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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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DE

L'AUTHENTICITE

DES MEMOIRES

DE

TALLEYRAND




Que Talleyrand ait composé lui-même des Mémoires, le fait ne saurait être mis en doute ; il est attesté, en effet, de la manière la plus formelle, par des témoignages irrécusables. Bornons-nous à invoquer celui du baron de Vitrolles ; on ne saurait en désirer un plus complet et plus précis.

La scène se passe dans l’hôtel de la rue saint Florentin, un jour où une manifestation bruyante se déroulait place Louis XV (place de la Concorde), aux cris de : « Vive le Roi ! » ou : « Vive la Charte ! ». Brusquement, le prince mit à parler des hommes qui avaient été comme le type d’une époque. « Ainsi de notre temps, ou à peu près, nous avons eu M. de Choiseul ; après lui, le duc d’Orléans, Philippe-Egalité. C’est autour de ces hommes qu’on trouve la véritable histoire de leur époque. C’est ainsi que, pour tracer la figure de ces temps, j’ai écrit deux volumes des Mémoires de M. le duc de Choiseul, j’ai fait ensuite un volume sur le duc d’Orléans, et puis j’ai écrit mes Mémoires.

« Et il partit de là pour aller chercher quelques grands cahiers, - qu’on veuille bien remarquer ces deux mots : grands cahiers, - dont il me lut peut-être soixante à quatre-vingts pages. Telle fut l’occasion de la première lecture de ces fameux Mémoires. Il fut probablement sensible au plaisir que j’en témoignai ; car, dans la suite, il chercha plusieurs fois à reprendre cette communication. Il choisissait dans les différentes époques des morceaux de longue haleine : dans le ministère de M. de Choiseul, c’étaient toutes les intrigues qui avait amené Madame du Barry ; son influence politique, où son perruquier jouait un rôle à côté de Louis XV. En parlant de l’époque du duc d’Orléans, il peignait d’une manière piquante les ridicules de la société philosophique prise sur le fait chez M. Voyer d’Argenson, M. de Tracy, le baron d’Holbach et autres… Enfin, dans ses propres Mémoires, des passages remarquables, au nombre desquels était l’histoire de la grande intrigue d’Erfurt…

« Une autre fois, il mettait sous mes yeux le tableau de l’arrivée de Ferdinand et de son frère à Valençay. Les détails de leur séjour, les traits ridicules de leur ignorance de toutes choses, fruits d’une éducation à la Philippe II, étaient peints avec une grâce, une finesse charmante. »

Talleyrand avait pris des dispositions formelles pour la publication de ses Mémoires. Le premier octobre 1836, quand il était à Valençay, il écrivait :

« Ma volonté est, je la consigne ici, donnant à cette consignation la même force que si elle était dans mon testament, ma volonté est, dis je, que les écrits que je laisse pour paraître après moi ne soient publiés que lorsque les trente années qui suivront le jour de mon décès seront entièrement révolues… Je désavoue tout écrit quelconque qui viendrait à être publié sous mon nom avant l’expiration des trente années spécifiées ci-dessus. »

Un codicille, datée du 17 mars 1838, - juste deux mois avant sa mort, - et joint à l’acte du premier octobre 1836, est ainsi conçu :

« Je soussigné déclare que Mme la duchesse de Dino, en sa qualité de ma légataire universelle, doit seule recueillir tous mes papiers et écrits sans exception, pour en faire l’usage que je lui ai prescrit et qu’elle connaît et ne donner aucune publicité aux écrits que je laisserai que lorsqu’au moins les trente années qui suivront mon décès seront entièrement révolus ; néanmoins, M. de Bacourt, ministre du roi à Bade,… voudra bien, au défaut de Madame la duchesse de Dino, et dans ce cas seulement où elle viendrait à me précéder, se charger de tous les papiers inédits que j’ai laissés en Angleterre. »

La duchesse de Dino, où comme elle s’appela bientôt, la duchesse de Talleyrand, princesse de Sagan, prit possession des papiers de son oncle, comme l’atteste ce passage de son testament fait à Sagan le 19 septembre 1862 :

« Les papiers de feu mon oncle le prince de Talleyrand, qui m’ont été remis conformément à son testament, se trouve en grande partie à la garde de M. Adolphe de Bacourt, qui les recevra sous les mêmes conditions fixées par feu mon oncle, sous lesquelles je les ai reçues moi-même à cette époque. »

Dix jours après la rédaction de ce testament, le 29 septembre 1862, mourait la duchesse de Talleyrand. Six ans encore restaient à courir, avant la fin de la période de trente années que le prince avait fixée pour la publication de ses Mémoires. M. de Bacourt hérita des papiers du prince, a lui transmis par la duchesse de Dino. Il les garda avec les précautions les plus jalouses. Il avait pris toutes les dispositions pour que l’ensemble de ces documents passât après lui entre les mains de personnes de confiance. À cet effet, son testament désignait M. Châtelain, ancien notaire à Paris, et M. Paul Andral, petit-fils de Royer-Collard, avocat à la cour impériale de Paris, comme gardien des papiers du prince et comme futurs éditeurs de ces papiers, le jour où serait arrivé la date de leur édition ; cette attaque n’était plus 1868, mais 1888. Son testament disait-elle, en effet : « J’impose comme condition expresse à MM. Châtelain et Andral qu’aucune publication tirée de ces papiers ne pourra être faite, en aucun cas, avant l’année 1888, ajoutant ainsi un terme de vingt années à celui de trente ans fixés par M. le prince de Talleyrand. »

M. de Bacourt mourut lui-même le 28 avril 1865. MM. Châtelain et Andral prirent alors possession des papiers du prince. M. Châtelain, mort avant l’échéance de 1888, fut remplacé par son fils. Quant à M. Paul Andral, qui avait été vice-président du Conseil d’État, quand Mac-Mahon était président de la République, il était gravement malade en 1888, l’année où devaient paraître les Mémoires de Talleyrand. Il mourut en 1889, après avoir désigné M. le duc de Broglie, de l’Académie française, l’illustre historien et le président du conseil du 16 mai, pour éditer les papiers de Talleyrand que lui-même tenait de Bacourt, qui les tenait de la duchesse de Talleyrand et Sagan, qui les tenait directement de son oncle.

Le duc de Broglie entreprit aussitôt l’exécution de la mission dont il avait été informé au début de l’année 1891. Dès cette même année 1891 parurent, à la librairie Calmann-Lévy, à Paris, avec une préface du duc de Broglie, les tomes I, II, III, IV, des Mémoires du prince de Talleyrand ; le tome V et dernier parut en 1892.

Plus de quarante ans se sont écoulés depuis la publication de ces fameux Mémoires ; mais on n’a pas oublié les sentiments avec lesquels ils furent accueillis. D’une part, une déception à peu près générale. Pourquoi avoir laissé s’écouler un laps de cinquante années pour publier des papiers qui, à l’exception de rares passages, étaient à peu près dénués de nouveauté et d’intérêt, qui ne contenaient aucune anecdote scandaleuse, aucune allusion blessantes à des personnages contemporains et dont toute une partie ne méritait en rien le nom de Mémoires, puisqu’elle ne se composait que de la succession de documents diplomatiques, tels que instructions et lettres officielles ? D’autre part, un esprit de scepticisme. Les Mémoires que le duc de Broglie avait reçus de M. Paul Andral et qu’il avait édités, étaient-ils bien les Mémoires eux-mêmes que Talleyrand avait rédigés de sa main ?

De vives controverses éclatèrent dans le monde des historiens. Les adversaires de l’authenticité avaient pour chef M. Aulard ; les partisans de l’authenticité avaient à leur tête M. Albert Sorel. Où était le manuscrit même de Talleyrand ? Aux demandes répétées de M. Aulard, M. le duc de Broglie ne cessa de faire la même réponse : il avait reçu de M. Andral un manuscrit, de la main de M. de Bacourt, intitulé Mémoires de Talleyrand, avec mission de publier ce manuscrit ; il l’avait publié tel qu’il avait reçu. Il était facile de se rendre compte de la fidélité absolue avec laquelle il avait rempli sa tâche d’éditeur, car il déposait à la Bibliothèque nationale le manuscrit Bacourt, où chacun pourrait le consulter.

M. de Bacourt avait fait paraître en 1851 une publication du plus grand intérêt, la correspondance entre Mirabeau et le comte de La Marck ; comme l’a dit Sainte-Beuve, elle jetait « la plus vive lumière sur le Mirabeau historique et définitif et sur son rôle durant la Révolution ». Au cours de la polémique suscitée en 1891 par l’apparition des Mémoires de Talleyrand, Jules Flammermont eut l’idée de comparer l’édition imprimée de la correspondance Mirabeau-La Marck avec certains passages des manuscrits originaux ; il releva des divergences assez nombreuses et il en conclut que Bacourt, soit pour cette correspondance, soit pour les Mémoires du prince de Talleyrand, ne méritait qu’une confiance très limitée.

Dans ce procès de critique historique, on ne s’attendait pas à voir figurer le nom de la femme de lettres qui a illustré le pseudonyme de Gyp et qui s’appelait la comtesse de Martel. C’est que Mlle de Mirabeau, plus tard comtesse de Martel, avait vécu jusqu’à l’âge de quinze ans, étant née elle-même en 1850, dans l’intimité de son grand oncle maternel, Adolphe de Bacourt.

Nous avons eu l’honneur d’être reçu par la comtesse de Martel en son hôtel de Neuilly, il y a trois ans. Cette vieille dame était toujours pleine de vie, malgré ses quatre-vingts ans, malgré les rhumatismes qui la tenaient à moitié couchée dans son fauteuil, malgré sa cécité à peu près complète. Elle nous a dit comment son grand-oncle Adolphe de Bacourt avait mis en ordre les Mémoires de Talleyrand, lesquels se composaient de morceaux détachés, de l’écriture même de Talleyrand, écrits sur des papiers de tout genre. En classant tous ces papiers, il chargeait sa nièce, la comtesse de Mirabeau, de les recopier ; il chargeait sa petite nièce, la future Gyp, - celle-ci avait alors dix à douze ans, -- de recopier les pièces annexes très nombreuses que Talleyrand avait soigneusement classées pour servir de pièces justificatives à ses Mémoires. L’ensemble de tous ces documents remplissait sept caisses longues, en bois, aux angles garnis de ferrures, qui étaient conservées dans une grande armoire en chêne, avec des portes à facettes. (Cette armoire se trouvait, en 1931, dans la salle à manger de l’hôtel de Neuilly.) Quand tout le travail de mise au net et de copie fut terminé, Bacourt avait eu soin de sceller lui-même la précieuse armoire. D’après Gyp, il y avait une différence énorme, du point de vue de la quantité, entre le contenu des sept caisses qui avait été préparé pour l’impression et les cinq volumes qui avaient été publiés en 1891 et 1892 par le duc de Broglie. Que sont devenus en particulier les très nombreuses pièces annexes, lettres de Napoléon et autres, qu’elle avait recopiées elle-même de sa main d’enfant ? Auraient-elles été vendues à des collectionneurs par l’un des exécuteurs testamentaires, qui aurait eu des besoins d’argent ?

Depuis bien des années, à Paris, en France, à l’étranger, dans les dépôts publics d’archives, surtout dans les collections privées, nous donnons la chasse aux documents de toute nature qui peuvent intéresser l’histoire de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord. Tout récemment, nous avons de la bonne fortune de trouver, dans une collection privée, le document dont nous donnons la primeur aux lecteurs de la Revue de Paris.

Il s’agit d’un manuscrit, écrit en entier de la main de Talleyrand, demeuré inédit jusqu’à aujourd’hui ; ce manuscrit ne comprend pas moins de cent deux pages de texte, soit environ trois mille deux cent quatre-vingt-cinq lignes. Son titre, écrit de la main même de Talleyrand, est celui-ci : Révolution d’Espagne. De l’entreprise de Bonaparte sur l’Espagne. Ces cent deux pages correspondent exactement aux soixante-cinq pages imprimées qui, dans le tome I des mémoires du prince de Talleyrand (Paris, 1891), portent le titre général : « Quatrième partie. Affaire d’Espagne (1807). »

Notre manuscrit est conservé dans une chemise de papier blanc, qui porte à l’extérieur cette inscription écrite au crayon de la main de Bacourt, et accompagné de son paraphe : « A relier en maroquin rouge – plein. Monter chaque feuille sur onglets. » La page trois de la même chemise porte deux inscriptions, l’une et l’autre à l’encre. La première est d’une écriture inconnue (serait-ce l’écriture de Feuillet de Conches ?) : « Révolution d’Espagne de 1808. Notes de la main du prince de Talleyrand. » La seconde est de l’écriture de Bacourt, qui l’a signé de son nom : « Racheté à M. Feuillet le 19 novembre 1851. Ad de Bacourt. » Cette dernière inscription et des détails matériels permettent de reconstituer l’histoire de notre manuscrit.

M. Feuillet, qui a vendu notre manuscrit à M. de Bacourt, est M. Feuillet de Conches, fonctionnaire du ministère des affaires étrangères, auteur des remarquables Causeries d’un curieux, possesseur d’une riche collection d’autographes, dont certaines pièces, il faut l’ajouter, ont vu leur authenticité contestée. Comment était-il devenu possesseur de ce manuscrit de Talleyrand, qui, par sa rigoureuse authenticité, par son étendue et son intérêt historique, devait être l’une des pièces maîtresses de sa collection ? Il le tenait certainement, soit de Perrey lui-même, ancien secrétaire de Talleyrand, soit d’un intermédiaire qui l’avait acheté à Perrey. On connaît le vol dont Talleyrand fut victime en 1827 et qui lui causa une vive contrariété. Perrey, qui était à son service depuis vingt et un ans, disparut un beau jour en emportant des papiers du prince et même le commencement de ses Mémoires. La police essaya vainement de mettre la main sur lui et sur le produit de son vol. Il put passer en Angleterre, et il écoula dans des collections particulières les documents qu’il avait dérobés rue Saint-Florentin. C’est par cette voie détournée que Feuillet avait acquis notre manuscrit, qui passa, le 19 novembre 1851, de sa collection dans la collection de Bacourt. Celui-ci, dont la carrière de diplomate avait brusquement été interrompue par la révolution de février 1848, avait alors les loisirs qui lui permettaient de s’occuper tranquillement d’une tâche aussi chère à lui-même qu’à la duchesse de Talleyrand et Sagan.

Haut de trois cent neuf millimètres, large de cent quatre-vingt-cinq millimètres, notre manuscrit a certainement fait partie de ces « grands cahiers », que Vitrolles avait vu rue Saint-Florentin entre les mains du prince. Les dos des vingt-cinq feuilles doubles et de la feuille simple qui constituent l’ensemble de notre manuscrit montrent, d’une manière indiscutable, qu’il a été détaché, ou mieux arraché, d’un cahier ou d’un registre de grand format. Chaque page est plié en deux dans le sens de la hauteur. L’écriture couvre la moitié à droite de chaque recto et la moitié à droite de chaque verso ; l’autre moitié est restée blanche ou elle a reçu des notes et quelques additions, notamment des additions de pièces officielles, toujours retranscrites de la main de Talleyrand.

Quatre parties composent notre manuscrit.

La première partie se réduit à deux feuilles doubles, soit huit pages. Elle a pour titre : « Révolution d’Espagne. De l’entreprise de Bonaparte sur l’Espagne et. » Elle débute ainsi : « Bonaparte, dans un moment de gaîté, disait un jour à Finkenstein. » D’écriture plus soignée, avec des interlignes plus larges, de huit à neuf millimètres, elle a le caractère très marqué d’une mise au net.

La deuxième partie comprend vingt-deux feuilles doubles, c’est-à-dire quatre-vingt-huit pages, non reliées, numérotées par Talleyrand de 1 à 22. La page 1 a pour titre le mot : « Notes », de la main de Talleyrand. L’ensemble de ces vingt-deux feuilles constitue certainement une manière de brouillon ; l’écriture y est négligée, les ratures, les surcharges, les additions marginales, les renvois sont fréquents.

La troisième partie est une feuille double, soit quatre pages, écrites à pleine page, de la main de Talleyrand, avec ce titre mis par lui : « Traité entre l’empereur des Français et le prince des Asturies. »

Enfin la quatrième partie se réduit à une demi-feuille, soit deux pages, toujours autographe, avec ce titre : « Supplément à la page 7. » (Ce qui veut dire à la page 7 de la première partie.) « Lettre du prince des Asturies à l’Empereur, dattée (sic) d’Aranjuès (sic), 3 octobre 1807. » Ces deux pages finales sont couvertes en entier de l’écriture de Talleyrand.

Nous voici donc en possession d’un important fragment des Mémoires de Talleyrand, écrit d’un bout à l’autre par lui-même, portant ses propres corrections et dont l’authenticité est au-dessus de tout soupçon. Plus heureux que les critiques de 1891-1892, qui n’avaient aucun élément de comparaison à rapprocher du texte imprimé, nous pouvons mettre le texte imprimé à côté du texte manuscrit, pour savoir si celui-là est la fidèle reproduction de celui-ci.

Dès le premier mot, nous relevons une différence. Le texte imprimé dit : Napoléon ; le texte manuscrit dit : Bonaparte. Bacourt a cru devoir rendre à l’empereur le nom qu’il a immortalisé dans l’histoire ; Talleyrand aimait mieux l’appeler du nom de son père. Chateaubriand n’a pas agi autrement dans les Mémoires d’outre-tombe ; ce qui est bien, pour le dire en passant, la seule chose par laquelle les deux hommes se ressemblent.

En lisant à la loupe l’un et l’autre texte, nous relevons tout de suite des différences, différences légères il est vrai, de la nature de celles qu’en matière de critique de texte on appelle des variantes, comme des changements de temps, des déplacements de mots, des constructions de phrases différentes : toutes choses fâcheuses du point de vue de la fidélité littérale de M. de Bacourt, mais qui, si elles altèrent un peu la physionomie extérieure du manuscrit, n’en altère l’esprit en aucune manière. Tout de même, au bout de la troisième page du texte imprimé, au bout de soixante-trois lignes d’impression, nous avions relevé quinze variantes, c’est-à-dire à peu près une toutes les trois lignes : c’est beaucoup, dira-t-on, et certaines de ces variantes ne laissent pas d’être des déformations sensibles de la pensée du prince.

Des choses plus graves retinrent bientôt notre attention. Voici trente-sept lignes (p. 328 – 330) dans lesquelles le prince expose avec force comment il a combattu le projet de Napoléon de s’emparer de l’Espagne, comment il lui a montré « l’immoralité et les dangers d’une pareille entreprise ». Or, dans le manuscrit, il n’y a pas un mot, pas un seul de ces trente-sept lignes, qui ont une si grande valeur pour dégager la responsabilité de l’homme qui, sans être le ministre des Relations extérieures, -- Napoléon l’avait remplacé dans ce poste par Champagny le neuf août 1807, -- n’en continuait pas moins d’être une manière de ministre in partibus que l’Empereur ne négligeait pas de consulter dans les circonstances décisives. Donc ces trente-sept lignes sont une interpolation de M. de Bacourt.

Nous ne ferons pas refaire aux lecteurs de la Revue de Paris toutes les étapes de notre enquête comparative ; bornons-nous à mettre sous leurs yeux quelques divergences d’une importance capitale.

La page 381 des Mémoires contient quelques lignes émouvantes, que nous avons cité dans notre Talleyrand, au tome II, page 229.

Les princes d’Espagne arrivèrent à Valençay le 19 juin 1808. « Ils étaient, rapporte Talleyrand, les premiers Bourbons que je revoyais après tant d’années de tempête et de désastres. Ce n’est pas eux qui éprouvèrent de l’embarras, ce fut moi, et j’ai du plaisir à le dire. » Nous pensions que cela avait été écrit en 1816, en pleine Restauration et qu’on pouvait se demander si, huit ans plus tôt, les impressions de Talleyrand étaient bien celles qu’il déclarait avoir ressenties. À présent, nous pouvons dire la vérité, depuis que nous avons eu sous les yeux le manuscrit même du prince. Cela n’a pas été écrit en 1816 ; cela a été écrit au plus tôt en 1851, c’est-à-dire quand Talleyrand était mort depuis treize ans.

De même, sur écrit au plus tôt en 1851 les quatre pages suivantes : 382, 383, 384, 385, soit cent quatorze lignes, où est racontée, d’une manière pittoresque et propre à rendre sympathique l’attitude de Talleyrand, l’existence à Valençay des infants d’Espagne.

La page 385 est certes d’une belle audace. « Talleyrand a été appelé à Nantes par Napoléon ; l’Empereur se trouva, en effet, dans cette ville, le 9, le 10 et le 11 août 1808. Et là, le vice grand électeur jeta à la figure de Napoléon les plus cruelles vérités, au sujet des affaires d’Espagne. Napoléon se félicitait des événements de Bayonne, qui avait bien tourné pour lui. Talleyrand ne cacha pas qu’il voyait les choses sous un autre aspect. « Qu’entendez-vous par là ? répliqua-t-il. – mon Dieu, repris-je, c’est tout simple, et je vous le montrerai par un exemple. Qu’un homme dans le monde y fasse des folies, qu’il ait des maîtresses, qu’il se conduise mal envers sa femme, qu’il ait même des torts graves envers ses amis, on le blâmera sans doute ; mais si il est riche, puissant, habile, il pourra rencontrer encore les indulgences de la société. Que cet homme triche au jeu, il est immédiatement banni de la bonne compagnie qui ne lui pardonnera jamais. » L’Empereur pâlit, resta embarrassé. »

Vraiment, M. de Bacourt dépasse les limites de la vraisemblance. Talleyrand parlant sur un pareil ton, Napoléon restant la bouche close : c’est trop. Bacourt n’avait donc pas à la mémoire le souvenir de la terrible scène qui se passa six mois plus tard, et celle-là bien authentique, la scène du 28 janvier 1809, quand Napoléon, en présence de témoins, vomit sur le vice grand électeur un torrent d’invectives, pour terminer par des injures si grossières qu’on a honte de les répéter. Et Talleyrand sortit de cette singulière audience, couvert de boue et d’ordures de la tête aux pieds.

Une dernière comparaison de nos deux textes.

Page 386. Les Mémoires de Talleyrand rapportent ce billet de Napoléon à Talleyrand, qui est parfaitement authentique :

« Le prince Ferdinand, en m’écrivant, m’appelle son cousin. Tâchez de faire comprendre à M. de San Carlos que cela est ridicule, et qu’il doit m’appeler simplement : Sire. »

Les Mémoires font suivre ce billet d’une ligne magnifique et vengeresse : « Ajaccio et Sainte-Hélène dispensent de toute réflexion. »

La ligne magnifique et vengeresse manque – et c’est dommage – dans le manuscrit où Talleyrand a tenu la plume.

Une objection se présente naturellement. Comment prouver que M. de Bacourt s’est servi de ce manuscrit et ne s’est pas servi d’autres manuscrits dus aussi à Talleyrand ?

Que M. de Bacourt ait eu sous les yeux d’autres papiers de Talleyrand se rapportant aux affaires d’Espagne, c’est possible ; mais nul ne peut rien dire à ce sujet dans un sens ou dans un autre.

Mais que M. de Bacourt ait établi d’après notre manuscrit le texte qui devait servir un jour à l’impression, la preuve en est aisée. Elle résulte de ces trois constatations. En premier lieu, des passages du manuscrit de Talleyrand, qui ont été rayés soit par Talleyrand, soit par Bacourt, n’ont pas été reproduit dans le texte imprimé. Ensuite, des passages qui étaient portés en marge, avec des renvois et des raccords de la main de Talleyrand, ont passé dans le texte imprimé, exactement à la place qu’ils devaient occuper. Enfin, des corrections parfois importantes, faites par la main de Bacourt, sont devenus des parties intégrantes du texte de 1891.

Alors, dira-t-on, comment se fait-il que Bacourt ait pris tant de soin pour conserver ce manuscrit autographe de Talleyrand, -- « à relier en maroquin rouge – plein. Monter chaque feuillet sur onglet», -- quand ce manuscrit même devient une pièce d’accusation contre sa probité d’éditeur ? C’est que Bacourt n’avait pas de cette probité l’idée que nous en avons. Il appartenait à une époque où il était admis qu’on faisait la toilette des textes qu’on éditait. Qu’un savant formé aux méthodes sévères de l’Ecole des Chartes publiât un texte inédit avec une fidélité scrupuleuse et toute bénédictine, c’était entendu ; mais un homme du monde, devenu historien amateur, pouvait prendre avec son texte toutes les libertés qui auraient pour effet de l’embellir.

Puis Bacourt regardait sans doute comme son devoir d’agir ainsi envers la mémoire de son ancien chef, de son ancien ami, qui lui avait légué un diamant de cinquante mille francs, « comme un gage de son estime et de son amitié ». Envers un prince qui avait été si généreux, l’arrêt connaissance ne faisait-elle pas une sorte de devoir à l’ancien premier secrétaire de l’ambassade de Londres, qui était devenu son exécuteur testamentaire, de le dresser devant la postérité dans l’attitude la plus flatteuse ?

Enfin, -- car il faut tout dire, -- M. de Bacourt n’était pas toujours seul quand il accomplissait sa tâche d’éditeur travaillant en vue d’une échéance lointaine. Il y avait souvent auprès de lui deux grands yeux noirs, qui avaient regardé avec complaisance le prince de Talleyrand et qui s’arrêtaient volontiers à présent sur Adolphe de Bacourt. Le prince, en instituant la duchesse de Dino sa légataire universelle, ne lui avait-il pas légué tous ses papiers « pour en faire l’usage qu’il lui avait prescrit et qu’elle connaissait » ? N’avait-il pas mis en tête de ses Mémoires quelques lignes d’introduction se terminant par ces mots : « Je ne veux reconnaître qu’à Madame la duchesse de Dino l’obligation de me défendre ? »

La duchesse se posa donc en avocate de la mémoire de son oncle. Elle avait fait l’impossible pour le faire rentrer dans le sein de l’Eglise, lors du moment suprême ; elle l’avait réconcilié avec Dieu. Elle entreprit de même de le réconcilier avec l’opinion de la postérité. Elle inspira alors la plume de Bacourt ; on peut même dire qu’elle tint la plume avec lui, car des passages de sa Chronique ou de sa correspondance avec Barante montrent qu’elle joua son rôle dans ce travail de révision et d’adaptation.

Ainsi, l’amour eut sa part dans cette œuvre de purification et d’embellissement. « La volonté souveraine de la duchesse de Dino, a-t-on dit, dominait le cœur et l’esprit d’Adolphe de Bacourt, et, durant plus de trente ans, ne se dessaisissait de sa conquête que dans la mesure où son âge ne lui permettait pas de tout garder. »



Georges LACOUR-GAYET

Membre de l'Institut




FIN



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LA REVUE DE PARIS

du 15 août 1934








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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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