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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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RAPPORT

DE TALLEYRAND

A

NAPOLEON

AU SUJET DE

LUCIEN BONAPARTE

PRAIRIAL AN XIII [MAI 1805]




Prairial an XIII [mai 1805].

Sa Majesté l’Empereur, qui connaît mon dévouement pour sa personne et le grand intérêt que je prends à tout ce qui concerne sa famille, a daigné me permettre d’assister dernièrement à un très long entretien qu’Elle a eu avec Mgr le cardinal Fesch. J’ai cru devoir recueillir aussitôt les principaux traits de cette conversation, parce que j’ai craint qu’ils n’aient échappé en partie à Mgr le cardinal qui est moins familiarisé que moi avec cette rapidité d’élocution qui, chez l’Empereur, est une suite de l’abondance de ses idées.

L’Empereur s’est arrêté longuement sur la position actuelle des différents membres de sa famille et il a été impossible de ne pas remarquer le désir qu’il avait de les voir tous réunis autour de lui dans les rapports qui conviennent à sa dignité, à leur illustration personnelle et au bien de l’Etat.

Dans les circonstances actuelles, le sort de l’Europe est attaché à celui de la France, le sort de la France à celui de la famille impériale. Tout est facile pour l’homme qui a pu détruire l’anarchie, triompher de deux coalitions, fonder plusieurs royaumes et maîtriser tellement les passions les plus contraires au système monarchique et au maintien de l’ordre social qu’il les a forcées de concourir à sa prospérité personnelle comme à celle de la France. Ce que les hommes d’Etat admirent le plus dans l’Empereur c’est qu’avec un caractère impétueux, il n’ait jamais été détourné de sa marche ; c’est qu’il ait désigné la place que chaque individu devait remplir ; c’est qu’en employant même des hommes qui tenaient par système à des opinions contraire à l’ordre actuel des choses, il ait su toutefois les mettre dans la nécessité de ne point s’écarter de ses intentions, de faire le bien, fût-ce malgré eux et de seconder la marche du Gouvernement. C’est en vain que plusieurs hommes ont conspirés, que d’autres ont constamment déplu ; malgré les conspirations, malgré leur mauvais esprit, il a suffi qu’ils pussent être utiles à l’Etat pour qu’on leur ait donné les moyens de le servir. L’Empereur n’a pas craint de les employer, de les combler d’honneurs et de fortune. Dans les premiers moments où l’on ne peut s’élever à ces hautes conceptions qui sortent de l’état naturel, on est porté à n’attribuer qu’à la faiblesse ce qui est l’ouvrage du génie et de la plus habile politique : mais la réflexion démontre bientôt la sagesse d’une pareille conduite.

Au milieu des combinaisons qui ont placé la France au plus haut degré de gloire et de bonheur, la famille de l’Empereur seule ne paraît point dans l’état qui lui convient. De deux frères qui n’ont point été appelés à l’hérédité, après de graves torts et un grand égarement, l’un est rentré dans l’ordre. M. Lucien persiste à préférer une femme au sentiment de son honneur, à l’intérêt de son pays, à tout ce qu’il doit à l’Empereur, à son nom, disons plus : à ses enfants.

M. Lucien a deux filles de son premier mariage. L’existence la plus honorable, l’avenir le plus heureux leur était réservé. La conduite de leur père les en a privés. Il les déshérite en leur enlevant la partie la plus précieuse de leurs droits : la considération et les honneurs qui devaient s’attacher à leur nom. Leur sort sera plus malheureux que celui des plus simples particuliers parce que leur position sera moins définie. Les deux enfants que M. Lucien a eus de Mme Jouberthou, portant un nom qui ne leur permettra jamais d’habiter en France ni aucun pays soumis à la puissance française, ayant radicalement dans le sang des droits qui les rendront toujours un objet de défiance pour ceux qui occuperont le trône après l’Empereur, seront condamnés par ce fait à l’existence la plus malheureuse. Leur seule naissance pourrait même, dans des circonstances ultérieures, les constituer ennemis de leur patrie.

Ainsi des quatre enfants de M. Lucien, le sort qu’il fait aux deux premiers n’est pas douteux, et par sa persistance il appelle sur les deux autres les destinées les plus funestes.

Quant à Mme Jouberthou, quelles idées de bonheur peut-elle se former en arrachant M. Lucien aux destinées glorieuses qui l’attendaient en le faisant manquer à ce qu’il se doit à soi-même, à ce qu’il doit à l’Empereur, à l’Etat ? Les passions n’ont qu’un temps : leur vivacité souvent en abrège la durée. Les regrets naîtront plus ou moins tard dans l’esprit de M. Lucien, lorsqu’il comparera son existence à celle qui lui était réservée ; et quelle position plus douloureuse que celle d’une femme condamnée à vivre loin de sa patrie, de sa famille, près d’un homme dont les malheurs seront son ouvrage.

M. Lucien a senti qu’il ne pouvait plus habiter la France. S’il réfléchissait encore sur sa position prolongée, il sentirait qu’un jour viendra où il ne pourra plus habiter l’Europe. Il se met en opposition avec ses intérêts ; il se condamne à vivre en proscrit, et pourquoi ? Pour un amour qui bientôt peut-être n’existera plus, pour une femme à laquelle il ne doit rien. Il lui sacrifie son propre bonheur, celui de sa famille, de tous ses enfants, et rien ne pourra le dédommager ni lui ni les siens de l’immensité de ce sacrifice.

Mme Jouberthou ne sera jamais reconnue par l’Empereur parce qu’elle était la maîtresse de M. Lucien avant son mariage, parce que le fils qu’il a eu d’elle avant son mariage serait le premier appelé à hériter de l’apanage, peut-être même du trône, et que la seule idée d’un pareil événement jetterait sur une dynastie nouvelle une tache ineffaçable. L’Empereur n’étant pas né dans le rang des princes n’a surmonté les obstacles qui s’opposaient à son élévation que par l’éclat de ses grandes actions, que par ce haut génie qui l’a fait reconnaître par tous les peuples comme destiné par la Providence à siéger sur le premier trône du monde. Enfin l’Empereur doit à son caractère ; il doit à l’honneur de sa couronne de ne pas laisser cet immense héritage, qui est son bien, sur le fruit d’un mariage contraire au respect qui lui est dû et contracté dans le même moment où l’on jurait qu’il n’aurait point lieu. Il ne peut reconnaître une femme qui est entrée dans sa famille sans sa permission, contre sa volonté, contre les intérêts de la France.

Examinons dans cet état de choses ce que la raison, ce que leurs devoirs, ce que tous leurs intérêts prescrivent à M. Lucien et à Mme Jouberthou. S’ils s’aiment d’un amour réciproque, s’ils ont le sentiment de leur position, ils s’empresseront de déchirer le contrat qui les unit, et qui a été formé contre tous les usages établis en France. Alors M. Lucien pourrait revenir à Paris, y conduire Mme Jouberthou, s’il persistait à le désirer, mais en ne lui laissant pas le nom de sa femme et en conservant dans ses relations avec elle la décence que son rang exige. Rien ne s’opposerait même à ce qu’il reconnût les deux enfants qu’il a eus d’elle comme ses enfants naturels.

Que M. Lucien réfléchisse sur le changement qui s’opérerait alors dans sa position.

Rentré dans ses devoirs envers l’Empereur, envers sa patrie, il reprendrait le rang auquel il a droit d’aspirer. Il irait se replacer sur les marches du trône pour le couvrir de son corps et pour consacrer à l’Empereur et à l’Etat les grands talents que la nature lui a prodigués. Il rendrait aux deux filles nées de son premier mariage l’existence à laquelle le nom qu’elles portent, devenu le premier de l’Europe, leur donne droit de prétendre. Il pourrait appeler sur les deux enfants naturels qu’il a eu de Mme Jouberthou des grâces et des faveurs qui les feraient vivre honorés et heureux.

Madame Jouberthou jouirait elle-même du sentiment délicieux d’avoir bien mérité de la patrie, de l’Empereur, de n’avoir point porté d’obstacles au bonheur de l’homme qui avait voulu lui faire de si grands sacrifices, de n’avoir point arrêté le cours de ses destinées.

M. Lucien en faisant à son pays, à sa famille, le sacrifice de ses passions, serait-il arrêté par la crainte que l’opinion ne s’égarât sur les principes et sur les motifs de sa conduite ? La première vertu est dans l’accomplissement des devoirs que la nature, que la société nous imposent et le blâme ne suit que ceux qui s’écartent de cette ligne. Il est dans une monarchie des devoirs de position qui, inhérents à la Constitution, deviennent plus obligatoires en raison de ce qu’on se trouve placé plus près du Trône. C’est ainsi que les liens de parenté qui unissent M. Lucien au premier monarque du monde lui font une loi de s’occuper avant tout de ce qu’il doit à son souverain, au chef de sa famille et à sa patrie.

C’est en faisant céder au bien de l’Etat, aux intérêts du Trône toutes les considérations qui lui étaient personnelles que l’Empereur est parvenu au faîte de la gloire, qu’il a réparé les maux de la France, assuré son bonheur et que son influence s’est établie sur toutes les nations.

Lorsque Henri IV changea de religion et qu’il dit : « Le royaume de France vaut bien une messe », les calvinistes les plus attachés à leur opinion n’ont pu le blâmer justement et la postérité, ses contemporains mêmes, n’ont point tardé à lui rendre justice. Ce n’est pas qu’on eût un grand intérêt à voir Henri IV sur le Trône plutôt que tout autre Prince, mais c’est que son avènement faisait cesser une guerre qui aurait englouti des générations entières. Voilà par quelles considérations doivent être conduits les hommes qui, par leur naissance ou par leurs emplois, se trouvent placés dans les premiers rangs des Etats monarchiques.

L’Empereur a donné un avertissement sévère à M. Lucien en ne le comprenant pas dans son hérédité. S’il persiste dans ses résolutions, on ne pourra plus le considérer que comme un homme dangereux, qui, recevant de sa naissance des droits apparents à la couronne, servirait de point de ralliement à toutes les personnes qui entretiennent des idées de trouble, et se constituent ainsi l’ennemi de l’Etat et de l’Empereur.

M. Lucien ne sera point à même d’exécuter dans l’avenir ce qu’il peut encore faire aujourd’hui avec honneur et gloire. Le temps presse et bientôt il sera trop tard.

M. Lucien ne peut plus ignorer sa véritable position ; il voudra détourner de ses enfants les malheurs que sa persévérance appellera sur eux, et son esprit éclairé ne lui permettra pas de balancer longtemps sur le parti que ses devoirs et ses plus grands intérêts lui prescrivent d’adopter.

Une seule chose manque au bonheur de l’Empereur. Un de ses frères méconnaît encore des devoirs envers lui, et vit éloigné de sa patrie, sans l’éclat, sans le rang que l’Empereur aurait aimé à lui donner. Qu’il vienne reprendre la place qui lui est destinée et jouir au sein de sa famille des honneurs qui l’attendent ; qu’il remplisse les espérances que toute la France avait conçues de ses talents et de son caractère. Le jour qui doit rendre à l’Empereur un frère, à l’Etat un Prince qui peut le servir utilement, est appelé par les vœux de tous les bons Français.

Si ce qu’on vient d’exposer pouvait avoir quelque influence sur les déterminations de M. Lucien et contribuait à lui faire prendre le seul parti qui convienne à sa position, rien ne pourrait être plus doux et plus heureux pour celui qui écrit cette note.

Archives des Affaires étrangères (France, 1806, fos 47 et sq.)



LETTRE DE TALLEYRAND A LUCIEN BONAPARTE



5 prairial an XIII [25 mai 1805].

J’ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire et qui m’a été remise par M. Meuron. Je suis d’autant plus empressé d’y répondre que j’ai l’intime conviction que vous n’avez point un seul moment à perdre et que la résolution que vous allez prendre doit décider du sort de votre vie.

Je vais, puisque vous l’ordonnez, vous dire exactement ce que je pense.

Je crois fermement que l’Empereur ne reconnaîtra jamais votre mariage avec Mme Jouberthou. Tout ce que je connais de son caractère, tout ce que j’ai pu recueillir de ses conversations me prouve qu’il aimerait mieux voir à un Bourbon des chances pour arriver au Trône de France qu’à un des enfants de Mme Jouberthou, et si je me sers ici d’une phrase qui lui est échappée dans un mouvement de vivacité, c’est que j’ai dû reconnaître qu’elle était le produit de la réflexion. Aux considérations puissantes qui le portent à repousser un mariage inégal, se joint peut-être une irritation née de ce qu’on a méconnu ses droits, et le temps, loin de calmer cette opposition, ne pourra que l’accroître.

L’Empereur regarde comme rompus les liens qui existaient entre lui et vous et de là vous avez dû quitter le territoire de l’Empire. Je suis persuadé que votre persévérance vous réserve des maux plus graves encore.

La confiance que vous me montrez m’oblige de vous dire que chaque mois votre position deviendra plus pénible et que vous finirez par ne pouvoir plus habiter l’Europe où votre esprit, vos goûts, vos affections doivent vous retenir. Pourquoi vous refuseriez-vous à sortir d’une position qui vous prépare l’avenir le plus douloureux ? La voie vous est encore ouverte aujourd’hui.

L’Empereur vous laisse la faculté de venir reprendre près de lui la place à laquelle vous avez droit à prétendre ; mais dans ce qu’il exige, je crois ses résolutions irrévocables.

Il veut que de concert avec Mme Jouberthou vous annuliez le contrat qui vous unit ensemble. Il ne vous demande pas le sacrifice de l’attachement que vous avez pour elle. Il vous permet de la faire venir en France, de conserver même vos relations avec elle ; mais en y mettant la réserve et la décence que votre rang vous commandera.

Il ne s’opposera pas à ce que vous reconnaissiez comme enfants naturels les deux enfants que vous avez eus de Mme Jouberthou, et il vous sera facile d’assurer leur bonheur, car l’Empereur vous en donnera tous les moyens. Sa disposition est de vous combler. Il n’est point d’honneurs, de grâces que vous n’obteniez de lui.

Toutes les personnes qui sont véritablement attachés à votre famille, et je me place dans ce nombre, vous presseront, Monsieur, de prendre le seul parti qui puisse vous réconcilier avec votre frère. Souffrez que je joigne mes instances aux leurs, que je vous prie d’ouvrir les yeux sur votre position et de considérer que Mme Jouberthou, qui doit avoir l’âme élevée, puisque vous l’aimez, a trop d’esprit pour ne pas bien voir votre position et la sienne. Elle sera la première à recueillir le fruit d’un sacrifice qui vous rendra les honneurs et le rang auxquels votre naissance vous appelle et dont vous voulez vous priver pour votre malheur et pour le sien.

Ma lettre doit porter le caractère de la conviction, car elle ne renferme pas un mot dont je ne sois vivement pénétré, et c’est l’excuse de la franchise un peu vive avec laquelle elle est écrite.

Archives des Affaires étrangères (France, 1806, fo 46.)

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La nouvelle Revue – 1924 – tome LXIX – pp. 289 à 296









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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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