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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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CHEZ MONSIEUR DE TALLEYRAND

PAR

G. LENOTRE










Quand on construisit, rue de Rivoli, depuis le Louvre jusqu’à la Concorde, cette ligne d’immeubles comportant les fameuses arcades qui suscitèrent en leur nouveauté une admiration unanime, bien calmée depuis lors, la réglementation d’uniformité excepta, de toutes les maisons qu’il fallut démolir, un seul hôtel, celui qu’avait habité Talleyrand. On le voit encore tel qu’il était il y a un siècle, à l’angle de la rue Saint-Florentin sur laquelle s’ouvre son monumental et solennel portail. Il échappa au prurit de similarité qui démangeait à cette époque les architectes, alors qu’y succombaient les églises des Capucins et des Feuillants et aussi la salle où avait siégé, à ses débuts, la Convention nationale, bâtiment laid, mais vénérable auquel son passé eût dû assurer la pérennité. Fut-ce le prestige de son rôle dans notre histoire qui valut au palais de Talleyrand cette immunité, ou bien jugea-t-on que ces nobles façades ne déparaient point le beau décor qui les encadre ? Je ne sais ; mais je crains bien que, sur le million de personnes qui passent chaque jour sous ses balcons, il n’y en ait guère qui songent aux grands souvenirs que ces vieilles pierres révèlent. Le sort de notre pays s’est pourtant joué là ; des souverains puissants y sont venus mendier un conseil, un regard, un mot encourageant de l’astucieux diplomate que sa clairvoyance, son esprit et sa duplicité faisaient leur mentor et leur maître. Il inspirait de la terreur aux Tuileries voisines, étant de taille – il le prouva – à escamoter, d’un tour de gobelet, un empire tel celui de Napoléon et à tirer une royauté toute faite de sa gibecière à triple fond.

Il y eut un temps où le passant se signait presque en longeant les murs de cette demeure aux lignes sévères, tant était grand le renom de diablerie du maître de la maison. Quant à ceux qui, en nombre, franchissaient chaque jour le portail à colonnes pour faire leur cour au seigneur du lieu, nul jamais ne pénétra chez lui sans éprouver une sorte de timidité ou d’embarras. Tout impressionnait : les portes s’ouvraient et se refermaient silencieusement, comme par magie ; il semblait que chaque visiteur fût attendu et que les valets discernassent le motif de sa venue car ils se repassaient et annonçaient son nom avec les nuances requises. L’air ambiant paraissait chargé de mystère, depuis le somptueux escalier que gardaient deux lions de pierre, symbole de la force, et que décoraient des tableaux, des statues, d’éclatantes soieries brodées d’or. Les grands salons de réception, où tout ce qui comptait en Europe avait fait antichambre, étaient situés au premier étage ; l’appartement privé se trouvait à l’entresol : quatre pièces, d’abord une bibliothèque, puis un salon avec une grande table de milieu entourée de vastes fauteuils ; ensuite la chambre à coucher et son lit de parade, drapé d’étoffes soyeuses. On apercevait enfin, par une porte ouverte, le cabinet de toilette encombré de vases, de fioles, de pots, de boîtes de fard, de cosmétiques, de poudres, de pommades, de parfums et de teintures au moyen desquels le vieux diable maquillait sa décrépitude.

Tant qu’il vécut et bien des années même après sa mort, la réputation de cette maison demeura légendaire ; on en a vanté la distinction superbe, le luxe, l’agrément, la haute et noble allure. Des légions d’adulateurs l’avaient si bien et si longtemps célébrée qu’il était de tradition que nulle part on ne trouvait train mieux monté, société plus choisie et amphitryons plus accueillants ; l’hôtel de la rue Saint-Florentin donnait le ton aux cours d’Europe. Cette renommée s’ébrèche quelque peu. Les Mémoires du comte Molé, qu’a publiés le marquis de Noailles, entre tant de pages savoureuses et révélatrices, en contiennent quelques-unes qui complètent de traits assez peu séduisants le tableau de ces réceptions fameuses. Molé en était l’un des assidus, l’un des intimes, même. Il a pu bien voir, et a bien décrit. Il donne de Talleyrand un croquis surpassant en vigueur l’eau-forte la plus brutalement burinée ; c’est écrit avec de l’acide, mais comme on sent la ressemblance !

« Imaginez un teint blafard, des chairs mortes et pendantes, un regard arrogant avec des yeux éteints ; la bouche – la seule peut-être de cette espèce – exprimant à la fois la débauche, la satiété et le dédain.

Quand l’homme s’avance sur ses jambes difformes, qu’il traîne avec lui plutôt qu’elles ne le portent, on croit voir un de ces monstres de la fable, moitié humain, moitié reptile. Il a en lui du grand seigneur, de la femme, de l’abbé et du chat »…

Au moral, la peinture n’est pas plus flatteuse :

« Sans convictions, sans principes, sans instruction profonde, Talleyrand ne discute guère, n’ayant nulle opinion à soutenir. Son esprit ressemble à ces corps auxquels la percussion ne fait rendre aucun son. Les idées des autres lui entrent comme le grain entre dans la bouche. Elles s’y ensevelissent et n’y germent pas. Chez lui, l’habitude du vice a tellement étouffé l’instinct naturel qu’il en est à préférer tout simplement le mal au bien. Elévation, bonté, amour, tendresse sont des mots qu’il comprend et qu’il place à merveille, quoiqu’il n’ait jamais rien ressenti de ce qu’ils expriment… »

Le portrait se poursuit sur ce ton, impitoyable et saisissant. Il rappelle le mot qu’on prête à Mirabeau, disant déjà de Talleyrand, encore évêque : « Pour de l’argent, il vendrait son âme, et il aurait raison, car il changerait du fumier contre de l’or… » (Marquis de Noailles. Le comte Molé (1781-1855), sa vie, ses mémoires. Tome I, 1 volume in -8°.)

Maintenant, à la suite de Molé, entrons chez le personnage. Nous sommes en 1815 ; il est ministre, la visite vaut d’être faite. Il est bientôt midi. M. de Talleyrand sort de son lit ; il passe dans son salon, où l’attendent la duchesse de Dino, sa nièce, et d’autres dames par lesquelles il se laisse embrasser.

Il y a aussi là son chirurgien, deux ou trois valets de chambre et un certain nombre de familiers qui ont devancé son réveil. Couvert de flanelle du crâne aux talons, enveloppé d’une douillette de taffetas gris, ouatée, et la tête affublée de plusieurs bonnets, Talleyrand se traîne lentement devant une glace où il considère longuement son visage pâle et défait. Puis il procède à sa toilette. Un valet de chambre lui présente une cuvette pleine. Le ministre y plonge sa figure, et, d’une forte et longue aspiration, il remplit son nez d’une incroyable quantité d’eau qu’il rejette par la bouche avec fracas. Cette cascade se renouvelle et se prolonge durant plus d’un grand quart d’heure, pendant lequel son cabinet se remplit : femmes titrées, ambassadeurs, secrétaires d’Etat, hommes de lettres, financiers, savants, sont introduits sans qu’il paraisse s’aviser de leur présence. Ce n’est guère l’usage de lui dire bonjour ni de lui adresser le premier la parole. Ce n’est, le plus souvent, qu’au bout d’une demi-heure que, par un signe, pat un mot prononcé d’une voix sépulcrale, et la plupart du temps en tournant le dos, il apprend au visiteur qu’il a été aperçu. Au bain de nez, succède un bain de pieds. Sans fausse honte, il expose à tous les regards les griffes tordues qui terminent ses jambes. Tandis qu’elles trempent, on le coiffe, opération qu’il égaie de lazzis et d’anecdotes. Ses pattes essuyées, il se lève pour qu’on l’habille, et alors commence une promenade durant près d’une heure, qu’il occupe à changer de chemise, à mettre sa culotte devant les dames, sans même songer à se tourner. On lui passe flanelles sur flanelles, gilets sur gilets. Un valet de chambre le poursuit, lui présentant successivement chacun de ses divers vêtements. L’Excellence passe une manche, gesticule, parcourt son cercle, traite une affaire, donne des signatures… C’est l’heure la plus remplie et la plus laborieuse de sa journée.

A minuit on revient à l’hôtel de la rue Saint-Florentin ; les grands salons sont ouverts ; les hommes les plus considérables s’y réunissent ; M. de Talleyrand les fait attendre ; il n’est pas là, retenu par quelque femme de « son vieux sérail », ou par une partie de cartes. Il laisse se morfondre ainsi la duchesse de Luynes, le duc de Wellington, le prince de Metternich, tout le corps diplomatique, de nobles étrangers de passage, des maréchaux, et il ne paraît ordinairement que vers deux heures du matin. Alors il cause avec l’un ou l’autre, jette en passant quelques pièces d’or à une table de jeu, se promène en traînant les jambes, s’accrochant aux meubles, cajole quelque jolie dame et règle en bons mots de graves questions diplomatiques. A quatre heures, il se retire, la maison se vide et se ferme. Ca recommencera le lendemain.

On ne peut s’abstenir de remarquer qu’il est fort désagréable de recevoir les gens chez soi, pour qu’ils vous peignent dans leurs Mémoires aussi défavorablement que Molé l’a fait à l’égard de Talleyrand ; mais il faut avouer aussi que ces révélations rétrospectives sont un précieux régal pour les amateurs de petite Histoire et ressuscitent un personnage mieux que dix volumes d’apologie.

G. LENOTRE.

Dessins de Jacques Touchet.



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ANNALES POLITIQUES ET LITTERAIRES N° 2250 DU 8 AOUT 1926 - pp. 152 et 153







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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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