Optimisé pour
Espace de téléchargement





TALLEYRAND D'APRES GERARD




RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL / HOME PAGE
RETOUR AU CHAPITRE I : BIOGRAPHIE
RETOUR AU CHAPITRE II : ECRITS
RETOUR AU CHAPITRE III : TRAITES
RETOUR AU CHAPITRE IV : TEXTES, MEMOIRES ET OPINIONS
RETOUR AU CHAPITRE V : REPRESENTATIONS
RETOUR AU CHAPITRE VI : COLLECTION COMBALUZIER
RETOUR AU CHAPITRE VII : DOCUMENTS ET CARTES POSTALES
RETOUR AU CHAPITRE VIII : EVENEMENTS CONTEMPORAINS










LES ETATS-UNIS

ET

L'ANGLETERRE

LETTRE DE M. DE TALLEYRAND

A LORD LANSDOWNE




Philadelphie, 1er février 1795



MY LORD,



Un des plus doux emplois de soi, lorsqu’on est séparé des personnes avec lesquelles on aimerait le mieux passer sa vie, c’est de s’occuper des choses que l’on sait intéresser leur esprit, et, après y avoir porté de l’observation, de leur en faire part. C’est là ce qui m’a conduit à examiner quelles sont les relations nécessaires qui existent entre les Etats-Unis de l’Amérique et de l’Angleterre, quelles sont les véritables dispositions des deux peuples l’un envers l’autre, quels sont leurs rapports effectifs, et à vous écrire cette longue lettre.

Si je saisis bien ces questions et que j’en obtienne la réponse dans toute leur étendue, je serais autorisé à porter mes vues au-delà du moment présent et à former de plausibles conjectures sur la durée ou le changement des rapports actuels. Peut-être même l’avenir n’est-il pas si difficile à bien prévoir que l’instant présent n’est difficile à bien connaître : car c’est un moment bien embarrassant pour observer que celui où les passions, partout poussées jusqu’à l’extrême, ne laissent ni aux hommes ni aux choses leur caractère naturel. Quelle attention ne faut-il pas pour démêler les ressorts de ces passions différemment agissantes, séparer les effets qui appartiennent à des causes diverses, et, dans leurs contradictions apparentes, saisir ce qui est occasionnel et passager pour ne pas le confondre avec ce qui est permanent et indépendant de la mobilité des circonstances. Dans de tels moments, il n’y a point de différence entre un jugement léger et un jugement faux ; l’erreur est à la surface ; il faut approfondir pour trouver la vérité.

Les liens de sujet à souverain qui unissaient autrefois l’Amérique et l’Angleterre sont irrévocablement détruits, et toute idée de les ressusciter, tout effort pour y parvenir, toute espérance donnée ou reçue à ce sujet ne peut être regardée que comme le délire d’une imagination malade ou d’une grossière et trompeuse adulation. Je regarde cela comme convenu.

Depuis que la guerre a été déclarée entre l’Angleterre et la France par l’accession de la Grande Bretagne dans la coalition des puissances du continent, les discours du peuple américain, les conversations de toutes les classes, la très grande majorité des papiers publics, les actes même du gouvernement américain, semblent découvrir une forte inclinaison pour la nation française et pour le nom anglais une aversion qui peut à peine être contenue dans les bornes de la neutralité.

Ecoutez les récits de tous ceux qui furent soldats dans la guerre américaine. Avec quel enthousiasme ils parlent de ces généreux frères d’armes qui traversèrent l’Atlantique pour venir les fortifier de leur alliance, combattre avec eux en faveur de la liberté. Ils se rappellent avec le souvenir de l’indignation les cruautés d’une guerre faite par une puissance qui s’appelait la mère patrie et qui n’avait pas honte de se faire assister des sauvages : et ce que chacun raconte, c’est ce dont il a été spectateur ou victime. Les titres des grades militaires sont restés attachés au nom de tous les citoyens qui existaient alors, car tous prirent les armes, et le peuple combattant en masse n’était plus qu’une nombreuse armée. Ces titres militaires sont encore autant de monuments de cette guerre qui frappent fortement l’esprit du voyageur ; il ne s’étonne plus d’entendre tant de vœux formés pour les succès de la France, de lire dans les papiers tant de preuves de partialité contre l’Angleterre, enfin de voir entre les mains du gouvernement le plus ami de la paix, la balance de la neutralité pencher quelquefois du côté de la République française. Il est vrai que cette neutralité a été comprise ou du moins exercée par l’Angleterre envers l’Amérique d’une manière qui approche extrêmement de l’hostilité ouverte. Puisqu’il est reconnu impossible de conquérir l’Amérique, ruiner son commerce est à peu près le plus grand mal que la Grande Bretagne eût pu lui faire, et à cet égard une guerre franche et déclarée n’eût pas été beaucoup plus efficace que les mesures adoptées par votre gouvernement, et aurait été moins perfide.

Il faut plus de temps et de réflexion que n’en employe un voyageur ordinaire pour découvrir que, malgré ces circonstances, l’Amérique est cependant toute anglaise, c’est-à-dire que l’Angleterre a encore tout avantage sur la France pour tirer des Etats-Unis tout le bénéfice qu’une nation peut tirer de l’existence d’une autre nation.

Pour qu’une nation soit utile à une autre nation, et lui fasse tirer profit de son existence, il faut deux choses : il faut qu’elle le veuille, et il faut qu’elle le puisse.

Or, je soutiens que c’est à l’Angleterre beaucoup plus qu’à la France que les Etats-Unis d’Amérique veulent et peuvent être utiles.

La volonté qu’ont les Américains d’être utiles à l’Angleterre par préférence à la France, porte sur les deux seules causes qui peuvent produire une telle volonté : l’inclination et l’intérêt.

L’inclination des Américains est en faveur de l’Angleterre.

Cette proposition semble d’abord être un paradoxe. Des difficultés qui ont produit une guerre civile horriblement cruelle, quel aliment pour une inclination réciproque ! sans doute ; mais ces difficultés sont finies, et ne peuvent plus reparaître. Cette guerre n’est plus ; de longs ressentiments ne subsistent point quand on a vaincu. L’orgueil satisfait ne réserve point de longs désirs de vengeance. D’ailleurs, l’Américain est peut-être le peuple de la terre qui connaît le moins les passions, et qui est le moins gouverné par elles ; et chez un tel peuple les sentiments et les inclinations ne sont que des habitudes. Or, toutes les habitudes de l’Américain font de lui un Anglais, et le constituent tributaire de l’Angleterre avec une force de nécessité qu’aucune déclaration ou reconnaissance de son indépendance ne saurait surmonter.

La seule similitude de langage constaterait le droit de propriété de l’Angleterre sur toutes les inclinations des Américains d’une manière irrésistible. Elle place entre les hommes de ces deux pays un caractère commun qui les fera toujours se prendre l’un à l’autre et se reconnaître. Ils se croiront mutuellement chez eux quand ils voyageront l’un chez l’autre, échangeront avec un plaisir réciproque la plénitude de leurs pensées et la discussion de leurs intérêts, tandis qu’une barrière insurmontable est mise entre les peuples de langage différent, qui ne peuvent prononcer un mot sans s’avertir et sentir qu’ils ne sont point frères ; entre qui toute transmission de pensée est un travail pénible, et non une jouissance ; qui ne parviennent jamais à s’entendre complètement, et pour qui le résultat de toute conversation, après s’être fatigués de leurs efforts imparfaits, est de rester étrangers l’un à l’autre et de se trouver mutuellement ridicules.

Comment ne serait-ce point une province de l’Angleterre qu’un pays où les traits distinctifs de la Constitution, soit dans l’union fédérale, soit dans les Etats distincts, sont empreints d’une si forte ressemblance avec les linéaments de la Constitution anglaise. Quelques Etats avaient osé vouloir s’en écarter et ne point reproduire dans leur Corps législatif l’image d’un roi, d’une Chambre haute et d’une Chambre des Communes. L’expérience les a puni et, ce qui est plus rare, les a éclairés ; et le respect pour la constitution anglaise n’a-t-il pas dû devenir extrême lorsque plus ou moins de ressemblance avec elle a été reconnu pour la mesure des succès ou des méprises. – Sur quoi repose aujourd’hui toute la liberté individuelle de l’Amérique ? sur l’habeas corpus et le jugement par les jurés. Assistez aux séances du congrès, à celles des législatures particulières, suivez les discussions qui précèdent la fabrication des lois nationales. – Que cite-t-on ? où prend-on ses analogies ; où cherche-t-on ses exemples ? – dans les lois anglaises ; dans les usages ou les règlements du Parlement de la Grande Bretagne. – Allez aux cours de justice : de qui parle-t-on ? – de lois communes, de statuts, de jugements de cours anglaises. Les hommes de loi n’ont pas un livre dans leur bibliothèque qui ne soit composé et imprimé en Angleterre. – Certes, si de tels hommes ne sont pas totalement anglais, il faut renoncer à reconnaître l’influence des lois sur les hommes et nier les modifications qu’ils reçoivent de tout ce qui les entoure. C’est vainement que les mots de république et de monarchie semblent placer entre les deux gouvernements des distinctions que rien ne peut confondre. Il est clair, pour tout homme qui va au fond des idées, que dans la Constitution représentative de l’Angleterre il y a de la république comme il y a de la monarchie dans le pouvoir exécutif des Américains. Cela sera vrai surtout aussi longtemps que durera la présidence du général Washington. La force d’opinion qui s’attache à sa personne, et qui s’accroît chaque jour, représente fidèlement l’espèce de pouvoir magique que les publicistes attribuent aux monarchies, pouvoir qui, dans l’instant actuel, ne croît pas aussi constamment que la popularité du général Washington.

La partie de la nation américaine qui serait appelée à recevoir le moins de préjugés, les hommes riches et instruits du pays, ceux qui ont été les moteurs de la Révolution, qui pour la soutenir ont animé le peuple contre les Anglais et qui en soufflant cette haine auraient pu s’en pénétrer, ceux-là même dont insensiblement ramenés vers l’Angleterre pour différents motifs. Plusieurs ont été élevés en Europe ; et à cette époque l’Europe des Américains n’était que l’Angleterre. Ils n’ont guère d’idées comparatives de grandeur, de puissance, de noblesse et d’élévation que celles qui leurs sont fournies par des objets tirés de l’Angleterre ; et surpris eux-mêmes de la hardiesse du pas qu’ils ont fait en se séparant, ils ramenés au respect et à la subordination vers elle, par tous leurs mouvements involontaires. Ils ne se dissimulent pas, il est vrai, que sans la France ils n’auraient pas réussi à devenir indépendants ; mais ils savent trop de politique pour croire de nation à nation à la vertu qu’on appelle reconnaissance. Ils savent que les services désintéressés sont seuls des droits à ce pur sentiment, et qu’il n’y a point de tels services entre les Etats. Et comment pourraient-ils s’y tromper ? Lorsque l’Amérique affranchie du joug de l’Angleterre périssait sous le poids de sa propre anarchie, lorsqu’au milieu de son indépendance il lui manquait la liberté, lorsqu’elle faisait effort pour se la procurer et arriver à sa constitution fédérale, les chefs du pays découvrirent que l’ambassadeur de France avait des instructions pour traverser cette entreprise. Ce même allié, qui avait tout sacrifié pour les séparer de l’Angleterre, voulait les tenir désunis entre eux. Il voulait les condamner à une longue et pénible enfance, afin qu’ils fussent émancipés sans avoir ni sagesse pour se conduire, ni force pour se protéger eux-mêmes. Telles étaient les instructions de M. de Ternau, alors ministre du roi près des Etats-Unis. Il les suivit autant qu’il put, et les efforts qu’il fit en ce temps pour opposer la Constitution fédérale, soit dans la Convention de 1789, soit dans celles de divers états, furent insuffisants pour cet objet de sa mission, mais contribuèrent à semer le germe d’antifédéralisme qui depuis s’est développé de plusieurs manières, surtout par les associations que M. Genet a créées entre cette secte et le jacobinisme qu’il a apporté le premier dans les Etats-Unis. Dès lors aussi, les chefs du gouvernement américains ont commencé à se méfier de la fraternité des Français et à craindre des embûches funestes jusque dans leurs présents. Ces mêmes hommes, qui avaient à combattre dans leur sein un parti ennemi de la Constitution et qui puisaient dans les exemples de l’Angleterre et dans les livres qui ont le plus loué sa Constitution une partie des arguments contre les antifédéralistes, ces mêmes hommes, tout en applaudissant aux premiers efforts de la France pour être libre, n’ont point aimé qu’elle traçât une route nouvelle dans l’art des constitutions et opposât à l’expérience de l’Angleterre des essais, frappants du moins par leur hardiesse, et qui prêtaient des armes du moment à leurs adversaires. Ces motifs intérieurs ont insensiblement établi, entre ceux qu’on nomme démocrates et ceux qu’on nomme aristocrates dans les Etats-Unis, la question sur un point qui devrait être parfaitement étranger aux recherches des deux partis, c’est l’inclination pour les Français, ou l’inclination pour les Anglais. Mais cette question, comme toutes celles de parti, est posée sans grand égard pour la vérité et avec plus d’envie d’injurier que d’éclaircir. Car, au fait, ce que les hommes gouvernants du pays aiment d’inclination, c’est leur propre pays, et ils l’aiment d’autant plus sincèrement que l’existence de ce pays est leur ouvrage, le prix de leur sang et celui de leurs longs travaux politiques. Les désorganisateurs, au contraire, n’aiment qu’eux-mêmes, leur ambition privée et leurs vues d’intérêt personnel. Mais ils ne composent qu’une faible minorité de pays, et s’il fallait prendre au pied de la lettre le titre d’amis des Français qu’ils se donnent et celui des amis des Anglais qu’ils prêtent aux partisans du gouvernement, ce calcul fournirait encore une grande majorité d’hommes dont l’inclination serait pour l’Angleterre.

Mais c’est trop longtemps chercher les dispositions de l’Amérique dans ses préjugés ou ses habitudes ; c’est dans ses intérêts qu’il faut puiser des connaissances plus sûres. Ce guide qui partout détermine les hommes, en Amérique est plus écouté que partout ailleurs, parce que dans ce pays-là l’affaire de tout le monde, sans aucune exception, est d’augmenter sa fortune. Ainsi, l’argent est le seul culte universel ; la quantité qu’on en possède est la seule mesure de toutes les distinctions. Il serait donc déraisonnable de chercher ailleurs que dans l’intérêt la cause déterminante de toutes les volontés politiques, et, par conséquent, du penchant réel en faveur de l’Angleterre.

L’Amérique, dont la population actuellement de quatre millions d’âmes, et augmente rapidement, est dans l’enfance des manufactures. Quelques forges, quelques verreries, des tanneries en assez grand nombre, quoique imparfaites, de petites fabriques de draps, et de casimir dans le Connecticut, de tricots grossiers en Pennsylvanie, de coton dans différents endroits servent mieux à attester l’impuissance des efforts faits jusqu’ici, qu’à fournir au pays les articles de sa consommation journalière. (Je ne comprends point sous le nom d’objets manufacturés les farines, les salaisons, les potasses et les huiles de poisson, quoique tous ces articles aient subi une préparation). Les habitants de la campagne font eux-mêmes, en beaucoup d’endroits, les étoffes et le linge dont ils se vêtissent eux et leurs familles. Mais ce secours de l’industrie domestique est nécessairement bien incomplet et n’empêche pas que l’Europe n’envoie à l’Amérique une partie de ce qu’elle doit consommer intérieurement chaque année et une grande partie de ce qu’elle réexporte dans son commerce extérieur.

Ces importations sont fournies à l’Amérique si complètement par l’Angleterre qu’on a lieu de douter si dans les temps de la plus sévère prohibition l’Angleterre jouissait plus exclusivement de ce privilège vis-à-vis de ce qui était alors ses colonies qu’elle n’en jouit actuellement vis-à-vis des Etats-Unis indépendants. Les causes de ce monopole volontaire sont faciles à assigner.

1° L’immensité de fabrication qui sort des manufactures anglaises, la division du travail, suite de cette grande fabrication et produit des grands capitaux dont le commerce anglais a la disposition. Enfin l’ingénieux emploi des forces mécaniques adaptées aux différents procédés des manufactures, a donné le moyen aux manufacturiers anglais de baisser les prix de tous les articles d’un usage journalier, au dessous de celui auquel aucune autre nation peut les établir.

2° Les grands capitaux des négociants anglais leur permettant d’accorder des crédits plus longs qu’aucun autre négociant d’aucune autre nation ne pourrait le faire. Ces crédits sont toujours au moins d’un an et souvent s’étendent beaucoup au-delà. Il en résulte que le négociant américain, qui tire les marchandises d’Angleterre, n’emploie presque aucun capital à lui dans le commerce et le fait presque en entier sur les capitaux des négociants anglais ; les articles qu’il a reçu d’eux à crédit il les revend de même à crédit aux marchands détailleurs, et ceux-ci aux consommateurs. Ce n’est que quand ces consommateurs ont payé que le débitant paye le négociant américain. A son tour, le négociant américain ne paye son correspondant d’Angleterre qu’après qu’il a été remboursé par les débitants. Ainsi il n’y a de réels que les capitaux du négociant anglais et les moyens du consommateur. Tout le reste est crédit et circulation. C’est donc de fait l’Angleterre qui fait le commerce de consommation de l’Amérique. On doit bien croire que le négociant anglais doit, de manière ou d’autre, charger ses comptes de vente de l’intérêt de ses fonds dont il accorde un si long usage. Mais comme les demandes se succèdent et s’augmentent chaque année, il s’établit une balance de paiements réguliers et de crédits nouveaux qui ne laissent en souffrance qu’un premier déboursé dont l’intérêt est à répartir sur les factures suivantes en même temps que sur les premières. Cette première dette établit un lien difficile à rompre des deux côtés entre le correspondant anglais et l’Américain. Le premier craint, s’il arrêtait les envois, de renverser un débiteur dont la prospérité est la seule garantie de ses avances. L’Américain craint, de son côté, de quitter un fournisseur avec lequel il y a trop d’anciens comptes à régler. Entre des intérêts ainsi cimentés et fortifiés par une longue habitude, il est impraticable à une nation tierce d’intervenir. Aussi la France est-elle réduite, avec l’Amérique, à quelques fournitures de denrées particulières à son sol, mais elle n’entre point en compétition avec l’Angleterre sur la vente des objets manufacturés, qu’elle ne pourrait établir en Amérique, ni à si bon compte, ni à si long terme de crédit.

Depuis deux années, la combustion des affaires en France a forcé plusieurs négociants de songer, non plus aux moyens de faire des bénéfices, mais à ceux de sauver une partie de leur propriété en sacrifiant le reste ; pour cela ils se sont trouvés trop heureux d’investir une partie de leur fonds en marchandises quelconques et de les envoyer sous cette forme en Amérique, sans chercher ce qui serait profitable, mais prenant et envoyant tout ce qu’ils pouvaient trouver. Ils savaient bien que, quelques pertes qu’ils fissent, elles ne seraient rien auprès du risque de laisser leurs capitaux en France. Cette spéculation du désespoir a fait arriver dans le continent beaucoup plus de marchandises françaises qu’il n’y a coutume de s’en trouver. Mais cette importation passagère ne prouve rien pour un commerce régulier. C’est l’empressement tumultueux de gens qui déménagent dans un incendie et pour qui tout abri est bon ; mais ce n’est pas l’importation judicieuse de négociants qui ont fait un calcul et qui le réalisent. Le peu de vente qui s’est fait de ces objets en comparaison de leur quantité et la préférence marquée qu’ont obtenue les marchandises anglaises fournissent un argument de plus en faveur de l’Angleterre dans la balance des intérêts américains. Car l’intérêt des marchands sera toujours de consulter le goût des consommateurs, d’étudier leurs habitudes, de les entretenir en les satisfaisant ; et ici toutes les habitudes sont évidemment anglaises.

Ainsi le marchand américain est lié à l’Angleterre non seulement par la nature de ses transactions, par le besoin du crédit qu’il y obtint, par le poids du crédit qu’il y a obtenu, mais encore par la loi qui lui impose irrésistiblement la volonté du consommateur. Ces liens sont si réels et il en résulte des rapports commerciaux si constants entre les deux pays que l’Amérique n’a de change réglé qu’avec l’Angleterre ; elle n’en a point avec la Hollande ; elle n’en avait point avec la France, même avant la Révolution française ; et c’est à tel point que les lettres de change qui se tirent de ce continent-ci se tirent toujours payables à Londres. Ce change est constamment contre l’Amérique dans une latitude de 6 à 12 00. Mais cette défaveur ne dégoûte point de tirer des marchandises d’Angleterre parce que le consommateur, qui les demande et qui peut suffire à les payer avec l’énorme addition de prix occasionnée par le fret, par l’intérêt d’un long crédit, par deux ou trois bénéfices ou commissions de vente, n’est point arrêté par l’addition du change ; mais cette cherté du papier sur Londres encourage fortement le négociant américain à chercher des moyens de remises en Angleterre, et comme il n’a point de marchandises manufacturées à envoyer en échange, il envoie des denrées brutes qui apportent un double profit à l’Angleterre. C’est ainsi que l’intérêt des Américains se joint à leur inclination pour assurer à l’Angleterre la jouissance de tous les avantages qu’un peuple peut retirer de l’existence d’un autre peuple.

C’est donc à l’Angleterre que l’Amérique veut être utile.

C’est à elle aussi qu’elle peut l’être.

Rien n’est plus nécessaire à l’Angleterre que de trouver des consommateurs pour le produit de ses manufactures. Sa puissance est assise sur une base étroite. Elle a besoin de correspondre avec un marché extérieur immense pour répondre à l’étendue de sa dette et de sa dépense. Qui peut donc la servir mieux qu’un pays de quatre millions d’hommes dont la population se double en quinze ans et qui par toutes les circonstances est encore très loin d’avoir à soi des manufactures. Tout s’y oppose. Le haut prix de la main d’œuvre qui va toujours croissant, l’imperfection des matériaux premiers comme la laine et le lin ; le caractère indolent des habitants qu’un travail de peu de jours par semaine fait jouir d’autant d’aisance qu’ils en désirent ; enfin l’espèce de répugnance qu’ils témoignent généralement à louer leur travail et à travailler sous les ordres et pour le compte d’autrui. Toutes ces circonstances s’expliquent facilement par l’abondance et le bon marché des terres, et cette cause n’est pas prête à cesser. Ainsi de longtemps l’Amérique ne cessera d’être un marché pour tout ce qui se fabrique en Angleterre. On ne se fait pas d’idée du nombre d’articles qui s’importent et de la singularité de quelques-uns. Depuis les ferrures des habitants les plus communs jusqu’aux extravagances les plus chères de la mode, il n’y a rien que l’Angleterre n’envoie : trois millions sterling par an n’égalent pas la valeur entière et toujours croissante de ces envois.

Après la consommation de ses manufactures, l’approvisionnement de ses colonies est le plus grand service que l’Angleterre puisse recevoir, et l’Amérique est parfaitement située pour le lui rendre. Elle abonde précisément de ce dont les colonies manquent et peut recevoir en retour, comme une valeur très profitable, cette portion de leurs produits, les rhums et les sirops, qui ne mériterait pas les frais du transport en Europe. Quelles que soient donc les colonies que retiendra l’Angleterre au moment de la paix, elle aura besoin de l’Amérique pour y tenir les denrées à bon compte et pour y faire abonder les bois, les animaux vivants, plusieurs espèces de légumes et de provisions utiles. La France n’aura pas, du moins de longtemps, ce genre de ressources à attendre de l’Amérique. Le système de liberté des noirs, adopté par elle, a anéanti pour beaucoup d’années ses îles à sucre. C’est donc encore entre l’Angleterre et l’Amérique qu’existent sous ce rapport des intérêts réciproques, les seuls liens véritables entre les nations. Les mécontentements actuels passeront. L’ordre du 6 novembre ne laissera point de traces plus ineffaçables que les événements de la guerre terminée en 1783. On oubliera jusqu’à la manière dont ces ordres ont été exécutés, manière plus perfide et plus cruelle que les ordres mêmes. On pardonnera aux corsaires bermudois leur brigandage digne des pirates du Maroc et d’Alger. On oubliera également les services indirects rendus à la cause américaine par le succès des armes françaises ; et la reconnaissance ne sera ni plus efficace, ni plus éternelle pour la confirmation de l’indépendance que pour sa première conquête.

Tous ces intérêts du moment, toutes ces passions éphémères s’évanouiront avec les difficultés présentes. Les articles convenus avec M. Jay en seront le tombeau. Mais ce qui restera, ce seront les convenances mutuelles, les besoins réciproques, les habitudes nationales, les préjugés universellement reçus, en un mot toutes les causes naturelles et politiques qui détermineront à jamais les volontés de l’Amériques pour être utile à l’Angleterre, et qui lui en donneront la possibilité.

Les observations que cette lettre renferme perdraient tout leur air de nouveauté et seraient l’opinion générale si le gouvernement anglais n’avait pas fait depuis dix ans tout ce qu’il a pu imaginer de plus capable d’aliéner l’esprit des Américains. Des expressions de mépris, ou au moins de hauteur, dans toutes les relations politiques ; une froideur soutenue et marquée à leurs ministres toutes les fois qu’il fait sa cour, froideur d’autant plus choquante que les formes pour les ministres des autres puissances sont différentes ; des délais de quinze jours, trois semaines, pour que le ministre d’Amérique obtienne une audience des ministres du roi, etc., etc. On a ajouté à cela d’envoyer en Amérique un ministre, des consuls pris parmi les hommes connus pour avoir été opposés par eux-mêmes ou au moins par leur famille à l’indépendance. Quelle misérable administration que celle qui prend des formes de bouderie vis-à-vis d’un pays qui consomme plus de trois millions sterling de marchandises anglaises par an ! L’Angleterre perdrait-elle de sa suprématie parce que le ministre d’Amérique serait passablement traité, parce que l’on n’insulterait pas le pays en y plaçant des agents d’un rang subalterne et qui n’ont d’autre mérite que de tenir à quelque famille tory ? Sa supériorité serait-elle diminuée si l’on envoyait ici comme ministre un grand seigneur, jeune, et qui eût des formes agréables ? Eh bien, il faut ne pas savoir ce que c’est que la vanité d’un peuple nouveau, encore embarrassé de son maintien dans le monde politique, -- il faut ne pas connaître les Américains pour douter de l’effet général produit sur le pays par des moyens si simples. Les Américains seraient flattés ; et le jour où ils seraient flattés, ils seraient ramenés. -- Il y a deux ans que le prince Edouard a passé à Boston et y a été à un bal ; cette année, on disait encore avec une reconnaissance qu’il n’avait pas refusé l’invitation qu’il avait reçue ; on parlait de sa bonté, de son affabilité. La femme qui a dansé avec lui, de joie, d’embarras, de respect, s’est trouvé mal et a eu une attaque de nerfs après sa contre-danse. – Si lord Wycombe a oublié combien il est resté dans les différentes villes d’Amérique où il a été, si le nom des personnes chez qui il a dîné ou pris le thé --, je serai fort en état de le lui dire ; car on a note de cela ici ; c’est sur le registre des familles. – A quelques lieues de Boston j’ai été chez un homme qui avaient des chevaux qui avaient appartenu au prince Edouard, et qui en tirait beaucoup plus de vanité que de service : -- et mille autres faits, tous aussi petits, et par cela même plus probants. – Je finis en concluant que les Américains resteront indépendants, qu’ils seront utiles à l’Angleterre plus qu’aucune autre puissance, et que cette utilité augmentera en proportion de ce que le gouvernement anglais perdra des formes de hauteur qu’il emploie dans toutes ses relations avec l’Amérique.

Voilà, Milord, une lettre bien longue ; mais comme elle renferme quelques observations hors de la manière de voir des voyageurs qui font la description du dessus des pays où ils passent, j’ai cru que, toute informe qu’elle est, vous la recevriez avec votre indulgence accoutumée.

J’ai l’honneur de vous renouveler, Milord, l’assurance du respectueux et inviolable attachement avec lequel je suis,

Votre très humble, etc.



******************************************


PARIS

ERNEST LEROUX, EDITEUR

28, RUE BONAPARTE, 28

1889










RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL / HOME PAGE
RETOUR AU CHAPITRE I : BIOGRAPHIE
RETOUR AU CHAPITRE II : ECRITS
RETOUR AU CHAPITRE III : TRAITES
RETOUR AU CHAPITRE IV : TEXTES, MEMOIRES ET OPINIONS
RETOUR AU CHAPITRE V : REPRESENTATIONS
RETOUR AU CHAPITRE VI : COLLECTION COMBALUZIER
RETOUR AU CHAPITRE VII : DOCUMENTS ET CARTES POSTALES
RETOUR AU CHAPITRE VIII : EVENEMENTS CONTEMPORAINS





© EX-LIBRIS réalisé pour ma collection par Nicolas COZON - Gravure au Burin sur Cuivre
Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




Optimisé pour
Espace de téléchargement