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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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UN ANGLAIS,

AGENT DE TALLEYRAND :

L. GOLDSMITH





La signature des préliminaires du traité de paix avec l’Angleterre, le 3 octobre, fut accueillie des deux côtés du détroit avec des transports d’allégresse. De ce côté-ci on était heureux de voir un repos glorieux succéder à dix ans de guerre. De l’autre côté on appréciait surtout les avantages commerciaux d’un pareil acte et la possibilité de venir à Paris et en France jouir d’agréments trop longtemps interdits. Aussi les Anglais affluèrent chez nous durant quelque temps et les hommes politiques comme les artistes, les savants comme les touristes s’empressèrent d’accourir. Toute une littérature d’impressions de voyages a été le résultat de cette curiosité sympathique et pour resserrer encore davantage de pareils liens, on publiait à Paris même deux journaux anglais, The Bel Messenger et The Argus or London review’d in Paris. Ce dernier dont il sera question plus loin, était destiné à soutenir la politique du Premier Consul en donnant des nouvelles d’Angleterre, et paraissait trois fois par semaine ; il en fut ainsi jusqu’en 1810. On verra dans la réclamation ci-dessous, adressée à Talleyrand, alors ministre des Relations extérieures, quelques détails particuliers sur le fonctionnement de cet organe périodique. C’est la réclamation d’un Anglais, employé à cette besogne occulte et qui se plaint de ne pas avoir été assez bien rétribué. Le lecteur dira, après examen, si ces prétentions paraissent fondées ; elles sont en tous cas un signe des temps qu’il convenait de ne pas laisser perdre.


***


Citoyen ministre, permettez que dans une seconde lettre j’ajoute quelques détails essentiels à celle que j’ai eu l’honneur de vous écrire il y a environ huit jours.

Après les assurances solennelles de protection que vous aviez bien voulu me donner, j’avoue que je ne m’attendais guère à être traité comme je l’ai été, par vous surtout, citoyen ministre, par vous que j’ai toujours regardé comme mon protecteur.

Vous vous rappelez sans doute, citoyen ministre, qu’étant arrivé de Londres l’été dernier, avec des lettres de M. Otto, mon projet était d’établir un papier à Londres intitulé l’Indépendant. Le citoyen Fouché, ministre de la police alors, m’invita à lui remettre un mémoire sur cet objet qu’il présenterait au Premier Consul, mais son ministère fut supprimé précisément à cette époque. Environ huit jours après vous m’envoyâtes M. André, témoignant le plus grand empressement d’établir un journal anglais à Paris. Quoique malade et alité je fis tous mes efforts pour le mettre en train. Sur ce projet, j’ai renoncé à mon plan d’établir mon journal à Londres. Vous chargeâtes M. André de me demander ce que j’attendais recevoir pour mes honoraires. Je lui dis que je n’aime pas de vendre ni de louer ma plume pour de l’argent, que j’offrais mes services pour six mois, après quoi l’on me récompenserait d’une manière convenable. Cette seule réponse de ma part me donnait droit à plus d’égards que je n’en ai éprouvé depuis dix jours. M. André disant que vous insistiez à ce qu’il y ait quelque chose de stipulé et ajoutant que vous me traiteriez d’une manière honorable. Je lui répétai que je n’aimais pas à être payé à raison de tant par mois pour écrire, que je désirais seulement que vous prissiez 1000 exemplaires, le profit sur lesquels est environ 500 louis par an, me réservant les autres souscripteurs pour moi. Je suis convaincu que si j’avais demandé une somme double vous me l’eussiez allouée.

Dans une audience particulière j’eus l’honneur de vous dire, comme je l’avais déjà dit à M. André, que j’espérais que vous feriez quelque chose pour moi en cas que le journal fut discontinué après avoir duré trois ou quatre mois, car certainement je n’aurais pas commencé un journal à Paris. Je ne demandai pas une indemnité déterminée par écrit, mais je me fiai sur l’honneur du Premier Consul que vous représentiez. Vous m’avez dit vous-même, citoyen ministre, avoir appris de M. André que j’avais travaillé comme un esclave même pour la partie purement mécanique du journal, et en général aucun homme n’a jamais pu écrire ni s’évertuer pour cet objet comme je l’ai fait. Des Anglais qui sont à Paris m’ont menacé de me brûler la cervelle ; tous les papiers anglais m’ont accablé d’invectives. Quelle est maintenant ma récompense ? Après que vous m’avez solennellement promis votre protection, après que vous m’avez donné ce journal comme un property, vous me renvoyez, sans même m’entendre, comme un domestique. Les indignités et insultes que j’ai éprouvées de la part des domestiques du bureau de l’Argus vous révolteraient, car ce n’a jamais pu être votre intention que je fusse traité ainsi. Il y a cinq jours qu’il y a des lettres pour moi et ils refusent de me les donner !

Il y a environ deux mois, dans un rendez-vous avec vous, que j’eus l’honneur de vous dire qu’un nommé Maillechaud, dans le bureau du Grand Juge, était ennemi particulier de l’Argus et avait dit que si le gouvernement français ne brisait pas l’Argus, on ferait en sorte de se débarrasser de l’éditeur actuel. M. André sait que ceci est un fait, et, en vous parlant, j’ajoutai que ma femme allait en Angleterre pour vendre une partie de mon avoir et rapporter ici nos meubles, bibliothèque, etc. Vous me dites de ne pas faire attention aux bruits, que vous étiez satisfait de moi et du journal et qu’ainsi l’était le Premier Consul. Après de telles assurances devais-je m’attendre au traitement que j’ai éprouvé depuis ? Il n’y a pas un mois que je dis à M. André que ma femme m’avait écrit que plusieurs personnes en Angleterre lui avait dit que le gouvernement français me sacrifierait finalement d’une manière ou d’une autre et voilà malheureusement que cette prédiction paraît s’accomplir. Quels triomphes pour les ennemis de la France et pour les journalistes de Londres ! Et quelles sont les plaintes contre moi ? On m’a dit que je n’avais pas été assez soumis ou docile envers M. André. Que ne me disiez-vous, citoyen ministre, que vous aviez nommé M. André propriétaire et moi seulement le rédacteur de l’Argus ? que je devais être dans une position subordonnée ? J’aurais demandé une forte somme d’argent et soigné mes intérêts et ceux du journal.

Après toutes ces observations que j’ai été forcé de faire pour rappeler à votre mémoire des faits dont partie vous est connue et dont M. André peut confirmer le reste, j’ajouterai seulement que vous m’avez placé dans la situation la plus cruelle. Je suis dans ce moment sans argent. Il m’est dû 2.000 fr., dont j’ai déboursé 500 fr. pour des livres, etc. Mais sûrement, citoyen ministre, vous m’accorderez une indemnité. Considérez quelles dépenses me causent le voyage de ma femme, l’embarquement de mon mobilier, le loyer pris à terme, la pension payée d’avance pour l’éducation de ma fille, etc. Toutes ces considérations me persuadent, citoyen ministre, dans le cas où vous regarderez tout arrangement comme impraticable, que vous m’accorderez le montant entier de ce que vous m’aviez promis de m’allouer par an. J’ai reçu depuis que le journal est établi 3.000 fr., il m’est dû 2.000 fr., et j’espère que vous ne regarderez pas comme déraisonnable et injuste si je réclame 7.000 fr. comme indemnité. J’attends donc apprendre sous peu de jours le résultat de ce que vous aurez décidé en ma faveur. Le Premier Consul ne saurait voir avec déplaisir que vous payiez ce qui est juste à un homme qui s’est sacrifié en écrivant d’après ses intentions. Oui, citoyen ministre, en défendant la cause de la République dans l’Argus je me suis fait des ennemis que je ne me serais pas attirés en écrivant dans un sens contre-révolutionnaire.

Il me reste encore à vous parler d’un point qui intéresse mon honneur et ma réputation. On a dit que j’avais perdu votre confiance parce que j’étais un jacobin déguisé, que j’étais un espion du gouvernement anglais, que je voyais Lord Witworth tous les jours, etc. J’espère, citoyen ministre, que vous en rendrez justice, que d’ailleurs vous devez au digne homme qui m’a recommandé à vous, de faire examiner strictement et rigoureusement ma conduite. C’est une calomnie atroce dont je ne saurais être impunément la victime. C’est mon intention de quitter Paris aussitôt possible, ne pouvant possiblement rester à Paris après y avoir éprouvé un traitement aussi injuste et peu mérité.

L. GOLDSMITH (1)

Paris, 7 ventôse.

Note

(1) Bibliothèque municipale de Nantes, collection Labouchère, vol. 659, pièce 108.



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SOUVENIRS ET MEMOIRES N° 3 - 1899 - pp. 298 à 302







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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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