. Il ne se contente pas de jouer aux cartes ; il joue sur les fonds publics. Il répand de fausses nouvelles pour favoriser ses spéculations. Il se joint à l’opposition royaliste pour jeter l’alarme parmi les porteur des effets publics, ce qui ne peut que ruiner le crédit de l’État. Au fond de la Bohême, en 1806, Napoléon reçoit un rapport lui signalant comme incorrigibles fauteurs de fausses nouvelles une quinzaine de personnes, dont le comte de Montrond. La police demandait son éloignement de Paris. Napoléon ne souscrit pas encore à cette proposition. Montrond a pour amis des hommes que l’Empereur tient à rallier à sa cause et, s’ils le sont déjà, à fortifier dans leur fidélité, par exemple Narbonne, Voyer d’Argenson, le comte de Flahaut. Puis à cette époque, Mme Hamelin peut intervenir auprès du maître en faveur de son ami. Cette dernière influence, à la fin de l’année suivante, perd son efficacité. Mme Hamelin a voué un réel attachement à Joséphine. Elle lui a déjà rendu un service éminent lorsque Bonaparte, retour d’Égypte et jaloux comme un croisé retrouvant sa châtelaine, s’enquit du plus ou moins de fidélité de sa dame pendant son absence. Mme Hamelin eut l’adresse de dépister ses soupçons. Or, voici que des bruits de divorce impérial commencent à courir le monde. Le 4 décembre 1807, l’Empereur lit ce bulletin de police :

« Mme Hamelin répand dans le public les confidences qu’elle dit avoir reçues de l’Impératrice. Cette femme et quelques autres de son espèce se chargent chaque jour de commenter, de provoquer, d’exagérer les plaintes et les chagrins de l’Impératrice. Elles se disent parfaitement instruites de ce que tel ou tel jour l’Empereur a dit à l’Impératrice, de leurs conversations avant et après le couronnement, des démêlés de la famille impériale, etc. Elles prétendent savoir que la stérilité de l’Impératrice ne provient pas de sa faute, que l’Empereur n’a jamais eu d’enfants dans ses liaisons avec ses femmes qui en ont eu sitôt mariées, notamment une dame d’annonces sur laquelle Mme Hamelin donne des détails extraordinaires. Le ministre a fait dire à cette femme de se taire, sinon, Salpêtrière. »

C’est catégorique.

De son côté, le prince de Bénévent a perdu la faveur du maître et Montrond lui garde une absolue fidélité. Il parle dans le monde des débuts malheureux de l’expédition d’Espagne, des difficultés de la guerre d’Autriche. Cependant, les choses traînent en longueur, cahin-caha. L’Empereur ne manque pas d’autres préoccupations. Un beau jour, il découvre un nouveau pot aux roses. On ne dit pas lequel. On ne peut rien dire. Il y a bien un scandale rue Cerutti, à l’hôtel de la reine Hortense. Au petit jour, on s’y bat. Les vociférations s’entendent de la rue. La scène se passe entre la reine, et deux des beaux de l’armée, Charles de Flahaut et Auguste de Colbert. Montrond ne s’est trouvé mêlé à l’affaire qu’en sa qualité de voisin. Napoléon ne veut s’en prendre ni à la reine, ni à Flahaut. Il envoie Auguste de Colbert se faire tuer en Espagne. Quant à Montrond… il y a encore autre chose. L’Empereur voulait que la vertu régnât en France, et parfaitement dans sa propre famille, bien qu’il se privât de prêcher d’exemple. Et il déclare :

— Je n’aurai jamais de mœurs en France tant que M. de Montrond y sera.

Il décide de l’éloigner. Au mois de novembre 1809, Montrond reçoit l’ordre de quitter Paris. On ne daigne lui indiquer aucun motif pour justifier cette décision.

L’été qui précédé cet exil, il fit une fugue à Cauterets. La duchesse d’Abrantès y prenait les eaux. Montrond était un habitué de son salon. En 1806, il chassait avec Junot dans le parc du Raincy. En 1807, se trouvant seul avec elle dans son hôtel de la rue des Champs-Élysées. Montrond se montra entreprenant au point qu’elle sonna son valet de chambre pour lui donner l’ordre de consigner au suisse cet amoureux professionnel. La consigne fut promptement levée, et tous deux redevinrent les meilleurs amis du monde. À Cauterets, au cours de l’été de 1809, elle note sur son Journal intime : « Je passe sous silence les persécutions que j’y éprouvai de la part de M. de Montrond qui, me croyant plus accessible, avait fait deux cent cinquante lieues pour acquérir la preuve du contraire. » On s’étonne que cette fois elle ne se fâche pas. En réalité, la duchesse d’Abrantès nous la baille bonne, et le beau Montrond ne fit pas deux cent cinquante lieux inutilement.

Comte Joseph d’Estournel : Derniers Souvenirs, Paris, 1860, in-12. – De Lanzac de Laborie : Un Préfet indépendant sous Napoléon : Voyer d’Argenson, dans Revue des Questions historiques, 1er juillet 1894. – Voyer d’Argenson : Discours et Opinions préxédés d’une notice biographique, Paris, 1845, 2 vol. in-8°. – Docteur Véron : Mémoires d’un bourgeois de Paris, Paris, 1865, 1 vol. in-12. – La Presse, 5 novembre 1843. – Diaries and correspondance of James Harris, first earl of Malmesbury, London, 1844, 4 vol. in-8°. – Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, LIII, 33. – A. Pichot : Souvenirs intimes sur Monsieur de Talleyrand, Paris, 1870, in-12. – Maxime Du Camp : Souvenirs littéraires, Paris, 1882, 2 vol. in-8°. – Alfred Marquiset : Une Merveilleuse, Madame Hamelin, Paris 1909, in-8°. André Gayot : Une Ancienne Muscadine, Fortunée Hamelin ; Lettres inédites (1839-1851), préf. d’Émile Faguet, Paris, s.d., in-8°. – De Lanzac de Laborie : La Domination française en Belgique, Paris, 1895, 2 vol. in-8°. – Duchesse d’Abrantès : Salons de Paris, Paris, 1837-1838, 6 vol. in-12. – D’Estourmel : Souvenirs de France et d’Italie pendant les années 1830, 1831 et 1832, Paris, 1848, in-8°. – Bulwer-Lytton : Essai sur Talleyrand, trad. Georges Perrot, Paris, 1868, in-8°. – Marquis de Bonneval : Mémoires anecdotiques, Paris, 1900, in 16. – Intermédiaire, XXIV, 722. – Ernest d’Hauterive : La Police secrète sous l’Empire, Paris, 1908 et sq., in-8°. – Bernard de Lacombe : Le Mariage de Talleyrand, dans le Correspondant, 25 août 1905. – Baron de Frénilly : Souvenirs (1768-1828), publ. par A. Chuquet, Paris, 1908, in-8°. – Comte de Moré : Mémoires (1768-1837), Paris, 1895, in 8°. – Sainte-Beuve : Nouveaux Lundis, Paris, in-18. – Louis Madelin : Fouché (1769-1820), Paris, 1903, 2 vol. in-8°. – Bernard Fay : L’Esprit révolutionnaire en France et aux Etats-Unis à la fin du XVIIIe siècle, Paris, 1925, in-8°. – Rœderer : Œuvres, publ. par son fils, Paris, 1854, 8 vol. in-8°. – Victor Du Bled : Les Causeurs de la Révolution, Paris, 1889, in-18. – Louis Bonaparte : Marie ou les peines de l’amour, s. l., 1812, in-8°. – Général baron Thiébault : Mémoires, Paris, 1894, 5 vol. in-8°. – Bibl. Nat., mss., n. a. fr., 3556. – D’Alméras : La Vie parisienne sous le Consulat, Paris, s. d., in-8°. – Baron de Ménéval : Souvenirs historiques, Paris, 1843-1845, 3 vol. in-8°. – Arch. Nat., Af IV 1501. – Duchesse d’Abrantès : Journal intime, d’apr. Turquan, La Générale Junot, duchesse d’Abrantès, Paris, s. d., in-12. – Robert Chantemesse : Le Roman inconnu de la duchesse d’Abrantès. – Aulard : Paris sous le Consulat, Paris, 1903-1909, 4 vol. in-8°.

III

Montrond va désormais motiver une volumineuse correspondance, de nombreux rapports, et bien des démarches, de la part de la police impériale.

Lorsqu’il fait ses adieux à Talleyrand, qui a voué à l’Empereur une rancune, une haine bien connues de son entourage, il en reçoit une prédiction en guise de viatique. Parlant de Napoléon, le prince de Bénévent lui dit :

— Du train dont cet homme mène les choses, avant deux ans il aura ramené les Bourbons, sans passer par le roi de Rome.

L’erreur de temps est négligeable. Talleyrand voyait juste, et loin.

Montrond est muni d’un passeport pour Anvers. Il y arrive le 13 novembre 1809. Pourquoi Anvers ?

Cette ville est alors un foyer d’intrigues. Indépendant d’esprit et de caractère, le préfet, Voyer d’Argenson, a depuis peu été enrôlé presque à son corps défendant dans les cadres de l’administration de l’Empire. Malouet, le préfet maritime, ami de Fouché et sorti comme lui de l’Oratoire, dissimule tant bien que mal ses sentiments royalistes. Seul, le commissaire général de police, Bellemare, ne transige pas avec son bonapartisme. Ce personnage joue ici un rôle de première importance. Balzac, dont l’œuvre contient des indications beaucoup plus sûres que celles de maints historiens, remarque que ce poste équivalait à un Ministère de la Police chargé de surveiller la Hollande. En quoi il avait raison. Le titulaire ne manque pas de besogne. L’île de Walcheren vient d’être le théâtre d’événements qui, sans la décision de Fouché, auraient pu coûter cher à l’Empire.

Le 29 juillet de cette année 1809, vingt-deux vaisseaux de ligne, cent vingt bâtiments de guerre, quatre cents navires de transport, paraissent devant l’embouchure de l’Escaut, portant trente-cinq mille hommes sous lord Chatam. Ils visent le pistolet braqué au cœur de l’Angleterre. Ils attaquent Beveland et Walcheren. Le 16 août, le général Mounet capitule dans Flessingue. Napoléon bataillait alors dans l’île Lobau.

Le Conseil des ministres décrète la mobilisation de trente mille gardes nationaux des départements du nord les troupes françaises et bataves accourent à la défense d’Anvers le jour même où le général Mounet capitule, Bernadotte arrive de Wagram. Les Anglais ne peuvent sortir de Walcheren. La pluie les noie, la maladie les décime : ils se rembarquent en décembre.

A cette occasion, on a beaucoup parlé de complots et de trahisons, auxquels royalistes et républicains auraient coopéré pêle-mêle. On nomme Talleyrand et Fouché, le général Sarrasin et Montrond. On imagine ce dernier agent de Fouché, intermédiaire entre le ministre de la Police et Talleyrand réconciliés par lui ; on se demande s’il n’est pas un agent de l’Angleterre, à moins qu’il ne le soit de la diplomatie impériale cherchant à tendre un piège à ses ennemis ; on l’indique comme un des premiers enrôlés dans une armée qui se serait formée à Paris, et dont il aurait été l’un des chefs avec les Girardin, etc. L’auteur anonyme d’un remarquable article consacré à Montrond dans la Presse (6 novembre 1843) évoque cette ténébreuse affaire sur laquelle, dit-il, Montrond ne s’est jamais expliqué. De Martel, historien éminemment fantaisiste, et Sorel , qui l’a suivi, croient à la trahison de Montrond et à sa connivence avec Fouché ; à leurs yeux, il communique des avis aux chefs de l’expédition et entretient une correspondance suivie avec lord Yarmouth, dont il serait l’agent soldé, moyennant cinquante mille livres sterling ; Fouché, au courant de l’affaire, l’aurait encouragé. Frédéric Masson a des préventions intuitives, mais reconnaît manquer de preuves. M. Madelin se garde de conclure. M. de Lanzac de Laborie doute de la trahison de Montrond ; il a raison. On n’a pas assez réfléchi qu’en cas de connivence avec lui, Fouché ne l’aurait pas envoyé à Anvers une fois l’affaire manquée, et dans le cas contraire il n’aurait pas accordé à un individu dangereux un passeport pour un pays et en un temps où cet individu aurait pu nuire. Si d’autre part, Montrond ne s’est jamais expliqué sur cette affaire, c’est que rien ne l’y obligeait, et que les raisons qu’il donna sur le moment, volontairement fausses, avaient un but. Les rapports du commissaire général de police d’Anvers indiquent clairement ses véritables motifs ; ils sont beaucoup plus dans la logique de son caractère, et des événements, que tout ce qu’on a pu inventer à la place.

Montrond a préféré le séjour d’Anvers parce que l’on de ses plus intimes et fidèles amis, Voyer d’Argenson, y est préfet ; par lui, il compte obtenir toutes les facilités désirables. En cette traverse, il éprouve la force et la fidélité des amitiés qui l’entourent ; il est remarquable, et tout à son honneur, qu’aucune ne lui fasse défaut ; elles se montrent solides, et agissantes. Voyer d’Argenson est plus âgé de dix ans. Petit-fils du « d’Argenson de la Guerre » ministre de Louis XV, et fils du marquis de Voyer, il sert comme aide de camp de Lafayette en 1792, se fait oublier pendant la Terreur, et vit dans ses terres où Napoléon vient le chercher pour en faire un préfet. Son indépendance séduit les Belges, lui vaut une popularité réelle parmi la société anversoise, le rapproche de Malouet, et lui suscite un ennemi irréductible en la personne du commissaire général de police Bellemare. Autre attrait pour Montrond : le préfet de Bruxelles est le marquis de la Tour du Pin, le même qui le protégea à son entrée dans l’armée, et avec lequel il resta toujours en relations empreintes d’une véritable cordialité.

Pour Montrond, spéculer est un plaisir, et un besoin. On lui impose le voyage d’Anvers : il y discerne une occasion d’agiotage. Et voici sur quelles bases il s’appuie.

Dans son Histoire des Salons de Paris, la duchesse d’Abrantès raconte la visite qu’elle fit au financier Ouvrard, l’ami de Mme Tallien, dans la propriété du Raincy qu’il venait d’acquérir. on accourait voir ses arbres de Judée et ses lilas, et admirer sa luxueuse salle de bains : cuves creusées dans un seul morceau de granit des Vosges, enfermées entre quatre piliers de même matière où l’on tirait des stores de satin blanc ; cheminée en marbre vert antique et carreaux en larges dalles de marbre jaune antique ; la salle affectait la forme d’une demi-lune, et dans la partie circulaire s’étalait un sofa de velours vert.

La compagnie, ce jour-là, déjeune dans l’orangerie, puis monte en calèche et en char à bancs pour une promenade dans un parc magnifique. La duchesse nomme les convives : Mme Récamier et Mme de Staël ; Mme Visconti et Berthier ; lord et lady Yarmouth ; M. de Montrond, etc. Ce n’est pas sans raison que « cette petite peste » nomme Montrond aussitôt après lord et lady Yarmouth.

Il demeure rue Cérutti, numéro 1 ; les Yarmouth habitent la même rue. Lady Yarmouth s’appelait Maria Fagniani. Il n’est pas question que l’homme dont elle portait le nom ait jamais été son père. Mais George-Augustin Selwyn et le duc de Queensbury, que l’on appelait le « vieux Q », s’en disputèrent la paternité devant les tribunaux, ce qui lui valut d’hériter des deux et de devenir formidablement riche. Lord Yarmouth, rouge de favoris, de cheveux, et de teint, a mérité le surnom de red herring ; gourmet, il importa ce poisson de Hollande, et fait partie d’un cercle de gastronomes : voilà déjà un point de sympathie avec Montrond. Il en est d’autres : « sa supériorité et sa finesse d’esprit, l’assez mauvaise idée qu’il a de l’espèce humaine, sa critique sanglante même lorsqu’il se tait, mais qu’expriment son front, son regard, son sourire, enfin son amour passionné du jeu, auquel il se livre grandement, noblement, et d’une façon suffisamment correcte, quoi qu’on en ait dit ». Il s’appela d’abord lord Beauchamp. En 1793, il négociait à Francfort comme ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire à Berlin et à Vienne. Compris, à la rupture de la paix d’Amiens, en mai 1803, dans la rafle d’Anglais qu’ordonna Napoléon en représailles de la saisie de navires français par la marine britannique, on l’interne sur parole à Verdun. Lorsque le monde de la galanterie apprend que tant d’Anglais riches et désoeuvrés battent le pavé de cette honnête cité, un vol de femmes aimables s’y abat. Lors Yarmouth, qui gagne en une fois jusqu’à trois cent mille francs dans une maison de jeu, choisit Victoire Masson, veuve Saint-Armand, qui fait scandale. Ses réceptions brillantes et bruyantes attirent les jeunes officiers de la garnison. Et tout ce monde passe le temps fort agréablement.

Une situation parallèle s’établit à Paris. Rue Cérutti, Montrond voisine avec lady Yarmouth. Le résultat de ces relations de bon voisinage vient au monde le 18 janvier 1805 : c’est Henry, lord Seymour-Conway, futur fondateur avec le duc de Gramont du Jockey Club, dandy fameux pour son écurie de courses, la bonne tenue de ses voitures et de ses chevaux de selle, et son biceps de cinquante-deux centimètres de tour. Avec cela homme de goût, ami des arts et protecteur des artistes. Malheureusement pour sa réputation, Franconi lui ressemblait étonnamment ; on imputa à lord Seymour les excentricités de l’homme de cirque, et celles d’un autre dandy, d’origine douteuse, Charles de La Battut, qui mangea une fortune considérable et mourut misérablement : ce qui fit qu’on baptisa Henry Seymour, Mylord l’Arsouille, dont il enrageait.

Lord Yarmouth avait, muni d’une autorisation en règle, quitté Verdun en février 1804 pour Clermont dans le département de la Meuse ; la Saint-Amand est arrivée la veille dans l’auberge où il descend ; ils y passent trois jours de compagnie, du 20 au 24 ; après quoi elle continue sa route sur Paris tandis qu’il s’en retourne à Verdun. En avril, il se passe de permission officielle pour venir voir sa femme à Paris ; elle a des raisons sérieuses pour lui faire faire ce voyage, et quand elle en a obtenu ce qu’elle désirait, elle lui fournit le moyen d’échapper à la police qui le recherche. Ses déplacements ultérieurs ont d’autres motifs.

Au début de septembre 1805, lord Yarmouth obtient l’autorisation de passer six mois en Seine-et-Oise, hors Paris. Bien entendu la police le signale chez sa femme, rue Cérutti, dès le 11 septembre. Le 26, on lui accorde la résidence de Melun, sur parole. Sans doute s’y déplaît-il : le 10 octobre, il réintègre Verdun. Ces allées et venues ont évidemment un sens, que la suite des événements éclaircira. Elles recommencent en 1806. Lord Yarmouth, autorisé à passer en Angleterre, s’embarque à Morlaix le 2 juin, et, par Calais, rentre à Paris le 17. Dès son retour, il prend juste le temps de toucher barre à son domicile, et court à l’hôtel du ministre des Relations extérieures. Le soir, Red herring rutile à l’Opéra.

Pas de doute : il est revenu porteur de dépêches officielles. On le dit chargé de suivre une négociation de paix entre les gouvernements de Paris et de Londres. Et en effet, relâché sur l’intervention personnelle de Fox, il lui a porté un message verbal de Talleyrand au sujet de la paix ; Fox l’a renvoyé en France continuer la négociation. On attribue à sa mission la hausse de la rente française ; en fait, il vient d’en acheter pour cinq cent mille francs. Prévoyant la paix, il se préoccupe d’un plan d’accaparement des eaux-de-vie françaises, qui lui rapporterait trois cent pour cent de son capital. Il installe sa maîtresse, la Saint-Amand, hôtel Grange-Batelière, ce qui ne l’empêche pas de se plaire beaucoup dans la société de Mme de Dorset, fille de Mme Sullivan, laquelle est l’amie d’un Crawford mêlé, semble-t-il, aux négociations ; elle témoigne une grande affection à lady Yarmouth.

Lord Yarmouth envoie des courriers en Angleterre, communique fréquemment avec Talleyrand. Un autre négociateur officieux, lord Lauderdale, débarqué à Paris le 11 juillet, entre en rapports avec une des amies intimes de Talleyrand, Mme de Coigny. Le Gouvernement anglais l’envoie à Paris parce qu’il est mécontent de lord Yarmouth, auquel nuit sa réputation d’agioteur ; de plus, il prétend n’être pas en relations personnelles avec Talleyrand ; or, son gouvernement découvre qu’il vient de passer plusieurs semaines à Valençay et qu’il est intimement lié avec Montrond, agent de Talleyrand. En vérité, Montrond ne quitte pas son bon ami Yarmouth. Le lord ne reçoit chez lui presque personne : Montrond bénéficie d’une exception à la règle ; il y dîne ; il se promène avec son hôte. Lord Lauderdale donne-t-il un grand dîner auquel assistent le ministre des Relations extérieures, le ministre de l’Intérieur, le gouverneur de Paris, le général Clarke, l’ambassadeur du Portugal ? Il n’a garde d’oublier le ménage Yarmouth, et Montrond. La police note qu’après le dîner, lord Yarmouth est rentré chez lui avec sa femme, et Montrond.

La négociation échoue en définitive, mais l’intimité de Montrond et des Yarmouth subsiste. Le public sait qu’il a été mêlé aux conversations diplomatiques secrètes, et c’est sur quoi il base sa manœuvre le jour où il prend le chemin d’Anvers : il veut faire accroire au public que son voyage a pour but une négociation du même genre, et spéculer sur cette croyance. Dès son arrivée à Anvers, le 13 novembre, il se donne ouvertement comme un négociateur chargé d’une mission diplomatique : il prétend porter en Angleterre des ouvertures de paix. Il fait tout ce qu’il faut pour que son voyage soit remarqué et prête aux conjectures. D’Argenson lui signe le 15, complaisamment, le passeport qu’il demande pour Amsterdam ; le commissaire Bellemare y appose son visa le même jour, et devine l’intention de Montrond ; il le soupçonne d’avoir vendu son idée à Paris à des spéculateurs qu’elle séduisit. Trente-six heures après son arrivée, Montrond repart. L’ambassade de France à Amsterdam vise son passeport le 22. Le 27, il est déjà de retour à Anvers. Bellemare voit bien qu’il ne lui fait pas plaisir lorsqu’en le rassurant sur une inquiétude que Montrond feignait d’avoir, il ajoute « qu’il ne pouvait entrer dans l’esprit de personne qu’il eût eu le temps de faire le voyage d’Angleterre entre son départ et son retour ». On prétendit qu’il avait trouvé du crédit à la maison Hope, à Amsterdam, et à la maison Baring, de Londres. Pendant qu’il court les routes de Hollande, on se demande pourquoi ses gens l’attendent rue Cérutti, dans la nuit du 22 au 23. Bien entendu, il n’y paraît pas.

Le 22, les hauts fonctionnaires de la police s’occupent beaucoup de lui, et plusieurs lettres partent à destination d’Anvers. La première, de Réal à d’Argenson, informe le préfet que Montrond a quitté Paris pour se rendre dans le département des Deux-Nèthes, et le charge de lui notifier l’ordre d’y rester jusqu’à ce qu’on l’autorise à en sortir ; le préfet devra le surveiller, et rendre compte de sa surveillance. Dans une deuxième lettre, Réal communique à Bellemare le contenu de celle écrite au préfet, et le charge de surveiller, lui aussi, la conduite de Montrond. Une troisième, de Fouché à d’Argenson, lui intime l’ordre de notifier à l’exilé qu’on lui permet de séjourner où il voudra, à quarante lieues de la capitale où on lui interdit de mettre les pieds. Le lendemain 23, une note du ministre au préfet de Police de Paris le met au courant des mesures prises, et lui enjoint, si Montrond revient dans l’étendue de son ressort, de l’en expulser immédiatement, quels que soient ses motifs, jusqu’à plus de quarante lieues de la capitale et des lieux où résidera la cour impériale.

Dès qu’il connaît les termes de cet ordre d’exil, Montrond s’écrie qu’en somme il se montre bon prince envers l’Empereur, puisqu’il lui laisse Paris avec quarante lieues autour !

D’Argenson adresse à Réal, le 4 décembre, une réponse simple et digne, où il ne cache pas ses étroites et anciennes relations avec le proscrit :

« M. de Montrond, avec lequel je suis très anciennement lié, et dont le voyage à Anvers avait pour objet principal de passer quelques instants près de moi, a préféré y séjourner encore, avec d’autant plus de raison, qu’il se croit fondé à espérer que l’ordre de son éloignement sera révoqué aussitôt qu’il aura été admis à détruire les inculpations encore inconnues par lui, dont il peut avoir été l’objet. J’ai eu l’honneur de rendre compte à Son Excellence de cette disposition, mais l’interprétation la plus rigoureuse des ordres que j’ai reçus ne s’étendant pas jusqu’à le contraindre de rester à Anvers au-delà du temps qu’il jugera lui-même à propos de le faire, je ne vois aucun motif fondé de l’empêcher de se transporter ailleurs tant qu’ils ne seront pas modifiés. »

D’Argenson n’hésite pas à se compromettre pour son ami. Il ne lui ménage pas les preuves de son dévouement et de sa fidélité. Il s’absente d’Anvers lors du rattachement de l’arrondissement de Bréda à son département : il écrit à son ami qu’il compte bien le retrouver au retour, et désapprouve une promenade à Utrecht que projette Montrond. « Mon âme, ma vie tout entière sont à toi, partout, en tout temps, en toute situation ; notre sort et nos pensées seront toujours communes, et avec cette façon d’être je ne vois pas que nous ne puissions ensemble supporter quelques afflictions et parvenir à la fin du temps ou de la vie sans avoir trop à nous plaindre. Dispose de ma maison et de mes écuries tout à loisir, ceci est encore à moi. » Montrond ne se fait pas prier, et se comporte à la préfecture comme chez lui ; et d’Argenson le présente dans plusieurs maisons où fréquente la société anversoise.

On retrouve cette chaude affection aussi vive aussi agissante, dans d’autres lettres de ses amis. C’est d’Aure, ministre de la guerre de Murat, qui lui écrit de Naples où son cadet tient garnison : « Votre frère vient souvent me voir, vous pensez bien que je me mettrai en quatre pour lui être utile… j’écris à Mme Hamelin. J’espère que son ennuyeux mari la laisse tranquille, et qu’elle est heureuse. »

C’est Charles de Flahaut, fils du jeune et sémillant abbé de Périgord, né le 21 août 1785, dont la mère, intelligente et fine, éminemment femme, sera celle qui fixera le plus longtemps le cœur de Talleyrand. Elle s’est remariée en 1802 à don José de Souza, ambassadeur de Portugal à Paris. Elle connaît la gloire littéraire. Talleyrand les voit souvent, elle et son fils. A la mort de M. de Souza, elle s’installera 7, rue Saint-Florentin, tout auprès de son vieil ami. Charles de Flahaut, hussard volontaire à quinze ans, colonel à vingt-quatre, est comblé par la nature : grand, élégant, intelligent, de manières exquises, la voix irrésistible, c’est un charmeur. Il n’y a guère plus de différence d’âge entre Montrond et lui qu’entre Talleyrand et Montrond. Les liens qui unissent Montrond au père le rattachent aussi étroitement au fils et à la mère, qui, dans son roman à succès, Eugène de Rothelin, le désigne sous le nom de « Goguenard » qui lui convient admirablement, et Talleyrand sous celui de Bigo.

Flahaut, dès qu’il sait par quelle voie faire passer sa lettre à l’exilé, lui écrit : « On m’a fait lire hier une lettre de toi, mon cher Montrond. Je croyais que tu me connaissais trop pour m’accuser jamais d’oublier ou négliger un ami malheureux par complaisance pour qui que ce soit… Je compte sur toi dans tous les temps, dans toutes les circonstances, je crois que tu peux en faire autant avec moi. Je serai affligé si tu en doutais ; il est des caractères que rien ne change. Et si je puis t’être bon à quelque chose, tu trouveras toujours en moi l’ancienne amitié et plus de zèle. M. de T… vient tous les soirs chez ma mère, et nous parlons de toi. Il désire bien ton retour, mais il croit que ce n’est pas encore le moment d’en parler. On ne sait pas à Paris comme les jours sont longs en province, et on vous conseille la patience comme un remède aisé. Toutes les personnes que je vois me parlent de ton affaire avec peine, moi je n’en parle qu’avec colère… Cependant ne néglige rien pour passer ton temps le mieux possible ; fais venir chevaux, f… (filles ou femmes) et tout ce qu’il faut pour ne pas réjouir nos ennemis par notre tristesse. »

Flahaut se désole en apprenant que Montrond fait venir à Anvers ses affaires et son domestique, Louis Bouilly. C’est donc que le retour paraît lointain ? Il lui conte les nouvelles : « La femme du général Hans Carvel (impossible de découvrir qui ce surnom joyeux dissimule) revient, dit-on, avec sa compagne et sa femme de chambre, chacune un poupon sur le bras. Voilà la plus belle action de son illustre époux. Ton ami lady Yarmouth vient de faire une belle affaire par la mort du duc de Q… Il n’y a que nous à qui cela irait si bien qui ne faisons pas d’héritage. »

Au printemps de 1810, Flahaut se plaint du triste hiver qu’il a passé, souffrant, visité par leurs amis communs, sauf Mme Hamelin. « J’avoue que c’est une chose triste d’aller voir des malades ; cependant j’aurais voulu qu’elle eût passé par-dessus cet ennui et qu’elle soit venue me parler de toi. » Il fait allusion à des démarches en faveur de l’exilé. « On dit que le mariage prochain (de Napoléon avec Marie-Louise) amènera beaucoup de grâces. J’espère qu’il fera finir ton absence. » Il termine par la chronique mondaine habituelle : « Que dis-tu de tous les désordres des ménages ? N’est-ce pas bien comique, au départ près de cette pauvre Laure (d’Abrantès) ? C’est vraiment une tragi-comédie. » A la suite d’une scène de la dernière violence entre Junot et sa femme, motivée par la liaison de Laure avec le prince de Metternich, et dénoncée au mari par sa maîtresse Caroline Murat, la duchesse d’Abrantès, en manière d’expiation, accompagne Junot en Espagne. « Ce qui est moins sombre, c’est le mariage de M. de Castellane avec Mme de La Rochefoucauld. M. de Talleyrand prétend qu’il l’a prédit il y a quinze ans. Vraiment, toutes les petites filles iront lui présenter le creux de la main pour savoir qui elles épouseront. Je lui ai demandé s’il ne pouvait pas prévoir un peu ton retour. Il espère comme moi que nous te reverrons bientôt. Au moins compte que je m’y emploierai, moi et mes amis. Mon cher Montrond, dispose de moi comme de ton frère, et crois que j’en ai bien les sentiments. »

C’est enfin Talleyrand lui-même, dans une lettre du 13 janvier 1810, qu’il faut citer en entier. On n’est guère habitué à des épanchements de cœur de la part de cet impassible et hautain diplomate. « Mettez bien dans votre esprit et votre cœur que tout ce qui vous touche est de sera toujours en tout temps, en toute circonstance, en bonheur, en ennui, en malheur, un puissant intérêt pour moi. Je dis cela une fois pour toutes. A ce que je crois, c’est que les explications du ministre (de la Police) et de la reine (de Naples) doivent adoucir une disposition à laquelle je ne sais aucun véritable motif pour être mauvaise. Je vois des préventions que je sais mieux que personne, puisque personne ne vous connaît aussi bien que moi, n’avoir aucune espèce de fondement. Si l’on pouvait articuler quelque chose, il serait bien aisé de répondre, mais on n’articule rien. Ainsi il faudra, sans avoir de torts, obtenir grâce, et cette grâce doit à ce que je crois, avoir lieu au mariage. Voilà mon opinion. Une fois le retour obtenu, il faudra chercher à mener l’espèce de vie qui donne le moins sujet aux préventions. Et nous le chercherons et trouverons. Adieu. Soignez votre ennui par de la lecture et des courses à cheval. Ne dépensez point d’argent et pensez avec douceur à vos amis. Personne ne vous aime plus tendrement que moi. » En tête, Talleyrand ajoute cette note : « J’ai remis votre lettre à la reine de Naples, mon cher Montrond, et au ministre de la Police celle qui lui était destinée. J’ai trouvé dans l’une et dans l’autre beaucoup d’intérêt. Ils ont fait et feront ce qu’ils croiront utile : n’en doutez pas un instant. »

Voilà les ressorts puissants que Montrond fait jouer.

Le mariage de l’empereur avec Marie-Louise est célébré le 2 avril. Hélas ! Les espérances de grâce s’évanouissent. Les préventions ne tombent pas.

Napoléon a décidé d’inspecter la Belgique, où il pense se concilier l’opinion en montrant à ses côtés la nouvelle impératrice, descendante des anciens maîtres du pays. Il s’arrête à Anvers du 30 avril au 5 mai, et y revient le 13. D’Argenson a le courage de lui demander une audience exprès pour solliciter la grâce de Montrond. Mais l’animosité du commissaire général de police veille : elle nourrit les préventions de l’empereur contre le préfet et contre son ami. Napoléon parti pour Læken, Gand et Dunkerque, d’Argenson prie le ministre de l’Intérieur, Montalivet, qui l’estime fort et lui demeure favorable, de remettre en mains propres une lettre à l’Empereur. « Elle servira, je l’espère, à détruire les impressions défavorables qui pourraient résulter des déclarations que Sa Majesté m’a autorisé à lui faire. J’ai, monseigneur, une confiance qui va jusqu’à la présomption dans la puissance de la vérité, dans la pureté de mes principes, et dans le témoignage de ma conscience. Votre Excellence me pardonnera de chercher dans cette lettre à les mettre une dernière fois en évidence sous sa salutaire protection, avant de retomber dans l’oubli de Sa Majesté ou de laisser à ceux qui l’entretiennent de soupçons de malveillance, le soin de l’occuper de moi. »

Montalivet remet la lettre. « Sire, si la connaissance que Votre Majesté a acquise par moi de mes liaisons avec M. de Montrond avait pu faire naître quelque ombrage dans son esprit, je la supplie de continuer la lecture de cette lettre. J’ai l’honneur de l’assurer que je ne connais personne dont l’influence fût capable de me détourner de la ligne de mes devoirs. Ces devoirs sont de faire exécuter vos lois, d’obéir à vos ordres, d’aimer et respecter votre nom, et qui que ce soit, à ma connaissance, n’y porterait impunément atteinte. Mais M. de Montrond est à l’abri de ce genre de soupçons ; à un esprit distingué, il joint beaucoup de justesse dans les idées, de sentiment des convenances, de fidélité en amitié, et partage avec tous vos sujets les sentiments de respect que votre auguste personne inspire. Qu’il me soit donc permis d’espérer, Sire, que si l’entretien que Votre Majesté a daigné m’accorder demeure sans résultat quant à celui qui en a été l’objet, il ne me privera pas de pouvoir lui conserver dans sa disgrâce les consolations d’une amitié qu’il me sera toujours plus facile de justifier que de désavouer. » Cette fin sonne fièrement. La page est courageuse et franche. Mais il n’en sera ni plus, ni moins.

L’été suivant, la saison est particulièrement brillante à Aix-la-Chapelle. Madame Mère y soigne ses rhumatismes ; le roi Louis et la reine Hortense s’y trouvent de compagnie ; Joséphine en préfère le séjour à celui de Plombières ; enfin les médecins en ont prescrit les eaux à la princesse Pauline Borghèse, la nymphe amoureuse. Les étrangers affluent, curieux de contempler de près ces hauts personnages, leur cour de jolies femmes et de jeunes hommes, dorés, chamarrés, sémillants et chatoyants. La mondaine, la spirituelle et jolie femme du receveur général, Sophie Gay, en profite pour donner des fêtes retentissantes.

Hortense et Pauline… quel attrait n’ont pas ces deux figures charmantes ! Il a persisté jusqu'à nous, comme ces parfums grisants, évocateurs, exquis, que l’on respire en ouvrant d’une main tremblante quelque ancien et mystérieux coffret.

Le 17 juillet, d’Argenson délivre à Montrond un passeport pour ce séjour enchanteur, et Montrond part le lendemain. Le ministre de la Police, avisé le surlendemain, confie au conseiller d’État chargé du premier arrondissement de la Police le soin de surveiller le voyageur, auquel il est interdit de ne pas approcher Paris de plus de quarante lieux : ceci est bien recommandé. A vrai dire, il n’y songe guère. C’est tout ce que l’on peut dire du séjour qu’il fait à Aix-la-Chapelle en ce bel été de l’an 1810.

À l’automne, il reçoit de Talleyrand une lettre messagère d’espérance : le nouveau ministre de la Police, Savary, duc de Rovigo, annonce un rapport favorable pour le mois de novembre. « Je crois qu’il veut vous servir. Rapportons-nous-en à lui, d’abord parce que c’est à peu près notre seul moyen, et de plus je ne vois pas pourquoi il se donnerait tant de peine pour me persuader qu’il désire vivement mettre fin à ce qu’il appelle une injustice… Vous me trouverez, à ce que je crois, changé. De l’ennui pour soi, de l’inquiétude pour les autres pendant un long temps altèrent nécessairement le caractère. Si de vous voir ne me remet pas à mon état naturel, c’est fini. » Et parlant de Charles de Flahaut : « Il est excellent. Il aime bien ses amis. Il a le cœur placé haut. Cela fait un drôle d’effet au milieu de tout ce qui l’entoure. Adieu, je vous aime bien. » (8 octobre 1810.)

Au milieu de novembre, Savary reçoit de Bellemare un long rapport confidentiel, daté du 13. Le commissaire y distille les ragots qu’il a surpris, susceptibles de nuire à Voyer d’Argenson. Il a calculé le passage concernant Montrond de telle sorte que sa bienveillance relative fait ressortir davantage la culpabilité du préfet. « M. de Montrond se permet à la faveur de son rôle beaucoup de saillies et de gentillesses sur les hommes et sur les choses qui touchent au gouvernement ; mais il y a dix fois moins de fiel, d’acrimonie et d’indécences dans ses expressions que dans celles de M. le Préfet. » Au mois de janvier, Montrond se rencontre à Bruxelles avec Talleyrand qui lui fait espérer, mais ce n’est toujours que de l’espoir, que dans deux mois son exil cessera.

Hélas, le commissaire général de police d’Anvers revient à la charge le 12 mars, et cette fois ne l’épargne guère ; il continue à s’en servir, mais sur un autre mode, pour accabler le préfet. « M. de Montrond continue de ravager les mœurs de la ville d’Anvers. Il y donne l’exemple du jeu, de l’ivrognerie et de la rouerie. Les gens du pays lui prêtent un rôle secret auquel ils imaginent que beaucoup d’influence est attachée. Chemin faisant, ils ne sont pas fâchés de se faire de la conduite de M. de Montrond un argument contre les mœurs françaises ; cela leur donne le droit de rester flamands.

« M. le Préfet est inséparable des parties de jeu et des parties d’ivrognerie de M. de Montrond ; ils ont mis aussi les cavalcades à la mode. Quand M. de Montrond sort à cheval, il est suivi d’une espèce de garde dans laquelle M. le Préfet ne dédaigne pas de figurer. Au retour de la promenade, on fait des dîners d’hommes dans lesquels on s’enivre. On commence à remarquer que M. d’Argenson commence à prendre goût à ce genre de vie. Il est souvent ivre. Du reste, il imite exactement les manières, le mauvais ton, et jusqu’à la toilette de M. de Montrond. On se croirait perdu dans son esprit si on ne faisait pas à son ami le même accueil et les mêmes politesses qu’on lui fait à lui-même.

On trouve étrange que M. de Montrond soit aussi souvent dans le cabinet de M. d’Argenson, et qu’il y prenne part aux affaires qu’il y entend traiter. On lui passe plus volontiers d’avoir établi qu’on ne pourrait avoir l’honneur de faire la partie de M. le Préfet sans jouer à un louis la fiche. »

Bellemare manie l’insinuation perfide en habile policier. Il ne le dit pas encore, mais il est vexé que Montrond lui dérobe la connaissance de ses voyages ; or, le proscrit circule beaucoup au cours de l’été de 1811.

Dès le début de juin, il se rend à Besançon, auprès de sa mère, pour laquelle il est toujours plein de bonnes attentions, puis à Aix-la-Chapelle où le préfet de la Roër, l’ineffable Ladoucette, le signale le 9 juillet comme venant prendre les eaux. Son séjour ne donne lieu à aucun renseignement défavorable. Le 10 août, il part pour Spa.

Sous la Terreur, il émigra sans passeport en compagnie de la duchesse de Fleury ; lors de son incarcération, il donna un faux prénom dans le dessein évident d’embrouiller les autorités. Cette fois, il a en poche un passeport de d’Argenson pour Besançon du 4 juin, un autre du même d’Argenson pour Aix-la-Chapelle du 17 juillet, et un troisième du duc de Rovigo pour Besançon du 15 juillet : abondance de viatiques bien faite pour contrister Bellemare.

Il est donc en règle, mais il ne voyage pas seul ; voilà le mauvais de son cas, et cette fois, le scandale éclate : à Aix-la-Chapelle, il a rejoint Pauline Borghèse, la propre sœur de l’empereur. Il a succédé dans les bonnes grâces de cette incorrigible amoureuse au jeune Canouville, à qui l’incident bien connu de la pelisse, que Frédéric Masson prétend légendaire, a valu d’intempestives missions en Espagne. Leur séjour à Aix terminé, tous deux, Montrond et la princesse, en compagnie d’un certain colonel russe, Kablonkoff, s’en vont à Spa. Les médecins ont recommandé à Pauline d’éviter les fatigues de toutes sortes, et lui ont ordonné quinze à vingt jours d’eaux de Spa. Elle s’installe avec sa suite, où figure la baronne de Saluces, dame pour accompagner, et auteur d’un roman : Foscarini ou le patricien de Venise, dans une belle maison située à l’entrée de la ville. Montrond retient un domestique de louage et descend dans un hôtel, mais il est le plus souvent avec la princesse.

En cette fin de saison, il ne reste plus grand monde dans la ville d’eaux. Le voisinage de Pauline et de sa compagnie gêne le comte de Mérode-Westerloo et sa famille : fidèles d’ailleurs à leur habitude d’éviter l’Empereur et tout ce qui appartient à sa famille, ils déménagent pour occuper à deux lieues de là le château de Montjardin. Il faut cependant rendre à Montrond cette justice qu’il ne se montre guère ; on ne le voit pas une seule fois à la redoute ; exceptionnellement, il assiste à un grand dîner donné par souscription des étrangers, à la maison du Marteau. Il passe son temps auprès de Pauline. Elle ne reçoit que lui et le colonel Kablonkoll, des amis d’Aix venus deux ou trois fois, le préfet de la Roër et M. de Périgny, sous-préfet – elle gratifie ces deux fonctionnaires de son buste en plâtre par Bosio, – et le colonel de gendarmerie Georgeon, d’autant plus assidu à lui faire sa cour qu’il joue auprès d’elle le rôle assumé précédemment par un de ses collègues auprès de l’ex-impératrice Joséphine, celui de mouchard.

Montrond ne s’est absenté que pour une fugue à Anvers à la fin d’août. Le 21 septembre au matin, il quitte Spa définitivement. Kablonkoff, en qui Frédéric Masson a voulu voir un déguisement de Canouville (mais Bellemare s’y serait-il trompé ?) part le 23, soi disant pour Aix-la-Chapelle, en réalité pour Anvers, et s’établit à Malines. Pauline se met en route la dernière ; ses voitures impressionnent le public : dans l’une elle a tendu un hamac ; sur le dessus, elle a installé une chaise à porteurs, et en dessous une baignoire. Elle vient au-devant de son frère, et arrive le 28.

Par une fâcheuse coïncidence, au moment où elle donne une fois de plus le mauvais exemple, chacun a encore frais dans la mémoire le souvenir du scandale provoqué par Caroline Murat dans le ménage Junot, et Hortense s’apprête à mettre au monde un fils qui verra le jour le 11 octobre ; le père n’est pas du tout le roi Louis, mais le brillant comte de Flahaut. En sorte que cet enfant, qui sera le duc de Morny, est par le sang le petit-fils de l’abbé de Périgord, autrement dit de Talleyrand.

L’empereur désirait voir la vertu régner à sa Cour, et principalement dans sa famille. Il admet toutefois la liaison d’Hortense : il a prononcé la séparation entre elle et Louis ; l’union avec Flahaut prend un caractère morganatique, et Napoléon, de plus en plus, comblé Flahaut de ses faveurs. Or Flahaut est un des plus intimes amis de Montrond.

En route pour la Hollande, Napoléon s’arrête à Anvers. Il arrive le 30 septembre, à une heure du matin, de fort méchante humeur. Il s’est risqué à bord de son yacht sur l’élément liquide, qui ne lui réussit jamais. Cette fois, la marée lui joue le tour de l’abandonner ; il doit se faire mettre à terre pour visiter le fort de Batz, puis il s’embarque fort tard sur un canot découvert par une pluie très froide. Il en est réduit à désirer deux bottes de foin pour se reposer.

À neuf heures du matin, il est sur pieds pour recevoir les autorités civiles et militaires. D’Argenson se présente : il lui adresse de violents reproches pour n’avoir ni vu, ni empêché des dilapidations dans l’administration de son département. Daru, ministre d’État, a déjà remis à Bellemare un décret pris la veille, ordonnant l’arrestation immédiate de Montrond, la saisie de ses papiers, et sa détention au fort de Ham. Au cours de l’audience, l’empereur rappelle deux fois le commissaire général de police, oubliant qu’il lui a déjà fait remettre l’ordre d’arrestation par Daru.

Bellemare l’emporte sur d’Argenson qu’il fera destituer, comme il fera destituer de la préfecture de Bruxelles le marquis de La Tour du Pin. La joie de la victoire perce dans ses rapports. Il procède incontinent à l’arrestation de Montrond qui fait bonne contenance, se garde de toute observation un peu vive, et s’en tient à de vagues discours ; il laisse entendre qu’il connaît le motif de la décision impériale ; il paraît sensible aux reproches de Bellemare au sujet des déplacements dont il lui déroba la connaissance, et se loue de ses procédés, du moins c’est Bellemare qui le dit. La saisie des papiers ne donne lieu à aucun incident. Il n’y en a guère. Montrond s’en excuse sur son habitude de les détruire. Il essaie de dissimuler l’un des trois passeports qu’il porte sur lui ; le commissaire général s’en aperçoit, et les lui retire tous les trois. Il lui abandonne ses lettres d’intérêt ou de galanterie. Dans un portefeuille de voyage, il découvre celles de Talleyrand, de Flahaut, d’Hippolyte Montrond, de d’Aure et de d’Argenson. Elles lui paraissent contenir « des expressions inconvenantes et des indices d’humeur habituelle ». Il lui semble que le gouvernement y est mêlé pour quelque chose. Il s’appesantit sur celle de d’Argenson : elle donne l’idée de l’influence qu’exerçait Montrond sur son administration, « influence qui a scandalisé la ville d’Anvers et les étrangers qui ont eu l’occasion d’en être témoins ». Pas de signatures au bas de ces lettres ; il reconnaît l’écriture de Talleyrand ; pour éclaircir le reste, il envoie le paquet à Rovigo, qui charge… Mme Hamelin d’en désigner les auteurs !

Lorsque Montrond, sortant de l’hôtel Bellevue où on le surveillait étroitement, monte en voiture en compagnie d’un officier de gendarmerie et de deux gendarmes, d’Argenson lui fait ses adieux en pleurant. Le préfet de Bruxelles, marquis de La Tour du Pin, assiste également à son départ, que Montrond annonce à la marquise de La Tour du Pin en ces termes : « Excusez-moi de ne pas venir vous demander une tasse de thé, à cause de deux gendarmes qui veulent bien me conduire au château de Ham. » Bellemare, discret, se retire, mais laisse un alter ego, un commissaire de police qui voit Montrond glisser mystérieusement au préfet d’Argenson « un petit billet qu’il avait tenu caché ».

Pour être bien sûr que le commandant du château de Ham recevra le prisonnier, le commissaire général non seulement lui notifie l’ordre, mais encore, bien que ce ne soit pas l’usage, lui envoie copie du décret.

Bellemare omet de signaler dans son rapport une altercation entre Montrond et le commissaire de police Le Seur. Il doit l’avouer peu après ; elle lui paraît la cause de « l’espèce de persécution » que ce commissaire éprouve de la part du préfet et du maire d’Anvers. Tout en défendant son subordonné, il reconnaît en Le Seur un mari faible qui confie à sa femme le secret des opérations de son état, trouve bon qu’elle ouvre ses lettres et perçoive quelques rétributions irrégulières sur les maisons de débauche de la section. Ce n’est pas tout. Le Seur paraît quelquefois « un peu échauffé de boisson », et ses excès de zèle approchent de l’emportement et de la dureté. Bellemare conclut sans sourciller : « A tout cela près, c’est un homme qui se pique de sentiments d’honneur, et qui en a. »

Quinze jours après l’arrestation, on lui expédie à fin d’interrogatoire Henry Dedoyart, ce domestique de louage que Montrond s’adjoignit à Spa, et qui depuis eut le tort de bavarder inconsidérément. Il conte à qui veut l’entendre que l’Empereur a exilé la princesse Pauline à Rome parce qu’elle a sollicité le pardon de Montrond ; il donne des détails sur l’arrestation de son maître ; il prétend que le colonel Kablonkoff fut averti de l’évènement puisqu’il disparut d’Anvers deux jours avant ; il ébruite l’exil de la baronne de Saluces à Turin, et affirme que le colonel Georgeon, de la dix-septième légion de gendarmerie, a dénoncé Montrond à l’Empereur. Interrogé par l’adjoint au maire de Spa, puis par le sous-préfet, ensuite par le préfet, l’imprudent Dedoyart est expédié sous bonne escorte à Anvers. Bellemare le reconnaît pour un brave homme, et le relâche après l’avoir admonesté.

L’exil de Pauline à Rome est pure invention. Celui de Mme De Saluces à Turin est réel, et d’ordre non pas de l’Empereur, mais de la princesse Borghèse elle-même.

Par charité, Pauline avait recueilli et attaché à sa personne en qualité de dame d’annonces Jenny Millo. Elle découvre ses talents de lectrice, et la prend en amitié. De son état de domestique elle la fait passer à celui de confidente. La « chère Jenny » monte en grade : la voici dame pour accompagner. Enhardie par ce succès, elle s’avise de trouver à son goût Annibal de Saluces, capitaine au service du roi de Sardaigne. Jeune, décoré, en retraite sans pension, quoique parfaitement propre au service, l’Empereur l’avait nommé officier dans la garde, et Saluces avait refusé. Il faisait la mauvaise tête, vivait oisif à Turin, où il exerçait une grande influence sur les jeunes gens de la société. Il ne craignait pas de faire une algarade à un gendarme pour reprendre un fusil saisi. « Il conviendrait de le rappeler à l’activité » disait le bulletin de police du 9 octobre 1809. On le nomme écuyer des Borghèse. Il répond à l’invite de Jenny. Malheureusement, elle n’a pas le sou, et il est aussi pauvre que noble. Mme de Cavour, dame d’honneur, désire ce mariage qui amoindrira une famille rivale de la sienne : elle organise une représentation où Jenny chante avec un plein succès des couplets à la gloire de l’Empereur, qui les écoute. Peu après, deux décrets nomment Saluces écuyer de l’Empereur à douze mille francs par an, et accordent à sa future femme une dotation de trois mille francs. Pauline ajoute cinq mille francs pour le trousseau.

À peine de retour à Neuilly après Anvers, la princesse chasse la « chère Jenny ». Pourquoi ? Une sotte histoire d’argent motive le renvoi, d’autant plus étrange que Mme de Saluces garde son traitement de onze mille francs. Éloignée de Paris et de ses fêtes, chassée comme une servante infidèle, retombée à Turin et à son mari, Jenny, exaspérée, parle. Ses confidences courent sous le manteau : l’amour causa sa disgrâce. « Dans sa jalouse fureur, la princesse n’avait pu supporter l’affront de se voir au second rang dans le cœur d’un perfide séducteur. » Voilà pourquoi l’exil frappe une rivale heureuse, voilà pourquoi les portes d’un château-fort se referment sur l’objet de « la jalouse passion » de la princesse. De Turin, la dame faussement accusée renvoie le reçu égaré, prétexte à sa disgrâce. Elle faut aussi passer un billet à Montrond.

Pendant ce temps, M. le Commissaire général de police d’Anvers passe du sévère au plaisant. Il envoie à son ministre les échos de la chronique scandaleuse anversoise. Un premier rapport concerne la sœur de l’empereur : « Pendant le séjour de S. A. la princesse Pauline à Anvers, un colonel russe nommé Konlonkorff qui avait été admis chez elle à Aix-la-Chapelle, vint s’établir à Malines. De là il faisait chaque jour une excursion à Anvers. Il y arrivait à l’entrée de la nuit et il en partait de grand matin. Je me suis laissé dire qu’il ne couchait pas à l’auberge.

Le second rapport, plus corsé, a le beau Montrond pour héros.

« Entre autres anecdotes que fournit la vie de M. de Montrond pendant son séjour à Anvers, on en cite une qui est assez curieuse. Deux sœurs, jeunes et jolies, toutes deux mariées, toutes deux dévotes, l’avaient admis dans leur intimité, chose d’autant plus remarquable qu’aucun Français n’avait eu jusqu’alors accès dans ces deux maisons.

L’une de ces femmes est Mme de Pret dont le mari réside à Paris par ordre du gouvernement ; l’autre est Mme Moretus van Erthorn. Ces deux familles sont des plus riches et des plus distinguées de la ville.

Mme de Prêt s’était si notoirement affichée que personne ne contestait cette bonne fortune à M de Montrond. Mais on n’était pas sûr qu’il eût également pris possession de la sœur ; quoiqu’il assurât qu’il les avait toutes deux, et que pour les accommoder il leur donnât les mêmes nuits, les mêmes heures, les mêmes tête-à-tête, il restait du doute là-dessus. Cependant il insistait ; il entrait dans des détails abominables ; il racontait comment elles disposaient de lui à la fois ; comment elles se moquaient de son peu de valeur ; de quelques mots flamands elles se servaient entre elles, lui présent, pour exprimer son peu de mérite et leurs turpitudes mutuelles. Il estropiait ces mots et les rendait fort mal. Il paraît que ces deux saintes (car elles le sont aux yeux de bien du monde) se faisaient un amusement d’employer entre elles les mots dont il s’agit, mais de la manière dont M. de Montrond les estropiait ; de sorte qu’il fallait être dans le secret pour comprendre ce que ces expressions barbares signifiaient et à quoi elles se rapportaient. Un homme de leur société à qui M. de Montrond avait dit ses bonnes fortunes, avec toutes les circonstances et dépendances, dînait avant-hier avec les deux sœurs. Entre elles, elles eurent l’occasion de placer les barbarismes de M. de Montrond. Le convive les regarde en face comme un homme initié, glisse quelques mots pour leur faire entendre qu’il prenait ces dames comme sur le fait. Après le dîner, elles sont presque tombées à ses genoux pour le prier de garder le secret. »

Ainsi le dernier écho du séjour de Montrond à Anvers à l’allure leste et la façon joyeuse d’un conte de Boccace.

Correspondance inédite du prince de Talleyrand et du roi Louis XVIII pendant le Congrès de Vienne, préf. de G. Pallain, Paris, Londres, Leipzig, 1881, in-8°. – Balzac : Splendeurs et Misères des courtisanes, Paris, Conard, 1913, 2 vol. in-8°. – Louis Madelin : Fouché, 1759-1820, Paris, 1903, 2 vol. in-8°. – De Lanzac de Laborie : La Domination française en Belgique, Paris, 1895, 2 vol. in-8°. – Duchesse d’Abrantès : Histoire des Salons de Paris, Paris, 1837-1838, 6 vol. in-12. – Marquiset : Une Merveilleuse, Madame Hamelin, Paris, 1909, in-8°. – Ernest d’Hauterive : La Police secrète du premier Empire, Paris, 1908, in-8°. – Arch. Nat., F7 6540, n. 1780 ; AFIV 1507. – Voyer d’Argenson : Discours et Opinions précédés d’une notice biographique, Paris, 1845, 2 vol. in-8°. – Arch. Nat., F7 8248, n. 7976. – Bowood papers (arch. du marquis de Lansdowne, comm. par son fils lord Kerry). – Bulletins de Police (1810), comm. L. Grasilier (ex. en épreuves non publié). – Arch. Nat., F7 7014. – Henri d’Alméras : Une Amoureuse, Pauline Bonaparte, Paris, s. d., in-8° – Comte de Mérode-Westerloo : Souvenirs, Bruxelles, 1840-1864, 2 vol. in-8°. – Frédéric Masson : Napoléon et sa famille, Paris, 1903-1906, in-8°, t. VI et VII. – De Lanzac de Laborie : Un Préfet indépendant sous Napoléon : Voyer d’Argenson, dans Revue des Questions historiques, 1er juillet 1894. – Presse, 6 novembre 1843. – Arch. Nat., AFIV 1507. – Boutet de Monvel : Les Anglais à Paris, Paris, 1911, in-8°. – Duchesse d’Abrantès : Mémoires, éd. Garnier, IV, 360. – Bibl. de Besançon, ms. 1443. – Marquise de La Tour du Pin : Journal d’une femme de cinquante ans, Paris, 1913, 2 vol. in-8°. – Jacques Boulenger : Sous Louis-Philippe, les Dandys, Paris, 1907, in-8°, ill. – The Journal of Elisabeth, lady Holland, (1791-1811), London, 1908, in-8°, 2 vol.

IV

La voiture qui emmène Montrond avec son escorte de gendarmes s’arrête devant la porte du château de Ham le 2 octobre, à six heures du matin. Dillenius, le commandant du château, le loge dans une chambre qui ne s’aère que par une porte donnant sur un corridor. Un autre prisonnier l’occupe, et le nouvel arrivant n’y sera pas seul. Il jouit à la fois des inconvénients de la promiscuité, du manque d’air et d’exercice. Précisément, son tempérament sanguin exige beaucoup de mouvement, et le grand air lui est absolument nécessaire ; il est sujet à de fréquents coups de sang, à des maux de nerfs ; l’exercice et les bains sont les seuls palliatifs qui lui apportent quelque soulagement. Et le voilà placé dans des conditions d’existence aussi contraires que possible à sa nature physique comme à son tempérament moral.

Il s’agit de se tirer de là au plus tôt. Un de ses plus intimes amis, Charles Duplex de Mézy, ancien conseiller au Parlement de Paris, maire de la commune de Mézy, tente le 15 octobre une démarche auprès de Desmarest, chef de la première division au Ministère de la Police, et le bras droit successivement de Fouché et de Rovigo. Mézy ne peut le joindre ce jour-là, revient à la charge le lendemain, et se munit d’une lettre qu’il lui fera parvenir en cas d’absence. Il sollicite des adoucissements au malheureux sort du prisonnier. « Il est affreux, quand on n’est accusé d’aucun crime, d’être traité aussi sévèrement que les plus grands criminels. » Car voilà bien l’étrange de la situation de Montrond : on ne l’accuse de rien. On n’a pas de motif avouable de le faire. L’Empereur s’en tient à des préventions. L’infortuné est victime de l’un de ces actes d’arbitraire que Napoléon commit si fréquemment et si abusivement à cette époque : ils imprimèrent à son gouvernement le caractère de despotisme qui finit par le rendre odieux.

La mère et les deux frères de Montrond éloignés de Paris, il est naturel qu’un de ses amis peigne sa triste situation et sollicite pour lui quelques adoucissements : une chambre séparée, plus aérée, et le plus d’exercice et de promenade possible. Il y ajoute la demande d’un domestique ; tous les prisonniers n’obtiennent pas cette faveur, « mais la plupart n’en ont ni le désir, ni les moyens, et on ne peut se dissimuler que l’habitude d’être servi n’en rende la privation bien douloureuse, surtout avec une mauvaise santé ».

L’intervention de Mézy produit son effet. Montrond obtient même le domestique demandé, et son fidèle Louis Bouilly partage sa captivité. De plus, des instructions prescrivent de le ménager, de le bien traiter. De hautes influences ont dû jouer en sa faveur. Ses lettres nous découvrent de nouveaux amis que nous ne lui connaissions pas, actifs et dévoués comme Caulaincourt et Exelmans. Il écrit à Mme Hamelin, à Mézy, à Flahaut, à d’Argenson. On le tient parfaitement au courant de ce qui se passe hors des quatre murs de sa prison. Combien instructive cette correspondance, si nous la possédions toute ! Par chance, celle qu’il entretient avec l’ami de la reine Hortense nous est parvenue en grande partie ; elle ne se laisse pas toujours facilement déchiffrer ; elle fourmille d’énigmes. Montrond sait qu’elle sera lue par d’autres que le destinataire ; sa pensée s’enveloppe de voiles transparents pour les initiés, parfaitement obscurs pour les autres. Il s’ennuie, il le dit et le répète, mais rien n’abat son moral. Il garde son « cran » habituel et son air avantageux. Sa bonne humeur persiste, inaltérée.

Charles de Flahaut est l’ami le plus proche de son cœur. Avec lui, il s’épanche et n’a pas un secret. « Tu es trop tendre pour que je te parle de ma position ; ils viennent me parler sans prudence de niaiserie, d’imprévoyance : je conviens que c’était imprévu et que la postérité ne le croira pas : on peut me convaincre d’être en prison, et voilà tout ! On dit que M. de Caulaincourt s’est exposé pour moi ; j’avais quelques pressentiment de sa bienveillance ; si tu le vois, dis-le-lui, et que je suis au désespoir que mon guignon l’ait emporté sur sa bonne fortune… Je ne craignais d’offenser que toi, mon ami, dans mes soins pour une personne (Mme de Saluces) que je pourrais bien nommer après un éclat si brutal. Pauvre petite ! On dit que tu en avais été fort en train, mais la question n’est pas là : c’est qu’elle est bien malheureuse, que je l’aime beaucoup, et que la ruine pèse sur moi. Mais cela c’est comme le reste, excepté que cela m’afflige davantage ; mais ne dirait-on pas que le château de H(am) devrait se trouver sur les bords du Tendre, plutôt que dans l’horrible pays où il est réellement, et qu’il s’agit d’un décret de la reine Berthe ?... Adieu, mon ami ; si tu vois cette aimable et malheureuse femme, dis-lui que c’est du fond de mon cœur que je l’engage à partir, à être soumise, humble, fausse, enfin tout ce qu’elle déteste, et moi aussi. » (De Ham, le 16 octobre 1811.)

Une réponse de Flahaut le désabuse à peine, lui soulignant le peu de probabilités de succès pour une certaine démarche envisagée par eux. « Il semble, quand on est mal, que plus on s’agite et plus on souffre. La gradation de mes misères ne s’est pas diminuée depuis huit ans, et je compte le séjour ici comme un terme dans leur progression : note bien que je ne dis pas une fin. » Parlant de Mme Hamelin : « Je ne la crois pas si sage qu’elle te le dit ; son carnaval lui tourne toujours mal. C’est à ces époques-là que M. de T(alleyrand) me disait : « Pourquoi êtes-vous si mal pour M(adame) H(amelin) ? Est-ce que vous ne trouvez pas cette Mme du Deffant féroce, et encore est-ce là (ce) qu’elle a de meilleur ? » Puis il passe à lady Yarmouth. Elle a publié un livre qui « n’est guère plus amusant qu’un almanach. Je suis déjà assez vieux pour avoir vu les trois quarts de ceux qu’elle cite. Son livre serait curieux si elle avait pu prévoir qu’un jour, et cet hiver, Alexandre Lameth dirait que j’avais donné dans la révolution et que c’était dommage. Je te donne cette moralité-là qui est, ma foi, bien jolie. Il faut être bien sûr des plus forts imposés d’un département (des électeurs) pour tenir un semblable langage quand on est Alexandre Lameth. Il y a dans ma chambre un livre de Pensées de Pascal, qui dit que les traditions se perdent par le nombre des générations bien plus que par celui des siècles, et certes l’application se trouve là et partout… Parle-moi de M. de T(alleyrand). Je péris d’oisiveté, d’ennui et d’agitation. » (28 octobre.) Et un peu plus tard : « Il n’y guère de genre de vie, de mort, que je ne préfère à l’existence que je traîne ici. Je ne compte sur aucun adoucissement, et même que serait un adoucissement ? Ma position est telle qu’elle ne peut que s’empirer en se perpétuant ; je vis comme un pauvre chartreux, et je n’ai même pas de quoi supporter longtemps ce train-là ! Il y a pour devenir fou dans cette solitude et cet isolement ! »

Entre temps, Flahaut a fait des démarches qui aboutissent enfin : « Je suis fort tiède à troubler M. de T(alleyrand) dans la prospérité dont il se flatte, par le souvenir importun de mes peines. Il n’y a que toi, cher ami, qui aies assez de cœur et de vie pour t’arrêter sans dégoût sur une aussi plate adversité. Tu me rends ma liberté, dont je vais tâcher de profiter comme je pourrai, car, en cela même, je ne trouve aucun support… Louis (Bouilly, son domestique) commençait à languir ; c’est un très bon homme qui est passionné pour mes voyages, quoique je lui doive pas mal. Ce serait un vrai plaisir que tu me ferais de tâcher de le placer. Je crois que Jenny (de Saluces) sera plus de défaite. Sais-tu qu’on lui a retiré son traitement et la dot ? La dot est d’invention et doit plaire, c’était une petite dotation en Piémont. Il y a de la grandeur là-dedans, mais je n’y vois pas de clémence. » En effet, Pauline Borghèse, dont la générosité n’est pas la qualité dominante, a pris ces mesures économiques.

L’ordre de mise en liberté est signé le 24 novembre 1811. Montrond, sorti de prison, sera désormais placé en surveillance à Châtillon-sur-Seine, à la condition de prendre l’engagement d’honneur de ne pas s’éloigner de la ville de plus de deux lieues. Le ministre de la Police transmet l’ordre au duc de Conegliano, premier inspecteur général de la gendarmerie impériale, et le 29 novembre, à cinq heures du matin, un lieutenant de gendarmerie de la compagnie de la Seine met pied à terre au château de Ham. Montrond signe l’engagement demandé, et, le jour même, ils partent pour Châtillon. Ils n’y seront que le 8 décembre, Montrond ayant, en cours de route, consacré deux ou trois jours à chasser chez ses amis de l’Aigle.

Il s’installe à l’auberge de la Côte d’Or, tenue par Renard-Jousselin. Il occupe une chambre donnant sur la rue. Il y dispose une garde-robe bien montée, un peu d’argenterie, et l’attirail d’un élégant : de la poudre à blanchir, des pastilles à parfumer, plusieurs flacons d’essences, un flacon de sel d’absinthe, un flacon désinfecteur. Pour distraire son ennui, il se munit d’un jeu de diable et d’un bilboquet, et il range sur un rayon quelques auteurs favoris : les Lettres de Mme de Sévigné, un volume de l’Histoire de l’Art chez les Anciens, l’Histoire d’Alexandre par Quinte-Curce, un Rabelais en quatre volumes, l’Ane d’or d’Apulée, un Nouveau Dictionnaire de poche franco-anglais, l’Histoire de Jonathan Wildenwald, l’Esprit de Sully en un volume, un volume des Œuvres de Bossuet, un autre de Contes bourguignons, les Contes de La Fontaine, La Princesse de Clèves, les Pensées de Pascal, et, de deux contemporains, l’Éloge de Montaigne, par Villemain, et le Discours de réception d’Étienne à l’Académie française. Voilà des titres de livres révélateurs de l’âme, de la culture et de la tournure d’esprit de leur lecteur.

Son domestique occupe une chambre dont un cor de chasse fait le plus bel ornement, et ses deux chevaux garnissent l’écurie.

Il est arrivé le 8 : le 9, il écrit à Flahaut. « La réserve que tu mets dans tes félicitations, mon bien cher Charles, me prouve que nos pensées se rencontrent. Je ne sais trop encore où le pas me conduit ; je vais attendre quelques semaines auparavant de me fixer à rien, et nous verrons. Je m’attends toujours à ce que ton amitié sait (sic) prendre des formes charmantes, mais à chaque occasion tu surpasses mon attente. » Il a reçu des nouvelles de Mme de Saluces, insistant pour qu’il vint la voir en Italie. « Elle a une drôle d’imagination, et se figurait qu’il y avait peu de façons à faire pour aller la chercher sur quelque montagne d’Italie, où elle allait, dit-elle, se mettre à ma disposition… Mon goût serait qu’elle se rajustât paisiblement dans Paris, non pas que j’en sois moins en train, mais c’est qu’un conscience je pense qu’il serait trop brutal de lui offrir la condition misérable que je peux lui donner. » Quant à lady Yarmouth, il l’arrange de la belle façon : « C’est la plus grande et vilaine menteuse qui se puisse voir. Je lui ai écrit trois fois sur six qu’elle m’a écrit depuis que j’ai quitté Paris, et jamais un mot de mes projets ou de mes circonstances. Elle a chargé Louis d’un message fort ignoble ; elle meurt de peur que je joigne son mari. Laisse-la dire ce qu’elle voudra ; sois seulement bien assuré que j’ai des liens avec lui qui sont de nature à ne pas se rompre facilement, et ce n’est pas là que se portent mes incertitudes. D’ailleurs je ne compte pas partager sa fortune. Dis-lui-en, quoiqu’elle est une coquine vulgaire. » De longues années plus tard, Montrond et lord Yarmouth compagnonneront toujours : les « liens » tenaient solidement.

Le lendemain, une lettre part à l’adresse de Talleyrand. Quelques jours avant la signature de l’ordre d’élargissement, Montrond soumettait une proposition au gouvernement : il s’est décidé, lui aussi, à entrer « dans le gâchis », meilleur moyen de faire sa paix avec l’empereur. Il souhaite réintégrer les cadres de l’armée et servir dans un état-major. Il prie Exelmans de le demander pour faire partie du sien. Il servirait volontiers également auprès de Talleyrand, et lui envoie ce billet, galamment tourné :

« Monseigneur, si Votre Excellence n’est pas fatiguée de mes traverses et qu’elle me conserve la même bonté, je suis déterminé à en profiter. Le grade importe peu pour servir auprès de vous : l’embarras est qu’ignorant et vieilli, je vais être plutôt un fardeau qu’un aide. Votre Excellence se doute bien de mon incapacité ; il ne s’agit donc pas des services qu’elle pourra tirer de moi, mais de celui qu’elle veut bien me rendre. M. d’Argenson m’a transmis des paroles qui me font espérer, Monseigneur, que vous accueillerez ma demande et que vous en obtiendrez le succès ; permettez-vous que mon ami vous en entretienne ? Le plaisir que me fera Votre Excellence sera bien gratuit, car je ne me figure pas que mon attachement ni mon respect puisse l’augmenter. »

Un maréchal, qu’il ne nomme pas, et qui est probablement Oudinot, doit intervenir en sa faveur. Il communique fréquemment avec Excelmans, qu’il raille quelque peu de cette réponse au prince Dolgorouky, ambassadeur de Russie à Naples : « Votre mission vous empêche de vous battre ; comme moi je n’ai pas de mission, je veux bien me battre ». Il demande à Flahaut : « N’as-tu pas reconnu l’humeur conciliante et la logique d’Excelmans dans son discours au prince Dolgorouky » ?

Mme Hamelin se remue beaucoup pour lui, s’agite, conseille, morigène, et finit par l’agacer : « Mme H… m’écrit des choses à me persuader qu’elle est devenue folle ; c’est une importance ! Une suffisance ! Un empire dans ses conseils, et toujours des conseils ! Ne lui parle pas de ceci, ni de mon étonnement : elle a tant de qualités qu’elle devrait bien s’appliquer à être parfaite. Il ne sert à rien, je pense, de lui dire les lettres dont tu te charges ; il ne sert presque jamais à rien de dire quelque chose, mais tu le sais bien. » Sans compte que « l’apparition inattendue d’un beau monsieur l’a bouleversée ». Elle finira par venir le retrouver dans son auberge de Châtillon, où elle passera six jours avec lui, du 25 au 31 mai 1812.

Si Montrond dit tout à Flahaut, par lequel il fait passer la plupart des lettres qu’il envoie, il se montre plus discret à l’égard de son amie.

Enfin les batteries sont dressées ; on doit tout dire à l’Empereur, dont la réflexion, pense Montrond, lui sera plus favorable que le premier mouvement. En tout cas, il serait préférable qu’il fût informé par des personnes bienveillantes « plutôt que par ces espèces qui sont toujours à le tromper ».

Voilà la part des affaires sérieuses ; à côté, les potins : La Vaupalière raille Narbonne devenu aide de camp ; l’avancement de La Grange doit faire plaisir à tout le monde ; que devient Alexandre de Girardin, cet autre « beau de l’armée » ? Montrond « respire le même air » que le mystérieux ménage Hans Carvel ; la dame sait mieux que lui et que Flahaut une certaine chanson de La Vaupalière dont il serait sans doute piquant de connaître le texte. Une quinzaine de jours après que son mari a passé dans le voisinage, se rendant à l’armée qui se concentre pour la campagne de Russie, Mme Junot passe par la route de Châtillon ; où va-t-elle ? À Aix, peut-être ? Hypothèse exacte : Aix-en-Savoie sera une station très fréquentée par nombre de grandes dames dont les maris bataillent en Russie. Excelmans a quitté Naples ; il a passé au large de Châtillon, il est à Paris, et dans la Garde : « On dit qu’il a fortement sophistiqué son homme » ; l’homme n’est autre que Napoléon. Enfin, potin sur Talleyrand lui-même : « Lady Yarmouth me mande que M. de Talleyrand is tumbled in a very violent love with the D. D., and nothing seems to captivate him so much as old age, for all his love are really very antiquities. Old love and new friendships is not the way, says she”. C’est-à-dire Talleyrand est tombé violemment amoureux de la duchesse de Courlande, et rien ne semble le captiver autant que la vieillesse, car toutes ses amours sont de véritables antiquités. Lady Yarmouth ajoute que vieilles amours et jeunes amitiés ne sont pas ce qu’il faut.

Montrond passe le temps comme il peut, entre son bilboquet, son jeu de diable, sa pipe et ses livres. Il chasse, et envoie un chevreuil à Mme de Souza. Mais il s’ennuie terriblement. Pour un habitué de la vie de Paris telle qu’il la menait, dans le monde, dans l’intrigue amoureuse ou politique, dans les fêtes, dans l’intérêt des grandes affaires, dans cette joie profonde et délicate que procure la compagnie des gens d’esprit, quel supplice que cet exil dans un lamentable trou de province. « C’est une solitude, un ennui, un délaissement sans pareil. » A la fin de décembre 1811, il tombe malade : « J’ai vomi assez de sang avec les plus désagréables sensations imaginables. Le médecin de bestiaux qui vient me voir me dit que ma maladie n’est pas connue dans la sous-préfecture de Châtillon. » La plaisanterie lui vient aux lèvres et nargue l’infortune : il est de pur sang français. Il reste jusque quinze jours sans sortir d’une chambre de dix pieds carrés ; « cela peut être amusant, mais non pas sain ». Il s’efforce de son mieux que de trouver un côté tolérable dans ma position, mais il n’y a pas moyen, et cela c’est plus j’y regarde. »

Il est vrai qu’il ne voit personne, « parce que les personnes et moi ne nous cherchons pas ; je n’ai pas l’humeur chagrine, mais je ne puis trouver le mot pour rire à la vie qu’on me fait vivre. La société est peut-être fort agréable ici, mais celle que j’y vois est, je t’assure, fort maussade, car je ne vois que moi, et encore c’est quand je me rase ! » Il s’est plaint à Flahaut de sa « honteuse chasteté » ; Flahaut lui envoie pour le consoler du tabac turc et une pipe… mais quelle pipe ! Elle représente une sultane. « Il y a un vilain conte dans le goût de celui que nous faisait le chanoine qui finit par apprendre à f… avant de confesser. Le sculpteur de ta pipe devrait faire un tour à cette école-là. Quel triste maintien il donne à sa dame ! » Pipe et tabac, arrivés à la fin de son dîner, l’occupent agréablement jusqu’à minuit. Et il conclut. « Je vois que tu t’occupes de ma gloire, parce qu’en fumant là-dedans on est certain d’attirer les regards ! »

N’empêche que son ennui redouble. « Je ne dis pas une parole dans une semaine et je ne sais que faire de mon temps, ni de mes dix doigts, car, comme dit Gilles, on ne peut pas toujours se gratter. » Il cherche un point d’appui dans l’amitié de Flahaut ; il ne prise et n’estime qu’elle, et Flahaut justifie celle qu’en retour il reçoit par des attentions qui flattent tous les goûts de l’exilé. Montrond s’en rapporte à lui pour les moindres démarches : « Quand je te demande quelque chose et que tu n’y vois pas d’avantage, ne le fais jamais. Il est naturel que je devienne imbécile dans toutes les sortes de rapports, isolé comme je suis. » Le chape de plomb de l’ennui, du mortel ennui, l’écrase. Si seulement on lui permettait de quitter Châtillon-sur-Seine pour Posentin (?) où sa mère est installée en ce moment avec son frère ! « C’est une place aussi éloignée que celle-ci des lieux qu’on m’interdit, et un pays au moins un peu pittoresque, au lieu que celui-ci, y compris les habitants, est insipide. » Et ce refrain : « Je voudrais bien être à Paris ! Je voudrais bien te voir ! Je voudrais bien revivre enfin ! » Il le répète même en anglais : « I long paintingly to shake thy hand ! »

Le 31 janvier 1812, il envoie à son ami une lettre significative à bien des points de vue : « Que fais-tu donc de si vif que tout le monde t’appelle l’heureux Charles ? » Cela, nous le savons ; nous savons quelle paternité mérite à Flahaut ces compliments. « Tout le monde dit aussi que M. de T(alleyrand) fera des voyages. Il me semble qu’il pourrait demander de me mener avec lui. Au retour de sa dernière campagne, il me dit qu’il était fâché que je ne l’eusse pas accompagné. Il est tout seul. C’est un voyage fatigant ; il peut arriver qu’il soit placé tellement qu’il ne soit pas convenable d’écrire, et que cependant il soit nécessaire de communiquer, etc. Tu devrais lui en parler ; il se peut qu’il ne me sera pas trop rabroueur, et trouvera mille bonnes raisons pour motiver cette fantaisie. J’aimerais diablement mieux cette façon qu’un état-major, et s’il me fait plaisir en me tirant d’ici comme il faut, de son côté il est certain que je lui serai commode. Il ne suffit pas tout à fait qu’on (l’Empereur) lui rende sa confiance, il faut qu’il paraisse bien servir, que le monde sache qu’il a obtenu de nouveau cette confiance, et comment y croire quand un homme qui n’a été connu que par son attachement à lui reste dans une prison à propos de rien ? Car ceci est une prison, sans camarades, sans société, et sans le petit intérêt de scier les barreaux. Il y a une petite compagnie de cette vilaine aristocratie larmoyante qui a l’air de me fuir sans que je la poursuive : ils disent que j’ai eu des succès avec M. d’Autun et ne me trouvent pas la moitié assez exilé. Je crois bien que tout le pays est comme ce petit canton et qu’il n’y a aucun quartier de Paris qui lui ressemble, mais sa rareté ne le rend pas plus curieux ni plus intéressant. C’est un séjour aussi insipide qu’on le puisse imaginer, et ces deux mois-ci valent dix ans d’Anvers… Il me semble qu’il n’y a que la certitude d’un refus qui puisse faire ma proposition absurde, et cette certitude ne peut pas s’acquérir en spéculation ; et s’il n’y a que de la répugnance, il lui serait bien facile de la combattre par des raisons très fondées. Qu’en penses-tu ? »

Visiblement, Montrond est excédé. L’affaire de l’état-major ne marche pas, traîne indéfiniment. Le nouveau moyen imaginé pour se tirer de là ne réussit pas. Toujours, un lieutenant et un brigadier de gendarmerie, plus un gendarme, surveillent ses faits et gestes ; la surveillance du sous-préfet est plus intermittente, celle du préfet plus lointaine. Ce dernier, le 11 mars 1812, avise le comte Réal que depuis l’arrivée de Montrond à Châtillon, sa conduite ne donne lieu à aucune remarque. Il vit retiré. Il ne fréquente aucune des sociétés de Châtillon. Un détail frappe dans ce rapport : Montrond, avec son constant souci d’embrouiller l’entendement des autorités, prétend qu’on l’a conduit à Châtillon-sur-Seine par erreur : on a confondu avec Châtillon-en-Comté, où il a des propriétés, et où il devrait en réalité demeurer en surveillance.

Au mois de juillet 1811, on a signalé à son sujet une petite alerte à Besançon : on y attendait sa venue ; l’ordre de le surveiller avait été expédié de Paris, avec cette recommandation aux autorités préfectorales et au maire, qu’il ne fallait point le considérer comme dangereux. L’alerte fut vaine : en mai 1812, il n’avait pas encore paru dans sa ville natale.

Au mois de février, cependant, un rapport de Dedouhet d’Auzers, directeur général de la police à Turin, aurait dû donner l’éveil : le 7, ses agents secrets lui signalent l’arrivée en chaise de poste d’un individu se disant maître d’hôtel et marchand de vins ; il descend à l’auberge de Londres et repart le lendemain pour Lyon en annonçant son retour dans cinq jours. Une rapide enquête démontre qu’il n’a traité aucune affaire relative à son commerce.

On le revoit à Turin le 20. Cette fois, il descend à l’auberge de l’Europe. Le directeur général de police le fait comparaître ; cet homme est porteur d’un passeport en règle, délivré à Châtillon-sur-Seine le 21 janvier, au nom de Jean-Baptiste Renard, maître d’hôtel. Interrogé, il se dit maître de l’auberge de la Côte d’Or, où il loge le comte de Montrond en surveillance dans la ville. Il avoue être venu à Turin porter des lettres de Montrond à la femme Bournazé, femme de chambre de Mme de Saluces. Il ajoute que cette personne fit le voyage de Châtillon il y a trois mois pour parler à Montrond de la part de Mme de Saluces. D’Auzers se rappelle avoir signalé à son ministre le voyage de cette femme de chambre : elle partit avec M. de Saluces sous prétexte de se rendre à Lyon pour affaires personnelles, et M. de Saluces, qui allait à Paris, était loin de se douter qu’il conduisait dans sa voiture un émissaire des intrigues amoureuses de sa femme. Renard, admonesté et très effrayé par le directeur de police, repart incontinent, sans demander son reste. D’Auzers ne pousse pas plus loin l’affaire, par égard pour la famille de Saluces, très respectable, très considérée dans le pays, et qu’un esclandre pareil eût mise au désespoir.

Comparons à ce récit du voyage de l’aubergiste à Turin, ce passage d’une lettre de Montrond à Charles de Flahaut : « L’homme chez qui je maudis la vie et le jour et les nuits vend du vin dans ces quartiers-là, et ses affaires l’y conduisaient. Je lui ai dit en effet de demander des nouvelles ; mais le sachant très étourdi et fréquemment enivré de sa marchandise, je ne l’avais chargé d’aucune lettre. Il paraît qu’on ne lui a pas fait trop bonne chère là-bas, et qu’après l’exhibition de toutes ses pièces les duègnes l’ont mis à la porte de la rue en le rossant avec son cadavre ; on l’avait fortement questionné auparavant et pour tromper l’espion, m’a-t-il dit, il avait avoué un billet doux ; il s’excuse de cet expédient sur l’inquiétude où il était qu’on ne le gardât toujours. Il est dans l’admiration de ce qu’on savait qu’il s’appelait un tel, qu’il était aubergiste de telle enseigne, que telle personne logeait chez lui, jusqu’à son âge : enfin tout ce qui était sur son passeport. »

Cet épisode passe inaperçu, dirait-on, des hautes autorités policières. Elles savent seulement que Montrond continue à mener une vie retirée dans le lieu de sa résidence, qu’il se présente fort exactement au sous-préfet comme il le doit, et qu’il se promène comme au bois de Boulogne dans un élégant carricle attelé de deux jolis chevaux. A cette époque, il répétait volontiers cette appréciation formulée jadis sur le duc de Rovigo, alors commandant la gendarmerie d’élite :

— Le duc de Rovigo est une nature honnête ; il n’y a que sa gendarmerie qui soit d’élite.

Brusquement, le 20 juillet, Rovigo apprend que Montrond a disparu de Châtillon depuis plusieurs jours.

Et l’on va s’apercevoir que depuis six mois, au nez et à la barbe de ses surveillants, il a préparé sa fuite avec une habileté merveilleuse, basant les moindres de ses démarches, les plus insignifiantes en apparence, sur une connaissance approfondie de la psychologie humaine en général, et de celle des policiers en particulier : ils vont donner tête baissée dans tous les panneaux qu’il leur aura tendus avec une incontestable maestria. Pour assurer le secret, il n’a soufflé mot de ses projets à aucun de ses amis. Bien mieux, comme il se méfie des relations de son excellente amie Fortunée Hamelin avec le Ministère de la Police, il lui écrit, la veille de son départ, une lettre d’une ironie savoureuse, dont elle ne pourra apprécier tout le sel que lorsqu’elle saura qu’après l’avoir écrite il a pris la clef des champs.

Le 1er juillet, il a quitté Châtillon avec ses deux chevaux et son domestique Ferdinand, pour passer quelques jours non loin de là, à Vendeuvre, chez son ami M. de Villeneuve, un ancien collègue du régiment Mestre de camp général de cavalerie. C’est de là qu’il date, le 7 juillet, sa lettre à Mme Hamelin :

« Vous savez, ma chère amie, que je suis chez un de mes anciens amis ; il a le goût des plantes comme votre hôte, et je voudrais lui faire une légère surprise avec une douzaine des moindres curiosités de M. Boursault. Priez-le de vouloir bien lui faire un petit envoi par la diligence de Bâle. On met pour adresse : à M. de Villeneuve, à Vendeuvre, département de l’Aube.

Il faudrait qu’il eût aussi l’extrême complaisance de m’adresser le mémoire de son jardinier. Je vous parle de cette fantaisie aujourd’hui parce que nous avons vu hier un homme qui se dit de vos amis et prétend avoir vu votre beau jardin, et même s’y être promené avec le général F…, auquel je vous demande de faire des politesses pour moi. J’espère que je le reverrai un jour ou l’autre. Je n’ai plus jamais de nouvelles de Paris, et je m’en passerai. Vous m’aviez promis une réponse dans un mois, dont je vois bien qu’il faut faire mon deuil, et je le fais comme de tout le reste, y compris votre adorateur, M. Renard (l’aubergiste).

Le soleil s’est réveillé dans notre Champagne, de manière à nous darder. Je suis chaque fois plus étonné que vous fassiez toujours tout par bousculades ; enfin, on est comme on est ! J’espère que vous n’êtes pas plus souffrante et que vous ne me gardez aucune rancune, mais un peu de bons souvenirs pour les bons certificats que j’adresse à vos amoureux.

Adieu, chère petite, je n’exige pas que vous me répondiez exactement, parce que je conçois votre paresse et que je plains ses voisins. Mes amitiés à G…, dont je n’attends pas de nouvelles. Il y a mille choses dont j’ai oublié de parler avec vous quand vous êtes venue dans mon cabaret ; mais enfin, adieu. »

Pouvait-on imaginer qu’une âme aussi bucolique, aussi férue de jardins et de fleurs, songeât à manquer de respect à l’Empereur et à sa police en prenant la poudre d’escampette ? Et ce souci de réclamer le mémoire du jardinier ! Il dut sourire, comme plus tard Mme Hamelin, en se regardant au miroir, dut se trouver quelque ressemblance avec le renard de la fable, qu’une poule aurait pris.

Arch. Nat. F7 6540, n. 1780. – Bowood Papers. – Arch. Nat., F7 8248, n. 7976. – Arch. Nat., F7 7018. – Marquiset : Une Merveilleuse, Madame Hamelin, Paris, 1909, in-8°. – Pichot : Souvenirs intimes sur Monsieur de Talleyrand, Paris, 1870, in-8°.

V

Le jour même où la nouvelle de la fuite de Montrond parvient au Ministère de la Police, le chef de la première division Desmarest prend l’affaire en mains. Il choisit, pour le lancer à la poursuite du fugitif, l’un des plus fins limiers, et des plus réputés, de son administration, un homme d’une force peu commune, le fameux inspecteur Pâques, dont une simple poignée de main suffisait à faire avouer aux personnes interrogées par Fouché ce qu’il voulait leur faire dire. De sa propre main, d’un trait et sans bavures, Desmarest rédige ces Instructions secrètes :

« M. Pâques, inspecteur général, se rendra sur-le-champ à Châtillon-sur-Seine, département de la Côte d’Or, où M. de Montrond avait été placé en surveillance spéciale, et qu’il a quitté furtivement sans aucune autorisation. On croit qu’il est parti du château de Vendeuvre, département de l’Aube, dont le propriétaire, M. de Villeneuve, est son ami. M. Pâques prendra les informations les plus circonstanciées sur la fuite de M. de Montrond ; il se concertera avec les autorités, tant à Châtillon qu’à Vendeuvre, pour visiter les papiers et effets qu’aurait laissés M. de Montrond, pour faire interroger et arrêter s’il est besoin les fauteurs de cette évasion, recueillir tous les renseignements qui peuvent lui faire connaître les moyens dont il s’est servi et surtout bien fixer la route qu’il aura prise. M. Pâques en donnera de suite avis au ministre, et se hâtera de suivre les traces qui lui auront été indiquées, assez longtemps pour arrêter M. de Montrond, ou du moins pour être bien assuré du point de la frontière par laquelle il sera sorti de France. L’information faite avec soin à Châtillon et à Vendeuvre auprès des amis et des domestiques du sieur de Montrond devra aussi donner des lumières sur sa direction ultérieure et ses projets. »

Le même jour, 20 juillet, une série de lettres de Desmaret donnent le branle aux services intéressés. Il annonce l’événement au commissaire général d’Anvers, Bellemare, et au directeur général de la police de Hollande, Devilliers. Le 21, même avis aux commissaires et directeurs généraux de Turin, de Florence, de Rome, de Hambourg. A celui de Turin, il explique que Montrond, en fuite, a passé par Lyon sans doute en direction de Naples, où il compte s’embarquer pour l’Angleterre ; il signale ses relations avec Mme de Saluces à laquelle le fugitif a envoyé un émissaire il n’y a pas longtemps ; il est possible qu’elle lui procure les moyens de s’embarquer.

Remuement général. Voilà toute la police sur pieds. En Hollande, l’ordre d’arrêter Montrond part dans toutes les directions. A Hambourg, le directeur général transmet les instructions nécessaires au préfet des Bouches-du-Weser, aux sous-préfets de Stade et de Lunebourg, aux maires riverains de l’Elbe, aux lignes des douanes, à la gendarmerie, aux commissaires spéciaux, aux commissaires généraux de police en Westphalie, aux gouverneurs de Mecklembourg et de Poméranie, à l’agent des voyageurs à Altona. Il étend à tout le royaume de Danemark l’ordre d’arrestation.

La réponse de Bellemare montre ce fonctionnaire en proie à son idée fixe, à sa haine tenace : tout lui est occasion de nuire à Voyer d’Argenson ; le préfet d’Anvers ne peut esquisser un geste, ne peut articuler une parole, que Bellemare n’y discerne de noirs desseins ; il ne néglige rien pour perdre son ennemi dans l’esprit du maître. « Je suis frappé comme malgré moi de la coïncidence du départ de M. le Préfet des Deux-Nèthes pour Paris et Strasbourg, avec la disparition de M. de Montrond. La liaison qui unit ces deux hommes est telle que leur destinée semble inséparable, et que le besoin de communiquer ensemble doit être pour eux ce qu’il y a de plus vif ; même fonds de mœurs, même principes politiques, même système de dénigrement et de blâme à l’égard du gouvernement : ils tiennent l’un à l’autre par tous les liens et par tous les goûts. Ils ont évidemment rendez-vous quelque part. » Il ajoute prudemment : « Mais je peux me tromper », et il fait bien, car c’est précisément le cas.

A Rome, Norvins, commissaire général de police, communique à la gendarmerie le signalement du fugitif. A Florence, le directeur général prétend le connaître, et affirme qu’il n’a pas traversé Florence ; il transmet son signalement au préfet de Bologne ; il met judicieusement en doute l’hypothèse que Montrond cherche à gagner Naples où ses amis ne sont plus. A Turin, autre comédie : le directeur général d’Auzers entoure Mme de Saluces d’agents secrets : elle ne peut faire un pas ni voir âme qui vive sans qu’il le sache immédiatement. Il s’enquiert de la nature de ses correspondances, et se croît assuré qu’elle en entretien une secrète par l’intermédiaire de sa femme de chambre Bournazé, qui va retirer les lettres à la poste de Turin sous les noms de Mme Pauline Blanchart et de Mme Eulalie Mallet. Malheureusement cette correspondance est interrompue depuis un mois, et il faut renoncer à en tirer des lumières. La femme Bournazé est, dit-il, une intrigante de premier ordre ; c’est elle qui a fait le voyage de Turin à Châtillon-sur-Seine pour porter une lettre de sa maîtresse au prisonnier. Mme de Saluces en a reçu plusieurs timbrées de Naples, qui ne peuvent provenir que du frère de Montrond. D’Auzers répond à Desmarets le 27 juillet ; le lendemain, Mme de Saluces part pour les eaux de Saint-Didier, dans l’arrondissement d’Aoste, accompagnée du cadet de ses beaux-frères, César de Saluces, et de deux grands jeunes gens de ses amis : d’Auzers lance ses agents à ses trousses, avec mission de ne pas la perdre de vue.

Nous allons voir maintenant à l’œuvre l’inspecteur Pâques. Ce redoutable policier va courir les grand’routes à toutes jambes, les postes à grandes guides, et ce sera une des randonnées épiques de son existence mouvementée. Sitôt ses instructions reçues, il ne perd pas une seconde ; les minutes sont précieuses ; son gibier a de l’avance. Il se munit d’un solide gaillard, un agent du ministère, bon pour un coup de main. Le 22 juillet, à six heures du matin, tous deux débarquent à Châtillon. Il commence son enquête, et peut se rendre compte qu’il a affaire à forte partie.

Sa première visite est pour le sous-préfet, qui l’accompagne à l’auberge de la Côte d’Or pour perquisitionner dans l’appartement de Montrond. Et voici ce qu’il apprend. Montrond a quitté Châtillon pour Vendeuvre le 1er juillet ; il a choisi Vendeuvre parce que ce pays est dans un autre département que Châtillon. Il en est parti le 7 dans une calèche conduite par la poste, disant qu’il allait à Besançon voir sa mère, et qu’il reviendrait sous peu. Cette calèche l’attendait à Vendeuvre depuis le 30 mai. Elle lui a déjà servi pour conduire à Bar-sur-Aube une dame, évidemment Mme Hamelin, qui avait manqué la diligence à Châtillon. Pâques s’en procure le signalement exact : c’est une petite calèche à l’allemande, à soufflets et à quatre roues, peinte en vert, et le dedans garni en coutil vert et blanc rayé ; le voyageur ne s’est pas embarrassé d’une malle : sur le devant de la voiture, une petite caisse de la grandeur du siège, et c’est tout comme bagage, avec, à l’intérieur, un bidet argenté dans son fourreau. Il voyage toujours avec un mouchoir rouge autour de la tête ; il a pour habitude de crier et de pester contre les postillons pour les faire galoper. Il emporte avec lui deux habits de drap vert.

Le 10 juillet, son domestique Ferdinand a ramené ses deux chevaux de Vendeuvre à Châtillon, où il continue à les promener chaque jour comme de coutume. Ce même 10 juillet, l’aubergiste Renard reçoit un billet de Montrond annonçant qu’il reviendra dans cinq ou six jours.

Pâques demande au lieutenant de gendarmerie Verdin, chargé de la surveillance immédiate, comment il a pu rester aussi longtemps sans s’apercevoir de l’absence du personnage qui en était l’objet : Verdin déclare qu’en le lui remettant, on lui a bien recommandé d’avoir pour le comte de Montrond toutes sortes d’égards ; de plus, le prisonnier ayant l’autorisation de circuler dans un rayon de deux lieues autour de la ville, la surveillance, en fait, était impossible à exercer. Quant au brigadier, voyant le domestique promener les chevaux tous les jours comme d’habitude, comment s’imaginer que leur maître eût disparu ?

Le lendemain, Pâques court à Vendeuvre. Il ne découvre rien de suspect dans l’appartement qu’occupa Montrond. Le propriétaire, M. de Villeneuve, est au lit, avec un bras cassé d’un coup de feu à la chasse. Il semble brave homme, et véridique. Quand il va à Châtillon, il loge à l’auberge de la Côte d’Or. Un jour, il y a rencontré Montrond, un ancien camarade de régiment. Il confirme que son ami est parti de chez lui le 7, à cinq heures du soir, sans lui dire où il allait. Il le croyait tout bonnement retourné à Châtillon.

Sachant que Montrond a pris la poste jusqu’à Bar-sur-Aube, Pâques s’y fait conduire par le même postillon. Il enjoint à Ferdinand, le domestique qui soigne les chevaux, de l’accompagner. Un second postillon prétend que l’homme qu’on recherche a pris la route de Langres ; Pâques suit cette direction jusqu’au premier relais, mais là, personne ne peut rien lui apprendre ; d’ailleurs tout le personnel est aux champs, occupé à faire les foins. Ferdinand persiste à soutenir que son maître reviendra, comme il l’a déjà fait ; il n’abandonnerait pas de la sorte un fidèle serviteur après vingt ans de services. Ces propos finissent par influencer l’inspecteur de police, qui décide de retourner à Châtillon. Il interroge de nouveau l’hôtesse de la Côte d’Or : elle a vu entre les mains de son client deux passeports, l’un en blanc signé de Rovigo, l’autre rempli, mais pas à son nom. Une enquête financière permet de supputer l’argent qu’emporte le fugitif : tout au plus quatre mille francs. Le policier ignore la lettre de change dont Montrond s’est précautionné depuis longtemps déjà.

Poussant ses interrogatoires, l’inspecteur de police apprend avec stupéfaction que depuis qu’il vivait en surveillance à Châtillon-sur-Seine, Montrond a fait deux fois le voyage de Turin, en janvier et en août ! La seconde fois, il a couché pendant trois jours dans la chambre même de Mme de Saluces, qui demeure chez sa belle-mère. On précise que la femme de chambre qui lui apporta une lettre de sa maîtresse le fit demander à la poste de Châtillon pour la lui remettre.

En explorant les cendres de la cheminée dans la chambre du fugitif, Pâques en retire quelques fragments de lettres incomplètement brûlées : un maigre butin qu’il se réserve de rapporter à Desmarest. A ce moment, on lui en remet une arrivée à l’instant. Il la décachète et lit : « Mon enfant, je pars mardy sans nouvelles de toy. Je n’ai plus de mal qu’une faiblesse affreuse. Tu sais que c’est à Cortiamble, près Givry, département de Saône-et-Loire. Adieu, mon cher enfant. » Il faut donc prendre des mesures pour arrêter le cher enfant au cas où il irait voir sa mère à Cortiamble.

Se conformant aux indications de Desmarest, Pâques se met en route pour Dijon : Montrond y a passé le 9 à sept heures du soir, venant de Langres. Le même postillon qui l’a conduit mène le policier aux Barraques, sur la route de Lyon. En chemin, l’inspecteur essaye de faire jaser Ferdinand, mais Ferdinand, bien stylé par son maître, et roué de nature pour jouer aussi bien son rôle, ne dit que ce qu’il veut bien dire ; le questionneur n’en tire pas de lumière éclatante. Depuis qu’à Dijon il a découvert la route prise par son homme, il le suit de poste en poste, le nez sur la piste comme un bon chien de chasse. Au château de Cortiamble, Montrond est bien venu, mais il n’a trouvé personne et ne s’est pas arrêté. Il a continué sur Lyon, y est arrivé le 12 à une heure du matin, et a couché dans la chambre numéro 9 à l’hôtel de l’Europe. On voit de quel train Pâques mène sa poursuite : à Châtillon le 22, à Vendeuvre le 23, à Dijon le 24, à Lyon le 26. Il sait maintenant que Montrond voyage sous le nom de Charles Dupleix, propriétaire à Paris ; ce nom est bien conforme à celui inscrit sur le registre de poste. Nous connaissons l’ami, maître de Mézy, à qui il appartient authentiquement.

A Lyon, le voyageur a refusé de déclarer à son hôtesse l’endroit d’où il venait ; sur son insistance, il a donné le nom de la dernière poste avant Lyon. Elle n’est guère plus avancée. Il s’est reposé jusqu’au 14. Ce jour-là, à midi, après avoir fait son prix avec un marinier isolé, il s’est embarqué sur le Rhône avec sa voiture, en compagnie d’un Italien ; il déclara qu’il allait à Aix. Pâques déniche et convoque le batelier ; cet homme affirme avoir débarqué voyageur et chargement à Valence, à minuit. Deux crocheteurs ont tiré la voiture à terre jusqu’à l’auberge. L’Italien a continué par eau jusqu’à Avignon. En route, donc, pour Valence ! Pâques imagine que son fugitif aura gagné Die et Gap, puis le Simplon, pour revenir par le Mont-Cenis, ainsi qu’il avait paru le dire deux mois plutôt à la femme Renard, l’aubergiste de Châtillon. Mais ceci n’est encore qu’une des nombreuses suggestions qu’il a semées derrière lui pour abuser ses poursuivants.

L’inspecteur de police, très excité à la pensée qu’il suit la bonne piste et va peut-être rattraper son homme, galope par la poste toute la nuit du 26 au 27, de Lyon à Valence. Il met la main sur les deux crocheteurs qui ont déchargé la voiture et l’ont conduite chez le maître de poste : ils se rappellent d’autant mieux l’incident qu’ils éprouvèrent quelque difficulté à se faire payer. Ils décrivent exactement la calèche, et Ferdinand la reconnaît sans erreur possible. Parvenu à la poste de Valence à deux heures du matin, Montrond en repartit aussitôt pour La Failliage, où le même postillon qui l’a conduit mène l’inspecteur Pâques à toute vitesse. A Pont-Saint-Esprit seulement il pourra savoir si Montrond a pris la route d’Aix ou celle du Languedoc. Peut-être aura-t-il cherché à s’embarquer à la côte de Nice : en ce cas, on risque de perdre sa trace. Et cette crainte incite l’inspecteur à préparer Desmarest à la nouvelle possible : « Je vous prie de croire et d’assurer Son Excellence que mon courage ne s’abattra que lorsque je croirai ne plus pouvoir rien faire. Vous voyez qu’il était parti le 7, ce qui faisait quatorze jours avant moi, qu’il est arrivé ici (à Valence) le 16 au matin, et que j’ai gagné trois jours sur lui ; mais j’ai de fortes présomptions que le brigadier de gendarmerie qui l’avait en sa garde n’est pas tout à fait exempt de reproches, mais il ne faudrait pas prendre un parti sur son compte avant mon retour, attendu qu’il veille jour et nuit avec un gendarme tant à Châtillon qu’à Vendeuvre, et en cas que M. de Montrond revienne, il sera de suite arrêté. Là et partout où j’ai passé, j’ai laissé son signalement et celui de la voiture. Je pars à l’instant. »

Fouette cocher ! Le 29, il est à Aix-en-Provence, et descend à l’hôtel des Princes. Montrond, conduit par le postillon de la poste de Saint-Cannat, y est descendu le 17 à midi ; il n’a pas voulu attendre l’heure du dîner, s’est fait servir dans sa chambre, et est reparti sans dire où il allait. Il a pris à la poste d’Aix deux chevaux et s’est fait conduire à celle du Pin, sur la route de Marseille. Pas de doute : c’était bien lui, avec son mouchoir sur la tête, et dans sa petite calèche allemande verte à quatre roues.

Et tout le long du chemin, Pâques met en branle les préfets, les sous-préfets, les commissaires de police. Le 30 juillet, à neuf heures du matin, il se présente au commissaire général de police de Marseille, Permon, le propre frère de la duchesse d’Abrantès. Les recherches commencent aussitôt, et n’aboutissent pas. Permon, qui interdit aux pêcheurs toute communication avec l’ennemi, – mais dans tous les temps et sur toutes les côtes on interdit aux pêcheurs de communiquer avec l’ennemi, sans jamais parvenir à les en empêcher, – Permon conseille, à Pâques de retourner à Aix par la route qui mène directement à Nice.

Il semble qu’à la poste du Pin, Montrond se soit évanoui dans les limbes. L’inquiétude commence à tenailler l’inspecteur Pâques. Il retourne à Aix : les postillons, l’hôtelier répètent ce qu’ils ont déjà dit. Le postillon Germain qui a mené Montrond ne peut se rappeler à quelle auberge il l’a conduit. Pour comble de complication, en arrivant à Marseille ou en sortant, plusieurs routes conduisent à la mer ; et rien de facile comme de s’embarquer à la tour de Bouc, en vue de laquelle l’ennemi est toujours en croisière.

Le 31 juillet, Pâques est à Nice, d’où il écrit à Desmarest : « Je joue de malheur malgré le mal que je me donne. À Valence, je trouve que notre homme pris la route d’Avignon ; je le suis, et me fais conduire par les mêmes postillons. Je le suis pas à pas jusqu’à Aix où l’on me dit qu’il a pris la route de Marseille. À la poste et à l’auberge on me le désigne sans que j’aie donné son signalement. Je me transporte à Marseille, et à la poste du Pin personne ne se rappelle l’avoir vu. Cependant un postillon croit l’avoir mené, mais ne peut se rappeler où il l’a conduit. Je me fais conduire à Marseille par ce même postillon qui ne peut nous apprendre davantage. Nous fouillons toute la ville avec M. Sicard, inspecteur général et police, nous n’avons rien trouvé. Je repars ensuite pour Aix, et le postillon Perretin l’avait conduit au Pin, route de Marseille ; nous y retournons, et nous n’en serons pas plus avancés. Enfin je prends le parti, pour satisfaire aux ordres de Son Excellence, de prendre la route de Turin, et à la grande poste, c’est-à-dire à Bougnole, j’apprends que M. de Montrond a pris à Aix des chevaux de louage qui l’ont conduit jusqu’à Fréjus. À Fréjus, je prends de nouveaux renseignements ; l’on n’a que des idées confuses. Enfin me voilà à Nice, et j’apprends qu’il a passé ici le 19 à midi, où il a pris des chevaux de louage pour la route de Turin, car les postes ne sont pas montées d’ici à Limou, et ce sont les mêmes chevaux et le même postillon qui vont me conduire, et toutes ces allées et venues me prennent un temps considérable. Je ne pourrais arriver à Turin que dans trois jours et demi, ce que tout le monde s’accorde à dire, heureux encore si après tant de peine je viens à bout de remplir les désirs de Son Excellence, et le contenter. Un autre aurait peut-être mieux fait, mais n’y aurait pas apporté plus de zèle et de bonne volonté que j’en mets. Je suis impatient d’être à Turin pour apprendre ou son arrestation, ou quelle route il aura prise. Je pense que vous aurez la bonté de me faire connaître les intentions de Son Excellence, et que je les trouverai chez M. le Directeur général. » Et Pâques de se disposer à passer les Alpes.

À Turin, le directeur général de police d’Auzers a reçu, le 29 juillet, de son confrère de Lyon, l’avis que Montrond a quitté cette ville le 14, qu’il s’est embarqué pour Valence, qu’il a un passeport au nom de Charles Dupleix ; il est possible qu’il vienne en Italie. Des ordres d’arrestation partent pour Savone, Coni, Verceil, Ivrée, Saint-Didier, et pour les barrières de Turin. D’Auzers fait annoncer à Mme de Saluces par quelqu’un dont elle ne peut se défier, la fuite de Montrond. Elle n’en paraît pas surprise ; elle sait, et elle le dit, que tel était son projet depuis plus de six mois. On ne peut que constater que ce projet a été minutieusement étudié et habilement mis en œuvre. On la sonde sur la possibilité de sa venue en ce pays ; elle répond dans le premier moment :

— Oh ! non, à moins qu’on ne regarde la Suisse comme l’Italie…

Après quoi, elle semble embarrassée d’en avoir tant dit. Mais est-elle sincère ? La police se le demande, et n’a pas tort de se méfier. Partant pour Saint-Didier, l’aimable Jenny a laissé à Turin ses effets, ses diamants, et n’a emporté qu’une somme de deux cents francs. Aux eaux, elle a rejoint la femme du général de division Mermet, et la baronne Clément.

Pâques a mis le temps prévu pour le trajet ; il parvient à Turin la nuit du 4 au 5 août. Dès le matin, il se présente au directeur général d’Auzers qui lui dit n’avoir négligé aucune recherche, n’avoir rien découvert, et qui engage le nouvel arrivant à rester jusqu’au lendemain : Mme de Saluces doit revenir ce soir même, et par l’agent chargé de la suivre on saura peut-être quelque chose. Maigre consolation ! Pâques confie sa peine à Desmarest : « Je suis bien malheureux, pour la première fois que Son Excellence me charge de quelque chose à l’extérieur, de ne pas mieux réussir ; mais je me flatte que vous me connaissez assez pour être bien persuadé que je n’ai épargné ni fatigue, ni soin pour réussir… J’ai perdu ses traces. Il n’a pas passé au col de Tende que j’ai monté et descendu à pied. Le directeur général affirme qu’il n’a pas passé au Monteani. Que faut-il que je fasse ? Je n’en sais rien. Je repartirai demain au soir. Je suis harassé. Je ne me suis couché que deux nuits depuis mon départ. » Il se promet bien, une autre fois, de choisir un autre agent que celui qu’il a emmené, qui n’est bon que pour un coup de main, mais pas pour autre chose.

Un des côtés comiques de la situation est que Ferdinand prend, à son corps défendant, sa part de toutes ces tribulations. Il assiste aux recherches infructueuses, aux allées et venues inutiles. Pâques a beau l’interroger : il soutient mordicus qu’il ne sait rien. À Turin seulement, sûr que les policiers sont dépistés et que son maître n’a plus rien à craindre d’eux, il se décide à avouer que, quelques jours avant son départ, Montrond lui a dit :

— Je vais te donner de l’argent. Tu paieras tout ce que je dois. Si je ne reviens pas, tu mèneras mes chevaux à Paris, mais au reste je t’écrirai lorsque je serai en sûreté. Tu viendras me joindre si tu veux, mais je ne veux pas te compromettre. Il faut que j’aille chercher mes habits et mes effets que j’ai laissés là-bas, et peut-être je reviendrai. Reste tranquille jusqu’à ce que je t’écrive que je suis arrivé.

Et Ferdinand ajoute :

— Je ne puis vous en dire davantage.

Où est là-bas ? Ferdinand n’en sait rien. Pourquoi a-t-il dit que Montrond était à Besançon ? Parce que Montrond avait dit lui-même qu’il y allait.

— Vous avez vu qu’il avait passé au château de Cortiamble où nous sommes allés, puisque c’est là que vous avez commencé à connaître et à suivre le chemin qu’il a suivi.

Après tout, il ne convenait pas à cet excellent serviteur de dénoncer un maître qu’il sert depuis vingt ans. Et l’on a beau lui répéter que son maître ayant confiance en lui et lui ayant communiqué le secret du voyage de l’aubergiste Renard à Turin, a dû lui en communiquer bien d’autres : impossible de rien en tirer de plus.

Décidément, la police de l’Empereur, la fameuse police de Fouché et de Rovigo, a été jouée sous jambe. Et ce va être un joli tapage dans le Landernau policier.

Pâques, la tête basse, rentre bredouille à Paris le 14 août. Par acquit de conscience, le 18, il convoque à son bureau du ministère et interroge Louis Bouillet, propriétaire ; cet homme est allé à Châtillon voir Montrond qui lui doit de l’argent et auquel il a prêté ou fait prêter vingt-cinq mille francs. Il a appris le départ de son débiteur par l’hôtelier Renard, et c’est tout. Le 26, l’inspecteur Pâques se rend dans la commune de Mézy ; il y consulte le registre des passeports ; le maire, Charles Dupleix, a pris un passeport comme de coutume le 11 décembre 1811 pour aller à Paris et voyager à l’intérieur. Qu’est devenu ce passeport qu’il ne peut produire ? Dupleix de Mézy, naturellement, répond l’avoir égaré. Deux lettres d’Hippolyte Montrond arrivent successivement à l’adresse de son frère, datées d’Inspruck. Dans l’une, du 12 août, il annonce qu’il est en Allemagne, se plaint de n’avoir pas de chevaux, et en demande à son frère ; dans l’autre, du 4 septembre, il se plaint de ne pas recevoir de nouvelles… et pour cause. Si la police lit ces deux lettres, elle ignore celle que Charles de Flahaut adresse de Smolensk à sa mère, le 20 août, et où il disait : « Donne de mes nouvelles par Mézy à ce pauvre Casimir, et dis-lui que j’ai écrit à Oudinot, qui m’a répondu qu’il ferait ce qu’il m’avait promis et n’attendait que l’occasion. » La démarche perd de son utilité maintenant que l’intéressé a pris la clef des champs.

D’autres nouvelles parviennent encore au Ministère de la Police. Le commissaire général de Gênes a fait toutes les recherches imaginables pour se convaincre que le fugitif n’a pas passé par là. Norvins, directeur général à Rome, communique à la Gendarmerie les renseignements qu’on lui envoie. À Florence comme à Gênes, on n’a relevé aucune trace de celui que l’on cherche. Enfin Desmarest, pour ne rien négliger, s’inquiète des faits et gestes de lady Yarmouth. Il rédige un rapport à l’Empereur sur la conduite de cette aimable personne, sur ses intrigues galantes avec le beau Montrond dont elle a un fils, « quoiqu’il se dise le très grand ami du lord » ; « ce « quoique » étonne sous la plume de l’expert psychologue que doit être un policier d’aussi haut rang. Desmarest laisse cette femme tranquille ; elle craint que ne tombe sous les yeux de son mari le témoignage le plus complet de son inconduite, et elle n’a donné lieu à aucune remarque défavorable. Aujourd’hui, son mari la réclame en Angleterre ; elle persiste à n’y pas vouloir retourner, heureuse de dépenser beaucoup d’argent à Paris. Son commerce de lettres avec Londres est, en vérité insignifiant, mais pourrait le cas échéant devenir un canal d’intrigues : il est sage de ne pas le perdre de vue.

L’inspecteur Pâques passe à d’autres exercices. Il est hors de cause. Mais l’heure des récriminations a sonné. Le ministre de la Police admoneste le préfet de la Côte-d’Or : ce fonctionnaire n’ayant jamais rien signalé de particulier dans la conduite de Montrond, Rovigo était fondé à croire que son prisonnier observait rigoureusement l’engagement qu’il avait souscrit, et ne donnait lieu à aucun reproche. Or, après avoir fait sans autorisation trois voyages à Turin, et un à Paris au début de juillet, il a disparu le 7. Il a fallu l’envoi à Châtillon d’un inspecteur général du ministère pour apprendre ce bouquet de nouvelles aux autorités de Châtillon ! Mêmes reproches au maréchal de Conegliano, qui ne savait rien non plus, et se borne à constater que son représentant, le lieutenant de gendarmerie Verdin, chargé de la surveillance, est bien répréhensible. L’enquête prescrite par Conegliano convainc Verdin de n’avoir pas fait tout son devoir.

Le préfet de la Côte-d’Or ne garde pas pour lui les observations du ministre de la Police. Il s’empresse de les repasser à son subordonné, le sous-préfet de Châtillon, avec des commentaires appropriés. Le sous-préfet entre dans de nombreuses explications : la surveillance organisée par le lieutenant de gendarmerie lui paraissait suffisante, et à ce moment lui-même est tombé malade au point qu’on a craint pour ses jours. Un passage de sa réponse prouve que Montrond avait finement préjugé des conséquences que l’on déduirait de ses propos lancés avec intention, et du résultat infaillible qui en sortirait : brouiller l’entendement du sous-préfet, du gendarme, et de quelques autres : « Je fus instruit que le sieur de Montrond avait été amené par erreur à Châtillon-sur-Seine, au lieu de Châtillon près Besançon : qu’il espérait obtenir une rectification de cette erreur. » Et le sous-préfet continue : le prisonnier ne voyait personne, louait des livres à un libraire et lisait beaucoup. Une fois, il dépassa de cinq kilomètres le rayon autorisé : observation en fut faite au lieutenant de gendarmerie. Le sous-préfet rendit à son nouvel administré la visite qu’il en reçut à son arrivée, mais n’ayant trouvé personne, il ne put récidiver. Ce fonctionnaire semble tout de même un peu naïf lorsqu’il raconte : « Il n’est pas de moyen que ce particulier n’ait mis en œuvre pour masquer ses démarches ; lorsqu’il faisait des voyages, son domestique et ses chevaux restaient, ou ils les renvoyait peu de jours après, et j’ai la certitude qu’un autre habitait sa chambre qui est sur la rue au premier, et paraissait à la croisée avec un costume semblable à celui du sieur de Montrond ; car lorsqu’il a été question de l’époque de son départ, le brigadier m’a dit qu’il était encore à Châtillon le 9 juillet, et une autre personne m’a assuré l’avoir vu à la croisée à la même époque. » Voilà qui commence à tenir du prodige. On croirait assister à l’éclosion d’une légende. Et les explications continuent longuement de ce train. Il ne reste plus qu’à dresser l’inventaire des effets du fugitif. Le sous-préfet y procède le 7 septembre ; après avoir reçu la déclaration du privilège de l’aubergiste Renard pour une créance de mille cent quarante et un francs quatre-vingt-cinq centimes, il fait emballer le tout dans une caisse qui pèse soixante-quatorze kilos, et l’expédie au ministre de la Police ; après l’avoir ouverte pour en retirer les effets de Ferdinand, et peut-être parce que la dame Renard a déclaré que dans le nécessaire en acajou se dissimulaient deux billets de mille deux cents francs, on l’envoie dormir au garde-meuble. Quant aux deux chevaux, le sous-préfet donne une réquisition au lieutenant de gendarmerie pour les faire conduire à Paris par un gendarme qui recevra quinze francs par jour. « Il est observé que les chevaux dont il s’agit ne doivent pas être conduits à l’abreuvoir, mais abreuvés à l’écurie. » On les comble d’égards.

Nous en savons assez pour être persuadés que le ministre de la Police exagère lorsqu’il avise son subordonné de Turin, au mois d’août, qu’il est inutile de chercher Montrond plus longtemps, « attendu qu’il sait où il est ». D’Auzers, en réponse, croit devoir entrer dans des explications qui dévoilent de nouveaux aspects de l’art raffiné avec lequel, jusque dans les moindres détails, Montrond a dupé son monde.

Le ministre a prétendu apprendre à d’Auzers que lorsqu’il a fait arrêter l’aubergiste Renard en février, Montrond accompagnait l’aubergiste, qui aurait fait trois voyages à Turin, aurait conduit Montrond et son domestique Louis Bouilly dans sa calèche, et quitté la grand’route à Rivoli pour mener son voyageur à Stupinie. Là, Mme de Saluces serait venue le prendre en voiture pour l’introduire dans Turin. La lettre que Montrond écrivit en février à Flahaut prouve bien que le ministre se trompe, opère une confusion, et compte un voyage de trop. D’Auzers ne peut le lui démontrer, mais se défend fort bien : en allant se cacher à Stupinie, Montrond choisissait précisément le seul endroit de sa direction où il ne lui fût pas possible d’exercer la police, attendu que Stupinie est palais impérial, où personne, pas même le directeur général de la police, ne peut pénétrer sans un billet du gouverneur. Or, le gouverneur est le prince Borghèse. Il a accueilli Mme de Saluces, exilée à Turin, avec la plus grande bonté, ne fût-ce que pour faire pièce à sa femme, la princesse Pauline, qui persécutait Mme de Saluces. La police n’a pu découvrir ces rapports continus entre le gouverneur et la jeune femme exilée qu’à la suite de la surveillance exercée sur elle par ordre, et après que Montrond eût pris la fuite. À partir de ce moment, on l’a suivie dans tous ses déplacements, au mont Saint-Bernard, à sa campagne, à Saint-Didier. On était au courant d’un passeport qu’elle avait fait prendre récemment par sa femme de chambre pour Riom : en la laissant partir et en la filant, on tenait le plus sûr moyen de découvrir la retraite de Montrond. Mais puisque le ministre sait où il se cache, dit d’Auzers sérieusement, ces mesures deviennent inutiles. Et puis, comment prévoir que le gouverneur, prince Camille Borghèse, se prêterait au métier d’entremetteur dans une affaire de cette nature ! Quant au séjour de Montrond à Turin, il y entra sans difficulté dans une voiture de ville en compagnie de Mme de Saluces ; peut-on reprocher à la police de ne pas l’avoir découvert dans l’appartement de cette dame, quand sa belle-mère, sa belle-sœur et ses deux beaux-frères, logés dans la même maison, n’en ont rien su ?

Rien à opposer à ces arguments irréfutables. On se rattrape sur le dos de l’infortuné Permon, le commissaire général de police de Marseille. Le premier prétexte est la nouvelle parvenue à la Marine et transmise de ce département à celui de la Police, qu’un bateau pêcheur arrêté par les gardes-côtes le 2 août aurait conduit en mer le fugitif, signalé sur la côte méditerranéenne dès le 17 juillet. « Si vous étiez informé de ce qui se passe dans le lieu même de votre résidence, écrit Desmarest, vous auriez su cet évènement », que Desmarest, annonce à Permon le 14 août, jour du retour de l’inspecteur Pâques à Paris. Pâques ayant suivi les traces de Montrond jusqu’à la poste du Pin, c’est bien dans le ressort de Permon que Montrond a disparu. Suivent quatre pages de reproches sur papier de grand format.

Pour se justifier, Permon envoie à Paris les pièces de son enquête. Il en résulte à ses yeux que Montrond n’a pas paru à Marseille. Rovigo y voit la preuve du contraire. Cette enquête est insuffisante : il faut la recommencer. Et le commissaire général reprend à pied d’œuvre ses interrogatoires : il met en mouvement le commissaire de police d’Aix et l’inspecteur en chef de haute police, Sicard. On questionne à nouveau l’hôtelier et le commissaire de l’hôtel des Princes à Aix, les domestiques, le femme et la belle-sœur de l’hôtelier, quatre postillons et le maître de poste ; le maître de poste et quatre postillons de Saint-Cannat ; les voituriers, les loueurs de chevaux, et jusqu’aux garçons d’écurie. Les contradictions subsistent. Les interrogatoires ne les expliquent point. De guerre las, le ministre concède « qu’on ne peut espérer de documents plus précis, attendu le temps qui s’est écoulé ». Et il autorise la mise en liberté du postillon resté sous les verrous.

C’est l’abandon de l’affaire. À quoi bon la poursuivre ? On est sûr, désormais, de n’aboutir à rien. Montrond est hors de portée, sans aucun doute. Balzac a dit que la police n’oublie rien : l’événement, ici, justifie cette observation. Au printemps de 1813, le commissaire général de police de Marseille, qui a succédé à Permon auquel cette affaire a coûté sa situation dès la fin de septembre 1812, a l’occasion d’interroger un pêcheur, et voici les renseignements qu’il envoie à Rovigo le 13 avril. « dans le courant de septembre 1813, Charabot père, étant à bord de l’amiral anglais devant Toulon, vit arriver le vaisseau l’Élisabeth qui venait des côtes de Catalogue et qui avait à bord un Français qu’il entendit nommer Montrond. Il sut qu’il avait dit avoir traversé une partie de l’Espagne, s’être embarqué à Alicante sur le vaisseau le Malta, lequel bâtiment l’avait transporté sur l’Élisabeth, qui l’avait conduit à bord de l’amiral. Il avait demandé à l’amiral qu’on le fit transporté en Angleterre, mais comme il n’y avait point de vaisseau pour cette destination, il fut envoyé à Malte sur un des bâtiments de l’escadre. Charabot père a ajouté, entre autres renseignements, que le capitaine du détachement du bord de l’Élisabeth avec lequel le sieur Montrond s’était lié pendant la traversée, lui avait dit que ledit sieur Montrond était porteur d’un passeport français pour l’Espagne, d’après ce qu’il lui avait rapporté. »

Cette fois, un peu tard il est vrai, le mystère est éclairci. De la poste du Pin où l’inspecteur Pâques a perdu sa trace, Montrond, nanti d’un passeport, a filé sur l’Espagne ; là, il a pris la mer… et vogue la galère !

Elle voguera longtemps, beaucoup trop longtemps au gré du navigateur d’occasion qu’elle transporte, et fera un long chemin avant de toucher au port, cinq mois plus tard. Montrond lui-même se charge de nous conter ses aventures. On va voir comment, sans effort, il sait trousser un récit.

« À M. de Mézy, rue du Faubourg-Saint-Honoré, n° 22, à Paris. – Falmouth, 2 avril (1813).

Mais, mon pauvre ami, que tu es donc malheureux avec tes enfants ! Les lettres que je reçois aujourd’hui (et ce sont les premières que j’ai eues de France) m’apprennent qu’ils sont tombés d’une fenêtre et que tu n’as sauvé que le garçon, que mes amis ont été inquiets à l’occasion de mon départ dont j’avais pris grand soin de ne pas les informer, et qu’ils n’ont aucune nouvelle de moi quoique j’aie écrit au moment de mon embarquement depuis la Sardaigne, et deux fois depuis ici. Tu conçois que j’aie été dans la plus cruelle anxiété pour Charles (de Flahaut qui faisait la campagne de Russie), mais apprendre qu’il soit en vie et en bon train compense beaucoup de mes maux ; je voudrais bien que T… eût tous les bonheurs qu’il souhaite, mais en attendant ce n’est pas de la façon dont on s’y prend qu’on peut lui faire de la peine. Tu crois bien, cher ami, que je ne suis pas seulement une heure par mois sans penser à vous, et je n’aurais pas pris le parti que j’ai pris si j’avais pu supporter la vie dans cet isolement, ou bien seulement voir un terme à l’injuste manie dont j’étais depuis trop longtemps l’objet.

En quittant mon exil, j’avais expliqué pourquoi je ne me regardais pas lié par un engagement qui devait être conditionnel, et qu’on a violé dès la première heure, puisque la lettre du ministre de la Police au commandant du château de Ham ordonnait de me mettre en liberté, dès que j’aurais signé la promesse de me rendre à Châtillon et de ne pas m’en écarter de plus de deux lieues. Tu sais bien qu’à peine ai-je eu signé cet engagement, on a fourré la gendarmerie dans ma voiture, et on m’a mis à la disposition de la gendarmerie de Châtillon. Je ne pense pas que cela puisse s’appeler être mis en liberté ; je donne cette explication à mes amis, parce qu’ils aiment assez qu’on tienne sa parole, et moi aussi.

Tu as le goût des voyages, je le sais, et pourtant j’hésite à commencer le récit des miens tant ils sont longs, et malencontreux, et vieillis. Comme on m’assure pourtant que vous ignorez tout de moi depuis mon départ de Châtillon, il faut te dire que j’y périssais de tout ce qui fait mourir de chagrin. Je résolus donc de m’en aller, sans savoir bien exactement où, lorsque le hasard m’a procuré un passeport pour l’Espagne, avec l’avis qu’en Catalogue je pourrais trouver une embarcation pour me rendre à Mahon, où le commerce amenait beaucoup de vaisseaux qui me porteraient en Angleterre ou en Amérique, à mon choix. Je n’étais pressé que de partir, et le petit détour ne m’était de rien. Il n’y avait d’inconvénients que la nécessité de traverser quelque vingt lieues de pays peuplé de guerillas. Mais on me donnait l’espérance de trouver un bon guide, et finalement j’arrivai au bord de la mer sans embarras.

Dix minutes après, j’étais embarqué dans un petit bateau où je passai la nuit à voguer, fort satisfait d’avoir si bien trouvé mon chemin. À la pointe du jour, nous rencontrâmes un gros vaisseau anglais qui nous questionna comme c’est la coutume de la mer, et avait à bord un état-major espagnol qui avait fantaisie de me faire prisonnier ; mais le capitaine, après quelque peu de conversation, me donna passage pour Mahon sur un brick qu’il y envoyait.

Nous recommencions à naviguer assez tranquillement, quand nous fûmes appelés par un vaisseau encore plus grand que l’autre, commandé par un amiral et suivi d’une quantité de bâtiments. Quand il sut qu’il y avait un Français à bord de ce brick, il l’envoya chercher par un petit officier qui se trouvait être le fils de lord Holland. Cette escadre portait l’expédition d’Alicante, et l’amiral avait à bord tout l’état-major. On me fit plus de mille questions à la fois, et toutes relatives à leur expédition qu’on croyait être l’objet de mon déguisement. On ne doutait pas que je ne fusse un général. Un maudit capucin espagnol faisait jurer à des Catalans qui étaient à bord, qu’ils m’avaient vu commander à Barcelone. Mais rien ne peut te donner une idée de l’éclat de leurs rires quand j’ai voulu leur faire croire que je n’avais rien à faire avec leur expédition, que je n’étais pas militaire, que, ennuyé d’être confiné en Bourgogne, j’allais vivre ailleurs, et que la plaisanterie du capucin me paraissait bien mauvaise. Ils répondirent qu’en revanche mes contes leurs paraissaient tous bons, et si bons qu’ils demandaient l’honneur de ma compagnie pour quelques jours, et que finalement, militaire ou non, ils ne pouvaient laisser passer aucun voyageur. Il aurait bien fallu que je me contentasse d’une raison moins bonne que celle-là, parce qu’ils étaient beaucoup.

Finalement, je restai cinq semaines à bord de cet amiral, y compris deux semaines devant Alicante. C’est là qu’un jour, en prenant son dîner à terre, l’amiral, qui m’appelait toujours Mr Mouton, découvrit que je devais être le général Mouton, depuis ce jour-là mes entretiens après dîner étaient particulièrement militaires. Il arriva pourtant un jour dans l’escadre un nouveau vaisseau commandé par un capitaine qui me connaissait, et ayant à bord Walpole et M. Casans, que tu as pu voir à Paris ; ils m’ont destitué de mon généralat, se donnant pour caution que je ne voyageais assurément que pour mon propre compte. Comme l’amiral avait déjà fait un rapport sur ce qu’il appelait ma prise et sur mes « abilities », il n’a pas voulu me rendre la liberté sans l’avis d’un amiral au-dessus de lui qui bloquait Toulon. Il m’a conséquemment embarqué sur le vaisseau dont je viens de parler et qui allait joindre le commandant en chef, qui m’a donné un passage pour la Sardaigne, où je pourrais prendre le packet-boat de Malte pour l’Angleterre. La guerre étant déclarée avec l’Amérique, j’attendis ce packet trois semaines à Cagliari, d’où je vous écrivis pour la seconde fois, ayant oublié de te dire que j’avais écrit en mettant le pied sur le petit bateau.

J’arrivais en Angleterre où les rapports de ma prise et de ma grande « abilitie » m’avaient précédé ; mes amis, que j’ai trouvés tout aussi obligeants que je pouvais l’espérer, n’ont pu l’emporter sur les rapports de la Méditerranée, et le séjour de Londres m’a été refusé. On s’inquiète de mes liaisons en France, on m’attribue les choses les plus extraordinaires, comme d’avoir été de tous les conseils, d’avoir été en faveur, et on a été jusqu’à me faire un tort d’avoir eu la faculté de faire plaisir à quelques Anglais pendant leur captivité. Je sais tout cela par lord Y(armouth), car je n’ai de correspondance suivie qu’avec lui. Lord Charles Mac Adley, avec lequel j’avais peu de connaissance, a été singulièrement obligeant, mais sans résultats. La guerre d’Amérique rend le voyage impossible. Il ne reste que la Sicile un peu neutre, ou du moins où la guerre ne soit pas bien active, et je partirai pour Palerme à la fin de ce mois. J’ai un bon passeport et beaucoup de lettres de recommandation. M. Concanon et cent voyageurs ont dit que c’était un séjour fort agréable ; mais comme infailliblement en me donnant un passeport on aura prévenu que j’étais un homme dangereux, il est possible que je ne m’y trouve pas trop bien. Alors il me faudra chercher un passage pour l’Amérique.

Je ne suis arrivé ici qu’au commencement de décembre. Je suis donc resté cinq mois à la mer, à cela près de quelques relâches dans les îles et sur les côtes de la Méditerranée. J’ai eu une forte éducation navale, et je te jure que c’est bien là qu’on peut dire que l’homme est le roi des animaux. Nous avons eu de tout à bord, comme le tonnerre, par exemple, et quelquefois des boulets quand nous approchions trop des côtes, et la plus noire tempête, à l’avis des connaisseurs, qu’on eût vue depuis longtemps. Les boulets quittaient leurs cases et roulaient sur le pont comme des billes de billard ; il n’y a rien de si importun ; des hommes tombaient d’en haut des mâts brisés, et toutes les misères qu’on voit dans les livres. Et puis, quand on va dîner d’un vaisseau à l’autre, un coup de vent vous sépare pour huit jours, et quel dîner ! Il est bien entendu que j’y suis fort malade dès qu’il y a du gros temps, et cela ne manque jamais de divertir tout l’équipage.

Pendant mon séjour en Sardaigne, j’ai été un peu dans la campagne. On y voit de la jolie compagnie, et bien mise. Les Africains me sont aussi familiers qu’à toi ceux de Meulan, et finalement ce serait assez amusant de voyager, si on en voyait le terme. Ma fable est bien longue, et tu verras que la morale est que ceux qu’on envoie à Châtillon ou autres lieux font bien de s’y tenir quand ils en ont la patience, le métier de Français n’étant pas sans inconvénients au dehors. Je me suis fort ennuyé en Cornouailles qui est une province fort négligée ; il y a finalement une assez bonne chasse de lièvre dans le voisinage, et je la suis de mon mieux sur les chevaux que je peux me procurer. Les femmes y sont d’une beauté surprenante, mais le vin détestable, et presque pas de société. Je serais parti plus tôt si le temps eût été beau. D’ailleurs je suis en sûreté ici, et que sais-je ce qui va m’arriver par les mers !

Les lettres que j’ai reçues de France, qui ne m’apprennent rien qui ne me soit personnellement fâcheux, adoucissent pourtant mes pensées en m’informant que ceux que j’aime le mieux sont tranquilles et à peu près heureux. Écris-moi par lord Yarmouth ou par Couthy à Londres. Mon banquier à Palerme s’appelle Adam Gibbs, mais je ne crois pas que les lettres de France y arrivent directement. Je croyais Hippolyte à Naples, j’apprends qu’il est d’un autre côté. Ma santé est meilleure qu’à Châtillon, et il faut que le mouvement me soit bien bon pour que ce que j’éprouve ne me détruise pas. Je suis aussi gai que les autres, mais ce n’est guère dire. Fais, je te prie, savoir de mes nouvelles à ma mère. J’écris à Mme H(amelin), mais comme je ne répèterai pas cette longue histoire, fais-la lui lire. Tu sais tout ce qui est dans mon cœur, mon ami, charge-toi de l’exprimer, et serre bien fort de tes deux mains celles de Ch(arles) et de T(alleyrand). Adieu. Fais que je sache ce que vous devenez. Je vis d’une grande économie et ne suis pas pressé d’argent, malgré les frais excessifs de tous ces trajets en mer. Adieu, adieu. J’oublie le français. Tu remercieras D… Tout ce qu’il fait est bien. » Et en post-scriptum : « Je ne regrette pas ce que tu as fait pour Louis (Bouilly). Je voudrais qu’il fût placé. Fais-moi passer une douzaine de productions d’Arnau(lt). »

Cette jolie lettre, avec d’autres, tombe entre les mains de la police. Une note de Rovigo porte : « M. Desmarest est invité à ne point faire la remise de ces lettres, et à les garder dans sa division ». Elles y sont toujours. Montrond prévoyait cette mésaventure dans une autre lettre datée du 15 février, et qui dort aujourd’hui encore dans le même dossier de police. Il dit à son correspondant : « Je n’ai pas de plaisir ni de confiance en vous écrivant ; je ne sais si ma lettre vous arrivera, et je crois bien qu’elle sera beaucoup lue. » Elle lui donne l’adresse de Mr Thomas Couthy, Strand, Londres, qui lui fera parvenir les lettres ou toute autre chose qu’on lui adressera. Et la première qu’il demande, c’est une douzaine de perruques : « C’est de toute nécessité. On se contente en Afrique d’être tondu, mais j’ai un degré de civilisation en plus. » Il dit combien le souvenir de ses amis l’a cruellement et continuellement occupé, sans espoir de les revoir tous ; il déplore l’injuste illusion qui lui a fait prendre la résolution de les quitter, mais, sérieusement, c’était le seul moyen de les revoir un jour. « Peu de gens sont assez dénués ou pourvus de qualités pour vivre dans l’exil, et je ne suis pas de ce petit nombre d’élus. C’est une curieuse réflexion de ma part avec mes quatre mille lieues. N’est-ce pas drôle que je vais retrouver le grand prince éborgné de Palerme ? »

Si le charmant récit qu’il écrivit pour Mézy ne renseigne pas le destinataire sur son compte, pour cette bonne raison que la missive ne lui parvint point, il nous fixe, après avoir fixé la police, sur les destinées ultérieures de celui qui l’avait si bien jouée. Un des côtés piquants de l’affaire est la volonté du gouvernement anglais de voir dans cette victime de l’empereur un de ses agents. Elle se justifie parce que cette manière de se présenter en persécuté est une ruse de guerre classique qu’emploient les espions pour s’introduire chez l’ennemi en lui inspirant confiance.

Et voilà pourquoi Montrond va recommencer, à son corps défendant, une navigation longue et surtout pénible pour le terrien sybarite qu’il était.

Il n’avait pas d’amour-propre d’auteur. Il estimait qu’il aurait eu mauvaise grâce à se citer dans la relation de ses tribulations méditerranéennes. Et cette modestie, ou de dédain de la gloire littéraire qu’en diverses circonstances il témoigna à Mme Hamelin, nous eussent privés de deux anecdotes de choix, si par bonheur d’Estourmel ne les avait recueillies dans ses Mémoires.

L’amiral anglais qui le prit pour le général Mouton, comte de Lobau, s’obstina dans son erreur, jusqu’à preuve évidente du contraire. Montrond n’insista pas pour le détromper, cette méprise lui promettant d’être traité avec plus d’égards. D’où la mauvaise humeur de l’amiral lorsqu’il reconnut la vérité.

— Mais pourquoi m’avez-vous trompé ?

— Moi ? Du tout ! répondit Montrond avec son sang-froid ordinaire. Je vous ai seulement laissé vous tromper. Vous avez cru que j’étais le général Mouton ; vous me l’avez dit. Je vous voyais sur votre frégate de cinquante canons, et moi je n’avais qu’un petit pistolet de poche long comme cela ; il ne m’appartenait pas de vous contredire.

La seconde anecdote rappelle un incident qui fournit à Montrond l’occasion de prononcer un mot, peut-être son chef-d’œuvre, un de ces mots concis, rapides et barbelés comme une flèche, élégants, impertinents, qui cinglent en gardant l’allure de la politesse la plus raffinée, dont il est impossible de se fâcher sans se poser en butor, et qui sont la fleur étincelante et inimitable de l’esprit français.

À la table de ce même amiral anglais, un de ses officiers porte un toast aux Français. Montrond, leur prisonnier, se lève pour saluer. L’amiral s’écrie brutalement :

— Ce sont tous des polissons… je ne fais pas d’exception !

Montrond se rassied froidement, remplit son verre, se lève de nouveau, fait une profonde révérence à l’amiral, et lui rendant raison :

— Je bois aux Anglais. Ce sont tous des gentlemen… mais je fais des exceptions.

Arch. Nat., F7 6540 n. 1780. – Bowood papers. – D’estourmel : Derniers Souvenirs, Paris, 1860, in-12. – Mémorial de J. de Norvins, publié par L. de Lanzac de Laborie, Paris, 1897, in-8°, 3 vol.

VI

Palerme est le séjour de la Cour de Naples que les armées françaises ont forcée à passer le détroit de Messine, cependant que Murat règne à Naples. En 1807, Ferdinand IV appelle en Sicile le duc d’Orléans ; Louis-Philippe se rend à cette invite ; sa mère le rejoint, et, d’un voyage en Angleterre, il ramène sa sœur, la princesse Adélaïde. Sauf un voyage à Malte et à Mahon, et un court séjour en Catalogue où il commande l’armée, il ne bouge pas de là. Le 25 novembre 1809, il épouse la fille de Ferdinand IV, Marie-Amélie. Il mène l’existence calme et familiale qui plaît à sa femme. Adélaïde apprend le français à Marie-Amélie. Le duc de Chartres, les princesses Louise et Marie viennent au monde. Le duc d’Orléans cultive son jardin.

Il reçoit aussi beaucoup de monde ; un prince ne doit jamais négliger sa popularité. Mais tout ce monde ne s’amuse guère, au cours des longues soirées inoccupées, dans la résidence de Santa-Teresa, appelée aujourd’hui encore Palazzo d’Orléans, et qu’habitent le duc et sa famille. Montrond débarque en Sicile : et voilà les soirées de Santa-Teresa qui paraissent courtes tant il les anime et les égaie. Cet homme a décidément le diable au corps. Comme il a diverti Paris, comme il a diverti Anvers, il divertit Palerme. Il se lie avec Louis-Philippe ; il se lie avec lord William Bentinck, capitaine général et diplomate, un homme au caractère violent, animé d’une haine farouche contre Murat.

À Paris, on le regrette plus que jamais. L’antipathie contre Napoléon et sa tyrannie grandissante augmente de jour en jour. Lorsque l’Empereur part pour repousser l’ennemi qui a envahi le territoire, et signer de son épée l’immortelle campagne de France, une sorte d’aise générale se fait sentir au travers du trouble qui agite les esprits. On respire mieux, on se contraint moins et l’on ose se plaindre.

— Il m’a enlevé tous mes enfants, dit l’un.

Mes amis sont dispersés, s’écrie un autre. Il ne veut pas que les femmes soient jolies ni les hommes amusants, parce qu’il trouve que cela distrait du respect et de l’occupation continuelle qu’on lui doit. Voyez Mme Récamier, voyez M. de Montrond.

C’est Aimée de Coigny qui parle ainsi dans ses Mémoires.

Cet ami nécessaire manque cruellement à Talleyrand. Au cours d’une soirée assez maussade, quelqu’un demande au prince de Bénévent :

— Quels sont les mauvais sujets qui ont remplacé au Whist Sainte-Foy et Montrond ?

Il ne dit mot, mais en rentrant chez lui, il se vante d’avoir répondu :

— Des gens fort aimables se remplacent difficilement.

Il y a bien de la mélancolie dans ce mot que Talleyrand manque de dire au moment opportun, et qui ne lui vient à l’esprit qu’après réflexion.

Sur le théâtre de la guerre, l’étreinte se resserre autour du colosse. Tandis qu’il se débat en vain pour s’en débarrasser, les Autrichiens bloquent la bonne ville de Besançon. Le général Marulaz commande la place. Il manifeste l’intention de détruire le pont qui joint la vieille ville au faubourg de Battant. Grande rumeur parmi les habitants ! Jacquemard, le fameux Jacquemard qui fume sa pipe de porcelaine en frappant l’heure au clocher de la Madeleine, serait donc livré à l’ennemi ? Le gouverneur reste indécis. Alors une lettre imprimée circule. Elle est étrange. Elle trace le devoir des gouverneurs de place en pareille situation. Elle est signée Fénelon. Fénelon ! L’un des auteurs préférés de la comtesse de Montrond, qui prétend l’avoir trouvée dans ses papiers de famille.

La lettre débute ainsi : « Monsieur le Commandant, malgré la difficulté des communications, j’ai reçu la lettre où vous me demandez de vous exposer mes idées sur la différence des devoirs du commandant d’une ville assiégée suivant les règles de l’art militaire, et d’une ville étroitement bloquée, et dans laquelle vous me peignez avec effroi des souffrances que vous prévoyez pour les malheureux habitants. Ce n’est point, dites-vous, mon cher comte, à l’auteur de Télémaque que vous vous adressez ; c’est particulièrement à l’archevêque de Cambrai, à un ministre de paix dans les temps de colère. Comme on ne se sépare pas entièrement de soi-même, il est possible que, désirant n’être que casuiste, je me montre aussi un peu politique… » L’auteur supplie le général de n’infliger aux habitants que les gênes et les souffrances strictement indispensables.

La comtesse de Montrond a près de soixante-six ans à cette époque : c’est elle qui a rédigé la lettre. En cette circonstance critique, elle garde son sang-froid, son esprit et son courage. Elle ne s’affole pas, et situe les évènements à leur juste valeur. Son fils a décidément de qui tenir. Le général Marulaz renonce à son projet de détruire le pont de Battant.

Napoléon, vaincu, abdique le 6 avril 1814. Le 23, le vaisseau anglais Aboukir en apporte la nouvelle à Palerme. Le lendemain, le duc d’Orléans s’embarque sur un vaisseau mis à sa disposition par les Anglais, s’arrête deux jours à Gênes dont lord William Bentinck vient de s’emparer, et, après un long exil, revoit Paris le 18 mai, exactement quinze jours après Louis XVIII. Le temps d’installer un conseil pour l’administration de ses biens, et il part le 21 pour Londres où il reste jusqu’à la fin du mois. Le 10 juillet, il est de retour à Palerme, qu’il quitte définitivement avec sa famille le 27. Pourquoi cette fugue en Angleterre ? Il y est allé, encouragé par Talleyrand, avec l’espoir de décider le gouvernement anglais à rétablir son beau-père sur le trône de Naples.

Montrond l’a suivi de près. On imagine sa joie en revoyant son cher Paris. Pourquoi, le 30 septembre, se fait-il délivrer un passeport pour Londres ?

Rarement vit-on intrigues politiques aussi actives, aussi nombreuses, aussi compliquées, écheveau embrouillé d’intérêts de parti, d’intérêts internationaux, de haines et de vengeances qui attendent depuis vingt-cinq ans pour s’exercer, d’ambitions satisfaites qui veulent coucher sur leurs positions. Parmi tant d’acteurs de la scène politique, Talleyrand joue un rôle de premier plan. Est-ce pour lui, est-ce pour le duc d’Orléans que Montrond passe le détroit ? Fouché a jugé bon de soutenir la réputation de Murat, et il continue même après que Murat a déclaré la guerre à la France ; il l’a décidé à allouer, entre autres, trois mille francs par mois à Montrond pour l’aider de son esprit parmi ses relations. Montrond ne va sûrement pas en Angleterre plaider la cause de Murat, perdue d’avance. Le certain est que ce voyage marque le début d’une longue série qu’il accomplira en Angleterre pendant toute la durée de la Restauration, que ces voyages ont des motifs politiques secrets, et que si l’on ne parvient pas à préciser le but de chacun d’eux parce que Montrond porte des paroles et non pas des lettres, il sera possible d’en démêler la portée générale et le but.

Après quelque temps passé outre-Manche, il rentre en France, et l’affaire Exelmans éclate, Excelmans, qui l’aurait demandé pour son état-major si on l’avait réintégré dans l’armée, comme il en fut question lors de sa pénitence de Châtillon. Vers la fin de novembre, le docteur Andral, médecin de la cour française de Naples, passe à Paris. Excelmans, ancien aide de camp de Murat, confie au docteur pour le roi une lettre de félicitations et de vœux, accompagnés de vagues offres de service. Le 27, on saisit cette lettre à Villejuif dans les papiers de lord Oxford, grand admirateur de Napoléon et de Murat. Le général Dupont, ministre de la Guerre, devant l’émotion que cette découverte provoque aux Tuileries, réprimande Excelmans, et l’affaire en reste là. Sur ces entrefaites, Soult remplace Dupont au ministère. D’abord suspect aux royalistes, il ne pense qu’à leur donner des gages. Le surlendemain de sa nomination, il convoque Excelmans à son cabinet, et le réprimande durement. Excelmans, dont le comte de Jaucourt a dit qu’il a si mauvaise tête et l’esprit si mal ordonné qu’on ne peut le juger comme tout le monde, se répand en propos violents ; Flahaut et Alexandre de Girardin ont par avance soufflé sur le feu. Soult n’ose rien contre Flahaut à cause de Talleyrand, mais il enlève à Excelmans son inspection générale, et lui ordonne de se rendre à Bar-sur-Ornain, son lieu de naissance, et d’y rester. Or Excelmans a depuis vingt ans toutes ses habitudes, et son domicile, à Paris ; sa femme est dans un état de grossesse avancée : il refuse de partir. Des gendarmes le gardent chez lui. Tout Paris s’émeut. Mme de Staël lui écrit une lettre. Lafayette lui offre l’hospitalité dans son château de Lagrange. Gendarmes et policiers pénètrent dans son domicile qu’ils saccagent, bouleversent tout, saisissent ses papiers, et le mettent au secret. Il s’évade par les jardins. Il ne tarde pas à se constituer prisonnier à Lille, prêt à passer devant un conseil de guerre.

Ses amis se remuent pour lui, Montrond et Flahaut en tête avec Ouvrard, Inguerlant (Hainguerlot ?), le général Fressinet, et Comte, son défenseur. Ils veulent abattre Soult, et commencent l’opération en attaquant Maison. Les intrigues ministérielles contre le duc de Dalmatie battent leur plein, quand Napoléon débarque au golfe Juan. Le 20 mars, c’est Excelmans qui le premier arbore sur les Tuileries un drapeau tricolore tout neuf, qu’il vient de découvrir dans les caves du château.

Au moment du retour de l’Empereur, Fouché sondait le terrain. Il prévoyait que la réaction royaliste, trop violente, ne durerait pas ; homme de précaution, il organisait un complot orléaniste. Il prévoit encore, une fois Napoléon remonté sur le trône, que ce nouveau règne ne se prolongera pas. Napoléon le remet en fonctions : il dira plus tard à Gourgaud qu’il aurait mieux fait de le faire fusiller. Il en eut bonne envie ; Laffitte s’en détourna.

Talleyrand participait au Congrès de Vienne lorsque le coup de foudre éclate : il ne s’émeut pas outre mesure ; il ralentit quelque peu ses démarches, mais demeure invariablement fidèle à Louis XVIII. L’Empereur souhaiterait reprendre le contact avec les puissances, avec l’Autriche tout au moins ; mais les Alliés, avant même qu’il soit rentré à Paris, lui opposent la Déclaration du 13 mars qui le condamne à se battre et à vaincre indéfiniment. Il tente cependant des négociations officielles par le moyen de Caulaincourt, duc de Vicence ; elles échouent. Il vaut rompre ce cercle qui l’enserre et l’isole ; il charge Flahaut d’annoncer à Vienne le rétablissement de l’Empire ; il lui remet des dépêches pour Metternich, Marie-Louise, les empereurs d’Autriche et de Russie, pour l’ambassade de Louis XVIII : Flahaut ne réussit même pas à passer ; le roi de Wurtemberg, l’arrête à Stuttgard, et le fait reconduire à la frontière.

Napoléon croit saisir une occasion : le baron de Stassart, un Namurois qui le servit en qualité de préfet, s’était installé à Vienne au début du Congrès ; il s’insinue dans les bonnes grâces de François II, qui l’attache à la personne de Marie-Louise et le prend pour chambellan. Stassart vient à Paris avec des propositions de l’empereur d’Autriche auxquelles Napoléon refuse de souscrire, mais il réexpédie Stassart avec des dépêches : les autorités de Lintz arguent d’une irrégularité plus ou moins réelle du passeport de l’envoyé pour l’arrêter, et saisissent ses dépêches qui vont s’étaler sur la table du Congrès.

Fouché se met en quête d’un émissaire qui aura chance d’être plus heureux. Il choisit Montrond. Il l’enlève au cercle de la reine Hortense dont Montrond est devenu l’âme, et lui propose une mission à Vienne. Montrond accepte. L’Empereur consent. Et voilà l’exilé d’Anvers et de Châtillon, le prisonnier de Ham, transformé en agent du gouvernement impérial ! On lui aurait promis deux cent mille francs de rente s’il parvenait à détacher Talleyrand du parti de Louis XVIII.

Il emporte une lettre de Napoléon pour Marie-Louise, deux de Caulaincourt pour Mme de Montesquiou et le baron de Méneval, et doit rapporter les réponses. Il emporte aussi une lettre pour le prince Eugène. Il est chargé de paroles pour Metternich, Nesselrode et Talleyrand. Il doit s’assurer des intentions réelles des puissances coalisées : sont-elles sérieusement décidées à ne pas reconnaître Napoléon et à lui faire la guerre ? Il doit redemander le roi de Rome. Mais le duc d’Otrante lui donne d’autres instructions à l’insu de l’Empereur, et ce que l’Empereur ignore est sans doute ce qui a le plus contribué à décider Montrond à accepter l’ambassade. Ces instructions verbales détaillées, Fouché les appuie d’une note écrite : Montrond tâtera le terrain, et s’enquerra s’il ne serait pas possible de donner pour dénouement à la situation présente l’avènement du duc d’Orléans au trône de France.

Le nouvel émissaire réussira-t-il à rompre le blocus qui enserre et isole l’Empereur ? On sait de reste qu’avec ou sans passeport, il passe toujours, et dupe aussi bien les révolutionnaires que la police. Cette fois, il juge bon de se munir d’un passeport : il emprunte, et il choisit bien, celui de l’abbé Altieri, envoyé à Paris par le pape pour en retirer celles des archives du Vatican que la guerre y apporta. Ce trait de son habileté coutumière lui réussit : il passe sans encombre, et arrive à Vienne quelques jours après que le comte de Neipperg en est parti. Il descend à l’hôtel de l’ambassade de France.

Sa présence s’ébruite. On raisonne et on fait des combinaisons à perte de vue sur le véritable objet de sa mission. Est-il toujours l’homme de Talleyrand ? Traité comme il le fut par Napoléon, on ne s’imagine pas qu’il soit entré exclusivement dans ses intérêts, mais nul ne peut découvrir les autres intérêts qu’il sert. Si l’on s’étonne à Vienne, on éprouve à Gand les plus vives alarmes. Pozzo di Borgo, ambassadeur du tsar près la cour de Gand, s’efforce de les calmer ; il prétend contre toute évidence que Montrond n’est pas à Vienne, et que Talleyrand ne sait rien de lui. Le comte de Jaucourt ne peut admettre que Montrond s’arrange de Buonaparte-le-Bon comme il faisait de Buonaparte-le-Mauvais ; il se dit plus disposé à le croire à la Jacobinière, c’est-à-dire à Fouché qu’à Napoléon, et cette vue est perspicace. Mais elle s’arrête là. C’est Jaucourt qui annonce à Talleyrand qu’on a promis deux cent mille francs de rente à Montrond s’il parvient à ébranler sa fidélité au roi.

Quant au Moniteur, il publie le 19 avril 1815 une note ineffable. Elle est destinée aux étrangers plus qu’aux sujets de l’Empereur. Elle démontre une fois de plus la sagesse de ceux qui accueillent avec un certain scepticisme les informations timbrées de l’estampille officielle. La voici : « Un M. de Montrond qui s’est échappé de Paris pour porter des papiers au prince de Bénévent, n’a pas pu s’empêcher de déclarer que c’était une grande erreur de croire que l’empereur Napoléon se trouvait enfermé dans les Tuileries, qu’il était constant que la France en masse était pour lui et ne voulait que lui. » Tout est faux dans cette information, mais il s’agissait de persuader aux coalisés que la nation ne faisait qu’un avec son empereur, auquel seul ils prétendaient faire la guerre.

Pendant que les suppositions, les craintes et les hâbleries vont leur train, Montrond remplit au mieux ses diverses missions. Il se promène souvent dans les jardins de Schœnbrunn ; pour dépister les espions, il se donne comme un grand amateur de jardins et de serres botaniques. C’est là qu’il fixe rendez-vous au baron de Méneval ; il lui remet les lettres dont il est porteur pour Marie-Louise, pour Mme de Montesquiou et pour le baron lui-même. Fidèle à sa manière, il dit en riant :

— J’ai carte blanche pour enlever l’impératrice Marie-Louise, en la faisant déguiser, au besoin, sous des habits d’homme, et sans m’inquiéter de ses mièvreries…

Méneval se doute bien qu’il plaisante, et cherche en vain à deviner l’énigme. Il se persuade que Montrond, exilé, poursuivi il n’y a pas si longtemps par l’Empereur, vient faire les affaires de Talleyrand. Il prend connaissance de la lettre par laquelle Caulaincourt se plaint que l’Empereur reste sans aucune nouvelle de l’impératrice et de son fils, et insiste pour en obtenir.

Montrond se présente au comte de Nesselrode. Il le connaissait de longue date. Au cours de leur entretien, il lui montre la note de Fouché qui envisage l’avènement du duc d’Orléans. Nesselrode le prie de la lui laisser pour la donner à lire à l’empereur Alexandre. Le lendemain, nouvelle entrevue. Nesselrode ne rend de réponse ni affirmative, ni négative sur le point du duc d’Orléans, mais très nette quant aux dispositions d’Alexandre ; elle tient en deux mots :

— La destruction de Bonaparte et des siens.

À Metternich, Montrond demande si le gouvernement autrichien a complètement perdu de vue les idées qu’il professait en mars 1814 :

La régence ? répond Metternich, nous n’en voulons point.

L’entrevue des deux compères, Talleyrand et Montrond, dut être bien curieuse. Montrond a beau chercher à l’ébranler en lui parlant de mesures de séquestre que l’on médite contre lui, Talleyrand ne s’émeut pas le moins du monde, et demeure ferme dans sa fidélité à Louis XVIII. Cet homme a le génie divinatoire en matière politique. Quant à la possibilité de faire un roi de France du duc d’Orléans, il répond :

— La porte n’est pas ouverte encore, mais si elle venait jamais à s’ouvrir, je ne vois pas la nécessité de la fermer avec violence.

Réponse à méditer, car elle contient en puissance la révolution de 1830.

Lorsque Montrond insinue la demande de ramener en France le roi de Rome réclamé par les bonapartistes, Talleyrand l’engage à rendre visite à sa nièce, la duchesse de Dino :

— Vous trouverez chez elle la compagnie que vous savez, musique, jeu, spectacle, le répertoire de la Comédie française ; on joue peu cependant les tragédies de Voltaire, et jamais l’Orphelin de la Chine.

À la question posé de savoir si Talleyrand pourra se résoudre à susciter une guerre contre la France, la réplique est inexorable :

— Lisez la déclaration (du 13 mars) ; elle ne contient pas un mot qui ne soit dans mon opinion. Ce n’est pas d’ailleurs d’une guerre contre la France qu’il s’agit, elle est contre l’homme de l’île d’Elbe.

L’homme de l’île d’Elbe ! Voilà des mots qui sonnent avec un accent de vengeance.

Ces conversations terminées, on prend soin de faire connaître à l’envoyé de Fouché l’état des forces qui vont être immédiatement employées, ainsi que le texte du traité conclu entre les alliés le 25 mars. Nanti de ces renseignements et de ces réponses bien faits pour donner à réfléchir aux hommes qui se sont attachés à la fortune de Bonaparte, muni des lettres que lui remet Méneval pour Caulaincourt, Montrond se prépare à regagner Paris. Avant son départ, Méneval lui demande assez naïvement s’il fut chargé de quelque commission pour Talleyrand ; et l’on voit d’ici Montrond lui laissant entendre en confidence que pour le moment ce ministre ne pourrait être d’aucune utilité à la cause de l’Empereur : l’animosité des alliés contre Napoléon est trop violente, les forces qu’ils déploient contre lui telles que toute velléité de servir la cause bonapartiste deviendrait crime à leurs yeux : Talleyrand n’est pas homme à braver pareil ressentiment.

Tandis que Montrond chemine vers la France, Talleyrand rend à Jaucourt et à Louis XVIII un compte fidèle, à quelques lacunes près, de l’ambassade de Montrond, de ce qu’il cherchait à savoir, et des réponses qu’il a reçues. De son côté Nesselrode rassure Pozzo di Borgo et le prie de rassurer la cour de Gand : « Nous l’avons chargé de dire à tout le monde : « Point de paix avec Bonaparte », et rien de plus. Voilà aussi le sens dans lequel nous sommes décidés à parler, à proclamer, à agir. Évitez tout ce qui pourrait tendre à nous faire faire un pas de plus pour le moment. »

Un autre agent officieux, Bresson, a été envoyé à Vienne peu après. Saint-Léon suivra, avec la mission spéciale d’inquiéter Talleyrand par la perspective d’un procès de Haute Cour nationale qu’on lui intenterait : « Montrond avait échoué avec les mesures de séquestre : il fallait quelque chose de plus : le voilà ! » dit Talleyrand à Metternich, sans se montrer le moins du monde impressionné.

A son retour, Montrond va subir le contrecoup d’une autre tractation occulte de Fouché. En même temps qu’il faisait proposer à François II de laisser proclamer empereur le roi de Rome, le duc d’Otrante adressait un agent à Metternich pour le prier d’envoyer à Bâle un affidé avec lequel on se concerterait sur les moyens d’exécution de ce projet. Après accord entre les souverains d’Autriche, de Russie et de Prusse, Metternich, le 9 avril 1815, donne l’ordre à Ottenfels de se rendre à Bâle, et d’y descendre à l’hôtel des Trois Rois sous le nom d’Henri Werner. S’il se présente à lui un envoyé du duc d’Otrante porteur d’une copie de la pièce annexe à ses instructions, il entamera la conversation conformément aux directives reçues. Voici le texte de cette annexe, non signée, et écrite à l’encre sympathique : « Les puissances ne veulent pas de Napoléon Bonaparte. Elles lui feront une guerre à Outrance, et désirent ne pas la faire à la France. Elles désirent savoir ce que veut la France et ce que vous voulez. Elles ne prétendent point s’immiscer dans les affaires nationales et dans les désirs de la nation relativement à un gouvernement, mais elles ne sauraient dans aucun cas souffrir Bonaparte sur le trône de France. Envoyez une personne qui possède votre confiance exclusive au lieu que vous indiquera le porteur. Elle y trouvera à qui parler. »

Un employé de banque allant à Paris pour ses affaires reçoit mission de s’aboucher avec Fouché, et de lui remettre la pièce qui servira de signal de reconnaissance à l’agent qu’il enverra à Bâle. Mais cet homme bavarde, et se laisse imprudemment deviner ; Caulaincourt, averti, prévient l’Empereur, qui donne l’ordre à Réal d’arrêter l’employé de banque : et on en tire des aveux.

Napoléon veut arrêter Fouché et saisir ses papiers. À la réflexion, il revient sur ce premier mouvement. Au cours d’un travail avec le duc d’Otrante, il met la conversation tout près du sujet : Fouché ne dit rien. Alors l’Empereur envoie à Bâle, comme venant de Fouché, un homme à lui, un jeune auditeur au dévouement sûr, Fleury de Chaboulon. Fleury s’abouche avec le soi-disant Werner. Il joue habilement son rôle d’agent de Fouché, et se convainc que les alliés n’en veulent pas à la vie de l’empereur, mais se refusent absolument à le laisser sur le trône de France. Entre temps ; un deuxième émissaire direct de Metternich à Fouché donne l’éveil à ce dernier, qui, au cours d’une conversation, incidemment et sans paraître y attacher d’importance, annonce à Napoléon que Metternich lui a écrit. Cela ne suffit pas à l’Empereur ; décidément pris de soupçons, il veut interroger lui-même Bresson et Montrond sur leurs missions en Autriche.

Montrond, en conclusion de la sienne, s’amusait à répéter à propos de Marie-Louise :

— Une femme qui aime autant les tulipes ne peut guère se soucier des lauriers de son mari.

Après avoir rendu compte à Fouché, il part pour Besançon : aussitôt le bruit se répand que son départ signifie la paix avec l’Autriche, où on croit qu’il s’est dirigé. L’Empereur l’envoie quérir à Besançon, et c’est la gendarmerie, encore une fois, qui le ramène à Paris. L’interrogatoire a lieu. Marmont raconte dans ses Mémoires qu’au cours de l’entretien Napoléon demande avec inquiétude si Marmont n’entre pas pour quelque chose dans la direction des opérations de guerre contre lui, et comme Montrond s’étonne que cette supposition puisse lui causer quelque alarme, Napoléon aurait répondu :

— Ne vous y trompez pas : Marmont est un homme de beaucoup d’esprit et de beaucoup de talent, mais de beaucoup de talent !

C’est Marmont qui le dit ! Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il est fortement question du duc d’Orléans, en qui Napoléon se refuse à voir un prince national.

Pas plus de Montrond que de Bresson, l’Empereur ne peut rien tirer. Ils l’inquiètent. Il décide de les mettre en surveillance : mesure inopérante pour Bresson, qui est déjà hors de portée ; Davoust, ministre de la Guerre, vient de lui confier la mission d’aller en Angleterre procéder à un achat de quarante mille fusils. Napoléon conclut que cette mission n’est qu’apparente, qu’on a voulu soustraire Bresson à la surveillance projetée, et que par suite Davoust s’entend avec Fouché. Les évènements le pressent : le 12 juin au matin, il part se mettre à la tête de son armée.

Pourquoi Montrond, à la fin du mois d’avril, a-t-il fait le voyage de Besançon ? Pourquoi est-ce le comte Auguste de Talleyrand ministre de France à Berne, qui annonce de Zurich à son ministre, le 28 mai 1815, que M. Casimir Montrond a été conduit par la gendarmerie de Besançon à Paris ? Les évènements qui se déroulent à la frontière franco-suisse, dans l’arrondissement de Montbéliard, au début de juillet, permettent de soupçonner que Montrond comptait y participer, avec son frère aîné.

Sitôt l’Empereur abattu à Waterloo, le comte Auguste de Talleyrand lève et arme un corps franc destiné à soulever les habitants de la montagne en faveur du roi. Le comte de Scey, préfet du Doubs, favorise le mouvement de tout son pouvoir. Le comte de La Rochefoucauld, qui a les instructions de M. de Damas, prend le commandement du corps franc, dont l’un des chefs est le frère aîné de Montrond, Édouard, fervent royaliste, propriétaire du château de Trévillers, situé dans le canton de Maiche, arrondissement de Montbéliard. Le piquant de l’affaire est que le mois précédent Édouard de Montrond écrivait à son ami Charles Weiss, bibliothécaire de Besançon : « En vérité, il y a beaucoup trop de soldats en Europe. » Un petit corps de cavalerie autrichienne doit coopérer au mouvement, avec de forces suisses qui passent la frontière. L’inconvénient est que deux mille hommes de l’armée impériale, avec six canons, occupent Morteau et les villages avoisinants, et que sept mille hommes de l’armée d’Alsace viennent juste à ce moment occuper Blamont. Les habitants ne tiennent pas le moins du monde à ce que l’on se batte chez eux, crainte de représailles. Tout, d’ailleurs, se borne à une échauffourée à Seignes-Légier, le 2 juillet, contre un corps de « brigands », c’est-à-dire de soldats de l’armée impériale. Le vocabulaire chouan revenait en usage. La cavalerie autrichienne ne bouge pas. Une compagnie bernoise de M. de Steigner donne trop tard pour que son intervention soit efficace ; apprenant que Louis XVIII réoccupe son trône, ces Suisses repassent la frontière. Édouard de Montrond rend compte à Auguste de Talleyrand des opérations de sa troupe. « Notre petite troupe ne comptait que quarante hommes ne sachant se servir de leur fusil, et par une extrême fatalité il n’y en avait pas un seul de ceux achetés par ordre de Votre Excellence qui fût en état de servir. » Il semble difficile de remporter une victoire éclatante dans de pareilles conditions ; Napoléon lui-même n’y aurait sans doute pas réussi. Auguste de Talleyrand passionné de musique, manquait de capacités guerrières. On compte quelques tués. Après l’affaire, le corps franc remonte sur Trévillers, et détruit entièrement le château : « Il ne me reste au monde que ce que j’ai sur le corps, dit Édouard de Montrond au comte de Talleyrand ; mais la montagne n’en est pas moins dévouée au roi, et je serais seul pour lui en faire donner des preuves que je serais sûr d’y parvenir ».

Casimir de Montrond, lui, est resté à Paris. Pendant que Napoléon se fait battre à Waterloo, il réclame au Ministère de la Police ses effets saisis à l’auberge de la Côte d’Or en 1812, alors qu’il était en fuite. Le ministre demande un rapport à l’inspecteur Pâques. Cette affaire suit implacablement son cours administratif pendant que l’Empire s’écroule, que Napoléon abdique une seconde fois, que les alliés envahissent Paris, et que Louis XVIII rentre aux Tuileries pour n’en plus bouger. Le 2 août 1815, le chef de cabinet du ministre donne à Pâques l’ordre de remettre lesdits effets au comte de Montrond, « qui en donnera décharge ».

Raoul Armand : L’Égérie de Louis-Philippe, Adélaïde d’Orléans (1777-1847), Paris, 1908, in-8°. – La Presse, 6 novembre 1843. – Aimée de Coigny : Mémoires, Paris, 1902, in-8°. – Talleyrand intime, d’après sa correspondance avec la duchesse de Courlande, Paris, s. d., in-18. – Terrier de Lorray : Les Femmes littéraires en Franche-Comté, dans Mémoires de l’Académie de Besançon, janvier 1862. – Docteur Émile Ledoux : Le Comte Casimir de Montrond, né à Besançon (1769-1843), d’après l’Histoire d’une Merveilleuse (Madame Hamelin), de M. le comte Marquiset, Besançon, 1910, in-8°. – Marquis de Flers : Le Roi Louis-Philippe, vie anecdotique, Paris, 1891, in-8°. – Commandant Weil : Le Duc d’Orléans à Paris et à Londres en mai-juin 1814, Paris, 1904, in-8°. – Arch. Nat., F7 6540. – Gourgaud : Sainte-Hélène, Paris, s. d., 2 vol. in-18 – Comte de Jaucourt : Correspondance avec le prince de Talleyrand pendant le Congrès de Vienne, Paris, 1905, in 8°. – Louis Madelin : Fouché (1759-1820), Paris, 1903, 2 vol. in-8°. – Arch. Nat., F7 6651, n. 116. – Thibaudeau : Mémoires, Paris, 1824, 2 vol. in-8°. – Bulwer-Lytton : Essai sur Talleyrand, Paris, 1868, in-8°. – Méneval : Mémoires, Paris, 1814, 3 vol. in-8°. – Moniteur, 19 avril 1815. – Sainte-Beuve : Nouveaux Lundis, XII, 80. Talleyrand : Mémoires, Paris, 1891, 5 vol. in-8°. – Correspondance diplomatique du comte Pozzo di Borgo et du comte de Nesselrode (1814-1818), Paris, 1890, 2 vol. in-8°. – Baron de Barante : Souvenirs (1782-1866), Paris, 1890-1899, 7 vol. in-8°. – Correspondance inédite du prince de Talleyrand et du roi Louis XVIII pendant le Congrès de Vienne, Paris, Londres, Leipzig, 1881, in-8°. – Metternich : Mémoires, documents et écrits divers, Paris, 1842, 8 vol. in-8°. – Thiers : Histoire du Consulat et de l’Empire, XIX, 492. – Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, LIII, 29. – La Rochefoucauld, duc de Doudeauville : Mémoires, Paris, 1861-1864, 15 vol. in-8°. – Fouché : Mémoires, Paris, 1924, 2 vol. in-8°. – Marmont, duc de Raguse : Mémoires de 1792 à 1841, Paris, 1857, 9 vol. in 8°. – Fleury de Chaboulon : Mémoires pour servir…, Bruxelles, 1820, 2 vol. in-8°. – Arch. Affaires étrangères, Suisse, 498, 499. – Duchesse d’Abrantès : Mémoires, VI, éd. Garnier. – Bibl. de Besançon, ms. 1447 et Lettres de la famille de Montrond.

VII

Cette habitude que l’Empereur avait prise de faire voyager Montrond entre deux gendarmes n’était pas faite pour se le concilier. La police de la Restauration se montrera moins sévère, mais ne tardera pas à diriger avec persistance de son côté un œil volontiers inquisiteur. Elle sait que son frère aîné Édouard de Montrond, le sous-préfet, celui qui participa à l’échauffourée de Seignes-Légier, est un royaliste fervent, habitué du salon de Mme de Catellan, bien qu’il prévoie les conséquences de la politique des ultras. Ce sous-préfet ne fait pas de vers, mais compose un poème en prose, Les Scandinaves, qui consolide sa réputation d’homme d’esprit et d’intelligence cultivée. Il ne préoccupe pas la police. Le frère cadet, Hippolyte, tenait bien à Bade des propos hostiles au gouvernement français, mais son royalisme n’en paraît pas atteint, puisque les personnes qui l’entendent se persuadent qu’il ne parle sur ce ton que pour faire parler les autres, et qu’en réalité il est un agent de ce gouvernement qu’il dénigre.

Casimir de Montrond, lui, conserve son franc-parler et son esprit frondeur. Il ne recule pas devant une prise de bec avec la duchesse d’Abrantès qui riposte vertement. Le matin où l’on apprend l’évasion de Lavalette, il entre chez le duc de Broglie. Une évasion ! Voilà qui est bien fait pour le mettre en joie ! Il garde son sérieux en disant au duc :

— Habillez-vous, préparez-vous, armez-vous…

Un grand forfait vient d’être commis ! M. de Lavalette, au mépris de toutes les lois divines et humaines, s’est échappé de sa prison dans une chaise à porteurs ; et le roi, à cette nouvelle, est monté, de son côté, dans une autre chaise à porteurs ; il le poursuit en tout hâte, mais on craint qu’il ne puisse l’atteindre : les porteurs de M. de Lavalette ont de l’avance, et il n’est pas si gros que le roi.

Il n’y a pas là de quoi mener son homme au château de Ham, au moins sous Louis XVIII. Du reste, au début de la seconde restauration, Montrond n’a rien à craindre : Fouché et Talleyrand sont tout-puissants. Par contre, les bonapartistes amis ont moins sujet de s’en féliciter.

D’abord, Charles de Flahaut. En août 1815, il séjourne à Aix en même temps que la reine Hortense. Le baron Finot, préfet du Mont-Blanc, l’invite à s’éloigner ; comme il ne se presse pas d’obtempérer, Fouché en personne insiste pour qu’il parte immédiatement. Il se rend en Suisse : on l’en expulse. Il se réfugie dans le pays de Gex : le commandant autrichien lui en interdit la résidence. Il se dirige sur Besançon ; rien ne dit que Montrond s’y trouve à ce moment, mais il est impossible de n’être pas frappé par ce choix que fait Flahaut de la ville où il compte séjourner quelque temps ; il affecte de s’y montrer au grand jour, à la promenade et à la musique ; il déclare hautement qu’il ne veut entretenir ni correspondances, ni liaisons suspectes ; il fréquente chez le comte de Bubna et chez le général de Frémont. Au mois de septembre, il gagne Lyon. Là, il apprend qu’enfin on l’autorise à passer à l’étranger. Il ira en Allemagne. En route, il s’arrête encore une fois à Besançon au mois de novembre ; le baron Capelle, préfet du Doubs, juge nécessaire de le placer sous l’œil d’un gendarme, jusque dans son hôtellerie. D’Allemagne, il passe en Angleterre en 1816.

À Londres, il correspond avec sa mère, Mme de Souza, sous le couvert de l’ambassade de Portugal, ce qui n’empêchera jamais la police de prendre connaissance du contenu de leur courrier. Il voit beaucoup de réfugiés français ; Sainte-Foy, l’ancien habitué du whist de Talleyrand, reçoit les dépêches de France pour le groupe. Flahaut se lie avec des membres de l’aristocratie anglaise, lord Grey et lord Jersey notamment. Il mène une vie de luxe, et marque au premier rang des fashionables. Après l’avoir chargé dans leurs rapports, les agents de la police de Louis XVIII constatent qu’il ne conspire pas ; il souhaiterait plutôt dissiper les soupçons qui pèsent sur lui afin de pouvoir venir en France de temps en temps. Son attitude ne désarme pas l’ambassadeur, marquis d’Osmond, qui voudrait le faire expulser, sans égard à son passeport délivré par le ministre de la Police, au passeport délivré par le ministre des Affaires étrangères, et au congé régulier du Ministre de la Guerre dont il est nanti. Bien mieux, lorsqu’il est fiancé à une très riche héritière, la fille de lord Keith, d’Osmond lui suscite des obstacles, profitant de ce que lord Keith lui-même s’oppose au mariage. Par bonheur, l’amour l’emporte. Flahaut, marié en 1817, partage désormais son temps entre Londres et l’Écosse, où sa femme possède de grandes propriétés. Entre temps, son ami Alexandre de Girardin, devenu grand veneur et très en faveur auprès du roi, agit pour détruire les préventions et lui concilier la bienveillance royale.

Après Charles de Flahaut, Mme Hamelin.

En arrivant à Fontainebleau lors de sa marche triomphale sur Paris, Napoléon trouva un courrier de Mme Hamelin : elle voulut être la première à lui annoncer que Louis XVIII avait quitté les Tuileries. Puis, tandis que l’Empereur vogue vers Sainte-Hélène, la pétulante créole fait parler d’elle. Elle reçoit dans son pavillon de la rue Blanche les pires ennemis du nouveau gouvernement : Regnault de Saint-Jean d’Angély, le général Corbineau, Caulaincourt, Saint-Aignan, Arnault, Boursault. Elle fréquente assidûment lord Kinnaird, que l’on soupçonne d’être un agent du duc d’Orléans. Peut-être pour prendre des gages, elle se faufile chez le prince de Schwarzemberg et le prince de Metternich. Wellington dîne chez elle.

Son nom figure une première fois sur la liste des fauteurs de « l’entreprise manquée de Buonaparte » que publie le Moniteur du 18 juillet 1815. Le 24, Fouché remet à Decazes l’ordre d’exécuter dix-huit arrestations et de procéder à cinquante-cinq expulsions. Il y a inscrit les noms de ses agents les plus intimes pendant les Cent Jours, à commencer par Réal ! Decazes réussit à biffer le nom de Montalivet. Talleyrand en avait déjà supprimé une vingtaine, car Fouché n’avait pas dressé sa liste sans la lui soumettre ; l’avant-veille de la publication, Montrond faisait encore une démarche auprès du ministre de la Police. La chronique veut que si Talleyrand supprima vingt noms, il en ait ajouté deux. La scène se serait déroulée ainsi : il est assis à son bureau, son inséparable en face de lui. Tous deux ont remanié la liste. Talleyrand la tient en mains, et l’examine avec un dernier recul.

— Montrond !

— Monseigneur ?

— Voilà la liste.

— Oui, monseigneur.

— Une liste toute faite.

— Oui monseigneur.

— C’est une occasion qui ne se représentera peut-être jamais.

— Comment ?

— Vous ne comprenez pas ?

— Non, en vérité.

— J’avais bien envie…

— De quoi, monseigneur ?

— Mme de Staël…

— Eh bien ?

— J’ai envie… Si je la mettais là-dessus… J’en serais… Et puis vous voyez, c’est une occasion…

— Eh bien, monseigneur, il n’y a qu’à la mettre.

— Là !

Le nom inscrit, Talleyrand se lève. Montrond reste sur son fauteuil.

— Qu’avez-vous, Montrond ?

— Moi, monseigneur ?

— Oui, vous avez quelque chose.

— C’est que…

— Quoi ?

— Comme vous disiez tout à l’heure, la liste est toute faite, et c’est une occasion.

— Et bien !... Avez-vous quelqu’un ?

— Je pensais que… si Mme Hamelin… J’en serais…

— Ce n’est que cela ? Il n’y a qu’à la mettre… Là !

Mme de Staël ! Barras assure qu’elle se procura en Angleterre et lui confia un relevé de « papiers diplomatiques et affaires de M. de Talleyrand prince de Bénévent », où il est porté au chapitre n° 40, « Mayence, révélations d’Hirsinger, résident à Francfort » : MM. de Talleyrand, Montrond, Durand, Roux-Laborie et Mme Hamelin, plus de quinze millions de francs. Barras suppute que les évènements de la Révolution ont dû rapporter à Talleyrand cent dix-sept millions six cent quatre-vingt-dix mille francs. Il nous fait grâce des centimes. Le propriétaire de Grosbois n’a pas établi un compte analogue pour ce qui le concerne, et c’est dommage.

Quant à Mme Hamelin, elle se croit certaine de la protection de Talleyrand et de Fouché. En fait, elle ne part pas, et ne figure pas au Moniteur. Elle continue ses intrigues, toujours entourée de mécontents. Un beau jour, le gouvernement royal finit par se lasser. Le 31 octobre 1815, le comte Anglès, préfet de police, reçoit de Decazes devenu ministre l’ordre de l’expulser dans les quarante-huit heures. Elle tergiverse. Elle se cache. Le 8 novembre, elle n’est pas encore partie. Decazes l’apprend. Il signe l’ordre de l’arrêter. Deux de ses agents pensent la trouver chez lord Kinnaird ; ils perquisitionnent en vain : elle roule sur la route de Bruxelles, et leur a filé entre les doigts.

Depuis 1814, elle a pour amant un ancien aide de camp de Rovigo, Haudicquet-Duquesnoy-Morisel, un de ces personnages aux traits accentués, créés pour la joie de Balzac : il en burina avec amour les portraits, qui donnent à la physionomie de son œuvre un singulier relief. Maigre, myope, de taille ordinaire, doué d’un courage calme sur les champs de bataille où il combattit d’abord dans les rangs des émigrés, puis dans ceux de l’armée impériale, friand d’aventures et grand joueur, Morisel eut maille à partir avec la justice de son pays, et se sépara de sa femme moyennant une pension viagère. Traqué à son tour, il rejoint Mme Hamelin à Bruxelles.

Là, tous deux mènent la vie à grandes guides. D’où tirent-ils leurs ressources ? La police de Decazes se le demande. Mme Hamelin est soupçonnée de faire de la contre-police pour le compte de Barras. Morisel joue gros jeu. Il s’associe à un entrepreneur de jeux à Paris, nommé Perrin, et à un certain Prévost, pour tenir un établissement, l’Enfer, où la partie va d’un train véritablement infernal, ce qui finit par valoir à Perrin deux mois de prison et deux mille quatre cents francs d’amende. Le couple tapageur se livre aussi à des opérations de commerce sur les vins en gros. On ne sait pas tout. Ils sont en perpétuel déplacement, à Spa, à Londres, en Hollande ; Morisel obtient même un passeport pour Paris. Un jour, Mme Hamelin paraît au bal du gouverneur de Bruxelles couverte de diamants. Un autre jour, ce même gouverneur dîne chez elle, et lui confie qu’elle agirait sagement en s’éloignant de Bruxelles pour quelque temps.

Évidemment, elle est toujours inquiétante. À côté de quelques étrangers comme Prosper d’Arenberg, Van de Velde, Vilain XIV, Mercy-Argenteau, elle reçoit une compagnie d’Anglais peu sympathiques au gouvernement de la Restauration, tel lord Kinnaird qui vient de Paris exprès pour la voir, telle Mme Wallis, sœur de cette Mme Wilson dont le mari contribua à l’évasion de Lavalette, et surtout des bannis comme Cambacérès et la bande des rédacteurs du Nain Jaune : Cauchois-Lemaire, Teste dit Charles Monvel, Ferra et Guyet qui seraient arrêtés s’ils mettaient le pied sur le territoire français. La police suit ses allées et venues pas à pas, et même celles de ses domestiques : on fouille sans résultat ceux qu’elle envoie à Paris ; elle connaît trop bien les us et coutumes policiers pour charger ses gens de lettres compromettantes.

Elle entretient une correspondance active avec Montrond. Il voyage souvent à cette époque ; il vient voir son amie exilée, sans que la présence de Morisel, ni d’autres, ait l’air de l’affecter le moins du monde. À la fin du mois de juillet 1815, il s’est rendu à Aix-la-Chapelle. En novembre, il demande un passeport pour l’Angleterre en passant par la Belgique, où Mme Hamelin s’installait, d’ailleurs à son corps défendant. Il profite de ses voyages à Bruxelles pour tâcher de rattraper les livres qu’il y laissa jadis, les livres, ses compagnons de toujours. Ses investigations à leur sujet n’ont pas entièrement abouti en 1817, où il provoque une demande de recherches à la division de la librairie du Ministère de la Police. En mars 1816, il communique une lueur d’espoir à Mme Hamelin : tout va bien, on a un parti à la Chambre ; le Grand Faiseur, c’est-à-dire Talleyrand, ménage cette importante négociation avec toute l’ardeur qu’on lui connaît, et on aura bientôt le plaisir de la voir à Paris. Il fait à Bruxelles des séjours assez longs pour que le commissaire de police de Cambrai juge opportun de signaler, en juin 1816, qu’il en est absent. Et, en effet, il est à Londres… avec Mme Hamelin ; l’ambassadeur marquis d’Osmond s’indigne d’apprendre que quelqu’un « a l’imprudence » de la promener au parc dans une voiture armoiriée ! Il finira bien par savoir qui s’est rendu coupable de ce crime !

Les démarches qui ne réussissent pas au printemps de 1816 aboutissent à l’automne de 1817. Marmont obtient du duc de Richelieu le rappel de l’exilée, et Montrond s’arrange pour être le premier à lui en donner la nouvelle : en septembre, à Spa, elle descendait de cheval, quand on lui remet un gros pli contenant une lettre annonciatrice de sa libération, accompagnée d’un passeport ; la lettre, dit-elle, est de son « spirituel et affectionné ami, le comte de Montrond. Celui-là n’oubliait pas les absents. » Il lui faut deux mois pour faire ses préparatifs de départ et liquider les affaires en train. Avec Morisel, elle rentre à Paris le 3 décembre : il s’installe rue Pigalle, elle réintègre son pavillon de la rue Blanche ; il passe presque tout son temps chez elle, où à la fin de janvier 1818, Montrond est encore la seule personne qu’elle ait admise.

Par un étrange renversement des choses, la police politique du duc Decazes lui paie dorénavant douze mille francs par an les rapports qu’elle signe du pseudonyme de Madame Deschamps.

À Paris, Montrond mène la vie qu’il aime, intimement mêlée à celle de Talleyrand. Le révérend Sydney Smith, conduit à l’hôtel de la rue Saint-Florentin par le duc de Bedford, est assis à table à côté du Luttrel de Paris, dit-il, et au dessert ils sont une paire d’amis. Montrond et le cuisinier font les frais du dîner, l’un avec son esprit, l’autre avec sa science culinaire. On joue une partie de la nuit ; Talleyrand et Montrond jouent toujours avec la même audace tranquille. On continue à jouer aussi à l’hôtel de Luynes ; les joueuses de jadis, toujours les mêmes, ont pris de l’âge : la vieille duchesse de Luynes, la vieille comtesse Tyskiewicz, la vieille Mme Dumesnil, et d’autres. Dans ces salons, sir Charles Poter, joueur magnifique et gendre de M. de Vaublanc, s’installe pour jouer l’écarté dans une encoignure, de manière à cacher son jeu : Montrond prétend qu’il ne peut manquer de gagner, les vieilles femmes ayant tellement peur qu’elles écartent toujours, même avec trois rois et deux atouts en main. Après l’écarté vient le creps qui dure parfois jusqu’au lendemain midi. Montrond sourit du même M. Poter, qui, ayant éprouvé le besoin de sortir un instant dans la cour, rentre en se frottant les mains et en disant :

— Mesdames, je suis maintenant tout à vous.

Montrond suit Talleyrand à Valençay. « La vie est douce dans ce grand château où tout est magnifiquement hospitalier, où règne une richesse aristocratiquement dépensée, dont il n’y a plus ou dont il n’y a pas encore un autre exemple en France. C’est un parc de trois cents arpents avec des troupeaux de daims et de chevreuils. Ce sont de vastes forêts percées comme le bois de Boulogne, où l’on se promène aussi facilement que dans un jardin. Ce sont des chasses, des chevaux, des calèches au service des hôtes. C’est ensuite une population de commensaux de toutes sortes, médecin, précepteur, musiciens, gens d’affaires, puis un mobilier très riche, des marbres, des tableaux, des gravures, une bibliothèque de dix mille volumes, enfin tout ce qu’on raconte des grands châteaux en Angleterre. » Les promenades en voiture sont un des principaux plaisirs d’ici. Talleyrand les agrémente de sa conversation si pleine d’anecdotes et si spirituelle. Ce lieu lui plaît. Il le montre avec complaisance, et l’on voit, malgré sa négligente indifférence, qu’il éprouve une sorte d’affection pour lui. Mme de Dino monte beaucoup à cheval, court la chasse, et se donne de grands mouvements. Montrond est parfois un peu perclus de rhumatismes ; « il ne se fait guère aux peines et aux obstacles physiques, lui qui n’a jamais rencontré ni peines, ni obstacles moraux ». Talleyrand et Montrond vont de compagnie à Barèges où ils font une saison en juin 1819, lorsque Flahaut conduit sa femme à Paris pour la première fois ; dans une lettre à son fils, Mme de Souza émet cette réflexion étrange sous sa plume : « Je suis bien contente que tu ne les trouves pas ici. Oh ! les vilaines gens ! » Flahaut ne néglige pas son père pour cela, et Montrond fréquente assidûment son ménage, soit à Paris, soit lors de ses séjours en Angleterre ; il en fait d’assez longs au château de Tullyallan, près de Kincardine-on-Forth, que Mme de Flahaut hérite de son père.

Un deuil l’atteint le 8 juin 1827 : il perd sa mère, âgée de quatre-vingt-deux ans. Les traits plus saillants, la physionomie plus accentuée mais sans dureté, elle a vieilli doucement. Malgré ses infirmités, – elle avait été atteinte d’une surdité précoce, – on la recherche pour le charme de sa conversation vive et semée de traits heureux. Elle voisinait volontiers avec Charles Weiss, le bibliothécaire de Besançon, et plusieurs de ses manuscrits dorment à la bibliothèque de cette ville. Elle meurt avec toute sa présence d’esprit, calme et résignée.

En dépit de l’âge qui vient peu à peu, Montrond maintient, et maintiendra jusqu’au bout, sa réputation d’homme d’esprit ; par contre, il doit bien s’avouer qu’il est un peu moins que par le passé le Beau Montrond. Charles Bocher se rappelait l’avoir vu dans sa jeunesse chez ses parents, avec le comte d’Aure et Norvins ; il ne sut jamais pourquoi Montrond ne l’appelait que Grippe-Soleil. Quelques-uns de ses mots se nuancent de scepticisme ; plusieurs ont fait fortune : « La parole a été donnée à l’homme pour l’aider à cacher sa pensée. – Défiez-vous du premier mouvement : c’est le bon. – S’il vous arrive quelque chose d’heureux, ne manquez pas d’aller le dire à vos amis, afin de leur faire de la peine. » Il inscrit sur son carnet des notes de ce genre : « Mémorandum. – En 1829, j’ai connu un homme qui, après s’être presque ruiné par des spéculations de bourse, a imaginé, pour rétablir ses affaires, de se faire philanthrope. Il a organisé, sous un autre nom que le sien, une fabrique de gilets de flanelle pour les pauvres prisonniers. Ces pauvres prisonniers lui rapportent cinquante mille francs par an. Si le Ciel m’envoie jamais un fils, je ne lui ferai apprendre ni le droit, ni la médecine, ni les mathématiques, ni la danse, ni l’art militaire, ni la petite flûte, ni la diplomatie, ni les beaux-arts, ni les lettres : je lui ferai étudier la philanthropie. » Avec le même à-propos, la même vivacité d’esprit, il répond à Mme Demidoff qui quête et lui demande pour les filles repenties :

— Madame, si elles sont repenties, je ne leur donnerai rien ; si elles ne le sont pas, je ferai mes charités moi-même.

Flahaut, devenu très chauve, cherche quel cadeau précieux et rare il pourrait bien offrir à une dame :

— Donne-lui un de tes cheveux, dit Montrond.

Alexandre de Girardin a un fils naturel, qu’il se refuse à reconnaître, et qui, sous le nom pris d’autorité d’Émile de Girardin, commence à acquérir de la réputation :

— Dépêche-toi de le reconnaître, conseille Montrond, sinon, c’est lui qui ne te reconnaîtra pas.

Trait curieux de son caractère, sa mansuétude est infinie envers ses gens. Son valet de chambre perd la tête en l’habillant, et cherche sans les trouver les différentes pièces de sa toilette. Montrond les prend lui-même, et les lui met en mains :

Avouez que vous êtes bien heureux de m’avoir, car sans cela vous ne pourriez pas faire mon service.

Voici comment il joue la scène de M. Dimanche à son tailleur qui réclame de l’argent :

— Je vais vous payer, mais ne reparaissez plus devant moi !

— Ah ! monsieur, mille pardons… ne me payez pas !

— Vous êtes un drôle !

— Vous me perdrez !

— Vous serez payé.

— Je serai ruiné !

— Il présente si parfaitement l’image de la fortune, que Stendhal y est pris et écrit, le 3 mai 1821, à son ami le baron de Mareste : « Vous devriez bien me faire une histoire de l’établissement de l’Opéra-Bouffe à Paris, de 1800 à 1823… Si j’avais à proposer une constitution, je nommerais un comité composé de dix hommes louant des loges à l’année, fortifiés d’un membre de l’Académie et d’un Italien riche établi à Paris… Le grand avantage est que ce comité de douze personnes, riches comme le baron de Ferrette, le duc de Choiseul, M. Gros, peintre, M. de Sommerive, M. Montrond, défendra dans les salons les faits et gestes de l’administration de l’Opéra. Ces discussions feront que les salons bavarderont de l’Opéra-Buffa et s’y intéresseront. »

Apparences seulement… En 1823, Montrond devient le locataire de Mme Hamelin, dans le pavillon qu’elle habite au milieu du vaste terrain compris entre la rue de Clichy et la rue Blanche, l’ancienne propriété du duc de Richelieu qui avait élevé ce pavillon en forme de tour pour le plaisir de masquer la vue à un voisin. Elle occupe le rez-de-chaussée, Montrond monte à l’étage. Elle lui passe un bail pour de longues années, moyennant deux mille cinq cents francs par an, applicables moitié à la jouissance des lieux, moitié à la jouissance du mobilier. Et de la sorte, sans posséder de patrimoine ni occuper de fonction publique, servi par des domestiques altiers, dont l’un refusait la voiture et M. le Comte parce qu’elle lui paraissait trop dure, dont un autre, Antoine Boulanger, nanti d’une petite fortune personnelle, d’un ménage, d’un serviteur pour lui et sa famille, lui servait de secrétaire, d’intendant et de caissier, roulant dans un équipage de remise et se carrant dans un somptueux mobilier de louage, Montrond jouissait d’une aisance de millionnaire et n’offrait aucune prise aux réclamations pécuniaires éventuelles.

D’où tire-t-il les ressources qui lui permettent de mener cette vie large, et qu’il dépense avec une facilité de grand seigneur que Talleyrand lui reproche à plusieurs reprises ? Pour une part, du jeu ; pour une autre part, de spéculations dans le genre de celles qu’on lui a vu combiner avec lord Yarmouth, de ses affaires dont il est le premier à dire :

— Qu’est-ce donc que les affaires ? C’est le bien d’autrui !

Enfin, et surtout, des subsides réguliers ou occasionnels que lui vaut son rôle d’agent politique, d’agent diplomatique, officieux et secret. L’opposition contre le gouvernement de la Restauration, le mouvement orléaniste qui prend de plus en plus de consistance, possèdent un point d’appui en Angleterre. Là gisent des dessous extrêmement curieux, qu’il serait difficile, mais aussi très intéressant, d’élucider. Car s’il paraît normal qu’un agent comme Montrond fasse le voyage d’Angleterre en 1814, en 1815, en 1816, lorsque le duc d’Orléans y réside, et cherche à nouer des intelligences pour que le choix des souverains de l’Europe désigne ce prince comme successeur de Napoléon 1er, on se demande ce qu’il y va faire, toujours dans le même but, après juillet 1817, lorsque le duc d’Orléans s’est réinstallé à Paris.

Que se passe-t-il en 1823, par exemple, au moment précis où la France intervient en Espagne ? Le 12 août, Montrond se fait délivrer un passeport pour Londres en passant par Dieppe. Il arrive pour s’embarquer le 15 ; Mme Doumère l’accompagne, belle-sœur de l’ex-entrepreneur général des vivres, amie de Mme Hamelin, de Sophie Gay, etc. Il se montre vivement contrarié d’un retard provoqué par un accident de machine. En attendant que la réparation soit terminée, il conduit Mme Doumère chez le sous-préfet, à qui il demande d’autoriser cette dame à faire une course de deux jours jusqu’à Brighton. Le sous-préfet se retranche derrière son incompétence : pareille mesure n’entre pas dans ses attributions. Pour passer le temps, les deux voyageurs visitent les établissements et les monuments des environs, le château d’Arques, le phare de Vailly ; par un singulier hasard, ils se rencontrent avec la princesse de Vaudémont, la vieille amie de Talleyrand. L’accident de machine réparé, le bateau à vapeur prend la mer le 18 au matin, Montrond à son bord ; le jour même, Mme Doumère repart pour Paris, où Montrond est de retour au début d’octobre ; le 11, il se met en route pour Valençay où Talleyrand se repose. Il y reste jusqu’au 4 novembre ; le 5, Talleyrand le suit à Paris. Rien de plus clair : Montrond a été chargé par Talleyrand d’une mission en Angleterre ; il a fait le voyage de Valençay pour lui rendre compte du résultat.

En 1825, la police le signale débarquant à Calais le 23 juin, retour de Londres, en route pour Avesnes. Il visite une partie des Pays-Bas, l’Allemagne rhénane et Bâle. Le 15 juillet, il fait viser son passeport au poste frontière de Saint-Louis, dans le Haut-Rhin, où il déclare se rendre en Angleterre en traversant la France ; effectivement, on le trouve à Paris à la fin du mois ; il en part le 31 à destination de Rouen. Ici encore, il y a quelque mission sous roche.

En 1827, ses allées et venues se multiplient. Le préfet de police, qui a une oreille chez Mme Hamelin, informe son ministre que Montrond va à Londres « pour être le correspondant et suivre les intrigues du parti qui manœuvre dans ce moment, et dont un des principaux chefs serait, comme Votre Excellence peut bien le présumer, M. le prince de Talleyrand ». La police n’a donc aucun doute. Cette correspondance ne passe jamais par la poste, et rarement par l’ambassade d’Angleterre ; on l’adresse au banquier Gabriel Delessert, le propre tuteur du jeune de Morny, fils de Charles de Flahaut et de la reine Hortense, dont Dellesert est le fidèle ami ; à partir du 1815, on a vu l’enfant paraître dans les salons de Mme de Souza.

Quant à Mme Hamelin, ses familiers à cette époque se nomment le duc de Choiseul, le duc de Raguse, Piney qui a occupé des emplois sous l’Empire, plus quelques étrangers, principalement des Anglais ; le duc de Raguse lui présente le comte Apponyi, et depuis lors les attachés de l’ambassade d’Autriche fréquentent chez elle. Dans son intimité on aperçoit toujours Mme Regnault de Saint-Jean d’Angély, une de ses plus vieilles et plus fidèles amies, Mme Stanislas de Girardin, Mme Gabriel Delessert, Mme Doumère, Mme Leroy. Au cours de cet été de 1827, il ne se passe pas de jour qu’elle n’écrive à Talleyrand et ne reçoive de ses lettres. Très souvent, il se dérange et vient la voir. Elle va de sa personne chez Delessert retirer les lettres de Londres, et aussitôt après elle écrit à Ouvrard et au duc de Choiseul. Après une très longue visite de Talleyrand il est chez elle question de départ.

Le 16 août, elle prend un passeport pour l’Angleterre. Grand branle-bas rue Blanche, visites nombreuses, correspondance active. Le 18, à six heures du matin, elle monte rue du Bouloi dans la diligence de Dieppe, avec Joséphine, sa femme de chambre, plutôt compagne de voyage, qu’elle admet à sa table dans les hôtelleries. La police épie ses moindres gestes, celle de Paris tout au moins, car celle de Dieppe se laisse mettre en défaut : Mme Hamelin s’est logée dans une auberge écartée, et ne donne pas son nom à l’aubergiste qui néglige de l’inscrire sur son registre. On ne la découvre que sur le paquebot, au moment de mettre à la voile. Le commissaire de police l’oblige à débarquer pour viser son passeport, et une autre difficulté surgit de ce que sa femme de chambre n’y figure pas. Elle expédie en hâte un billet en Angleterre à Montrond, lui expliquant comment les autorités l’ont contrainte à manquer le bord. Elle se désespère de ce contretemps. En attendant le prochain paquebot, elle force la porte du sous-préfet et lui exprime vivement son mécontentement d’une pareille avanie. Enfin elle s’embarque le 22 : le sous-préfet met à ses trousses un agent sur le même bateau. Le soir, à onze heures, elle débarque à Brighton, et descend à l’hôtel d’York. Elle y trouve M. Gobineau ; il a l’air de la connaître parfaitement ; il passe pour un joueur de profession. Dès l’arrivée, elle s’informe de Montrond et de Flahaut ; ils ne sont pas à Brighton ; elle écrit au premier, et ne bouge pas de l’hôtel d’York tant qu’elle n’a pas reçu sa réponse. Il l’apporte en personne le 27, et passe la journée avec elle et Gobineau. Le lendemain, elle réunit une nombreuse compagnie, et l’on joue beaucoup. Le 28, un paquet de lettres d’elle et de Montrond est remis à Gabriel Delessert qui les fait porter rue Blanche, comme les gens de Mme Hamelin ont la consigne de porter à Delessert le courrier qui arrivera pour elle en son absence. Ce paquet du 28 contient des plis pour Mme de Bourg, pour Mme Leroy, pour le général de Girardin, et une lettre particulièrement recommandée pour Talleyrand. Ce même jour Mme Hamelin et Montrond ont gagné Londres. Ils voyagent de compagnie. Ils débarquent à Calais le lendemain, et le 30 se mettent en route pour Paris. Montrond, dès le 7 septembre, fait viser son passeport pour retourner à Londres. Les sous-préfets et maires de Calais et de Boulogne reçoivent l’ordre de surveiller son passage. Il s’embarque à Calais le 2 octobre sur le Souvenir. De Londres, il pousse jusqu’en Écosse, et séjourne assez longtemps à Tullyallan chez les Flahaut. De là, il entretient avec Mme Hamelin une correspondance très suivie, où il est question de politique autant que de leurs intérêts privés, qu’ils ne négligent pas, non plus que ceux du prince de Talleyrand.

Montrond fait un saut à Paris le 1er janvier 1828, un deuxième en février, un troisième en juin, un quatrième en novembre. Sa première visite est toujours pour Talleyrand ; il lui apporte des gravures, des caricatures qui représentent des jésuites, chose grave sous le règne de la toute-puissante Congrégation. Il ne laisse guère passer un jour sans aller voir le Grand Faiseur ; il dîne avec lui trois fois par semaine au moins. Il se montre assidu chez Mme Hamelin, qui continue à recevoir, bien que la fuite de son notaire lui vaille de grosses pertes d’argent. Pendant son séjour au mois de novembre, il tombe malade et garde la chambre une huitaine de jours : l’ambassadeur d’Angleterre, Talleyrand, le duc de Raguse, Flahaut, de Bourg, le fils du général de Grouchy qui est capitaine dans la garde royale, lui rendent visite. Sitôt guéri, il va les voir à son tour, ainsi que la princesse de Vaudémont, Mme de Charnage et Mme de Wandelour. Il donne un dîner à Talleyrand, au duc de Raguse et à Mme Hamelin ; on y blâme l’expédition de Morée que l’on prévoit devoir amener une rupture inévitable avec l’Angleterre, et on attribue à la corruption des généraux russes les succès remportés par les Turcs. Après le dîner, Talleyrand et Montrond finissent de compagnie la soirée à l’ambassade d’Angleterre : par une curieuse rencontre, Montrond, intimement lié avec lord Granville, ne l’est pas moins avec son successeur.

En février 1829, séjour à Paris jusqu’en avril. La veille et le jour de son départ pour Londres, l’emploi de son temps est assez significatif : le 15, il passe une partie de la journée à l’ambassade d’Angleterre, d’où il sort à une heure du matin pour achever sa nuit au Cercle de l’Union, rue de la Chaussée d’Antin. Le 16, à dix heures du matin, il reçoit pendant deux heures les dernières instructions de Talleyrand ; à midi, il fait ses adieux à Flahaut, rentre chez lui, et prend la poste à deux heures, ses chevaux et sa voiture l’ayant précédé de quatre jours sur le chemin de Londres ; ce détail permet de prévoir qu’il s’y fixera pour un temps assez long. En effet, le 9 juillet il y est toujours. Une lettre qu’il écrit ce jour-là à Mme Doumère nous est parvenue. On y lit un bon morceau de critique à l’adresse du gouvernement de Charles X : « Nous n’avons encore de journaux que ceux du 5 ; il en vient aujourd’hui ; les bulletins de l’armée d’Alger sont trop impertinents, ils se contredisent tous. Cette armée débarquée le 14 en six heures se trouve n’être pas encore débarquée le 24, et cette rade si sûre se trouve à la fin être dangereuse ; et quelle dérision que ces tableaux champêtres, et quelle triste singerie des bulletins de l’empire ! Ce sont des héros très manqués, et les Français réputés ingouvernables se laissent conduire, ma foi, comme des agneaux. C’est pitoyable et révoltant que tant de vies soient sacrifiées à de si damnables intrigues ; les messes qu’on a fait dire pour avoir du beau temps n’ont pas été écoutées, et si les orages se perpétuent tout l’été, notre armée peut être entièrement perdue. Tous les bulletins ont l’air d’être arrangés à Paris, et il semble que celui qui fait le numéro 6 n’a pas lu le numéro 5 ; tout cela est contradictoire. Aucun général n’aurait jamais pu dire, par exemple, qu’il s’est trompé de nom pour une ville, et que de plus ces villes-là n’ont pas de maisons, et que quand les Arabes lèvent le camp la ville disparaît. Tout cela est fabriqué par des grilleboudins de la congrégation. »

Trois semaines plus tard, la révolution de 1830 éclate. Elle donne leur signification à ces allées et venues d’agents secrets, elle les éclaire. À les suivre de près, on démêle quelques-uns des fils dont est tissée la trame des évènements qui la provoquèrent. Au bout de chaque fil, on découvre l’une des personnalités qui agirent sur ces évènements. Ce sont pour la plupart ces aristocrates libéraux de la fin de l’ancien régime, Constituants de 1789, partisans de l’alliance anglaise, auxquels se rallient des révolutionnaires nantis et des bonapartistes évolués. Ils réalisent enfin le gouvernement de leurs rêves : la monarchie constitutionnelle. Le nom de Thiers n’apparaît pas ici ; des correspondances postérieures donneraient la preuve, si on ne la possédait déjà, qu’il se mêla intimement à l’intrigue menée par Talleyrand ; il s’occupa de l’intérieur, et, pour l’extérieur, de l’Espagne ; Montrond participa à l’action extérieure du côté anglais ; on a vu combien souvent l’ambassade d’Angleterre à Paris et les ministres anglais surgissent à chaque tournant.

Quant à Talleyrand, il mérite bien ce surnom de Grand Faiseur dont ses amis l’ont affublé. Sa main nerveuse et puissante tient serrés les fils de l’intrigue, les noue et les dénoue à son gré. Son intelligence déliée, ses vues perspicaces pénètrent et dominent la situation. Grand chambellan du roi de France, il ne manque pas une occasion de remplir les devoirs de sa charge, avec d’autant plus de plaisir et d’exactitude qu’il sait combien la vue de son masque impertinent, ironique, impénétrable, horripile le roi. Le roi sait obscurément, mais à n’en pas douter, ce que se trame derrière cette attitude de parade et ce respect hautain.

Les évènements accomplis, Talleyrand va s’emparer du poste exactement approprié à ses facultés, à ses moyens où toutes ses qualités d’esprit et de caractère, où sa longue expérience de la vie et des hommes trouveront leur emploi et leur parfaite utilisation pour le mener au succès. Son ambassade de Londres va être le triomphe et le couronnement de sa longue carrière politique. Et Montrond sera un des piliers de cette apothéose.

P. de Rémusat : Correspondance pendant les premières années de la Restauration, Paris, 1887, in-8°, 6 vol. – Arch. Nat., F7 6646, n° 54. – Duc de Broglie : Souvenirs, Paris, 1886, in 8°, 6 vol. – De Maricourt : Madame de Souza et sa famille, Paris, 1907, in-8°. – Ernest Daudet : La Police politique, chronique du temps de la Restauration, Paris, 1912, in-8°. – Arch. Nat., F7 6794, dos. 482. – Ernest Daudet : Louis XVIII et le duc Decazes (1815-1820), Paris, 1899, in-8°. – Pichot : Souvenirs intimes sur Monsieur de Talleyrand, Paris, 1870, in 8°. – Barras : Mémoires, Paris, 1896, in-8°. – Arch. Affaires étrangères, Pays-Bas, 617, 618. – Arch. Nat., F7 6540, 6651, 6652, 6812, 6796. – Gayot : Une Ancienne Muscadine, Fortunée Hamelin, lettres inédites (1839-1851), Paris, s. d., in-8°. – Le Constitutionnel, 1er août 1849. – Maréchal de Castellane : Journal (1804-1862), Paris, 1896, in-8°, 5 vol. – Terrier de Lorray : Les Femmes littéraires en Franche-Comté, dans Mémoires de l’Acad. de Besançon, janvier 1862. – Charles Bocher : Mémoires (1806-1907), Paris, s. d., in-8°, 2 vol. – D’Estourmel : Derniers Souvenirs, Paris, 1860, in-12. – Cuvillier-Fleury : Journal et Correspondance intimes, publ. par Ernest Bertin, Paris, 1902, in-8°, 2 vol. – Stendhal : Correspondance (1800-1842), publ. par Paupe et Chéramy, Paris, 1808, in-8°, 3 vol. – La Presse, 5-6 novembre 1843. – Thomas Raikes : A portion of the journal kept by Thomas Raikes from 1831 to 1847, London, 1857, in-8°, 4 vol. – De Lanzac de Laborie : Un Préfet indépendant sous Napoléon, Voyer d’Argenson, dans Revue des Questions historiques, juillet 1894. – Arch. Nat., F7 6988, n. 13695. – Talleyrand : Mémoires, lettres inédites et papiers secrets, Paris, 1891, in-18. – Arch. Nat., F7 6817, 11224. – Bibl. Nat., mss. fr., 12759, fol. 783. – La Ferronnays : Mémoires, Paris, 1899, in-8°. – Boutet de Monvel : Les Anglais à Paris (1800-1850), Paris, 1911, in-8°. – Bibl. de Besançon, notes mss. – Communications de M. Gazier, bibliothécaire de Besançon. – De Barante : Souvenirs, Paris, 1890-1899, in-8°, 7 vol., III. – Magasin littéraire, juillet 1846. – Robert Chantemesse : Un Roman inconnu de la duchesse d’Abrantès, Paris, 1926.

VIII

Le 12 novembre 1830, la duchesse de Dino, installée avec le prince de Talleyrand, son oncle, à l’ambassade de France à Londres, prend sa bonne plume pour écrire à Madame Adélaïde. La sœur de Louis-Philippe se mêle beaucoup de politique. La duchesse de Dino le sait, et sait ce qu’elle fait en lui écrivant.

« Madame, je ne me permettrais pas d’importuner aussi souvent Votre Altesse Royale, si je n’éprouvais l’impérieux besoin de lui exprimer ma reconnaissance pour sa réponse pleine de bonté et pour la confiance dont elle daigne m’honorer.

C’est pour m’en rendre digne que je crois devoir rétablir la vérité d’un fait, inexactement représenté par M. de Montrond.

M. de Talleyrand, le sachant malade de la goutte, lui a écrit pour savoir de ses nouvelles et lui exprimer le désir de le voir promptement rétabli. Mais il n’y a pas un mot dans cette lettre, que j’ai vue, pour l’inviter à venir à Londres et nous y aider.

En vérité et sans la moindre prévention, j’ose assurer que M. de Talleyrand est placé ici de façon à n’avoir besoin de lettres (l’aide) de personne ; d’ailleurs le secours d’une personne dont on n’entend faire à Londres qu’un seul genre d’éloge, celui d’être fort amusant, ne serait ni bien utile au service du roi, ni même à notre situation sociale.

C’est donc une petite vanterie de M. de Montrond, fort commune chez les gens qui, étant sans équilibre, cherchent à se faire valoir aux dépens de la vérité.

Je crains que cette explication sans grande utilité, ne paraisse bien oiseuse à Votre Altesse Royale, mais je tenais à ce qu’il n’y eût rien de douteux, pour elle, dans nos diverses relations. »

La petite perfidie est adroitement glissée. Cette lettre-là laissera des traces. Il est peu probable qu’elle ait été envoyée d’accord avec Talleyrand : l’ambassadeur savait trop bien les services que Montrond était capable de lui rendre à Londres, pour se priver de son concours. Mme de Dino n’éprouvait aucune sympathie pour Montrond, qui le lui rendait bien. Cette femme « noire comme le cul du diable », au dire de Mérimée, douée d’une mauvaise santé, sujette à des maux de nerfs, – et Mérimée déclarait haïr les femmes souffrantes, – gonflée de la prétention de jouer auprès de Talleyrand un rôle politique, garde à Montrond une sorte de rancune qui s’aggravera d’un tour pendable qu’il lui jouera.

L’influence de la lettre de Mme de Dino sur Madame Adélaïde se fait sentir une première fois. À peine est-elle arrivée à destination que Sébastiani, ministre des Affaires étrangères, choisit Flahaut pour lui confier une mission à Londres. Talleyrand ne peut que s’en féliciter. « Il y est en relations habituelles avec le nouveau ministère, et sa présence m’a été fort utile à cet égard : son très bon esprit lui a fait tenir le langage qui pouvait le mieux nous servir. » Autre avantage : sa conversation renseigne l’ambassadeur sur les idées du gouvernement français et sur celles du roi. Et il remercie le ministre de cet heureux choix. Plus tard, il chantera une autre gamme.

Mais Montrond, depuis Palerme, est l’ami du roi. Peu de temps après Flahaut, il débarque en Angleterre.

Il y est connu. Il y fait sensation comme partout où il passe. À cette époque, il a doublé le cap de la soixantaine. Il a pris de l’embonpoint, que sa haute taille supporte fort bien. Il a l’air d’un vieux bonhomme, entièrement chauve, au teint fleuri. De manières calmes, il parle peu, ne se vante pas. D’une bienveillance doucereuse, il prend volontiers un air ingénu et bon enfant qui trompe son monde, ou du moins ceux qui ne le connaissent pas . Qui se doute que cet homme placide et grassouillet est en réalité rusé et dangereux ? Son ton devient tranchant à l’occasion, mais l’âge adoucit les traits les plus combatifs de son caractère. Il eut bien encore un duel avec l’aînée des Greffuhle, sans issue fatale heureusement. Toutefois, s’il a moucheté son épée, ses mots conservent leur piquant, sa langue demeure acérée.

Il fréquente les meilleures maisons de Londres, dépense facilement son argent et son esprit, joue cher, et gagne généralement. Plein d’anecdotes, il les conte avec sa maîtrise habituelle. Outre cela, très épicurien, très connaisseur à table, parlant parfaitement l’anglais, il a tout ce qu’il faut pour conquérir les sympathies et les admirations des jeunes dandies anglais. Ils applaudissent à ses saillies. Il entre dans leur manière de voir et de s’amuser. Ils l’ont baptisé amicalement : Old French. Sa réputation arrive aux oreilles du duc d’York, fils de Georges III.

— Qui diable est ce Montrond ? demande le duc.

— On dit que c’est le plus agréable coquin et le plus grand roué de France.

— Vraiment ! Il faut alors l’inviter tout de suite à dîner.

Cette nouvelle connaissance coûte assez cher au duc : Montrond lui gagne au jeu de fortes sommes, ainsi qu’à lord Sefton et à lord Foley. Ces pertes expliquent certaine mauvaise humeur de lord Sefton. Sortant un matin de chez lui, Montrond croise de Ross, un autre Anglais qui séjournera longtemps en France, et lui dit :

— Ce pauvre Sefton !... Il est si méchant, si bossu aujourd’hui… ça fait pitié !

Quoi qu’en ait écrit Mme de Dino, Talleyrand est bien aise de l’avoir à Londres à portée de la main, ne fût-ce que dans sa voiture chaque fois qu’il fait à lord Palmerston une visite d’affaires : le prince expédie instantanément à Montrond toutes indications utiles pour jouer et agioter suivant les nouvelles qu’il récolte toutes fraîches avant tout le monde. Lorsqu’il lui confie des lettres pour Sébastiani, Talleyrand ajoute : « Il pourra vous rendre compte de la situation générale de l’Angleterre dans les questions de paix et de guerre, qui est aujourd’hui ici la matière de toutes les conversations (10 février 1831). » Il est indispensable qu’à ce moment quelqu’un de compétent renseigne exactement le gouvernement français sur l’effet produit par la nouvelle de l’élection du duc de Nemours au trône de Belgique, récemment arrivée à Londres : si le roi accepte, il provoquera une coalition de toutes les puissances contre la France ; s’il refuse, c’est une alliance étroite et immédiate avec l’Angleterre. Sans souci de se contredire, Mme de Dino en informe Madame Adélaïde, avec ce commentaire : « Montrond, qui connaît assez bien l’état de choses ici, a été envoyé par M. de Talleyrand pour faire ces représentations. J’aurais préféré y aller moi-même, mais lord Grey m’a trop priée de rester pour que j’aie pu lui refuser, M. de Talleyrand aussi. » L’ambassadeur a, dirait-on, plus confiance dans la compétence diplomatique de Montrond que dans celle de sa nièce. Il l’expédie plusieurs fois à Paris : en février 1831, puis au cours de l’été, et encore au printemps de 1832. Montrond commente les lettres qu’il est chargé de transmettre. Mêlé aux négociations, il passe très souvent le seuil de l’ambassade d’Angleterre ; outre lord Granville, il voit le comte Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, et le duc Decazes qui travaille beaucoup avec lord Granville et correspond avec Louis-Philippe. Il fréquente assidûment ses vieux amis, le comte Alexandre de Girardin, le duc de Choiseul, et aussi Mme de Flahaut. À Paris comme à Londres, il conte alternativement les grandes nouvelles et les potins.

On ne sait s’il eut vent du tour que la duchesse de Dino lui joua en cherchant à l’empêcher de venir en Angleterre. En tout cas, il s’en vengea avec un machiavélisme diabolique. Le 15 mai 1831, Mérimée envoie à Stendhal un récit savoureux de l’aventure : « Votre ami Latouche s’est battu l’autre jour contre un galant chevalier, souteneur de l’honneur des dames. Voici à quelle occasion ; Mme de Colline Ronde étant dernièrement en Angleterre, s’amusa à persuader au fils de lord Palmerston qu’il convenait qu’un jeune homme comme lui eût une femme comme la duchesse de Dino, et qu’il allât de l’avant. D’autre part il dit à la duchesse que pour l’honneur de la France qu’elle représentait, il ne fallait pas souffrir qu’un dandy la grimpât, et qu’elle se servit avec adresse des armes que la nature lui avait données pour se défendre contre le téméraire. Ledit Dandy aborda la duchesse comme Valdès la petite mère à Puteau. Il fut égratigné et repoussé avec perte de la moitié de ses cheveux et lacération de son nez. Et Méphistophélès Colline Ronde de rire. Latouche a raconté cela dans le Figaro, mal selon moi, trop obscurément et inintelligiblement pour la province. Cela n’a pas empêché M. Piscatori de prendre fait et cause pour la dame vertueuse, et de tirer un coup de pistolet à Latouche qui a déchargé le sien en l’air. Heureusement qu’il n’a pas tué son témoin. Les deux ennemis sont tombés dans les bras l’un de l’autre, et les témoins émus s’essuyaient les yeux avec leurs mouchoirs. Latouche a promis de dire d’une manière gentille que Mme de Dino était une honnête femme, point p… »

Où en est à ce moment l’amitié de Talleyrand pour Montrond ? Existe-t-elle réellement, en dehors de l’habitude et de l’utilité ? La santé de Montrond se dérange depuis quelque temps ; les médecins l’ont un moment mis au régime, régime supportable, puisqu’il confesse à Mme Doumère qu’après avoir bu de l’eau rougie à son repas, on lui permet à la fin une demi-bouteille de vin pur. La goutte commence à le tracasser. Thomas Raikes, esq., nous conte une anecdote à ce sujet ; fils d’un riche marchant de Londres, Raikes n’a qu’un rêve et qu’une occupation : connaître tout le monde ; il travaille à étendre ses relations, et en tire gloire. Il collectionne les anecdotes, les détails de la vie mondaine, dont son journal est une amusante chronique. Il nous apprend que Montrond était sujet à des attaques d’épilepsie. En janvier 1831, chez Talleyrand, quelque temps après le dîner, une crise le terrasse. Il gît sur le parquet, et gratte le tapis avec ses mains. Talleyrand ricane :

— C’est qu’il me paraît qu’il veut absolument descendre !

Le prince n’est cependant pas totalement insensible. En janvier 1833, il perd sa vieille amie la princesse de Vaudémont ; elle appartenait à la branche aînée de la maison de Montmorency ; elle recevait à Paris la meilleure société, et Talleyrand passa de nombreuses soirées auprès d’elle. C’était une libérale, elle aussi ; elle aida à l’évasion de Lavalette. Talleyrand se montre très affecté de cette disparition. Il ne cherche pas à le dissimuler. Au souper, ce soir-là, il ne peut parler d’autre chose, et Montrond remarque :

— C’est la première fois que je lui ai vu verser des larmes.

Mais il y a un gravier entre Talleyrand et Montrond, comme entre Talleyrand et Flahaut. Ce gravier a-t-il été mis là par la duchesse de Dino d’une part, par Mme de Souza d’autre part ? La correspondance entre Montrond et Flahaut, dont l’amitié demeure, découvre une fissure qui va s’élargissant entre le père et le fils. Un premier billet de Montrond, qui donne des indications sur la marche du Reform Bill, contient cette phrase : « J’ai besoin de t’écrire sérieusement, il est trop tard aujourd’hui. » La lettre sérieuse part le 6 juin 1832 : « Mon cher Charles, tu n’écris guère. Comme je te l’ai dit, on ne pense plus au bill. À peine parle-t-on du dernier discours de lord Grey, si rempli de bonnes choses. On ne s’occupe que de nouvelles de France. Je ne puis croire que la duchesse de Berry, encore moins M. de Bourmont, soient dans la Vendée. En tout cas il est bien clair qu’ils n’y seront pas longtemps.

Toutes les fois que je vois lord Grey, il me demande si nous aurons un Premier, et quel il sera ; Palmerston aussi. Je réponds toujours selon la direction qu’ont reçue mes idées en quittant Paris, et je m’y tiendrai jusqu’à ce que tu les changes.

La conférence s’efforce de terminer ses affaires avant le départ de M. de Talleyrand ; tant mieux pour Durand (de Mareuil) s’il trouve les choses faites, car c’est une tâche assez difficile que celle de remplacer M. de Talleyrand auprès de ces messieurs, car il parle d’être absent quatre mois dans ce moment-ci, – quatre mois, c’est comme toujours. Pourquoi n’est-ce pas toi ? Il y a des choses que je n’ose presque pas m’avouer, ce n’est pas pour te les écrire ; ainsi tu attendras notre premier entretien.

Je vais passer les trois ou quatre jours d’Epsom hors de la ville. Je m’établis à Coil Farm où il y a grande compagnie. Lady Jersey, lady G. Wortley, Alvanley, Greville, Kinnaird, etc. Lady Cowper est à Richmond avec Mme de Lieven, et lord Grey à East Sheen. Je n’irai à Epsom que demain, et les autres jours je ferai des visites à ces visiteurs-là. Les courses me cassent la tête.

Mme de Rémusat paraît bonne fille, mais Rémusat a fait un badinage qui n’a pas eu le succès qu’il méritait, en disant qu’il avait cru jusqu’à présent qu’Epsom n’était fameux que pour le sel. La duchesse de Bedford t’aime toujours ; malgré ses caprices elle est amusante, avec les excitations qu’elle donne à Louise pour qu’elle force lord Aberdeen à s’expliquer. Les pauvres jeunes amis sont poursuivis à outrance. Il me tarde d’avoir de tes nouvelles pour me fixer sur le moment de mon départ. Je sens de plus en plus le besoin de faire quelque chose contre une disposition menaçante, qui m’attriste un peu, malgré que je n’aie pas trop de sujet de redouter l’effet de ses menaces.

Adieu, cher ami. Présente mes hommages et mes tendresses avec le discernement qui te caractérise, et dis que je m’attache à mes engagements. »

Ainsi il existe contre Flahaut quelque hostilité que Montrond n’ose écrire ; lui-même se sent menacé, et son départ dépend d’un ordre que Flahaut doit lui transmettre de Paris. Nous sommes au cœur de l’intrigue : Montrond soutient évidemment l’effort de Talleyrand, mais il obéit à une consigne venue de Paris, et cette consigne, à n’en pas douter, c’est le roi qui la donne. Quelques jours après cette lettre, une autre suit, montrant tout d’abord que Flahaut a travaillé en faveur de son ami :

« Cher Charles, tu aurais pu penser à m’écrire un mot. Tu conçois que j’ai dû savoir que tu t’étais employé, et les guerres de pots de chambre sont effroyables.

Les premiers rapports des journaux d’ici, presque tous mauvais, étaient tout effrayants ; à présent ils disputent assez mal. Lord Holland me priait hier de lui expliquer l’état de siège (en Vendée). Je lui ai dit que c’était ce qu’on appelle en anglais self defence. Cette expression a fait grand plaisir aux vrais reformers, qui regardaient ce pays comme entièrement bouleversé, et les républicains soi-disant de Paris avaient eu le dessus. Lord Granville est parti chargé de grandes félicitations et d’assurances que, le bill passé, lord Grey va s’adresser aussi aux soi-disant républicains de l’endroit.

Lady Jersey l’autre jour à Coil Farm chantait avec admiration les louanges de la duchesse de Berry, à quoi j’ai fait observer que l’admiration des belles dames d’une autre époque avait envoyé à la mort cinq ou six cents pauvres diables à Quiberon. Je n’ai de lettre de personne que de Mme N… Le roi paraît beaucoup dans toute cette affaire, et on ne parle pas du tout de la nécessité d’un premier ministre. Ton compatriote le … me disait hier qu’à présent Philippe était roi. On suppose qu’on va regarder comme convenu l’origine de la Révolution de Juillet, et qu’on cessera de l’alléguer à tout propos ; mais on aura grand’peine d’empêcher les doctrinaires de voir dans le triomphe l’occasion de syllogiser. M. de T(alleyrand) se meurt d’impatience de l’arrivée de Durand (de Mareuil) ; il a vraiment grand mal à la jambe ; et il ne voudra jamais prendre ses béquilles ou s’appuyer sur son genou… »

Enfin ce billet explicatif : « Je voulais aller souhaiter un bon voyage à Mme de Flahaut, mais je suis détenu par une espèce de cholérine. En cherchant un papier, je suis tombé sur une lettre de M. de T(alleyrand) dont je copie les mots suivants : « On dit ici que Charles va à Pétersbourg. Je ne sais si cela lui plaît ; mais ce qu’il y a de sûr, c’est que nous y avons besoin de quelqu’un, et je ne sais pas si personne pourrait convenir aussi bien que lui. Il faut pour la Russie un homme d’esprit, un militaire, un homme du monde, – où est l’autre ? »

Flahaut espérait remplir l’intérim de l’ambassade de Londres pendant le séjour que le prince comptait faire en France, et le prince, qui n’en voulait pas, cherchait à l’expédier en Russie. Voici comment Flahaut prend la chose : « Je savais avant d’avoir lu la lettre que tu m’as envoyée, mon cher Montrond, que M. de T(alleyrand) ne m’avait pas trouvé assez homme d’affaires pour le remplacer pendant son absence de Londres. Il l’avait écrit à d’autres lorsqu’il demandait Durand avec tant d’insistance ; mais il n’avait pas ajouté, comme dans sa lettre à toi, que je m’étais fait du tort par mes deux voyages précédents. J’ai pu nuire effectivement à mes intérêts par mon zèle et mon empressement à servir les siens, mais quant à m’être fait du tort, je crois que c’est une accusation inventée pour expliquer sa préférence pour Durand, qui au reste peut être un collaborateur plus agréable que moi pour certains membres de la conférence.

Le fait est que j’ai mis une extrême délicatesse à éviter tout ce qui pouvait le blesser, dans les missions qu’on m’avait données sans que je les eusse demandées ; que j’ai agi avec lui de la manière la plus franche, la plus confiante ; que je n’ai pas écrit une ligne sans la lui communiquer, et que j’ai employé l’influence que peuvent donner quatorze ans de liaison intime avec presque tous les membres du ministère anglais, à les faire revenir de leur prévention contre lui. Ce n’était peut-être pas agir en homme d’esprit ; mais c’était au moins agir en homme de cœur, et j’en suis mal récompensé. Quant à mes missions, c’est au roi et au ministre des Affaires étrangères à juger si je les ai bien ou mal remplies.

M. de T(alleyrand) veut que je ne me laisse pas influencer dans mon jugement. Je ne sais qui, de lui ou de moi, aurait le plus besoin de ce conseil ! Mais en voilà assez sur cet ennuyeux et désagréable sujet, sur lequel je me suis même peut-être trop étendu. »

À côté de cette tension sérieuse dans les rapports entre Talleyrand et Flahaut, le malaise, entre Talleyrand et Montrond, va s’aggraver. Mme de Dino marque les coups avec une satisfaction visible. Montrond, cependant, joue habilement son rôle. Raikes, qui s’est lié avec lui, rapporte ses propos ; avec la connaissance que nous avons aujourd’hui des affaires d’Anvers, ils apparaissent nettement tendancieux. Un soir de juin 1832, Montrond dit à Raikes :

— Si j’étais roi de France, je ferais la guerre ; la nation n’est plus faite pour autre chose. Cela ferait évidemment l’union des partis, mais ce serait une expérience dangereuse et la flamme pourrait embraser l’Europe.

Cinq ou six jours plus tard, Raikes s’aperçoit que Montrond désire lui parler en particulier. Il le trouve plongé dans des idées noires, exposant la capacité de la France à faire la guerre : elle dispose de cinq cent mille hommes ; elle a tenu facilement tête à toute l’Europe pendant la Révolution ; en pareil cas, l’Angleterre est dans l’incapacité d’intervenir. Le gouvernement anglais actuel n’adoptera pas une ligne de conduite hostile à la France. La Belgique fixera un jour pour que la Hollande évacue Anvers, sans quoi la France et l’Angleterre interviendront ensemble en sa faveur. Raikes possède assez de jugement pour s’apercevoir que Montrond veut le sonder afin de connaître le sentiment populaire en Angleterre, et savoir jusqu’à quel point les Anglais supporteraient que la France prît l’initiative d’agir contre la Hollande. « Cela n’eût pas eu d’importance de la part de personne d’autre, mais de l’intime de Talleyrand, c’est une autre affaire. »

En décembre, Montrond chante une autre gamme : il n’y aura pas la guerre ; les troupes françaises se retireront de Belgique sitôt prise la citadelle d’Anvers. Ainsi joue-t-il son rôle dans la tragi-comédie européenne… à beaux deniers comptants : depuis le début de 1833, il touche vingt mille francs par an sur les fonds secrets du Ministère des Affaires étrangères. Mme de Dino, s’épanchant dans sa Chronique, doute qu’il leur rende jamais la monnaie de leur pièce. À ses yeux, loin de rendre des services, son personnage est gênant, au moins au regard de l’ambassade ; il s’est dit chargé d’une correspondance secrète et diplomatique : nous savons qu’il ne mentait pas ; il montrait de l’humeur de n’être pas mis dans les secrets de l’ambassade, au point, dit-elle, de blesser Talleyrand dans ses convenances, et d’importuner les spectateurs de ces scènes. En 1834, il exprime au ministre de Rigny son désir de venir à Londres : les échos de la lettre jadis écrite par Mme de Dino à Madame Adélaïde ont cheminé, et Rigny estime qu’avant de lui en faciliter les moyens, il faut d’abord savoir si M. de Talleyrand sera satisfait de ce voyage. Montrond se plaint de ce doute à l’ambassadeur, et Mme de Dino est ravie.

Rien n’y fait : un mois plus tard, Montrond est à Londres. Mme de Dino précise sur le papier l’impression qu’il produit sur elle. Elle confesse que son esprit prompt et incisif possède toujours la même acuité, et qu’il n’est rien moins qu’ennuyeux, mais en sa présence elle se sent reprise « de cette espèce de malaise qu’éprouvent souvent ceux qui sont dans l’atmosphère d’un être venimeux dont la piqûre est à redouter ». Montrond n’a jamais fait de ces piqûres-là à ses amis, leur indéfectible fidélité le prouve. Mais la duchesse de Dino n’est pas logée à la même enseigne. Son hostilité s’insinue entre les lignes : Talleyrand n’est plus fasciné par le charme qui agit si longtemps sur lui ; il ne subsiste en lui à l’égard de Montrond qu’un sentiment de fatigue et d’oppression ; l’ancienneté de leurs relations, leur intimité passée ne permettent pas d’en secouer entièrement le joug. Elle s’efforce d’atténuer l’intérêt des nouvelles que Montrond apporte de Paris. Pour ne pas avoir l’air de s’en amuser, elle comprime son sourire lorsqu’il conte drôlement les derniers potins, les embarras de famille de Thiers et les prétentions diplomatiques de Soult pour son fils. En juillet, elle veut qu’il ait fait fiasco à ce voyage, plus encore que l’année précédente. Il parle d’aller tremper sa pauvre machine dans une piscine à Louèche : il ne ferait pas mal d’y tremper aussi son âme ! « Quand on se survit à soi-même comme fortune, santé, esprit et agrément, et qu’il ne reste pas même un peu de considération comme reflet du passé qui vous échappe, on offre le plus déplorable spectacle. » Réquisitoire et condamnation : cette femme « noire comme le cul du diable » voit les choses à travers les lunettes de sa rancune. Elle se charge bienveillamment de trouver une solution simpliste, que celui qui en est l’objet se gardera bien d’adopter : il ne lui reste qu’à se brûler la cervelle. Elle communique cette mirifique trouvaille à Talleyrand qui lui certifie que Montrond n’en fera rien, « parce qu’il n’a jamais pu s’imposer la moindre privation de la vie que toute autre ».

Le 19 août 1834, Talleyrand quitte Londres définitivement. Sa carrière politique est terminée. Il l’a finie sur un triomphe. Il va se reposer sur ses lauriers. L’antipathie de Mme de Dino va s’exercer sur un autre théâtre. La crise éclate à Valençay, où Montrond s’établit après sa saison d’eaux.

Il donne prise contre lui : il se montre grognon ; il critique tout autour de lui. À la comtesse J. de N… qui lui demande s’il y a lieu de supposer qu’on ouvre les lettres au château, il répond :

— Je crois qu’on ne le fait plus.

Donc, on l’a fait, et peut-être le fait-on encore. Ses grogneries agacent, irritent le maître de maison : le 7 octobre, Talleyrand se fâche. Après une longanimité déplacée, au dire de la duchesse de Dino, il verse subitement à l’autre extrémité, sans mesure aucune, et donne clairement à entendre à Montrond qu’il est de trop à Valençay. Le lendemain matin, Montrond demande à voir Mme de Dino pour lui parler d’une chose importante. Elle le reçoit. Elle accueille froidement quelques plaisanteries. Il annonce alors son départ. Il pense qu’elle n’en sera pas étonnée, après la manière inconcevable dont Talleyrand l’a traité. Il se plaint avec aigreur ; elle le sent profondément blessé. Il se plaint, et il menace. Les noms du roi et de Flahaut reviennent souvent sur ses lèvres ; or, la dissonance s’est accentuée entre ce dernier et Talleyrand ; Montrond profère qu’il va se ranger entièrement du côté de Flahaut, pour rendre auprès du roi tous les mauvais offices à Talleyrand.

— Il devait me traiter avec la douceur et l’intimité d’une ancienne amitié, ou bien avec la politesse d’un maître de maison.

— M. de Talleyrand, réplique Mme de Dino, n’aurait-il pas aussi le droit de vous dire qu’il n’a trouvé en vous ni la déférence due à un hôte, ni la bonne grâce due à son âge et à vos anciens rapports ? Dans quelle autre maison auriez-vous blâmé toutes choses comme vous le faites ici ? Vous avez critiqué ses voisins, ses domestiques, son vin, ses chevaux, toutes choses enfin. S’il a été rude, vous avez été hargneux ; et, en vérité, il y a trop de témoins de votre perpétuelle contradiction, pour que vous puissiez vous plaindre de l’humeur qu’elle a causée.

Montrond passe à un autre objet. Il sait que Mme de Dino ne l’aime guère, mais enfin, il le reconnaît, elle a été polie et obligeante pour lui ; il l’en remercie ; quoiqu’il pense bien qu’elle n’en conviendra pas, il est impossible qu’elle ne s’ennuie pas à la mort, et que la vie qu’elle mène ne lui soit pas insupportable ; cependant elle l’accepte de la meilleure grâce du monde.

De sa manière hachée, saccadée, il parle longtemps. La duchesse se sent mal à l’aise de ses discours. Elle convient qu’elle regrettera tout ce qui ressemblerait à une brouille qui ne serait bonne pour personne, surtout pour Montrond à qui tout le monde donnera tort : la rudesse de ses propos expliquera le manque de patience de Talleyrand. Il y a des choses que, même avec une apparence de vérité, on ne doit pas dire après quarante années d’une liaison qui, du côté de Talleyrand, peut s’appeler un patronage. En ce qui la regarde, elle proteste qu’elle ne s’ennuiera jamais au centre de ses devoirs et de ses intérêts de famille ; il y a longtemps que sa vie entière est absorbée par les convenances de Talleyrand ; c’est sa destinée, elle s’en contente et n’en veut pas d’autre.

— Il est clair, reprend Montrond, que vous êtes destinée à l’enterrer ; puis, vous avez beaucoup d’esprit, un grand savoir-faire et savoir-dire, et vous êtes assez grande dame pour savoir prendre les choses d’une certaine manière ; mais quant à moi, je n’ai qu’à m’en aller.

— Vous avez quelque chose de plus à faire : c’est de vous en aller poliment, sans esclandre, et de ne dire à personne que vous l’avez fait par humeur. Vous avez surtout à ne jamais parler je ne dis pas seulement mal, mais encore légèrement de M. de Talleyrand.

— Vous faites de fort jolis discours, ce matin. Mais si je fais ce que vous voulez, que ferez-vous de moi ?

— Je vous garderai le secret sur la vraie raison de votre départ.

— Vous êtes trop habile, madame de Dino.

— Je suis de bon conseil.

— Voulez-vous me donner la main, et me promettre d’être good natured pour moi ?

— Oui, si vous ne parlez pas de travers de M. de Talleyrand.

— Alors, je n’irai pas tout droit à Paris ; je vais aller aux Ormes, chez d’Argenson, me faire passer la bile, et quand j’aurai retrouvé ma nature d’agneau, j’irai causer avec le roi, et m’excuser sur quelque affaire de n’avoir pas attendu son fils ici.

— Faites ce que vous voudrez, mais faites ce qui convient à un gentleman.

Montrond la quitte. Au déjeuner, il annonce avoir reçu une lettre qui l’oblige à partir le jour même.

La vraie raison de son départ, Talleyrand, Mme de Dino et lui la connaissent bien : Louis-Philippe avait eu quelques soupçons sur le vieux diplomate ; il chargea Montrond de surveiller le prince, de lui rendre un compte exact de tout ce qui se dirait dans son salon, et même dans son intimité. Montrond, qui bien des fois en avait fait autant pour le compte de Talleyrand, s’acquitta de cette mission et informa très exactement le roi. Mme de Dino eut vent de cette petite trahison. De là l’orage.

Mais maintenant Mme de Dino réfléchit : Montrond est blessé ; il prendra sans doute quelques précautions de langage, juste ce qu’il faudra pour n’être pas taxé de mauvais procédé, mais il paraît impossible qu’il ne cherche pas quelque vengeance sourde. Il part la veille de l’arrivée d’une société anglaise à laquelle il se préparait à faire les honneurs de Valençay. Il part au moment où le duc d’Orléans est attendu. Il ne pardonnera pas à Talleyrand ces deux sensibles mécomptes, songe Mme de Dino, et elle s’en inquiète.

Montrond s’en va, et boude. Il n’a pas retrouvé pleinement sa nature d’agneau. Les hôtes anglais sont venus : lady Clanricarde, fille de Canning, M. et Mme Dawson Damer, et Henry Greville. Le 13 octobre, il pleut outrageusement toute la journée ; le courrier apporte une distraction : trois lettres. La première, de lord Sidney à Henry Greville, annonce que Montrond répète à tout le monde que Valençay est devenu inhabitable, que les Damer et Greville s’y ennuieront à la mort, et que seule lady Clanricarde s’en arrangera. Greville lit sa lettre à mi-voix, lady Clanricarde la reprend tout haut, Talleyrand demande ce que c’est, et on lui lit le passage. La deuxième lettre, de Montrond à Damer, lui demande comment il se trouve de Valençay, et dit n’avoir aucune inquiétude quant à Greville, qui aime les caquets et aura de quoi se satisfaire. Damer lit la lettre à haute voix. Quant à la troisième, elle est adressée par Montrond à Mme de Dino ; il lui écrit avec beaucoup de calme. Talleyrand, à son tour, la lit tout haut. La scène est assez comique. « Cela me fit souvenir du billet de Célimène », dit Mme de Dino.

Montrond ne donne plus signe de vie pendant trois semaines. Le 9 novembre, le courrier apporte une lettre de lui : il annonce que les affaires d’Angleterre ne vont pas du tout comme Louis-Philippe le voudrait ; le roi l’a chargé de faire comprendre à Talleyrand la nécessité de son retour en Angleterre ; les ministres, Thiers et de Rigny, le désirent comme leur salut. Talleyrand a définitivement renoncé à la vie publique ; il répond le 13 novembre 1834, par une lettre que le roi trouve fort belle, et, aux raisons qu’elle donne, il se rend. Mais si des Polonais venus à Valençay enterrer la princesse Tiszkiewicz, une des vieilles joueuses de l’hôtel de Luynes, chantent au retour les louanges des châtelains, Mme de Dino s’aperçoit bien qu’auprès du prince royal le succès de Valençay a été contesté par l’influence de Flahaut, aiguillonné par Montrond. « M. de Montrond, dit-elle, enrage du bien qu’on dit de Valençay, dont il a fait tant de moqueries ! »

Mais quarante ans d’intimité ! Quarante ans de complicités ! Et Talleyrand a horreur de la solitude. Il a l’habitude d’appuyer ses affirmations d’une phrase qui revient toute seule sur ses lèvres :

— Demandez plutôt à Montrond…

Montrond n’est-il pas toujours prêt à jouer une partie de billard, à compléter une table de whist ? N’est-il pas le causeur infatigable, spirituel, amusant par excellence ?

— L’esprit de M. de Montrond se nourrit de chair humaine ! dit le prince de Laval.

— C’est très vrai et très joli, approuve Talleyrand.

Mais enfin le plaisir de l’esprit est toujours là, et qui donc est plus capable de l’apprécier, qui peut y trouver plus de plaisir que le prince de Talleyrand ? Montrond n’est-il pas jusqu’au compagnon de chasse du vieux diplomate dans le parc de Valençay ?

Il n’y a pas si longtemps, c’était le 28 septembre, d’étranges visiteurs sont venus. La duchesse de Dino rentrait de promenade avec les d’Entraigues ; une bande de curieux venus en poste parlemente avec le régisseur. Ils veulent visiter le château, même l’appartement de la duchesse, ce qui n’est guère permis quand elle est là. Elle voit une petite femme brune, qui lui paraît d’un extérieur insignifiant, âgée de trente à quarante ans, avec de beaux yeux et une coiffure prétentieuse. Les autres sont « d’un commun achevé ». Le régisseur nomme Mme Dudevant, M. Alfred de Musset et leur compagnie.

Mme Dudevant ? Les d’Entraigues s’exclament ! Mais c’est l’auteur d’Indiana, de Valentine, de Leone Leoni, c’est George Sand ! Elle habite dans le Berry ; elle a un château près de La Châtre. Voulant être polie avec une voisine, Mme de Dino dirige elle-même la visite de la caravane. George Sand la complimente de son portrait par Prudhon, parle d’un ton sec, tranché, porte des jugements absolus sur les œuvres d’art, quitte à prendre pour un original de Raphaël une copie par Annibal Carrache. Elle seule parle ; les autres ne disent mot.

Mme de Dino sera étrangement récompensée de son hospitalité. À quelque temps de là, la Revue des Deux Mondes publie un article de George Sand, une Lettre d’un Voyageur, qui commence aimablement ainsi : « N’es-tu pas saisi d’un invincible dégoût et d’une secrète horreur pour la vie active en face de ce château où tant d’immondes projets et d’étroites scélératesses germent et éclosent incessamment dans le silence de la nuit ? » Talleyrand est qualifié crûment « le plus grand fourbe de l’univers ». Et cela continue : « On ouvrit une fenêtre : c’était celle du prince. – Depuis quand les cadavres ont-ils chaud ? dit mon ami en baissant la voix. Depuis quand les marbres ont-ils besoin de respirer l’air du soir ? Quelles sont ces deux têtes blanches qui s’avancent et se penchent comme pour regarder la lune ? Ces deux vieillards, c’est le prince et son… comment dirai-je ? Car je ne prononcerai pas le nom d’ami dont se targue M. de M…, devant les serviteurs et les subalternes. C’est un titre, d’ailleurs, qu’il ne se permettrait pas sans doute de prendre en présence du maître : car celui-ci doit sourire à tous les mots qui représentent des sentiments. Pour me servir d’un terme de leur métier, je dirai que M. de M… est l’attaché du prince, quoique ses fonctions auprès de lui se bornent à admirer et à écrire sur un album tous les mots qui sortent depuis quarante ans de cette bouche incomparable. En voici un que je t’offre pour exemple, et qu’il faudra commenter dans le rôle que nous jouerons, si tu veux, au carnaval prochain, entre deux paravents, avec une toilette convenable, un maintien grave, des bâtons dans nos manches et des planches dans le dos, pour empêcher tout mouvement inconsidéré du corps ou des bras ; nous aurons des masques de plâtre, et la scène commencera par ces mémorables paroles historiques : « Méfions-nous de notre premier mouvement, et n’y cédons jamais sans examen, car il est presque toujours bon ». Qui croirait que la scélératesse érigée en doctrine de bonne compagnie, chose neuve par elle-même, et d’un effet piquant, eût aussi son pédantisme et ses lieux communs ? Mais écoute ce cri rauque ; lequel des deux philosophes patibulaires vient donc de rendre l’esprit ? Je me trompe, c’est le cri de la chouette qui part des grands bois. Bien ! Chante plus fort, oiseau de malheur, crieuse de funérailles !.. ?. »

Voilà le tableau effarant que George Sand a brodé sur le thème d’une visite de touristes au château de Valençay : les cadavres qui ont chaud, la lune, les masques de plâtre, les philosophes patibulaires, le cri rauque, la chouette oiseau de malheur, crieuse de funérailles, elle accumule en une page l’excès du verbalisme, la friperie du plus mauvais romantisme, avec beaucoup d’imagination et sans le moindre sentiment des convenances. Elle a insisté sur l’étroite union des deux vieillards : Mme de Dino a vu clair, une rupture ferait autant de tort à l’un qu’à l’autre.

Pendant ce temps, Montrond boude toujours. Il rencontre Talleyrand aux Tuileries, et passe sans le reconnaître. Quelqu’un le fait remarquer au prince :

— Ah ! dit le prince, c’est qu’apparemment je l’ai mal élevé !

Au fond, Talleyrand se rapprocherait volontiers de lui.

Au milieu de novembre 1835, Montrond, dont la santé se dérange de plus en plus, et qui déjà, deux ans plus tôt, était revenu fort malade d’un de ses séjours en Angleterre, est saisi d’une attaque d’érysipèle à la tête et sur la poitrine. Le docteur Bourdois, qui le soigne, et qui soigne Talleyrand depuis quarante ans, ne conçoit d’abord aucune inquiétude ; Montrond, dans son lit, paraît toujours aussi gai que d’habitude, trop gai même : la fièvre en est cause. Son état s’aggrave, devient alarmant ; le 24 au soir, les médecins le croient perdu. Le 30, non seulement il n’est pas mort, mais encore sa santé fait soudain des progrès inattendus. On espère qu’il en reviendra : mais c’est son médecin qui n’en revient pas. Le docteur Bourdois, quelques jours plus tard, est attaqué du même mal, qui l’enlève en trois jours. Thomas Raikes, installé à Paris en 1833 pour raisons d’économie, fréquente assidûment Talleyrand, Flahaut et Montrond ; il les a connus à Londres ; il remarque que cette mort affecte beaucoup plus le prince que celle de sa femme. Au printemps suivant, Montrond a repris son train de vie coutumier ; en compagnie de son vieil ami lord Yarmouth, toujours original et amusant, il dîne joyeusement et plein d’entrain avec Raikes.

Au printemps de 1836, la paix est signée entre Talleyrand et son acolyte : Montrond passe l’été à Valençay. On y parle beaucoup de Thiers. Talleyrand a pris une grande part à l’élévation du jeune ministre. Il l’a connu peu après que Thiers, étudiant frais émoulu de la Faculté d’Aix-en-Provence, a entrepris de conquérir Paris avec son ami Mignet. Il a discerné l’intelligence et l’ambition des deux jeunes gens. Il s’en est servi, et les a servis. Ils ont effectivement collaboré avec lui au mouvement qui a suscité la révolution de 1830 et renversé le gouvernement de Charles X. Dix ans après être arrivé à Paris avec pour tout bien cent francs et une lettre de recommandation pour Manuel, Thiers tient sous le bras un maroquin ministériel. Il a trente-quatre ans. Il est célèbre. En 1833, il épouse la fille d’un riche trésorier-payeur général mêlé aux grandes affaires de finance. Le voilà riche à son tour. C’est à ce moment que Montrond dit à Talleyrand :

— Thiers est un bon enfant : il n’est pas trop impertinent pour un parvenu.

— Je vais vous en dire la raison, réplique Talleyrand. C’est que Thiers n’est pas parvenu : il est arrivé.

Ce mot, dans la bouche de Talleyrand, aurait suffi à faire la fortune d’un homme.

En 1836, Talleyrand fait de Thiers un premier ministre. Ils ne se quittent pas. « Pour ceux qui connaissent la tournure de M. de Talleyrand, vieux outre mesure, coiffé de cheveux qui le couvrent comme le ferait un bonnet de fourrure, enveloppé d’une vaste cravate et tout ébouriffé de dentelles, en manchettes, en jabot, pour ceux qui ont vu l’allure gamine de M. Thiers, un mot résume d’une manière vivante l’association perpétuelle de ces deux hommes : on dit que M. de Talleyrand est la bonne de M. Thiers. » Une caricature les représente sous cet aspect.

Lorsque Thiers, violemment et haineusement attaqué à la Chambre sur ses affaires privées, paraît au point de vouloir abandonner le pouvoir, Talleyrand le console :

— Savez-vous bien, mon cher, que j’ai été l’homme le plus moralement discrédité qui existe en Europe, depuis quarante ans, et que j’ai été toujours tout-puissant dans le pouvoir, ou à la veille d’y entrer ?

Montrond surenchérit :

— Ce pauvre M. Thiers !… Comme on le calomnie ! Ne le dirait-on pas chargé de tout l’or de la France ? Je ne sais ce que la prolongation de son court ministère lui aurait valu ; mais enfin, à quoi se borne pour le moment tout son avoir ? À deux pauvres petits millions. Le croirait-on ? Pas une obole de plus ! Pour si peu, doit-on faire tant de bruit ?

Talleyrand insiste pour que Thiers, sa femme et sa belle-mère, Mme Dosne, viennent prendre quelques jours de repos à Valençay ; Mme Dosne est, on le sait, un des hommes de la famille. Mais Thiers ne se décide pas. Il est en grande discussion avec le roi au sujet de l’intervention française en Espagne pour y assurer le triomphe du régime constitutionnel. Louis-Philippe s’y refuse obstinément. Le 6 septembre, le ministère dont Thiers est le chef se retire en présence de ce dissentiment que rien ne peut réduire. Montrond, récemment venu de Paris à Valençay, sait entrer dans les vues du maître de la maison en insistant auprès de Mme Dosne, le 16 septembre, pour qu’elle et sa famille se décident à venir : « Ma chère madame Dosne, j’espère que vous n’allez pas être étonnée de l’anxiété que j’exprime au milieu de tant de troubles dont on ne sait ici aucun détail, ou pour mieux dire dont on ne sait rien du tout. Il est bien clair qu’en vertu de tout ce qui a jamais le plus uni des hommes, M. Thiers et le roi ne sauraient se séparer ; j’ai pour me rassurer encore mieux la confiance que le talent de M. Thiers fera toujours triompher la cause qu’il défendra. C’est pourquoi il ne devrait guère lui importer si les choses sont graves ou puériles, espagnoles ou turques, ou diaboliques, ou palmestoniques… Il y a donc les nouvelles dont j’ose vous demander une petite pièce, et puis il s’agit de savoir si vous avez conservé le dessein de venir ici, et quand, parce que alors je vous attendrais. Sinon je crains que mes affaires ne me rappellent soudainement à Paris. La vie est très douce ici. On a l’air de ne s’intéresser qu’à ce qui y est. M. de Talleyrand parle tous les jours de l’arrivée de M. Thiers comme d’un fait. »

Lorsqu’il apprend que les Thiers ne viendront pas et projettent un voyage en Italie, c’est à Mme Thiers qu’il écrit le 16 septembre : « On parle ici beaucoup de votre mari. On déplore le parti qu’il a pris (de quitter le pouvoir), on se flatte que s’il était venu ici comme il l’avait promis, il aurait modifié sa résolution. Enfin, on l’aime beaucoup. J’ai appris à Neuilly (chez le roi) que vous étiez en Italie. Je suppose que vous voudrez aller en Sicile ; je vous y encourage très fort. Vous y trouverez de l’antique et du nouveau, et presque rien qui ressemble à Anvers ; tout est grec ou moresque, et fort étranger, et quand on vient à être savant comme l’un de vous, on y puise de nombreux et jolis souvenirs… J’espère que l’ennui ne vous gagnera pas, et que vous arrêtez un autre grand vaisseau pour rapporter toutes les conquêtes que Thiers va faire sur les siècles passés. Il ne faut pas qu’il s’amuse à faire des méditations sur celui-ci. C’est une chétive occupation pour laquelle il est trop vif et trop aimable… Je serai encore quelques jours ici. On y prépare la comédie pour la fête de M. de Talleyrand qui est le 22, et pendant que les gens du château répètent leurs rôles, nous causons de Thiers avec M. de Talleyrand. » Et en post-scriptum : « À mon retour à Paris, je manderai à Thiers les caquets de la ville. »

Quelques jours plus tard, Montrond a quitté Valençay pour Paris. Il donne à son ami Flahaut des nouvelles de la situation politique. Il est impossible de le faire avec plus d’exactitude et de concision.

« Je suppose aisément, mon cher Charles, que tu as quelque curiosité de nos affaires.

Je ne suis revenu de Valençay qu’avant-hier, c’est pourquoi je ne t’écrivais pas. Depuis mon retour, j’ai vu le roi deux fois, et aussi Thiers et des autres. Tu sais le fond du débat. Le roi ne voulait rien de plus (en vue des affaires d’Espagne) que la Légion étrangère portée à cinq mille hommes. Ses ministres étaient d’avis très consciencieux qu’il fallait une plus grande démonstration ; que la sûreté du roi, de sa couronne, de son rôle, etc., dépendait des aventures de l’Espagne. Ainsi on escamotait des bataillons de régiments pour les faire filer en Espagne. Le maréchal Maison faisait enrôler par ses aides de camp, en destituant un lieutenant-colonel qui ne favorisait pas ces recrutements. Le roi ayant fait démentir directement une proclamation du général Le Beau (commandant la Légion étrangère), Thiers a donné sa démission, et ainsi les autres.

Les événements de Madrid n’ont pas changé les idées de Thiers, et naturellement celles du roi sont restées les mêmes. On en est là ; impossible à mon sens de les rapprocher. Thiers voudrait aller en Italie, et dit avec raison au roi que sa présence à Paris ne fait aucun bien, puisqu’il justifie l’intervention, – je dis « intervention » c’est-à-dire quasi-intervention, – mais le roi ne veut le laisser partir qu’après son remplacement.

Hier, le roi croyait bien qu’il formerait un cabinet non-intervention, mais il prévoyait qu’il faudrait quelques soins. Les gens qu’il appelle ont une si intime conviction de leur mérite, qu’il est difficile de leur assigner une place à leur gré. C’est superflu de te mander tout ce qu’on dit, parce qu’il n’y a rien de fait. Montalivet ne se soucie pas de Guizot, et ainsi du reste. Le roi dit que s’il ne réussit pas à faire un cabinet, il se retirera à Compiègne pour laisser Thiers se démêler. Je te répète ce qu’il m’a dit pour commentaire : « Ceci est très grave ». À Paris personne ne pense à l’Espagne. C’est bien déplorable que Thiers, qui s’entendait si bien sur tous les points avec le roi, le fait si endiablé de cette Espagne. Sampayo est son génie, tu l’appelleras bon si tu veux. Son fils a eu pour précepteur un Espagnol réfugié, Avaristo San Miguel, général dans quelque endroit d’Espagne, qui lui a appris the whole of it.

Je voudrais bien pouvoir aller voir tes improuvemens , et toi-même, et Mme de Flahaut, et les jeunes gens dont tu es le père, ma no tengo dinero . Comme dit Alvanley : « L’homme propose et l’argent dispose ». Madame (Adélaïde) écrivait beaucoup à Valençay et ne donnait pas plus de lumière que je ne t’en donne, parce que les choses varient à mesure qu’on écrit. M. le duc d’Orléans a écrit dans le premier moment une excellente lettre à Mme de Dino, trouvée d’autant plus excellente qu’elle contenait les mêmes opinions. Il regrettait que Thiers eût abandonné le pouvoir. C’est en vérité très regrettable. Que croire et faire ? À son retour !

Tu sais bien que leur idée était de finir par mettre M. le duc de Nemours sur le trône d’Espagne. Si le roi fait son ministère promptement, à la bonne heure. Sinon, je crains de grands mouvements. Il est bien aisé de faire un crime de toutes les manœuvres pour entraîner des Français en Espagne, contre la volonté du roi. »

Au début de l’année 1837, Montrond tombe malade encore une fois, gravement. Il a soixante-huit ans ; sa constitution, très robuste, résiste à des spasmes violents. Il se tient dans son salon rond, au quatrième étage de la tour élevée par le maréchal de Richelieu pour boucher la vue d’un voisin, et d’où on en a une superbe sur tout Paris. Un fait prouve l’amitié réelle que Talleyrand lui porte : tous les jours, le vieux prince vient en personne prendre de ses nouvelles ; il ne peut monter les quatre étages : il se sert de domestiques pour communiquer avec le malade. À la fin de février, en mars, au début d’avril, Montrond, toujours très faible, ne se rétablit guère ; il semble qu’il s’en aille graduellement.

— Comme c’est bête de mourir, dit-il à Raikes qui le visite souvent.

Si affaibli soit-il, si près de mourir qu’il se croie, et en cela il se trompe de plusieurs années, il reste toujours aussi vivant à ce qui arrive de par le monde, il se préoccupe de ce qui se passe à Londres, il pronostique avec justesse les intentions de Louis-Philippe.

Au début d’avril, il ne peut toujours pas bouger de sa chambre sans aide. Talleyrand n’y tient plus, veut le voir et lui parler, et se fait monter les cent marches de la tour par deux hommes qui le portent. Quelle preuve d’amitié plus décisive ? Il n’est plus question de « brouillerie ».

Est-ce l’effet du printemps ? Montrond se rétablit encore une fois. À la fin de mai, Raikes le promène en voiture aux Champs-Élysées, parmi les marronniers fleuris. À ce moment, Talleyrand assiste à Fontainebleau aux fêtes du mariage du duc d’Orléans avec la princesse Hélène de Macklembourg. Revenu à Valençay le 5 juin, il écrit à Montrond : « Mon cher Montrond, je n’ai point de vos nouvelles, personne ne m’en donne. Comme il fait un temps superbe, je suppose que l’on ne m’écrit pas parce que vous êtes à Paris. Fontainebleau a été magnifique, tout y était grand. Les descriptions des bons journaux sont au-dessous de la vérité. Je suis parti de Fontainebleau la veille du départ du roi, et je suis venu directement à Valençay par une très belle route… Je ne me porte pas trop mal. Fontainebleau m’a plu assez pour ne pas trop me fatiguer. Écrivez-moi sur vous, et sur le temps où vous viendrez à Valençay. »

Auparavant, Montrond fait une cure à Bagnères-de-Luchon. Il se distrait en écrivant à ses amis. Voici deux lettres, des 25 et 29 juin 1837, à Charles de Flahaut. Elles montrent son esprit toujours alerte, son intelligence toujours présente, et sa curiosité des choses de son temps toujours en éveil.

« Mon cher Charles, avec un peu de charité de ta part, j’aurais trouvé ici une lettre de toi. J’ai dû te mander que Pylade et Oreste (Talleyrand et Mme de Dino qui s’étaient débarrassé d’Edmond de Périgord, mari de la duchesse) n’avaient pas refusé à Valençay les liens d’amitié qui t’étonnaient, et les autres. Ils se sont aperçus (les maîtres de la maison) que c’était M. de Lieven qu’ils aimaient, et non pas madame. Avant de juger qui a été léger dans son attachement, il faudrait avoir Mme de Lieven à Tullyallan pendant quinze jours, ce qui ne pourrait pas se faire sans l’assistance du shérif. Pauvre femme ! Comme tu me l’avais bien dit, on ne sait que faire du tout. Elle demandait conseil à M. de Talleyrand pour lecture : il l’a avisée de l’Imitation de Jésus-Christ. Il a donc été forcé de lui en trouver un exemplaire. C’est Mme de Dino qui l’a trouvé. La princesse lui a demandé de l’emporter avec elle pour le lire à Paris. Mme de Dino tenait à cet exemplaire, mais peut-être que Pauline céderait aussi le sien. Pauline aussi tenait à son exemplaire qui venait de la pauvre petite Suchet. Le débat est arrivé dans le salon. Pauvre femme ! Elle paie vraiment bien cher ses vingt années de bonne fortune. Tout ridicule que paraisse être son malheur, elle est très digne de compassion. Elle ne sait absolument que devenir. Il me tarde d’apprendre ce qu’elle t’aura écrit de Valençay. Elle a soulevé tous les domestiques de la maison en demandant qu’est-ce que M. de Talleyrand avait fait aux hommes qui l’avaient fait tomber, et puis cette pauvre Marie a demandé à son tour au domestique qui suivait M. de Talleyrand pourquoi il n’avait pas renvoyé son traîneur. « Parce que, lui a-t-il répondu, le prince n’est pas une princesse russe. » Au milieu de tout cela, je ne serais pas surpris qu’elle fût restée à Valençay faute absolument de savoir où aller.

Le médecin dit qu’il n’y a pas à rire avec les eaux d’ici, et qu’elles sont dangereuses ; il faut aller à tâtons. Je ne m’obstinerai pas si j’ai la moindre palpitation. Je paierai des Turcs. Je me figure que vous allez attendre le retour de M. le duc d’Orléans (dont Flahaut devient premier écuyer cette année même) ; c’est ce que je ferais à ta place, mais on ne peut jamais être à la place de personne.

Les chemins de Valençay ici sont comme en Angleterre. Nous sommes, dit-on, à deux lieues de l’Espagne, mais on n’en entend pas parler. Écris ce que tu fais et ce que tu dis. »

Nouvelle lettre quatre jours après celle-là : « Il me semble, mon cher Charles, qu’à ta place j’aimerais à aller à la coronation (au couronnement de la reine Victoria), et si j’étais à la place des autres (c’est-à-dire de la famille royale), je ne manquerais pas de t’y envoyer. La distinction d’être l’écuyer du duc d’Orléans, qui toute seule pourrait n’être pas suffisante, prend de la valeur quand elle est ajoutée à tes autres avantages. Il me paraît qu’il devrait être agréable au roi que ses équipages et livrées paraissent dans une si grande cérémonie, et le premier écuyer du prince doit paraître avec sa maison, et puis, s’il faut donner un bal, comme il le faudra, – le duc de Gramont en a donné un, – la gloria francese sera très satisfaite que le service y soit très admiré. Cette mission donnerait un grand relief à la seule place et cour qu’on ait encore établi, et que la routine du service militaire intérieur rend difficile à bien établir. Enfin dans ma baignoire j’arrange ton ambassade, et j’y trouve mille avantages que la raideur de mes doigts ne me permet pas de développer. »

Sa cure terminée, il revient à Paris. Le 5 août, il mande à Talleyrand un amusant écho du salon des Flahaut : à la cour de Londres, la duchesse de Sutherland s’étant fait attendre, la jeune reine Victoria va à elle lorsqu’elle arrive, et lui dit :

— Ma chère duchesse, je vous en prie, que ceci ne se renouvelle pas, car nous ne devons, ni vous, ni moi, faire attendre personne.

À Valençay, on apprécie le trait, et Mme de Dino le consigne sur ses tablettes.

Les amis qui le revoient trouvent le Beau Montrond terriblement changé. Cette fois, il prend l’aspect d’un vieillard : maigre, émacié, il s’appuie sur une canne, et porte des lunettes vertes. A dîner, un convive veut lui être agréable :

— Je vous trouve bon visage aujourd’hui.

— Ma foi, vous n’êtes pas difficile.

Il se met en route pour Valençay.

Les journaux ne se sont guère occupés de lui jusqu’ici. Il opérait dans des sphères où ils ne pénétraient pas. Il les tient personnellement dans le plus grand dédain ; il sait trop bien comment s’y brasse la vérité, et ne les lit guère :

— Que voulez-vous que j’apprenne dans vos feuilles ? Je ne suis pas fait pour manger à cette gamelle de l’esprit public.

Après George Sand, la Quotidienne attire l’attention sur lui. Elle en trace un portrait exact, qui pouvait le flatter par le rappel de son brillant passé, et le meurtrir d’une morsure au cœur en constatant sa déchéance : « Ce Lauzun du Directoire, ce dernier type des hommes de l’ancien régime, qui occupa pendant trente ans Paris de l’éclat de ses aventures galantes, de l’ampleur de sa cravate, du bruit de ses duels, de l’élégance de sa coiffure, du piquant de ses saillies, du luxe de ses dépenses et du mystère de sa fortune, ce brillant Montrond qui donnait le ton à Frascati et au pavillon de Hanovre par la cherté de son jeu et par la hardiesse de ses propos, qui était aussi fort à l’épée qu’au whist, aussi habile à forcer un quinola qu’à réduire une coquette, ce Montrond qui parcourut toutes les cours de l’Europe à la suite des ambassadeurs et qui dirigeait aussi bien une fête à l’hôtel des Affaires étrangères que les parties de jeu d’un Congrès, enfin ce Montrond, le seul homme qui soit resté pendant cinquante ans l’ami de M. de Talleyrand, traîne aujourd’hui à Valençay les infirmités d’une vieillesse de soixante-dix ans. Presque aveugle et perclus de goutte, on le brouette dans les allées du parc, on le traîne à la table du prince et on le porte dans le salon où il retrouve encore quelques lueurs d’esprit, de sarcasme et d’ironie. M. de Talleyrand ne se plaît plus que dans la conversation de ce fidus Achates, qui a fait, pendant quarante ans, assaut d’épigrammes et de roueries avec lui. »

Assaut d’épigrammes ? À ce moment même, tous deux prouvent qu’ils y sont toujours passés maîtres. Chacun est installé dans un fauteuil roulant. Un domestique les pousse le long des allées du parc de Valençay. Que se disent-ils ? Quelles paroles lourdes de passé et de pensées peuvent-ils bien échanger ? Quels souvenirs clairs du soleil de la jeunesse ou mystérieux des ombres de la diplomatie, évoquent-ils ? Comment jugent-ils le présent ? Que prévoient-ils dans l’avenir ? Nul ne connaît mieux qu’eux le dessous des cartes européennes. Ils parlent. De longs silences chargés de réflexion coupent leurs discours. La promenade finie, ils rentrent au château. Talleyrand semble éteint. Ils pénètrent dans le salon. Mme de Montmorency et sa fille, Mme de Valençay, les attendent. Un long silence. Tout à coup, le vieux prince semble se réveiller. Sa voix de bois, mâle, profonde, partant d’un bon creux, dont le timbre reste à jamais gravé dans le tympan de qui l’a une fois entendue, résonne :

— Savez-vous, princesse, pourquoi j’aime tant Montrond ?

— Non vraiment… mais je serais fort satisfaite de l’apprendre.

— Eh bien, c’est parce qu’il n’est pas infiniment scrupuleux.

Du tac au tac, la voix vibrante de Montrond claironne :

— Savez-vous, princesse, pourquoi j’aime tant le prince de Talleyrand ?

— Je serais curieuse de connaître votre motif.

— Eh bien, princesse, si j’aime tant le prince de Talleyrand, c’est que lui n’est pas scrupuleux du tout.

À cette époque, les Thiers achèvent un voyage en Italie. Mme de Dino les invite encore une fois à Valençay : « Nous n’allons pas au mariage de la princesse Marie qui a lieu en famille et dans la plus stricte intimité. Vous nous trouverez ici très certainement, et nous vous attendrons ainsi que ces dames depuis le 9 octobre. J’espère que Mme Thiers ne se trouvera pas trop fatiguée de son voyage, et qu’elle aimera à se reposer ici. Alava désire que je fasse arriver par vous ses hommages à madame votre belle-mère. Vous le trouverez ici ainsi que Montrond et mon fils ; du reste, personne à ce que je crois. Notre saison brillante finit avec la Saint-Maurice ; nous jouons la comédie après-demain, et je vous quitte pour une répétition des Femmes savantes. Nous nous faisons grande joie de causer avec vous. C’est pour votre esprit que M. de Talleyrand a son plus aimable sourire et moi ma plus avide attention. » La fin est galante pour le jeune orateur.

Il arrive avec ses dames le 10 octobre, une heure avant le dîner, tous trois brisés et moulus pour avoir pris un chemin de traverse. La soirée se passe, lourde et pesante, malgré les enthousiasmes de Thiers pour l’Italie. Il paraît à Mme de Dino frappé de la beauté de Valençay, et tout le clan très heureux d’y être. La duchesse ne montre pas le dédain intérieur qu’elle professe pour les deux bourgeoises qu’elle héberge, mais elle ne s’en cache pas vis-à-vis de son papier. Le lendemain, Mme Thiers, très fatiguée, ne descend que pour les repas, et sa mère lui tient compagnie. « Nous avons promené le mari, il est de très belle humeur, point aigre, point hostile… mais aussi il est très moqueur sur les propositions itératives qui lui ont été faites des plus grandes ambassades. »

La journée du 12, Mme Thiers continue à témoigner sa prédilection pour sa chaise-longue, et sa mère à lui tenir compagnie. Elles ne donnent pas grand’peine à Mme de Dino. Talleyrand conduit Thiers chez son voisin, Royer-Collard ; ils reviennent satisfaits de leur visite. Le 13, on se promène et on cause ; Thiers, très sage et très modéré, revient sur ses idées d’intervention. Sa jeune femme se déride un peu, jusqu’à valser de bonne humeur. Le 14, départ. Et le lendemain Mme de Dino note sur les feuillets de sa Chronique : « Quoique la mère ait été fort en frais, la jeune femme gracieuse à sa façon, et le mari, comme toujours, animé, spirituel et bon enfant, je ne suis pas fâché de ce départ. »

De Paris, les voyageurs écrivent à leurs hôtes, et un paquet de lettres arrive le 22. Mme Dosne dit à la duchesse de Dino : « Depuis notre arrivée, la maison a été prise d’assaut par des amis, des curieux, des gens intéressés à connaître les dispositions de M. Thiers. Il a vu M. Molé et M. de Montalivet, qui se disputent son amitié, puis il a été reçu, avec effusion, par la famille royale ; vous savez mieux que personne, madame, à qui il le doit. » Les réponses de Talleyrand montrent l’intérêt affectueux qu’il porte au jeune homme d’État qu’il a couvé ; à Mme Dosne d’abord (le 23 octobre) : « Madame, quelque obligeante que soit votre lettre, elle ne me satisfait pas complètement : elle m’aurait paru plus aimable si elle m’avait parlé davantage de vous, de madame votre fille, de M. Thiers, de votre voyage, même de M. Hainguerlot et de son feu d’artifice. – Ici, nous avons tous regretté que votre séjour à Valençay fût si court. C’est justice à vous de conserver à mon vieux manoir et à son vieux propriétaire un peu de bons souvenirs. J’ai reçu hier une lettre de M. Thiers. Je lui répondrai demain. Il me paraît content de son voyage sous tous les rapports. Quand on est sûr d’avoir produit un bon effet, une absence d’un mois donne plus de valeur à tout ce que l’on a dit, elle empreint tout d’une sorte de modération qui un jour ou l’autre, a son utilité. C’est bien se présenter à son pays que d’être assez jeune, assez supérieur, assez éclatant pour n’être pressé de rien. Il y a dans cette position une force dont M. Thiers saura user pour l’établissement du gouvernement, ainsi que pour sa propre gloire. »

Et voici pour Thiers (29 octobre) : « Votre lettre, mon cher Thiers, est empreinte de cet esprit de douceur et de modération qui sied si bien à la supériorité, et qui lui assure toujours le succès. Le vôtre est infaillible : et je vois avec le plus grand plaisir que vous le rattachez à votre parfaite intelligence avec le roi. – M. Molé m’a écrit ici qu’il avait été fort satisfait de sa conversation avec vous. Elle a servi en effet à dissiper bien des petits ombrages. – On l’a été fort à Trianon des quatre heures que vous y avez passées : je le sais par une personne excellente qui s’intéresse réellement à vous et dont mieux que personne je connais la sincérité. Je vous remercie de m’avoir écrit en détail sur la situation des choses et des personnes : j’en suivrai mieux le développement à la distance dans laquelle je suis encore, et dans laquelle je suis disposé à rester longtemps. Mme de Dino espère une lettre de vous bientôt. Elle veut que vous lui parliez de Chambord, de Blois, et de Chartres : mais elle désire surtout que vous lui parliez de la santé de Mme Thiers, qui heureusement ne réclame que des soins. Vous savez trop bien où sont vos plus anciens et vos plus véritables amis pour oublier Valençay et toute l’affection que l’on vous y conserve. »

Les Thiers ne restent pas longtemps à Paris, et continuent sur Lille, siège de la recette générale de M. Dosne. De là, Thiers annonce à Talleyrand que le cri général des élections est : « À bas les doctrinaires ! » et que cinq départements lui offrent un siège à la Chambre. Il entend rester fidèle à Aix-en-Provence. Par courrier, Mme de Dino lui répond : « Je suis jalouse pour mon élégante Touraine, dont le style et la couleur ont bien leur mérite, de votre engouement pour la froide et humide Belgique. Encore passe pour les Guelfes et les Gibelins de Toscane, mais messieurs des Pays-Bas vous montent la tête, à vous homme des Aigalades ! Et quel dédain pour votre roi chevalier ! Vous passez devant Chenonceaux sans un regard pour Diane de Poitiers, pas un mot sur les flèches, les dômes, les salamandres de Chambord, rien sur le château de Blois où deux des filles de vos chers Médicis ont vu des fortunes si diverses. – Je vous préviens que vous ne serez jamais le député de Chartres ; il s’y est répandu que vous aviez tenu des mauvais propos sur la cathédrale, et tous les Chartrains sont furieux contre vous ! Quant à nous, nous allons nous plonger plus avant encore dans ma chère Touraine ; Valençay devient très froid et assez triste ; je pars aujourd’hui même pour Rochecotte, et M. de Talleyrand y arrivera le lendemain des élections… Si vous restez longtemps sans m’écrire, j’en aurai de l’humeur et du caprice, et j’aime à être contente de vous. Vous savez si vous avez motif de l’être de moi ! God bless you ! » Ce que l’on pense, ce que l’on dit à la même minute… moyen de vaudeville d’un effet infaillible ! La Chronique de la duchesse dévoile les sentiments réels que ses lettres enrobent de couleurs tendres et séduisantes. En fin de compte, c’est Montrond qui rédige la conclusion du voyage de la famille Thiers à Valençay : toute la maison Thiers professe depuis son retour un tel redoublement d’attachement pour Talleyrand et son entourage, qu’on tiendra le prince et les siens pour solidaires des faits et gestes de M. Thiers pendant la prochaine session. Cet avis reçu de Paris détermine la duchesse à insister auprès de Talleyrand pour rester à Rochecotte le plus tard possible.

Thiers prisait fort la compagnie de Montrond. Elle lui était agréable et profitable par les renseignements et les enseignements qu’il en tirait sur les hommes et sur les choses. Montrond, de son côté, ne pouvait refuser sa sympathie à ce ministre « bon garçon », dont il avait tout intérêt à se rapprocher et à être l’ami. Mais il n’aurait pas été lui-même s’il n’avait saisi l’occasion de quelque coup de caveçon spirituel et moqueur, formulé de telle sorte que la victime devait en rire la première. Le journal la France publie à ce moment cet échange de répliques entre les deux personnages :

Thiers. — Je mettrai la couronne à mes pieds.

Montrond. — J’aimerai mieux la voir à vos pieds que sur votre tête.

Le mot est brutal. Il n’est pas dans la manière de Montrond. Le journaliste l’a sûrement rédigé à sa façon. Mais voici du Montrond tout pur : au cours d’une crise ministérielle, il se présente à l’hôtel de la place Saint-Georges, très sérieux et froid comme toujours, et dit à Thiers :

— Je viens de chez le roi. J’ai passé deux heures avec lui. Nous avons parlé de toutes choses… et de vous.

— Eh bien ? Qu’a-t-il dit ?

— Il dit qu’il vous a deviné, qu’il sait ce que vous voulez.

— Quoi ?

— Vous voulez sa place ; mais il m’a chargé en même temps de vous demander pour lui celle de ministre des Affaires étrangères… Vous pourriez plus mal choisir.

***

Talleyrand a vu Valençay et Rochecotte pour la dernière fois. Il se réinstalle dans son luxueux hôtel de la rue Saint-Florentin. L’hôtel existe toujours, intact, au numéro 2. On entre : les valets ne se montrent point en foule ; ils sont polis, et silencieux. Deux lions de pierre, un péristyle, un magnifique escalier garni de statues, orné de tableaux. On gravit ses marches solennelles, et l’on accède aux salons d’honneur, au premier étage. L’animation et le bruit de 1815, les uniformes dorés, les panaches, les sabretaches, les dolmans à brandebourgs, les sabres traînant sur la pierre, le monde d’officiers et de diplomates gravitant autour du souverain installé dans cette demeure princière, dont le maître réglait les destinées de l’Europe avec sa plume comme Napoléon n’avait pu le faire avec son épée, tout cela est évanoui. Cette fantasmagorie n’est plus qu’un souvenir, du silence et de la solitude, dans de l’or et de la soie.

Un escalier dérobé mène à l’entresol dans l’aile droite de l’hôtel, un entresol haut comme un étage. Au haut de l’escalier, une antichambre ; aux murs, des gravures et des dessins : c’est l’entrée de l’appartement du prince. Deux valets y montent la garde. Les portes tournent sans bruit sur leurs gonds. Elles ouvrent sur la bibliothèque : des livres, des bureaux chargés de papiers aux angles, aux fenêtres, au milieu, partout où la main devra trouver un appui. C’est là que, vêtu d’une robe de chambre à fleurs, coiffé d’une demi-douzaine de bonnets de coton serrés par un large ruban aurore, il se plongeait dans la lecture des journaux de l’Europe entière, fixés à des planchettes d’acajou comme dans les cafés et les cercles. Après la bibliothèque, le salon : au centre, une vaste table entourée de fauteuils roulants. Enfin, la chambre à coucher : des bibelots en abondance, des futilités, un fauteuil roulant et tournant, mobile à volonté, près d’un petit bureau fort simple ; les rayons portatifs d’une petite bibliothèque ; la cheminée imposante, et, en un de ses angles, une béquille ; au fond, le lit monumental, le grand lit de parade drapé de soie, empanaché de plumes où le prince se tient à peu près assis dans le creux du matelas de plumes, afin, prétend-il, d’éviter l’apoplexie, et la tête coiffée de quatorze bonnets de coton superposés, et destinés à protéger sa tête contre les chutes nocturnes ; une portière de soie bleue dissimule un retrait, le « repaire de séduction où trônent le fard et la poudre, les odeurs et les mouches, où le vieillard rajeunit ses rides, refait son visage pour monter d’un pas plus assuré sur la grande scène du monde, et railler l’inquiète sollicitude des envieux, des courtisans et des sots ».

Dans ce décor, le drame ultime va se dérouler.

Un soir de réception, Montrond sortait de l’hôtel avec Maret, duc de Bassano. En tournant le coin de la rue de Rivoli, il s’arrête brusquement, et, du ton et de l’air de quelqu’un qui vient de se rendre compte d’une chose longtemps confuse en son esprit, dit avec le plus beau sérieux :

— Ce Talleyrand, mon cher… ce Talleyrand est détesté de tous ses amis !

L’interjection amusa son interlocuteur, mais Montrond se calomniait. Il portait à Talleyrand plus d’amitié qu’il ne voulait bien le dire ; et la réciproque était vraie.

Le 3 mars 1838, Talleyrand, qui a minutieusement réglé les détails des dernières scènes de son existence, prononce à l’Académie des sciences morales et politiques l’éloge de Reinhardt. « Ce jour-là, dit Sainte-Beuve, on vit bien ce qu’est la puissance de l’esprit dans la société française, surtout quand il est relevé par la naissance, et, faut-il le dire, quand il est orné de tous les vices. » Ce dernier effort pour occuper un instant le théâtre du monde a épuisé le prince. Le lendemain, dans le salon à peine éclairé, Talleyrand, couché dans un fauteuil, secoué de quintes de toux très fortes, ne dit presque rien. Autour de lui, la duchesse de Dino, le duc de Noailles, l’ambassadeur de Sardaigne, M. de Valençay, le comte Rodolphe Apponyi, et Montrond considéré comme étant de la maison. Tous s’ingénient à détourner du prince le maréchal Soult, dont la présence semble le fatiguer. La duchesse de Dino, inquiète, ne quitte pas son oncle un instant, l’esprit trop préoccupé pour suivre la conversation. Dans un coin, trois enfants, Pauline de Périgord, la petite-nièce chérie du vieillard, Marie Apponyi et Mlle de Brignole, insouciantes et rieuses.

Le 11 mai, les chirurgiens ouvrent la tumeur dont souffrait le prince ; l’incision va des reins à la hanche. Le 13, Talleyrand charge Montrond de faire part de son état au roi. En rentrant, Montrond rapporte qu’il l’a annoncé comme bien souffrant :

— Bien souffrant ! C’est bien mal qu’il fallait dire.

Le 15, son état est désespéré. Le 17 au petit matin, l’ancien évêque d’Autun signe enfin la formule de rétractation présentée par Pauline de Périgord en costume de première communiante. Il reçoit la visite du roi et de Madame Adélaïde. Les gens de maison emplissent la bibliothèque. Dans le salon, une foule. Un grand feu brûle dans la cheminée ; après, se groupent des hommes politiques, les uns chauves, les autres poudrés, tous décorés du ruban rouge. Ils parlent à voix basse avec animation. Leur conversation produit un murmure continu. Dans un coin, une coterie de femme jacasse. Un éclat de rire retentit de ce côté : des « chut » improbateurs parent du groupe des politiciens. Près d’une fenêtre, la duchesse de V…, jeune et charmante, couchée sur un sofa, reçoit les hommages d’une troupe de jeunes élégants, agenouillés à ses pieds ou assis sur les coussins du divan. Quelques vieux amis du moribond, ceux-là sincèrement attachés, ne disent rien. Seul, à l’écart, plongé dans un fauteuil, « le roi sans rival de toutes les réunions joyeuses », le maître des plaisanteries piquantes et des sarcasmes mordants, Casimir de Montrond, s’absorbe en une méditation si profonde qu’il reste étranger à tout ce qui se passe autour de lui. Il ne voit pas ce tableau parisien qu’il a sous les yeux. En d’autres circonstances, de quels traits redoutables n’en aurait-il pas cinglé les personnages ! Ce qu’il voit, ce qui défile devant son regard fixe, c’est un demi-siècle de sa vie tissé de fils qui l’ont étroitement liée à celle dont la flamme s’éteint dans la chambre voisine : l’amitié plus forte que les égoïsmes parce qu’elle finit par s’y intégrer, les affaires, les plaisirs, la curiosité de la comédie du siècle, les traits d’esprit qu’ils appréciaient, les bons vins qu’ils dégustaient en commun, ce besoin qu’ils avaient l’un de l’autre, les services mutuels qu’ils se rendaient, et l’agrément que chacun trouvait dans la compagnie de l’autre.

Tout à coup, la porte de la chambre s’ouvre. Un domestique, les yeux gonflés et baissés, vient parler à l’oreille du docteur C…, qui se précipite par la porte entr’ouverte. La foule du salon s’élance derrière lui. Dans la chambre, hermétiquement fermée et où l’on respire un air vicié, la famille se tient. On voit le moribond assis au bord du lit, soutenu par deux valets qui depuis deux jours et deux nuits se relaient de deux heures en deux heures ; la tête basse, la physionomie toujours énergique, de temps à autre, comme un lion secoue sa crinière, il rejette en arrière d’un mouvement brusque les longues boucles grises qui gênent sa vue ; il regarde autour de lui, satisfait ; il sourit, et sa tête retombe sur sa poitrine.

À midi, il entre en agonie. À quatre heures moins un quart, il rend le dernier soupir.

Deux heures plus tard, Thiers se présente. Il va droit au cadavre ; il prend et serre longuement la main glacée de celui qui favorisa sa carrière, et contribua à le hisser au sommet d’où ce modèle de Rastignac contemple aujourd’hui Paris. Puis il rentre dans le salon. Le monde qui s’y trouvait s’est envolé pour porter la grande nouvelle aux quatre coins de la capitale. Montrond n’a pas bougé. Thiers s’adresse à lui, et fait allusion à la rétractation.

— Le prince de Talleyrand a gâté toute sa vie par cette capucinade.

Devant le fait accompli, Montrond retrouve sa verve, et décoche une pluie de sarcasmes sur cette signature donnée in extremis.

— C’est un miracle opéré entre deux saintes ! dit-il de son ton ironique et froid, faisant allusion à Mme de Dino et à la petite Pauline.

« Qui, demande Sainte-Beuve, pourrait-on écouter de plus voisin de la conscience de Talleyrand et qui en eût aussi bien la clef que Montrond ? »

Mme de Castellane sort de la chambre, entend la conversation, défend l’action du prince, et déclare qu’il la devait à l’honneur de sa famille.

— Sa famille ? siffle Montrond. Mais de tous les membres de cette famille, personne, excepté Mme de Dino, n’a jamais rien fait pour le prince ! C’est au contraire lui qui a tout fait pour les siens, doté les uns, placé les autres, et pour tant de bienfaits il n’a jamais essuyé autre chose que de l’ingratitude.

Mme de Castellane sort furieuse en traitant les deux interlocuteurs de calomniateurs.

Les funérailles ont lieu le 22 mai à l’église de l’Assomption, et c’est un grand enterrement.

Les jours suivants, Montrond s’en va maugréant :

— Au lieu d’une bonne grosse rente, croiriez-vous qu’il m’a légué son fauteuil historique ? Que veut-il que j’en fasse, moi qui n’aime que dormir dans mon lit, et ne lis pas les journaux ?

Lettres du prince de Talleyrand et de la duchesse de Dino à Madame Adélaïde (1830-1832), communication de Frédéric Masson, dans Nouvelle Revue rétrospective, Paris, 1903, in-12. – Lettre de Mérimée à Stendhal, à paraître chez Fort, édit., obligeamment communiquée par M. Pascal Pia. – Félix Chambon : Notes sur Prosper Mérimée, Paris, 1903, in-8°. – Arch. Affaires étrangères, Londres, 631 bis, fol. 174 et 632, fol. 71, 138. – Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, LIII, 21, XXIV, 582. – Thomas Raikes : A portion of the journal Kept by : from 1831 to 1847, Londres, 1857, in-8°, 4 vol. – Sainte-Beuve : Nouveaux Lundis. – Arch. Nat., Fia 353-361. – Duchesse de Dino : Chronique, de 1831 à 1862, Paris, 1909, in-8°, 4 vol. – Pichot, Souvenirs intimes sur Monsieur de Talleyrand, Paris, 1870, in-8°. – Bowood papers, arch. du marquis de Lansdowne, communication de Lord Kerry. – Beaumont-Vassy : Les Salons de Paris, Paris, 1868, in-12. – Rodolphe Apponyi : Journal (1826-1850), Paris, 1913-1926, in-8°, 4 vol. – Talleyrand : Mémoires, lettres inédites et papiers secrets, éd. Gorsas, Paris, 1891, in-18. – La Presse, 6 Novembre 1843. – La Quotidienne, août 1837. – Marquis de Bonneval : Mémoires anecdotiques, Paris, 1900, in-16. – Thiébault : Mémoires, Paris, 1894, in-8°, 5 vol. – Bibliothèque Thiers, mss. 576-578. – Bibl. Nat., mss., n. a. f. 20608, fol. 9, 10, 38. – Docteur Véron : Nouveaux Mémoires d’un bourgeois de Paris (1848-1863), Paris, 1866, in-8°. – Duc de Bassano : Souvenirs intimes de la Révolution et de l’Empire, Paris, 1907, in-8°, 4 vol. – Bulwer-Lytton : Essai sur Talleyrand, trad. Georges Pernot, Paris, 1868, in-8°. – Lord Malmesbury : Mémoires d’un ancien ministre (1807-1869), Paris, 1885, in-18. – Alfred Marquiset : Une Merveilleuse, Madame Hamelin, Paris, 1909, in-8°. – La Conversion et la mort de Monsieur de Talleyrand, récit de l’un des cinq témoins, le baron de Barante, recueilli par son petit-fils le baron de Nervo, Paris, 1910, in-8°.

IX

Privé de Talleyrand, Montrond va se rattacher de plus en plus étroitement à Thiers. Thiers l’admire, dit Mme Hamelin. Soyons persuadés qu’il sait et apprécie les services qu’il en peut tirer. Les lettres de Montrond à Thiers et à Mme Dosne à cette époque le montrent sous son aspect d’informateur complet, consciencieux, minutieux, et sûr. Encore sont-elles peu de chose à côté de ses conversations. Quel auxiliaire précieux pour un homme d’État ! L’agrément de sa compagnie, la solidité de ses connaissances, la vivacité de son esprit, ne suffisent pas à expliquer son emprise sur des hommes comme Talleyrand, Thiers et Louis-Philippe. Il faut comprendre qu’il est pour eux une gazette vivante, mais une gazette dont les nouvelles sont exactes, et contrôlées. Il fait la critique de ses sources, des personnalités dont il tire ses renseignements, et sait parfaitement ce qu’il faut en prendre et en laisser. Psychologue expérimenté et fin, il ne se trompe ni sur les hommes, ni sur leurs mobiles, et la rectitude de son jugement, appuyée sur des faits certains, lui permet de définir et de prévoir les événements politiques. Il eût fait un incomparable reporter, sans son dédain pour la « publication », et son mépris pour les « gamelles de l’esprit public ». Il réserve les fruits de ses talents en ce genre aux hommes qu’il considère comme les plus puissants, les plus influents. Il en récolte un profit plus abondant et plus certain.

Au cours de l’automne qui suit la mort de Talleyrand, Thiers voyage en Italie. Il passe un certain temps à Florence où il recueille une masse de documents en vue de l’histoire de cette ville, qu’il n’écrira jamais. Montrond est invité à venir le rejoindre. « Vous êtes, écrit-il à Mme Dosne, d’une sagacité merveilleuse d’avoir prévu le cas où on ne pourrait plus tenir ici ; le cas est advenu. Il gèle malgré la pluie. Ainsi dès demain je commence à m’acheminer vers vous. J’en espère beaucoup de joie, mais quel ennui je crains de vous imposer ! Vos aimables lettres sont un joli commencement d’hospitalité. »

Il se met en route à la fin de septembre, passe par Besançon, gagne Vevey, puis Genève, d’où il pousse une pointe sur Gex où il manque son frère le sous-préfet, parti chez quelque voisin fêter Girod de l’Ain. Voici la gazette pour Thiers : « La Suisse est en ébullition ; ils sont furieux les uns contre les autres, et tous contre nous. Ceux que je suis disposé à croire pensent que la diète n’aura pas la majorité pour aucune des trois questions à quoi se réduit l’affaire, mais qu’on ne se contente pas chez nous de ce biais. Il y a des ordres à Gex pour préparer des vivres, logements, etc., pour des troupes. » L’unité fédérale était en cause, et les haines religieuses avivaient les haines politiques.

Le 30 septembre, nouvelle lettre de Montrond : « Chère madame Dosne et madame Thiers aussi, je me crois dans votre vestibule, mais les appartements sont vastes pour arriver au bout. Je fais mon compte d’être à vos pieds le 5 ou le 6. J’irai dîner demain chez M. Ignard comme font tous ceux qui passent à Genève ; le bateau qui va à Vevey les mène à Toll et les reprend à leur retour. Le maréchal Maison n’a pas, comme M. Vatout, préféré l’Écu de France et s’est logé à l’Écu de Genève avec sa demoiselle journalière, et les puritains de la ville se montrent en passant et aux passants le traître et le criminel. »

De retour à Paris le 13 octobre, sa première visite est pour la duchesse de Dino. C’est la première fois qu’il rentre à Paris depuis que Talleyrand a disparu ; il éprouve le besoin de s’en entretenir avec elle, et d’exhaler ses regrets, qu’elle est surprise de découvrir sincères. Par la même occasion, il cherche à se renseigner sur les intentions de Mme de Dino : par sa famille, elle se rattache aux carlistes, par le souvenir de Talleyrand à la maison d’Orléans :

— Allez-vous vous faire une dame du faubourg Saint-Germain ? demande-t-il.

— Je n’ai pas besoin de me faire telle chose ou telle autre, répond la duchesse ; je suis ce que je suis, grande dame indépendante, ne sacrifiant ni mes opinions aux uns, ni ma position aux autres, trop attachée à la mémoire de M. de Talleyrand pour ne pas l’être aux Tuileries, de trop bonne compagnie pour ne pas bien vivre avec ma famille et avec les gens de ma sorte.

— Ma foi, vous n’avez pas oublié de rédiger comme M. de Talleyrand lui-même.

Sur cette amusante répartie, il se lève, et s’attendrit. Il prend la main de la duchesse.

— Ne voulez-vous pas être bonne pour moi ? Je suis seul au monde. J’ai bien envie de pouvoir vous parler quelquefois de M. de Talleyrand.

Et le voilà qui pleure, qui pleure comme un enfant. La duchesse de Dino n’y comprend rien. Elle ne l’a jamais vu sous cet aspect. Elle n’a jamais pénétré le fond vrai de cette âme. « C’est singulier, la nature humaine, dit-elle, dans son extrême diversité et ses étonnants contrastes ! » Elle n’en revient pas : Montrond pleurant Talleyrand !

Il reprend le cours de ses occupations habituelles. Il s’informe, il informe, il agit dans la coulisse. Il voit constamment le roi et Thiers dans l’intimité. Il est certainement l’homme qui connaît le mieux leurs vrais sentiments. Le roi lui accorde des subsides dont la trace apparaît parfois. Il touche neuf mille francs du Ministère de l’Intérieur en 1840, et trente-six mille francs en 1842. Nous ne savons pas tout. Malheureusement pour lui, jamais il ne put récupérer des biens acquis, payés, enregistrés, en Allemagne : lui, Decazes et Sainte-Aulaire en avaient pour six cent mille francs : le roi de Prusse les a froidement incorporés dans son domaine privé ; pendant plus de vingt ans, Montrond essaie de les rattraper : rien ne fait broncher la Couronne de Prusse. Les ambassadeurs disent : « On ne fera pas la guerre pour vos biens. » Le roi de Prusse dit : « Venez les prendre. » La seule chose à en prendre, c’est son parti, et Montrond s’y résigne.

il voit fréquemment Mme de Lieven, qui s’est mise à donner à dîner. Chez elle, il rencontre Guizot, ce qui doit lui fournir d’intéressants sujets de conversation avec Thiers. Mme de Lieven lui lit les lettres qu’elle reçoit de ses amies d’Angleterre, telles lady Cowper, et il y puise des données utiles sur l’état de l’opinion dans les cercles influents de Londres. Il se préoccupe fort du mouvement diplomatique en préparation à l’automne de 1840 : son ami Charles de Flahaut désire l’ambassade de Londres.

Lorsque la famille Thiers s’absente de Paris, il lui envoie fidèlement la gazette habituelle. Voici pour Mme Dosne, alors à Lille : « C’est clair qu’il faut tâcher de s’arranger partout comme si l’on devait y rester toujours. Vous êtes tous assez habiles pour suivre ce petit précepte. C’est pourquoi vous vous plaisez dans les moulins à vent et dans les bosquets de betteraves… Mme de Flahaut part ces jours-ci pour Ems. Mignet m’a dit hier chez elle que vous partiez peut-être aujourd’hui pour faire un tour en Hollande. Vous y retrouverez encore des moulins à vent… Pourtant le pays est si différent des autres qu’on peut s’y plaire en passant très vite. Si vous n’allez pas d’Utrecht à La Haye par le canal, vous n’aurez rien fait… Lord Alvanley vient de passer cinq ou six jours à Paris. On l’a tant questionné sur l’Orient qu’il s’est trouvé bien heureux d’y avoir été, sans quoi il n’aurait su que dire. Il a rencontré Marmont quelque part, qui est convenu qu’il avait la berlue quand il a fait tous ses récits. Thiers se serait fort intéressé avec lui ; il dit au reste que la Turquie tombe absolument en loques, et que la Russie est une attrape d’un bout à l’autre ; vous savez qu’il n’est politique que de rencontre, mais il a l’œil bien fin… L’enfantement des ambassadeurs est très pénible et languira peut-être encore un mois ; la promesse qu’on a faite au marquis de Dalmatie ne le facilite pas ; on ne sait où le mettre ; il n’est plus question de Vienne pour lui. Flahaut est toujours en ligne… Le roi va faire une promenade à Dreux et à une maison qu’il a près de Vernon. Il se met à bâtir au Raincy. Le mur d’enceinte (le fameux mur murant Paris, une des grandes pensées de Thiers à cette époque) va passablement, mais il a trouvé de l’eau en abondance sous le bois de Boulogne ; il faut pomper beaucoup. On dit que les ministres n’ont pas la moindre déférence les uns pour les autres…Le Journal des Débats est de plus en plus déplorable. Les lettres de Londres sont merveilleuses : quelle bêtise ! »

Quelques jours plus tard, il continue : on vient d’inaugurer un service de bateaux à vapeur entre Paris et Le Havre ; la mode veut que l’on fasse ce voyage : « Je me suis laissé allé par bonne humeur à faire comme les badauds de Paris le voyage du Havre par le bateau allant et venant, avec un temps détestable et pas grande consolation dans les auberges qui sont détestables. C’est une pénitence que j’ai faite volontiers en compensation des auberges sans doute plus mauvaises que Mme Thiers aura rencontrées en Hollande ; elle n’y aura rien qui vaille, mais je suis assuré que son compagnon le philanthrope aura trouvé des gens d’une conversation très intéressante, et quelle trace de prospérité on voit encore après tant et tant d’exactions et de désastres qu’a éprouvées ce malheureux et ennuyeux pays. – Que vont-ils (les ministres) faire en attendant qu’il se fasse ce qu’il n’aurait jamais dû se laisser faire ? » Puis, cette maxime pour Thiers que Montrond voudrait voir revenir aux Affaires : « Tâchez encore qu’il se rappelle plus souvent que le pouvoir est le seul rapport tolérable qu’on puisse avoir avec les hommes, y compris vous autres, mesdames ». Et les petites nouvelles : « On se marie beaucoup ici ; cette Mlle Gilbert que M. de La Rochefoucauld n’a pas eu le courage d’approcher se marie avec M. de La Ferronnays. La petite Marie Talleyrand, fille de la baronne, épouse M. Stanley, Anglais très riche. – L’enfantement des ambassadeurs est très pénible. Sainte-Aulaire n’a pas obtenu l’admiration générale. »

Voici Montrond à Versailles, sans doute à la suite du roi. Il annonce la mort « bien sinistre » de cette pauvre Mme de Broglie. Lors de sa grave maladie, elle vint prier au bord de son lit, et tenta de le convertir. Il répondit :

— Dieu ne vous écoutera pas, madame, car vous allez contre sa volonté. S’il avait voulu ramener à lui un aussi grand pécheur, il ne vous en aurait pas chargée, car vous n’êtes pas faite pour cela.

Mme de Broglie était protestante.

Revenons à sa gazette : « Alava était hier en conférence avec Sampayo. Les affaires d’Espagne reprennent mauvaise mine, et tout présume des récriminations, ce qui serait bien contraire. Il circule des détails très circonstanciés et positifs sur un entretien entre Thiers et M. de Metternich. En passant hier à Auteuil pour venir ici, je suis entré chez Mme Apponyi (ambassadrice d’Autriche) où l’on sautait entre chien et loup ; le soleil était couché, et rien n’était allumé ; le prince Paul de Wurtemberg m’a persécuté pour lui conter en grand comment, pourquoi Thiers et M. De Metternich s’étaient vus. – Flahaut me mande du mois d’août qu’il a beaucoup de sentiment (de son échec au poste d’ambassadeur) et qu’il compte passer l’hiver en Écosse. Lord Holland en doute, et est très fâché de penser qu’il (lord Holland) repartira auparavant le retour de Thiers. Mme de Lieven s’est logée chez Flahaut ; elle rentre dans son auberge, et il (lord Holland) revient au mois de novembre ; la duchesse de Sutherland aussi, et encore d’autres. Brougham a fait sur M. de Talleyrand un morceau assez lourd (dans la Revue d’Édimbourg). Il cite des traits d’esprit pitoyables. Je ne suis arrivé que jeudi. Le roi est à Trianon ; il était dans le train de son départ quand je l’ai vue hier. Mme Gay a eu la bonté de m’engager hier aussi à une lecture pitoyable d’une comédie de M. Mennechet rejetée à la Comédie ; elle a été acceptée facilement par un concile de coalition (?). Ainsi Mme de Balbi, Mme de Villiers, Mme de Semonville avec chacune trois ou quatre nièces, et Mme de Gramont et quantité d’autres figures, sur lesquelles notre batelier du lac (sans doute un souvenir de Côme) aurait ramé de sang-froid. » Sophie Gay, la mère de Mme Émile de Girardin, habitait alors Versailles qu’elle révolutionnait par son entrain. Elle donnait cette revanche d’une lecture chez elle à Mennechet, l’un des auteurs favoris du théâtre du comte Jules de Castellane, qu’elle dirigeait. Montrond fit sa critique :

— Je ne comprends pas que l’auteur se soit trompé à ce point. Il est pourtant bien facile de ne pas faire une comédie en cinq actes !

Ses conversations avec Thomas Raikes sont toujours suggestives, mais son interlocuteur voit le bout de l’oreille qui passe. Lorsqu’il lui dit, en octobre 1840 :

— La dernière note de Thiers est très conciliante, et sans aucun doute les puissances écouteront la voix de la raison…

Raikes remarque que Montrond est payé pour prêcher la paix. Il répond :

— Les choses pourront s’arranger doucement ; je pense cependant que les chances de guerre seront plus sérieuses en Europe l’an prochain.

— Oh ! C’est une autre question. Votre alliance avec la Russie sera brisée. Quand votre armée sera complètement organisée, si l’excitation populaire en faveur de la guerre devient gênante, nous pourrons alors passer le Rhin de compagnie. Nous pourrons remodeler certains petits États, prendre les territoires de Gertslacher (ministre de Bade), créer un roi d’Allemagne et constituer un rempart amical pour la France.

— Mais où diable allez-vous donc ? s’exclame Raikes.

— Je ne fais que badiner… rêves de vieux malade dans son fauteuil…

Raikes en conclut que le gouvernement français veut la paix, jusqu’à ce qu’il soit en état de faire la guerre.

À la même époque, Mme Hamelin remarque que les nominations qui se font incitent à croire à la paix, et que Montrond mène le ministre Cubières « haut la main ». Montrond se montre taquin, dit Raikes, quand on lui oppose des arguments, il va jusqu’à s’irriter du livre que cet Anglais s’avise de publier sur la révolution de Juillet, et qui contient bon nombre de critiques. Montrond le va dénigrant partout. Miss Harriett Raikes, fille de l’auteur, lui dit :

— Il paraît que vous ne ménagez pas l’ouvrage de mon père.

— Vous êtes le seul ouvrage de votre père que j’aime, répond-il.

Les ressources qu’il tire de ses capacités politiques ne lui suffisant pas, il installe chez lui un tripot où l’on joue à la roulette, au creps et autres jeux. « Assis dans son grand fauteuil, le menton enfoncé dans la haute cravate du Directoire » à laquelle, ainsi que Talleyrand, il reste fidèle jusqu’au bout, « le rire fin, le propos cynique, ayant toujours une ancienne amie à sa portée, il accueille à partir de minuit les compagnons de ses veilles ». La partie ne va pas toujours sans incidents. Un soir, un écarté montre s’engage entre Perregaux, frère de la duchesse de Raguse, et un colonel que le marquis de Bonneval qualifie de « grec de nature, mais non de nationalité ». Montrond parie pour le colonel, et Septeuil, ancien aide de camp du prince de Neufchâtel et ancien amant de Pauline Bonaparte, pour Perregaux. Ces deux derniers perdent cent mille francs. Perregaux commence à pleurnicher et à parler de ses enfants. Ses adversaires proposent de jouer quitte ou double. Bientôt, la perte atteint le million ; Septeuil y est pour la moitié. Il est deux heures du matin. Montrond déclare tranquillement qu’il en a assez, et va se coucher. Septeuil fait la grimace, d’autant plus qu’il croit s’être aperçu de quelques manœuvres illicites de la part du colonel. Il se décide à monter dans la chambre de Montrond lui dire bonsoir. Il le trouve au moment de se coucher.

— Je ne veux pas partir sans vous souhaiter une bonne nuit. Du reste j’ai, moi aussi, la tête toute embrouillée, et je veux m’aller coucher sans tarder, parce que demain matin je compte aller de bonne heure faire une promenade au bois de Boulogne. Et même, mon cher Montrond, j’espère que vous aurez l’amabilité de m’y accompagner.

— Quelle diable de mouche vous pique ? Est-ce à cause de cette partie ? Tenez, je veux vous rejouer le tout à la plus belle lettre.

Sitôt dit, sitôt fait, et Septeuil est libéré. Mais il n’oublie pas son ami Perregaux, qu’il veut voir traiter de la même manière. Montrond, grommelant, remet ses chaussettes et ses pantoufles, redescend au salon, glisse quelques mots à l’oreille de son associé, et la partie reprend. Cette fois, le sort est moins défavorable à Perregaux, qui s’en tire avec cent cinquante mille francs de perte. Il les paie le lendemain.

Le préfet de Police s’inquiète de ces parties que l’on joue dans le pavillon de la rue Blanche. Il a la prétention de moraliser Paris. Montrond dit de lui :

— Ce grandisson de préfet de Police oublie trop que Paris n’est pas Genève.

Or, ce grandisson de préfet n’est autre que Gabriel Delessert, l’ancien banquier, l’ami de la reine Hortense, et la boîte aux lettres de Talleyrand, de Montrond, de Mme Hamelin, de tous ceux qui correspondaient sous la Restauration avec l’Angleterre, et complotaient la chute du régime. Et ne voilà-t-il pas qu’une nuit deux commissaires viennent saisir le matériel ? M. de Cercey, qui avait peut-être des fonds dans la banque, ou qui peut-être « recevait sans donner », passe une nuit fâcheuse. La partie était-elle autorisée ? Ne l’était-elle pas ? Dans cette saisie et l’éclat qui en résulte, il y a sûrement un malentendu, d’autant plus regrettable que la banque marchait bien. Elle payait cinq cents francs par soirée, et donnait mille francs par mois aux valets. La preuve du malentendu est qu’aucune poursuite ne s’ensuit. On étouffe l’affaire. Le roi, informé, « n’est pas fâché ». En fin de compte, « l’auteur et la victime de cette avanie se la sont délicatement pardonnée ».

À côté du tripot, la vie mondaine : Montrond assaisonne la sienne de mots qui portent coup, dont il est toujours une source inépuisable. Victor Cousin, ministre de l’Instruction publique, donne une réception ; il se tient de sa personne dans une pièce retirée, parle en particulier à quelques privilégiés, et ne prête aucune attention au reste de ses invités.

— Quand on ne sait pas recevoir, on devrait prendre des répétitions, dit Montrond.

Au cercle de l’Union, il dîne avec deux amis. À une table voisine, lord Chesterfield commande une demi-bouteille de champagne. Montrond interpelle le maître d’hôtel :

— Maître d’hôtel ! Apportez une bouteille…

Et s’adressant au lord :

— Vous, mylord, vous n’êtes pas obligé de la boire !

Quelle finesse psychologique dans cette simple observation dont il appuie une réflexion de Mme de Caumont, à qui d’Estourmel disait :

— L… doit bien vous ennuyer.

— Point, répond-elle, parce que je le vois tous les jours.

Montrond approuve :

— Il répare l’ennui par l’assiduité.

Ce qui est parfaitement observé, et très juste.

La Mode, en juin 1842, le cite encore comme un modèle de dandysme, à côté de son fils lord Seymour, ce qui ne manque pas d’un certain piquant ; les lionnes, disent les Mémoires d’un Lion, s’efforcent de parler courses comme lord Henry Seymour, chasse comme le marquis Du Hallays, trente-et-quarante comme M. de Montrond. Dans les milieux qu’il fréquente, il maintient la tradition de la véritable politesse. Mme d’Abrantès remarque que les nouveau-venus croient imiter les roués des générations précédentes en désignant les grandes artistes simplement par leur nom : Mars, Contat, Georges, Taglioni. Écoutez M. de Talleyrand, dit-elle, ou M. de Montrond, ou M. de Narbonne, ou M. de Laval, ou quelque autre du même cercle ; ils disent toujours : Mlle Contat, Mlle Taglioni, etc. Ceci est de bonne compagnie : les autres n’en donnent qu’un reflet imparfait.

Un soir, dans un salon de haut style, Montrond inflige au docteur Véron une assez verte leçon. Ce truculent journaliste et directeur de l’Opéra, le voyant entrer, s’adresse à lui sur un ton dégagé, qu’il imagine sans doute très talon rouge :

— Ah, bonjour marquis ! Je viens de dire bonsoir à La Valette.

Montrond veut passer outre, mais l’autre lui barrant la route, il se décide à répondre, devant un groupe d’hommes et de femmes fort amusés de l’incident :

— Pourquoi dites-vous simplement La Valette, monsieur Véron ?

— Je dis La Valette comme vous dites vous-même La Valette.

— Permettez, monsieur Véron, c’est tout différent.

— Pourquoi donc ?

— Parce que M. le marquis de La Valette et moi, nous avons gardé les cochons ensemble.

Double leçon : de savoir-vivre, et d’impertinence.

L’élégant et vieux sceptique formule volontiers, en cette période de son existence, sa philosophie désabusée :

— Il ne faut pas compter avec ses amis, de peur de ne point trouver son compte.

Ou encore :

— Je n’ai pas la force de haïr personne, pas même les gens qui m’ont rendu service.

S’il n’a pas la force de haïr, il veut donner à entendre qu’il n’a pas davantage celle d’aimer personne. Il attend à dîner son ami Sampayo, fort en retard parce qu’il eut la malchance de mourir en route. On annonce la fatale nouvelle à Montrond. Il découpait un perdreau. Il se lève, prêt à se livrer au désespoir, réfléchit une seconde, se rassied, mange le perdreau, et dit entre deux bouchées :

— C’est étrange ! Je croyais que cela m’aurait coupé l’appétit.

Devant les femmes, le Beau Montrond plastronne toujours, en dépit d’avertissements inquiétants. Mme de La Ferronnays conte que, dans un château, il rencontre une grande dame dont il avait autrefois obtenu les faveurs, et lui dit :

— Il me revient un regain de jeunesse… laissez-moi aller ce soir chez vous.

— Quelle singulière idée ! Eh bien, s’il en est ainsi, c’est moi qui irai vous trouver.

La dame est fidèle à sa parole. En se séparant d’elle, il lui demande par quelle étrange fantaisie elle a préféré venir chez lui, contrairement à tous les usages.

— Mais, à votre âge, c’est très dangereux… Et si vous étiez mort dans ma chambre, qu’est-ce que j’aurais fait de vous ?

Il ne dédaigne pas de s’acoquiner au bal Musard. Désormais, les héroïnes de ses aventures sont plutôt des « rats » que des grandes dames.

— Dès que Montrond s’enflamme pour une chambrière, dit Mme Hamelin, il croit rôtir le balai.

Au cercle de l’Union, où il se fait hisser presque tous les jours, ses collègues le choient. Ils se disputent l’agrément de lui donner le bras pour le conduire à ses rendez-vous galants. De l’un deux il dit :

— J’aime bien L… ; personne ne me monte mieux que lui, mais il devrait avoir un peu plus de discrétion. Avant-hier, j’étais chez un rat ; il ne s’en allait pas ; après une demi-heure de conversation, j’ai été obligé de lui rappeler que j’étais en bonne fortune !

Il persiste à vouloir se montrer prodigue dans le petit monde de la galanterie, bien qu’il n’ait plus grand’chose à donner. En vrai talon rouge, il porte toute sa fortune en or dans ses poches, pour jouir du plaisir de se faire fouiller par des mains de femmes. Une fois, il ne se trouve plus dans son gilet qu’une pièce de monnaie. Il s’écrie joyeusement :

— L’ami du roi qui n’a que vingt sous !

Et il en rit pendant huit jours.

Il s’est laissé prendre aux filets d’une belle à la mode, une lorette bien connue qui l’exploite à fond. Elle s’appelle Désirée Rondeau ; le plus clair de ses amants, y compris le bel Antonin de Noailles, lui fut enlevé par une rivale, Henriette Dorsay. « Il ne lui reste, dit Mme Hamelin, pour capitaliste et pour cavalier que Montrond, qu’elle rend imbécile de fou qu’il était. Il lui donne tout l’argent que le roi lui donne pour ses conseils politiques, et cet argent-là est encore le mieux employé. »

Qu’a fait Montrond pour provoquer chez sa vieille amie une irritation qui se traduit en phrases excessives, mais colorées, d’une verdeur et d’un pittoresque réjouissants ? Elle en émaille les lettres qu’elle écrit à Cavel, ce jeune fonctionnaire qu’elle conseille, qu’elle couve, qu’elle morigène. Il est assez difficile de préciser le motif immédiat de cette grande colère, mais il réside sûrement dans les nombreuses difficultés surgies entre elle et ses créanciers au sujet de sa propriété de la rue Blanche, et dans le rôle que joue Montrond à cette occasion. « Il n’a plus ni tête, ni mémoire de cœur, gémit-elle le 21 septembre 1839. La perte était facile, mais son esprit d’autrefois l’aurait préservé d’infamies que le monde d’autrefois ne pardonnait pas. »

Le 18 juin 1840, dans une lettre datée de la Madeleine, la petite propriété champêtre qu’elle occupe au bord de la Seine, non loin de Fontainebleau, elle écrit encore : « À Paris, je vais me disputer avec des rapaces qui m’ont tout pris et veulent le reste… Je verrai le pavillon déchiré sans ressources et Montrond le quitter comme une auberge dont l’hôtesse n’était pas trop chère ; et cette amitié, j’y ai cru en vérité pendant quarante ans ! Enfin je déménage pour prendre la fin du bail de Montrond qui est encore de quatorze mois… Après, à la grâce de Dieu ! »

Et en effet Montrond, qui avait eu déjà des velléités de quitter le pavillon pour prendre un appartement place Vendôme, l’abandonne pour de bon et s’installe 101 rue Neuve-des-Petits-Champs. Quelles raisons Mme Hamelin a-t-elle de lui en vouloir aussi âprement à ce sujet ? Il y a là un enchevêtrement d’intérêts dont un procès nous renverra plus tard les échos, et qu’il n’est guère possible de débrouiller en ce qui concerne les rapports entre Mme Hamelin et Montrond. Toutefois, cette grande colère ne tiendra pas.

L’attitude de Montrond à l’égard de sa vieille amie va prouver qu’évidemment il eut des torts envers elle ; mais celle de l’amie à son égard la montrera, au fond, beaucoup moins fâchée contre lui qu’elle s’en donne l’apparence.

Au cours de l’été 1841, il est frappé d’une espèce d’attaque. Un de ses amis vient le voir, et le trouve très mal, entre un bassin de bile noire d’un côté, Mignet de l’autre, et la goutte sur l’estomac. Le malade, en si mauvais chemin semble-t-il, n’en fait pas moins assaut d’esprit avec Mignet, et tous deux sont fort amusants. Le lendemain, notre malade dîne au club, et part pour Vichy dans la soirée. Il en reviendra mieux portant que jamais. « Ce vieux gentilhomme, dit Raikes, semble nanti d’un principe de vitalité qui peut contrebalancer en lui le manque de bien d’autres principes. Il est probable qu’il vivra aussi vieux que son ami M. de Talleyrand. » Retour de Vichy, il prend connaissance d’une brochure que vient de publier le jeune Cavel, et sachant être agréable à Mme Hamelin, il lui fait dire combien il est satisfait de cette publication. En elle, l’indulgence commence à poindre pour le pécheur. Peu après, elle l’approuve d’agir en bon prince en plaçant les domestiques dont il se sépare : c’est une impertinence qu’il jette au nez du public qui se trouvera les payer, puisqu’il les case dans quelque administration publique. Il a bien raison ! « Ce qui est inouï, infâme, c’est une administration qui accueille tout ce qu’il y a de dégradé, de flétri même par les tribunaux, en bravant l’indignation des honnêtes gens. » Qui aurait jamais imaginé que la bouillante créole pût devenir aussi farouchement morale, et moralisante ? Lorsqu’en 1842 elle apprend la mort accidentelle du duc d’Orléans, elle en profite pour établir une comparaison favorable à Montrond. « On se persuade que ce malheureux (prince) était un verre de Venise… A-t-on jamais vu tant de lâcheté, une tête perdue pour si peu ? Mille et mille fois cela m’est arrivé. Il faut être juste. Montrond ne sautait pas lorsque par des chemins horribles les chevaux s’emportaient. Ce jeune homme, au reste, avait un corps de coton, le cœur seul était dur. » Enfin elle témoigne d’une sorte de dépit amoureux, lorsqu’elle a vent qu’une troupe brillante est allée au-devant de Montrond à Fontainebleau. Cette troupe se composait « bien entendu » de Mmes Doumère et Blanche, avec Grouchy pour cavalier. « Il n’y manquait que Rondeau. »

C’était le 26 août 1842. Trois semaines plus tôt, Montrond avait enterré Voyer d’Argenson. D’Argenson, devenu sous Louis-Philippe une manière d’agitateur socialiste, avait dû au début de l’année laisser là ses cultures à cause de sa santé défaillante. Il s’installa à Paris, rue du Rocher. Abandonné des siens, il reçut, tant que dura sa maladie, la visite journalière de Montrond, l’ami le plus fidèle et toujours dévoué. Montrond seul parvenait à lui faire oublier un instant les douleurs atroces qu’il ressentait, en lui contant des chapelets d’anecdotes. Ce fut lui qui signala à quelques-uns des enfants du moribond la gravité de son état : à peine arrivèrent-ils à temps pour les funérailles. On en fit une manifestation politique. Michel de Bourges joua de ce cadavre : « Il est né parmi les grands, il est mort au sein du peuple ! » Montrond seul pleura sincèrement celui qui s’en allait, toute une vie d’amitié pure que la mort venait de faucher et qu’elle emportait dans la tombe.

Au retour de Fontainebleau où la brillante compagnie qui l’y accueillit lui fit abuser de la table, une attaque d’apoplexie le foudroie. Les médecins pronostiquent qu’il ne passera pas un mois. Une fois de plus, il fera mentir la Faculté.

À cette nouvelle, Mme Hamelin, violemment émue, écrit à Cavel (14 septembre), anxieuse d’en savoir davantage. « Et voilà, mon enfant, qu’on m’écrit des choses désolantes sur l’état de Montrond. Sachez s’il est vrai qu’il soit paralysé des deux bras et presque imbécile… On donne ici des causes hideuses à cette nouvelle attaque. C’est perdre deux fois ceux qu’on a aimés que de les voir mourir ainsi. Souvent, pour m’expliquer son inexplicable conduite, j’ai senti que sa mémoire était perdue et son cœur frappé, et lorsque je vois que c’était bien vrai, j’ai horreur d’une si triste destinée. Ah ! Mon Dieu ! Ayez donc tant d’esprit ! » Cavel estime convenable de l’aller voir. Au fond, elle est charmée qu’il ait pris cette initiative. Puisqu’il a tenté « la bourrasque de Montrond, il ne faut pas l’abandonner mourant… Je désire bien avoir de ses nouvelles… Combien il doit souffrir de son abaissement ! O superbe ! O malheureux ! »

En réalité, ce malheureux sur lequel elle s’apitoie avec des intonations de tragédie antique, jouit de toute sa tête. Il a essayé d’écrire un billet à Mme Dosne, tellement informe que les caractères en sont à peu près illisibles. Alors il dicte ces deux lettres, l’une le 10 octobre, l’autre le 30, véritablement étonnantes de la part d’un homme réduit à cet état. « Chère madame Dosne, je me flatte que vous vous portez bien. J’aime à croire que vous menez tous les quatre une vie douce et heureuse, que Mme Thiers est toujours bien gentille ; lui est sans contredit le plus aimable grand personnage et le plus doux à vivre. Je suis très malheureux de l’état de mes nerfs. J’ai perdu totalement l’usage de la main gauche et je ne suis le maître d’aucune de mes émotions soit de tendresse, soit d’irritation. Il m’est sorti beaucoup d’idées de la tête, mais pas un sentiment du cœur. C’est pourquoi votre retour sera un grand bénéfice pour moi. J’ai lieu de croire que le roi conserve un ressentiment très vif des bons services qu’a pu rendre Thiers, et sa gratitude ne me paraît avoir modifié en rien le goût qu’il avait pour lui, ce qui est ordinairement le fait, car la gratitude a quelque chose de triste, ainsi l’a voulu l’alma natura. Je parle avec la plus grande répugnance, même quatre mots à dicter me fatiguent. Je suis fâché de l’absence de Ferrier, j’en suis fâché pour vous-même, vous ne le trouverez pas encore arrivé. Ça sera égal à Mme Thiers. Je ne crois pas à l’infaillibilité sur parole. A-t-on mis de bonnes lectures entre les mains de Félicie (Dosne, sœur cadette de Mme Thiers) ? Veut-on attendre qu’elle fasse elle-même des livres lisibles ? La princesse Belgiojoso vient d’en publier un dans le genre sublime. Elle exprime avec une rare industrie le sacrifice qu’Origène a fait de ses meilleures nippes pour se mettre à l’abri d’irrésistibles tentations.

On attend le retour de Thiers avec des sentiments très divers. Ses anciens amis les whigs, du moins quelques-uns, ne voient dans son beau discours qu’une adhésion à Louis-Philippe. Où ont-ils rêvé que lui, Thiers, qui était la merveille de 1830, consentirait à sacrifier et son sentiment, et sa gloire, aux fantaisies désordonnées de ceux qui s’appelaient son parti ? On suppose que le séjour de Thiers sur la frontière lui aura donné des idées sur l’arrangement des Douanes, et ce sera encore à lui à résoudre cette difficulté, qui n’est pas petite, de contenter tout le monde. Il restera toujours ce qu’il me disait une fois, que ceux qui ne sont pas satisfaits ne sont pas aussi contents que les autres. Et adieu. Il me tarde infiniment de vous voir, y compris Félicie qui doit être une beauté. » Il signe, après avoir ajouté de sa main : « Mille amitiés ».

Et voici ce qu’il dicte le 30 octobre. Il n’a perdu ni sa mémoire, ni son esprit. « Chère madame Dosne et chers vous tous, votre lettre est si aimable que vous ne mériteriez pas qu’en guise de remerciement je vous fatigue si souvent de mes lettres pénibles. Ce que vous me dites de Mme Thiers m’enchante malgré que vous pensiez que la jeunesse et la beauté sont détrônées et démocratisées comme tout le reste. J’espère que Félicie saura bien sauver la bonne part qu’elle a de ces deux bons ingrédients-là. Le soleil entre si gaiement à présent dans ma chambre qu’il pourrait bien vous retenir pour quelques semaines encore dans ce beau château que Thiers a négligé d’édifier, in illo tempore.

J’en reviens toujours à ce que je lui disais une fois à Valençay, au retour d’une promenade qu’il venait de faire avec M. de Talleyrand, dans ces forêts que je lui reprochais de n’avoir pas voulu avoir. La durée du pouvoir augmente en mérite dans une proportion plus grande que celle des diamants. Exemple : un diamant de quarante-huit carats vaut plus que deux de vingt-quatre. Thiers, qui a tant de logique, ne tire les conséquences que comme théorie. J’ai là sous les yeux une petite lettre de M. de Talleyrand dans laquelle il y a : « Ah ! Thiers ? Je l’aimerai toujours ! Mais comment donc a-t-il pu partir (du ministère) ? » Il y a quelques jours que je n’ai vu personne d’entendu dans les affaires. Les journaux paraissent si triomphants que s’ils n’étaient pas écrits par des Français il n’y aurait pas à douter de la victoire. Je lis malaisément. Je me fais lire beaucoup. Il me tarde de voir l’histoire de Florence, et même celle de l’Empire que j’ai beaucoup connu.

Ce que vous me dites de Mme Thiers me flatte infiniment. J’aime sa fierté, sa finesse et sa malice.

J’entends dire que le faubourg Saint-Germain fait des progrès journaliers en suffisance. Il en arrive jusque dans ma chambre d’incroyables propos. Ces marchands de fonte et de filasse font des assemblées séditieuses dans ce que M. Fulchiron appelle son salon, et rappelle, très confusément par exemple les assemblées délibérantes des soldats de Cromwell, autant que M. Fulchiron peut rappeler Cromwell lui-même.

Quand Thiers se remettra-t-il à faire de l’histoire au lieu d’écrire celle des autres ? J’entends dire que Mme de Plaisance a décampé avec le prince de Belgiojoso, que je suppose être bien éloigné de lui faire le sacrifice dont la princesse parle si délicieusement dans son livre sur le dogme. M. Martin est venu me voir ; il est toujours aussi aimable pour moi. Le général Pajol est au désespoir de quitter le commandement de la première division, et il dit que le maréchal lui a dit tout bonnement : « Monsieur le Général, vous êtes remplacé. » Le roi lui a offert d’être son aide de camp ; il hésite, par la raison, dit-il, qu’il n’est en état de faire le métier ni à pied, ni à cheval. C’est une pauvreté qu’il dit là, Pajol. Car il faut plus d’activité soit à pied, soit à cheval, pour commander une division de trente mille hommes, que pour accompagner le roi aux fortifications, qui avancent extrêmement.

On attend Férus (le docteur) à la fin du mois. Il m’a remis aux mains de son ami le docteur Nastan, dont je suis très satisfait. »

Et de sa main : « Mille et milles tendresses. C. Montrond. »

Au milieu de novembre, il est toujours dans la même situation, la parole plus libre, et la tête aussi alerte que jamais. Les souvenirs lui remontent en foule, même les plus lointains : il se rappelle qu’avant la Révolution il fit combler un étang dans son parc de Montrond : un vieillard qui se trouvait là lui dit avoir vu creuser cet étang par ordre de Françoise de Nargonne, duchesse d’Angoulême et belle-fille de Charles IX : en effet, elle avait épousé le fils posthume de Charles IX et de Marie Touchet, et était morte, elle-même fort âgée, à la fin du règne de Louis XIV ou au commencement de la Régence. Ainsi s’amusait-il à renouer la chaîne des temps.

Raikes le voit souvent, émerveillé de cette mémoire toujours fraîche d’où jaillissent les anecdotes, contées comme lui seul savait le faire. Un jour, Montrond désigne à son ami anglais un livre sur un rayon de sa bibliothèque, et le prie de le lire. C’est l’histoire du Long Parlement d’Angleterre publié par sa mère en 1790.

— Ma mère, dit-il, était une femme spirituelle, et ce livre est écrit avec beaucoup d’esprit.

— Je le crois bien ; vous en avez hérité vous-même ; vous avez beaucoup d’esprit.

— Non, je n’ai jamais eu de l’esprit ; j’ai eu le talent de bien répondre ; j’ai su me défendre.

— Et celui d’attaquer.

Il nie ce dernier point, réfléchit un instant, et reprend :

— Oui, c’est un grand talent que de bien répondre : combien de fois on se tire d’affaire par un mot heureux ! M. de Talleyrand avait ce don dans la perfection. Je me rappelle toujours une réponse admirable de Sainte-Foy. J’allais voir M. de Talleyrand à Auteuil, où je trouvai Bonaparte et Sainte-Foy ; ce dernier avait frondé le gouvernement. C’était, je m’en souviens, après la bataille de Marengo, quand Bonaparte s’était couvert de lauriers. Il s’adressa à Sainte-Foy, et lui dit avec malice : « Je crois vous avoir fait arrêter dans le temps. — Oui, répondit l’autre, mais vous avez fait mieux depuis. » Bonaparte lui tourna le dos avec colère, sentant qu’il avait fait une bêtise. Il y a encore un joli mot de M. de Conflans, qui racontait ses campagnes en Allemagne devant la reine Marie-Antoinette. Il était convenu qu’il y avait beaucoup pillé, et à chaque instant la reine accompagnait son récit avec la demande : « Combien avez-vous volé ? » Il continua tout de même, sans y faire attention. Enfin, fatigué de l’interruption, il répondit à la reine : « Madame, pour ça, c’était peu de chose… pas plus que la valeur de la dot d’une archiduchesse. » Tout le monde savait qu’on ne donnait aux archiduchesses, et qu’on n’avait donné dernièrement à la reine, qu’une misérable dot de quarante mille florins.

Un écho qui consacre ses gloires d’autrefois lui revient. Mme Émile de Girardin publie dans la Presse les étincelantes chroniques qu’elle signe du nom du vicomte de Launay. Elle a adopté depuis quelque temps une sorte de tête de Turc qu’elle baptise la Dame aux sept petites chaises, manière de prononcer Steeple chase ; elle l’a couronnée reine du Pataquès. Et voici le trait comique que Montrond peut lire dans le numéro du 11 décembre 1842 :

« La dame aux sept petites chaises recommandait un jeune homme à son père de famille qui cherchait un précepteur pour ses fils.

— Vous pouvez lui confier vos enfants, disait-elle. C’est un brave jeune homme, d’une conduite exemplaire, irréprochable, et la preuve, c’est que l’année dernière, à l’Académie, il a remporté le prix Montrond.

— Ah ! Mon Dieu ! s’écria-t-on de tous côtés, qu’est-ce que le prix Montrond ?

— Eh mais, c’est le prix de vertu ! Comment ! Vous ne connaissez pas ce fameux prix que M. de Montrond a fondé, et que l’Académie donne tous les ans ?

— Je ne savais pas, dit le jeune prince de B…, que M. de Montrond eût fondé un prix ; mais ce que je sais, c’est que je voudrais bien le mériter.

— Taisez-vous donc, s’écria Mme Gay. Si votre mère vous entendait ! »

C’est la gloire !… et Montrond dut bien rire !

Contrairement aux pronostics des médecins, il se remet à vivre, à voir régulièrement le roi, à se mouvoir dans l’intimité de Thiers, agissant et parlant au mieux des intérêts de l’un et de l’autre.

En avril 1843, Mme Hamelin tombe gravement malade. Montrond l’apprend : il n’y peut tenir ; il s’installe dans la cour de l’ermitage de la Madeleine, blotti au fond de sa voiture. « Et qu’on dise qu’il n’y a pas de remords », dit Mme Hamelin. Il sanglote, il fait monter dans sa voiture les personnes qui sortent de chez la malade. Lorsqu’il voit le prêtre qui vient l’administrer, ses sanglots redoublent. « Il est bien temps », dit-elle. Son entourage insiste pour qu’elle lui pardonne :

— Pardonner, oui ; oublier, le revoir, non.

Enfin, elle est sauvée. Il part se soigner à Bourbonne. Mme Dosne l’a invité à passer quelques jours auprès d’elle et des siens à leur maison de campagne, une fois sa cure terminée. « L’idée de passer seulement quelques jours dans votre bonne compagnie me rendra le séjour de Bourbonne moins insupportable », lui écrit-il, car il recommence à écrire de sa main, entremêlant ce qui lui est personnel de nouvelles politiques. « Je suis votre voyage, et je règle le mien sur sa marche. Je ne veux pourtant pas vous arriver trop tôt avant Thiers. Que feriez-vous d’un invalide comme moi, surtout après les illustres personnages dont Thiers se distrait à écrire l’histoire ?… Il me tarde qu’il se remette à faire de l’histoire au lieu de se divertir à écrire celle des autres. Le pouvoir est la seule relation avec les hommes. Il faut qu’il laisse à de moins habiles que lui la tâche de les éclairer… J’ai l’espoir de vous arriver pas trop disloqué. »

Il fait venir deux de ses nièces à Bourbonne. « Ce sont de très honnêtes femmes, et voilà la première fois qu’il n’aura pas à rougir de son entourage, dit sa vieille amie. Tous mes dévots veulent que je convertisse ce mécréant. Quelle prise ? lui qui n’a jamais aimé et qui ne vit que de luxure, et des regrets de ne plus luxurer. Non, je ne suis ni de crédit, ni de force à tenter ce grand œuvre. » Cependant, son entourage insiste. On obtient d’elle qu’elle le remercie d’être venu prendre de ses nouvelles pendant qu’elle était au plus mal. Au milieu de juillet, à la Madeleine, par une pluie battante, elle se tient dans son salon, seule et pensive. Voici que la grande porte de la cour s’ouvre, et qu’une voiture de poste y pénètre. Et qui descend de la voiture ? Montrond ! Un mouvement de rancune terrible… elle devient rouge comme une furie. Mais il a calculé juste : son âge, ses infirmités ne se mettent point à la porte. Elle le reçoit bien, et lui cède son lit. La paix est faite.

Il est resté huit jours sans paraître s’ennuyer ; il est très peu sourd en ce moment ; il mange assez bien, babille beaucoup, faisait venir des chevaux pour courir la forêt ; il a été doux, content de tout, enchanté du pays ; ses gens même ne sont plus insolents. » Il écoute patiemment les sermons de son hôtesse ; il promet beaucoup. « Dieu sait s’il paiera, car toute promesse a peu d’importance pour lui. Si ce spirituel podagre n’était pas ruiné, abîmé de dettes, d’embarras de tout genre, j’eusse craint en vérité que ceux qui ne me connaissent pas pussent croire que je cherchais des rémunérations ou un appui. Mais pour son malheur il ne peut même payer le courant de ses dépenses, et son crédit est tombé avec ses forces. Ce sera donc, et cela est déjà, une absolution à titre onéreux. »

Pendant ce séjour à la Madeleine, une nouvelle attaque le terrasse… et il s’en remet encore une fois ! A Paris, le 16 septembre, il a recours à une main étrangère pour écrire à Mme Dosne. « Quel charmant mouvement vous avez eu de m’écrire. Cela me fait bien penser à vous. Mais quelle idée d’avoir été vous fourrer dans ces abominables chemins de fer ? et qui ne laissent rien, par leur horrible mouvement, des idées qu’on a dans l’esprit et qui ne permettent à aucunes autres d’y entrer ; qui dans les voyages suppriment le trajet, ce qui en est ordinairement la meilleure partie, et qui assimilent un bijou comme Mme Thiers à vingt kilos de houille, ou de bétail, ou (à) d’autres femmes.

Mme de Catellan seule a eu raison, quand elle s’est écriée au récit de la rapidité de cette allure : On ne pourra donc plus être éloigné de personne ? »

Ces manivelles ne sont bonnes que pour aller retrouver ses amours, ou visiter la caisse de la recette générale de Lille. Mais quelle idée d’aller en Suisse par cette manivelle ?

Je crois que vous aurez été désappointée à Zurich. Je me souviens d’y avoir été aussi depuis Constance. Je conçois que Trechy et le comte Taffeti ont dû vous paraître descendre de la lune, mais j’aurais cru qu’une fois sur le lac des Quatre-Cantons, la mémoire de Masséna aurait dû éclipser la présence réelle du prince de la Moskowa.

Je vous cherche dans ma pensée sur le chemin de Thun à Interlaken. Tous ces noms sont si affreux qu’ils détruisent le charme des lieux.

J’ai été (mot sauté) depuis que je vous ai vue de grands malheurs corporels. J’ai été aux Champs-Élysées de la forêt de Fontainebleau dans une maisonnette qu’habite cette aimable vieille amie. J’ai été pris là d’une espèce d’attaque, et le médecin de l’endroit a jugé à propos de me saigner quatre fois, dont je me suis bien tiré, à quelque hébétement près, dont je m’aperçois moi-même.

La Religion s’est intéressée à moi, et comme cette pauvre femme (Mme Hamelin) a manqué faire une mort très sainte, les curés ont fait une messe pour mon rétablissement. Enfin les curés me donnent bonne espérance, et les chirurgiens aussi, mais je suis plus pressé de voir se réaliser les espérances des chirurgiens que celles des curés. J’aurai dans quelques jours à demander à Thiers une grâce qui me tient fort au cœur, et qu’il m’accordera ; il s’agit de ce pauvre Alfred (?) qui a subi tant d’orages et de naufrages, et dont les soins pour moi ne se lassent pas ; Thibaudot a demandé à M. Teste de le nommer commissaire sur le chemin de Rouen au Havre ; Teste a fait le pédant, disant qu’il avait tant d’engagements avec les auditeurs au Conseil d’État que si le roi le lui recommandait, il le refuserait. Thiers aura bientôt arrangé cela avec M. Legrand qui, comme de juste, est plus principal au Ministère des Travaux publics que M. Teste.

L’autorité se découd de plus en plus. Il me tarde que Thiers arrive pour la rétablir. Cela ne peut plus être long. Adieu, mille tendres respects. » Il signe, et ajoute de sa main : « C’est bien dommage aussi de faire aller Mlle Félicie dans ces maudits chemins de fer. »

Les séjours qu’il fait à Paris ne durent pas : vite, il retourne à la Madeleine, avec deux laquais, une garde, le tout lesté de cent vingt francs. Il s’imagine son hôtesse toujours riche ; elle se sacrifie pour subvenir à ses incessantes fantaisies. « Mais le désordre hideux qui entoure ce pauvre misérable est tel qu’on y épuiserait son sang. » Elle s’efforce de l’amener au but où elle veut le conduire : il promet, il pleure, et le lendemain il oublie tout, et chante « des chansons infâmes. Un diable dans un bénitier, dès qu’il respire un peu. »

Autour de lui, une camarilla « au-dessous des descriptions d’Eugène Sue » pille et vole tout : Des Voisins qui met la main sur ses pensions dès qu’elles arrivent, un valet que lui a donné Gabriel (?) et qui a pris sur lui l’empire qu’avait son prédécesseur Antoine Boulanger ; ce valet dit à lord Malmesbury s’enquérant de nouvelles :

— Monsieur ? Il est foutu ; il n’a pas trois semaines de vie dans le ventre. Monsieur pourrait-il me recommander une place ?

Désirée Rondeau n’est pas la moins acharnée à le dépouiller. Lui-même dit au comte Charles de M…, un dandy qu’il appelait son élève :

— Mon ami, je n’ai pas un sou, je n’ai pas d’appétit, je ne puis pas boire ; la seule occupation de Désirée consiste à enlever mes porcelaines de prix. Je vous demande un peu si c’est là Montrond ?

Montrond ! Trois fois hélas ! Le Beau Montrond !

Son frère Hippolyte, « un digne homme », accourt à son chevet. L’aîné, Édouard, le sous-préfet de Gex, vient de mourir, et c’est un fils de ce dernier qui, ambitieux d’obtenir la sous-préfecture d’Autun, assiste aux derniers moments de son oncle ; Mme Hamelin en trace un portrait peu avantagé, un portrait indigné, car cette terrible femme, toujours ardente, a l’indignation chronique et ne mâche pas ses expressions. Elle garde une belle jeunesse de cœur et d’intelligence : « Je ne l’avais pas vu depuis trente ans. C’est un monstre, un monstre abominable. Dieu l’a marqué de ses réprobations par une laideur effrayante, une voix de dogue, et une ivresse continuelle. C’est ça qui assiège ce pauvre ami, et veut prendre sa main mourante pour le faire écrire au roi. Je disais : il faut écrire, mais pour qu’on lui applique l’ordonnance des bull-dogues. Il a fait, il a dit mille saletés. Ce beau mobilier le rendait furieux ; Montrond ne l’avait reçu qu’à cause de la mort récente de son frère. O ce beau sang des trois Montrond ! Le voilà dans les veines d’un boucher ! »

Mme Hamelin n’a pas réussi à convertir le moribond. La reine envoie l’abbé Dupanloup, qui s’était fait si bien accueillir du prince de Talleyrand, et l’archevêque de Paris. Il répond :

— Je suis trop honoré de ces attentions pour ne pas remercier, mais je ne suis pas assez éclairé pour recevoir.

Il a toujours toute sa tête. Les médecins lui disent :

— Prenez courage ; vous irez peut-être mieux, assez bien pour sortir en voiture.

— Oui, je sais bien la voiture dans laquelle je sortirai.

« Si vous assistiez à l’agonie de Montrond, vous l’aimeriez. C’est une fermeté, une clarté d’idées, une grâce et des badinages charmants. Il n’est point impie, ne l’a jamais été parce que c’est de mauvais goût. » Il répète à sa vieille amie que le mois passé à la Madeleine a été le plus doux de sa vie, que son rêve aurait été d’y mourir près d’elle, « mais qu’il trouve l’événement un peu précipité, et qu’un mois, ce n’était pas assez ».

Lord de la première maladie qui le mit à toute extrémité, où la duchesse de Broglie tenta de le convertir, il lui fit la réponse que l’on a lue, parce que, a-t-il avoué lui-même, il était convaincu qu’il en reviendrait. Aujourd’hui le duc de Broglie, qui s’est personnellement converti après la mort de sa femme, entreprend à son tour le soin du salut de Montrond, et joint ses efforts à ceux de Mme Hamelin. Cette fois, le malade ne résiste plus. Il consent à recevoir l’abbé Petitot, confesseur de son amie.

— Vous avez sans doute dans votre temps fait beaucoup de plaisanteries contre la religion ? demande l’abbé.

— Non, j’ai toujours vécu en bonne compagnie.

Cette déclaration est-elle rigoureusement exacte ? N’en doutons pas, puisqu’il l’a faite. En tout cas, le gentilhomme se retrouve là. L’abbé Petitot demeure constamment à ses côtés, le confesse trois fois, l’administre. Montrond tient en mains un crucifix que le duc de Broglie lui apporta, et qu’il ne quitte plus.

Il meurt le matin du 18 octobre 1843.

Après les funérailles, Mme Hamelin regagne son pavillon. Elle se complaît douloureusement à repasser dans sa mémoire les événements de ces derniers jours. Le 24 novembre, elle en envoie à Cavel un récit, poignant dans sa simplicité, admirablement écrit et pensé : « Merci de votre amitié, mais ne croyez pas que l’imagination puisse augmenter la cruauté du coup qui vient de me frapper. Hélas ! Des miracles s’étaient faits, car il est vrai, il est certain que ma maladie du printemps avait ouvert le cœur du pauvre Montrond à des sentiments nouveaux, inconnus pour lui ; la crainte de perdre une pauvre femme qu’il avait tant offensée, martyrisée, lui plaça un poignard dans le sein. Il voulait mon pardon, morte ou vivante. Dès que je puis écrire, je lui envoyai la moitié de l’absolution que j’avais reçue… mais en refusant encore de le recevoir. Il mit tout en campagne pour m’arracher cette grâce, et enfin je vis entrer dans notre humble cour une calèche, quatre chevaux de poste traînant un infortuné et trois valets. Il avait été convenu que jamais un mot du passé ne sortirait de nos deux cœurs. Le présent était assez rude à porter. Quel changement, juste ciel ! Je ne l’avais pas revu depuis que la foudre était tombée sur lui. Je montai sur le marchepied, le reçus gaiement, et passant la main sur ses yeux je l’empêchai de pleurer. À dater de ce moment il fut rassuré, mais toutes ses manières me parurent changées. La grâce dans toute sa grâce résidait dans le vieillard mourant. Plus de colère, d’intolérance, de dénigrement et d’impertinence. Son esprit, seul, était son ancien esprit ; sa drôlerie, sa prestesse et son enfantillage étaient ceux de sa jeunesse, la mémoire seule faisait défaut, mais jamais sur les temps éloignés. Il paraissait peu souffrir, et comme accoutumé à sa détresse, il aimait la vie et Dieu lui conservait la gourmandise et la conversation pour toute indemnité. Je mis tout en œuvre pour l’amuser dans cette solitude. Je lui lisais de belles choses qu’il ne connaissait pas ; il faisait venir les livres que j’indiquais et me tourmentait pour les lire.

Le temps était radieux. Des chevaux étaient attelés à la calèche, et nous visitions tous les endroits merveilleux de cette forêt, qui alors était toute rose des bruyères en fleurs. La chasse et ses ravissements lui revenaient en tête ; il vit des biches, il criait : taïaut, taïaut, et chantait la vue. Enfin en revenant, il appelait la Seine son ruisseau, et se contentait parfaitement de Suzanne que j’évertuais le mieux possible à satisfaire son innocente friandise. Enfin le calme de ce coin du monde enchanteur agit si puissamment sur son âme, qu’il me supplia de passer l’hiver avec lui dans cette retraite. Je ne promis rien, mais j’étais touchée de sa persévérance, de l’énergie de sa passion pour cette vie si pure et si douce… J’espérais beaucoup. Il voulut tenter de voir le roi avant le voyage du château d’Eu. Il partit comme un amoureux en pleurant et en criant : « À bientôt… je m’ennuie déjà dans la voiture ». Il revint quatre jours après. Des Voisins le rappela encore pour des affaires qui consistaient à lui tout voler, à le livrer à d’infâmes usuriers, à le laisser manquer du nécessaire, et à garder toutes ses pensions. Jugez du bonheur de cet infortuné lorsqu’il se trouva un mois entier sans tourments, huissiers, usuriers, fournisseurs, casse-tête, privations… Chez moi tout était modeste, mais ses moindres désirs étaient satisfaits, tout était soigné, propre autour de lui, et l’air, l’eau, la forêt enchantée se chargeaient de ses plaisirs. Bien d’aimables gens voulurent le voir et lui firent visite. Il fut très aimable, sans la moindre polissonnerie ; il vantait son bien-être, me comblait de tendresse et de louange, et enfin vint à Paris livrer ses pensions en garantie d’un emprunt dont Des Voisins gardait l’argent, y dîna seul, et prit une effroyable indigestion. Il ne respirait que le retour aux bénédictions de la Madeleine ; on le laissa partir malade, enchanté de ce qu’il ne coûtait rien chez sa pauvre amie. Il arriva pour s’aliter. La crise cérébrale devint menaçante, il fut saigné, et le médecin et son valet principal (infâme drôle) voulurent le ramener à Paris… Il s’en défendait, j’étais au désespoir, mais l’idée des reproches… un médecin de campagne… Il fallut céder. J’eus tort, je devais connaître l’horreur de sa camarilla, tout ce qu’il souffrirait, et tout préférer plutôt que de le laisser à ses infâmes amis. Il lutta six semaines, la tête toujours libre et l’esprit charmant. Lorsque le moment fut venu, j’eus le bonheur de trouver le duc de Broglie qui eut le dévouement de m’épargner une douloureuse demande… Il le trouva préparé, ferme et noble. Mon confesseur l’abbé Petitot fut demandé par lui. Il fut adorable avec ce bon prêtre, qui l’administra lui-même le lendemain… Il vécut neuf jours encore après, envoyant chercher sans cesse « son bon petit curé ». Il me disait qu’il ne souffrait plus… Il fit des adieux presque gais, et nous quitta… Je l’ai embrassé mort. J’ai prié deux soirs avec les prêtres qui le gardaient. Il était superbe. Sa barbe poussée cachait les ravages de l’âge et de la maladie. Ses traits si nobles, si calmes, paraissaient comme un buste de Platon… Je me suis navrée comme pour épuiser mes larmes, et le jour de son enterrement je suis tombée fourbue de douleur sur son petit lit de la Madeleine…

Cher ami, pensez à Dieu ! Ça n’empêche pas d’être aimable, et Montrond l’a bien prouvé. Si vous y pensez avec ardeur, priez pour lui, priez pour moi plus malheureuse que lui, plus malheureuse que tout le monde. »

Il est mort de la mort sereine et souriante qui convenait à sa vie. Comme une bête blessée se réfugie au gîte pour y mourir, il s’est réfugié dans le cœur de la seule femme pour laquelle il éprouva un sentiment profond. Il l’aima comme une femme : mieux encore, comme il aima ses amis, indéfectiblement. Elle-même se retrouve aimante et tendre comme aux beaux temps de leur jeunesse. Les orages ont traversé leur vie ; railleurs impitoyables, ils se sont campés dans une attitude d’esprits forts et de cœurs insensibles, dédaigneux des cœurs de poulets, de la sensiblerie maladive à la mode du jour ; toute apparence de sentiment a semblé disparaître : le sentiment dormait au fond d’eux-mêmes, quoi qu’ils en aient eu, quoi qu’ils en aient dit ; peut-être en eurent-ils simplement la pudeur, comme s’ils eussent craint de céder à une faiblesse ; le reste ne fut qu’attitude.

À l’heure solennelle où l’on se quitte pour toujours, la plante vivace refleurit, le sentiment se réveille plus intense et plus vibrant que jamais : l’amour des jeunes années reparaît dans sa noblesse, son éclat, et sa beauté.

***

Il était dit qu’un incident, ou plutôt une série d’incidents, d’où le comique ne serait pas exclu, suivrait la mort de Montrond. L’enchevêtrement de ses affaires d’intérêts devait produire ce résultat. La Gazette des Tribunaux nous a conservé les échos de l’affaire qui fit l’objet de deux jugements, rendus l’un par la quatrième chambre de la Cour royale de Paris le 30 novembre 1843, l’autre par la première chambre du Tribunal civil de la Seine, le 11 janvier 1844.

On se rappelle qu’après que Mme Hamelin eut acheté les terrains de la rue Blanche et le fameux pavillon de Richelieu, Montrond devint son locataire pour un appartement garni, dont le loyer de deux mille cinq cents francs par an s’appliquait moitié à la jouissance de l’appartement, moitié à celle des meubles. Le bail, signé en 1823, était passé pour de longues années. On se rappelle aussi que le notaire de Mme Hamelin leva le pied. De là des dettes. À la requête de ses créanciers, on vendit sa propriété en 1833. Les créanciers découvrirent alors le mobilier loué à Montrond, le revendiquèrent, et le saisirent. Montrond réclama l’exécution de son bail. Il étendit même sa réclamation au mobilier déjà saisi sur Mme Hamelin, sans d’ailleurs insister sur cette réclamation toute d’obligeance, dont un jugement du 30 avril 1834 le débouta. En fin de compte, le mobilier dont il avait la jouissance fut vendu aux enchères publiques le 19 septembre 1836, au profit des créanciers de Mme Hamelin, et acquis par un sieur Bresler.

Avant de déménager pour s’installer rue Neuve-des-Petits-Champs, en 1840, Montrond avait eu un instant la velléité de prendre un appartement place Vendôme. Il ne le pouvait sans le consentement du propriétaire de son mobilier. Il craignait des difficultés de ce côté. Il s’en entretient avec Antoine Boulanger, ce maître Jacques qui lui servait d’intendant, de secrétaire, de caissier, de banquier, et qui avait lui-même un ménage et une domestique à son service. Antoine Boulanger commit l’imprudence de rassurer son maître sur les difficultés qu’il appréhendait ; il lui avoua que l’acquéreur des meubles, Bresler, n’était qu’un prête-nom, auquel d’autres avaient succédé, et qu’en réalité c’est lui, Boulanger, qui en était le véritable propriétaire. Il avait cru devoir acheter les meubles par personne interposée, « pour respecter les convenances ». À part soi, il comptait bien que sa présence constante lui permettrait de surveiller par lui-même ses intérêts, tout en ayant l’air de se préoccuper de ceux de son maître.

— Ah ! C’est toi, Antoine, qui es propriétaire ? s’écria Montrond. Eh bien ! Tant mieux, mon garçon, j’en suis bien aise. Mais comme tu me loues cela un peu cher, nous réduirons la location à six cents francs, et je te paierai ce que tu as dépensé, pour être à mon tour dans mon propre mobilier.

Boulanger avait payé les meubles trois mille francs comptant. Chaque fois qu’un créancier venait le saisir, Montrond s’endormait paisiblement sur son canapé, qui ne lui appartenait pas, et ne s’inquiétait en rien du résultat de la saisie. Boulanger, propriétaire, devait aller trouver son avoué et son avocat, payer les frais, les droits de mutation chaque fois que pour une raison ou pour une autre il devenait utile de changer de prête-nom, et de transférer la propriété du mobilier à un successeur de Bresler, si bien que ce malheureux mobilier lui revenait alors à quatorze mille quatre cent quatre-vingt-quatre francs quarante centimes.

Montrond approuva ces comptes, et proposa à son fidèle serviteur de lui déléguer une créance de quinze mille francs sur un débiteur qu’il avait, domicilié à Aix-la-Chapelle. Boulanger refusa d’accepter la cession à forfait, et préféra imputer sur la créance ce qu’il pourrait recevoir, sauf à conserver ses droits contre son maître pour ce qui lui resterait dû. Il demeura donc propriétaire des meubles dans lesquels Montrond continua à se prélasser.

Montrond fit mieux : il jugea que désormais il n’avait aucune raison de se gêner, et s’abandonna sans restrictions à ses habitudes de libéralité et à ses instincts généreux. Il distribua autour de lui les plus beaux livres de sa bibliothèque, les objets de prix qui excitaient la gracieuse approbation de ses amis. Il chargeait le pauvre Antoine de porter aux destinataires les preuves de sa libéralité. Antoine s’imaginait qu’il s’agissait de prêts. Il ignorait que ces galanteries se faisaient à ses dépens, et se trouvait bien éloigné de se croire le messager de sa propre ruine.

Cependant deux amis le supplantèrent dans l’esprit du vieillard, dont ils captèrent la confiance. Il s’agit évidemment de ceux que Mme Hamelin a désignés : Des Voisins et Gabriel. Ils en profitèrent pour dépouiller M. le comte, ou plus exactement pour dépouiller son intendant, de parties notables du mobilier. Ils vendirent aux criées par commissaire-priseur quatre douzaines de tasses de vieux Sèvres, qui produisirent deux mille cinq cents francs. Ils engagèrent au Mont-de-Piété pour deux mille neuf cents francs d’argenterie et de vermeil. Boulanger eut vent de ces opérations. Il apprit que ce qu’il prenait pour des prêts était en fait des cadeaux charmants dont seul il faisait les frais. Il découvrit la vente aux criées et l’engagement au Mont-de-Piété. Il entra dans une colère qui paraîtra légitime, et se résolut à prendre des mesures conservatoires. C’est le moment où Montrond chut d’attaque en attaque. On conçoit son désir de s’évader de pareils tracas pour se réfugier à l’Hermitage de la Madeleine. Les hostilités se traduisirent par des procès-verbaux de récolement fort orageux. C’est à ces scènes que Mme Hamelin fait allusion dans ses lettres. Les rapaces dépeçaient le moribond, qui, sur ces entrefaites, mourut.

Il laissait un passif de deux cent mille francs environ. Ses créanciers firent inventorier les meubles. Boulanger les revendiqua par acte principal comme étant sa propriété. Assigné en référé, il ne se présenta pas. Le président du Tribunal civil de la Seine ordonna la vente du mobilier par commissaire-priseur désigné, à la diligence d’un administrateur provisoire qu’il nomma à la succession. L’avocat de Boulanger, maître Bataillard – un nom qui eût singulièrement réjoui Balzac, – en appela de la décision du président des référés, que la Cour infirma, ordonnant qu’il serait sursis à la vente.

Le jour où l’ex-intendant réclama sa propriété par-devant le Tribunal civil, les héritiers intervinrent à leur tour, pour lui réclamer la restitution des titres de créance que son maître lui avait transférés, afin de le couvrir des quatorze mille quatre cent quatre-vingt-quatre francs quarante centimes qu’il avait engagés sur le mobilier. Le tribunal reconnut la validité de la propriété de Boulanger, ordonna l’évaluation par commissaire-priseur des objets dont les procès-verbaux de récolement constataient la disparition, déclara les héritiers mal fondés dans leur demande reconventionnelle tendant à la remise des titres de la créance sur le débiteur d’Aix-la-Chapelle, et les condamna aux dépens. Ce n’était pas le résultat que le neveu de Montrond, le « boucher » dépeint à traits vifs par Mme Hamelin, avait envisagé lorsqu’il admirait le somptueux mobilier dans lequel il avait trouvé son oncle installé !

Ainsi finit la comédie.

***

Les contemporains de Casimir de Montrond s’en rendirent nettement compte : avec lui disparaissait un type social qui n’avait pu éclore et se développer qu’à l’époque même où il vécut, dans les circonstances qu’il traversa, et ce type, déjà exceptionnel de son temps, on ne le reverra jamais plus. Il fut l’aboutissement d’une race et d’une forme de civilisation : il en porta à leur plus haut point les qualités et les défauts, et ces qualités sont si rares, si précieuses, et d’une telle trempe, que l’on peut bien ne pas témoigner aux défauts une sévérité exagérée.

La duchesse d’Abrantès a tracé de lui un portrait exact, sinon vigoureusement poussé, dans son Histoire des Salons de Paris. Il fut un habitué du soir chez elle. Elle le connut bien. Elle l’a même approché de plus près qu’elle ne le donne à entendre. « Son esprit est connu de tout le monde ; ce qui l’est moins, c’est la grande instruction et même la science qui accompagnent cet esprit. Son caractère est un type qui a formé de mauvais modèles, tandis que l’original était inimitable. » Et cette observation est si juste que M. de Panat disait un jour dans le salon de Mme de Rémusat :

— N’est pas Montrond qui veut.

Mme de Rémusat envoyait le mot à son fils en ajoutant : « Et en effet, quand on ne peut être Montrond, il faut mettre les choses à la place des personnes, c’est-à-dire l’esprit de son siècle, sa tendance générale. »

Mme d’Abrantès continue : « Il connaissait le monde entier, voyait la bonne et la mauvaise compagnie indifféremment, n’ayant jamais dans l’une le ton de l’autre, et préférant d’ailleurs la bonne, où il passait sa vie. Spirituel autant qu’on peut l’être, il possède ce talent assez rare de se moquer des gens tout en les faisant rire. D’une bravoure reconnue, insoucieux de fâcher ou d’être agréable, à moins que ses affections ne soient engagées dans la question, il a une façon de dire qui n’est qu’à lui, et rappelle le genre que devait avoir M. de Gramont. Il a cette assurance à la fois insolente et polie qui faisait répondre par M. de Gramont à Louis XIV qui se plaignait de n’avoir pas de dents : « Eh ! sire, qui est-ce qui a des dents ? » Et il lui en montrait trente-deux magnifiques. » Il eut de grands succès parmi les femmes, et vécut un peu à la Valmont. « Il possède d’excellentes qualités, et le prouve en ayant de longues et fidèles amitiés ; il est dévoué aux gens qu’il aime : après cela, le nombre en est petit, je le sais, comme la chose alors en est plus certaine. Je l’ai vu fort souvent, non seulement à Paris, mais à la campagne, aux eaux, dans cette intimité enfin où l’homme ne se masque qu’un jour et se dévoile le lendemain. » La duchesse d’Abrantès, ce disant, se rappelait certains souvenirs charmants de son bel âge, au cours de la saison qu’elle passa à Cauterets en 1809. « Un fait positif, c’est qu’il a des amis qui lui sont attachés depuis quarante ans. Dire et vouloir persuader qu’il est bon, je ne l’entreprendrai pas, non plus que d’indiquer sa conversation comme un cours de morale ; mais un homme qui est fidèle à ses affections, quel que soit le vent qui souffle sur elles, n’est pas non plus un méchant homme. » Et c’est vrai. Sa conclusion est à retenir : « J’ai beaucoup vu M. de Montrond, et crois le connaître assez pour dire que ce qui est vrai pour presque tout le monde est surtout vrai pour lui : c’est qu’il est mal jugé ».

L’Illustration le définissait avec élégance : « Cette espèce d’homme est finie, et Montrond aura été le dernier ; il faut une corruption en grand et de très grands seigneurs pour faire éclore une telle race et pour l’alimenter ; faites naître un Montrond de notre temps, il végétera et s’étiolera bien vite… Où placerait-il sa charmante impudence, sa fine raillerie, ses airs de Moncade, son cynisme élégant et son esprit de démon ? Au service d’un millionnaire enrichi dans la cannelle ou le trois-six : bel emploi pour le chevalier de Gramont mélangé de Casanova ! » Et ce journal cite encore un trait : à son lit de mort, un ami lui parle d’un jeune homme auquel des liens naturels semblaient plus particulièrement l’attacher :

— Ne ferez-vous rien pour lui, mon cher Montrond ?

— Que voulez-vous que je fasse plus que je n’ai fait ? Je lui ai donné assez de mauvais exemples pour qu’il en profite !

Ceux qui rapportèrent ce propos voulaient douter qu’il eût fait une fin chrétienne.

Mais il y a mieux. La Presse publie les 5 et 6 novembre 1843 deux articles signés d’initiales fallacieuses, qui constituent une magistrale étude sur Montrond. L’auteur est très renseigné. Il écrit et il pense en maître. Il est au courant de bien des dessous de son histoire. Il a certainement connu Montrond de très près et pendant longtemps, à moins qu’il n’ait eu l’habileté de se documenter aux sources les plus sûres. Il l’envisage d’un point de vue élevé d’où il le situe à son rang dans la société contemporaine. Le portrait qui se dégage de cette étude est ressemblant, et incisif.

« La mort a enlevé ces jours-ci à la haute société, à la politique secrète, à la galanterie publique… et à ses créanciers, le comte de Montrond, un de ces hommes inconnus de la foule et influents dans les affaires, dont l’existence est un problème tant qu’ils vivent, et paraît encore un mystère plus inexplicable quand ils s’éteignent…

M. de Montrond a été un des clercs les plus actifs et les plus brillants de la petite église du scepticisme demi-profond, demi-frivole qui, depuis l’Assemblée constituante, a toujours publiquement ou secrètement desservi l’autel de la patrie avec Talleyrand pour grand prêtre et MM. Louis de Narbonne, de Semonville, de Fontanes, de Ségur, Beugnot, Pasquier, les abbés Louis et de Pradt pour grands vicaires. École qu’on a appelée égoïste, parce qu’elle était modérée ; qui, par la droite ou par la gauche, a pris chez nous les affaires publiques à ferme des mains corrompues de Barras et du Directoire, mais aussi des mains victorieuses et pures du Premier Consul, jusqu’à la révolution et au gouvernement de Juillet, lesquels furent bien heureux de lui continuer le bail de leur diplomatie, et de lui confier l’éducation de leurs parvenus.

À l’inverse des chefs de l’école à laquelle il se rattachait, le comte de Montrond n’a jamais pris rang parmi les fonctionnaires officiels de l’État, mais il a toujours été traité à la mesure des plus hauts et des plus capables. Seulement, plus net et plus décidé que les autres, il était dans sa manière d’aller droit à la caisse… sans traverser les places et les bureaux.

Mais à l’exemple de ses maîtres, et surtout de M. de Talleyrand son idole (petit nom qu’il n’a jamais donné qu’à lui et à vingt duchesses), il a plutôt causé sa politique qu’il ne l’a pratiquée, agissant de la parole, non pas de l’écritoire, et encore dans cette brève action de la causerie poussant au tuf sans toucher à l’écorce, menant son esprit et celui des autres la montre à la main pour les mettre dans le vif d’une question, écartant comme nuage tout ce qui ne brillait pas comme éclair, enfin appelant préface tout ce qui n’était pas résumé. »

Et pour finir, trois traits. Montrond ne connaissait que Voltaire et Laclos : c’est incomplet ; il faut ajouter Pascal, Rabelais, La Fontaine, et d’autres, tout aussi judicieusement choisis. En second lieu, Montrond avait formulé cette règle : « L’homme comme il faut doit prendre cent mille francs pour base de son revenu, surtout quand il ne les a pas de capital. » En troisième lieu, cette remarque de psychologie très fine et amusante : c’est par l’intelligence et non par les habits que Montrond fut le prophète de la mode, en France pendant sa jeunesse, en Angleterre pendant sa maturité.

Quelque temps après sa mort, une dame de ses amies dit devant Mérimée :

— Quel malheur que tant de mots spirituels soient perdus ! On devrait toujours recueillir les paroles des gens d’esprit.

Un bon nombre de celles de Montrond ont été sauvées, cependant. Mais en entendant cette phrase, Mérimée s’écria :

— C’est vrai : je vais faire l’oraison funèbre de Beyle.

Et il publia par la suite une petite brochure intitulée H. B., tirée à vingt-cinq exemplaires, où il inscrivit à la main certains noms propres laissés en blanc.

***

Une fois Montrond conduit à sa dernière demeure, Mme Hamelin rentre au pavillon de Richelieu, dont elle a repris le bail quand son locataire s’en est allé demeurer rue Neuve-des-Petits-Champs. Elle n’y peut tenir. « C’est là qu’il a pu méconnaître la plus tendre affection, devenir injuste, ingrat, déloyal même. » Elle se hâte de regagner sa chaumière, si joliment située aux bords de la Seine, non loin du pont de Valvins. La pauvre Madeleine, en effet, le lui conserve comme le plus aimable des vieillards, le plus reconnaissant des amis, et le plus noble des chrétiens. « O belle et pénitente Madeleine, s’écrie-t-elle, vous avez fait là le plus beau des miracles ! »

Elle assiste à la vente de l’excellente bibliothèque qu’il laissait, « pauvre Montrond ! » avec le regret qui durera toujours de n’avoir pu l’acheter, elle qui aimait tant les livres, qui les lisait, qui savait les apprécier, et qui trouvait toujours qu’elle en manquait.

On lui a abandonné les lettres reçues par son vieil ami : un tas énorme ! Quelle mélancolie à revivre ce passé ! Elle se crève les yeux à déchiffrer ces grimoires ; jamais elle ne s’est autant convaincue qu’une détestable écriture est une chose malhonnête. « Dans ce fatras auquel le grand esprit de Montrond attachait l’importance des signatures, quelle inconcevable médiocrité ! Hommes, femmes, c’est à qui sera la plus bête, le plus sec, le plus frivole. Flahaut brille au premier rang, Mornay (Morny ?) tout de suite après ; Mme de Broglie comme un Évangile de la Passion, on la sent mourir ; d’Argenson comme Brutus jouant avec un enfant qu’il adore, mais dont il veut toujours dans son âme assassiner la pension . Au total, je vous dirai comme Mme de Sévigné à Mme de Grignan : ma fille, nous écrivons mieux que tout cela ! »

Elle en a pour garant l’opinion de Montrond lui-même, qu’elle rappelle avec complaisance : il trouvait ses lettres jolies, et disait que Mme de Sévigné était sa grand’mère ; mais il avait horreur de la publication : personne, ajoutait-il, n’a assez d’esprit pour en ôter à la conversation. « Hélas ! Il l’a dit même à son confesseur. » Elle vient d’être obligée de répondre dans le Constitutionnel à un passage des Mémoires d’outre-tombe : « De son vivant, je n’eusse jamais osé ! D’ailleurs, je me sentais ignorante et manquant de souffle. Jugez de ma modestie à soixante-dix ans ! Je ne puis écrire que par un élan, et cet élan n’est qu’un orage. » Montrond disait : « Elle fait tout par bourrasques ».

Dans son pavillon où il lui faut bien rester tant que dure la mauvaise saison, elle se complaît à se rappeler les derniers moments ; comme toujours, elle s’acharnait à l’espérance : la nuit même de la mort de Montrond, elle le trouvait mieux ! En présence d’une cure miraculeuse qu’une somnambule venait d’opérer au nez de huit médecins, elle se souvient qu’elle aussi proposa ce moyen pour sauver le moribond : « On a manqué m’avaler, et ses trois médecins m’ont prise en horreur. Mon Dieu ! N’être pas même maître d’un malade qu’on aime, parce que M. Férus (le médecin) est favori ! »

Peu à peu, le souvenir de l’ami disparu s’adoucit et s’épure. Le mal s’efface, le bien subsiste. La sérénité vient. La Merveilleuse vieillie arrête ses regards sur les points lumineux qui brillent dans son passé. « Je veux finir en vous contant un mot de Montrond qui prouve à quel point il pouvait être galant. Ce mot fait bruit, mais ne sera pas imité par les lions du club. Ce beau M. de Fournier (Sarlovèze) disait à Montrond en mon absence, qu’à Parme il y avait chez l’impératrice une Mme Hamelin terriblement commune qu’on faisait passer pour moi, qu’il avait vainement certifié le contraire, qu’elle n’était pas Mme Hamelin, née de La Grave. « Ce n’est pas de La Grave, qu’elle est née, dit Montrond, c’est de la Grâce. » Et aujourd’hui, elle s’amuse doucement lorsque sa petite Tony, triomphant au creps avec le bonheur de la jeunesse, boit un petit verre de Xérès au repos de Montrond.

Voici venir le printemps de 1844 ; elle va regagner le cher Hermitage, la chère Madeleine. Au lieu d’y trouver le calme comme d’ordinaire, elle s’attend à y avoir le cœur serré. « J’y retrouverai tout vivant ce pauvre Montrond qui est venu là s’abattre à mes pieds… Quel événement ineffaçable pour moi ! » Elle l’aime toujours, et c’est maintenant que la force et la sincérité de son amour éclatent. L’été s’avance, et puis l’automne. Parmi les rosiers fleuris et les verdures apaisantes, sous la chute des feuilles d’or qui tombent des arbres aux souffles encore tièdes de septembre, devant le beau fleuve qui coule inlassablement ses eaux claires où se reflète le ciel bleu de l’Ile-de-France, les heures mauvaises sont oubliées, et les froissements, et les heurts, et les amertumes de la passion. Par l’effet d’une cristallisation posthume, seul survit dans sa splendeur lumineuse l’amour des jeunes années, seul survit l’Idéal. L’amant disparu redevient le Prince Charmant des rêves d’autrefois. Le cœur de la Merveilleuse bat toujours dans la poitrine de la vieille femme : il s’attendrit, et se fond.

Un jour, la fuite du temps ramène la date fatidique. « Le 18, je fais faire un pauvre anniversaire pour Montrond. Déjà un an, et mon cœur saigne toujours ! O premiers liens, longue habitude, vie commune, colère, rire, vives reparties, misères, élégances, plaisirs, et pleurs ! En vous perdant le cœur se gonfle et se brise. Pensez à nous, entrez à la Madeleine et priez entre dix et onze heures. »

Mélancolie et nostalgie d’un passé toujours cher qui s’éloigne un peu plus à chaque seconde écoulée… Paroles émouvantes écloses au plus profond d’une âme ardente et toujours aimante, dernier triomphe de l’être aimé… Cet amour est le plus vibrant, le plus attendrissant et le plus beau, que jamais ait vécu dans sa vie amoureuse celui qui fut le Beau Montrond.

Bibl. Thiers, mss. 578. – Bibl. Nat., mss., n. a. fr. 20608, fol. 80. – Duchesse de Dino : Chronique, Paris, 1909, 4 vol. in-8°. – Revue rétrospective ou Archives secrètes du dernier Gouvernement, Paris, 1848, in-4°. – Gayot : Une Ancienne Muscadine, Fortunée Hamelin, Paris, s. d., in-8°. – Marquiset : Une Merveilleuse, Madame Hamelin, Paris, 1909, in-18. – A portion of the journal kept by Thomas Raikes, from 1831 to 1847, London, 1857, 4 vol. in-8°. – Bonneval : Mémoires anecdotiques, Paris, 1900, in-16. – Presse, 5-6 novembre 1843. – Castellane : Journal, Paris, 1895, 5 vol. in-8°, III. – D’Estourmel : Souvenirs de France et d’Italie, Paris, 1848, in-8°. – Figaro, supplément, 7 mars 1891. – Duchesse d’Abrantès : Salons de Paris, Paris, 1837-1838, 6 vol. in-12. – Arsène Houssaye : Confessions, Paris, 1885-1891, 6 vol. in-8°. – Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, LII, 924, LIII, 33. – De Lanzac de Laborie : Un Préfet indépendant sous l’Empire, Voyer d’Argenson, dans Revue des Questions historiques, 1er juillet 1894, et La Domination française en Belgique, Paris, 1895, 2 vol. in-8° – Voyer d’Argenson : Discours et Opinions, Paris, 1845, 2 vol. in-8°. – De La Ferronnays : Mémoires, Paris 1899, in-8°. – Mme Émile de Girardin : Lettres parisiennes du vicomte de Launay, Paris, 1857, 4 vol. in-18. – Diaries and Correspondance of James Harris, first earl of Malmesbury, London, 1844, 4 vol. in-8°. – Bibl. Nat., mss., n. a. fr. 12759, fol. 781. – Archives de la Seine, État civil. – Gazette des tribunaux, 30 novembre 1843 et 11 janvier 1844. – Rémusat : Correspondance pendant les premières années de la Restauration, Paris, 1887, in-8°. – Maxime du Camp : Souvenirs littéraires, Paris, 1882, 2 vol. in-8°. – Jacques Boulenger : Sous Louis-Philippe, Les Dandys, Paris, 1907, 2 vol. in-8°. – D’Alton-Shée : Mémoires, Paris, 1869, 2 vol. in-8°. – L’Illustration, courrier de Paris, 11 novembre 1843.

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PARIS - EDITIONS EMILE- PAUL FRERES - 1926









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RETOUR AU CHAPITRE VIII : EVENEMENTS CONTEMPORAINS





© EX-LIBRIS réalisé pour ma collection par Nicolas COZON - Gravure au Burin sur Cuivre
Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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