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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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TALLEYRAND

ECONOMISTE ET FINANCIER

PAR

ANDRE LEROY

AVOCAT A LA COUR D'APPEL


THESE POUR LE DOCTORAT

Présentée et soutenue

le jeudi 30 mai 1907

à la Faculté de Droit de Paris




Les premiers diplomates, au début du XIXe siècle, furent Metternich et Talleyrand. Contemporains, ils ont été opposés l’un à l’autre. Témoins d’évènements extraordinaires, ils en ont été le plus souvent les agents actifs, et surent mettre au service de leurs pays ce qu’ils avaient de meilleur dans l’esprit. C’était l’époque où l’aigle, après être monté droit vers le soleil, planait au-dessus de l’Europe. L’un attaqua rageusement, par principe ; l’autre le défendit sans conviction, par intérêt. Ces deux hommes auraient dû, au moins, se comprendre ; et pourtant, rivaux, ils se sont méconnus. Talleyrand n’a jamais su placer Metternich au rang qu’il méritait ; Metternich répétait, à tout propos, que Talleyrand était un esprit léger et dangereux, capable seulement de destruction et inhabile à dresser aucune œuvre durable.

S’ils n’ont pas su s’apprécier, c’est qu’il n’y avait entre eux aucun point de rencontre, aucune idée commune. Ils procédaient de façon diverse ; ils différaient dans les moindres détails. L’un était le champion du passé, d’un état de choses qui s’écroulait ; l’autre, plus habile, s’était jeté dans les principes nouveaux, marchait avec son temps, le dépassait souvent, et entrait alors en communion d’idées avec l’avenir. Metternich c’est le diplomate de l’ancien régime, de la tradition ; sa conception politique est restée celle de Bossuet : « Dès qu’un roi apparaît, le peuple doit demeurer en paix sous son autorité. » Il faut selon lui que le prince respecte les franchises provinciales, mais il doit rester le maître absolu de gérer les finances de ses sujets et de diriger la diplomatie de son pays, car le peuple, par lui-même, administre mal ses deniers et n’a pas à s’intéresser aux affaires étrangères. La diplomatie, c’est affaire de cour, c’est l’art de mettre les princes d’accord, c’est l’urbanité et la politesse des rois. Le directeur du protocole et le ministre sont unis en lui.

Tout autres sont, en cette matière, les idées de Talleyrand. Ayant assisté à la chute de cinq ou six gouvernements successifs et les ayant servis tout à tour, il est fort sceptique sur le principe de la légitimité. Dès la Constituante, il est du parti populaire et il connaît l’ivresse du succès près des masses. Enfant, il avait vécu auprès de sa grand’mère Mortemart qui lui avait conté, dans les longues soirées de Chalais, les ambassades de ses ancêtres ; homme, plein d’ambition, désireux de se faire une place, et la plus large possible, à la faveur de la Révolution, il se porte vers la carrière diplomatique ; mais il la conçoit de façon nouvelle. Ses contemporains ont bouleversé les rapports entre les individus, il modifie dans le même sens les rapports entre les peuples. Négocier, c’était soutenir le monarque dans ses susceptibilités personnelles, flatter son ambition, satisfaire son orgueil ; c’est maintenant la recherche des faits permanents, c’est chose mercantile, c’est l’art de faire prévaloir au dehors l’intérêt de tous les nationaux. La diplomatie sera moins agréable ; les intrigues de salon, les femmes y joueront un rôle moins important ; elle y gagnera en prestige et en dignité.

Mais alors le ministre des relations extérieures ne doit pas être renseigné seulement sur les grands du monde et sur leur entourage. Il faut qu’il sache quels sont les besoins des masses d’hommes qu’il représente, qu’en un mot, il ait la science d’un économiste et l’habileté d’un financier. Economiste et financier, Talleyrand fut l’un et l’autre et c’est en partie à cela qu’est due la grandeur de son œuvre.

Mirabeau, dans ses projets de ministère, désignait tour à tour l’évêque d’Autun pour le portefeuille des Affaires étrangères et pour celui des Finances.

Talleyrand a été peu étudié et il est peu connu sous ce dernier aspect. C’est de ce côté que nous l’examinerons.

Comme ses idées en matière de finances et d’économie ne forment pas une doctrine complète, qu’elles ne sont apparues que de-ci et de-là, et qu’elles effleurent ou approfondissent les questions les plus diverses, nous les rechercherons au fur et à mesure qu’elles se sont présentées à son esprit et qu’il a eu occasion de les appliquer. Nous adopterons donc pour cette investigation l’ordre chronologique.

Napoléon III, songeant à son passé, se plaisait à dire : « Esclave des souvenirs de son enfance, l’homme, toute sa vie, obéit, sans s’en douter, aux impressions qu’il a reçues dans son jeune âge, aux épreuves et aux influences auxquelles il a été en butte. » Jeunes et vieux, nous aimons à nous rappeler nos premières années, nous les parons d’agréments qu’elles n’ont jamais eus, achevant en un rêve ce qu’elles n’ont qu’ébauché. Faits accomplis, évènements souhaités, projets et rêves lointains se mêlent dans la mémoire en un chaos indécis et charmant qui cause la joie de nos vieux jours.

Bien au contraire Talleyrand n’aimait point à se reporter à ses premiers pas dans la vie, il évitait d’aborder ce sujet et, quand il en parlait, son visage, d’ordinaire impassible, qui prenait seulement de temps en temps un air de scepticisme enjoué, devenait grave ; son front se plissait. C’est qu’en effet les débuts pour lui furent rudes et il en garda toujours une vive amertume : « Pas une semaine dans ma vie, écrit-il, au début de ses Mémoires, je n’ai eu la douceur de me trouver sous le toit paternel. » A l’âge où les autres enfants ne connaissent que la joie, où la mère n’a que des caresses sans gronderies, où le père est tout entier à un avenir ambitieux, le fils de Charles-Daniel de Talleyrand et d’Eléonore de Damas était en nourrice, en des mains mercenaires. A quatre ans, il en revint avec une jambe cassée, boiteux ; il était déjà cadet ; dès lors sa destinée fut réglée ; Charles-Maurice entrera dans les Ordres. Pourtant il était alors encore trop jeune pour se préparer à ses futures fonctions. Ses parents, voulant se débarrasser du soin de son éducation, l’envoyèrent au fond du Périgord, à Chalais, chez sa grand’mère. Il mena auprès de cette femme – à qui « son langage, la noblesse de ses manières, le son de sa voix » donnait un charme inexprimable – aimée et bonne, une existence paisible et ce fut sans doute le seul coin bleu dans le ciel de son enfance. Cela dura peu. A huit ans, il fut placé par sa famille au collège d’Harcourt. Il y entra très ignorant, mais « il ne devint bientôt un des élèves les plus distingués et y remporta les premiers prix ». De là, pour le tenter peut-être et pour l’éblouir par le spectacle des grandeurs sacerdotales, il fut conduit à Reims, auprès de son oncle Alexandre-Angélique, coadjuteur de l’imposant et spirituel cardinal de la Roche-Aymon. Mme de Genlis l’aperçut dans ce séjour : « Il était déjà en soutane quoiqu’il n’eut que 12 ou 13 ans, écrit-elle dans ses Mémoires ; il boitait un peu, il était pâle et silencieux, mais je lui trouvai le visage très agréable (1). »

Reims avait été la préparation à Saint-Sulpice. Pour l’exciter, on lui avait montré le but à atteindre, le résultat à obtenir. Restait à employer les moyens pour y arriver : c’était recevoir les Ordres. A contre-cœur, de force même, Talleyrand s’y étudia : « Je n’avais aucun moyen de défense, écrit-il dans ses Mémoires, j’étais seul ; tout ce qui m’entourait avait un langage fait et ne me laissait apercevoir aucun moyen d’échapper au plan que mes parents avaient adopté pour moi. » Nouveau Gondi, ayant l’âme aussi peu ecclésiastique que le Cardinal de Retz, il entra à Saint-Sulpice qui avait alors pour supérieur M. Couturier (1770). Talleyrand dut suivre la règle de M. Olier, fondateur de la Société : longs exercices de piété, études théologiques. Si ce séjour dans la docte maison put lui être de quelque utilité dans la suite de sa carrière diplomatique, comme il le déclara dans ses vieux jours en prononçant à l’Académie l’éloge de Reinhardt, il ne lui servit que fort peu au point de vue économique et financier : Toutefois il y gagna une qualité maîtresse en la matière ; il acquit le don de l’observation, la finesse de discerner les moindres détails. Il était triste auparavant, il devint sombre, taciturne, mélancolique ; vivant loin du commerce des hommes, il fréquenta peu ses condisciples. D’autres, à sa place, auraient confié à de plaintives élégies tout ce qu’il y avait de jeunesse et de passion refoulée dans leur cœur ; pour un tel délassement il eût fallu un rêveur ; le futur ministre se montra plus positif : songeant à l’avenir, il chercha à tirer du présent tout le profit possible. Il était assez éloigné de la scène des évènements quotidiens pour acquérir la perspective nécessaire afin de les bien voir ; il regarda, et il apprit à bien connaître les choses sans être importuné par tout le bruit que font les hommes. Savoir réfléchir à propos, remarquer d’un coup d’œil ce qu’il y a de commun entre plusieurs phénomènes, c’est une puissance que l’on n’acquiert ordinairement que durant l’âge mûr. A vingt ans, Talleyrand avait le jugement aussi rassuré qu’un sage des temps antiques.

Au printemps de 1775, le jeune séminariste alla à Reims au sacre de Louis XVI, et, à son retour, il sollicita de la Société de Sorbonne l’autorisation de faire la preuve de ses mœurs et de sa doctrine pour avoir droit à l’habitation, ou comme on disait alors, à l’hospitalisation.

Le 18 juin, l’Assemblée provinciale du clergé de Reims le choisit comme député pour le second Ordre à l’Assemblée Générale du Clergé de France. Il fut, ainsi que l’abbé de Vogué, nommé promoteur.

En 1778, après avoir obtenu l’abbaye de Saint-Denis de Reims, il fut reçu licencié en théologie, le 2 mars.

Talleyrand avait les titres. Il ne lui restait plus qu’à trouver fortune. On était alors au plus beau temps des Salons ; le Contrat social était en vogue : grandes dames et médiocres philosophes rivalisaient de l’esprit le plus faux : les femmes y discutaient sur le sort et les malheurs du peuple, en chiffonnant des dentelles ; les hommes faisaient de la tapisserie et parlaient d’une foule de choses dont ils ignoraient jusqu’au premier mot ; les belles duchesses, toutes poudrées, qui ne connaissaient la campagne que par les peintures de Watteau ou les bergeries de Marie-Antoinette, plaçaient une phrase bien tournée sur une plus équitable répartition du sol, en se regardant dans leur miroir. Tout dans ce milieu était faux et apprêté ; les boudoirs où l’on séjournait trop longtemps devenaient des lieux pestilentiels, les machines humaines se détraquaient à vouloir fabriquer de l’esprit sans interruption, les cerveaux s’épaississaient. Au début du XVIIIe siècle, tout cela avait été fort bien ; à la fin, c’était devenu exécrable. Le jeune abbé n’avait pas encore pénétré dans ces temples ; il en devint un des fidèles les plus assidus. C’était là que se faisaient les réputations ; on y subissait de nouveaux et plus décisifs examens ; au point de vue mondain, nous n’étions pas en retard à cette époque ; le jury fonctionnait déjà dans les ruelles. Talleyrand pensa que la meilleure manière de réussir c’était de se montrer pire que les autres. Tous ces frivoles avaient perdu le sens moral ; il fallait les étonner par un raffinement dans le vice. Talleyrand était prêtre, il se damna et il se damna plus que le pire des roués et des petits-maîtres : La nature et l’intérêt le poussaient dans cette route ; il y entra résolument. Il prit deux associés : Choiseul-Gouffier et Narbonne. Les trois compères se valaient. Le trio fit vite parler de lui, sa réputation devint générale ; au bout d’un an, la voie était préparée ; l’abbé de Périgord était en passe d’arriver à tous les emplois auxquels sa vaste intelligence lui donnait un droit naturel.

Sur ces entrefaites, une Assemblée du Clergé fut convoquée en 1780. Talleyrand en fit partie. C’est là qu’il trouva l’occasion tant désirée depuis un certain temps. Il y occupa un tout premier rôle et il le tint dignement. A l’âge où d’autres n’en sont encore qu’à la théorie et restent plongés inutilement dans des spéculations philosophiques et nuageuses, il entra en pleine pratique. Là il utilisa toutes les connaissances et toutes les réflexions accumulées au cours de sa jeunesse, et il recueillit une expérience qui lui servira beaucoup dans les évènements postérieurs : il mit à profit le passé et prépara l’avenir. Son agence générale, tout en donnant une base plus solide à son instruction technique, lui fit, par la suite, d’une grande utilité ; elle lui permet de guider la Révolution dans ses premiers pas si difficiles. Les membres de la Constituante, qui, pour la plupart, n’avaient fait que rêver de vagues réformes dans leur cabinet, furent souvent heureux de s’appuyer sur l’autorité de ce grand seigneur, aux idées nouvelles, qui, durant cinq ans, avait administré les biens et géré les finances du premier corps de l’Etat, c’est-à-dire veillé à des ressources aussi abondantes et à des intérêts aussi complexes que ceux de la plupart des pays d’Europe. Pendant cinq ans, de 1780 à 1785, Talleyrand s’occupa de l’administration de l’Eglise de France : il déploya, durant cette période de sa vie, une activité extraordinaire, menant avec un égal souci affaires et plaisirs ; il traita par lui-même les moindres questions et nous possédons des volumes entiers écrits de sa main à cette époque. Nous allons l’étudier en feuilletant rapidement ces documents, et, comme les Assemblées du Clergé en France sous l’ancien régime et les Agences générales sont parmi les questions dont on parle souvent et qu’on connaît le moins, nous commencerons par donner quelques explications préliminaires à leur sujet.

Jadis, en France, le Clergé formait la première classe de la nation ; ses députés siégeaient aux Etats généraux ; les trois Ordres y avaient des séances à part, et ne délibéraient pas en même temps sur les mêmes questions ; ayant pour mission spéciale de défendre les intérêts de l’Eglise, les mandataires du Clergé laissaient aux seigneurs et au Tiers-Etat le soin de régler les affaires de la nation. Aussi le rôle de la délégation ecclésiastique fut-il de bonne heure un peu à part dans l’ensemble de la représentation nationale ; elle put avoir des destinées distinctes de celles qui étaient réservées aux envoyés des gentilshommes et des roturiers (2).

De plus, le Clergé avait besoin de s’assembler de temps à autre pour traiter en commun toutes les grandes questions qui l’intéressaient, et ces conseils ne pouvaient se tenir sans l’autorisation de la couronne. D’un autre côté, le roi aimait peu à convoquer les Etats : On y exigeait trop de comptes ; on tâchait d’arracher au prince trop de privilèges. Entre le Sacerdoce et le Trône un accord tacite fut conclu : Les clercs gagnèrent le droit de se concerter toutes les fois que le besoin s’en ferait sentir, moyennant une certaine somme abandonnée au monarque, et dont le montant varierait avec les besoins du moment et le bon état du Trésor. Restait la question de l’établissement des rôles et de leur recouvrement. Le Clergé tint à se charger lui-même du département des décimes par paroisse et diocèse. Les Assemblées de 1567 et de 1579 eurent une importance considérable à ce point de vue. « Elles firent reconnaître par la couronne le droit pour le premier ordre de l’Etat d’avoir une administration fiscale propre comme il avait déjà ses propres juridictions… » Elles devinrent un tribunal suprême en matière de temporel ecclésiastique ; « au-dessous furent établis, sous le nom de chambres ou bureaux généraux des décimes, des tribunaux qui formèrent toute une hiérarchie de juridictions en matière administrative ». Plus tard enfin, cette juridiction fut complétée par l’établissement de bureaux diocésains. Les décimes devinrent, à partir du XVIe siècle, des impôts que le Clergé acquittait régulièrement et qui se divisaient en décimes ordinaires et en décimes extraordinaires, ceux-ci formant les véritables dons gratuits.

Il ne suffisait pas que l’Assemblée eût fait reconnaître par le roi les franchises ecclésiastiques, pris des résolutions, imposé des conditions ; pour les secours qu’elle accordait, il fallait une surveillance de tous les instants. La surveillance fut d’abord confiée aux syndics et députés généraux du Clergé. A la réunion de Melun, on modifia cette organisation ; deux agents furent établis ; ils étaient nommés en principe pour deux ans, mais leurs fonctions devinrent plus tard quinquennales. En vertu du règlement de Melun, deux provinces élirent, à tour de rôle, chacune un agent. L’élection était d’ailleurs confirmée par l’Assemblée. Ils eurent pour principale fonction de suivre, ou, selon le langage du temps, de solliciter toutes les affaires qui concernaient le Clergé, « de demander la réforme, l’abrogation des édits, déclarations, lettres patentes du roi, arrêts des cours souveraines contraires aux immunités de l’Eglise. L’agence du Clergé devint un ministère des affaires ecclésiastiques au petit pied ». Ces agents eurent leurs secrétaires et leurs bureaux. A partir de 1615, ils furent conseillers d’Etat. C’est parmi ceux qui remplissaient ou avaient rempli cette charge que l’on choisissait volontiers les évêques et plusieurs de ces hauts dignitaires se sont acquis une grande notoriété dans la théologie ou la politique. Talleyrand fut du nombre ; il tira un grand éclat de ses fonctions et son prestige rejaillit sur le poste qu’il occupait.

Nous avons vu précédemment qu’une réunion du Clergé eut lieu en 1780. Le roi accorda l’autorisation nécessaire par une lettre fixant à deux mois la durée de cette assemblée qui devait se tenir à Paris. La missive du souverain décidait en outre qu’il n’y aurait que deux députés par province, un du premier et un du second Ordre, et que « les règlements antérieurs seraient scrupuleusement observés tant en ce qui concerne les taxes à faire pour chacun des députés qu’à l’égard de la nomination des agents par les provinces qui seront en tour de les nommer ». Cette épître du roi est contresignée Amelot, donnée à Marty et adressée « à nos très chers et bien-aimés conseillers en notre Conseil d’Etat les agents généraux du Clergé de France (3) ».

Suivant l’usage, la séance d’ouverture eut lieu chez le Cardinal de La Rochefoucault, « le premier par son ancienneté et sa dignité ». Là on décida que les séances ordinaires se tiendraient aux Grands-Augustins, à partir du 31 mai 1780.

C’était, en cette année, aux provinces d’Aix et de Tours qu’il appartenait de nommer les agents généraux. La première avait désigné M. de Boisgelin, vicaire général d’Aix. La deuxième, par acte reçu devant Me Thenon, notaire à Tours, le 10 mai 1780, l’abbé de Périgord : « … et la dite province étant en tour de nommer un agent général du clergé a nommé par procurations passée devant les mêmes notaires, les mêmes jours et an, Charles-Maurice de Talleyrand, prêtre du diocèse de Paris, abbé de Saint-Denis de Reims, vicaire général du même diocèse, et chapelain de la chapelle simple et sans résidence sous l’invocation de saint Jean l’évangéliste, fondée et desservie dans l’église collégiale et paroissiale de Saint-Venant, de la ville de Tours. »

Les réunions suivirent régulières ; la procédure ordinaire se déroula sans incident notable. On nomma les présidents. Ce furent : le cardinal de la Rochefoucault, l’archevêque de Tours, l’archevêque de Reims, et les évêques de Nevers, de Macon et d’Agde. L’abbé de Jarente fut élu promoteur. On désigna l’abbé de La Rochefoucault pour occuper le poste de secrétaire. Puis l’Assemblée accorda à MM. de Périgord et de Boisgelin voix délibérative dans leur province et « Monseigneur l’archevêque d’Aix a été prié de les présenter à M. le garde des Sceaux, et de demander à ce premier magistrat qu’ils aient leur entrée au conseil et au bureau des affaires ecclésiastiques de la même manière que leurs prédécesseurs ». – Poliment et avec déférence, les agents répondirent en remerciant l’assemblée et en l’assurant « de leur zèle et de leur attachement pour les intérêts du clergé ». Ils furent aussitôt chargés du soin de préparer la messe du Saint-Esprit ; l’abbé de Boisgelin alla demander au Garde des Sceaux l’heure à laquelle le roi pouvait recevoir le Clergé, et le futur évêque d’Autun sollicita de l’archevêque de Paris la permission pour la « messe solennelle et le sermon ». Aux demandes qui lui furent présentées au sujet des agents du Clergé, Miromesnil répondit que leur admission au Conseil et au bureau des affaires ecclésiastiques « n’était point une grâce mais un droit dont il serait très empressé de les faire jouir ». Le temps n’était pas encore aux conflits entre le pouvoir civil et l’autorité ecclésiastique ; il n’y avait alors que des coquetteries.

Les Assemblées du Clergé étaient une grande école du gouvernement ; la plupart des méthodes de nos parlements modernes y étaient en honneur ; on y pratiquait la division du travail et on y apportait plus de sérieux et de gravité. En 1780, la tâche fut répartie entre neuf commissions ou bureaux : les trois premiers s’occupèrent des rentes au denier vingt, au denier vingt-cinq, des rentes de 1707 et des frais communs ; la quatrième se chargea du temporel, la cinquième traita des matières religieuses et des juridictions, la sixième révisa le procès-verbal, les septième et huitième furent instituées pour les jetons et les archives, enfin la neuvième examina la question bien inattendue de l’instruction des domestiques. Chaque bureau ne comprenait qu’un certain nombre de membres, discutant à part et formant une étroite chapelle, mais les agents généraux, anciens et nouveaux, eurent leur entrée partout, les uns pour apporter le concours de leur expérience pratique, les autres afin de s’instruire et de se bien préparer à leurs nouvelles fonctions.

Dans son discours au roi, le cardinal de La Rochefoucauld avait loué le monarque de l’économie bienfaisante et de l’ordre établi dans les finances, la situation du Trésor toutefois était loin d’être brillante ; on attendait la réunion du Clergé comme la planche de salut. Amelot, au nom de son maître, fit la demande d’un don gratuit de trente millions. La somme était considérable pour l’époque, les clercs en délibérèrent en l’absence des commissaires du roi. Par des motifs tirés de leur patriotisme, déclarent-ils, pour soutenir le prince contre ses ennemis du dehors, désireux d’épargner aux peuples des impôts, ou du moins voulant les lui alléger, malgré l’énormité des charges nouvelles demandées par le trône, ils consentirent à tout. – Talleyrand, le 13 juin 1780, alla à Versailles remettre au roi la lettre du cardinal de La Rochefoucauld contenant l’expression de cette décision et il en rapporta des remerciements écrits de Louis XVI.

Le Clergé français occupait encore une haute situation dans le pays ; il était entouré d’un respect au moins apparent. Guidés par les agents généraux, MM. de l’hôtel de ville vinrent présenter leurs hommages à l’assemblée. On faisait déjà alors des discours ; le prévôt des marchands harangua le clergé ; il le remercia des sacrifices qu’il venait de s’imposer « pour rendre plus léger à ses concitoyens le poids des charges publiques ». Louis XVI dans toutes ces fleurs eut une part d’éloge : « Diminuer la masse des impôts, disait le même prévôt, et surtout trouver des moyens pour que chacun de ses sujets n’en supporte qu’une portion combinée avec ses forces, tel est le grand objet que le monarque n’a jamais perdu de vue… C’est en partie pour parvenir dans les répartitions à cette égalité, qui sera toujours le chef-d’œuvre de l’économie politique, qu’il a déjà établi dans plusieurs provinces de sa domination ces sages administrations, auxquelles vous devez avoir tant de part. » Dix ans plus tard, le roi dont on vient de lire le pompeux éloge sera guillotiné, le clergé verra ses biens confisqués, ses membres traqués partout et notre prévôt qui fait si bien aujourd’hui sa cour figurera peut-être parmi les plus farouches jacobins.

Ces beaux discours, cependant, n’avançaient pas les affaires. On avait dû consentir au versement de 30 millions, mais comment les trouver ? Certains étaient partisans d’aliénations. Les commissaires pour le don gratuit déclarèrent que, d’après eux, il n’y avait pas de moyen plus prompt et plus efficace que l’emprunt ; la majorité se rangea à cet avis ; on en arrêta les conditions et les moyens de l’amortir. Le 21 juin, les commissaires pour la juridiction et la religion firent leur rapport. Ils s’élevèrent contre les souscriptions pour les œuvres de Voltaire, contre Raynal et les livres impies qui circulaient rapidement sous le manteau. Voyant l’impuissance de la législation actuelle pour arrêter le flot montant du nationalisme, ils demandèrent une ordonnance répressive et nouvelle : « une loi moins sévère et mieux exécutée qui opposerait sans doute des barrières plus insurmontables ». L’Assemblée inquiète se rangea à cet avis et proposa des mesures de faveur pour hâter l’éclosion de bons écrits… Dans la 22e séance, les anciens agents firent lecture du rapport sur leur gestion et rendirent leurs comptes. – Aux réunions suivantes, on discuta sur des objets divers : des curés congruistes s’étaient concertés en Provence ; des maximes constantes les condamnaient, on sollicita la cassation des arrêts des parlements de Provence et de Dauphiné qui déclaraient licites ces conciliabules. – Les protestants faisaient sans doute, à cette époque, du prosélytisme, car l’Assemblée s’occupa d’eux à propos des questions d’enseignement : les adeptes de l’Eglise prétendue réformée « sont chargés, même en plusieurs lieux du gouvernement, des écoles publiques », déclare le rapporteur pour la religion, les écrits protestants sont répandus à profusion dans les campagnes, il faut supplier le roi d’y remédier, tout en laissant « aucune occasion de montrer que l’on ne veut rien contre les personnes » ; enfin notre homme est d’avis de secourir les nouveaux convertis « non pour acheter leur conscience, mais afin de secourir ceux qui n’ont pas craint de sacrifier leur fortune à leur foi ». Tous partagèrent cette opinion. L’ensemble de la motion fut adopté et l’on passa aux infractions sur les privilèges ecclésiastiques dont les agents généraux sortants n’avaient pu, pendant la durée de leur mandat, obtenir la répression. Puis, après avoir examiné à qui incombait la charge des réparations dans les églises et les presbytères, l’Assemblée se sépara, confiant à MM. de Boisgelin et de Talleyrand l’examen et la solution de toutes les affaires en cours ou qui pourraient se produire pendant l’exercice de leurs fonctions.

Le Clergé, en 1780, avait fait un gros sacrifice en faveur du roi ; ce n’était pas le premier (en 1789, il sera débiteur de 150 millions) ; il avait l’habitude de payer ses impôts en un bloc pour longtemps ; néanmoins, pour mettre un frein à la convoitise royale, d’accord du reste avec le monarque, il avait décidé, en 1567, à Saint-Germain-des-Prés, que les réunions auraient lieu de dix ans en dix ans et qu’il y aurait tous les cinq ans une assemblée « unique consacrée à l’audition des comptes des syndics généraux et des receveurs », « laquelle se confondrait naturellement à chaque période décennale avec la grande assemblée ». Ces promesses furent respectées au début comme des engagements solennels, à la longue on les oublia ; le roi, dans les moments où il avait besoin d’argent et ne savait où en trouver, ne se rappelait plus exactement la date des dernières assises du clergé et le convoquait à nouveau pour lui demander aide et appui ; et, tout en maugréant, les ecclésiastiques s’exécutaient. C’est ce qui eut lieu, deux ans après la réunion de 1780. En 1782, le roi convoqua une assemblée extraordinaire. L’abbé de Périgord y joua le rôle de promoteur. Le 18 octobre, il fit un discours exposant les motifs pour lesquels le prince avait dû rompre sa promesse et indiquant le montant de ses demandes. « Si vous ressouvenez, dit l’agent général (4), de la promesse que vous avez reçue de Sa Majesté, si vous n’avez pas oublié les circonstances où cette promesse vous a été faite, vous devez être surpris de vous voir assemblés. Votre confiance approchait de la certitude, car vous pouviez opposer à la prévoyance la plus pénétrante, la plus soupçonneuse, la parole du roi et la prospérité de l’Etat. Le Roy satisfait du don gratuit que vous lui avez offert en 1780 et qu’il a sans doute accepté comme un sacrifice, s’il a jugé non vos intentions mais vos facultés, s’il a consulté non l’opinion qu’il doit avoir de votre entier dévouement, mais la connaissance qu’il a de vos charges qui se multiplient, et de vos ressources qui s’épuisent, le Roy avait promis de ne point assembler le Clergé. Il n’y avait donc rien contre l’assurance parfaite où vous deviez être ; tous les évènements favorisaient une confiance si naturelle ; vous saviez que votre zèle, si l’Etat venait à faire des pertes imprévues, s’il était menacé de quelques calamités rapides, vous porterait à rendre au Roy sa parole et à lui faire pressentir qu’une assemblée était nécessaire dans ces besoins urgents où le clergé oublie toujours ses intérêts quand l’intérêt de l’Etat s’explique, mais pouvez-vous prévoir rien de semblable ? » - L’abbé de Périgord rappelle ensuite les circonstances qui ont amené un pressant besoin pour le Trésor et il expose la triste situation de la France : « Reportons-nous au moment où le Roy vous a promis de ne pas vous assembler. La face des choses, leur situation actuelle, en écartant toute espèce d’inquiétude, se refusait à toute prévoyance ; car il était impossible, Messeigneurs et messieurs, de prévoir le triste événement que cette assemblée vous rappelle. Ce malheur, malgré les alarmes qu’il a causées, malgré la terreur inconsidérée qu’il a répandue et que la réflexion a détruite, ce malheur, en diminuant nos forces, ne pouvait pas détruire nos espérances ni entraîner à sa suite des malheurs nouveaux ; mais il a paru un moment suspendre nos avantages et ralentir nos armes. Aussi a-t-il vivement frappé une nation jalouse de sa gloire et de ses succès sur une nation rivale et trop digne de l’être. Il est pendant la guerre, Messeigneurs et messieurs, des pertes accablantes qui mettent hors d’état de s’exposer à des pertes nouvelles et qui font des blessures profondes auxquelles la paix seule, et une longue paix, peut apporter du remède. Alors il faut du temps pour les réparer. Mais, dans les échecs du moment, lorsqu’un dommage prompt et certain nous expose, au milieu de nos propres succès, à perdre le bienfait de longs travaux, il faut se hâter, rétablir ses forces ; que notre activité augmente et ne permettons pas à nos ennemis de jouir impunément d’un avantage passager. Ainsi vous avez vu, Messeigneurs et messieurs, tous les corps de l’Etat porter à l’envi au pied du trône le tribut volontaire de leurs offres généreuses : vous les avez vu donner, non avec cet esprit d’obéissance qui, se dépouillant sans espoir, craint pour l’avenir l’inutilité de ses derniers efforts, mais donner avec cette confiance empressée qui croit avoir réparé un malheur présent quand elle a droit de compter sur un avenir heureux. Combien il a été facile au Roy de juger de votre zèle, Messeigneurs et messieurs, en voyant l’empressement général de tous les corps, je dirais presque de toutes les professions ! Cependant le Roy venait de vous promettre que vous ne seriez pas assemblés et vous ne le seriez pas, Messeigneurs et messieurs, s’il eût fallu, pour l’être un changement qui vint de sa volonté plutôt qu’un malheur qui vint du hasard ; mais tandis que les autres corps qui existent toujours par eux-mêmes ou par le pouvoir de leurs représentants peuvent donner à l’Etat des preuves de leur affection, le Clergé, tant que le Roy qui seul a le droit de l’assembler, n’use pas de sa puissance, le Clergé voit son zèle inutile et ne peut pas s’occuper des ressources qui lui restent et des secours qu’il est toujours empressé d’offrir. Il me semble, Messeigneurs et messieurs, que, dans les circonstances où nous pouvons être utiles, nous avertissions le Roy de sa puissance pour mettre en action notre volonté, il s’est vu forcé par le dernier événement malheureux qui lui a fait connaître de plus en plus, comme par dédommagement, le vœu général de la nation et l’amour de ses peuples, il s’est vu forcé de vous assembler et de reprendre, j’ose dire, par reconnaissance pour votre zèle, la parole qu’il vous avait donnée. » L’agent général estime d’ailleurs qu’il n’a pas à convaincre l’Eglise de France des sacrifices qu’il lui est nécessaire d’accomplir et croit que ce serait véritablement injurieux de fournir d’autres raisons en vue d’une contribution volontaire. « Mais, poursuit-il, en effet, si je m’arrêtais, Messeigneurs et messieurs, à vous convaincre d’une vérité dont vous êtes déjà persuadés, je deviendrais répréhensible et vous m’accuseriez d’insulter sans doute par des preuves à une conviction qui fait encore plus d’honneur aux sentiments auxquels vous la devez qu’aux raisonnements qui pourraient l’établir. » Dans la dernière partie de son discours, le futur évêque d’Autun examine la situation du Clergé par rapport à l’Etat ; il se demande s’il rentre bien dans la destination des biens ecclésiastiques de participer aux dépenses de la nation et s’il ne conviendrait pas plutôt d’en affecter les revenus à des œuvres charitables. Il conclut, ménageant la chèvre et le chou, que chacun doit avoir sa part dans les domaines de l’Eglise. Cette fin aurait pu trouver sa place dans un discours de Maury au moment de l’expropriation « Cependant, Messeigneurs et messieurs, cette manière de juger le Clergé pourrait bien quelquefois, en rendant justice à ses intentions, porter préjudice à ses intérêts et détourner trop ses biens de leur véritable destination. On doit insister d’autant plus sur cette réflexion dans la circonstance présente que cette circonstance même prouve évidemment que, pour abuser de notre zèle, il suffirait de vous y abandonner ; car lorsque le Roy vous témoigne par ses commissaires le désir qu’il a de vos secours, il consulte, avec autant de prudence que de bonté, vos dépenses, vos moyens, vos ressources, et regarde dans les derniers dons que vous lui avez offerts les nouveaux dons qu’il peut attendre. Mais lorsque le Clergé aura l’honneur de prévenir le Roy sur les besoins extraordinaires de l’Etat ; comme, en cette occasion, alors il est à craindre qu’il oublie ses premiers dons pour en présenter de nouveaux, il peut être emporté par son affection au-delà de ses forces, et il arriverait qu’en dépassant les espérances du Roy dans un temps, il se réduirait peut-être au point de ne pas même remplir son attente dans un autre où l’on aurait compté sur d’autres secours. Cette considération, quelque importante qu’elle puisse être, n’est pas la seule digne de vous occuper dans cette assemblée. Une autre encore réclame toute la sagesse de votre administration. Vous blesseriez le vœu général de l’Etat même en allant à son secours dans les besoins les plus pressants, si vous pouviez vous écarter des principes sacrés qui contribuent à constituer en vous le premier corps de l’Etat. Ce n’est pas seulement par ces secours multipliés, qui soulagent les autres sujets du roi d’une taxe onéreuse mais utile, que le Clergé s’est acquis et la confiance du souverain et la vénération des peuples. Il les doit surtout à cette charité soutenue, à cette bienfaisance constante dont une bonne administration peut seule garantir la pratique indispensable. Les dons gratuits que vous faites à l’Etat sont enlevés aux besoins de vos diocèses ; et vous savez aussi que les taxes dont le Clergé se charge lui-même tombent également sur les bénéfices les plus riches comme sur les plus médiocres ; que, si les évêques ont de grandes aumônes à faire, il est aussi des curés pauvres qui ont des pauvres à soulager, et qu’enfin les sentiments généreux que votre zèle vous inspire perdront de leur prix aux yeux du Roy s’ils ne s’accordaient pas avec les devoirs sacrés que votre ministère vous impose. Oui, Messeigneurs et messieurs, vous pensez, en soulageant les contribuables dans les impositions publiques, que vous avez encore à secourir ceux qui ne peuvent contribuer. Si, d’un côté, vous cherchez à maintenir l’aisance, vous devez craindre, de l’autre, d’oublier la misère. Pendant que tout un peuple voit qu’en multipliant vos secours et en redoublant vos vœux vous terminez la guerre, vous avez des droits à la reconnaissance publique, un autre peuple qu’il faut nommer ici, les infortunés, n’attendent pas moins vos bienfaits ordinaires et vous promettent une reconnaissance qui, pour voir moins d’éclat, n’en est pas moins touchante. »

Après cette belle harangue à laquelle l’orthodoxie la plus sévère n’aurait rien pu trouver à redire, l’Assemblée émit deux votes : l’un d’un don gratuit de 15 millions au roi sous clauses stipulées, l’autre de un million de livres pour les pauvres familles des matelots qui ont le plus souffert dans le cours de la guerre d’Amérique. Le Clergé profita de sa réunion pour examiner un certain nombre d’affaires qui le regardaient particulièrement. Talleyrand fit, non pas un rapport général, mais un mémoire sur quelques questions soulevées pendant son agence. La nature de ces affaires, leur exposé limpide, la mise en lumière du point important dans la discussion montrent clairement combien Talleyrand s’est formé là comme homme politique et s’est rompu à toutes les difficultés administratives. Le rapport traite des matières les plus diverses : bureaux diocésains, coupes de réserves (ou coupes extraordinaires dans le quart des biens de mainmorte qui, de part la loi, devaient rester en réserve) ; droits de justice et de seigneurie de l’abbaye de Saint-Faron contestées par l’inspecteur général du Domaine ; défrichements et exemptions de dîmes que prétendaient avoir certains propriétaires livrant des landes à la culture ; contestations entre Mgr de Rivol et les Barnabites à propos du séminaire d’Oléron que ceux-ci refusaient d’abandonner à cet endroit, et à cette occasion, l’abbé de Périgord fait un tableau lyrique de la vocation ecclésiastique et des devoirs des curés) ; difficultés de l’hôpital de Saint-Jacques de Toulouse avec le fisc ; droit du clergé au sujet de l’impôt du sel. Talleyrand termina le compte-rendu des premières années de sa gestion en effleurant deux questions qui l’occupèrent au plus haut point, plus tard, durant la Révolution : « Nous finissons en vous arrêtant sur un moment deux délibérations de la dernière Assemblée, relatives l’une à l’éducation publique, et l’autre aux portions congrues des curés et des vicaires de vos diocèses. » L’exposé terminé, Mgr le cardinal de La Rochefoucault témoigna à messieurs les agents, au nom de l’Assemblée, combien elle était satisfaite de leur rapport qui joignait à la noblesse et à l’énergie du style, la sagesse des aperçus et la solidité du principe.

Nous avons vu par l’exposé sommaire de l’abbé de Périgord quelles étaient les occupations d’un agent général du clergé dans l’ancienne France ; nous en trouverons d’autres exemples dans la correspondance de Talleyrand à cette époque. Le 23 novembre 1784, les agents généraux du clergé écrivirent au « Révérend Prieur des Augustins » : « Il résulte, mon révérend père, de la visite que nous avons faite dans les salles que le Clergé est en possession d’occuper pour la tenue de ces assemblées, qu’indépendamment des réparations des portes et fenêtres qui, dans l’usage journalier, sont à la charge du propriétaire, il en est une essentielle qui mérite plus particulièrement notre attention. Suivant le rapport de notre architecte, une des poutres qui soutiennent le plafond de la grande salle est entièrement vermoulue. Deux autres sont pourries par les extrémités qui portent sur les murs de face. Vous sentez qu’il n’y aurait point de sécurité pour le Clergé à habiter une salle qui se trouve dans un pareil état de dégradation. » Le 9 décembre, MM. de Périgord et de Boisgelin intervinrent auprès du maréchal de Ségur en faveur des curés de la généralité de Bordeaux « dont les domestiques sont assujettis au tirage de la milice sous prétexte qu’ils sont employés à d’autres ouvrages qu’au service personnel de leur maître ». Ils correspondirent avec les curés qui se plaignaient d’atteintes à leurs droits et avec M. Terray, intendant à Moulins, pour qu’il fût statué sur une demande de réparation de presbytères. En 1784, Talleyrand soutint, comme représentant de l’Eglise de France, le droit absolu et le caractère intangible de la propriété ecclésiastique contre les prétentions du duc de Savoie. L’abbé Maury rappela cette missive à l’évêque d’Autun lors de la discussion sur les biens du Clergé en 1789 ; on passa outre, les hommes politiques présentent, à peu près tous, des contradictions sur lesquelles il est cruel d’insister. Fouché sera duc d’Otrante, Tallier sera consul de l’empereur à Alicante ; si Robespierre eût vécu et su se ranger à temps, il n’y a nul doute qu’il n’eût fait, avec son goût pour la pompe et les processions, un excellent maître de cérémonie à la Cour de Napoléon. Talleyrand commença par où les autres ont terminé. Il a fait une volte-face de plus qu’eux. Voilà, à ce point de vue, toute la différence. Dans le même esprit que la missive au duc de Savoie, l’agent général rédigea une lettre adressée, le 10 février 1785 à l’abbé du monastère de la Châtre, dans le Maine. Talleyrand, saisi d’une plainte de l’évêque du Mans (qui joignait au titre d’ordinaire celui de représentant des fondateurs de l’abbaye), rappela à l’abbé le principe de l’inaliénabilité des domaines ecclésiastiques, sauf en cas de nécessité absolue reconnue par l’évêque « qui, ayant reçu autrefois toutes les donations faites à son église, obligé de veiller à l’esprit des fondations pour lequel ces fondations ont été faites, est par là-même, et de droit commun, le conservateur de tous les établissements de son diocèse. » L’abbé de Périgord termina sa lettre en déclarant qu’il avait déjà rappelé à d’autres ces maximes. Qu’en fera le Constituant en 1789 ?

Talleyrand n’écrivit pas seulement, il agit aussi. Lui-même nous donne, dans ses Mémoires, un exemple de son labeur comme de son autorité. Une banque, nommée Caisse d’escompte, avait été autorisée par une ordonnance du 24 mars 1776 ; son privilège, du reste, n’était pas exclusif, et elle prêtait au commerce à 4 0/0. En 1783, le Trésor se trouvait dans une situation des plus critiques. « M. d’Ormesson, très honnête homme, mais l’un des plus pauvres contrôleurs généraux du siècle dernier, avait fait une telle suite de mauvaises opérations que le gouvernement n’avait plus ni argent ni crédit. » Le ministre se fit prêter six millions par cette Caisse. Le secret fut vite éventé. Les porteurs de billets demandèrent leur remboursement. M. d’Ormesson autorisa la Caisse à suspendre trois mois le paiement en numéraire des billets de plus de 300 livres et leur donna cours forcé. Le trésor du Clergé se composait, en bonne partie, de ces titres. Talleyrand comme agent général chargé des intérêts ecclésiastiques, fut tout naturellement amené à prendre parti dans l’affaire. Sa voix compétente n’eut pas de peine à s’imposer à tous dans les assemblées des actionnaires. On nomma une Commission chargée d’examiner le règlement ancien, notoirement insuffisant. L’abbé en fit partie ; on le chargea du rapport à l’Assemblée générale. « Après avoir exposé tous les avantages du crédit, raconte-t-il dans ses Mémoires, je parlais des moyens de l’obtenir et de le conserver. Je me souviens que, dans cet article, je m’étais tellement plu à faire connaître toutes les susceptibilités du crédit que j’avais employé une foule d’expressions qui ne sont en usage que pour peindre les sentiments les plus timides et les plus délicats. Des avantages du crédit, des moyens de l’obtenir, j’en venais enfin aux institutions particulières qui facilitent, accélèrent et simplifient tous ses mouvements en hâtant et assurant sa marche. La plus importante de ces institutions était une banque dont le premier objet devait être de maintenir le bas prix de l’argent et de fournir avec abondance à tous les besoins de la circulation. La crise que venait d’éprouver la Caisse d’escompte exigeait de grands changements à son régime ; ils furent tous adoptés. Le seul article qui éprouvât quelque difficulté fut celui que je proposai, qu’on ne composât pas l’assemblée d’autant de banquiers parce que leur intérêt personnel était opposé à celui de l’établissement qu’ils étaient appelés à conduire ; mais comme la plus grande partie des actions était entre les mains des banquiers de Paris, on prévit que l’article serait bientôt éludé, et on l’adopta (5). »

Talleyrand traita ainsi magistralement toutes ces questions éminemment pratiques et terre à terre. « Il excella à porter la lumière dans les procédures inextricables de l’antique chicane et les exposa avec une clarté qu’il avait ravie à Fontenelle et à Voltaire, ses maîtres, au point de faire lire sans fatigue des discussions sur les dîmes solites et insolites. » En même temps il se plaçait au premier rang dans les questions financières.

En 1785, la date légale de la réunion du Clergé étant arrivée, les députés s’assemblèrent (6). Le 1er juin, Talleyrand fit un discours contre l’arrêt de règlement du parlement de Rouen « qui ébranlait tous les principes du droit décimal. » La discussion de l’abbé de Périgord est intéressante. Il nie que la dîme soit d’institution divine : « Nous avons soutenu, Messeigneurs et messieurs, et nous ne craignons pas que notre opinion soit démentie par cette Assemblée, qu’il n’y a pas de droit divin en matière de dixmes. » Sa dialectique s’appuie sur les Capitulaires. Elle est pleine de logique et de clarté, et le diplomate perce dans la fin. Après avoir indiqué que l’Administration ne voulut pas, malgré les instances des agents, provoquer la cassation de l’arrêt, l’abbé termine ainsi : « Alors nous crûmes voir que l’administration voulait balancer les demandes respectives des deux parties, adoucir d’une part le sort des décimateurs devenu trop rigoureux par le nouvel arrêt, mais, en même temps, accorder quelque chose aux vœux du parlement de Normandie, et une loi nouvelle pouvait seule remplir ce double objet. Ce dernier projet nous ayant paru entièrement arrêté, nous cherchâmes du moins à l’accorder avec les intérêts matériels des décimateurs, et à bien ménager dans les dispositions de cette loi des compensations qui puissent les dédommager de la perte des droits qu’on paraissait décidé à leur retirer ; et c’est à cette espèce de négociation que nous étions livrés au moment où vous vous êtes assemblés. »

En 1785, Talleyrand fut secrétaire. « Un de ses derniers actes fut, alors qu’il occupait ce poste, de recommander à l’Assemblée comme conseils Treilhard et Camus, celui-là même qui présida la Constituante le 2 novembre 1789, jour où fut consommée l’expropriation des biens de l’Eglise. Camus était avocat du Clergé quand s’ouvrirent les Etats généraux. (7) »

En collaboration avec son collègue M. de Boisgelin, Talleyrand écrivit le rapport de l’agence concernant les cinq années de 1780 à 1785. Dans la séance du 17 juillet 1785, l’archevêque de Bordeaux exprima, comme il suit, l’avis de ses collègues et le sien sur cet ouvrage : « L’examen suivi que nous avons fait de ce rapport n’a pu qu’ajouter à l’impression qu’avait produite la lecture dans vos séances. Nous avons eu la satisfaction de n’avoir qu’à admirer de nouveau la vérité des principes, l’énergie du raisonnement et la noblesse d’expression qui les développe… C’est un monument de talent et de zèle qui assure aux mains habiles par lesquelles il a été élevé votre perpétuelle reconnaissance. » Après avoir entendu ces éloges, l’Assemblée arrêta d’accorder à chacun des deux agents la gratification ordinaire de 24.000 livres et une bonification extraordinaire de 4.000 livres, sans tirer à conséquence pour l’avenir. De plus, il était d’usage que les agents généraux du Clergé fussent pourvus d’un évêché à leur sortie de charge. Talleyrand croyait obtenir ce nouveau bénéfice assez facilement : il n’en fut rien. Louis XVI écouta, sans mot dire, la requête des prélats en faveur du jeune abbé, mais il se promit bien, dans son for intérieur, de ne jamais conférer le titre d’évêque à M. de Périgord. Talleyrand fut-il dépité de ce contre-temps ? Si ce n’est pas certain, cela est tout au moins probable. Il était prêtre à contre-cœur ; aussi voulait-il, pour prendre son mal en patience, obtenir tous les avantages et honneurs que la carrière ecclésiastique pouvait rapporter.

Quoi qu’il en soit, il fit contre mauvaise fortune bon cœur et tourna momentanément son activité d’un autre côté : vers des questions économiques que la guerre d’Amérique avait fait naître. Déjà, pendant cette guerre, de concert avec son ami Choiseul-Gouffier, il avait armé un corsaire contre les Anglais. Malheureusement les profits qu’il avait pu en retirer s’étaient vite épuisés. La guerre s’était terminée rapidement. A l’époque où nous sommes arrivés, William Pitt était l’âme et le directeur du gouvernement anglais ; il appuya, le premier, toute la politique sur l’utilité commerciale, et cette conception nouvelle, venant au moment du grand essor de l’industrie anglaise, devait être du plus heureux effet sur la fortune générale de son pays. « Autant par fidélité aux principes d’Adam Smith que pour faire rembourser indirectement à la France les dépenses de la guerre d’Amérique, un peu aussi pour éteindre la contrebande des vins, eaux-de-vie et batistes français, il conclut le traité de commerce prévu par la paix de Versailles (1786). » Aux prohibitions, ou droits prohibitifs inscrits dans les tarifs des deux pays, ce traité substitua des droits ad valorem, de 10 à 15 0/0 pour les produits manufacturés. Tous attendaient avec impatience les résultats pratiques de l’accord ; tous en parlaient, les uns vantaient la capacité des plénipotentiaires français, et en auguraient les meilleurs présages ; d’autres allaient criant partout que nos intérêts avaient été sacrifiés. « Les manufacturiers français se plaignirent hautement ; en tout temps et en tout pays les manufacturiers se plaignent de la concurrence étrangère. Les négociateurs avaient eu l’intention, non seulement d’élargir le marché et de donner satisfaction à des besoins nouveaux en France, mais de stimuler, par cette concurrence même, l’industrie française qui s’était laissée distancer depuis une cinquantaine d’années par l’outillage mécanique des Anglais. » Talleyrand, dès les premiers jours, se rangea parmi les partisans de l’entente. En politique, d’accord en cela avec Mirabeau, il préconisa l’alliance anglaise. Au point de vue commercial, il en fut de même alors. Il nous indique, dans ses Mémoires, les raisons qui militaient en faveur de son opinion, et qu’il soutint parmi ses amis le visitant dans sa chambre « où l’on se réunissait tous les matins, où l’on trouvait un déjeuner tel quel… et où on parlait un peu de tout ». Le 12 octobre 1786, c’est-à-dire quinze jours après la signature du traité, il écrivit à Mirabeau qu’il avait sans doute connu chez Calonne, une des lettres les plus belles et les plus sérieuses qu’il eût faites. Précisant les pensées exprimées au hasard de la conversation devant ses familiers, elle ouvre sur la convention franco-anglaise des vues d’une justesse remarquable, et nous montre le jeune abbé « furetant déjà les questions commerciales et financières en homme qui a hâte de prendre pied. » (8) Voici cette lettre par extraits :

« A monsieur le comte de Mirabeau,

« Comme il va être question dans tous les pays de notre traité avec l’Angleterre, je vous envoie, mon cher comte, une note qui renferme le sens dans lequel on désire ici que l’on parle. Note sur le traité de commerce : Il paraît que le traité de commerce plaît beaucoup aux deux parties. Les Anglais y voient un grand débouché pour leurs lainages, leurs cotons façonnés et leur quincaillerie. Nous comptons sur une très grande exportation de nos vins, toiles, batistes, et probablement tous ont raison, mais avec les modifications que le temps seul peut faire apprécier. En général, le traité paraît avoir consacré un principe trop longtemps méconnu, que les droits modiques sont les seuls moyens de préserver les revenus et de prévenir la contrebande. Ainsi 10 à 12 0/0 sont les droits que les marchandises anglaises vont payer. » Après avoir déclaré que l’accord est surtout à notre avantage puisque nous pourrons, à la longue, imiter les productions de l’industrie anglaise tandis que l’Angleterre sera forcée de demeurer notre tributaire pour les produits du sol, Talleyrand poursuit : « Il est certain que les vins du Portugal continueront à être consommés en Angleterre en assez grande quantité ; mais en général, on préfèrera les vins de France. Cela est prouvé par l’exemple de l’Irlande où il se boit dix fois plus de vins de France que de vin de Portugal. Les vins de France ne devant payer désormais en Angleterre que les mêmes droits que payent ceux du Portugal aujourd’hui, c’est-à-dire 20 livres sterlings par tonneau, ou environ 24 sous de France la bouteille, nos vins du Médoc peuvent s’y rendre à bon marché et seront préférés aux vins de Portugal. Les Anglais pourraient, il est vrai diminuer les droits actuels sur les vins du Portugal, mais ils craindraient de les diminuer trop fortement pour ne pas compromettre le produit de leurs brasseries, qui forme la branche la plus importante de leurs droits d’accise et qui rapporte plus de 1.800.000 livres sterlings par an. » Talleyrand termina sa lettre en annonçant un rapprochement des deux pays par les affaires et en vantant les principes libéraux qui avaient inspiré le traité. Notre situation commerciale était assez bonne en ce moment. Arnault, dans la Balance du commerce, a établi une statistique de notre mouvement extérieur qui est la mieux dressée pour cette époque ; elle nous montre l’accroissement constant et rapide du chiffre de nos affaires : en 1716 nous importions 94 millions ½ de livres, et nous envoyions pour 118 millions ½ de marchandises à l’étranger ; en 1787, un an après le traité, nous achetions pour 611 millions et nous exportions pour 544 millions d’épicerie, de denrées alimentaires, de tissus et de bois. Nous avions perdu cependant, pendant la dernière moitié du XVIIIe siècle, la plupart de nos colonies. De l’immense empire que Dupleix avait commencé de fonder dans l’Inde, des « arpents de neige » du Canada, il ne nous restait plus rien. La Compagnie des Indes avait été supprimée, étant devenue inutile ; le père de la Valette qui s’était adonné au commerce avait fait chasser son Ordre par suite des colères soulevées par sa faillite. Néanmoins, malgré ces circonstances malheureuses, Saint-Dominique, avec son commerce de 285 millions, prospérait par la culture de la canne à sucre ; la Guadeloupe et la Martinique étaient dans une situation florissante. « C’était avec l’empire d’Allemagne et les pays de la Baltique, avec l’Italie, avec la Suisse, que la France faisait le plus grand commerce : 159, 158 et 111 millions… Depuis que la puissance de la Hollande avait décliné, la marine française avait repris une place plus large dans les échelles du Levant où elle importait surtout les tissus de Lyon et des fabriques du Midi (9). »

Le traité de 1786 donna-t-il tout ce que ses partisans, et notamment Talleyrand, prédisaient ? Il est bien délicat de se prononcer sur ce point. La plus grande critique que l’on puisse adresser à cet accord, c’est que la perception n’a pas eu lieu sur les bases indiquées. « Les déclarations ont été faites à la moitié, au tiers, au quart de leur valeur effective, en sorte que les droits n’ont été perçus que dans la proportion de 3, 4, 5 ou 6 0/0 et dans un temps encore où les manufactures nationales étaient grevées de droits de circulation d’un taux souvent supérieur à celui des droits réellement acquittés par les manufactures anglaises. Le malheur des temps voulut que le traité de 1786 reçut son exécution à la veille de la plus grande crise qu’une société moderne ait jamais subie, et dans un moment où, même sans ce traité, toutes les industries nationales auraient été ruinées (10). » Déjà, en effet, les premiers craquements de l’édifice social se faisaient distinctement entendre ; partout on réclamait des réformes ; partout on demandait la convocation des Etats généraux.

Parmi ceux qui étaient au pouvoir, on ne savait que faire ; le Trésor était vide ; il fallait trouver de l’argent, mais des Etats on craignait plus qu’on espérait. Le roi, en 1787, se décida à réunir les notables, triés sur le volet et tout dévoués à la couronne. Talleyrand était alors en très bons termes avec le Contrôleur général, M. de Calonne, qui lui donnait des conseils pour le placement de ses fonds ; en revanche, l’ancien agent général éclairait de ses avis la médiocrité du favori. Sur la demande de Calonne et mandé par lui, Talleyrand se chargea de la confection d’importants mémoires qui devaient être présentés aux notables. Le premier traite du remboursement des dettes du Clergé. Il débute par une maxime qui sent déjà le futur Constituant (11) : « L’impôt territorial a pour premier objet la défense du patrimoine public. Donc le Clergé doit y être soumis pour les biens ecclésiastiques. » Mais le roi, dit le projet, le roi voulant délivrer le Clergé de la charge accablante que ses prédécesseurs lui ont imposée par suite des emprunts nécessités par les dons gratuits, autorise l’aliénation des biens de la manière suivante : d’une part, rachat des rentes foncières dues sur les biens des campagnes ; d’autre part, vente des justices, de la chasse et des droits honorifiques des possessions ecclésiastiques. L’opuscule se termine ainsi : « On emploiera le produit des ventes à rembourser les dettes. Le Clergé dirigera et surveillera toutes ces opérations ou celles qui lui paraîtront devoir être ajoutées après qu’elles auront été approuvées. Il s’assemblera à cet effet extraordinairement au mois de juillet prochain. Il prendra les mesures les plus convenables pour accélérer sa libération. Il règlera les intérêts divers des bénéfices et suppléera, sous l’autorité du roi, à tout ce qu’il jugera utile pour que l’entier remboursement puisse être effectué avant la fin de l’année 1790. » Les idées de Talleyrand étaient fort justes. Leur application eût liquidé la situation obérée du Clergé, facilité certains arrangements, montré les ressources réelles de biens ecclésiastiques et peut-être empêché les spoliations prochaines. Mais ces projets n’étaient pas mûrs, leur économie n’avait pas encore assez pénétré dans l’esprit public. Le bureau présidé par le duc d’Orléans déclara que « la loi n’autorise une vente forcée que pour les débiteurs insolvables et que les dettes du Clergé de France doivent être acquittées dans le cours de l’année 1810 pour les arrangements qu’il a pris ». Le bureau du prince de Condé fut du même avis, « les créanciers du Clergé n’ayant point de titre pour exiger le remboursement ». Le prince de Conti et le duc de Bourbon donnèrent également une opinion défavorable ; tous étant hostiles, le projet tomba.

Calonne apporta, pour les discussions des notables, un autre ouvrage anonyme. Il traite du commerce des grains (12), et, dans ses Mémoires, Talleyrand se vante d’en être l’auteur. L’abbé de Périgord se montre, dans ce travail, libre-échangiste ; il préconise la liberté commerciale. Elle simplifierait, semble-t-il à l’auteur, le régime actuel et contribuerait par là à la bonne administration du royaume ; elle serait aussi plus juste, « le droit de disposer, à son gré, des productions que l’on a fait naître par ses avances et par ses travaux étant une partie de la propriété ». Talleyrand, du reste, voyait un certain nombre de tempéraments à l’application de ces principes, et ménageait ainsi la transition entre l’ancien et le nouveau régime. « La loi, dit le Mémoire, se montre prête à suspendre localement et momentanément la liberté qu’elle accorde toutes les fois qu’une province le demandera. » Elle se réserve en outre le droit de suspendre l’exportation au dehors pour tout ou partie des provinces lorsque demande en sera faite par les Etats où Assemblées provinciales « et jamais la suspension ne devra être de plus d’une année ». Auparavant on vivait sous l’empire de l’Edit de 1764 et des Lettres patentes de 1776, d’après lesquelles l’exportation était permise ou prohibée selon que le prix du grain était au-dessous ou au-dessus d’un certain taux. Cette proposition de réforme n’était pas moins hardie que la précédente, les bureaux l’adoptèrent, mais la Révolution approchait trop vite, et l’on ne peut prévoir quels auraient été les résultats de la situation nouvelle.

Peu de temps après la dissolution de la première assemblée des notables, Talleyrand obtint enfin l’évêché d’Autun, valant 22.000 livres de rente. Le siège était peu important, quoiqu’il fût un sûr acheminement vers l’archevêché de Lyon ; le revenu était médiocre, mais l’abbé de Périgord avait été trop près de voir la mitre lui échapper pour n’être pas satisfait intérieurement. Louis XVI, prince vertueux, n’aimait pas l’ancien agent général à cause de ses mœurs dépravées. Gustave III avait demandé le chapeau de cardinal pour le futur prince de Bénévent ; Marie-Antoinette s’y était formellement opposée. Le roi ne s’était décidé à céder pour l’évêché d’Autun que sur les instances du vieux père de Talleyrand qu’il était allé visiter sur son lit de mort. Louis XVI, regrettant même peut-être sa sévérité envers le nouveau prélat, lui fit don de l’abbaye de Celles, dans le diocèse de Poitiers, qui rapportait annuellement 9.500 livres. Talleyrand, avant d’aller s’enfermer dans son palais épiscopal et de se consacrer tout entier à ses pieuses fonctions, eut occasion, étant encore à Paris, de se concilier les bonnes grâces du nouveau ministre Necker. Quand Calonne était arrivé au pouvoir, Talleyrand avait rédigé sur l’état des finances un Mémoire qu’il avait dédié et envoyé au contrôleur général. M. de Calonne ayant cessé d’être ministre, l’abbé de Périgord s’empressa d’offrir ses services à Necker qui l’avait remplacé. Talleyrand n’aimait pourtant guère « cet étranger, ce bourgeois d’une petite république, avec des talents médiocres, plein de lui-même, entouré de flatteurs, sans consistance personnelle », semblable à « ces avocats du Tiers, genre d’hommes que les habitudes de leur esprit rendent généralement fort dangereux » ; mais il y a des sacrifices d’amour-propre nécessaires pour quiconque veut arriver. L’abbé avait fait un travail anonyme pour Calonne, il fit une réfutation également anonyme en faveur de Necker (13). Sa conduite dans cette circonstance fut peu délicate, mais il a son excuse ; c’est que, dans l’histoire, le fait n’est pas rare, il se reproduira encore assurément dans l’avenir.

Aussitôt après sa nomination, le nouvel évêque se mit à préparer son premier mandement, voulant montrer qu’il excellait autant dans l’éloquence sacrée que dans les spéculations profanes. Cette lettre pastorale est remplie d’un charme insinuant. Il y débute en rappelant le terrible hiver qui, désolant et ruinant le peuple, sévissait encore ; puis, rendant hommage au Clergé de son diocèse, l’évêque salue, en passant, les Oratoriens et les Sulpiciens qui avaient formé la plupart des prêtres de la région. « … la pieuse société de Saint-Sulpice qui offrit tant de modèles à notre jeunesse, nous nous sommes dit que nous serions secondés par ces mêmes instituteurs qui se dévouent, avec un zèle si pur, au soin difficile de former les élèves du sacerdoce et dont, pour tout dire, l’éloge le plus touchant sortit de la bouche expirante de Fénelon. Et, réunissant alors dans notre esprit tout ce qui intéresse le grand bienfait de l’instruction publique, nous n’avons pas éprouvé une moins vive satisfaction à penser que l’honorable fonction d’élever la jeunesse des diverses classes de la société venait d’être confiée à la célèbre congrégation de l’Oratoire qui, par la haute sagesse de son régime, a mérité que le génie de Bossuet lui rendit un immortel hommage ». Après ce passage empreint de la plus pure orthodoxie et qui ne laisse voir qu’un prélat désireux de vivre loin du monde, dans le recueillement de la prière, Talleyrand trace de l’homme public un portrait idéal, qui n’est peut-être pas exempt de visées personnelles. Et il est déjà évêque ! Pourquoi ne serait-il pas premier ministre ? Ne vivait-il pas dans un temps où les deux situations se conciliaient aisément ? Faute de portefeuille à prendre, il brigua le mandat de député. Louis XVI s’était enfin décidé à convoquer les Etats Généraux ; tous les réclamaient avec trop d’insistance pour pouvoir différer plus longtemps. L’opinion publique, en effet, avait grandi ; elle s’était transformée. Autrefois elle eût craint d’énoncer ce qu’elle voulait, à peine le savait-elle ; aujourd’hui, mûrie par l’éducation des philosophes et des économistes, elle signalait les moyens mêmes de salut et la nécessité de renoncer aux anciennes formes de gouvernement (14). L’ordonnance royale de convocation fut accueillie joyeusement dans toute la France. Avec une hâte fébrile, on prépara les élections. Le peuple parfois s’ameuta, la noblesse s’inquiéta. Le Clergé participa à l’agitation générale des esprits ; les curés de campagne se montrèrent, en maints endroits, fort remuants. A Autun, les choses se passèrent avec calme ; les électeurs ecclésiastiques, représentant, au nombre de 209, les bailliages d’Autun, Montcenis, Semur-en-Brionnais et Bourbon-Lancy, se rendirent à la ville « chaque jour pour délibérer sur les affaires religieuses de l’Etat et de la province, et pour rédiger leurs cahiers de doléances. Ils s’assemblaient au petit séminaire. Talleyrand avait expressément recommandé au directeur de la maison, M. Saulnier, d’être pour eux rempli d’égards et de soins. Lui-même, en sa qualité de président d’honneur, ne manquait pas une de leurs réunions. Il s’y montrait attentif, conciliant, instruit des moindres choses, déférent pour l’opinion des plus humbles ; il prit plusieurs fois la parole. Ce grand seigneur sans morgue, doux et courtois, qui traitait les questions avec compétence et lucidité, n’eut pas de peine à imposer sa supériorité. Les plus cultivés parmi ses auditeurs étaient tout de suite séduits par le charme de son esprit clair et précis. Les plus frustes par ce mélange d’autorité et de familiarité qu’il savait mettre dans ses discours » (15). La candidature de Talleyrand ne s’imposa pas tellement au début, qu’aucun clerc n’osât se mettre sur les rangs contre lui. Plusieurs se présentèrent ; ils firent leurs professions de foi ; elles n’ont rien à envier aux déclamations qui retentissent dans nos réunions électorales modernes. L’un donnait l’assaut à la tyrannie de la noblesse orgueilleuse et à la domination du clergé envahisseur. L’autre fit le plus sombre tableau de la vie des laboureurs qui « arrosent les champs de leur sueur » ; un troisième tonna contre « l’opulent abbé et le commode chanoine ». – L’évêque enfin pris la parole et développa son programme devant ses électeurs. Ses idées sont précises, concrètes, ses vues justes et pratiques, on sent l’homme qui a déjà vécu et qui sait faire le partage entre le possible et la chimère, entre les conceptions nuageuses, instables, mal imaginées et mal exprimées et les principes d’un gouvernement équitable. Ce discours c’est, en raccourci et écrites à l’avance, dix années de notre histoire nationale ; c’est la Révolution tout entière avec la guillotine en moins. Talleyrand pose comme nécessité primordiale la confection d’une charte établissant une représentation nationale et provinciale, et ayant pour bases la propriété et la liberté. A l’abri de cet accord entre le prince et la nation, les individus se développeront normalement, sans entraves, grâce à la refonte des lois civiles (beaucoup trop compliquées et souvent incomplètes », grâce à la suppression des obstacles, à la liberté du travail et du commerce, et à l’abolition des loteries, « ces institutions odieuses des gouvernements modernes ». – Les Etats généraux avaient été convoqués pour examiner la situation financière ; l’évêque d’Autun la juge avec l’œil d’un ancien agent général ; le mal vient en partie du mauvais état des comptes et de l’absence de responsabilité ; créer une commission des finances, établir pour l’avenir la responsabilité des agents du Trésor, publier un compte annuel obligatoire, ce sera amener l’ordre dans les affaires de l’Etat, et, avec l’ordre, l’économie. Il serait insuffisant d’ailleurs de s’en tenir là ; il n’est pas seulement utile d’avoir une caisse fonctionnant bien, encore faut-il la remplir. Cela se fera « sans nouvel impôt, soit par l’accroissement des recettes provenant de l’abolition de privilèges pécuniaires, soit par la vente de domaines si peu productifs dans l’état actuel…, soit par les effets d’une banque nationale bien organisée, bien dirigée, soit par les secours d’une caisse d’amortissement…, soit par de nouveaux emprunts qui, à raison du crédit immense de la nation, pourront s’ouvrir à un taux très bas, et seront destinés au remboursement des anciens emprunts dont l’épuisement du crédit ou de mauvaises combinaisons ont, à diverses reprises, élevé le taux au prix le plus exorbitant ; enfin, dorénavant tout emprunt qui n’aura pas été consenti par la nation sera proscrit ». Cette partie du discours de l’évêque, qui nous paraît aujourd’hui presque un lieu commun, est cependant à retenir pour l’exposé de vues qu’elle contient. A cette époque, les emprunts étaient faits par le roi, en son nom personnel, pour ses propres affaires. Le roi, au point de vue commercial, ce n’était qu’un particulier, et quel particulier ? Ayant peu de revenus, et des charges énormes, parfois des favorites à entretenir, des courtisans à gorger. Les banquiers lui prêtaient sans doute, mais à quel taux ! Et sous quelles conditions ! Ils ne livraient pas un écu sans gages ; gages sur le choix desquels ils étaient d’ailleurs peu scrupuleux (On vit des Juifs prêter autrefois à la Couronne sur les reliques) (16). Talleyrand sentait fort bien que tout cela changerait du jour où ce serait la nation tout entière qui, par l’intermédiaire de ses représentants légaux, se porterait garante du paiement des dettes contractées pour le bien commun et dans l’intérêt de tous. La facilité avec laquelle le Clergé, sous l’ancien régime, trouvait des prêteurs venait, en somme, de l’engagement tacite et solidaire de tous ses membres ; l’immense crédit dont jouissent les Etats modernes n’a pas d’autre base. L’évêque d’Autun termine en parlant de l’impôt d’une façon remarquable et qui est encore de la meilleure actualité dans l’heure présente. Il faut, dit-il, « interdire tout grand changement précipité qui bouleverserait tout et serait nécessairement injuste, quel que fut le principe qui le déterminât, se tenir en garde contre le désir, peut-être séduisant mais bien probablement chimérique, d’un impôt unique et uniforme dans tout le royaume, et demander à chaque province ses idées sur la conversion d’impôts la plus avantageuse pour elle, à raison de ses localités, de ses productions, de ses habitudes ». Ces lignes nous montrent que les questions de notre politique présente existaient déjà il y a cent ans ; qu’il y avait, dès avant la Révolution, des théoriciens idéologues, partisans de l’impôt niveleur et de contributions ayant le double avantage d’établir l’égalité pécuniaire et de faire rentrer des flots d’or dans les coffres de l’Etat. Talleyrand, lui, était de la bonne école. Il savait, par l’expérience de son agence, combien l’argent est fugitif, s’effarouche facilement, disparaît à la première alerte ; il n’y avait pas dans son programme la justice par l’impôt ; ce qu’il voulait, c’était : « détruire sans retour toute espèce de privilèges, convertir le plus possible en impôts, les charges publiques supportées jusqu’à présent par un seul Ordre ». C’était la justice dans l’impôt. La distinction entre les deux systèmes, pour être nette, n’en est pas moins subtile ; les bons esprits seuls pouvaient le trouver. Les clercs élirent leur évêque ; Talleyrand partit d’Autun, ravi de son séjour, avec son mandat de député en poche. Son passage dans le palais épiscopal avait duré juste un mois, et cependant le renom du prélat est si grand qu’il a suffi de ces courts instants pour rendre célèbre ce petit évêché de province. Les Etats se réunirent le 5 mai à Versailles ; pendant la procession solennelle à travers les rues larges et désertes de la ville, on rencontra Talleyrand dans les jardins de la résidence royale. Il était en costume de cérémonie, étendu nonchalamment sur l’herbe, un Voltaire à la main ; tout le XVIIIe siècle tient dans ce petit tableau.

Les premiers jours de la Constituante furent difficiles ; les hommes qui le composaient, venus, sans se connaître, de tous les points du territoire, avaient bien l’intention de faire de grandes réformes et d’imposer leur volonté au roi, mais ils ne savaient comment s’y prendre. Après avoir obtenu, grâce à l’énergie du Tiers, le droit de se réunir en commun, les Constituants se groupèrent ; une répartition se fit vite : les royalistes voulant sauver de l’ancien régime tout ce qui pouvait l’être, avec Cazalès, esprit léger et pénétrant, et Maury, politicien expérimenté, comme orateurs ; au centre, les adeptes de l’école anglaise, guidés par Lally-Tollendal, Clermont-Tonnerre, Malouet ; enfin le parti populaire, de beaucoup le plus nombreux et subdivisé lui-même en plusieurs fractions, dont le désir intime était de faire passer dans les lois l’esprit de la philosophie du XVIIIe siècle ; les amis de Barnave, Duport, Lameth ; les Gallicans avec Camus ; les Protestants, les Bretons conduits par Chapelier et Languinais ; à l’extrême gauche, Petion, Robespierre ; à droite, des prélats, des grands seigneurs, des avocats : Liancourt, La Rochefoucault, Tronchet, Targé. Talleyrand prit place au milieu d’eux : on le compta parmi les Constitutionnels ; assidu aux séances du Comité, chez le duc de La Rochefoucault, il y prenait d’ailleurs rarement la parole, affectant de s’endormir bientôt ; la Révolution n’était pas entrée dans une voie décisive, Talleyrand se réservait (17).

L’Assemblée avait été convoquée pour porter remède au déficit du budget de l’Etat ; Necker fit une proposition d’emprunt de 30 millions pour parer aux premières nécessités, mais tous sentaient que ce n’était là que du provisoire et que la somme serait insuffisante ; il fallait trouver des ressources ailleurs ; ou ? Dans les impôts ; impossible, ceux en vigueur ne rentraient plus ; on refusait de payer les collecteurs sous prétexte de révolution. A la demande du ministre, certains opposèrent la nécessité d’assurer un gage aux créanciers de l’Etat et appelèrent l’attention de tous sur les immenses possessions du Clergé. Le marquis de Lacoste et Alexandre de Lameth avaient les premiers proposé à l’Assemblée le moyen de remédier au mal dont se mourait la France, par des mesures qui, sans ôter aux titulaires « une portion considérable de leur jouissance, et se bornant à faire porter les sacrifices demandés sur la pluralité des bénéfices et sur les extinctions successives, auraient laissé à ce corps une existence dont sa modération aurait dû être satisfaite (18) ». La mainmise sur la propriété ecclésiastique ! Le grand mot était lâché. « Trois mois après sa réunion, l’Assemblée entendit sortir ce cri de spoliation ; les biens du clergé, auxquels succèderont ceux des condamnés, ceux des émigrés, ceux des suspects, apparaissent comme des trésors tentateurs. (19) »

Le projet n’aboutit pas cependant, il n’était pas encore mûr et l’emprunt de 30 millions fut voté avec l’appui de Talleyrand « qu’on soupçonna même, en cette occasion, d’un dévouement intéressé au ministère (20) ».

L’Assemblée constituante n’avait pas osé aller, du premier coup, jusqu’à la confiscation du patrimoine de l’Eglise, mais elle atteignit, dès le début, le Clergé par une autre manière : la suppression des dîmes. – La dîme était une institution qui avait substitué à la générosité individuelle la libéralité légale et nécessaire. Charlemagne, en 815, un an avant sa mort, avait ordonné à chacun de donner sa dîme pour qu’elle fût répartie par ordre de l’évêque. C’étaient les prélats, en effet, qui, sous les Carlovingiens, administraient les biens ecclésiastiques et répartissaient les revenus, sans que les fonds fussent partagés ; puis la coutume s’établit peu à peu d’affecter les dîmes aux paroisses, sauf pour l’évêque à en garder une partie pour lui-même ou son chapitre. Quand il appelait auprès de lui, dans sa cathédrale, des prêtres de la campagne, chefs d’une paroisse, ceux-ci se faisaient remplacer par des vicaires touchant, en guise de traitement, une partie de la dîme, et toujours la plus petite ; le curé primitif, non résident, continuait à en percevoir la plus grande quantité. Cette dernière organisation est restée célèbre sous le nom de portion congrue ; nom bien donné, s’il en fut, car cette répartition injuste rendait fort précaire la situation des desservants et faisait que l’institution était très impopulaire dans tout le bas clergé. D’un autre côté, la dîme était un impôt au profit de l’Eglise et, les représentants du peuple se trouvant réunis avant tout pour examiner la situation fiscale, rien ne semblait plus naturel à certains membres de la constituante que d’établir les réformes qui pouvaient être faites de ce côté. De plus, beaucoup considéraient (et ils avaient raison puisque les droits féodaux allaient être supprimés) que ces droits devaient être abolis dans un temps très rapproché et qu’il était juste, en échange de cette perte de revenus, d’exonérer les propriétaires fonciers des charges que leur imposait ce tribu payé à l’Eglise. Enfin, il était un dernier point sur lequel tous étaient d’accord ; c’est qu’à l’Etat seul revenait le droit de percevoir des taxes, de quelque nature que ce soit. Réunissant toutes ces raisons et se faisant le porte-parole de l’Assemblée, un Constituant, M. Chasset, proposa la suppression pure et simple de toutes les dîmes ecclésiastiques ou inféodées. L’évêque d’Autun soutint, de son côté, la même proposition et, montant à la tribune, il demande, pour donner plus de solennité à la manifestation et en faire une question de principe, « qu’il fût déclaré que le vote avait été unanime (21) ». – La motion Chasset passa, le vœu de l’évêque fut exaucé ; Talleyrand avait pris position aux yeux de l’Assemblée ; on était au lendemain du 14 juillet. – Les intérêts du Clergé furent gravement atteints par cette mesure, les dîmes formant un tiers environ de ses revenus ; en outre, beaucoup de bénéfices ne consistaient qu’en dîmes, tandis que les autres étaient tout en biens-fonds. Un grand nombre de bénéficiers perdirent la totalité de leurs revenus, tandis que d’autres en conservèrent la totalité et ne furent pas atteints par la mesure. L’édifice ecclésiastique se trouva ainsi bouleversé par cette loi ; la cognée était dans l’arbre, elle allait bientôt achever son œuvre.

Quoique touché par ce premier coup qui tarissait une grande source de ses richesses, le premier Ordre de la nation ne s’en tint pas cependant là. Quelque temps après, Talleyrand, -qui avait chaleureusement appuyé la motion de déclarer l’impôt proportionnel, le droit des communes de racheter en argent leurs services féodaux, l’abolition des corvées seigneuriales, des mainmortes ainsi que des droits de chasse – de concert avec M. de Juigné, archevêque de Paris, offrit, au nom du Clergé de France, d’abandonner, comme don patriotique, pour soutenir l’Etat, les 140 millions d’argenterie entassés dans les églises, sauf à conserver la quantité nécessaire à la décence du culte. La Constituante accepta, et cette somme alla s’ajouter aux 30 millions de l’emprunt de Necker. Cela ne suffit encore pas pour ramener le bon ordre dans les affaires publiques. Necker dut, de nouveau, faire appel au crédit ; il demanda aux députés de voter un nouvel emprunt de 80 millions pour subvenir aux besoins de l’Etat dont les revenus ne rentraient plus à la suite du bouleversement général causé par de si grands évènements. Quoique l’Assemblée s’attendit, d’un jour à l’autre, à une semblable demande, elle s’en montra émue. Quoi ! Ce n’était pas assez de tous les sacrifices auxquels elle avait consenti sans compter ; ce n’était pas assez de ces droits féodaux perdus, de ces dîmes abolies, des 30 millions votés précédemment, de l’abandon fait de l’argenterie des églises. Il fallait encore engager l’avenir et pour une somme considérable ! Certains trouvaient la proposition aventureuse et émirent l’avis qu’il serait préférable de réduire les dettes de l’Etat en rognant certaines créances ; d’autres estimèrent que, dans l’heure présente, il valait mieux augmenter diverses impositions afin d’être libre d’en appeler au crédit, si c’était nécessaire, pour les années suivantes, et qu’il était contraire au bien public de créer des charges qui, en allégeant le présent, écraseraient sous leur poids les générations futures. Bref on hésitait. C’est alors que Talleyrand prononça, pour soutenir le ministre, un remarquable discours, resté le modèle du genre, où il examinait d’une manière définitive les divers arguments militant en faveur des différents partis à prendre. « Messieurs (22), dit l’évêque d’Autun en débutant dans la séance du 27 août, la demande la plus instante sur laquelle nous devons nous prononcer, est celle d’un emprunt de 80 millions, moitié en effets royaux, moitié en argent. Peut-être y aurait-il quelques observations à faire sur cette forme ; mais l’état de choses demande sans doute des mesures particulières ; je pense, d’ailleurs, que tout ce qui appartient au mode de l’emprunt doit être abandonné sans réserve aux lumières et à l’expérience du chef des finances… » Après ce préambule fort court et dépourvu de toutes les périphrases ordinaires aux orateurs de l’époque, l’évêque entre franchement dans la question et, du premier mot, donne son opinion : « La nécessité de l’emprunt n’est que trop évidente. » C’est une affirmation gratuite ; pour atteindre le but poursuivi, elle a besoin d’être démontrée ; l’orateur s’y attache longuement, combat les griefs objectés contre la demande de Necker et développe les points sur lesquels s’appuie sa motion. Le crédit est nécessaire quand le produit des impositions ne peut suffire à l’acquit des dépenses, ou quand tout porte à croire que le rétablissement des perceptions ne procurerait pas, à beaucoup près, les fonds indispensables au soutien de la force publique. Malheureusement la situation actuelle est mauvaise : « Le crédit est anéanti lorsqu’au milieu de la paix, et sous les yeux de l’Assemblée nationale, les fonds publics éprouvent une perte de plus de 10 0/0 de leur valeur primitive. Le crédit est anéanti lorsqu’un emprunt modique, garanti par l’Assemblée nationale, ne peut être rempli. Le crédit est anéanti lorsque le taux des changes montre une exportation immense de capitaux chez l’étranger et le retrait presque général de tous les fonds. » Ce sont là des causes générales, mais d’où vient en France la gêne présente ? Talleyrand lui découvre deux sources : d’abord une augmentation de déficit par la perte presque totale de plusieurs branches de revenus, et surtout une sorte d’inquiétude qui s’est répandue depuis quelques temps sur les principes de l’Assemblée nationale, relativement aux engagements publics ; et l’orateur indique de suite le remède : « Il faut donc, si l’on ne veut pas charger la nation et plus directement l’Assemblée nationale de l’opprobre d’une banqueroute, rétablir promptement la balance entre les dépenses et les revenus, prononcer d’une manière plus positive sur le sort des intérêts de l’Etat. » C’est dans ce dernier membre de phrase que perce avec finesse tout le génie financier de Talleyrand, un esprit superficiel, quelque docte raisonneur, futur adepte de la Montagne, aurait fait, dans son cerveau étroit, le syllogisme suivant : Nous avons besoin d’argent, on refuse de nous en prêter ; puisque nous n’avons pas l’équilibre budgétaire, établissons par tous les moyens cette stabilité et l’argent affluera à nos caisses. L’ancien agent général voit mieux et plus juste ; il trouve deux motifs au peu de crédit que rencontre l’Etat, l’un apparent et palpable pour tous, l’autre plus profond, moins visible mais plus important. Deux partis sont à prendre : rogner une portion des rentes, emprunter. Talleyrand se range au second avis, il trouve qu’il est de meilleure politique de se charger pour l’avenir plutôt que de s’alléger en reniant ses dettes. N’a pas du crédit qui veut : il sait qu’on n’en acquiert pas en un jour et que pour l’obtenir il faut montrer un grand esprit de loyauté et une scrupuleuse exactitude à remplir les engagements antérieurement contractés. « Doit-on maintenir, dit-il, dans leur intégrité les engagements publics ? La situation des finances n’exige-t-elle pas, ne légitime-t-elle pas une réduction de la Dette publique par les retenues sur les rentes et les effets royaux ? Telle est l’humiliante question que je vais traiter. » Après avoir placé la discussion sur son terrain, l’évêque d’Autun examine la situation et les titres des créanciers de l’Etat : « N’ayant avancé que la somme que l’impôt eût saisie dans les mains des propriétaires, ils ont acquis par là un privilège indestructible… ils ont payé pour la nation, à la décharge de la nation. » On dit qu’il faut que tous les genres de propriétés contribuent à la fois aux besoins de l’Etat. « Sans doute, mais toute imposition sur les rentes enfermerait l’altération évidente des clauses d’un marché, puisqu’il n’est aucune rente qui n’ait été constituée par le représentant de la nation sous la condition expresse de l’exemption de toute retenue non exprimée dans le contrat. » De plus, en constituant la rente à un taux convenu, la Nation a reçu l’équivalent de toute imposition : « Peut-on douter, en effet, que celui qui a prêté son argent à 5 0/0, sous la condition expresse qu’il n’y aurait pas de retenue, n’eût exigé de plus la valeur présumée des impositions actuelles et subséquentes, s’il avait été déclaré soumis à ces impositions ?… Prêter à 5 0/0 sur la promesse expresse qu’aucun retranchement ne sera fait, c’est ne prêter qu’à 6, s’il y avait une imposition d’un sixième à retrancher. » Ainsi l’opération serait injuste, violerait des contrats « légaux » ; elle serait de plus désastreuse pour nos finances ; en sauvant le présent, elle perdrait l’avenir : « Partout où le crédit public est en vigueur, le taux de l’intérêt est bas ; partout où le crédit est négligé, le taux de l’intérêt hausse en proportion. Au moment actuel, les fonds de l’Angleterre rapportent à peine 4 0/0. En France, ils en rapportent près de 7. Est-ce à la supériorité de ses moyens intrinsèques que l’Angleterre doit ce grand avantage sur nous ? Non, c’est au peu d’ordre, au peu d’intelligence qui ont habituellement dirigé la conduite de nos finances. Que serait-ce si, à ces désordres particuliers, la nation entière ajoutait celui qui mettrait le comble à tous en détruisant à jamais la confiance publique ? – Comment alors parviendrait-elle à se procurer les sommes qui lui sont nécessaires pour effectuer les réformes que sollicitent les vices de son administration ? Elle aura réduit les intérêts de l’ancienne dette d’un cinquième, elle sera obligée d’augmenter de plus de moitié les intérêts de la nouvelle. Telle est la logique des prêteurs. » Ce discours fut un triomphe pour Talleyrand et ce ne fut que justice. Il proposa ses conclusions : vote immédiat de l’emprunt de 80 millions, déclaration solennelle pour « rassurer tous les créanciers de l’Etat, » nomination d’un comité extraordinaire de douze membres afin « de s’occuper particulièrement d’établir le niveau entre les dépenses et les recettes ». La Constituante, reculant devant l’iniquité proposée par certains, prévoyant, si ce n’est trop dire d’elle, ce que serait le crédit des Etats modernes, souscrivit aux premiers points. Les électeurs de Talleyrand purent être fiers ; son discours du 27 août contient les mêmes idées que celles exprimées précédemment au séminaire d’Autun. Talleyrand, député, était resté Talleyrand, candidat. On ne peut pas toujours, et partout, en dire autant des élus.

L’Assemblée avait applaudit le discours, voté l’emprunt, restait à examiner le troisième vœu de Talleyrand. Le président le mit en délibération dans la séance du 31 août au soir. Adoptée quant au fond, la proposition subit cependant certaines modifications : finalement, on arrêta que le comité des finances, déjà existant, choisirait douze de ses membres pour correspondre avec le ministre des finances sur tous les objets énoncés dans le Mémoire (23).

Les ressources précédentes n’avaient pas suffi à combler le vide de l’arriéré et des dépenses ; l’emprunt de 80.000.000 n’y parvint pas davantage ; il fallait songer à de nouveaux expédients. Necker demanda le vote d’une taxe de 25 0/0 sur le revenu de tout individu en France ; Talleyrand le soutint encore vigoureusement ; le ministre obtint satisfaction (24). Cette lourde imposition aurait pu être productive ; elle ne donna pas ce qu’on en attendait ; toute l’administration du pays était désorganisée, le recouvrement devint presque impossible ; le gâchis était général et s’étendait partout. Il fallait trouver mieux.

Dans la séance du 8 août, le marquis de Lacoste s’était écrié : « Les biens ecclésiastiques appartiennent à la nation, il est temps de les revendiquer », et le chevalier de Lameth, appuyant cette motion, avait demandé qu’on donnât « aux créanciers de l’Etat les biens ecclésiastiques pour gages de leurs créances ». La motion avait été repoussée ; l’idée était restée ; elle hantait beaucoup d’esprits, tous, avec crainte ou envie, regardaient ces immenses richesses étalées au grand jour. Les biens du clergé, en effet, étaient considérables à cette époque, ayant été accrus par des apports continuels, des achats, des legs, des donations, jusqu’en 1749, année dans laquelle le chancelier d’Aguesseau avait fait défense aux bénéficiaires d’accroître leur domaine sans une lettre patente du roi ; de plus, ces biens étaient répartis de façon fort inégale entre les différents membres du Clergé. Des évaluations en ont été faites au moment de la Révolution, d’autres eurent lieu depuis ; elles ne concordent guère, étant donnée la passion ordinaire de leurs auteurs ; toutes s’accordent cependant à reconnaître l’immensité des richesses de l’Eglise de France. D’après Bonvalot-Desbrosses, 117 évêques se partageaient 8.900.000 livres de revenus et l’ensemble des clercs possédait 224.800.000 francs de rente, se répartissant ainsi : Bois 8 millions, maisons 30, terres 86, rente 25, auxquels il fallait ajouter, avant leur abolition, 75 millions de dîmes. En 1762, Expilly affirmait que le Clergé possédait 127.000.000 de redevances de toutes sortes sans compter les quêtes et les produits consommés sur place. Chasset, dans son rapport à la Constituante, en évaluait le montant à 200.000.000. Treilhart affirmait que le capital était de 4 milliards ; M. de Lavergne donne la somme de 3 milliards pour la totalité de la richesse ecclésiastique et 75.000.000 comme revenu des immeubles (25). Quand, à la fin de l’Assemblée constituante, il fallut monnayer les biens, plusieurs opérations furent faites pour en apprécier la valeur ; le comité d’aliénation adopta le chiffre de 2.440.000.000 : Amelot crut pouvoir déclarer un total de 2.452.000.000, Montesquiou opina pour 2.600.000.000 livres (26). – Pour un Trésor en détresse, l’appât était tentant ; tous rôdaient autour, en lui jetant des regards d’envie et de convoitise, personne n’osait prononcer, depuis Lacoste, le mot décisif. Tout à coup le bruit se répandit, dans l’Assemblée, à Versailles, à Paris, qu’une proposition de mainmise allait être faite, que je projet serait déposé par un évêque et que cet évêque était M. d’Autun (27). Quand le bruit courut, elle était prête, mais, dans l’esprit de son auteur, son dépôt ne devait pas être immédiat ; les journées des 5 et 6 octobre, hâtèrent la résolution du prélat, il la soumit à l’Assemblée, avant son départ de Versailles ; le 10 octobre, elle vint en discussion. Talleyrand montra à la tribune et lut (il lisait toujours, ses contemporains d’ailleurs s’accordent à lui refuser toute espèce de talent oratoire) ce qu’il avait écrit au sujet des diverses raisons qui militaient en faveur de son projet. – « L’Etat est aux prises avec les plus grands besoins, nul d’entre nous ne l’ignore… il faut de grands moyens pour y subvenir… cette source me paraît être tout entière dans les biens ecclésiastiques… déjà une grande opération sur les biens du clergé semble inévitable pour rétablir convenablement le sort de ceux que l’abandon des dîmes a entièrement dépouillés. » Après ce préambule sur la situation actuelle des finances, l’évêque examina quelles étaient les bases de la propriété ecclésiastique : « Le Clergé n’est pas propriétaire à l’instar des autres propriétaires, puisque les biens dont il jouit (et dont il ne peut disposer) ont été donnés, non pas pour l’intérêt des personnes, mais pour le service de ses fonctions. La nation, à la décharge de qui les biens ont été donnés, jouissant d’un empire très étendu sur tous les corps qui existent dans son sein, si elle n’est point au droit de détruire le corps entier du Clergé parce que ce corps est essentiellement nécessaire au culte de la religion, elle peut certainement détruire des agrégations particulières de ce corps, si elle les juge nuisibles ou simplement inutiles… ce droit sur leur exigence entraîne nécessairement un droit fort étendu sur la disposition de leurs biens. – La nation… peut et même doit supprimer les bénéfices qui sont devenus sans fonctions… On a vu, dans tous les temps, des communautés religieuses éteintes, des titres de bénéfices supprimés, des biens ecclésiastiques rendus à leur véritable destination et appliqués à des établissements publics ; et sans doute l’Assemblée nationale réunit l’autorité nécessaire pour décréter de semblables opérations si le bien de l’Etat le demande. – Mais peut-elle aussi réduire le revenu des titulaires vivants et disposer d’une partie de ce revenu ?… Cette question se trouve décidée par vos décrets sur les dîmes. Quelque inviolable que doive être la possession d’un bien qui nous est garanti par la loi, il est clair que cette loi ne peut changer la nature du bien en le garantissant ; que, lorsqu’il est question des biens ecclésiastiques, elle ne peut assurer à chaque titulaire actuel que la jouissance de ce qui a été accordé par l’acte de fondation… Or, la partie seule de ces biens qui est nécessaire à l’honnête subsistance du bénéficier lui appartient et le reste est réellement accordé aux malheureux ou à l’entretien des temples. Si la nation assure à chaque titulaire… cette subsistance honnête, elle ne touchera point à la véritable propriété ; et si, en même temps, elle se charge, comme elle en a sans doute le droit, de l’administration du reste, si elle prend à son compte les autres charges attachées à ces biens, il me semble que toutes les intentions des donateurs seront remplies, et que toute justice se trouvera avoir été sévèrement rendue… La nation, je pense, pourrait en assurant au Clergé deux tiers du revenu ecclésiastique actuel, sauf la réduction successive à une certaine somme de ce revenu, disposer légitimement de la totalité des biens ecclésiastiques. » Ainsi Talleyrand, évêque, est partisan de la confiscation mais avec ce correctif qui fournit le plus solide argument historique contre la suppression du budget des cultes, correctif consacré plus tard par le Concordat et qui atténue largement la lourde responsabilité du prélat constituant devant ses contemporains et devant la postérité : un budget des cultes convenable, équitablement réparti d’après l’importance des fonctions et la population des paroisses. Les revenus du Clergé, d’après lui, peuvent être estimés à 150 millions (80 en dîmes, 70 en biens-fonds). Il en affecte 100 millions au clergé, avec réduction par suite des extinctions successives à 80 ou 75 millions : « L’Assemblée, il est vrai, a décrété l’abolition des dîmes ; mais elle a décrété aussi qu’elles seraient acquittées quelques temps encore. Eh bien ! Elles le seront, mais au profit de la nation… je dis encore quelque temps, car au moyen des opérations d’une caisse d’amortissement… on ne tardera pas à pouvoir les supprimer… En même temps tous les biens-fonds du Clergé seraient mis en vente. » Talleyrand prévoit l’objection naturelle et présente aux yeux de tous : « Pour acheter un tel ensemble de biens, il faut du numéraire libre, en grande quantité, et, en admettant que des acquéreurs se présentent, ces immenses territoires, mis d’un coup sur le marché, feront baisser les prix au point de les avilir. » L’auteur de la motion y a réponse : « Puisque le produit de ses ventes est destiné à rembourser la Dette publique, le moyen le plus court pour parvenir à ce but sera d’accorder sur-le-champ aux créanciers de l’Etat la faculté d’enchérir, d’acquérir eux-mêmes ces biens, et de donner en paiement la quittance du capital de leur créance estimé au denier 20 pour les rentes perpétuelles et au denier 10 pour les rentes viagères. » Talleyrand, du reste, ne met pas en doute que les créanciers publics ne s’empressent de faire cet échange. Il est plein de confiance en l’avenir, cet esprit si froid d’ordinaire s’enthousiasme, il ne lui vient pas à l’idée qu’un seul individu puisse craindre un instant une réaction, le retour au passé, la punition des acheteurs, une confiscation inverse et sans retour. Ce qui arriva, l’évêque d’Autun ne le prévit nullement ou feignit de n’y point songer. Il estime dans son discours que les 70 millions de revenus des domaines ecclésiastiques en biens-fonds donneront un capital de 2.110.000.000 de livres, vite réalisé. – A la tête d’une pareille fortune, que fera l’Assemblée ? L’évêque d’Autun lui trace ainsi l’emploi de sa fortune : « 500 millions seront employés à rembourser 50 millions de rentes viagères ; il sera appliqué 500 millions au rachat du montant des offices de judicature…Les 1.100 millions restants de la vente des biens éteindront au moins 60 millions de la dette. Vous aurez éteint et remboursé par cette opération 135 millions de rentes tant perpétuelles que viagères à la décharge de l’Etat » et, comme le déficit budgétaire de cette année est de 64 millions, « ce sera donc 71 millions d’excédent », c’est-à-dire la différence entre 135 et 64 millions. Avec cet excédent, dit Talleyrand, on pourra éteindre à jamais ce qui reste de la gabelle et constituer le premier fonds d’une caisse d’amortissement (qui sera à se passer promptement de l’équivalent maintenu des dîmes). Enfin, dernier avantage de l’opération, les terres en libre circulation, étant plus abondantes, feront percevoir à l’Etat des droits de mutation considérables.

C’était très logique, très bien raisonné, tout cela fut le calcul de la Perrette du fabuliste. Ce discours a été le point de départ de luttes ardentes des partis en France depuis un siècle, mais, pour bien le juger, il faut faire abstraction (ce qui n’a pas lieu d’ordinaire) de tout esprit politique. Au point de vue juridique, la vente des biens du Clergé fut, dit M. Chénon, « une véritable confiscation (28) ». L’Etat était pauvre, l’Eglise riche, mais ce n’est pas une raison suffisante pour abriter une spoliation. Portant récemment un jugement sur ce gros événement historique, M. G. Goyau y voit la Révolution parachevant l’œuvre déjà commencée, sous la monarchie, par l’institution des commandes, et la Constituante frustrant du même coup les commandataires eux-mêmes, et les pauvres que secourait l’Eglise ; il cherche, avec Ozanam, ce que devinrent au lendemain des lois qui frappèrent les biens ecclésiastiques, les frais généraux de l’humanité, et il constate que ces frais généraux, c’est-à-dire l’entretien des membres souffrants et le soin de toutes les dégradations sociales, furent mis au passif de la charité légale, de la bienfaisance d’Etat qui trop souvent apparurent insolvables (M. Goyau, ouvrage cité ci-dessus). – Sans doute un grief sérieux fut apporté à la Tribune par Mirabeau, quand il déclara caduque la propriété de l’Eglise parce que celle-ci en usait mal ; il est certain que des curés ou prélats, abusant de leur situation, détournaient de leur but primitif les revenus dont ils disposaient, mais ces cas particuliers ne devaient pas l’emporter sur la généralité ; et, pour ne citer qu’un exemple, il existe telle lettre de Fénelon où le prélat rappelle sévèrement à son devoir un de ses collègues de l’épiscopat, Colbet, archevêque de Rouen, et l’invite à se souvenir que les sommes dont il dispose ne sont pas à lui mais appartiennent aux pauvres. La loi fut aussi une arme entre les mains des agitateurs et des spéculateurs de toute sorte qui se remuaient fort, en cette époque de trouble général, pour faire de bons coups. Pour tout esprit perspicace, il était facile de prévoir que la mainmise sur les biens du Clergé profiterait presque exclusivement à eux seuls et non pas aux petits propriétaires ruraux comme l’entendaient les députés. Enfin, cette mesure devait séparer violemment le Haut Clergé de la Révolution et mécontenter une partie de la noblesse en lui donnant des craintes pour elle-même.

Quand Talleyrand eut achevé sa lecture et descendit, d’un air fort calme, les degrés de la tribune, les sentiments les plus divers se montrèrent dans l’Assemblée. « Je ne saurais, raconte un constituant, rendre l’effet que produisit sur le Clergé la lecture du projet de l’évêque d’Autun, et plus encore les applaudissements avec lesquels les révolutionnaires et les capitalistes l’accueillirent (29). » Dans l’affaire, du reste, la passion religieuse avait dominé le débat autant que l’intérêt public. « Il est entré sans doute, dans les motifs qui ont animé cette discussion, un principe d’impiété de la part d’une partie de l’Assemblée nourrie des doctrines philosophiques du temps ; il y est entré aussi un principe de jansénisme de la part de quelques individus dans l’Assemblée et hors de l’Assemblée, qui étaient encore émus des excès de M. de Beaumont dans l’affaire de la bulle Unigenitus et des billets de confession (30). » - L’étonnement causé par le projet de l’évêque d’Autun se répandit dans le grand public ; loué par les uns de son courage, il fut attaqué par les autres pour sa lâcheté et sa trahison. Il devint la bête noire de beaucoup qui lui reprochèrent violemment son changement d’attitude, et mirent en parallèle, ainsi que Maury l’avait fait devant la Constituante, la conduite du député et celle de l’agent général qui, en 1784, avait soutenu contre le duc de Savoie que « les dons faits à l’Eglise sont à jamais irrévocables, quelles que soient les dispositions des donateurs ». Les ennemis de Talleyrand publièrent contre lui de nombreux ouvrages, dans lesquels il est traité tour à tour de « renégat », d’homme sans morale, de « vil agioteur », d’ « actionnaire de la caisse usuraire d’escompte ». A Autun aussi on s’agita ; le Clergé se lamenta du choix malheureux de son représentant ; les chanoines de l’Eglise cathédrale d’Autun se réunirent, le 24 octobre, pour délibérer, réclamer, protester contre la motion de leur évêque (31). – Talleyrand laissa les premiers pamphlets sans réponse, mais il crut nécessaire d’envoyer quelques explications à ses mandants au sujet de la ligne de conduite qu’il avait prise et dont il n’était nullement question dans sa profession de foi. Dans cette réponse, l’évêque plaide auprès de son Clergé les circonstances atténuantes, et cherche à faire croire à ses électeurs que, s’il a pris cette initiative, c’est dans l’intérêt de l’Eglise et pour éviter une confiscation pure et simple sans aucune atténuation ni compensation ; il insiste d’ailleurs sur le meilleur traitement qui résultera, pour les desservants des campagnes, du régime nouveau : « Puisque, dit-il, ces biens sont destinés à l’entretien des ministres de la religion, il faut que la plupart des ministres utiles soient dorénavant mieux traités, et ils ne peuvent l’être qu’autant que les biens de ceux qui sont moins utiles ou qui ne le sont pas du tout, seront versés sur eux…L’amélioration du sort des curés étant de première justice et universellement désirée, enfin la nation entière réclamant de grands secours dans ce moment de terrible détresse, concevez-vous un moyen d’échapper à l’opération que j’ai indiquée ou à quelque autre à peu près semblable ?… Nul de vous n’ignore que nous ne sommes véritablement que des administrateurs et que nous n’avons individuellement un droit réel qu’à ce qui est réputé nécessaire à notre honnête subsistance… un grand nombre de titres de bénéfices actuellement existants contrarient ouvertement et les vœux des fondateurs, et l’utilité publique… » Le Clergé d’Autun resta incrédule devant de si bonnes raisons, il reprit toute la discussion comme s’il n’était pas trop tard. On remarque, à la fin de sa missive, une phrase que l’évêque dut trouver à la fois amère et peu respectueuse : « Vos tendres sollicitudes se dirigent sur les agioteurs des fonds publics, sur les rentiers, sur les capitalistes. » Talleyrand ne répondit rien ; à quoi bon continuer cette correspondance de récriminations ? Il fallait laisser l’agitation se calmer, le silence se faire autour des biens ecclésiastiques auxquels « après les avoir tant et tant attaqués, on avait, le jour des morts, donné la mort » (32). Il ne faut pas croire d’ailleurs que le Clergé de France était, à la veille de la Révolution, hostile à toute espèce de réformes ; ses cahiers font foi du contraire ; nous en avons examiné quelques-uns ; des changements radicaux y sont souvent demandés ; l’un d’eux mérite, à cet égard, de retenir l’attention, c’est celui du Clergé de bailliage de Gien. Il y est souhaité, par exemple, que l’on substitue « aux impôts qui distinguent les Ordres et tendent à les séparer des subsides qui soient également répartis entre les ordres de tous les citoyens, sans distinction ni privilège et au prorata de leur possession… que le sel soit marchand, attendu que c’est une denrée nécessaire à la vie… que les aides et gabelles soient supprimées comme donnant lieu à une multitude de fraudes ». Le Clergé de Gien réclame encore « l’abolition en bien-fonds de toutes les cures, soit celles à portion congrue, soit celles dont le casuel fait le principal revenu, à la somme de 3.000 livres pour les grandes villes, de 2.400 livres pour les petites villes, de 2.000 livres pour les curés de campagne, 1.000 livres pour les vicaires des villes et 800 livres pour les vicaires de campagne lesquels ne seront plus à la charge des curés. Mais comment pourvoir à ces besoins ? Les clercs de Gien l’indiquent : « en réduisant, suivant le désir des honnêtes gens, les gros biens de nos seigneurs les archevêques, évêques, abbés des couvents riches… à un revenu honnête et proportionné à leurs qualités et dignités au jugement de la nation » (33). C’est en somme ce que Talleyrand a réclamé dans sa motion ; elle fut votée le 2 novembre 1789 ; elle était simple, semblait préoccupée du bien de tous : le 7 novembre, son auteur l’aggrava, lui donna un caractère agressif. L’évêque d’Autun proposa à l’Assemblée de placer ces biens, leurs produits, leurs bois sous la sauvegarde des autorités publiques, de mettre les scellés et de faire l’inventaire des meubles. Sur ce dernier point, l’Assemblée ne suivit pas le prélat afin d’éviter des frais et une trop grande humiliation pour le clergé. La mesure était dépassée. Et puis, l’Assemblée avait d’autres préoccupations, tout était à réorganiser.

La France était restée longtemps en arrière de l’Italie, de la Hollande et de l’Angleterre au point de vue des institutions de crédit ; Law avait tenté de les y faire pénétrer ; il avait fait faillite ; l’échec de son système n’était pas fait pour avancer les choses. Sous Turgot cependant (nous l’avons vu précédemment) fut créée une caisse d’escompte du commerce ; on lui donna le privilège exclusif d’émettre des billets sauf, pour elle, à ne prendre que 4 0/0 d’escompte en temps de paix. Objet de méfiance, au début, de la part des commerçants, elle gagna peu à peu la faveur publique et, après une crise en 1783, elle avait, en 1787, 88 millions en circulation garantis par son portefeuille et par 47 millions d’espèces en caisse. Malheureusement pour elle, la Révolution arriva ; le gouvernement eut besoin d’argent ; la caisse lui fit de gros prêts, et sa situation devint fort précaire. La Constituante s’en émut et nomma des commissaires, chargés de l’examen de la caisse d’escompte, qui furent Dupont, Freteau, le baron d’Allarde, la Borde, le duc du Châtelet, l’évêque d’Autun (34). On se souvint, pour la circonstance, que ce dernier avait été autrefois comme agent général, chargé des intérêts du Clergé (lui-même faisait tout son possible pour le faire oublier) et, à ce titre, faisant partie du conseil des actionnaires, avait prononcé un remarquable discours sur le crédit. Dans le même ordre d’idées, sur les banques et le rétablissement de l’ordre dans les finances, Talleyrand fit, dans la séance du 4 décembre, une solide harangue dans laquelle il examina tour à tour les différents projets qu’on proposait à l’Assemblée, notamment celui du ministre des finances, et rechercha ceux auxquels elle pouvait s’arrêter. Partir d’une bonne définition, c’est avoir à moitié déjà la solution ; Talleyrand débute dans son discours en en posant la base : La Banque est une institution créée pour « favoriser la circulation, les échanges, faire baisser l’intérêt de l’argent ». Mais, parmi les types multiples de banque, lequel doit-on choisir ? Sera-ce une banque nationale, selon le désir de quelques-uns ? L’ancien agent général n’en est pas partisan alors : « Je pense qu’une banque bien constituée ne doit pas être une banque nationale, soit qu’on attache à ce mot l’idée seule de la responsabilité de la nation, soit qu’on veuille que la Nation fasse faire de la banque pour son compte. » D’ailleurs, pour lui, loin de donner du crédit à la Banque, la garantie nationale serait plutôt capable de la faire considérer avec réserve : « Comment, en effet, se confier à une nation qui serait imprudente pour confier à un certain nombre de particuliers la gestion d’une banque dont les opérations doivent être illimitées ? » Convient-il mieux de faciliter la création de plusieurs caisses particulières ? Pas davantage, pour l’orateur : « Loin d’accroître réciproquement leur crédit, elles se nuiraient réciproquement » ; en outre cela « mettrait chaque particulier dans la nécessité d’examiner tous les papiers de banque qui lui seraient présentés… enfin il serait impossible que la nation autorisât les receveurs des deniers publics à prendre indistinctement les billets de toutes les banques qui pourraient être établies dans le royaume. » Donc, point de caisses multiples et indépendantes, point, non plus, de Banque unique avec des succursales : « S’il y avait seulement cinquante bureaux répartis dans les différentes villes du Royaume, il est probable que la banque ferait, presque tous les jours de l’année, banqueroute en plusieurs endroits, quoique la somme qu’elle aurait en espèces répartie dans ses différentes caisses fût très supérieure à la totalité des demandes qui lui seraient faites. » Talleyrand repousse aussi l’idée de faire rapporter aux billets des intérêts ; dans un moment de crédit, ils ne sont nullement nécessaires ; en cas d’inquiétude, « ils ne seraient pas capables de faire prendre des billets ». – Puis, indiquant rapidement pourquoi il n’est pas d’avis d’autoriser les banques à faire des placements territoriaux (35), l’évêque critique l’économie du projet du ministre des finances. « Ce plan est fondé sur la création d’un papier non conversible à volonté en argent, par conséquent sur la création d’un papier-monnaie, or, il n’existe pas à mon avis, deux idées qui se repoussent davantage que celle d’un papier-monnaie et celle d’une banque », puisque l’une porte l’empreinte de la force et l’autre « ne peut vivre que par la confiance ». Puis, avant d’arriver à ses conclusions, Talleyrand pose un certain nombre de principes généraux applicables dans tous les cas ; le premier et le plus important, c’est de se montrer fidèle à ses engagements. « La véritable, la seule hypothèque que puisse offrir une nation, c’est l’inébranlable volonté de payer, appuyée sur des moyens réels et bien démontrés. » Il est piquant de constater combien cette idée revient souvent à l’esprit de l’évêque qui perdit le Clergé après l’avoir défendu pendant cinq ans comme agent général, qui servit avec un égal dévouement cinq ou six gouvernements et qui dupa tant de gens. En 1783, lors des difficultés de la caisse d’escompte, dans son programme d’Autun, dans l’emprunt de 80 millions, au moment même de l’affaire des biens ecclésiastiques, Talleyrand insiste sur cette idée : la source du crédit, n’est pas seulement une bonne situation financière, c’est surtout la fidélité à remplir ses promesses. L’expérience lui a donné raison : Grâce à une conduite conforme à ce principe, les Etats modernes ont trouvé et trouvent encore à emprunter. Ce n’est pas tout d’être fidèle, il faut aussi se montrer habile : « Quand la confiance s’affaiblit, il est nécessaire qu’une banque publique réduise ses opérations : les administrateurs d’un tel établissement seraient bien imprudents ou même bien coupables si, ne voulant pas se résigner à prendre leur part des malheurs communs, et déterminés uniquement à gagner beaucoup dans tous les temps, ils s’obstinaient à donner toujours, contre la nature des choses, un égal essor à leurs opérations, au risque à recourir ensuite à des arrêts de surséance. »

Talleyrand, après avoir critiqué les divers projets et établi des principes, en arrive à son plan contenu dans un certain nombre d’articles. Art. 1er : « La question de l’établissement d’une Banque par l’Assemblée nationale est ajournée. En attendant, la caisse d’escompte subsistera et sera rappelée, par degrés, à son institution… - Art. V : Le relevé complet du montant total de l’arriéré une fois déterminé, il sera fait un fonds chaque année de 8 0/0 de ce capital, pour acquitter les intérêts à 5 0/0 et opérer, avec le surplus, le remboursement du capital dans l’espace d’environ 20 années. – Art. VI : Le montant total de l’arriéré sera divisé en billets de 1.000 livres, et la portion qui devra être remboursée chaque année sera déterminée par la voie du sort. – Art. VII : Au commencement de chaque législature, seront arrêtés les moyens de pourvoir au paiement des intérêts de la totalité de la Dette nationale et aux remboursements stipulés pour les diverses dettes de la nation pendant le cours de l’année suivante. – Art. VIII : Le comité des finances présentera le plus tôt possible, à l’Assemblée nationale un état exact du montant des intérêts à payer et les remboursements qui devront échoir dans le courant de l’année 1790 en y comprenant la portion de la dette arriérée qui doit être acquittée dans le cour de la dite année. – Art. IX : Les ressources extraordinaires, telles que la contribution patriotique, la vente du domaine et de quelque portion des biens du clergé, seront employées d’abord au remboursement fixé pour la dette arriérée et le surplus sera versé dans la caisse d’amortissement (36). » L’ancien agent général eut du succès pour ces vues remarquables, l’Assemblée ordonna l’impression du discours pour le lendemain 5 décembre, elle nomma une commission chargée « de conférer avec le premier ministre des finances et les administrateurs de la caisse d’escompte sur les divers plans préposés sur la caisse nationale d’escompte et sur la banque… » Le président fut M. Freteau. Les trois secrétaires : baron de Menou, Chasset et Charles de Lameth ; les 10 commissaires : Lecouteul de Cauteleu, Anson, Dupont, Laborde de Mérinville, d’Ailly, de Cazalès, l’abbé Maury, marquis de Montesquiou, l’évêque d’Autun et le baron d’Allard (37). Après des tiraillements et des discussions dans lesquelles on accusé Talleyrand d’avoir confondu l’intérêt qu’il avait comme actionnaire de la caisse avec celui de l’Etat, la Constituante décida que les 155 millions d’avances faites à l’Etat par la caisse d’Escompte seraient remboursés au moyen de 170.000.000 d’assignats sur les biens et domaines de la couronne et du Clergé (38).

Dans cette même année 1789, déjà pourtant si remplie et si agitée pour lui, l’évêque d’Autun trouva encore le temps de composer et de publier un opuscule sur les loteries, plein d’idées justes, découvrant au grand jour l’immoralité de cette institution, et suppliant les pouvoirs publics d’y porter remède. Connue dès la très haute antiquité, les loteries disparurent complètement pour ne revenir qu’au XVe siècle, en Italie, sous le nom de blanques ou de bianca carta. Flattant la passion du jeu des méridionaux, elle permit aussi aux commerçants vénitiens et génois de se débarrasser de leurs vieilles marchandises. En France, on la connut par les Italiens. François 1er donna le privilège à Jean Laurent d’en établir une, à charge de payer 2.000 livres au Trésor, mais ce ne fut qu’en 1776 que la loterie royale fut définitivement fondée, pour remédier à l’exode des capitaux envoyés par les joueurs à l’étranger, et aussi afin de procurer au Trésor un gain dont il avait grand besoin. Les combinaisons proposées étaient au nombre de 7 : la 1ère consistait à mettre sur un seul numéro (extrait simple), la 2e sur un seul numéro dont l’ordre de sortie était indiqué (extrait déterminé), la 3e sur une suite de deux numéros (ambe), la 4e sur une suite de 2 numéros liés ensemble et dont l’ordre de sortie était indiqué (ambe déterminé), la 5e sur une suite de 4 numéros liés ensemble (terne), la 6e sur une suite de 4 numéros liés ensemble (quaterne), la 7e enfin sur 5 numéros liés ensemble (quine). Les tirages avaient lieu tous les quinze jours, et le joueur favorisé recevait, selon la combinaison, 15, 70, 270, 5.200, 49.000, 70.000, 1.000.000 de fois sa mise. La loterie était sous la surveillance du ministre des finances et se trouvait dirigée par un intendant et 12 commissaires soumis à un cautionnement. Un an après sa création, en 1777, on la réforma ; l’intendant fut supprimé, les commissaires furent réduits au nombre de 6, et le fonds de réserve passa de 1 à 2 millions. Cette institution n’était pas particulière à la France ; nous avons vu qu’elle lui était venue d’Italie ; l’Angleterre, si stricte sur les questions de morale publique, l’avait introduite chez elle en 1694 ; la loterie se répandit sur toute l’Europe ; passionnant partout l’opinion, elle était une occupation pour les oisifs, tout en rapportant une certaine somme à l’Etat. Cela n’allait pas d’ailleurs sans de grands inconvénients On oubliait le goût de l’épargne sans lequel un peuple ne peut avoir un développement normal, on foulait aux pieds tous les nobles sentiments ; une hâte fébrile s’était emparée des peuples ; l’ouvrier, qui n’avait rien, épuisait ses forces pour gagner quelques livres et les donner à la Fortune ; le bourgeois lui confiait ses écus ; le seigneur y risquait ses terres et ses bois. C’était un instrument de dépravation sociale ; beaucoup s’y ruinaient, bien peu y gagnaient la richesse ; c’était une course insensée vers un Eldorado dont un très petit nombre franchissait les portes. En Italie, les papes s’en émurent d’assez bonne heure. Innocent XI et Innocent XII prohibèrent les loteries rigoureusement dans Rome et ses environs ; sous Clément XI, la prohibition s’étendit au Clergé de toute l’Italie. Benoît XIII généralisa : la défense en fut faite aux laïques. Mais, en 1731, voyant le grand enthousiasme populaire pour la loterie et après avoir pris avis de cardinaux et de théologiens, Clément XII révoqua les Constitutions de Benoît XIII, tout en conservant la prohibition pour les réguliers et les religieuses, et en ordonnant d’employer en œuvres de charité les bénéfices que la loterie pourrait procurer. Clément XIV renouvela la défense à l’égard des réguliers et recommanda, en 1769, aux prêtres séculiers, de ne pas employer au jeu les revenus des bénéfices ecclésiastiques (39). Talleyrand, excité sans doute par cet exemple venu d’en haut, espérant par là que le pape pardonnerait à son évêque, bien cette fois, en tout cas, dans son rôle de prélat, s’attaqua à la passion qui ruinait ses contemporains (40) : « La nature a destiné l’homme au travail… l’homme avide et paresseux a voulu consommer sans se donner la peine de produire ; il a convoité le travail d’autrui ; et de ce désir contenu par les lois a dû se former, dans l’état de société, la passion du jeu… Je me bornerai à parler des loteries ; je vais prouver qu’un tel jeu est à la fois, et au plus haut degré, injuste et immoral, et qu’aucun prétexte ne peut le sauver d’une entière proscription ». Avant d’entrer dans la démonstration de ces deux points, l’évêque indique tout de suite qu’il met à part les emprunts en loterie. Dans ce cas spécial, en effet, le joueur « consent à placer son argent.. à un intérêt plus faible, dans l’espérance d’un lot en sus de cet intérêt qui est commun à tous les prêteurs… en sorte que, dans cette espèce de jeu, non seulement tout le profit est versé sur les joueurs mais même le sort y est forcé d’être favorable aux uns, sans pouvoir jamais être entièrement funeste aux autres ». Si, pour cette forme, l’évêque trouve des excuses, les autres combinaisons attirent toute son indignation ; en effet ne sont-elles pas injustes ? En jetant un coup d’œil d’ensemble sur elles, l’esprit éclairé voit de suite apparaître l’iniquité : « Le gain de chaque joueur est éventuel ; la perte de tous les joueurs réunis est certaine, par conséquent les bénéfices de la loterie son infaillibles… Tel est le principe évident de son injustice ». Puis l’évêque, animé d’un beau zèle, va plus loin que son chef spirituel ; Clément XII a toléré à Rome la loterie, pourvu que les bénéfices en fussent employés à des œuvres pieuses ; depuis, ses successeurs l’ont imité ; pourquoi, vraiment ? « Depuis quand l’usage d’un bien en a-t-il donc purifié la source ? Comme si la pitié ne pouvait plus être excitée que par un sentiment abject… faut-il implorer le vice, pour lui faire remplir les fonctions réservées à la vertu ? » Talleyrand a examiné la situation d’en haut ; mais il est curieux, ami des calculs ; les problèmes que le vulgaire, les trouvant trop compliqués, n’examine pas, ne l’effraient point. Quelle serait, se demande l’auteur, la situation d’un particulier riche à plusieurs millions, qui, voulant enfin tenir dans ses mains ces fuyantes richesses dont tout le monde lui parle, serait parvenu à placer une modeste livre tournois sur chacune des sept combinaisons possibles ? N’aurait-il pas réalisé le rêve qui charme la vie de tout joueur ? Lourde erreur ; l’auteur nous le prouve. Le riche citoyen aurait dû verser à la loterie 45 millions 700.000 livres ; après le tirage il ne lui serait rendu qu’un million et demi. Les loteries sont funestes et la pire est la loterie royale ; les jeux si décriés de la Belle et du Biribi ne sont rien auprès d’elle ; elle sait flatter le vice, comme les courtisanes aux allures de duchesses ; sa combinaison est faite « avec une telle adresse que, malgré sa révoltante injustice, elle est venue presqu’à bout d’enchanter les esprits… par une cruelle complaisance, admettant à la fois et les mises les plus modérées et des sommes considérables en une seule combinaison, sur un seul numéro, semble avoir été inventée pour se jouer et de la misère des pauvres, et de la fortune des riches ». La perfide amuse ses victimes, les ruine, puis les tue. Fascinant l’esprit du peuple, elle rend au peuple sa condition insupportable en lui offrant le fol espoir d’en sortir : pour elle le marchand quitte son comptoir, la mère abandonne ses enfants, tous fuient leurs occupations naturelles : « Une pensée unique traverse les esprits : de l’or, des monceaux d’or gagnés sans peine. » Elle a pour ses adorateurs des caresses de tigre ; « elle favorise la mendicité, car, en même temps qu’elle ruine tant de malheureux, elle leur inspire un dégoût invincible pour le travail ». Ceux à qui elle accorde ses faveurs n’en sont du reste pas plus heureux ; elle les plonge dans la débauche et les extravagances ; ils présentent alors pour les autres des exemples « perfides et corrupteurs ». Quant au riche ruiné, il se suicide le plus souvent. La loterie a pour excuse de venir en aide au Trésor ; il serait pourtant de bonne politique de l’abolir et de supprimer, comme contre-partie de ce défaut de recettes, toute dépense inutile.

Quand l’ouvrage parut, ce fut, dans le public, un éclat de rire général. Quoi ? L’auteur était M. de Talleyrand ; mais ce n’était pas de la morale ; c’était, dans sa bouche, du cynisme. Au Palais-Royal on en parla longtemps, et les roués s’en divertirent fort, en se rappelant ce qu’ils avaient perdu ou gagné en jouant avec l’auteur de ces sages maximes. Partout, dans la société, dans la presse, on attaqua Talleyrand, mettant en parallèle ses préceptes et ses actions. N’était-il pas comme le Pogge qui, ayant 14 enfants naturels, avait écrit de sévères traités de morale ? Ainsi pris à parti, l’évêque crut plus tard utile de se disculper ; le 8 février, il adressa une note aux journaux. « J’ai gagné, dit-il, dans l’espace de deux mois, non dans des maisons de jeu, mais dans la société et au club des échecs, 30.000 francs. Je rétablis les faits sans avoir l’intention de les justifier… Je n’aimai jamais le jeu, et je me reproche d’autant plus de n’avoir pas assez résisté à cette séduction ; je me blâme, comme particulier, et encore plus comme législateur qui croit que les vertus de la liberté sont aussi sévères que ses principes… » - L’opuscule de M. d’Autun fut sans effet immédiat d’ailleurs, on n’abolit pas la loterie, afin de garder en France des capitaux qui se seraient enfuis à l’étranger. « Qu’on vous écoute, monseigneur, disait l’auteur d’une réponse aux loteries, et voilà, malgré toutes vos précautions, 100 millions que nos joueurs riches feront passer en Angleterre et en Allemagne… Or, plus nous aurons de numéraire, plus nous pourrons vivifier toutes les branches du commerce. » La loterie n’avait plus cependant à parcourir une longue carrière ; en vendémiaire an II, les loteries privées furent abolies ; en brumaire de la même année, la loterie d’Etat fut supprimée « comme un fléau inventé par le despotisme ». Sa disparition fut courte ; quatre années plus tard, elle fit sa réapparition, redemandée au nom du peuple comme un élément d’espérance et une source morale de consolation. De nouveau, en 1829, elle cessa d’exister dans 28 départements ; en 1832, le Parlement en vota la suppression graduelle ; en 1836, ce fut chose faite. Depuis lors, elle n’a jamais été rétablie en France. Elle existe encore dans un certain nombre de pays étrangers : Italie, Espagne, Autriche-Hongrie, Prusse, mais on peut prévoir qu’elle disparaîtra peu à peu ; les gouvernements s’honoreront quand ils y mettront fin : Talleyrand eut raison de l’attaquer.

Cependant l’Assemblée Constituante poursuivait ses travaux et ses réformes. Au début de l’année 1790, elle nomma un comité des impositions dont Talleyrand fit partie ainsi que Mormeron, Dupont de Nemours, de La Rochefoucauld, La Borde de Méréville, Fermon, d’Allarde, Roederer, Jarry, Dauchy et Duport. Puis, durant trois mois, M. d’Autun disparut du tout premier plan de la scène politique ; il ne remonta à la tribune que le 30 avril pour lire un projet d’unification des poids et mesures (41). Le commerce intérieur en France, à la fin de l’Ancien Régime, était arrêté par une multitude d’entraves : douanes intérieures, péages, octrois, peu de sécurité des routes, etc… Un des plus grands obstacles était, sans contredit, l’énorme diversité des poids et mesures ; ici on comptait par ligne, pouce, pied, toise, là par mine, muid, boisseau de grandeur diverse. Comme pour augmenter à plaisir les difficultés et rendre les calculs impossibles, les mêmes mots n’avaient pas partout la même signification. Ma mine, par exemple, valait 4.510 pouces cubes, tandis que, dans le centre de la France, elle représentait 2.210 ou 2.443 pouces cubes. Comment dès lors un négociant de Normandie pouvait-il se comprendre avec un commerçant de l’Orléanais ? – L’idée d’unification ne datait pas des premiers jours de la Révolution, elle avait une origine autrement lointaine. Charlemagne était parvenu à l’établir dans ses Etats. Où il avait réussi, ses successeurs incapables échouèrent. La Féodalité arriva et chaque seigneur, pour bien montrer son indépendance, voulut posséder son poids et sa mesure propre comme il avait ses lois, ses monnaies, ses armoiries. – Louis XI fit un nouvel effort pour établir l’uniformité ; peine perdue, il n’y réussit nullement. Sous Louis XIV, on en parla ; Turgot allait la faire aboutir, quand il quitta le ministère. Il fut réservé à la Constituante d’opérer la réforme. Talleyrand en fit l’objet d’une proposition à l’Assemblée nationale ; après avoir montré rapidement la nécessité d’une simplification du régime actuel, il aborde le point principal de la question : Que doit-on substituer aux anciens systèmes ? « Le moyen le plus simple et qui, à toute autre époque, serait peut-être le seul proposable consisterait à déterminer tous les poids et toutes les mesures quelconques du royaume sur le double étalon de livre et de toise. » Mais ce n’est pas, à l’heure présente, le plan qu’il faut adopter : « Lorsque la nation se détermine à opérer une grande réforme, il faut qu’elle évite, qu’elle redoute même de l’opérer à demi. » Actuellement, pour que la solution du problème soit parfaite, il est nécessaire que cette réduction se rapporte à un modèle invariable pris dans la nature, afin que toutes les nations puissent y recourir, dans le cas où l’étalon qu’elles auraient adopté viendrait à se perdre ou à s’altérer. » Ces modèles pris dans la nature, les Académiciens les donnent : « Le premier consisterait à adopter pour élément de nos mesures linéaires la 60.000e partie de la longueur du méridien coupé en deux parties égales par la 45e parallèle, et dont la longueur a été déterminée à 57.030 toises par M. de la Caille. Cette mesure élémentaire s’est trouvée à avoir 5 pieds, 8 pouces, 5 lignes ¼ ; elle s’appellerait miliaire… » La deuxième méthode serait d’une exécution facile et s’obtiendrait en prenant comme mesure élémentaire la longueur du pendule simple battant la seconde par la latitude de 45 degrés. » Pour les poids, on ferait usage « d’un procédé ingénieux de M. de Lavoisier qui a déterminé le poids d’un pied cube d’eau douce » à une température donnée. – Ce n’est pas le tout de choisir un poids et une mesure nouveaux, encore faut-il les rapporter aux anciennes unités. Aisé quand elles sont peu nombreuses, le travail devient énorme lorsqu’elles abondent ; pour M. d’Autun, l’Assemblée a une occasion exceptionnelle, lui permettant d’aboutir de suite et de mener l’opération à bonne fin. N’y a-t-il pas, en effet, en ce moment, par toute la France, des commissaires du roi, chargés de l’organisation des départements et des districts ? Quoi de plus simple que de demander à ces agents du pouvoir de prendre les dimensions exactes des poids et des mesures employés dans les villes où ils se trouvent, de les rapporter à Paris et de dresser des tables où « se trouveront les rapports exacts » de « toutes les anciennes mesures avec les nouvelles ». Puisqu’on abat des barrières, des entraves, pourquoi, alors qu’on est à l’œuvre, ne pas en détruire le plus possible ? Pourquoi ne pas demander à l’Angleterre de s’unir à la France pour accomplir ce progrès et établir du même coup une seule unité pour les deux pays ? La proposition de Talleyrand n’aboutit pas devant l’Assemblée ; l’unification ne fut votée que le 1er août 1793 ; la réforme ne franchit point la mer. Désormais cependant la France eut une mesure : le mètre ; un poids : le gramme. Ce fut une réforme considérable, utile ; le temps n’y a apporté aucune modification.

Nous avons vu précédemment que l’aliénation des biens du Clergé avait été votée grâce à l’initiative de l’évêque d’Autun. Cette vente ne pouvait se faire que lentement et le besoin d’argent devenait de plus en plus pressant ; pour tout concilier, il faut décidé que l’on mettrait immédiatement en circulation un papier représentatif de la valeur de ces biens pour 400 millions ; en même temps fut créée une caisse de l’extraordinaire qui devait rembourser à vue tout ce qu’on lui présenterait A ces papiers on attacha un intérêt de 5, puis de 3 0/0 (avril 1790). Mais l’Assemblée, acculée par le déficit, changea brusquement d’avis, l’intérêt fut supprimé ; le 17 avril, le cours fut forcé, le papier devint papier-monnaie, « emportant avec lui hypothèques, privilèges, délégations spéciales tant sur le revenu que sur le prix des biens ». User de ce procédé, c’était confesser le désarroi, la détresse financière, le manque de numéraire. Il ne faut pas croire cependant que la création des assignats ait été dès le début une chose désastreuse et que la politique qui l’inventa eût un principe inhabile et maladroit. Le crédit du papier-monnaie est, comme pour la monnaie d’appoint, en relation directe avec la quantité qui en est lancée dans le public. Si cette quantité n’est pas exagérée mais normale, tout va bien ; mais vienne à l’Etat la tentation de trop en émettre, étant gêné dans ses finances, vienne la défiance du public qui est le souverain juge en la matière, et dont les décisions déroutent souvent toutes les prévisions, alors la débâcle s’approchera à grands pas. C’est ce qui arriva pour les bons coloniaux émis par La Bourdonnais en 1736 et qu’il fallut supprimer en 1781 ; c’est ce qu’il advint pour les assignats sous la Convention et le Directoire. – La grande règle en la matière et qu’on oublie trop souvent, c’est de savoir se limiter. – C’est ce que, pendant la Révolution, on ne fit pas.

Le vote des 400 premiers millions fut bien accueilli ; il aida le commerce et permit à l’Etat de faire face à ses engagements ; il fallait s’en tenir là et c’est ce qu’on ne sut pas faire. Puisque l’opération avait réussi, pourquoi ne pas la recommencer, pourquoi vivre dans la misère en ayant l’abondance sous la main ? Les biens nationaux ne sont-ils pas estimés plus de 2 milliards ? Quel danger y aurait-il à émettre 400 nouveaux millions de ce papier enchanteur ? Les biens du Clergé ne seront-ils pas là pour donner une garantie valant plus du double ? – Ce raisonnement fut apporté à la tribune par Mirabeau en septembre 1790 : « Je place les assignats sur la même ligne que les métaux précieux ; s’ils ne les valent pas, il faudrait renoncer à notre mesure. Mais comme des propriétés foncières sont une chose aussi précieuse que des métaux et qu’on ne peut faire circuler en nature des arpents de terre, je pense qu’il est égal d’en faire circuler le signe, et qu’il doit être pris pour la chose même. » Le raisonnement était séduisant ; tous ne se laissèrent pas tenter ; Dupont de Nemours, Maury combattirent la proposition. Talleyrand fit également un discours favorable dans le même sens et exposé son système (42). « … J’ai proposé, pour créer une nouvelle classe d’acquéreurs… d’admettre directement à l’acquisition les créanciers de l’Etat eux-mêmes. Cette opinion longtemps combattue a aujourd’hui peu de contradicteurs. On diffère encore sur les moyens d’exécution ; celui que j’ai indiqué est de donner aux titres des créanciers de l’Etat une valeur monétaire seulement vis-à-vis de la caisse de l’extraordinaire pour paiement des domaines nationaux. Celui qu’on y oppose est de convertir ces titres en un papier qui ait une valeur monétaire générale et forcée pour tous les objets : en assignats. » Après avoir ainsi brièvement rappelé ses idées, l’évêque examine et critique la fabrication d’un nouveau papier-monnaie, tout en reconnaissant que la 2e émission est tentante puisque la première a si bien réussi : « Sans doute les assignats auront un caractère de sûreté que n’a jamais eu aucun papier-monnaie. Nul n’aura été créé sur un gage aussi précieux, revêtu d’une hypothèque aussi solide. Je suis loin de la nier… Cependant… aucun papier national ne marchera de pair avec les métaux. » Ce n’est pas là d’ailleurs une affirmation gratuite dans la bouche de l’orateur ; il indique les raisons qui déterminent son opinion : « Jamais le signe supplémentaire du premier signe représentatif de la richesse n’aura la valeur exacte de son modèle… On doutera toujours de l’application exacte de ces rapports entre la masse des assignats et celle des biens nationaux ; c’est qu’on sera longtemps incertain sur la consommation des ventes ; c’est qu’on ne conçoit pas à quelle époque deux milliards d’assignats, représentant à peu près la valeur des domaines se trouveront éteints ; c’est parce que, l’argent étant mis en concurrence avec le papier, l’un et l’autre deviennent marchandise et, plus une marchandise est abondante, plus elle doit perdre de son prix ; c’est qu’avec de l’argent on pourra toujours se passer d’assignats, tandis qu’il sera impossible avec des assignats de se passer d’argent. » La France, depuis le début de la Révolution, est restée ce qu’elle était, d’après l’orateur ; elle ne s’est pas accrue en territoire, sa population n’a pas augmenté ; son commerce, son industrie ont à peine varié. Sur un point cependant, il s’est opéré un grand changement ; il s’est fait une nouvelle répartition du sol par la mise en vente des biens du clergé. Pour activer cette vente, pour stimuler les acquéreurs, pour rendre plus facile l’aliénation des biens nationaux, on propose la création de nouveaux assignats. Est-ce là une bonne opération ? Qui la demande ? Quels avantages en résultera-t-il ? Talleyrand n’en voit aucun, mais en revanche il prévoit une hausse de toutes les marchandises, nuisible aux travailleurs de toute sorte : « Le prix du travail étant modique, journalier, applicable aux premiers besoins de la vie, il ne peut jamais être payé qu’avec des monnaies, et le papier ne peut remplir aucune fonction à cet égard. Cependant les assignats auront augmenté le prix de tous les objets de consommation ; et les salariés, restés au même taux, lorsque toutes les valeurs seront peut-être doublées autour d’eux, seront d’autant plus pauvres… car, si tout renchérit, la consommation sera moindre, et, le travail venant à diminuer, il est impossible que les salaires augmentent. » - Puis Talleyrand examine la carrière que pourra parcourir l’assignat quand il aura été mis en circulation ; le créancier de l’Etat, payé en assignats, pourra immédiatement les rendre en achetant des biens nationaux ; tout sera alors pour le mieux ; mais, si, après avoir été payé de ce qu’on lui devait, le citoyen veut employer son papier-monnaie à un autre usage, se procurer des denrées, se rendre acquéreur de la maison, des terres d’un autre particulier, qu’adviendra-t-il ? L’auteur du discours prévoit des conséquences désastreuses, car, on aura beau s’ingénier, l’assignat ne sera jamais que « l’abstraction de la monnaie », et le papier-monnaie ne restera jamais « que le signe libre ou forcé, non pas de la richesse, mais du crédit ». – « Il n’existe, en réalité, qu’une monnaie dominante, c’est l’argent… Vous ordonnerez que le papier ne perde pas ; j’y consens, mais vous n’empêcherez pas que l’argent ne gagne, et ce sera absolument la même chose. » La création des assignats ne sera pas seulement une chose malheureuse pour les relations intérieures ; ce sera une opération ruineuse pour notre commerce avec l’étranger : « Si Londres doit à Paris 100 marcs, il faut que ces 100 marcs parviennent à Paris. Mais, s’il existe un signe conventionnel qui remplace à Paris le numéraire et qui en fasse impérieusement fonction, Londres n’a que ce signe à fournir pour acquitter sa dette. Si ce signe représentatif a 6 0/0 moins de valeur que le métal qu’il représente, Londres, avec 94 marcs, aux frais près, aura acquitté une dette de 100 marcs ». Ainsi, dangereux à l’intérieur, ruineux au dehors, les assignats n’apporteront que des maux. Talleyrand conclut en renouvelant la proposition qu’il avait faite au début, « c’est-à-dire en donnant aux dettes publiques « la faculté d’acquérir et de payer » les domaines nationaux, faculté qu’il était nécessaire de donner parce que les créanciers de l’Etat étaient des rentiers, que la rente est remboursable mais que le capital n’en est pas exigible et dès lors non compensable. Les conseils de Talleyrand étaient sages ; ce sont ceux que l’Economie politique classique continue de donner ; on ne les écouta pas. L’Assemblée passa outre, on avait les biens nationaux ; il fallait s’en servir, quitte à s’en servir mal ; la proposition de Mirabeau fut adoptée. Le 29 septembre on fixa à 1.200 millions le maximum de l’émission. Le premier pas était fait, on ne s’en tint pas là. La fabrication atteignit 1.927 millions, puis 2.400. Les désastres annoncés par M. d’Autun se produisirent un à un ; ses prévisions furent même dépassées ; les assignats arrivèrent à ne représenter que la 344e partie de leur valeur nominale. Un louis d’or valait, en 1796, 8.600 livres en papier ; les cours variaient de 800 livres par jour. – Pour s’éviter le reproche d’émettre plus de papier-monnaie qu’il ne pouvait en garantir, le gouvernement, pour les besoins de sa cause, fit faire plusieurs estimations ; en 1792, on annonça une valeur totale de 3.700.000.000 pour les biens nationaux. On était déjà loin de l’estimation de 1789, et cependant les chiffres enflèrent par la suite, dans des proportions énormes ; en 1793, 7 milliards ; en 1794, 15 milliards et ces chiffres ridicules ne représentaient encore que 1/3 des assignats émis. En l’an IV, on gagna six mois sur la banqueroute par l’échange du papier contre des mandats territoriaux ; la substitution devait se faire à 30 pour 1. Le jour même de leur apparition sur le marché, ces mandats tombèrent de 100 à 18 livres, en dépit des dispositions pénales qui prétendaient maintenir le cours au pair. Le 21 mai 1797, ce fut la fin ; on annula définitivement les assignats qui n’avaient pas été représentés à l’échange contre les mandats territoriaux.

Les assignats avaient été créés en différents titres n’ayant pas une valeur uniforme ; pour faciliter les transactions et rendre plus commodes les échanges, on avait établi des assignats en petits titres, afin d’éviter que le manque de petite monnaie ne vint à se faire sentir. La mesure ne fut pas suffisante, il fallut songer à en instituer d’autres. A cette occasion, Talleyrand, de nouveau, prit la parole et prononça un discours qui fut imprimé par ordre de l’Assemblée nationale. Comme dans toutes ses autres dissertations sur des questions économiques ou financières, l’évêque laisse de côté les points de détail, se contentant d’émettre sur le sujet qu’il traite les idées les plus générales : « Vous avez créé des assignats, et dès cet instant, vous avez rendu indispensable une masse correspondante d’espèces propres à subdiviser les plus faibles parties de ce nouveau numéraire qui ne se seraient pas assez facilement échangées avec les monnaies dont la quantité est devenue insuffisante. » Mais de quelle nature devra être cette petite monnaie nouvelle ? Sera-t-elle en argent à bas titre ? Non, car ce système présente de nombreux inconvénients ; la falsification, en effet, est beaucoup plus facile, on a moins de peine à imiter la couleur et le grain de bas aloi que de pièces plus pures ; en outre, cet argent mauvais se consomme et s’use très rapidement par le frai, de sorte que toute valeur est à peu près perdue ; enfin il serait injuste que la classe la plus intéressante de la société reçut un salaire en espèces mensongères qui acquéreront rapidement une valeur réelle fort inférieure à leur valeur nominale. Ce n’est donc pas de cette façon qu’il faut remédier à la crise actuelle : « Il n’existe pas assez de pièces de monnaie… Eh bien, augmentez le nombre des pièces courantes d’argent, fabriquez des pièces de 24, de 12, de 6 sols. Ce métal monnayé ne comportera pas encore une subdivision suffisante ? Eh bien, facilitez cette subdivision par une monnaie de cuivre déjà connue…, voilà où se bornent vos besoins, voilà ce que vous devez faire. » Mais où trouver les sommes nécessaires à ces dépenses ? « Vous voulez faire vendre les cloches des établissements ecclésiastiques que vous avez supprimés. Au lieu de priver le Trésor des fonds nécessaires à l’achat des matières et à la fabrication des pièces, appliquez à cette dépense le produit de ces cloches ». Puis Talleyrand, après avoir combattu un billon blanc, fort « supérieur à tout ce qui a été fait en ce genre », apporte ces conclusions : « Je demande donc qu’il soit réservé aux législations suivantes de déterminer toute opération relative à la refonte des monnaies, qu’il soit fabriqué une quantité suffisante et déterminée des pièces de 24, de 12 et de 6 sols au titre des écus de 6 et 3 livres. Qu’ils soit sur-le-champ procédé à la vente par enchères des cloches des établissements supprimés ; que le prix de ces cloches soit payé, en monnaie de cuivre, au Trésor public, d’après le règlement qui aura été fait par les commissaires que vous nommerez à cet effet ; que cette nouvelle monnaie, dans la mesure qui aura été indiquée soit de cuivre pur et taillée en pièces d’un sol, de deux liards et d’un liard (43). »L’idée émise, en effet, de faire des petites monnaies avec de l’argent à un très bas titre n’était guère applicable. L’appareil monétaire complet d’un pays se compose de pièces frappées en trois métaux ; ils se complètent l’un l’autre, et aucun ne pourrait parvenir à éliminer les deux autres sans créer une gène considérable dans le commerce. L’or est trop cher ; des piécettes d’or auraient un volume ridiculement petit et seraient trop sujettes à se perdre ; il en est de même, quoiqu’à un degré moindre, pour l’argent. C’est du cuivre ou bronze dont on se sert d’ordinaire pour fabriquer de petites monnaies ; le riche ne saurait point s’en passer plus que le pauvre ; le Chinois a ses sapèques, le Sauvage ses cauris, l’Anglais ses pences, l’Allemand ses pfennings, le Français ses sous.

La Constituante a changé les institutions de l’ancien régime ; elle les a remplacées par d’autres qui, si elles n’ont pas toutes subsisté, ont eu une influence considérable sur l’avenir ; elle a aboli les privilèges, mis dans le commerce les biens du Clergé, partagé la France dans un but d’unification, d’une manière toute nouvelle, en départements et districts supprimé les entraves du commerce en brisant les barrières des douanes intérieures et en créant un poids et une mesure communs à tout le royaume. Il est un point, néanmoins, et des plus importants, sur lequel ne s’est pas exercée l’infatigable activité de l’Assemblée constituante : c’est l’instruction publique. Il faut dire, à sa décharge, qu’elle n’en eut guère le loisir, mais il n’en est pas moins vrai qu’elle a presque négligé cette question qui, dans tous les pays, préoccupe tant les gouvernements modernes.

Il ne faut pas croire d’ailleurs, comme beaucoup le pensent, que tout date, en France, de la Révolution, et qu’auparavant il n’y avait rien. L’Instruction publique ou, pour être plus exact, la haute culture intellectuelle n’était pas dédaignée par les gouvernements de l’ancien régime. L’Etat, qui créait des académies et de grands établissements scientifiques, protégeait les arts et les lettres. Si la royauté ne contribuait point aux dépenses de l’instruction primaire et ne s’occupait que fort peu de l’instruction secondaire, il ne faut pas croire pour cela qu’elles étaient inconnues ou délaissées. L’enseignement, en effet, était entretenu par des fondations pieuses, par des communautés religieuses et par les paroisses. Partout s’étaient créées de petites écoles pour les classes inférieures et, à Paris, le quartier latin était rempli de collèges où les enfants riches et pauvres étaient admis. A la fin du règne de Louis XV, dans vingt quartiers de la ville, on comptait 157 maîtres et 160 maîtresses ; et, de plus, les paroisses avaient à leur charge 95 écoles de charité dont 36 pour les filles. Les frères de la Doctrine chrétienne, groupés dans leur maison principale de Notre-Dame-des-Champs, ouvraient des classes dans les faubourgs, à Saint-Etienne-du-Mont ; des écoles particulières, comme celles de l’abbé Tabourin, dans le faubourg Saint-Antoine, s’étaient fondées un peu partout à l’aide de laïques portant l’habit ecclésiastique et dirigés par un supérieur. Toutes ces écoles, nées un peu au hasard, soumises à différents régimes, ne présentant pas une uniformité absolue, vivaient cependant, se développaient, prospéraient et répandaient l’instruction dans toutes les classes sociales. Elles obéissaient à une direction supérieure ; elles étaient sous la haute surveillance de l’archevêque de Paris et du chantre de Notre-Dame, qui nommait les maîtres et leur indiquait l’endroit où ils devaient enseigner. – Au-dessus de ces écoles se trouvaient les collèges. Paris en comptait 10, avec 1.046 bourses, dont 500 pour Louis-le-Grand seul. Depuis que le roi avait accordé en 1719, à l’Université de Paris, une subvention sur la ferme des postes qui montait sous Louis XVI à 300.00 livres, la gratuité était très répandue dans les collèges. Sur 5.000 élèves, 1.970 ne payaient rien comme externes ; quant aux internes, ils fournissaient une pension de 450 à 600 livres. En 1789, personne ne demandait à Paris une augmentation du nombre des institutions d’enseignement ; bien au contraire, certains se plaignaient de leur trop grande abondance. Un cahier n’allait-il pas jusqu’à demander la diminution de « cette quantité d’écoles gratuites de dessin, ou autres, de bourses dans les collèges, ce qui dépeuple journellement les campagnes et les ateliers ».

Ce mouvement pour la propagation de l’enseignement ne se trouvait pas limité à la capitale et à ses environs immédiats. Dès le début du XVIIe siècle, avant l’édit de Louis XIV en 1698, prescrivant l’établissement d’écoles dans les centres de population, des tentatives furent faites, notamment par exemple dans l’Orléanais, pour répandre l’instruction dans les basses classes de la société. A Orléans, sous l’épiscopat de Mgr de Coislin, des efforts sérieux s’accomplirent pour favoriser l’éclosion d’écoles dirigées par les laïques. Pierre Tranchot, avocat au Parlement, qui avait quitté le barreau pour se consacrer à de bonnes œuvres, acheta une maison près de la porte Saint-Jean, pour y recevoir les enfants pauvres et les y instruire lui-même avec l’aide de son cousin Louis Tranchot et de son ami Pierre Aubert ; M. Jogurs de Bouland se dévoua également dans d’autres endroits d’Orléans à une œuvre semblable. François Perdoux de la Bourdelière fonda, dans les campagnes du diocèse, plus de 30 écoles de charité qu’il soutint avec le secours d’autres personnes ; des donations du même genre furent faites par Robert de Barville à Coudray, par Mme de Montauglan à Germonville, par Mlle Archambault qui, en 1677, légua tous ses biens à la fabrique de Saint-Euverte pour servir à l’entretien de pauvres filles de la paroisse et placer à leur disposition des maîtresses de métiers. En 1686, les sœurs de Saint-Lazare prirent la direction de l’école de Saint-Pierre ; plus tard elles se chargèrent de l’éducation des servantes de la ville. Les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul furent établies à la Bussière par le marquis Charles du Tillet pour instruire les jeunes filles ; les sœurs de la Présentation furent aussi appelées à prendre la direction de plusieurs écoles. Au XVIIIe siècle, l’œuvre fut continuée. Mgr de Paris, évêque d’Orléans, institua, dans les principales paroisses de son diocèse, des classes spécialement chargées d’assurer l’éducation chrétienne des enfants pauvres. Les libéralités se multiplièrent ; en 1749, Jean-Baptiste Masson de la Manerie, seigneur de Boigny et de Combleux entre autres, légua 120.000 livres pour l’entretien des écoles de charité tant dans la ville d’Orléans que dans un rayon de 3 lieues ; à Châteauneuf-sur-Loire, le duc de la Vrillière commença une colonie agricole trop tôt interrompue. Les frères de la doctrine chrétienne arrivèrent en 1740, les sœurs de la sagesse en 1767. – Pour être juste, il faut reconnaître que tous n’avaient pas manifesté un tel zèle, et que Richelieu lui-même, ce hardi novateur dans le sens du pouvoir absolu, était hostile : « Ainsi qu’un corps, disait-il, qui aurait des yeux dans toutes ses parties, serait monstrueux, de même un Etat le serait-il si tous les sujets étaient savants ; on y verrait aussi peu d’obéissance que l’orgueil et la présomption y seraient ordinaires. » Il est nécessaire aussi de faire remarquer que les résultats, à la veille de la Révolution, n’étaient pas brillants et que le nombre des illettrés apparaît considérable quand on feuillette les actes publics de cette époque. – Certains, avant la convocation des Etats généraux, avaient élaborés des projets d’organisation générale. En 1763, la Chalotais avait publié un Essai d’éducation nationale. Le président Rolland avait lu, en 1768, au Parlement, un compte-rendu où se trouvait exposé tout un programme nouveau. Dans un mémoire sur les municipalités, Turgot avait proposé la formation d’un Conseil de l’Instruction « sous la direction duquel seraient les universités, les collèges, les petites écoles ». – En 1789, un grand nombre de cahiers émanés de la noblesse, du Clergé aussi bien que du Tiers réclamaient un plan d’éducation nationale. – La Constituante se réunit ; elle se hâta de tout désorganiser, bouleverser, culbuter. L’école disparut dans la tourmente avec le château auquel elle était jointe, avec les couvents qui lui donnaient des maîtres, avec les privilèges qui l’aidaient à vivre. L’Assemblée nationale, dans sa fièvre de destruction, oublia de remplacer ce qui était indispensable. Elle créa de grandes commissions chargées de rebâtir l’édifice social : comité des impositions, comité de Constitution, comité de la Dette, etc. Il ne s’en trouva aucun qui fût chargé spécialement des questions d’enseignement. On s’aperçut de la lacune ; le comité de Constitution eut pour mission supplémentaire de réparer cet oubli ; il s’en tira en faisant insérer la disposition suivante dans le titre I de la Constitution de 1791 : « Il sera créé et organisé une instruction publique, commune à tous les Français, gratuite à l’égard des parties d’enseignement indispensables pour tous les hommes, et dont les établissements seront distribués graduellement dans un rapport combiné avec la division du royaume. » Le principe était posé ; restait à faire la partie la plus difficile : choisir les méthodes, élaborer les programmes. Ce fut ce même comité de constitution à qui l’Assemblée demanda de présenter un rapport d’ensemble ; il fut confié à Talleyrand qui y mit la dernière main en septembre 1791. Deux choses frappent dans ce travail : en le regardant, son volume important ; en le lisant, le nombre d’extraits qui lui ont été empruntés dans la suite, sans qu’on en indiquât la source. La lecture, à la tribune de la Constituante, en fut longue ; elle prit les séances des 10, 11 et 19 septembre 1791.

Comme dans tous ses discours, l’évêque s’appuie sur un certain nombre de principes, d’idées très générales, admises par presque tous, qui lui serviront à tirer ses conclusions. Ces principes, il les pose au début de son œuvre : L’instruction doit tout d’abord exister pour tous car, puisqu’elle est un des résultats, aussi bien qu’un des avantages de l’association, on doit conclure qu’elle est un des biens communs des associés ». Ce plus, chacun a le droit de concourir à la répandre… » car c’est du concours et de la rivalité des efforts individuels que naîtra toujours le plus grand bien… « Tout privilège est, par sa nature, odieux : un privilège, en matière d’instruction, serait plus odieux encore et plus absurde. » En outre, l’instruction, quant à son objet, doit être universelle, car c’est alors qu’elle est véritablement un bien commun, dans lequel chacun peut s’approprier la part qui lui convient. L’instruction doit être pour l’un et l’autre sexe, puisqu’elle est un bien commun de la Société ». Il est enfin nécessaire qu’elle existe pour tous les âges, car il faut qu’elle perfectionne ceux qu’elle a déjà formés. – Sous l’ancien régime, presque toutes les écoles étaient à peu près gratuites ; Talleyrand se pose la question de la gratuité, et il la résout affirmativement, du moins pour l’enseignement primaire, car il est commun à tous parce que tous en ont besoin : « La contribution, qui semble d’abord une attente à la propriété, est, sous un bon régime, un principe réel d’accroissement pour toutes les propriétés individuelles… » Quant aux écoles de district et de département, il est bien vrai que « puisqu’il doit en résulter un grand avantage pour la société, elle doit pourvoir à ce qu’elles existent. Elle doit par conséquent se charger envers les instituteurs de la part rigoureusement nécessaire à leur traitement… mais comme ceux qui fréquenteront ces écoles en recueilleront aussi un avantage très réel, il est parfaitement juste qu’ils supportent une partie des frais »… « Maintenant qu’il y aura une rétribution quelconque à donner… il est clair que les parents ne seront plus tentés d’être les victimes d’une vanité mal entendue, et que par là les métiers et l’agriculture, dont un sot orgueil éloigne sans cesse, reprendront et conserveront véritablement tous ceux qui sont destinés à les cultiver ». – Cette dernière phrase mérite d’être retenue ; elle montre clairement que les mêmes problèmes sont agités dans tous les temps ; on se plaignait déjà, il y a un siècle, de l’encombrement des carrières libérales ; l’auteur croyait mettre une digne à l’aide d’une rétribution scolaire ; la digue, depuis, a été élevée ; elle n’a pas résisté ; le flot monte toujours.

Mais il ne suffit pas de donner des vues générales sur l’enseignement public, de se dire partisan de la gratuité tempérée par de modiques redevances perçues sur l’ambition des parents, il faut un cadre, des idées pratiques : Talleyrand dessine le cadre et le remplit : A la base, des écoles primaires dans lesquelles l’enfant, vers sept ans, pourra être admis : « Nous disons admis… La nation offre à tous le grand bienfait de l’instruction, mais elle ne l’impose à personne. » Il faut respecter les droits de la famille et à ces éternelles convenances de la nature qui, mettant sous la sauvegarde de la tendresse paternelle le bonheur des enfants, laisse au père le soin de prononcer sur ce qui leur importe davantage », jusqu’à la majorité. Quant au programme, il comprendra les principes de la langue nationale soit écrite, soit parlée, les règles élémentaires du calcul et du toisé, les principes de la Constitution et de la morale, la gymnastique, le dessin, l’histoire, la géographie, la botanique, etc… - Libre et gratuite, l’école, pour l’ancien évêque, ne sera pas neutre ; on enseignera aux enfants les éléments de la religion.

Le plan de Talleyrand suit les divisions administratives nouvelles de la France. Il est hiérarchisé ; au-dessus de la commune, le district ; c’est dans l’école de ce dernier que maintenant l’auteur nous conduit. Les cours y seront gradués d’après l’âge ; « aux principes de la langue nationale succéderont une théorie plus approfondie de l’art d’écrire et la connaissance des langues anciennes qui conservent le plus de richesses pour l’esprit humain. On y ajoutera, dans plusieurs de ces écoles, l’enseignement des langues vivantes que les relations locales ou nationales sembleront recommander davantage. Aux simples éléments de la religion, on joindra l’histoire de cette religion et l’exposé des titres d’après lesquels elle commande la croyance. « Les exercices physiques ne seront pas non plus négligés et, entre deux leçons de mathématique, de physique et de chimie, les élèves s’adonneront à la natation, à l’escrime ou à l’équitation. »

Chaque département, ainsi que l’aurait voulu la régularité parfaite, n’aura pas son école : « Le bien public exigera qu’à l’égard de certains états, plusieurs départements s’associent pour un même enseignement ; mais alors même la hiérarchie sera conservée, et chacun des départements concourra du moins à former des écoles pour ce dernier degré d’instruction. » C’est là que se recruteront les hommes de loi, les militaires, les médecins.

Dans tous les diocèses, « près de l’église-cathédrale, et sous les yeux de l’évêque », existeront des écoles pour les ministres de la religion, et l’éducation y comprendra les titres fondamentaux de la religion catholique qu’on sera tenu de puiser aux sources : l’exposition raisonnée des divers articles que doit comprendre explicitement la croyance de chaque fidèle, le développement de la morale de l’évangile, les lois particulières aux ministres du culte catholique ; et les sermons deviendront éloquents, car Talleyrand prévoit la création d’un cours sur les principes et les objets habituels de la prédication. Talleyrand prévoit également l’organisation des écoles de la médecine ; il supprime dans son projet la distinction de médecine, chirurgie, pharmacie, et attache l’école à l’hôpital ; ne faut-il pas, en effet, « rapprocher les institutions de ceux pour qui elles sont faites » ? Les anciennes lois coercitives, qui fixaient l’ordre et la durée des études, seront abolies, et dans l’enseignement figureront désormais : la physique médicale, l’analyse et la connaissance exacte de toutes les substances, l’étude du corps humain dans l’état de santé, celle des maladies, la connaissance requise pour la médecine légale, « enfin, car c’est là que tout doit aboutir, la médecine pratique ». Les écoles de droit, dont il parle ensuite, n’ont pas la faveur de l’auteur ; il critique vivement l’ancien enseignement dans lequel « les facultés de droit étaient presque partout uniquement payées par les élèves ; de là, la tentation de n’en refuser aucun, et d’en attirer beaucoup ». Difficiles à enseigner maintenant par suite de l’absence de codification, les matières seront formées du droit public, de la procédure, du droit criminel. Le droit, la médecine, le sacerdoce, l’agriculture, le commerce ne sont pas les seules carrières qui puissent tenter un jeune homme. Le métier militaire peut en séduire beaucoup ; il faut songer à développer leurs connaissances techniques et préparer ainsi un corps d’officiers qui sera une des forces de l’armée. L’organisation des cadres, le recrutement de bons officiers avaient préoccupé la monarchie. Sans remonter jusqu’à Louvois, Mme de Pompadour avait fait créer l’Ecole militaire, près de l’hôtel des Invalides, qui vivait d’une loterie et d’un impôt sur les cartes à jouer. En 1776, on l’avait supprimée, les élèves avaient été réunis aux cadets, et des écoles provinciales à Brienne, Pont-Levoy, Vendôme, etc. l’avaient remplacée. Dès l’année suivante, elle avait été presque reconstituée par l’institution d’une compagnie de cadets recrutée parmi les meilleurs élèves des établissements provinciaux, mais tous avaient voulu y entrer ; de 200 jeunes gens au début on était arrivé à 700. On la remplaça, en 1787, par 12 écoles provinciales qui existaient lors de la convocation des Etats généraux. Talleyrand, issu d’une famille de gentilshommes périgourdins et qui aurait sans doute porté l’épée si l’accident de son enfance ne l’en avait empêché, fait une grande place, dans son rapport, à la réorganisation des institutions militaires. Poursuivant son rapprochement entre les divisions de l’enseignement et l’organisation administrative, il prévoit, dans chacune des 23 divisions militaires de la France, la création d’une école militaire « qui s’appellera école de division ». Mais, dans ces nouvelles écoles où la faveur n’aura aucun droit, quels élèves admettra-t-on et que leur enseignera-t-on ? L’ancien évêque résout la question avec des vues prophétiques, comme si, en 1791, il avait eu la vision de la pléiade des jeunes généraux qui allaient bientôt se révéler de tous côtés à l’Europe étonnée : « Les élèves ne pourront y être admis ni avant 14 ans, ni après 16 ans, pour qu’ils puissent parvenir à tous les grades dans la force de l’âge, pour qu’ils ne soient pas atteints par la vieillesse dans ces postes où il faut une jeune ardeur. » On enseignera « les premières connaissances militaires, le maniement des armes, les langues anglaise et allemande, le dessin, les éléments de mathématique appliqués à l’art de la guerre, surtout la géographie et l’histoire… » Après la théorie, la pratique ; les jeunes gens, sortis avec les premiers numéros, des écoles de division, iront compléter leur instruction dans 6 grands établissements de frontière, établis aux quatre coins du Royaume, à Lille, Metz, Strasbourg, Besançon, Grenoble, Perpignan. Là on leur expliquera « un traité de fortification, les éléments de l’artillerie, toutes les parties du service et de l’administration militaire, et on perfectionnera en eux toutes les connaissances qu’ils auront pu acquérir dans les écoles de division ». « Ces écoles serviront aussi à élever des soldats »… Ils se recruteront parmi les jeunes gens sains et bien constitués, de l’âge de 12 à 15 ans… qui seront nommés par les départements en raison de ce que chacun d’eux fournit communément à l’armée, et choisis de préférence parmi les enfants d’anciens militaires et les pauvres orphelins.

Talleyrand trace ainsi pour tous les Français, pour toutes les professions un plan d’enseignement ; il divise et subdivise, donne les méthodes, indique les points fondamentaux des programmes ; mais tous ces établissements éloignés, séparés, indépendants les uns des autres, ont besoin d’un guide supérieur, d’une inspection venue d’en haut, d’une institution les groupant tous, d’une institution leur montrant qu’ils sont les membres d’une même famille.

Ce point central, l’ancien évêque le prévoit, ce sera l’Institut national où d’éminents professeurs seront les maîtres des maîtres, où ils enseigneront la philosophie, les belles-lettres, les beaux-arts sans « répéter ce qui aura été dit longuement ailleurs. Ils n’oublieront pas que c’est à l’avancement de la Science qu’ils seront destinés ». Pour le leur rappeler, on les instituera essentiellement amovibles.

Talleyrand, jusqu’ici, s’occupe de l’éducation des hommes seulement. Pris sans doute d’un remords, il indique sommairement, à la fin de son projet, ses idées sur l’instruction des femmes. « Il nous semble incontestable que le bonheur commun, celui des femmes surtout, demande qu’elles n’aspirent point à l’exercice des droits et des fonctions publiques… Leur constitution délicate, leurs inclinaisons paisibles, les devoirs nombreux de la maternité les éloignent constamment des habitudes fortes, des devoirs pénibles… » Chaque département devra s’occuper d’établir un certain nombre de maisons d’éducation pratique pour les femmes : « Dans ces maisons, les jeunes personnes devront trouver toutes les ressources nécessaires à leur instruction, et surtout l’apprentissage des métiers différents qui peuvent assurer leur existence. » Enfin l’auteur termine par cette pensée, véritable mot de la fin, qui, à l’heure présente, prend une saveur toute particulière : « Nous recommandons pour les femmes l’éducation domestique comme la plus propre à les préparer aux vertus qu’il leur importe d’acquérir. » C’était d’un féministe de la meilleure école.

Ce beau plan, assez mal écrit du reste et dont on voulut voir, dans Chamfort, le véritable auteur, fut lu, ainsi que nous l’avons dit précédemment, dans les séances des 10, 11 et 19 septembre 1791, et ne vint en discussion que le 25 ; l’Assemblée n’avait plus que trois jours à vivre. Les députés populaires accueillirent mal la proposition ; Buzot demanda l’ajournement sous prétexte de nécessités budgétaires. Talleyrand, pour combattre cette raison, monta à la tribune, prouva par des chiffres que l’application de ses idées réaliserait une économie et, finalement, supplia l’Assemblée de voter, faute de temps, les écoles primaires cantonales et l’Institut national. A cette motion, Camus opposa la question préalable ; l’ajournement fut décrété, l’examen de la question fut renvoyé à la législative.

Si l’œuvre de Talleyrand ne reçut pas l’approbation de la Constituante, l’opinion publique s’en occupa, les uns s’en firent les défenseurs, les autres l’attaquèrent pour le seul nom de son auteur. A la Société des Jacobins, où l’ancien évêque, dans un but de popularité, avait envoyé son discours, on lui donna une mention honorable et il fut déposé aux archives ; mais ces bonnes dispositions ne durèrent pas, un peu plus tard, dans ce même club, un sermon-pamphlet fut prononcé, après lequel les citoyens réunis « arrêtèrent d’envoyer M. d’Autun dans toutes les maisons de jeu ». Les femmes elles-mêmes s’en mêlèrent ; la citoyenne Montgery, dans une allocution ayant pour thème l’émancipation, attaqua, le 19 décembre 1792, les députés peu zélés : « … Le citoyen Talleyrand a présenté un travail sur l’éducation des hommes ; les femmes seront-elles toujours oubliées… » L’auteur du Rapport sur l’Instruction publique ne les avait pas oubliées ; mais ses vues étaient trop élevées pour être comprises dans un pareil milieu. – Le Comité d’instruction de la Législative saisi, ainsi que les Constituants l’avaient décidé, du rapport de Talleyrand, ne l’adopta pas. Condorcet en proposa un nouveau. Il est à rapprocher de celui de l’ancien évêque, auquel il emprunte beaucoup d’idées. Condorcet distingue des écoles primaires, à raison d’un établissement par commune ou par hameau situé à plus de mille toises d’un village, des écoles secondaires pour chaque district et pour chaque ville de 4.00 habitants, des instituts correspondant à nos lycées et collèges d’aujourd’hui au nombre de 110 ; 9 lycées équivalents à nos facultés, et enfin, au-dessus, l’Institut national de Talleyrand dont le nom se trouvait changé en société nationale des Sciences et Arts. La seule innovation consiste dans la nomination des corps enseignants. Si l’on veut en croire Condorcet, voici comment les choses se passeront : Les membres de la Société nationale se choisiront et choisiront les professeurs des Lycées ; ceux-ci, à leur tour, désigneront les professeurs des instituts ; quant aux instituteurs des établissements primaires et secondaires, ils seront nommés, les uns par le Conseil municipal, les autres par l’Assemblée des pères de famille sur une liste d’éligibles dressée par les professeurs des instituts. – Le projet de Condorcet n’eut pas un meilleur sort que celui de Talleyrand. La législative échoua sur ces matières ainsi que la Constituante. – La Convention se remit à la même œuvre. La constitution de 1793 proclama le principe de la nécessité de l’enseignement : « La Société doit favoriser de tout son pouvoir le progrès de la raison publique et mettre l’enseignement à la portée de tous les citoyens. » Le 9 brumaire an II, ces promesses furent mises à exécution ; un enseignement élémentaire fut établi, avec un traitement, pour les instituteurs, de 1.000 à 2.400 livres, diminué d’un cinquième pour les institutrices. Hélas ! L’heure n’était pas encore venue pour les pédagogues. Onze jours après, ce décret, voté à la hâte, fut rapporté. Une école de Mars, fondée à la même époque sur le rapport de Barrère, n’eut guère plus de vie, elle fut dissoute en l’an III. – Les Conventionnels ne se tinrent pas pour battus ; deux jours avant de se séparer, ils votèrent, le 24 octobre 1793, une loi d’ensemble sur l’enseignement ; ce fut le testament de la Convention. Les résultats atteints furent bien médiocres ; la Révolution ne sut pas organiser les branches inférieures de l’instruction, l’anarchie ne cessa de régner dans les classes, il suffit, pour s’en convaincre, de feuilleter dans les Archives départementales les documents de l’époque, on y voit constatées à chaque pas l’ignorance des maîtres et la profonde division politique des parents et des élèves (44). Il faut attendre Bonaparte pour que l’enseignement reçoive une impulsion et une direction fécondes. Le décret du 21 mars 1800 affecta le revenu de 180 millions de biens nationaux pour les ¾ à l’Instruction publique, pour l’autre ¼ aux militaires invalides. – Le décret du 17 mars, qui organisé l’Université impériale, reconnut l’existence des écoles primaires et la nécessité d’une préparation normale pour les instituteurs.

Nous avons vu que la Constituante avait renvoyé à la Législative l’examen du projet de Talleyrand sur l’Instruction publique. Elle était fatiguée de ses luttes incessantes, découragée des innombrables difficultés ; elle pensa qu’elle avait bien gagné le repos. On décida solennellement qu’aucun Constituant ne pourrait plus faire partie de la nouvelle Assemblée. Au point de vue du droit, c’était fort contestable ; en tout cas, cela mécontenta vivement les ambitieux. Talleyrand fut du nombre ; plus d’évêché, plus de mandat législatif, l’oubli allait se faire autour de son nom. Le futur prince de Bénévent se remua, employé ses amis, intrigua de tous côtés, et finalement obtint une mission en Angleterre. L’affaire était délicate, il fallait un homme fin et habile pour la conduire en bonne voie. Il s’agissait pour la France, au milieu de l’Europe hostile, de gagner le cabinet de Londres à sa cause et d’obtenir l’alliance anglaise. Talleyrand partit assez sceptique sur la réussite de sa mission, quoiqu’il fût alors partisan convaincu de cette alliance. Arrivé à Londres, il évita de se rencontrer avec William Pitt, cherchant à créer dans les salons anglais un mouvement d’opinion en notre faveur avant d’entamer une conversation avec le premier ministre. Connaissant le caractère pratique et commercial des Anglos-Saxons, l’envoyé français insista surtout auprès de tous, sur les avantages que l’Angleterre tirerait de son union avec la France : « Pour vous, dit-il à lord Grenville, vous trouveriez l’assurance d’une longue paix, et, vous le savez mieux que moi, la paix est l’âme de votre commerce et de votre crédit, et le crédit est l’âme de votre Etat. » Le plan de Talleyrand était simple ; la neutralité anglaise, transformée en alliance, nous assurerait la conservation de nos colonies. Comme prix du pacte, nous donnerions Tabago à nos alliés qui, en retour, et pour reconnaître ce service, nous prêteraient leur crédit pour ouvrir un emprunt de 3 ou 4 millions de livres sterling. Ce serait là le moyen de hâter les préparatifs de guerre et d’intéresser à notre cause le public anglais (45). Talleyrand enfin se décida à solliciter un entretien à Pitt ; dans cet entretien, il ne prononça pas le mot d’alliance, se bornant à souhaiter un rapprochement favorable pour les deux pays. Peu de jours après, il écrivit à Paris que le cabinet anglais était dans de bonnes dispositions et qu’il fallait en profiter pour envoyer un négociateur officiel, lui-même étant sans aucun titre. Jugeant alors son rôle terminé, l’ancien évêque repassa la Manche pour revenir occuper son poste à la tête du directoire de Paris. Son séjour dans la capitale allait être court ; il ne devait pas tarder à prendre le chemin de l’exil. Les massacres de septembre survinrent ; l’ancien Constituant prit peur et songea à mettre ses jours en sûreté. Londres lui parut devoir présenter toutes les conditions désirables. Restait à obtenir un passeport ; des commis aux Affaires étrangères lui en procurèrent un ; Danton, tout-puissant, d’après certains, facilita cette fuite en donnant à son ami une mission sur les poids et mesures. Les bords de la Tamise ne furent pas plus cléments pour l’ancien évêque que ceux de la Seine ; décrété d’accusation à Paris, passible de la guillotine, il reçut du cabinet de Londres l’ordre de quitter le sol de l’Angleterre.

Talleyrand partit en Amérique. La vie pour lui y fut rude ; tous travaillaient dans ce pays neuf avec une activité fébrile, on avait la terre et la liberté, il fallait se hâter d’en profiter. Ceux qui possédaient des capitaux abondants pouvaient rapidement, à coup sûr, y bâtir une fortune ; Talleyrand n’en avait pas : avec ses ressources restreintes, il trouva pourtant moyen de gagner quelque argent par ses spéculations sur le sucre et les cotons : « Je ne songe guère à mes ennemis, écrivit-il à Mme de Genlis… je m’occupe à refaire ma fortune. » En même temps, il demanda à ses amis de France d’envoyer une partie de leur pécule en Amérique, se faisant fort de le leur faire fructifier. – Si Talleyrand ne devint pas plus riche durant son séjour dans le nouveau monde, du moins il regarda et sut observer. Il fut frappé du mouvement des navires allant et retournant en Angleterre, des marchandises débarquées de Liverpool ou de Manchester, des habitudes, des mœurs, des traditions, de la religion du peuple. Il venait de Londres ; sa vie ne changea en rien ; il venait d’un milieu anglais, il arrivait dans un monde entièrement anglais. Ses illusions, qui étaient celles des Français d’alors, tombèrent les unes après les autres. En France on pensait, en effet, à la fin de l’ancien régime et au début de la Révolution française, que, si la guerre d’Amérique avait été utile à nos armes en les relevant aux yeux de l’Europe, elle serait encore plus profitable à notre commerce : « Je voyais, dit un contemporain, futur ministre du Trésor sous l’Empire, dans les colonies anglaises séparées de leur métropole, un peuple jeune qui ne cultivait avec succès que le premier né des arts, et qui était accoutumé par la métropole, dont il se séparait, à la jouissance de tous les autres… Je m’imaginais que les Américains pourraient tirer des ports de France des draps, des sels, des cuivres, et même des fers fabriqués, des toiles, des armes ; en solder une partie avec des tabacs, des cotons et du lin et acquitter le reste avec le produit des ventes qu’ils auraient faites ailleurs des productions moins nécessaires à la France (46). » Après l’union dans la guerre, l’intimité dans la paix : lourde erreur ; on ne rompt pas, en un jour, après une lutte heureuse, des liens séculaires. Le vainqueur n’a jamais de rancune ; il est toujours prêt à tout pardonner. Aux premiers jours de l’Indépendance, les navires américains s’écartèrent pourtant de la route des ports anglais ; ils vinrent mouiller au long de nos côtes pour y faire leurs approvisionnements : on eut l’insigne maladresse de servir d’une détestable façon ces nouveaux clients ; ils eurent tout lieu de se plaindre des cargaisons de retour ; trois ans, ils vinrent chercher des draps pour l’habillement de leurs troupes, et, chaque année, on leur vendit plus cher des draps d’une qualité moindre ; ils firent à Paris un grand approvisionnement d’armes ; dans la Manche, des corsaires les saisirent. Pour être imprévu, l’événement n’en fut pas moins déplorable. Mécontents de leurs essais, les Américains reprirent les anciennes voies qu’ils n’avaient pas encore eu le temps d’oublier. Un peu inquiets, au début, de la façon dont ils seraient reçus dans les Iles Britanniques, ces anciens vassaux, qu’une révolte avait fait indépendants, furent charmés de l’accueil ; la réception fut presque cordiale ; les Anglais sacrifièrent leur orgueil à leur commerce. Les affaires sont les affaires, on renoua peu à peu les relations perdues ; en 1793, c’était chose faite ; en France, l’opinion, égarée dans les luttes politiques, ne s’était aperçue de rien. Un observateur inhabile, placé aux Etats-Unis, ne se serait douté de quoi que ce fût, tant était charmant l’accueil que faisaient alors les libres colons aux compatriotes de La Fayette et de Rochambeau. Durant les premiers jours, Talleyrand fut peut-être sous le coup d’une impression favorable ; à coup sûr, cela dura peu ; il savait trop bien démasquer les hommes et trop bien lire dans les évènements. C’est une maxime qui se trouve dans tous les cours de philosophie qu’aucun peuple n’aime un autre peuple jusqu’à se desservir soi-même. Talleyrand apprit le principe à nos dépens. Dès 1792, il fut assez édifié pour écrire de Kensington square à Lord Lansdown ces fameuses lettres que tout le monde connaît : « L’Amérique est toute anglaise ; c’est-à-dire que l’Angleterre a encore tout avantage sur la France pour tirer des Etats-Unis tout le bénéfice qu’une nation peut tirer d’une autre. » A cette proposition d’apparence quelque peu paradoxale, l’ancien prélat donne deux raisons primordiales : l’habitude qui nous unit étroitement à notre passé, en le faisant revivre dans le présent, la similitude de langage, le plus fort des liens qui rassemblent les hommes ; le second motif c’est l’intérêt, « ce qui guide partout les hommes est écouté en Amérique plus que partout ailleurs ». Ainsi même langue, même religion, même passé, mêmes institutions politiques, mêmes besoins chez l’Anglais et le citoyen des Etats-Unis, et surtout la condition capitale pour les relations de commerce entre deux peuples : nécessité pour l’un d’acheter au dehors, pour l’autre de vendre à l’étranger. « L’Amérique, dont la population est de 4 millions d’âmes et augmente rapidement, est dans l’enfance des manufactures. » Qu’y a-t-il dès lors d’extraordinaire à ce que les manufactures de Londres, de Liverpool, de Manchester trouvent dans ce pays le débouché qui leur est nécessaire ? Et d’ailleurs le négociant de la cité ne fait-il pas tout pour réussir au-delà de l’Océan ? « Les grands capitaux des négociants anglais leur permettent d’accorder des crédits plus longs qu’aucun négociant d’aucune autre nation ne pourrait le faire. Il en résulte que le négociant américain, qui tire les marchandises d’Angleterre, n’emploie presqu’aucun capital à lui dans le commerce et le fait presqu’entier sur les capitaux des négociants anglais : les articles qu’il a reçus d’eux à crédit, il les revend de même à crédit aux marchands détaillants, et ceux-ci aux consommateurs. Ce n’est que quand ces consommateurs ont payé que le débiteur paie le négociant américain ; à son tour, le négociant américain ne paie son correspondant d’Angleterre qu’après qu’il a été remboursé par débitant… On doit bien croire que le négociant anglais doit, de manière ou d’autre, charger ses comptes de vente de l’intérêt de ses fonds dont il accorde un si long usage. Mais, comme les demandes se succèdent et s’augmentent chaque année, il s’établit une balance de paiements réguliers et de crédits nouveaux… » En présence de cette situation, en somme, si favorable pour le petit trafiquant d’Amérique, quelle attitude a pris le commerce français ? Il a tout fait, d’après Talleyrand, pour éloigner la clientèle de notre marché… « Depuis deux ans, la combustion des affaires en France a forcé plusieurs négociants de songer non plus aux moyens de faire des bénéfices, mais à ceux de sauver une partie de leur propriété en sacrifiant le reste ; pour cela, ils se sont trouvés trop heureux d’invertir une partie de leurs fonds en marchandises quelconques et de les envoyer en Amérique, sans chercher ce qui serait profitable, mais prenant et envoyant tout ce qu’ils pouvaient trouver… » Comment, à la suite de pareils procédés, indignes d’un commerce régulier, s’étonner de l’état actuel des choses ? Est-ce que « l’intérêt des marchands ne sera pas toujours de consulter le goût des consommateurs, d’étudier leurs habitudes, de les entretenir en les satisfaisant » ? Le marché est perdu pour la France, et c’est tant pis pour nous. L’Angleterre a besoin d’un immense marché extérieur pour écouter ses produits manufacturés ; les Etats-Unis, pays dont la population se double en quinze ans », le lui fournissent maintenant, et ce n’est pas de sitôt que ce peuple pourra « avoir à soi des manufactures », à cause du haut prix de la main-d’œuvre, « des matériaux premiers », du « caractère indolent des habitants », de « l’espèce de répugnance qu’ils témoignent généralement à louer leur travail et à travailler sous les ordres ou pour le compte d’autrui ». – Pour tâcher de rattraper un peu le terrain perdu et réserver au moins pour l’avenir une porte d’entrée à nos produits nationaux, Talleyrand, pendant son séjour à Philadelphie, s’ouvrit au général Hamilton, l’un des hommes d’Etat les plus distingués du nouveau monde, d’un projet d’union douanière entre les Etats-Unis et l’Europe. « Le général Hamilton lui répondit en faisant adopter par le Congrès américain un nouveau tarif de douanes tel que pouvait le concevoir et le réaliser la douane américaine elle-même (47). » - Ces considérations sur la situation commerciale de l’Amérique, écrites à lord Lansdown, n’étaient pas destinées à la publicité ; le futur prince de Bénévent les fit connaître à tous dans un Mémoire à l’Institut.

Talleyrand voyait en Amérique son infatigable activité sans but aucun ; il avait fait un peu de négoce, mais ses ressources ne lui permettaient pas de se lancer dans de grandes entreprises, il avait observé, voyagé, médité. Il ne savait plus comment occuper son temps. La nostalgie de la terre natale lui vint : le plus fort de l’orage, en France, était passé ; il adressa, après la grande terreur, une demande à la Convention pour rentrer dans son pays. Sa supplique réussit ; au plus vite, l’ancien Constituant revint à Paris ; restait à se faire connaître de nouveau, à se créer une nouvelle réputation, son nom ayant été oublié. Plus d’un ne le croyait-il pas mort, perdu dans quelque charrette de guillotinés ? C’était trop tôt pour reparaître dans la vie publique, il pensa qu’il sentait encore trop l’émigré. Les Lettres lui parurent le meilleur marchepied du pouvoir ; dès décembre 1795, il fit partie de la Section d’Economie politique à l’Institut (48). « Pour les politiques en disponibilité, la littérature, quand elle n’est pas une consolation, est un moyen. Talleyrand ne crut pouvoir mieux remplir son apparence de loisir dans les mois qui précédèrent le 18 fructidor, et payer plus gracieusement que par son assiduité à l’Institut national dont on l’avait nommé membre (49). » Il relit ses lettres à Lord Lansdown, leur enleva tout ce qu’il y avait de négligé dans le style et la composition, et les présenta à ses collègues sous la forme d’un mémoire sur les relations commerciales de l’Angleterre et des Etats-Unis (50). – Après avoir rappelé les lourdes erreurs que commettrait un observateur qui voudrait abuser des faits, les présenterait avec un esprit de système et les détournerait de leur signification pour les faire rentrer dans ses théories, Talleyrand rapporte le fruit des études auxquelles il s’est livré durant son séjour dans le jeune continent. « Quiconque a bien vu l’Amérique ne peut plus douter maintenant que, dans la plupart de ses habitudes, elle ne soit restée anglaise ; que son ancien commerce avec l’Angleterre n’ait même gagné de l’activité au lieu d’en perdre… Un fait inattaquable le démontre. L’Amérique consomme annuellement plus de trois millions sterling de marchandises anglaises : il y a quinze ans, elle n’en consommait pas la moitié. Ainsi, pour l’Angleterre, accroissement d’exportation de produits manufacturés, et de plus exemption des frais de gouvernement. » Un logicien implacable, appliquant quelque méthode du syllogisme, conclurait que, puisqu’il en est ainsi, point n’est besoin d’avoir des colonies, ou plutôt qu’il est nécessaire d’en posséder afin de pouvoir s’en séparer et de garder tout bénéfice en rejetant toute perte. Le futur ministre des Affaires étrangères ne tombe pas dans cet excès de rhéteur. Pour échapper à cette erreur, il ne « s’agit d’ailleurs que de bien connaître et de bien développer les causes du fait ». – La situation présente s’explique par plusieurs motifs puisés dans des endroits différents ; d’abord par « la conduite irréfléchie de l’ancien gouvernement de France » qui discontinua et découragea toutes relations » avec la jeune République pour éviter de répandre en France les idées qui avaient prévalu de l’autre côté de l’Océan. – Ensuite, l’attitude de l’Angleterre qui « oublia ses ressentiments et rouvrit promptement ses anciennes communications qu’elle rendit plus actives encore » et surtout les liens d’inclination et d’intérêt » qui unissent les libres et victorieux colons à leur ancienne métropole. Ces chaînes dont le poids ne se fait pas sentir, que Talleyrand a ait toucher du doigt à lord Lansdown, il les compte ici, en en développant les anneaux : l’identité de langage grâce auquel « ils se croiront mutuellement chez eux quand ils voyageront l’un chez l’autre »… « tandis qu’une barrière infranchissable est élevée entre les peuples de différents langages, qui ne peuvent prononcer un mot sans s’avertir qu’ils n’appartiennent pas à la même patrie, entre qui toute transmission de pensée est un travail pénible, et non une jouissance ; qui ne parviennent jamais à s’entendre parfaitement » ; - l’identité d’institutions politiques entre les Iles Britanniques et l’Amérique où « les traits distinctifs de la constitution, soit « dans l’union fédérale, soit dans les Etats séparés, sont empreints d’une si forte ressemblance avec les grands linéaments de la constitution anglaise » ; - L’identité dans l’éducation, car les chefs de la démocratie des Etats-Unis ont été, pour la plupart, élevés en Europe, c’est-à-dire à Londres ; - la similitude de religion entre l’ancienne métropole et les Etats-Unis « où aucun culte n’est proscrit et aucun n’est ordonné » ; - la facilité du crédit accordé par les manufactures et les marchands de la Cité qui fait craindre au commerçant américain « de quitter un fournisseur avec lequel il y a trop d’anciens comptes à régler ». Cet ensemble de mailles forme un réseau à travers lequel la France à peine à se frayer un passage et doit se borner « à quelques fournitures de denrées particulières à son sol ». – Ainsi, la partie est presque irrévocablement perdue pour nous, mais elle n’est pas sans doute sans nous apporter de grands enseignements qu’il est bon de retenir pour l’avenir et de tirer au net : « Les premières années qui suivent la paix décident du système commercial des Etats et, s’ils ne savent pas saisir le moment pour la tourner à leur profit, elle se tourne presque inévitablement à leur plus grande perte. Les habitudes commerciales sont plus difficiles à rompre qu’on ne pense, et l’intérêt rapproche en un jour et souvent pour jamais ceux que les passions les plus adentes avaient armés pendant plusieurs années consécutives… La liberté et surtout l’égalité des cultes est une des plus fortes garanties de la tranquillité sociale, car là où les consciences sont respectées, les autres droits ne peuvent manquer de l’être… Enfin qu’après une révolution qui a tout changé, il faut savoir renoncer à ses haines si l’on ne veut renoncer pour jamais à son bonheur. »

Le discours de Talleyrand eut beaucoup de succès, chacun se plut à vanter les qualités de l’auteur, sa finesse, sa perspicacité, sa vive intelligence ; il n’est pas jusqu’à la dernière phrase sur la nécessité de l’apaisement qui ne fut trouvée du plus parfait à propos. La presse même y apporta un tribut d’éloge, c’est ainsi qu’on peut lire les lignes suivantes parues dans le Courrier républicain du 18 germinal 1797 (51) : « M. de Talleyrand-Périgord a entretenu l’Assemblée des rapports commerciaux qui existent entre l’Amérique et l’Angleterre, beaucoup plus qu’avec la France, quoique cette dernière semble y avoir des droits légitimes. Des observations fréquentes, faites dans le pays, et rendues avec infiniment d’esprit et de grâce, un peu trop même, si l’on peut se plaindre de ce qui fait plaisir, ont attiré sur le lecteur beaucoup d’applaudissements. L’article des cultes est fait de main de maître, tant est vrai ce vieux et bon proverbe : chacun son métier. Que ne l’avons-nous suivi ?… » Le discours de Talleyrand et ses lettres contiennent des vues prophétiques, les rapports de l’Amérique et de l’Angleterre sont allés de jour en jour en se resserrant depuis la guerre d’indépendance. Il est cependant un point sur lequel il s’est trompé ; il n’a pas su prévoir le colossal développement économique que les Etats-Unis ont pris au cours de ce siècle. Ses considérations sur « l’imperfection des matériaux premiers…sur le caractère indolent des habitants… l’espèce de répugnance à travailler sous les ordres ou pour le compte d’autrui » ont été singulièrement, depuis cinquante années, démenties par les faits. « Sur ce sol fécond, les habitants ont trouvé l’ensemble des matières premières nécessaires à la production des richesses, et les Européens sont venus, par une immigration successive, renforcer sans cesse le contingent anglo-saxon (52). » La superficie des terres cultivées a passé de 113 à 300 millions d’hectares donnant avec une exubérance étonnante le bétail et les céréales ; le sous-sol fournit en abondance la houille, l’or, l’argent, le cuivre, le pétrole, dont les propriétaires sont traités en rois, tant leur richesse est grande, tant leurs moyens d’acquérir sont puissants. Des chemins de fer courent en tous sens sur cette immensité de territoire pour transporter aux villes et à la côte la surabondance des produits ; on compte 40 kilomètres de voie ferrée pour 10.000 habitants, tandis que l’Europe n’en possède que 7,3 et la France 10,9 pour le même chiffre de population. Capables de se suffire à eux-mêmes dès avant le milieu du XIXe siècle, les Américains n’ont pas tardé à travailler pour l’exportation. De 1897 à 1901, l’excédent moyen des exportations des Etats-Unis sur les importations a monté annuellement à 510 millions de dollars. Autrefois, l’industrie du fer, des constructions navales, du coton, du charbon avait son centre en Europe ; il n’en va plus de même aujourd’hui ; sur bien des points nous sommes devancés ; sur le reste, nous maintenons notre prépondérance au prix d’efforts inouïs. L’Amérique est maintenant la première dans les constructions en fer et en acier ; son industrie cotonnière est considérée, et tous ses efforts tendent à supplanter les marchés au charbon de Cardiff et de Newcastle. « En Italie (53), toutes les bicyclettes sont américaines, les navires consomment du charbon de Pennsylvanie ; le pétrole et les grains d’Amérique arrivent en Italie à bien meilleur compte que les mêmes produits de Russie ; le sulfate de cuivre ne vient plus d’Angleterre mais des Etats-Unis… La compagnie Dominions-Line accomplit le voyage de Boston à Naples en 9 jours. Les intérêts financiers des Américains en Russie supplantent ceux des Allemands et des Belges. C’est avec des matériaux de fer qui viennent de Pittsburgh qu’est construit le Transsibérien et sur le lac Baïkal les ferry-boats sont l’ouvrage de l’industrie américaine. »

Puisque l’Angleterre, pour le présent, c’est-à-dire à la fin du XVIIIe siècle, tire plus d’avantages de sa nouvelle situation vis-à-vis de l’Amérique et ne supporte plus aucune charge, pourquoi les autres peuples, instruits par cet exemple, ne rompraient-ils pas avec leurs possessions afin de conserver tous les bénéfices et de rejeter toutes pertes ? Pourquoi, puisqu’on a l’âme sensible sur le vieux Continent, n’abandonnerait-on pas des territoires où se pratique l’esclavage des noirs, où la traite sévit dans toute son horreur, où le blanc n’acquiert de richesses qu’en faisant souffrir les indigènes de couleur ? – Pourquoi aller au loin amender des espaces incultes, fonder des comptoirs, répandre les richesses nationales dans des pays perdus au loin, alors qu’en France même, dans les landes de Bordeaux, dans celles de Bretagne, dans les marais de Sologne, l’agriculture dépérit faute de capitaux nécessaires pour l’assainissement et la plantation ? La meilleure politique ne consisterait-elle pas à se créer un intérieur confortable avant de répandre l’argent avec prodigalité au dehors ? Ces réflexions se firent dans l’esprit de beaucoup (54). Talleyrand les combattit vigoureusement et résuma son système colonial dans un essai sur les avantages à retirer des colonies nouvelles dans les circonstances présentes, essai qu’il lut en séance publique, à l’Institut, le 15 messidor an V. Le futur ministre des affaires étrangères ouvre son discours par une phrase qui dut faire sourire plus d’un parmi ses contemporains : « Les hommes qui ont médité… prévoient que les colonies américaines se sépareront un jour de leurs métropoles. » Pour l’époque, c’était presque un paradoxe, un enfantin défi jeté à l’Europe, à l’Espagne maîtresse, depuis deux ou trois siècles, de toute l’Amérique du Sud, à l’Angleterre qui venait de mettre la main sur le vaste empire canadien comme compensation à la perte des Etats-Unis. Et pourtant que s’est-il passé depuis ? – Ce que Talleyrand considérait comme une nécessité de l’avenir est déjà un passé lointain pour nous. L’histoire de la malheureuse Espagne n’est remplie en ce siècle que par ses démêlés avec ses dépendances qui lui ont échappé une à une ; et, si l’Angleterre garde encore le Canada, il ne faut pas oublier la situation du Dominion quasi indépendant. Sûrs d’être évincés du Nouveau-Monde, les Etats de l’Europe doivent tourner leurs regards vers d’autres lieux : « Je pense qu’on sentira le besoin de s’établir dans les pays chauds, parce que ce sont les seuls qui donnent des avances à ceux qui y apportent de l’industrie, dans des lieux productifs de ce qui nous manque, et désireux de ce que nous avons, car c’est là le premier lien des métropoles et des Colonies. On s’occupera sans doute à faire ces établissements vastes pour que hommes et projets y soient à l’aise, variés pour que chacun y trouve la place et le travail qui lui conviennent. C’est dans le même esprit que le gouvernement anglais encourage avec tant de succès la culture du sucre au Bengale, qu’il avait, avant la guerre, commencé un établissement à Sierra-Leone et qu’il en préparait un autre à Boulam…Dans tout ce qui vient d’être exposé, il suit que tout presse de s’occuper des nouvelles Colonies : l’exemple des peuples les plus sages… le besoin de préparer le remplacement de nos colonies actuelles… la convenance de placer la culture de nos denrées coloniales plus près de leurs vrais cultivateurs, la nécessité de former avec les colonies les rapports les plus naturels… l’avantage de ne nous point laisser prévenir par une nation rivale. » Ces conseils étaient sages, mais on attendit la seconde moitié du XIXe siècle pour les mettre presque partout en pratique ; pourtant ils furent écoutés avec attention par les contemporains ; c’est ainsi que, le 22 messidor, le Rédacteur publia une note à ce sujet : « Le citoyen Talleyrand-Périgord a lu un Essai sur les avantages que l’on peut retirer des colonies nouvelles dans les circonstances présentes. Les vues, en général pleines de justesse et d’une expression piquante, ont été fort applaudies (55)… » Outre les avantages indiqués par l’ancien évêque, il en est un autre qu’il convient de signaler à cause de l’importance qu’il prend de jour en jour. Les capitaux aventurés en pays étranger présentent moins de sécurité que ceux confiés dans les colonies mêmes. D’après M. Leroy-Beaulieu, en effet, nos nationaux ont été spoliés de 100 millions de revenus, et de près de 2 milliards en capital, par les réductions imposées, les conversions forcées, les subterfuges, les tracasseries des gouvernements étrangers ; aussi les Anglais, gens pratiques et habiles, ont 800 millions de livres sterling engagés dans leurs seules colonies (56).

Comme Talleyrand l’avait espéré, ses rapports à l’Institut avaient attiré l’attention sur lui ; le Directoire l’appela à cause de sa réputation, on lui confia le porte-feuille des Affaires extérieures. Agent individuel des Directeurs, sans grande initiative propre, membre d’un gouvernement déconsidéré dans l’opinion publique, obligé de servir une politique étrangère maladroite et inhabile, il occupa de son mieux ce poste et montra, dès le début, toute l’importance qu’il attacha toute sa vie aux questions économiques. Le 6 janvier 1798, il adressa à tous les diplomates et consuls de la République la note suivante : « Mettez votre conduite en opposition directe avec celle des envoyés du Cabinet de Londres ; attachez-vous à cette règle qui ne saurait vous égarer. La cause qu’ils défendent est celle de la tyrannie, de l’activité mercantile, d’un machiavélisme honteux et criminel… La France… va combattre sur la mer, non pour elle seule, mais pour affranchir l’Océan et pour émanciper tous les peuples qui sont également victimes de l’avidité des Anglais. » A cette époque, le Directoire, inquiet de la popularité et de la gloire de Bonaparte, songeait à éloigner dans quelque expédition lointaine le jeune général victorieux. Talleyrand prononça le mot d’Egypte ; le gouvernement se rallia à l’opinion du ministre qui écrivit au futur Napoléon plusieurs lettres sur le projet de conquête. Dans ces missives au commandant en chef, il est facile de discerner l’application du plan colonial développé devant l’Institut : « L’Egypte peut nous devenir un jour d’une grande utilité (23 août 1797)… J’y vois des ressources immenses pour notre commerce (22 février 1798)… Comme colonie, elle remplacerait bientôt les produits des Antilles, et comme chemin nous donnerait le commerce de l’Inde ; car tout, en matière de commerce, réside dans le temps, et le temps nous donnerait cinq voyages contre trois par la route ordinaire. » 2 vendémiaire an VI. – Ces idées si justes, puisées d’ailleurs dans les écrits de Leibnitz, en 1672, et dans la tradition française depuis François 1er, ne rencontrèrent pas grand crédit chez le peuple. Le ministre fut en butte aux pamphlets et aux attaques des journaux ; on pouvait lire, en effet, le 10 mai 1798, dans le Républicain, l’annonce de la Lanterne magique : « On annonce pour le 25 floréal un tableau mouvant mécanique… 9 hommes pénétrèrent dans l’intérieur d’un temple ; un dixième… cloche subtilement à leur suite et, comme à leur insu : notre homme est affublé d’une foule de vêtements différents qui, mal cachés l’un par l’autre, se trahissent par leur contraste ; on aperçoit à son chapeau une cocarde d’émigré quoique assez adroitement recouverte par les couleurs nationales… On lui voit un pantalon rouge, une soutane noire, un sachet de dentelles, un sabre, une crosse ; le portrait d’une belle Indienne pend à son cou, et il est attaché au ci-devant ruban d’une croix d’évêque (57). » Le portrait était ressemblant, Talleyrand dut s’y reconnaître, mais il garda le silence. D’autres l’accusèrent de ne pas encourager la course contre les navires de commerce anglais et se firent une arme d’un de ses rapports : « Que l’intérêt véritable de la République, celui du commerce direct, ne soit plus trop souvent compromis par les excès de la course qui, après tout, n’est qu’une loterie favorable aux seuls armateurs et qui a le désavantage de conduire en Angleterre un si grand nombre de nos matelots. » Talleyrand y répondit plus tard dans ses Eclaircissements : « Avec quelle véhémence ne se serait-on pas élevé contre l’imprévoyance ou l’insensibilité des ministres qui, certains que 545 bâtiments armés en course sont tombés au pouvoir des Anglais depuis le commencement de la guerre jusque vers la fin de l’an VI, que le nombre de nos prisonniers non échangés s’élève actuellement à plus de 30.000 et coûte à la République plus de 15 millions pour les nourrir sur une terre ennemie, et que c’est principalement à la course qu’un tel résultat doit être imputé, eussent osé toutefois, pour le profit des armateurs bien plus que des consommateurs, faire courir à la nation des chances d’un jeu dont les désavantages sont aussi sensibles. » Ces idées sur la course n’avaient pas été l’objet d’une note séparée ; elles furent insérées dans un Mémoire sur la situation de l’Europe par rapport à la France, qu’il est utile d’examiner parce qu’il montre les préoccupations commerciales de Talleyrand perçant à chaque instant (58).

Contre la Russie, il préconise la destruction de Cherson, de Sébastopol et la conquête de la Crimée, « moyen de réaliser un projet conçu par des hommes célèbres, développé dans des mémoires intéressants, celui de faire le commerce du Nord par le midi et d’échapper ainsi à la navigation de la Baltique ». Quant à la Suède, il lui prédit un avenir heureux si elle se réforme, et, dans ce cas, elle restera « libre, indépendante, forte de sa position, de l’énergie de ses habitants et riche des vrais trésors que son sol renferme ». En outre, le ministre examine l’état de l’Angleterre avec lequel nous étions en guerre et qui se trouvait déjà notre mortelle ennemie, et approfondit un certain nombre de questions relatives à ce pays ; il se demande, après avoir jeté un coup d’œil sur les expéditions maritimes et les débarquements, en quoi nous pourrions être utiles aux « propriétaires de terres considérables en Irlande qui vivent à Londres, étant tous malheureux par la déplorable situation de ce pays » ; puis il attire l’attention des Directeurs sur l’importance des causes, des motifs des changements qui ont eu lieu sur les banques, le crédit, le commerce. « Il est essentiel de faire attention aux révolutions dans le change qui étonnent le commerce, parce qu’elles sont nécessairement causées par des opérations faites par le gouvernement, et il est important d’en connaître l’application. » Passant dans la Péninsule Ibérique, Talleyrand recherche les griefs que le gouvernement a contre nous, et il leur trouve des causes économiques : « Nous n’avons mis aucun empressement à accueillir plusieurs demandes qui ont été faites par son gouvernement. Nous avons refusé l’introduction des sucres de la raffinerie de Santander ; nous avons refusé le sauf-conduit pour des bois de construction qu’il attendait du Nord. Il désirait une exportation de maïs pour la Biscaye qui en éprouve le plus grand besoin et il se montre très affecté de ce qu’on n’y a pas consenti. Il se plaint de ce qu’on a imposé sur ses bâtiments un droit de 2 fr. 10 par tonneau, prétendant que ce droit était moindre avant la paix, ce qui n’est point exact… de ce que la République n’a encore acquitté qu’une partie des créances que les Espagnols ont sur notre trésor, par suite du séquestre qui avait été mis sur leurs propriétés… L’Espagne et le Portugal ont des colonies immenses, leur système colonial est le plus prohibitif que l’on connaisse, il est fondé aussi sur l’esclavage. Rien ne leur paraît plus redoutable… que l’influence… de la propagation de nos principes ». En Italie, nous devons éviter de « faciliter les progrès et les débouchés » des jeunes Etats, « la reconnaissance n’est pas la vertu des peuples… nous devons éviter de faire des ingrats trop puissants ». Restreindre l’ambition n’est pas entraver tout développement économique. Aussi est-il dans notre rôle d’être les médiateurs de tout pacte commercial avec ces républiques et d’offrir des traités de commerce, même au royaume de Naples. L’étude sur la Porte ottomane est une confirmation pour Talleyrand de l’utilité de l’expédition d’Egypte et de la prise de Malte. « La Méditerranée doit être exclusivement une mer française. Son commerce entier nous appartient… Notre intérêt est de maintenir les Barbaresques dans leur état actuel… de manière à ne plus craindre ni ennemis ni rivaux, ce qui aura lieu quand le commerce aura pris, à notre avantage, des habitudes dont on connaît la force et que des siècles ont peine à changer. » Ce croquis de l’Europe, fait par Talleyrand en traits nets et excellents, confirme ce que nous disions, au début de cette étude, sur sa façon de concevoir le rôle de ministre des Affaires étrangères. Jadis le diplomate servait le roi, se faisait le champion de ses rancunes et de ses susceptibilités, tâchait de faire prévaloir au dehors ses ambitions ; maintenant il n’y a plus de roi ; le peuple est souverain et c’est à son service qu’il faut se mettre ; il est moins susceptible sur la préséance et l’étiquette et reste calme tant qu’on ne blesse pas ses convictions les plus intimes ; mais ce qu’il désire c’est la richesse, le bonheur, un commerce florissant, une brillante situation économique ; là est le but à atteindre, là doivent porter tous les efforts du gouvernement, et le ministre des Affaires extérieures doit y contribuer pour sa part en faisant prévaloir au dehors les intérêts nationaux.

Cette ligne de conduite, sage et habile, n’attira pas cependant à son promoteur la sympathie et l’estime populaire. Des dénonciations étaient journellement envoyées contre lui, on l’accusait de trahison ; on peut en lire l’écho dans le rapport du Bureau central, du 12 octobre 1798 (59) : « enfin dans un avis au ministre de la police… Périgord est implicitement accusé d’intelligence avec les ennemis de la République : On y dit que le ministre a laissé en Amérique, son ancien séjour, beaucoup d’amis parmi les Anglais, ainsi que parmi les émigrés, des orléanistes et des quatre-vingt-onze »…

En 1799, les attaques redoublèrent de violence et d’intensité. « Dans sa séance du 25 juillet, la société politique du Manège entendit plusieurs discours contre Talleyrand-Périgord ; un orateur alla jusqu’à demander qu’on le livrât à une commission militaire pour être fusillé comme émigré ; enfin la société chargea sa commission d’instruction publique de rédiger une adresse pour demander sa mise en jugement. » En août, le Journal des hommes libres, feuille à la dévotion des Jacobins, le signala comme un « instigateur de troubles contre le Directoire ».

Ces assertions n’étaient pas sans quelque fondement ; Talleyrand ne trahissait pas, il prenait ses précautions pour l’avenir. Sentant que la dernière heure était près de sonner pour le Directoire dont l’impuissance et l’incapacité allaient de jour en jour en s’affirmant, il avait regardé de tous côtés ce qui pourrait sortir de l’état d’anarchie constitutionnelle présente. Lors de l’expédition d’Egypte, il avait été en rapports avec Bonaparte ; sans générosité, d’une désespérante sécheresse de cœur, mais se connaissant en hommes pour les avoir déjà beaucoup pratiqués, le ministre avait pu apprécier l’intelligence supérieure du commandant en chef ; l’œil de feu, le front puissant, le ton d’autorité, l’allure entreprenante sous des dehors timides lui avaient révélé l’ambitieux. D’un autre côté, arrivé à peine à Paris après son retour d’Egypte, Bonaparte, sachant que M. de Talleyrand avait lu, au Cercle constitutionnel de la rue de Lille, un discours dans lequel il proposait l’adoption de l’ancien plan colonisateur du duc de Choiseul, et ayant pu en outre apprécier le diplomate avant son départ pour l’Orient, réserva à son ancien correspondant le poste de ministre des Affaires étrangères dans le futur gouvernement qu’il méditait dans sa tête. Aussi, dès le retour d’Egypte, le général et le diplomate s’entendirent. Réservé au début, Talleyrand s’afficha de plus en plus, pensant qu’il était préférable de se déclarer avant les évènements. Le 18 brumaire, il était complice ; le 19, il alla à Saint-Cloud ; le 20, il fut ministre. L’accord du début dura peu ; il avait cru être libre dans son département, il fut vite désabusé. Pour Napoléon, son ministre des Affaires étrangères c’était lui-même, comme c’était lui son ministre de la Guerre, des Finances, de l’Intérieur ; ce qu’il voulait à la tête de l’administration, c’étaient des hommes techniques, pour faire des rapports, donner des chiffres, fournir des renseignements, servir d’agents de transmission. De ministres ayant une politique, une initiative, une activité propre, se conformant seulement à une impulsion et à une direction générales, il n’en avait pas besoin. Avec un tel chef, il était facile de prévoir quels seraient les principes de gouvernement. La paix est la préparation à la guerre, les traités des armistices, les négociations un échange de menaces, les dépêches diplomatiques des ultimatums et des défis. Quant aux économistes, ce sont de dangereux idéologues, les financiers des voleurs et Napoléon a horreur des prévaricateurs des deniers publics. Le commerce, l’industrie nationale ont-ils besoin d’être protégés ? On les soutiendra, mais d’une main si ferme qu’ils se briseront dès qu’on voudra les laisser aller tous seuls ; les vaincus achèteront en France ce dont ils auront besoin et, si leurs goûts ne sont pas conformes aux nécessités de l’écoulement des marchandises anciennes, l’empereur leur en fera changer ; en France, on portera des robes de soie, car Lyon en a un stock considérable qui l’embarrasse et qui gène la fabrication.

Entre ce système et celui de Talleyrand, il est facile de voir la différence. Le ministre n’aime pas la guerre et ne la veut que comme moyen extrême ; partisan des traités de commerce, il souhaite, après la lutte, une longue paix établie sur des bases solides, et permettant un développement économique important. – Au début, le futur prince de Bénévent insista, Bonaparte fit quelques concessions, agissant d’ailleurs sans scrupules en dehors du ministre toutes les fois où il était hostile.

La guerre fut la grande affaire du règne ; Talleyrand eut pourtant l’occasion, en dehors des combats, d’écrire un certain nombre de lettres où percent ses préoccupations économiques ; il rédigea l’acte du blocus continental qui fut, avant tout, une arme commerciale, un protectionnisme à outrance, et il s’employa à tirer part des évènements pour faire fructifier sa fortune, ce qui ne lui réussit pas toujours (60).

Le 25 nivôse an X, il écrivit la lettre suivante aux trois maires de Lyon, pour leur annoncer qu’un débouché commercial allait s’ouvrir pour leur ville du côté de la Russie : « Citoyen maire, depuis mon séjour en cette ville… j’éprouve une satisfaction véritable à me trouver chargé de vous donner une nouvelle dont cette intéressante cité est appelée à sentir l’importance et à recueillir les fruits. Le Premier Consul avait profité du rétablissement de la paix avec la Russie pour inviter l’auguste chef de cet empire à favoriser le retour et l’extension des anciens rapports de commerce entre les deux puissances. S.M. l’empereur de Russie… vient d’écrire directement au Premier Consul une lettre pleine des dispositions les plus favorables au développement avantageux des relations commerciales entre la France et la Russie. Je me félicite d’avoir été chargé par le Premier Consul de vous donner cette communication qui, transmise aux étrangers et aux négociants de cette ville, en même temps qu’elle leur prouvera le soin particulier du gouvernement à pourvoir aux intérêts du commerce, deviendra pour eux un encouragement à se livrer en toute confiance au rétablissement complet de leurs fabriques, et à se procurer des moyens d’exploitation proportionnés au débit que les besoins de l’Europe et la prévoyance du gouvernement leur assurent (61). »

Le 1er octobre 1805, étant à Strasbourg, il adressa la missive suivante à Napoléon au sujet des besoins de numéraire qui se faisaient sentir. « Je vois… combien la disette d’argent est grande et se fait sentir dans toutes les places. V.M. me permettra de lui indiquer un petit moyen de circonstance qui pourrait produire quelque bon effet sur Paris où l’embarras est extrême, d’après ce que m’ont dit hier les principaux négociants de Strasbourg. Je crois que, si V.M. ordonnait que les contributions qu’Elle ou ses alliés seront dans le cas de mettre sur les pays occupés ou menacés, fussent acquittés en papier sur Paris, au lieu de l’être ici en argent, cela produirait un grand avantage sur le change et empêcherait la sortie du numéraire en détruisant l’intérêt qu’on aurait à l’emporter… Ainsi, il n’y aurait rien qui pût nuire au service de V.M. et cela soulagerait prodigieusement Paris… Il faudrait aussi engager les princes allemands à demander que les secours qui leur seront prêtés fussent donnés en papier sur Paris, cela serait la même chose pour leur coffre, et cela nous serait fort utile (62) ». – L’année suivante, le 11 janvier 1806, Talleyrand adressa à son souverain un plan sur les banques et lui écrivit à ce sujet : « … Je soumets cette opinion avec confiance à V.M. Elle éprouvera beaucoup d’opposition de la part de tous les faiseurs ou intrigants d’affaires qui abondent dans Paris, mais je suis sûr qu’elle aura l’assentiment de tous les véritables hommes d’affaires de Paris et de toutes les villes du commerce de l’Empire. Les moyens de passage sont assez doux pour ne causer aucun embarras… L’idée principale est que la banque doit être instituée pour l’utilité publique bien plus que pour l’avantage des actionnaires, et qu’elle doit fournir abondamment Paris de numéraire. Tous les avantages qui sont accordés à l’établissement ne sont que des avantages pour le public, à qui il en coûte beaucoup davantage, pour faire toutes les opérations dont la banque est chargée, et dont ce genre d’établissement s’acquitte merveilleusement dans tous les pays où sont adoptées les banques de dépôt »…

Dans cette même année 1806, l’empereur, vainqueur de la Russie et de l’Autriche, maître d’une Allemagne façonnée à sa guise, étendit encore plus loin sa domination par les victoires d’Iéna, de Friedland, d’Eylau. – Restait, pour que la grandeur de l’Empire fût solide, à vaincre l’Angleterre ; il avait la terre, elle dominait la mer ; la partie était égale. Prenant les devants dans l’attaque, le Cabinet de Londres avait déclaré fermées les côtes de l’Empire français du Havre jusqu’à Anvers. La réponse ne se fit guère attendre. De Berlin, le 21 novembre, Napoléon signa le blocus continental. La décision ne fut pas prise à la légère ; avant de le décréter, l’empereur s’entoura de nombreux renseignements ; le prince de Bénévent prit à ces évènements une part active, rédigea de nombreux rapports dont les considérants du décret de Berlin ne furent que le résumé. Il est assez utile de les rappeler ici, car ils relatent, d’une façon très nette, les idées de Talleyrand dans le différend entre les deux peuples, puisque c’est lui qui les a rédigés, d’accord, sur ce sujet, avec son maître. « Napoléon… considérant : 1° que l’Angleterre n’admet point le droit des gens suivi universellement par les peuples policés ; 2° Qu’elle répute pour ennemi et fait en conséquence prisonniers de guerre, non seulement les équipages des vaisseaux armés en guerre, mais encore les équipages des vaisseaux de commerce et des navires marchands et même les facteurs de commerce et les négociants qui voyagent pour les affaires de leur négoce… 3° Qu’elle étend aux bâtiments et aux navires de commerce et aux propriétés des particuliers le droit de conquête qui ne peut s’appliquer qu’à ce qui appartient à l’Etat ennemi ; 4° Qu’elle étend aux villes et ports de commerce non fortifiés, aux havres et aux embouchures de rivière le droit de blocus… qu’elle déclare bloquées des places devant lesquelles elle n’a même pas un vaisseau de guerre… 5° Que cet abus monstrueux du droit de blocus n’a de but que d’empêcher les communications entre les peuples, et d’élever le commerce et l’industrie de l’Angleterre sur la ruine de l’industrie et du commerce du continent ; 6° Que, tel étant le but évident de l’Angleterre, quiconque fait sur le continent le commerce des marchandises anglaises favorise par là ses desseins et s’en rend complice… » Le blocus continental a été beaucoup reproché à Napoléon ; on l’a qualifié d’entreprise folle, de chimère née d’un cerveau malade d’une ambition sans bornes. Il est certain, et tous les bons esprits sont d’accord à ce sujet, qu’il a été la cause initiale de la chute de l’Empire, le commencement de la fin, selon le mot de Talleyrand. Il a été cause de la guerre d’Espagne, de l’expédition de Russie ; projet de domination universelle, de république fédérative de tous les royaumes d’Europe, d’imperium continental au sens large du mot, il nous a conduit à la débâcle de Waterloo. L’idée qui l’a fait naître n’était pourtant pas insensée ; s’il a échoué, ce fut contre toutes les prévisions des contemporains. Peu s’en est fallu même qu’il ne réussit ; un peu plus de bonne volonté chez les vassaux ou alliés de Napoléon, un peu moins d’opiniâtreté chez les Anglais, et c’en était fait de la puissance britannique. Quand la lutte finit, les deux adversaires n’étaient, ni l’un ni l’autre, dans un brillant état ; si nous étions vaincus, l’Angleterre était épuisée, ce qui est peut-être pire. Guntz, dans ses Mémoires, le proclame hautement, et tous les écrivains de l’époque le reconnaissent (63). Nous avons vu quel fossé profond séparait, en bien des endroits, le maître et le ministre ; avec les années, il se creusa davantage. Au milieu des dangers grandissants, des soucis se multipliant en tous points sur tous les pays de l’Europe, le ton du monarque devint plus acerbe ; emportements, récriminations, colères, injures grossières, accusations de vol, s’abattirent sur le serviteur impassible. Puis, quand il vit que les affaires commençaient à mal tourner, Talleyrand se retira.

Quand les alliés entrèrent à Paris, le czar descendit chez le prince de Bénévent et le Sénat le nomma membre du gouvernement provisoire. Cette commission exécutive, surveillée par un conseil de rois, adressa à la France une proclamation, et les idées économiques, chères à l’ancien constituant y figurèrent en bonne place : « Qu’à l’abri d’un trône paternel l’agriculture puisse refleurir, que le commerce chargé d’entraves reprenne sa liberté… » Ces vues étaient loin de celles exprimées lors du blocus continental, mais 1814 était bien loin aussi de 1806. – Avec Louis XVIII, Talleyrand s’entendit mieux qu’avec Napoléon ; le roi était un monarque doux, pacifique, plein d’esprit et de finesse, connaissant bien l’Europe et ayant au plus haut point le sentiment du possible. Le prince de Bénévent, auquel le souverain était presque redevable de son trône, devint président du Conseil et il ouvrit la session des Chambres de 1814 par un discours rempli de promesses pour l’avenir ; présentant un peu plus tard le budget à la Chambre des pairs, il déclara que, cette fois du moins, les plus difficiles ne pourraient reprocher au budget d’atténuer les charges et d’exagérer les ressources (64). A quelques mois de là, il fut envoyé à Vienne pour y représenter la France dans les négociations qui s’ouvraient. Son rôle prépondérant dans ce fameux congrès est trop connu pour que nous y insistions ; il ne rentre pas d’ailleurs dans notre sujet et nous nous bornerons à rappeler quelle situation il y tint dans la discussion des questions économiques. Le congrès était réuni pour traiter du rétablissement d’un état de choses légitime, remettre de l’ordre dans le chaos produit par la chute de l’Empire et régler les remaniements territoriaux et les ambitions insatiables des vainqueurs ; évidemment, les rois et leurs diplomates eurent à trancher un certain nombre de difficultés commerciales et financières issues d’incidents qui avaient été soulevés autour de la table des délibérations. – Parmi ces questions, la plus importante fut celle de la liberté de navigation des fleuves et du Rhin en particulier ; l’article 5 du traité de Paris contenait l’engagement des grandes Puissances signataires de s’occuper, au futur Congrès, des principes d’après lesquels serait réglée la navigation du Rhin sur l’ensemble de son cours. A Vienne, pour faciliter le travail, une commission fut nommée ; les choses pourtant traînèrent en longueur, et, le 15 février 1815, Talleyrand écrivit à Louis XVIII une lettre à ce sujet : « … Les arrangements relatifs à la libre navigation des fleuves ne sont encore qu’ébauchés ; mais les principes en sont connus et assurent au commerce tous les avantages que l’industrie européenne pouvait réclamer, et, en particulier à la France, par la navigation de l’Escaut, ceux que lui procurerait la possession de la Belgique… » Parlant plus loin de la traite des noirs, l’envoyé français conclut : « Il reste à savoir si, dans l’état présent de nos colonies, la France, en renonçant à la traite pour les 4 ans et 3 mois qu’elle a encore à la faire, ferait un sacrifice plus grand au monde que l’utilité que l’on peut se promettre de l’arrangement dont je viens de parler (65). » Les travaux de la Commission aboutirent enfin : « Elle a décidé, entre autres choses importantes pour le commerce français, que les tarifs ne seraient point élevés et que les puissances entreraient, chacune en particulier, dans la répartition des fonds provenant de l’octroi, pour une somme proportionnée à la distance que parcourt le fleuve sur leurs territoires respectifs. La France, qui ne possède qu’une seule rive, devra partager sur la rive opposée la portion du revenu qui lui sera dévolue (66). » Quand il s’agit de décider qui serait admis à participer à l’administration de l’octroi, une discussion fort vive s’éleva, nos ennemis ne voulaient pas tolérer l’entrée d’un délégué français dans le Comité directeur ; finalement, la fermeté de Talleyrand eut raison de ces obstacles et nous donna accès à tout. Le règlement général, concernant la libre navigation des rivières, fut voté le 24 mars 1815 (67) : « Les puissances s’engagent à régler d’un commun accord tout ce qui a rapport à la navigation. Elles nommeront à cet effet des commissaires qui se réuniront, au plus tard, six mois après la fin du Congrès et prendront pour base les principes suivants… La navigation… sera entièrement libre d’une manière uniforme pour tous et aussi favorable que possible au commerce de toutes les nations… La navigation, dans le cours du Rhin… sera entièrement libre et ne pourra, sous le rapport du commerce, être interdite à personne, en se conformant toutefois aux règlements qui seront arrêtés par la police… La liberté de navigation, déterminée pour le Rhin, est étendue au Necker, au Mein, à la Moselle, à la Meuse, à l’Escaut. » Après son retour de Vienne, Talleyrand démissionna au bout de peu de temps ; neutre au lendemain de sa retraite, il devint opposant à la suite du Congrès d’Aix-la-Chapelle. La Monarchie de juillet le rappela ; âgé de 76 ans, il rendit à Louis-Philippe l’immense service de le faire reconnaître du Cabinet de Londres. L’Europe était hostile au roi des barricades ; l’Allemagne s’agitait, parlant de gagner ses frontières naturelles ; le czar était irrité en songeant qu’un prince avait pu usurper le trône de son cousin ; le péril était extrême ; il n’y avait qu’à Londres où l’on pût gagner la paix. L’ancien Constituant partit et réussit dans sa mission, sinon impossible, du moins fort malaisée. La guerre étant évitée par la proclamation de la neutralité de la Belgique, l’ambassadeur extraordinaire profita de son séjour dans la capitale anglaise pour traiter d’un certain nombre d’autres questions ; à la force russe, à l’ambition de la jeune Allemagne, il crut devoir opposer une grande conception, l’alliance quadruple des quatre gouvernements constitutionnels ; en fait, le traité dut fort peu efficace : « Seulement il est devenu un moyen de richesse pour l’Angleterre, chargée de fournir des armes à Marie-Christine, et autorisée à occuper les ports espagnols (68). » Dans cette dernière partie de la négociation, chez Talleyrand, le politique l’emporta sur l’économiste. – Revenu à Valençay, le grand diplomate donna sa démission, écrivit en 1838 son testament politique et s’éteignit peu après, s’étant réconcilié avec l’Eglise.

L’homme privé diffère souvent, en tous points, de l’homme public et fait, en pratique particulière, juste le contraire de ce qu’il enseigne à ses contemporains. Tel, censeur sévère, moraliste austère du haut de la tribune, même la vie du pire des roués ; tel autre, ministre intègre des deniers de l’Etat, dissipe à tous les vents l’avoir de ses ancêtres. Il nous a paru intéressant, pour terminer cette étude, de rechercher si Talleyrand exécuta, dans ses affaires personnelles, les projets qu’il avait rêvés pour son pays, et surtout si, dans sa souveraineté de Bénévent où il fut maître, il réalisa au moins une partie des réformes qu’il avait demandées à la Constituante d’accomplir.

Talleyrand eut un domaine : Valençay ; un Etat : Bénévent.

Le premier fut acquis par lui en 1803. Le château de Valençay « est un magnifique édifice de la Renaissance. La puissante maison d’Etampes le fit élever et s’inspira sans doute des splendeurs de Chambord. On entre dans une cour ronde qui est publique… Une seconde cour très vaste aussi conduit jusqu’aux fossés et au pont-levis qui mène au donjon carré… Le château déploie ses façades reliées par des tours rondes. Quand on pénètre dans la troisième cour, la cour intérieure, ornée d’un bassin, entourée de chaînes, l’édifice forme une équerre et, par conséquent, laisse le regard s’égarer sur de fraîches campagnes, sur de splendides points de vue (69) ». Napoléon poussa son ministre à cette acquisition et lui fournit la somme nécessaire pour compléter la somme à payer à M. de Luçay : « Je veux que vous achetiez une belle terre, que vous y receviez brillamment les étrangers marquants qui ont envie d’aller chez vous, le corps diplomatique, et que d’y être prié soit une récompense pour les ambassadeurs des souverains dont je serai content. » Jusqu’en 1815, Talleyrand ne visita guère son château, il avait d’autres soucis ; ce fut, sous l’Empire, une maison de retraite pour les rois sans couronne. Quand il se fut définitivement retiré de la politique active, l’ancien diplomate vint faire de longs séjours dans sa terre de Valençay ; il devint alors philanthrope, et se souvint des études économiques de sa jeunesse ; propriétaire d’une bibliothèque de 15 à 16.000 volumes, il voulut la rendre publique (70), il enrichit l’église paroissiale, fonda un hospice et dirigea toute son attention vers l’amélioration des riches forges de Valençay.

La seconde, plus importante, mais moins durable, possession de Talleyrand, fut la principauté de Bénévent. Dépendance du Saint-Siège jusqu’à la conquête française, la ville de Bénévent et les contrées voisines restèrent, sous l’ancien régime, un perpétuel terrain de difficultés entre le royaume des Deux-Siciles et la Cour de Rome ; détenues par le successeur de Saint-Pierre, elles étaient l’objet des convoitises des Bourbons de Naples ; prendre Bénévent, c’était là leur ambition. Ennemi déclaré de toute la nouvelle noblesse impériale, tournant en ridicule les maréchaux, comtes et ducs de Napoléon, critiquant les riches dotations accordées aux vainqueurs des rois de l’Europe, l’ancien évêque dut cependant réfléchir que, si son nom était assez glorieux en France, un titre plus élevé ne lui nuirait en rien et qu’il serait surtout agréable de toucher les grosses sommes qui y étaient attachées. Quand l’empereur lui conféra, en juin 1806, le titre de prince et de duc de Bénévent, Talleyrand n’apprit pas, par le décret de nomination, l’existence de la petite ville ; le mois précédent, il avait fait à Napoléon, sans doute avec une arrière-pensée, un rapport sur cette partie de l’Italie : « … Bénévent, sous la domination pontificale, continuera de conserver toutes ses institutions monastiques, et, comme elles sont supprimées dans le royaume de Naples, cette ville deviendra le refuge d’un grand nombre de religieux mendiants… et il ne faut pas conserver… Le territoire de Bénévent a une population de 20.000 habitants. Le pape n’en tire qu’un revenu de 36.000 francs pour les frais d’administration. Cette ville a un archevêché et 14 couvents Elle jouit, dans tout le royaume de Naples, d’une grande liberté de commerce. Le pape y entretient un corps de milice levé dans le pays même, et il se borne à y envoyer quelques officiers. » Quelque temps après sa prise de possession, Talleyrand écrivait au marquis de Gallo, ministre des relations extérieures de Naples : « … Ma principauté n’est jusqu’ici qu’honorifique ; je désire l’améliorer. Outre l’inconvénient direct à ne pas avoir de revenus, il y a dans cette privation un côté ridicule que je désire m’épargner. » Pour s’occuper des affaires de sa principauté, il nomma, presque immédiatement, deux administrateurs ; le premier continua d’habiter Paris, ce fut J.-B. Roux de la Rochelle, secrétaire des commandements ; l’autre, Beer, ami du précédent, gouverneur réel, résida à Bénévent, proposant et exécutant les mesures, mais ne les arrêtant pas ; quant au prince, il n’eut jamais la curiosité ni le loisir de visiter sa capitale. Il ne faut pas croire cependant que l’ancien évêque se désintéressait de l’organisation de son fief. – Il créa des juges de paix, un tribunal de première instance, un tribunal d’appel et un juge de police. L’instruction publique, sous la domination du pape, était inconnue : il fit en toute hâte organiser des écoles primaires, une école et une maison d’éducation pour les jeunes filles, une bibliothèque. La réforme des poids et mesures, les différentes parties des codes furent introduites dans ce coin de terre italienne, en même temps que l’on créait des routes, des chemins vicinaux, et que le canal de Sabbato était achevé. Et, pour donner tous les avantages du régime moderne sans les charges, l’impôt foncier ne fut pas établi : « J’ai évité, dit Talleyrand dans un rapport adressé à Napoléon et rédigé par Roux, d’y introduire une innovation que l’opinion publique repoussait ; j’ai mieux aimé, pour le maintien de l’ordre public, faire acquitter les dépenses par les contributions indirectes dont la charge est insensible et par un prélèvement sur les revenus du domaine. » - La réalité était moins belle que ne l’indiquait ce tableau enchanteur ; M. de Gabriac, secrétaire d’ambassade à Naples de 1812 à 114, nous a laissé le récit d’une excursion à Bénévent et nous montre les routes en fort piteux état : « A deux heures en avant du territoire Bénéventin, nous trouvâmes le gouverneur avec une escorte et des chevaux, parce que les chemins sont tellement mauvais qu’il serait très pénible de les traverser en voiture… » Talleyrand voulait bien faire des réformes, mais aimait surtout à accomplir celles qui n’étaient pas onéreuses à son trésor ; peut-être aussi avait-il des doutes sur la solidité de l’édifice napoléonien et voulait-il profiter simplement du présent. « Le décret de Schoeubrum, du 15 août 1809, avait fixé à 80.000 francs le revenu net annuel des duchés de Reggio, de Gaète et d’Otrante établis dans le royaume de Naples. Il n’entendait pas que sa principauté fût d’un rapport moindre que les duchés, et il était assez disposé à considérer comme détourné de sa véritable destination l’argent que Beer consacrait au pavage des rues et à l’établissement d’un égout, soit à la réfection du pont Valentin ou à l’établissement du pont de la Sortella (71) ». A la fin de l’Empire, Talleyrand garda le titre et perdit la principauté qui retourna à l’Eglise : « Tout chemin, dit-on, mène à Rome ; et c’était pour l’ancien évêque d’Autun une route toute naturelle de commencer à y revenir par Bénévent restitué (72) ».

Talleyrand, disons-nous au début de cette étude, s’est montré, durant sa longue carrière, aussi savant économistes et habile financier que diplomate incomparable. L’esquisse sommaire que nous en avons fait sous ce premier aspect a pleinement, pensons-nous, justifié notre opinion. Le prince de Bénévent devina le développement industriel et commercial qui devait s’accomplir au cours du XIXe siècle. Il entrevit nettement l’incroyable activité que « la disparition des entraves intérieures, la destruction des privilèges et des corporations, l’affranchissement du travail en un mot allaient imprimer à la France de 1789 » (v. Pallain). – Il ne se contente pas seulement, comme beaucoup d’adeptes de l’école économique, d’écrire de remarquables traités dans le silence du cabinet il agit ; tour à tour agent général du Clergé, Constituant, exilé, ministre, il s’efforça, quand il le put, de mettre ses actes en harmonie avec ses idées économiques. Il fut placé à la tête du département des Affaires Etrangères, il aurait pu être titulaire de toutes les hautes fonctions d’un gouvernement et y rendre d’éclatants services, tant étaient vives les qualités de son esprit. Deux choses manquèrent pourtant à Talleyrand pour être un homme à citer à travers les siècles : le cœur et l’honnêteté. – L’évêque d’Autun fut un ambitieux (et de cela on ne saurait le blâmer, avoir de l’ambition c’est le signe de la vitalité chez un homme), mais il n’eut aucun scrupule ; tous les moyens lui furent bons et son moi fut pour lui le centre de l’univers ; regardant tout comme susceptible d’être acheté par qui sait payer le prix convenable, il se mit en vente à différentes reprises. La vénalité fut la plaie de Talleyrand, a dit sainte Beuve. « Vous êtes, monsieur, s’écria Napoléon dans un instant d’emportement, de la boue dans un bas de soie ». Le mot est cruel et vrai. Il est fâcheux qu’un si grand esprit se soit trouvé enfermé dans un si vilain corps ; il aurait mieux valu pour Talleyrand, aux yeux de la postérité, un peu plus de proposition entre les deux éléments de son être.

Vu, le Doyen, M. LYON-CAEN.

Vu, le Président : A. DESCHAMP.

Vu et permis d’imprimer : Le Vice-Recteur de l’Académie de Paris, LHIARD.

Notes

(1) Mémoires de Mme de Genlis. Passage cité par B. Lacombe, dans ses articles du Correspondant, 1902.

(2) V. « Les Assemblées du clergé sous l’ancienne monarchie », par Alfred Maury. Revue des Deux-Mondes, 15 février 1879.

(3) Arch. nat., G, 8, 701.

(4) Arch. nat., G, 8, 703.

(5) Mémoires de Talleyrand, p. 51.

(6) Arch. nat., G, 8, 704.

(7) V. Talleyrand, prêtre et évêque, par Marcade.

(8) Mémoires, lettres inédites et papiers secrets accompagnés de notes explicatives, par Jean Gorsas, Paris, 1891. Savine, éditeur.

(9) Histoire générale Lavisse et Rambaud. Article de M. Levasseur sur la France économique.

(10) V. Histoire du système protecteur en France, par Pierre Clément. Le traité de 1786 n’a été que l’application de l’art. 18 du traité de 1783. C’est la France qui avait insisté pour la rédaction de ce nouveau traité qui devint rapidement impopulaire, particulièrement en Normandie, où il procurait des avantages excessifs au commerce britannique. Il est juste d’ajouter que la rédaction et la négociation de ce traité furent exclusivement confiées à des diplomates ou à des philosophes, à M. de Vergennes, à Dupont de Nemours, et que les députés du commerce et les services compétents ne furent même pas appelés à donner leur avis. Une des lacunes les plus regrettables du traité de 1786, a consisté dans l’omission de la faculté de restreindre les importations aux bureaux de douane fortement constitués. Les droits ayant été presque tous fixés à la valeur, les Anglais ont introduit leurs marchandises par les bureaux où la douane n’était pas en mesure de les vérifier utilement (Pallain, le ministère de Talleyrand).

(11) Arch. nat., K, 677, 678.

(12) Arch. nat., K, 677, 678.

(13) Louis Bastide, Vie politique et religieuse de Talleyrand-Périgord.

(14) Stourm, Les finances de l’ancien Régime et de la Révolution.

(15) Bernard de Lacombe, Talleyrand, évêque d’Autun (Correspondant, 1902).

(16) M. Stourm à son cours.

(17) Aulard, Les orateurs de la Révolution.

(18) Alexandre de Lameth, Histoire de l’Assemblée Constituante, p. 158.

(19) Stourm, Les finances de l’ancien Régime et de la R2volution.

(20) Dufour de la Tuilerie, Histoire de la vie politique et religieuse de Talleyrand.

(21) Place et Florens, rédact. en chef du J. de Phrénologie. Mémoires sur M. Talleyrand, 1838.

(22) Motion de M. l’évêque d’Autun sur la proposition d’un emprunt fait à l’Assemblée nationale par le premier ministre des Finances et sur la consolidation de la Dette publique. Jeudi 27 août 1789.

(23) Procès-verbaux de l’Assemblée constituante.

(24) Essai sur Talleyrand, par Bulluer-Litton.

(25) Il ne faut pas perdre de vue – et nous doutons que dans ces évaluations ces auteurs en aient tenu compte – que les biens de l’Eglise ou bénéfices ecclésiastiques étaient soumis à des contributions particulières dont nous avons déjà parlé ; ces contributions, nommées décimes, consistaient dans le dixième, non pas des biens mais des revenus. Les rois avaient toujours exigé l’aide du clergé dans les moments urgents. En 1237, saint Louis, ayant demandé une aide de ce genre, et les chapitres de Sens, d’Auxerre et d’Orléans n’y ayant pas souscrit, le roi fit saisir une partie de leurs possessions pour obtenir paiement. En outre, le clergé avait la charge de la charité publique et de l’instruction publique et il se servait, pour cela, du revenu de ses biens (v. G. Goyau, dans sa préface à l’Histoire d’une abbaye à travers les siècles ; Ferrières en Gâtinais, par l’abbé Jarossay).

(26) Boileau, Etat de la France en 1789. Paris, 1861, Perrotin, libraire-éditeur.

(27) Journal de Hardy. Bibliothèque nationale, fonds français, 6687.

(28) Histoire générale de Lavisse et Rambaud.

(29) Mémoires de Ferrière.

(30) Mémoires de Montlosier.

(31) Bernard de Lacombe, Correspondant, août 1902.

(32) Traduction en français d’un passage de la lettre de l’ambassadeur de Venise, Capello. Le texte italien est Bibl. nat., fonds italien 1988.

(33) Bibliothèque nationale, fonds français, 6573.

(34) Procès-verbaux de l’Assemblée Constituante, 24 novembre 1789.

(35) Depuis peu, en Italie, les Caisses d’épargne sont autorisées à faire des prêts hypothécaires.

(36) Opinion de M. l’évêque d’Autun sur les banques et le rétablissement de l’ordre dans les finances, prononcée à l’Assemblée nationale le vendredi 4 décembre, et imprimée par son ordre à Paris, chez Beaudoin, imprimeur de l’Assemblée nationale, rue de la tour Saint-Jacques, n° 31 ; 1789.

(37) Procès-verbaux de l’Assemblée constituante, 5 décembre 1789.

(38) Les principales avances avaient été 6 millions (d’Ormesson), 70 (Calonne), et (Necker) 15.

(39)Privilège du clergé, par Mgr Chaillot. Paris, 1866.

(40) Des loteries, par M. d’Autun… à Paris, chez Barrois aîné, libraire, 19, quai des Augustins, MDCCI.XXXIX.

(41) Arch. nat., AD. XVIII, 64. Propos. sur les poids et mesures, par M. l’évêque d’Autun, à Paris, Imprimerie nationale, 1790.

(42) Bibliothèque nationale, imprimés, L, 29, c. 959.

(43) Arch. nat., AD XVIIIe 64. Opinion de M. l’évêque d’Autun sur la fabrication des Petites monnaies, imprimé par ordre de l’Assemblée nationale.

(44) Nous croyons intéressant et probant de citer, à titre d’exemple, les extraits suivants qui concernent le département du Loiret, et qui sont puisés dans les tableaux de situation des cantons.

Châtillon-sur-Loing, fruct. an VII.

« L’Instruction publique est fort négligée. Le défaut de connaissance des Institutions nuit au progrès des études parmi les élèves. Les livres classiques adoptés par le jury élémentaire sont ignorés. Il serait à souhaiter qu’un dépôt de ces livres fût placé dans les mains des instituteurs primaires ; ils seraient comptables de leur prix, après qu’ils s’en seraient fait compter eux-mêmes par leurs élèves et par ceux des instituteurs et institutrices particuliers auxquels ils seraient distribués. Il serait pareillement à souhaiter que l’instituteur primaire fût un homme dont les talents soient tels que le développement de ses principes républicains ramenât l’éducation de la jeunesse au but vers lequel tend sans cesse le gouvernement ; déchirât insensiblement le voile des préjugés religieux et autres, déjà trop enracinés dans la génération qui s’élève ; mais un homme éclairé trouverait ici difficilement dans l’exercice de cette place les ressources nécessaires et convenables aux besoins de son existence. Les deux du canton sont de braves gens et républicains, mais sans instruction, mais sans moyens pour s’opposer et ne pas céder à la volonté, malheureusement trop commune, des parents qui leur prescrivent la continuité de l’enseignement ancien. Il y a aussi des instituteurs particuliers. Comme ceux primaires, ils remplissent peu les vues de la loi, par les mêmes motifs. »

Bonny, thermidor an VII.

« … Elle (l’instruction primaire) a lieu de la manière voulue par la Constitution et les lois ; il ne manque à son entière perfection que les nouveaux livres élémentaires. »

Sully, thermidor an VII.

« L’enseignement commence à faire quelques progrès. On enseigne dans les écoles à lire, écrire ou l’arithmétique. L’administration municipale, et le soussigné dans leurs visites tiennent la main à ce que les instituteurs et institutrices ne mettent dans la main de leurs élèves que des livres élémentaires de morale universelle avouée par le gouvernement. Ces instituteurs et institutrices paraissent se conformer aux lois concernant l’instruction. »

Beaune.

« L’instruction publique marche bien lentement. Les instituteurs et institutrices, dans la crainte de perdre leurs élèves, négligent de les instruire dans les principes républicains. Les livres servant au fanatisme et à la superstition leur sont mis préférablement entre les mains. Et si le gouvernement ne prend promptement les moyens de relever l’opinion publique, il sera bien difficile d’y porter remède. »

Courtenay.

« Il existe dans le canton plusieurs instituteurs et institutrices pour les premiers éléments. Mais on ne peut dire que l’enseignement ait fait aucun progrès ; les livres mis entre les mains des élèves sont analogues au gouvernement actuel, et l’administration a fait tout ce qui dépendait d’elle dans cette partie qui a besoin d’amélioration, surtout dans le choix des instituteurs primaires. »

Boiscommun.

« L’instituteur public de Boiscommun est un homme sans moyen et sans talents… L’instituteur particulier, au contraire, réunit tout ce qu’il faut pour faire de bons élèves. C’est un prêtre marié ; mais on ne peut se dissimuler qu’ils se prêtent l’un et l’autre, quelques précautions que l’on prenne, aux intentions des parents qui veulent toujours des livres de l’ancien régime. »

Ouzouer sur Trézée. « Les progrès sont très peu rapides, les diverses écoles ne s’étendent pas plus loin que d’apprendre à lire à écrire et un peu à compter, les instituteurs et institutrices ont des sciences très bornées ; toujours les anciens livres sont en usage, il y a peu d’écoliers qui aient dans leurs mains des livres républicains et cependant ils ont été bien recommandés aux instituteurs et institutrices. »

Puiseaux, an VII.

« Rien de si mal tenu que les écoles primaires actuelles. La nouvelle organisation est attendue avec la plus vive impatience par les bons républicains, pour être assuré de pouvoir donner aux jeunes citoyens des principes dont l’ignorance et le fanatisme ont rempli leur tête jusqu’à ce jour. »

Fleury.

« Toujours un seul instituteur primaire ; il a peu d’élèves parce que, comme je vous l’ai déjà observé, à peine les enfants ont-ils la force de travailler à la vigne que leurs parents les y emploient, l’éloignement des communes du chef-lieu de canton en est une seconde cause. »

Coulon.

Un instituteur est greffier et marchand tailleur.

Un instituteur privé est notaire.

Châteaurenard, nivôse an VII.

« Nous n’avons dans le canton à proprement parler aucun enseignement. Quelques maîtres d’école qui savent mieux boire que lire sont les instituteurs. Depuis que l’administration a introduit et recommandé la lecture de la constitution des droits de l’homme et autres livres semblables, les parents n’envoient plus leurs enfants aux écoles en sorte que je regarde la génération qui s’élève comme absorbée par l’ignorance. »

Lailly, frimaire an VII.

« L’enseignement ne prospère guère dans ce canton ; les parents sont peu curieux de faire instruire leurs enfants ; il n’y a qu’un seul instituteur dans le canton à Lailly, dont les mœurs, la conduite, et des principes républicains sont connus, il met dans les mains de ses élèves la Constitution de l’an III et autres livres avoués par le gouvernement, il y a à Lailly et Dry une institutrice particulière qui jusqu’à ce moment ne mérite aucuns reproches. »

Canton rural de Gien (frim. An VII).

« … L’insouciance des père et mère pour l’éducation de leurs enfants est à son comble à l’exception de la commune de Dampierre… J’observe que les jours ci-devant fériés, les pères et mères n’envoient point leurs enfants aux écoles. »

Boynes (ventôse an VII).

« Cette partie essentielle ne me paraît pas avoir d’heureux résultats, dans le canton de Boynes tant que les écoliers substitueront des livres dogmatiques aux livres républicains, que les instituteurs ne mettront ces derniers entre les mains des élèves que pour la forme, et pour éviter la fermeture de leurs écoles, tandis que, de fait, les prières et les livres de l’ancien régime font l’objet particulier de leur éducation. Les ci-devant dimanches et fêtes, les écoles sont désertes et les instituteurs ci-devant prêtres ou maîtres d’écoles caressent servilement les curés ministres du culte catholique. Ils ont soin que les élèves soient assidus à tous les offices les jours fériés et en semaine au catéchisme. »

Ferrières.

« Les maîtres, un seul excepté, sont ignares », mais « ils se servent de bons livres ».

Gien.

Les décades s’observent avec assez de circonspection. Situation favorable.

Selle sur le Bied.

… « C’est cette partie essentielle qui se trouve le plus arriérée. Les préjugés religieux fortifiés de l’ignorance rustique, nourrie sourdement par les prêtres du culte catholique (ils seraient les ministres d’un autre culte qu’ils n’en vaudraient pas mieux) retardent la marche… Dans mon canton, l’instituteur est réellement voué à la révolution. Mais beaucoup des habitants ont retiré leurs enfants de cette école dès que l’administration et cet instituteur ont eu banni les livres religieux de cette école primaire. »

Châtillon-sur-Loire

« Il n’y a que deux écoles primaires qui sont très peu fréquentées, et quantité d’écoles particulières qui nuisent à l’enseignement. »

Jargeau (an VII et an VIII N. Le rapport comprend partie de l’an VII et de l’an VIII, comme certains des précédents).

« L’enseignement n’est pas également dirigé vers le même but ; dans une école il se dirige vers les dogmes religieux ; dans une autre vers le même but, et peu vers les principes de morale universelle. La cause c’est le manque de livre élémentaire. L’existence de ces livres n’est pas suffisante. C’est à qui commencera de s’en procurer quoique le prix soit modique. Il semble que si on voulait réellement diriger l’instruction vers les principes de morale universelle et les institutions républicaines, ce ne serait pas une grande dépense pour le gouvernement d’en procurer à chaque école publique et pour les deux sexes. Les instituteurs ont assez de connaissance pour instruire ; mais, tenant leur existence des élèves, ils n’ont pas assez de courage pour employer leur ascendant à faire adopter les livres élémentaires… »

Saint-Denis de l’hôtel, an VII.

« Nous ne pouvons nous flatter que nos enfants puissent acquérir une instruction bien distinguée par défaut d’attache et de capacité des instituteurs et institutrices que nous avons dans nos cantons. Mais, cependant, depuis quelque temps, les livres républicains étaient adoptés par plusieurs. Et aujourd’hui on les méprise parce que le fanatisme reprend son empire. »

(45) Lettre de Talleyrand à Delessert, 17 février 1702.

(46) Mémoires d’un ministre du Trésor public, comte Mollien, tome I, p. 75.

(47) Pallain, Lettres de Talleyrand.

(48) Il passa dans la 3e classe en 1803 ; dans la nouvelle Académie en 1816 et rentra en 1832 dans l’Académie des sciences morales et politiques.

(49) Talleyrand, par Sainte-Beuve.

(50)Lu le 15 germinal an IV. Mémoires de l’Institut national des sciences morales et politiques, tome II ; Baudoin, imprimeur, de l’Institut national. Fructidor, an VII.

(51) Aulard, tome IV, p. 41.

(52) Ecole économique française, par Béchaux.

(53) Invasione economica dell’America par Fiamengo (Nuava Antologia, 1er avril 1900).

(54) D’Argenson, Mémoires, t. IV, p. 371. Arthur Yung, Voyage en France, t. III, p. 110.

(55) Aulard, p. 199.

(56) P. Leroy-Beaulieu, Colonisation chez les peuples modernes. 5e Edition. – Alcan 1902.

(57) Aulard, t. IV, p. 65.

(58) Rapport au Directoire présenté le 10 juillet 1798 (22 messidor, an VI).

(59) Paris pendant la réaction thermidorienne, Aulard, t. V, p. 143

(60) La veille de la paix d’Amiens, Talleyrand acheta pour plusieurs millions de rente française, prévoyant une hausse de 5 à 6 fr. ; ses calculs furent déjoués, il y eut une baisse, et le ministre perdit des sommes considérables.

(61) Extrait du Moniteur universel, an X.

(62) Pallain, Les lettres de Talleyrand.

(63) Bignon, Histoire de la France depuis le 18 Brumaire.

(64) Mémoires de Mollien, t. III, p. 380.

(65) Correspondance de Talleyrand et de Louis XVIII au Congrès de Vienne (édition Pallain). Lettre du 15 février 1815.

(66) Lettre au département, 3 mars 1815.

(67) Annexe n° 16 de l’acte final du congrès de Vienne, 9 juin 1815.

(68) Dufour de la Tuilerie, Vie publique et religieuse de Talleyrand.

(69) La chambre de M. de Talleyrand, par A. de Barral.

(70) La Presse, 1er octobre 1837, article de M. Martin Doisy.

(71) Le prince de Bénévent, par G. de Nouvion (Revue historique, mai-août 1900).

(72) Souvenirs d’un secrétaire d’ambassade à Naples de 1811 à 1814 (excursion dans la principauté de Bénévent), par M. de Gabriac (Bibliothèque nationale, imprimés).




FIN



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A PARIS

V. GIARD & E. BRIERE

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16, rue Soufflot et 12, rue Toullier

1907








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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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