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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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TALLEYRAND 1814

PAR

KERVYN DE LETTENHOVE

JANVIER-JUIN 1814







Le terme assigné à la publication des Mémoires de Talleyrand est depuis longtemps dépassé, et il est même douteux qu’ils soient livrés aux études ou à la curiosité de la génération actuelle.

Quelques extraits de la correspondance intime du célèbre diplomate méritent d’être recueillis, et ils offriront d’autant plus d’intérêt qu’ils se rapportent à une mémorable époque où l’Empire qui avait comblé le prince de Bénévent de ses bienfaits, allait faire place à la monarchie héréditaire qui ne se montra pas moins généreuse à son égard.

Nous nous bornerons à quelques citations ; mais nous les choisissons de telle sorte qu’elles répondent à la marche des évènements. Il ne reste qu’à ajouter que les lettres que nous avons sous les yeux, sont adressées à la duchesse de Courlande et à sa fille ; et comme Talleyrand recommande avec soin de les détruire, rien ne nous garantit davantage qu’il y a dit, sans réticences toute la vérité (1).

L’année 1814 s’ouvre sous de tristes auspices. L’empereur, en recevant la députation du corps législatifs, l’accable de ses reproches et prodigue les témoignages de sa colère.

Ici s’ouvrent nos extraits :

2 janvier. – La matinée n’a pas été aussi orageuse que celle d’hier : elle a été courte. Les visages étaient comme le temps, un peu froids.

3 janvier. – Je vous aime dans les temps durs, comme dans les temps plus doux.

8 janvier. – Je trouve le temps bien sombre.

10 janvier. – On dit bien de mauvaises nouvelles. On se tourmente pour ceux que l’on aime, pour son pays, pour soi. Il ne me vient à l’esprit que des choses tristes.

11 janvier. – La soirée s’est passée assez bien.

14 janvier. – La chambre était en général triste… Je trouve que la guerre, sous tous les rapports, devient bien pénible. L’incertitude est la seule chose à laquelle l’esprit ne sache pas se faire.

17 janvier. – La bourrasque est passée, mais elle n’empêche pas de prendre ses mesures. On a du temps et par conséquent plus de réflexion à soi.

La France est envahie ; l’ennemi a paru dans les montagnes de la Franche-Comté et s’avance vers les plaines de la Bourgogne. On essaie de négocier, mais moins pour terminer la guerre que pour la suspendre afin de se préparer à de nouvelles luttes.

19 janvier. – L’ennemi a passé la Meuse à Saint-Mihel. C’est bien triste d’être envahi de tous les côtés. Du reste rien de nouveau.

20 janvier. – Les nouvelles de ce matin sont qu’il y a à Paris une lettre adressée au duc de Vicence, signée du prince Metternich, qui annonce que l’on accepte l’ouverture d’un Congrès et qui indique Châtillon-sur-Seine, petite ville de Bourgogne, comme lieu de réunion. Cette lettre a été, dit-on, apportée par un courrier qui a pris une autre route que celle par laquelle il aurait pu rencontrer M. de Caulaincourt, et en son absence elle doit avoir été ouverte par l’empereur. Cela se disait beaucoup hier chez la princesse de Neufchâtel. Les puissances ne sauraient prendre trop de sûretés si elles ne veulent pas être obligées à recommencer sur nouveaux frais l’année prochaine. Les mauvais restent toujours mauvais. Quand on a fait des fautes par la tête, tout est pardonnable : quand on a péché par le cœur, il n’y a pas de remise et par conséquent pas d’excuses… Ce billet est à brûler.

21 janvier. – Il n’y a rien de nouveau dans les grandes affaires du monde… Je ne sais que des choses tristes. Quel temps !

L’empereur se place à la tête de son armée ; quant à l’impératrice, il est décidé, pour la soustraire à tout péril, que, dès que Paris sera menacé, elle se retirera aux bords de la Loire.

25 janvier. – L’empereur est parti à sept heures moins un quart. L’impératrice reste décidément. Tant qu’elle est ici, Paris est plus habitable qu’aucun autre endroit ; si elle partait, il faudrait s’arranger pour n’avoir point d’obstacle et partir immédiatement.

29 janvier. – Ce qu’il y a de moins mauvais, c’est le temps. L’incertitude est le pis des maux, car avec un bon esprit on s’arrange selon les différentes situations de la vie.

4 février. – On a appris ce matin que l’empereur avait éprouvé un grand échec en avant de Troyes et qu’il se retirait sur Provins et Nogent. Nous sommes bien près d’une crise qui peut être terrible.

5 février. – On ne fait point de préparatifs au château des Tuileries.

Et ici se place un billet assez mystérieux à la duchesse de Courlande :

7 février. – Chère amie, placez dans votre lit et portez avec vous, quand vous voyagez, le petit tableau que je vous envoie. C’est un préservatif contre la mauvaise fortune.

Le danger s’accroît.

7 février. – L’empereur revient à Provins ; il peut prendre de là la route de Montereau et aller de l’autre côté de la Seine. Si cela est ainsi, il fera partir l’impératrice.

9 février. – On a fait évacuer les poudres qui étaient à Essonne et on les a portées à Vincennes. Quatre cents pièces de canon qui étaient à Vincennes, ont été portées, moitié à l’Ecole militaire, moitié aux Invalides, et beaucoup à Montmartre, ce qui fait croire que l’empereur veut défendre Paris. Cela effraye tout le monde.

Il est bon que la duchesse de Courlande quitte Paris, même avant l’impératrice.

7 février. – Rien ne presse pour le départ. Il faut être prêt, mais encore attendre.

8 février. – Il faut se préparer. La journée nous instruira de ce que nous avons à faire, mais il faut être prêt. Mon opinion est qu’il faut se disposer à partir mercredi matin.

9 février. – Vous avez bien fait d’aller à Rosny. Il me semble que les départs sont retardés.

10 février. – Je vous envoie ce petit nécessaire que je vous prie de me garder. Si je vais à Rosny, je n’aurai peut-être pas trop le moyen d’y aller avec aucun paquet. Les choses sont toujours dans le même état. L’incertitude est dans toutes ses horreurs, car nous sommes à quatre jours de je ne sais quoi.

14 février. – On disait aujourd’hui que l’empereur qui a couché à Château-Thierry le 13, serait obligé de revenir promptement parce que le prince de Schwartzemberg avait tourné la position de Nogent et avait passé la Seine à Bray. Cette marche le rapproche de Paris… Si l’approche du prince de Schwartzemberg est vraie, cela diminue beaucoup l’effet des glorieuses journées de jeudi, de vendredi et de samedi. Nous sommes encore dans les hasards.

14 février au soir. – Notre journée s’est passée dans l’inquiétude… Le général Oudinot est à Nangis. Nangis n’est qu’à seize lieues de poste de Paris.

15 février. – Le bulletin de demain nous dira ce que nous devons croire. Cela ne sera pas probablement d’accord avec la modeste vérité, mais on nous compte pour rien, et nous devons être contents de ce que l’on nous dit… Il faudrait être bien peu Français pour ne pas souffrir horriblement de tous les maux et de toute l’humiliation qu’éprouve notre pauvre pays… D’ici à dimanche, la marche des affaires deviendra claire. Nous saurons si l’empereur défendra Paris ou s’il se retirera sur la Loire et enfin si les ennemis y viennent.

16 février. – L’empereur a couché à Meaux. On jette deux ponts de bateaux sur la Seine au-dessus du confluent de la Marne. Voilà ce qui nous entoure… Paris est parfaitement tranquille.

18 février. – L’opinion de Paris est que l’ennemi ne peut en approcher de plusieurs jours. On est plus tranquille.

21 février. – La semaine nous apprendra ce que nous avons à craindre. On a peur aisément, mais aussi fort aisément on se rassure.

22 février. – Les lettres qui viennent ici des villes où les ennemis ont passé, sont bien tristes. Si la guerre continue, notre belle France sera dans un état déplorable.

Si l’empire doit tomber, la dynastie des Bourbons remontera-t-elle sur le trône ? Un vague symptôme de retour à la monarchie traditionnelle s’est fait jour ; mais les esprits sérieux ne s’en préoccupent point encore, témoin cette lettre de Talleyrand :

24 février. – Il court ici une proclamation, datée de Bailleul, aux habitants de la Flandre française. Elle est du 17 février (2)…Ce qui rend cette proclamation remarquable, c’est qu’elle est la première dans laquelle il est ouvertement question de la maison de Bourbon. Lord Castlereagh a cependant déclaré à Châtillon que Louis XVIII n’était et ne pouvait être un obstacle à la paix, et il a assuré que l’Angleterre n’avait aucun engagement avec la maison de Bourbon… Mon estomac ne va pas encore trop bien. Les inquiétudes dans lesquelles nous sommes, ne doivent pas être trop bonnes pour la santé.. Il faut croire que nous approchons d’une solution. (3)

Un échec, subi par Napoléon au pont de Méry, réveille chez Blücher l’audacieux projet de marcher sur Paris. De là de nouvelles inquiétudes.

25 février. – Les on dit de Paris ne m’arrivent guère, car je ne vois et ne désire voir presque personne.

28 février. – Si nous n’apprenons pas demain ou ce soir que l’armistice est signé, Paris rentrera dans les angoisses dont nous sortons à peine.

1er mars. – Les évènements vont si vite que vingt-quatre heures changent la scène… Les affaires sont dans ce moment si mêlées que le plus habile dit vingt fois par jour des nouvelles qui se détruisent.

2 mars. – On s’est battu près de nous… A toutes les heures, il y a un motif d’inquiétudes ou un motif de tranquillité.

Talleyrand prévoit déjà la reddition de la capitale.

8 mars. – Si Paris se rendait aux ennemis par capitulation, je ne vois aucun inconvénient à y venir, après avoir appris comment et par qui l’autorité s’y exerce.

« Talleyrand, dit M. de Chateaubriand, n’avait rêvé qu’une chose : la disparition de Bonaparte, suivie de la régence de Marie-Louise, régence dont lui, prince de Bénévent, aurait été le chef. »

Ce jugement de la conduite de Talleyrand, au mois de mars 1814, est justifié par les lettres suivantes :

Il paraît que Louis XVIII a été proclamé à Bordeaux au moment de l’entrée des Anglais. La ville était fort animée dans le sens contre-révolutionnaire au départ du courrier… Si la paix ne se fait pas, Bordeaux devient quelque chose de bien important dans les affaires. Si la paix se fait, Bordeaux perd de son importance ; il la perdrait de même si l’empereur était tué, car nous aurions alors le roi de Rome et la régence de sa mère. Les frères de l’empereur seraient bien un obstacle à cet arrangement par l’influence qu’ils auraient la prétention d’exercer mais cet obstacle serait facile à lever. On les forcerait à sortir de France où ils n’ont de parti, ni les uns, ni les autres.. Brûlez cette lettre, je vous prie.

20 mars. – Le Congrès est ou va être rompu. C’est sûr. Maintenant le dénouement ne peut se faire attendre, mais quel sera-t-il ? On parlait aujourd’hui d’une conspiration contre l’empereur, et l’on nommait des généraux parmi les conjurés, tout cela vaguement. Si l’empereur était tué, sa mort assurerait les droits de son fils aujourd’hui aussi compromis que les siens par les évènements de Bordeaux et par le mouvement général des esprits en France. Tant qu’il vit, tout reste incertain, et il n’est donné à personne de prévoir ce qui arrivera. L’empereur mort, la régence satisferait tout le monde parce qu’on nommerait un conseil qui plairait à toutes les opinions et qu’on prendrait des mesures pour que les frères de l’empereur n’eussent aucune influence sur les affaires du pays… C’est Marcoucy qui vous porte cette lettre, que vous brûlerez aussitôt que vous l’aurez lue. C’est essentiel. En général, chère amie, ne gardez point de lettres.

Chaque jour, des bruits plus inquiétants se répandent :

20 mars. – Les nouvelles que j’écris, sont dans les rues. Quelle triste manière de vivre que d’être gêné dans ses relations intimes quand on a voulu avant tout se passer des affaires du monde !

24 mars. – La France est dans une bien triste situation ; on nous pille de tous les côtés.

27 mars. – Les nouvelles de ce matin sont toujours plus mauvaises. La décomposition sociale va toujours en augmentant. Personne n’obéit et personne n’ose toutefois commander.

Le 28 mars, Talleyrand écrivait à la duchesse de Courlande qu’il était appelé aux Tuileries. Ce fut en effet dans la soirée du 28 mars qu’eut lieu une réunion du Conseil de régence où il soutint qu’il ne fallait point quitter Paris. On le loua fort de son courage : il eût suffi de reconnaître son habileté dans les motifs qui le guidaient. Tant que Marie-Louise restait dans la capitale, des négociations avec les alliés étaient possibles, et Talleyrand pouvait espérer que, Napoléon se retirant de la scène politique, l’ancien évêque d’Autun eût exercé sous Marie-Louise l’autorité prépondérante dont avaient joui Richelieu et Mazarin sous Marie de Médicis et sous Anne d’Autriche.

On sait que l’avis de Talleyrand ne prévalut point ; et dans trois billets adressés le lendemain, 29 mars, à la duchesse de Courlande, il lui annonce successivement que le voyage de l’impératrice est décidé et qu’elle se rendra à Tours, que ce voyage est ajourné, et enfin que l’impératrice est partie, suivie de nombreux fourgons. La fuite de Marie-Louise laissait la capitale dans une morne stupeur.

A ces sombres journées appartient le billet suivant :

28 mars. – Il y a dans mon dîné un peu de politique intérieure. Je veux établir en quoi doit consister dans ces temps-ci le dîné de la maison et pour cela ne point l’augmenter. Vous me servirez dans mon intrigue.

Les pénibles incertitudes qui troublaient l’esprit de Talleyrand, reparaissent :

30 mars. – Il est honteux, dans des circonstances semblables, d’être aussi peu instruit que nous le sommes et que je le suis. La question de la défense même, cette question si importante est indécise. Les uns veulent se défendre ; beaucoup d’autres s’y opposent. On s’agite, mais l’on ne fait, ni ne délibère. Je ne crois pas qu’une masse d’hommes ait jamais été dans un état si humiliant.

Ces perplexités agitaient vivement l’esprit de Talleyrand. Il voulut, raconte-t-on feindre de suivre Marie-Louise afin de donner un gage de dévouement à la cause bonapartiste, et il fit jouer aux barrières de Paris une scène de contrainte et de violence par des amis qui le retinrent là où il lui importait désormais de rester, au centre de ses intrigues de tout genre.

Talleyrand rend compte fort brièvement de cet incident dans une lettre à la duchesse de Courlande :

31 mars. – J’ai trouvé les barrières fermées, et il m’a été impossible de continuer ma route. J’étais en voiture à cinq heures. Précey à cheval était mon seul garde de corps. Je viens d’écrire à M. l’archichancelier tous les obstacles que j’avais rencontrés pour mon voyage.

Déjà Talleyrand est en relation avec les Russes, et il ne dissimulera point plus longtemps la part qu’il a prise à la chute de l’Empire.

2 avril. – A minuit, il y aura à la porte de Saint-Germain un détachement de Cosaques pour escorter Dorothée. Il faut qu’elle prenne, pour y arriver, la route d’Aubergenville.

3 avril. – Quelque chose qui nous arrive, venez ici… L’empereur part demain. Marmont n’oublie pas la garde nationale.

4 avril. – Voilà, chère amie, une bonne nouvelle. Le maréchal Marmont vient de capituler avec son corps. C’est l’effet de nos proclamations et papiers. Il ne veut plus servir pour Bonaparte contre la patrie.

L’empereur de Russie, entrant à Paris, y a accepté l’hospitalité de Talleyrand.

5 avril. – Le Dîné de famille n’aura pas lieu aujourd’hui parce que l’empereur dîne seul et fait maigre à la russe, mais il dînera ici demain.

Le 6 avril, Talleyrand annonce qu’il doit se rendre au Sénat où aura lieu une séance importante ; c’est celle où la royauté héréditaire sera rétablie au profit du frère de Louis XVI.

6 avril. – Je vais au Sénat et je serai fatigué de l’importante séance qui va avoir lieu.

Le lendemain, Talleyrand ajoute dans un autre billet à la duchesse de Courlande :

7 avril. – Il y aura un Te Deum russe dimanche sur la place qui est devant la maison. Jusque-là on est dans les austérités du carême… Lissés les vingt premières lignes du Moniteur. Tout est fini et très bien fini.

Jamais Talleyrand n’a été plus occupé. Les travaux les plus sérieux et les fêtes se partagent ses journées :

8 avril. – Depuis dix jours, je ne pense qu’aux affaires. Je ne vis qu’avec des gens que je ne connais pas, mais qui sont utiles à tout ce qui se passe.

9 avril. – L’empereur ira mardi coucher à l’Élysée.

10 avril. – L’empereur dînera ici aujourd’hui.

1 avril. – Ma tête a par trop d’affaires. Je trouve cela fini. M. le comte d’Artois arrive demain à midi.

22 avril. – J’ai fini mon armistice ; c’est déjà une bonne chose. Plus tard, mais d’ici à un mois, nous aurons la paix.

Il ne s’agit plus, pour Talleyrand, de flatter Napoléon, mais de s’assurer un bon accueil près de Louis XVIII. En même temps, il ne néglige rien pour résister aux prétentions des alliés et à l’influence de quelques amis du comte d’Artois.

26 avril. – Nous avons un dîné chez M. le comte d’Artois. Le roi est à Calais et couche aujourd’hui à Boulogne.

26 avril. – Le roi couche ce soir à Abbeville.

26 avril. – Je ne sais pas si le roi n’arrivera pas jeudi à Compiègne ; le fait est qu’il est arrivé dimanche à quatre heures à Calais. L’agitation continuelle me fatigue l’esprit.

29 avril. – Je ne sais pas encore si je vais à Compiègne. M. le comte d’Artois y va ce soir. Je n’y ai que faire si l’on ne me demande pas, et je me fatiguerais inutilement. Je vais au Conseil jusqu’à six heures.

1er mai. – La journée d’aujourd’hui et de demain sont encore bien employées. A dater du milieu de la semaine prochaine, s’il ne nous arrive pas d’incidents, je serai beaucoup plus libre et j’entrerai dans ma vie réglée. Ma conférence d’hier a fini à trois heures du matin.

3 mai. – Ce soir, je vais à Saint-Ouen. Je n’ai pas dormi, je suis un peu fatigué ; mais tout cela ne serait rien si je voyais les choses bien conseillées et je n’en suis pas trop sûr. Il y a bien des petits esprits autour de M. le comte d’Artois, et cela a une influence sur le roi. Compiègne était plein de Périgord, les Chalais, les Die, l’archevêque de R. et Edmond : cela faisait six.

3 mai. – Wellington est le personnage le plus curieux de notre temps ; je suis bien aise que vous l’ayez vu. Cela vous aurait fait plaisir à vous qui aimez le grand et le beau. Me voilà avec tous les provisoires qui sont un peu inquiets de leur position. Les choses vont doucement, mais il faut un peu d’indulgence de la part de l’empereur de Russie qui est un peu pressé par le temps. Ce qui a été vingt ans à se détruire, ne se refait pas en trente jours.

11 mai. – Samedi, on fait à Notre Dame un service pour Louis XVI. Je trouve cela fort bien. Cela nettoie le sol français. Après cette cérémonie, tout doit être oublié.

14 mai. – La cérémonie a été belle, l’entrée était difficile, le discours médiocre. Une fois dans l’église tout était bien. Le roi était dans une tribune ; M. le comte d’Artois conduisait le deuil.

16 mai. – La vie que je mène depuis deux mois, est trop forte pour moi. Encore quelques semaines, et j’espère rentrer dans un ordre de travail qui ne sera plus forcé comme à présent.

16 mai. – Notre platonique Alexandre était hier au soir au bal chez la maréchale Ney ; il a inauguré la belle scène de l’Opéra.

19 mai. – On m’accable de travail.

On peut noter, le 20 mai, le dîner offert par Talleyrand à Mme de Staël.

21 mai. – Ma vie me fatigue et sous mille rapports me déplaît, mais il ne faut pas prendre garde à cela, ni à soi, jusqu’à l’adoption de cette constitution qui doit ou tout tranquilliser ou tout inquiéter.

25 mai. – La conférence commencée à onze heures finit… Je travaille depuis huit heures du matin. Ma pauvre tête y restera ; je me fais un peu pitié pour la vie que je mène.

28 mai. – M. le duc d’Angoulême est maigre et chétif ; il a assez bonne grâce ; il paraît moins vif que M. le duc de Berry. Ses manières sont polies et agréables.

30 mai. – Je signe ce matin.

31 mai. – J’ai fini mes paix avec les quatre grandes puissances… A quatre heures, la paix a été signée ; elle est très bonne, faite sur le pied de la plus grande égalité et plutôt noble, quoique la France soit couverte encore d’étrangers.

Il faut rappeler à l’honneur de Talleyrand que de ces coupables intrigues et de ces égoïstes préoccupations sortirent du moins deux grands résultats politiques : une paix honorable avec l’étranger et la Charte de 1814.

Kervyn de Lettenhove.

Notes.

(1) Ce recueil de lettres figure parmi les précieux autographes que M. de Stassart a légués à l’Académie royale de Bruxelles. M. de Stassart en avait conservé une copie dont M. Charavay a publié des spécimens dans l’Amateur d’Autographes de 1862.

(2) Cette proclamation était d’un général prussien.

(3) La duchesse de Courlande avait demandé si elle pouvait sans péril se rendre à Paris.

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in REVUE D'HISTOIRE DIPLOMATIQUE N° 2 - AVRIL-JUIN 1887










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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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