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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LA POLITIQUE FRANCAISE

AU

CONGRES DE RASTADT

V (1)




Le principe des sécularisations.


Première négociations de la coalition.



I


La sécularisation ; difficulté de la négociation. – Distinction entre « provoquer » la sécularisation totale « et ne pas s’y opposer ». – Le plan de sécularisation ; incertitude relative aux parts de l’Autriche et de la Prusse ; mésintelligences entre les plénipotentiaires. – Scission de la question : le principe des sécularisations et son application. – Note française du 15 mars sur le principe. – La députation répond en insistant sur les 18 articles. – Son peu de fermeté ; sommation du 27 mars. – Séance du 2 avril ; revirement de la Bavière ; vote d’Albini ; acceptation du principe de la sécularisation, sous condition. – Opposition de Lehrbach. – Rédaction du conclusum par Albini ; il dénature le sens du vote de la députation. – Elle accepte tel quel le conclusum d’Albini.

L’on peut croire qu’un refus brutal des plénipotentiaires français de remplir les engagements du Directoire eût moins irrité Cobenzl que les sophismes dont ils cherchaient à l’amuser et que leurs étranges parodies de négociation régulière. Celle qu’ils avaient entamée avec la députation après la cession de la rive gauche et qu’ils poursuivaient officiellement, en même temps que leurs querelles d’équivalent avec l’Autriche, ne devait assurément ni en adoucir pour lui l’amertume, ni en compenser les inconvénients : ils avaient abordé au contraire la question dont le discussion répugnait le plus à l’empereur, la question des sécularisations.

Ils ne s’y étaient pas décidés d’ailleurs sans quelque hésitation. Le sujet était délicat, et Treilhard s’effrayait des difficultés qu’ils auraient à vaincre : tergiversations et secrètes intrigues de la Prusse, hostilité de l’Autriche, que les termes vagues du traité de Campo-Formio ne liaient pas formellement, prétentions immodérées de tous ceux qui se croiraient en droit d’obtenir quelque équivalent, et il craignait de retarder indéfiniment l’œuvre entreprise, peut-être même de la compromettre et de perdre tous les avantages déjà obtenus, si, au milieu des accidents de la négociation, la légation française, comme il était possible, résistait mal à l’assaut des princes. Aussi s’était-il avisé d’un expédient : tout au début, dès le mois de janvier, il avait imagine de proposer à Talleyrand de scinder la négociation et, la rive gauche acquise, d’en consacrer définitivement la cession par un premier traité. C’était l’unique objet, qui, dans la paix avec l’Empire, fût particulier à la République ; ce point définitivement réglé, les plénipotentiaires verraient ensuite, quand il s’agirait de la distribution des indemnités entre les princes dépossédés et de l’organisation intérieure du corps germanique, à n’être plus que médiateurs, de manière à ne pas courir trop de risques dans le règlement de questions où la France n’était pas directement intéressée (2). Ce projet n’avait jamais été agréé à Paris. A Rastadt, les petits Etats, qui en eurent vent, se hâtèrent de protester contre une politique qui, disaient-ils, les livrerait sans défense à la Prusse et à l’Autriche, et il fallut démentir énergiquement le bruit qui s’en était répandu. Treilhard ne s’entêta pas dans son système et y renonça ; toutefois, au moment où l’occasion aurait pu paraître favorable aux plénipotentiaires de reprendre cette idée, Talleyrand crut nécessaire de leur en montrer encore une fois l’imprudence. La paix faite, disait-il, il faudra évacuer la rive droite du Rhin et il ne restera plus alors à la République aucun moyen de faire prévaloir ses volontés ; « la médiation qu’elle se sera réservée ne sera plus que de forme » ; bientôt sans doute, « dénué d’un intérêt direct, le gouvernement rappellera ses plénipotentiaires, et il arrivera ce qu’on a lieu de craindre depuis assez longtemps…, que l’Autriche et la Prusse se partageront l’Allemagne ». Au contraire, tant qu’aucun traité n’est signé, le Directoire demeure, grâce à ses armées, le véritable arbitre de l’Empire : « Nous devons rester en état d’attaquer, ajoutait-il, et nous y resterons ; ce n’est qu’ainsi que nous pouvons rendre notre arbitrage efficace (3). »

Le traité séparé était condamné sans appel : il n’y avait plus qu’à continuer l’ouvrage de la pacification générale », en s’occupant du mode de prestation des indemnités à accorder aux Etats qui avaient perdu sur la rive gauche du Rhin ».

Cette question de la sécularisation était pour les plénipotentiaires d’autant plus malaisée à résoudre, que le Directoire n’avait pas fait preuve en cette matière, depuis le début de la négociation, d’une parfaite continuité de vues. A Campo-Formio, le mot de sécularisation n’avait pas été prononcé ; il ne s’était agi, on s’en souvient, que d’ « indemnités convenables à régler d’un commun accord » pour les princes de la rive gauche dépossédés (art. 12 du traité secret) : en tête de la liste on nommait les trois électeurs ecclésiastiques ; par conséquent, s’il y avait sécularisation, ce dont les acquisitions de l’empereur aux dépens de l’archevêque de Saltzbourg ne permettaient guère de douter, la mesure ne devait pas être totale. Mais le Directoire, comme on sait, entendait que le traité de Rastadt corrigeât celui de Campo-Formio, et l’article des sécularisations ne fut pas négligé dans les instructions des plénipotentiaires : Treilhard et Bonnier durent « se pénétrer du prix qu’attachait le gouvernement français à rendre la sécularisation complète (4) ». Cependant, à l’épreuve, il leur parut que c’était « porter ses espérances bien loin », et que prétendre à de tels changements serait « fournir un champ bien vaste aux intrigues et aux corruptions… et s’exposer à des difficultés et à des longueurs interminables peut-être ». « Quant à moi, se hasarda à dire Treilhard, lorsqu’on aura sécularisé ce qui est nécessaire pour les compensations et les indemnités, je m’embarrasserai fort peu qu’il reste des princes ecclésiastiques dans l’Empire » ; et il ajoutait : « Bonaparte n’a-t-il pas raison de penser qu’à la première brouillerie, vous formeriez de l’autre côté du Rhin une République qui serait pour nous préférable à tous ces petits Etats ? (5) »C’était mettre un bon conseil sous la sauvegarde d’une flatterie, et la vanité des Directeurs n’était pas insensible à cette sorte de procédés ; mais il se trouva qu’en l’espèce, la précaution était superflue ; Bonaparte, en examinant, à son passage à Rastadt, les affaires de l’Empire, n’avait pas été « touché de l’utilité d’une sécularisation entière et absolue » ; arrivé à Paris, il avait « expliqué ses motifs » et ses motifs avaient été appréciés : il suffisait dès lors, fut-il mandé à la légation, « que les sécularisations fussent effectuées en proportion des dédommagements reconnus nécessaires (6) ».

Ce louable désintéressement ne devait pas durer et les plénipotentiaires eux-mêmes ne paraissent pas avoir persisté longtemps dans leur opinion première : la tentation était si forte d’achever à bon compte « une œuvre que la raison commandait » ! On continua toutefois de prétendre user de modération ; il ne fut plus question de provoquer la sécularisation totale ; mais autre chose est de provoquer une mesure, autre chose de ne pas s’y opposer, et c’est précisément sur cette distinction que reposa dorénavant la politique du Directoire en matière de sécularisation si pour compléter les indemnisations, écrivait-il, la sécularisation totale était reconnue nécessaire, « bien loin de s’y opposer, il y donnerait volontiers les mains ; mais il ne la provoquerait point », et, en ce qui concernait les électorats ecclésiastiques, il se contenterait « de ne rien faire pour leur indemnité territoriale et de favoriser tout bas le parti protestant qui tient à les faire disparaître (7) ». De cette manière, jugeait-on, quoi qu’il pût arriver, l’intérêt et l’honneur à la fois seraient saufs.

Or ce qui devait arriver n’était pas trop difficile à prévoir. La traditionnelle avidité des princes allemands ne s’était pas démentie à Rastadt ; leur conscience de défenseurs des intérêts généraux de l’Empire mise à l’aise au moyen de protestations et de présuppositions, la majorité d’entre eux n’avait plus songé qu’à ses affaires particulières, et en échange d’avantages personnels que les Français ne s’étaient pas fait faute de promettre ou de laisser espérer à chacun, elle avait consenti à céder la rive gauche du Rhin à la république. Mais, la cession faite, ceux qui s’étaient tenus à l’écart ne pouvaient manquer de « regretter infiniment de n’avoir pas entamé directement une négociation d’indemnité (8) », et l’on pouvait être assuré que dès que le « mot du guet (9) », comme disait Goertz, serait lâché, et qu’on parlerait officiellement de sécularisation, tous se hâteraient de ressaisir l’occasion qu’ils avaient manquée une première fois ; que toutes les convoitises mal refrénées déborderaient ; que les vieilles prétentions oubliées reparaîtraient au jour ; que pour un fief perdu chacun en réclamerait quatre, se croyant lésé dans ses droits s’il ne bénéficiait de la grande opération, et que toutes les souverainetés ecclésiastiques disparaîtraient dans cette curée. En effet, ceux qui, par intérêt, voire même par attachement à l’ancienne constitution germanique, répugnaient le plus naturellement à user du procédé des sécularisations, comme le jeune Metternich, par exemple, « ne s’en accrochaient pas moins à cette dernière ressource, trop sûrs que ce qui ne leur serait point accordé servirait à augmenter le patrimoine de quelque autre moins scrupuleux (10) ». D’autres, les timides et les hypocrites, se persuadèrent que, dans ce grand naufrage, on ne pouvait demeurer muet, sur le bord, et « laisser tout se noyer, sans tenter un sauvetage ». « Si nous usions même du droit dépave, disaient-ils, pourrait-on nous le reprocher (11) ? » Au reste, c’était la minorité qui cherchait des excuses ; la plupart, sans se rompre la tête à une si mesquine besogne, bornaient leur effort à circonvenir les plénipotentiaires de la République « redevenue puissance amie et tutélaire (12) » et à leur arracher des promesses. On les accablait de mémoires ; les uns, comme certaines Réflexions sur les indemnités, étaient d’un intérêt général ; l’auteur anonyme observe que les biens ecclésiastiques sont toujours les plus éprouvés en temps de guerre ; l’Empire exige d’eux de fortes prestations pécuniaires ; ils sont par leur situation géographique les premiers et le plus longtemps occupés par l’ennemi, et à la paix ils restent épuisés. Comme on n’en peut tirer que de médiocres compensations, pour ne pas ruiner tout à fait les nouveaux propriétaires, il faudra faire leur part bien large (13). L’objet de la plupart est beaucoup plus restreint ; ce sont en général des tableaux de pertes et de demandes qu’on envoie à la légation française, mais « des tableaux exagérés et des demandes extravagantes ». L’avidité est telle et la concurrence devient si forte, que les plénipotentiaires se demandent bientôt si l’on trouvera matière, non pas « pour indemniser complètement, mais seulement pour arroser les perdants (14) » ; et Treilhard ajoute quelque temps après : « Il faudrait, pour les contenter, avoir une seconde Allemagne à leur partager (15). » Dans ces conditions, et puisque le Directoire était décidé à satisfaire, autant que les ressources de l’Allemagne le permettraient, toutes les ambitions des princes secondaires dépossédés, le prétendu sacrifice qu’il faisait aux nécessités de la négociation, de ne pas insister sur la sécularisation totale, devait assurément ne pas trop lui coûter, et l’on conçoit qu’il s’y soit résolu aussi facilement.

Mais dans une telle confusion de demandes et de calculs il n’était pas aisé de se débrouiller : à discuter les prétentions de tous, et à entamer une négociation pour chaque lopin de terre, on était arrêté à tout instant. Il n’était pas possible de « marcher pas à pas, en s’expliquant tour à tour sur le lot de chacun (16) ». Sur le conseil de Talleyrand, les plénipotentiaires renoncèrent vite à une méthode reconnue impraticable. Ils continuèrent à « recevoir et à provoquer séparément les insinuations », à acquérir peu à peu « des connaissances de détail (17) », mais renoncèrent à discuter les assertions de leurs clients, se réservant de coordonner les matériaux qu’ils recueillaient et de les concentrer en un seul mémoire qui serait soumis d’un coup, en forme de note, à l’acceptation des intéressés et de la députation. Le Directoire leur avait remis dans le 3e chapitre de leurs Instructions une sorte de plan modèle de sécularisation ; il n’y avait là d’ailleurs que des « aperçus indicatifs », qu’ils étaient libres de modifier suivant l’expérience de la négociation. « C’est à vous de donner un plan, leur écrivait Talleyrand. Placés au milieu de tous les intérêts, de toutes les conversations, vous devez connaître les désirs de chacun, en même temps ce qu’il convient de leur accorder. C’est à vous de proposer, à nous d’approuver. Travaillez pour l’Autriche et pour la Prusse, pour toutes les puissances à dédommager, d’après les engagements que vous nous connaissez et de la manière qui vous paraîtra la plus convenable. Faites un traité complet, chargez-moi de le communiquer au Directoire, et j’ose presque répondre que nous le ferons signer par tous vos plénipotentiaires, en profitant de leurs divisions, de leurs vues particulières et de l’influence prépondérante que nous saurons conserver. C’est le rôle qui convient à la République et à vous. Dictons la paix dans le cabinet, comme nous l’avons fait sur le champ de bataille. Faisons même, s’il est possible, plus et mieux (18). »

Cette méthode simplifiait assurément le travail des plénipotentiaires, mais ils s’aperçurent bientôt que concilier les prétentions des petits princes n’était pas la portion la plus délicate de leur besogne. « Un plan d’indemnités, disait Bonnier, n’est pas en soi un ouvrage bien difficile » ; il n’y fallait que du temps et de la patience, et, sur ce point, il avait bon espoir « de tout éclaircir et de tout accorder ». La grande cause de leur embarras était toujours, comme aux premiers temps de la négociation, l’incertitude où ils étaient « des véritables et dernières intentions du Directoire à l’égard de l’Autriche et de la Prusse ». On les engageait à « écouter les propositions » de ces puissances et à les comprendre ensuite dans le plan général : « Comment cependant, ajoutait Bonnier à Rewbell, pouvons-nous les y comprendre, dans le vague où nous sommes encore sur ce qui les concerne ? L’Autriche réclame un supplément d’équivalent pour la partie de la rive gauche cédée au-delà de la ligne stipulée à Campo-Formio, et le gouvernement ne s’est point expliqué encore sur cette prétention de manière à fixer notre conduite ultérieure. La Prusse prétend sans doute aussi à des indemnités ; elle se réfère même à son traité particulier avec la France ; mais, avant tout, elle veut connaître les avantages faits à l’Autriche, avantages qui sont tels, d’après la renommée, qu’ils rompraient entièrement l’équilibre de l’Allemagne ; et sur ce point encore nous sommes arrêtés par le silence que nous impose le gouvernement ? Croyez-vous, citoyen, que, dans cet état de choses, il soit possible de former un système général d’indemnisation (19) ? » Ces réflexions étaient fort sensées ; mais à ces plaintes et à des questions si claires, c’étaient toujours les mêmes réponses, vagues sous leur apparente netteté : « Vous voudrez connaître, leur répétait-on, les intentions précises du Directoire : son intention précise est que l’Autriche ne soit pas mécontente, que la Prusse soit satisfaite… et que la négociation soit bientôt terminée (20). » Une telle précision n’engageait à rien, et l’on conçoit aisément que les plénipotentiaires ne pussent venir à bout de leur entreprise. Le travail languissait ; à ne pas aboutir, leur humeur, peu endurante à la vérité, s’aigrissait ; ils paraissaient prendre plaisir à se contrarier l’un l’autre ; des querelles naissaient ; la mésintelligence croissait de jour en jour, et personne n’était en mesure de se mettre entre ces adversaires imprévus et de les concilier.

Il ne nous reste à vrai dire de ce procès que les réquisitoires de Treilhard ; ses accusations d’ailleurs ne semblent pas avoir été trop mal fondées. Talleyrand, faisant à Bonaparte, avant l’ouverture du congrès, le portrait de ses futurs collègues, lui écrivait : « Bonnier vous fatiguera ; il est, à ce qu’on dit, difficile à vivre (21). » Il excéda Treilhard. On se souvient de leurs premiers différends au début des négociations ; ils ne firent que s’aggraver. C’étaient sans cesse des discussions sur les visites à faire, sur les démarches à tenter et les mesures à éviter. Bonnier trouva moyen même d’élever une querelle de préséance ; nommé avant Treilhard dans un arrêté du Directoire relatif à certains menus détails de la négociation, il imagina d’en conclure qu’il était passé président de la légation. Treilhard se plaignait : « Vous savez, écrivait-il à Talleyrand, que j’ai toujours eu pour maxime qu’une commission à deux n’allait jamais bien ; il faut être un ou trois (22) », et il demandait avec instance le retour du général Bonaparte. Ces ennuis, domestiques en quelque sorte, n’étaient pas les seuls dont souffrait Treilhard ; à l’entendre, on le laissait travailler seul au plan d’indemnités ; s’il demandait à son collègue de se réunir pour conférer, Bonnier faisait répondre par un secrétaire qu’il ne le pouvait pas, et qu’il espérait être plus libre le lendemain. C’étaient toujours des atermoiements. Fatigué, il pria enfin qu’on « adoucit son purgatoire », qu’on lui envoyât un aide, un coopérateur ; mais, il le demandait en grâce, qu’on le choisisse « travailleur, sociable, et déjà instruit sur l’état de l’Allemagne ». « Si Reinhard n’a pas démérité, disait-il, c’est l’homme qu’il nous faudrait. » Mais Reinhard était déjà désigné pour l’ambassade de Toscane ; Treilhard ne se découragea pas : à défaut de Reinhard, il se contenterait d’un « jeune homme actif, ayant fait de bonnes études, qui aurait l’habitude d’écrire, et saurait l’allemand. » Cependant le Directoire n’était guère disposé à faire de nouveaux frais pour la légation de Rastadt ; « il vivrait avec moi », se hâtait donc d’ajouter Treilhard à Talleyrand ; « vous sentez seulement que je ne pourrais payer ni frais de voyage, ni appointements : j’ai rêvé que cet homme dont vous feriez le choix, vous serait aussi fort utile, et que sur les fonds secrets vous pourriez lui assigner un traitement qui serait bien peu de chose, puisqu’il aurait ma table. Je vous prie, s’il est possible, de prendre mon rêve en considération et de vous rappeler que souvent le ciel nous a donné dans notre sommeil d’utiles avertissements (23) ». Mais c’est en vain qu’il déployait ainsi les grâces de son style : le Directoire persistait à le laisser travailler seul et à lui faire porter tout le poids de la négociation.

Au reste, on avait déjà reconnu à Paris que, pour la continuer, il n’était pas indispensable que le plan d’indemnités fût achevé. La préparation de ce plan, de quelque manière que l’on s’y prit, ne pouvait être qu’une opération fort longue, et, à en attendre l’issue, on risquait d’interrompre la négociation, ce qui n’eût pas été sans danger. Le procédé dont usa le Directoire pour éviter cet inconvénient est assez ingénieux : il consista à scinder la question des sécularisations, à en faire adopter d’abord le principe à l’Empire, sauf à ne lui présenter que plus tard le plan général d’indemnisation : ce n’était pas une scission radicale, telle que l’eût opérée le traité séparé dont avait parlé Treilhard, c’était un simple dédoublement de la négociation ; les incidents qui ne manqueraient pas de survenir au cours de la discussion du principe suffiraient, pensait-on, à occuper les séances de la députation, jusqu’au moment où le tableau des pertes et des indemnités serait prêt à être soumis à l’approbation de l’Empire.

En effet, dans la même note du 15 mars où les plénipotentiaires témoignaient à leur manière à la députation leur satisfaction de la cession de la rive gauche du Rhin, ils posaient très nettement la question des sécularisations : c’était de quoi il convenait de s’occuper aussitôt pour accélérer la marche de la négociation ; mais, ajoutaient-ils « il serait sans doute superflu d’observer qu’il ne s’agit pas dans ce moment d’évaluer les pertes qui pourront donner lieu à une indemnité, ni d’indiquer les objets qui pourront y être employés. On ne peut, on ne doit s’occuper de l’application d’un principe, que lorsqu’il est bien reconnu ». Il n’y avait pas de raison pour que la députation fit difficulté de suivre la marche que proposaient les Français, si elle jugeait que le moment fût venu de passer à l’article des sécularisations ; mais il se trouva que telle n’était point son opinion. Elle considérait que l’on n’en avait pas encore fini avec la rive gauche, et que la cession n’en serait définitive que quand les Français se seraient expliqués sur les « présuppositions » jointes à sa note du 11 mars. Le silence qu’ils avaient gardé sur ce point ne l’avait pas trop étonnée : leur méthode ordinaire, elle le savait dès longtemps, était « d’accepter ce qui leur était commode, et de ne pas se soucier du reste (24) » ; elle ne crut pourtant pas, cette fois encore, devoir se tenir pour battue, et usant, sans grand espoir peut-être d’en tirer bon parti, du procédé familier à ses adversaires, dans sa réponse du 22 mars, elle ne souffla pas un mot de ce qui faisait l’objet de la note française. Sans toucher le point qui y était développé complaisamment, le principe et l’application des sécularisations, elle se borna à insister sur ce qui ne s’y trouvait pas, sur les présuppositions. Elle revenait simplement d’ailleurs sur ses demandes : que le territoire au nord de la Nette demeure à l’Empire ; que les troupes française évacuent la rive droite et cessent de lever des contributions ; que le Directoire promette de n’élever aucune nouvelle prétention et accède aux 18 articles énumérés dans la note du 3 mars tous points sur lesquels elle n’avait pas eu de réponse « condescendante et précise ». C’était l’électeur de Saxe et l’évêque de Wurtzbourg qui avaient déterminé et emporté le vote.

Les plénipotentiaires ne prirent pas trop au sérieux l’attitude de la députation. Ils ne doutaient pas que, lasse de protester et vaincue par les arguments de toute sorte dont ils disposaient, elle ne se résignât bientôt aux sacrifices qu’on exigeait d’elle ; ce premier refus, jugeaient-ils, étaient sans doute encore pour la forme. C’était en vain que les ecclésiastiques faisaient éclater dans tout l’Empire, à Ratisbonne aussi bien qu’à Rastadt, leur bruyante douleur ; qu’ils juraient de révolutionner l’Allemagne, si l’on tentait de les séculariser, et se vantaient que leurs fidèles sujets les suivraient, et que « le peuple se porterait plutôt à proclamer une République une et indivisible ou à se réunir à la grande nation, que de se laisser vendre ou échanger comme du bétail (25) ». Ces forfanteries nuisaient à leur cause beaucoup plus qu’elles ne la servaient ; les princes qui avaient intérêt à la sécularisation, et ils étaient nombreux, répondaient aux déclamations ecclésiastiques par des protestations d’un autre style. Chaque retard, disaient-ils, leur était nuisible, car, menacés, « les prêtres ne s’endormaient pas ; Prévoyant leur sort, écrivait Treilhard, ils vendent tout, leur mobilier, leurs bois, leurs cens, leurs rentes, leurs dixièmes, leurs domaines, et si cela va de ce train encore quelque temps, je crois qu’il ne restera bientôt plus que des principautés nues (26) ». Aussi ceux dont la part était marquée dans leurs traités avec la République réclamaient-ils leur entrée en jouissance immédiate, et tous souhaitaient qu’on perdit le moins de temps possible. Les défenseurs des ecclésiastiques perdaient chaque jour du terrain ; l’Autriche continuait de lutter courageusement, mais sa position était singulièrement délicate et fausse : engagée par ses intérêts et ses traditions à ne pas énerver la puissance des ecclésiastiques sur lesquels s’appuyait son autorité en Empire, elle avait accepté à Campo-Formio une part de leurs dépouilles, et, si dans ce même traité elle avait stipulé que les trois électeurs ecclésiastiques seraient indemnisés des pertes qu’entraînerait pour eux la cession d’une portion de la rive gauche, il devenait de plus en plus évident que ces indemnisations, dont la nature n’avait pas été déterminée, ne pourraient être obtenues que par des sécularisations. Elle combattait sans doute avec vigueur, mais la lutte n’était pas égale entre les deux partis, et c’était être bien près de la défaite, que de déclarer, comme avait dû faire Lehrbach à la séance du 20 mars, que, si la sécularisation n’était pas admissible, pourtant « toute altération de l’état actuel ne serait pas nécessairement rejeté (27) ». La légation française connaissait son avantage et ne se mettait pas plus en peine des plaintes bruyantes de la députation que de ses finasseries politiques. « Au fond, écrivait Treilhard dès le 18 mars, pendant que l’on discutait encore en séance les termes de la réponse à faire à la note française du 15, au fond, la députation veut se faire violer sur le point des sécularisations, comme sur celui des limites. Albini m’a déclaré très verbeusement que l’on n’osait prendre sur soi de dépouiller un Etat en faveur d’un autre ; que lorsque la République aurait bien déclaré que la sécularisation est une base sans laquelle on ne peut pas faire de paix, alors on ne craindrait plus de reproches pour avoir accepté… Notre principe passera, mais seulement après avoir échangé quelques notes. Prenons patience (28). »

Mais la patience des plénipotentiaires français, on le sait, n’était pas longue, et bien que l’Empire prétendit « n’avoir dans ses annales aucun exemple d’une négociation aussi rapide », ils jugeaient opportun de l’activer encore ; tel fut le but de leur note du 27 mars. « Ils voient avec surprise, disaient-ils, qu’au lieu de s’occuper efficacement de remplir l’espoir trop longtemps déçu des peuples, en adoptant pour les indemnités des pertes sur la rive gauche du Rhin un mode depuis longtemps prévu et annoncé, et dont chaque membre de la députation ne peut au fond de sa conscience se dissimuler la justice et la nécessité, on se borne, après de longs délais, à reproduire l’espoir non fondé d’acquérir une portion de territoire de l’autre côté du Rhin, et à rappeler des propositions auxquelles toute personne raisonnable trouvera que les ministres de la République française ont fait la seule réponse convenable. » Ils adjuraient la députation, au nom de l’humanité, de ne pas retarder la pacification, en se livrant à des discussions prématurées ; d’ailleurs, ajoutaient-ils en terminant, « la députation doit être pleinement convaincue que, dans le cours des discussions ultérieures, la République française n’écartera rien de ce qui sera juste et concordant avec l’intérêt commun des deux nations » ; et, comme si les volontés du Directoire n’étaient pas assez clairement signifiées à l’Empire, la légation fit ou laissa dire autour d’elle que de nouvelles tergiversations forceraient la République à occuper Philippsbourg, Manhein, Ehrenbreitstein, les bords du Mein et ceux du Neckar, et à transférer le quartier général de l’armée de Mayence sur la rive droite du Rhin, ce qui, déclarait Bacher, serait « le véhicule le plus propre à réprimer la jactance des princes ecclésiastiques et à mettre en général tous les Etats de l’Empire d’accord (29) ».

Si l’énergie et les menaces n’avaient pas nui, quand il avait fallu amener les députés à voter des résolutions qui répugnaient à la plupart d’entre eux, elles ne pouvaient manquer leur effet, alors qu’il s’agissait seulement de lever les scrupules qu’un reste de respect humain inspirait à la majorité. A la vérité, on eût pu croire un instant que les plénipotentiaires avaient passé la mesure, tant furent vifs les cris qui suivirent la lecture de leur note ; jamais sans doute députation n’avait reçu un factum d’une aussi impertinente assurance. L’assemblée se calma toutefois, et, les esprits s’étant rassis, on se mit à discuter. Ce furent Moravitzki et Stadion, les ministres de Bavière et de Wurtzbourg, qui firent, avec Albini, les frais de la première séance, le 2 avril. Charles-Théodore, le Bavarois, dans la question de la rive gauche du Rhin, avait été le plus ardent auxiliaire de l’Autriche : satisfait de son duché de Juliers et du Palatinat, il désirait garder ces provinces riches, industrieuses et peuplées et dont la possession faisait de lui un des personnages les plus considérables des cercles du Rhin ; aussi jusqu’au dernier moment avait-il protesté contre la cession : il avait tenté même, on s’en souvient, d’intéresser tous les princes de l’Europe dans la querelle de l’Empire ; mais le même intérêt qui l’avait entraîné dans cette opposition, lui commandait, une fois la cession consommée, de ne pas perdre le temps en vains regrets, et changeant de politique, de tirer du malheur commun le meilleur parti qu’il pourrait. C’est pourquoi il avait mis dès lors son espoir dans la sécularisation. Sans doute, après l’éclat de sa circulaire du mois de janvier, il lui était difficile de prendre franchement cette nouvelle position, la suite de ses raisonnements étant d’ailleurs de nature trop personnelle pour être décemment publiée ; mais les ressources de la diplomatie germanique sont infinies : le plénipotentiaire bavarois lut à la députation un vote empreint d’une patriotique tristesse ; il y montrait la République victorieuse et implacable, et toute prête à recommencer une guerre sans merci, si l’Empire résistait à ses ordres. Et que pouvait-on faire, sinon se soumettre, dans l’état de faiblesse où se trouvait l’Allemagne ? L’unique préoccupation de ses délégués devait être de préparer la patrie à de nouvelles luttes. Or si la cause de son abaissement, comme toute l’histoire le prouvait, était sa division et le morcellement de son territoire, il fallait, quelque douloureux que fût le sacrifice, se décider, en vue du salut de l’Empire, à l’ablation des membres pourris et à la concentration de ses forces.

Ces circonlocutions n’étaient pas pour dérouter les députés, et chacun vit aisément où tendait la Bavière. Le plénipotentiaire de l’évêque de Wurtzbourg, Stadion, qui vota après Moravitzki, le fit assurément d’un tout autre ton ; on eût pu croire, à l’entendre, que c’était le ministre de l’Empereur lui-même qui parlait. Jamais, dit-il, quand l’Empire avait dû céder une province, il n’avait été question de donner des compensations aux princes dépossédés, et c’eût été un beau tumulte en diète, si l’Autriche, après la perte de l’Alsace, s’était avisée de demander des dédommagements. Il n’y avait aucune raison pour inaugurer un tel système ; quant à invoquer, en faveur de la sécularisation, les précédents du traité de Westphalie, c’était un pur non-sens : au cours de la guerre de Trente ans, les protestants s’étaient emparés de territoires ecclésiastiques que l’acte de pacification de 1648 leur avait laissés en prix de leur victoire ; c’était la dépouille du vaincu que gardait le vainqueur : telle avait été la sécularisation d’alors. Mais ce serait une scandaleuse iniquité que les princes allemands se dépouillassent les uns les autres, après une guerre où ils avaient combattu de concert, et que les forts se réclamassent de la défaite commune pour opprimer et anéantir les faibles, et s’enrichir à leurs dépens. S’il devait y avoir compensation, ajoutait-il, la perte devait porter, non pas seulement sur les princes ecclésiastiques, mais proportionnellement sur tous les Etats de l’Empire.

Le député d’Augsbourg soutint Stadion avec vigueur ; Brême, Darmstadt et Francfort appuyèrent la proposition du Bavarois et Bade se prononça catégoriquement en faveur de la sécularisation, qu’il voulait la plus complète possible. Cinq voix étaient favorables aux propositions françaises, Wurtzbourg et Augsbourg les repoussaient ; l’Autriche avait réservé son vote, mais le sens n’en était pas douteux. La Saxe également avait laissé le protocole ouvert ; à la vérité malgré ses sympathies autrichiennes, il était probable que, par crainte des responsabilités, elle se rangerait enfin à l’avis de la majorité. La voix du ministre de Mayence devait donc encore une fois être prépondérante.

Depuis le jour où l’entremise de la légation prussienne avait amené entre Albini et les plénipotentiaires français le rapprochement dont le vote de la cession de la rive gauche du Rhin avait été la conséquence directe, les relations entre eux avaient continué d’être bonnes. Treilhard et Bonnier s’attachaient à témoigner publiquement leur amitié à Albini et à lui en donner les marques les plus flatteuses : jamais il n’attendait dans leur antichambre son tour d’audience ; il avait le pas sur tous les ministres et solliciteurs, et ils affectaient, s’ils le rencontraient chez un de leurs collègues, de n’avoir d’attention que pour lui. Ils avaient eu soin toutefois de s’en tenir aux caresses et aux bonnes paroles, auxquelles Albini n’était pas insensible, et de ne pas se lier par des engagements que la suite de la négociation aurait pu rendre singulièrement fâcheux. Lui cependant, confiant en leur appui, se flattait de ne plus courir aucun danger de sécularisation et ne songeait qu’à se conserver leurs bonnes grâces ; il avait soin toutefois de garder le décorum, de peur d’attirer imprudemment sur son maître les colères de la députation. Cette double préoccupation perçait dans tous ses votes ; on la sentit particulièrement dans celui du 2 avril. Moravitzky, tenu à de semblables ménagements, avait revêtu le sien d’ingénieux prétextes : Albini l’enveloppa dans des considérations infinies, où l’attention la plus soutenue de ses collègues n’aurait pu le suivre. Il lut, sans désemparer, quatorze pages in-quarto. Du sujet, il disait peu de chose à la vérité, et, dans cette homélie diplomatique, les exhortations morales avaient la plus grande part. C’étaient des appels chaleureux à la générosité de la Prusse et de l’Autriche ; si chacun était fermement résolu à renoncer à toute politique égoïste, la mesure proposée, toute fâcheuse qu’elle fût, perdrait beaucoup de son importance ; il avait une ferme confiance dans le dévouement des princes allemands à la chose publique, et c’est pourquoi il proposait d’accéder à la demande des Français, mais sous la réserve expresse toutefois qu’ils accéderaient de leur côté aux demandes que la députation avait formulées dans les trois présuppositions et dans les 18 articles de la note du 11 mars. Tel était en substance le vote d’Albini ; ce vote n’était certes, dans ses amples développements, ni très clair, ni surtout très topique, et chacun, aussi bien les députés que les plénipotentiaires français, y pouvait trouver son compte ; mais, tel qu’il était, il parut généralement convenir tout à fait à la situation présente, et la majorité se rangea à l’avis du ministre de Mayence : le principe de la sécularisation était adopté par 7 voix contre 3, mais sous conditions et avec toutes sortes de réserves, dont le conclusum aurait à tenir compte. La rédaction du conclusum, qui devait être assez délicate, revenait de droit à Albini, directeur de la députation.

Lehrbach, le ministre d’Autriche, qui n’avait pris aucune part à la discussion, était satisfait de la défense qu’avaient faite ses amis, et il se plaisait à espérer que toutes les présuppositions et conditions, à l’accomplissement desquelles était subordonnée l’adoption du principe des sécularisations, en feraient une arme à peu près inoffensive entre les mains des Français. Il se réservait d’ailleurs d’intervenir lui-même dans le débat qui aurait lieu à l’occasion de la lecture et de l’adoption du projet du conclusum. En effet, le 4 avril, dès le début de la séance, il prit la parole. Il commença par déclarer qu’indemnisation n’était pas arrondissement, et qu’en aucun cas et pour personne il ne pourrait être question d’acquérir plus qu’on n’avait perdu ; il consentait (l’article 12 du traité secret de Campo-Formio lui eût rendu, il est vrai, toute opposition assez difficile sur ce point) que l’on donnât certains dédommagements aux princes qui auraient éprouvé quelques pertes de territoire ; mais sans doute, ajoutait-il, les ecclésiastiques avaient autant de droit que les laïques à être indemnisés, et il ne souffrirait pas qu’on leur fit injustice. Tout cela était équitable assurément et fort bon en théorie : mais soumettre de telles propositions à une assemblée de sens pratique comme l’était la députation et sans l’ombre d’une chimère dans l’esprit, quand il s’agissait de ses intérêts, une telle politique était étrangement imprudente. Lehrbach ne faisait rien moins en effet que de convier tous les princes qui n’avaient pas souffert de la cession de la rive gauche du Rhin à se dépouiller de leurs propres mains en faveur de collègues malheureux, ce qui n’était ni dans leurs habitudes, ni dans leurs projets. Il avança bien que les indemnités territoriales n’étaient pas les seules que l’on pût trouver pour les souverains dépossédés et qu’ils se contenteraient sûrement de compensations pécuniaires : cela n’était pas douteux ; mais cette observation ne rendait pas plus acceptable la proposition autrichienne, leur argent n’étant pas moins cher aux princes allemands que leurs domaines. Il termina enfin sa harangue en demandant que toutes ses conclusions fussent insérées dans la réponse que ferait la députation à la note française.

Cette prétention de Lehrbach était assez intempestive après l’adoption à la précédente séance du principe des sécularisations, et, sans doute, s’il avait voulu faire prendre sa protestation en considération, eût-il été plus sage de la présenter avant que la députation se fût prononcée. Aussi ne se trouva-t-il qu’un député, celui de Wurtzbourg, pour soutenir la proposition autrichienne. Les autres ne parurent pas disposés à se déjuger ; ils craignaient bien pour la plupart de se compromettre et hésitaient à se prononcer ouvertement contre Lehrbach ; mais il était évident qu’ils saisiraient avec empressement l’occasion qui leur serait offerte de confirmer leur vote. Ce fut encore Albini qui, pour la troisième fois, « attacha le grelot ».

La perspective d’une indemnisation générale pour tous les princes dépossédés, tant ecclésiastiques que laïques, le charmait médiocrement : même au cas où l’Empire trouverait des territoires à leur partager, ce qui était peu vraisemblable, la concurrence étant infinie, les indemnités seraient courtes ; les Français au contraire, il se le persuadait au moins, récompenseraient amplement ses services et sauraient en tout état de cause conserver à son maître la possession d’une souveraineté temporelle en rapport avec ses dignités. Quant aux dédommagements pécuniaires, l’idée, à son gré, en était acceptable tout au plus pour des princes besogneux, sans appui et sans espérances. Ce ne sont pas précisément ces raisons qu’Albini développa devant ses collègues ; à proprement parler même, il n’en développa aucune : il se borna à argumenter longuement contre la proposition autrichienne, ensuite de quoi il donna lecture de son projet de conclusum. C’étaient d’abord quelques explications sur les 18 articles ; mais sur ce point Albini fut bref : il avait découvert que plusieurs d’entre eux étaient contraires à la constitution de l’Empire ; la députation ne pouvait donc en bonne justice les proposer elle-même, et, si elle acceptait jamais de pareilles conditions, ce ne devrait être que par contrainte et pour éviter à l’Allemagne les horreurs d’une nouvelle guerre. Le procès des 18 articles expédié ainsi sommairement, « comme les ministres plénipotentiaires français, continuait le futur conclusum, ont déclaré qu’ils ne pouvaient négocier ultérieurement, avant que la députation eût manifesté qu’elle adhérait au mode proposé d’indemnisation (le principe des sécularisations) ; que, sans cette accession, la paix ne pouvait absolument point s’opérer, mais qu’ensuite rien ne serait omis dans les négociations ultérieures de ce qui sera juste et concordant avec les intérêts communs des deux nations, la députation… se voit forcée d’entrer dans les indemnités demandées (sic) par des sécularisations pour couvrir des pertes qui auront lieu sur la rive gauche du Rhin » (30). Albini avait soin d’ajouter pourtant qu’il ne devrait être procédé aux sécularisations « qu’avec toutes les mesures et les précautions limitantes qui, sous tous les rapports, sont essentiellement nécessaires à la conservation de la constitution de l’Empire d’Allemagne, ainsi qu’à la restauration et à la consolidation du bien-être des Etats, membres et sujets de l’Empire. » S’il revenait, à la fin, sur les présuppositions, c’était en se bornant à marquer l’espoir qu’ « après avoir tant fait pour la paix », la députation obtiendrait sur ce sujet une réponse « précise et condescendante ».

C’était l’adoption pure et simple du principe des sécularisations que proposait Albini : chargé de traduire en langage diplomatique le vote de la députation, il l’avait corrigé, et, développant des vues bien différentes de celles qu’avait émises la majorité de ses collègues, il avait fait disparaître de son projet de conclusum toutes les réserves et conditions dont ils avaient, à la précédente séance, entouré leur acceptation. Les arguments d’Albini n’étaient pas irréfutables ; les procédés par lesquels il les soutenait donnaient même à ses adversaires une force singulière : Lehrbach ne crut pourtant pas devoir entamer une discussion, et Albini put lire son conclusum, sans que le ministre d’Autriche fit aucune défense ou protestation. On le lui a reproché parfois, et il a été accusé d’avoir manqué d’énergie et de s’être abandonné ; il semble plutôt qu’il ait senti l’inutilité d’une contestation et l’impuissance de ses raisonnements. En effet, soit par un reste de traditionnelle soumission à la politique impériale, soit plus simplement parce que l’occasion ne s’était pas présentée assez avantageuse, longtemps la députation s’était contenue ; le 2 avril encore, elle avait enveloppé ses sentiments intimes d’une phraséologie décente : mais il suffisait qu’un député donnât l’exemple, pour qu’aussitôt, affolée par la crainte de perdre et le désir de gagner, la majorité dépouillât toute contrainte. Albini lui avait fourni l’occasion attendue : on leva le masque, l’égoïsme éclata enfin, et par 7 voix contre 3 l’assemblée adopta le conclusum qui livrait l’Allemagne aux rivalités des ambitions particulières et aux intrigues toutes puissantes du Directoire. Lehrbach refréna sa colère et se tut : il savait d’ailleurs que l’empereur se préparait, résolu à sauver l’honneur de l’Empire même, s’il le fallait.

Lehrbach n’avait pas signé le conclusum ; Metternich se refusa à le revêtir de la sanction impériale et à le transmettre au nom de son maître à la légation française. Ainsi qu’il s’était pratiqué déjà pour le précédent, qui, sans l’aveu de l’Autriche, avait cédé la rive gauche du Rhin à la République, ce fut encore Albini qui accomplit la formalité de l’envoi, en tant que directeur de la députation.


II


Irritation de Thugut ; armements de l’Autriche. – Essais de coalition : négociations avec la Prusse ; échec de cette tentative. – Thugut se tourne vers la Russie ; réponse favorable du czar. – Le Directoire n’accorde aucune créance aux bruits de guerre et de coalition. – Premières alarmes des plénipotentiaires : Talleyrand annonce que Bonaparte ne reviendra pas à Rastadt ; avertissements de Bernadotte et des agents en Allemagne ; départ de Cobenzl. – Politique de Thugut.

Il est aisé d’imaginer quel effet produisaient à Vienne les sommations que les Français adressaient à la députation sous forme de notes et les perpétuelles concessions auxquelles celle-ci se résignait de plus ou moins bon gré. Thugut n’était pas d’humeur endurante ; aussi le refus qu’avait fait Metternich de donner son approbation aux deux derniers conclusum et de les transmettre à la légation française l’avait-il vivement satisfait, et il soutenait avec vigueur le plénipotentiaire impérial contre ceux qui, critiquant un mode d’envoi irrégulier, voulaient qu’on « passât par-dessus toute autre considération » pour sauvegarder les formes. Ces formes, disait-il, dans la situation présente, étaient « un véritable objet de dérision (31) », et ce n’était plus de cela qu’il s’agissait. En effet, après la cession par la députation de la totalité de la rive gauche du Rhin, l’envahissement de la Suisse et des Etats pontificaux par les Français, leur refus de faire droit aux réclamations de l’Autriche, et les arguties au moyen desquelles ils prétendaient justifier l’inexécution de leurs engagements, sa patience était à bout. Ses vieux griefs des négociations de Léoben et de Campo-Formio s’ajoutaient aux griefs de la négociation présente et les aigrissaient : c’était à tort, déclarait-il, qu’il avait espéré « que des paix ou des traités pouvaient être durables avec une nation féroce, irrévocablement décidée à la subversion de toute l’Europe… » Et il ajoutait : « Le mal se propage de jour en jour de la manière la plus effrayante ; une grande et belle partie de l’Europe est déjà la victime des fausses spéculations de sa pusillanimité ; le reste est tout près de subir le même sort : nous sommes donc entièrement convaincus qu’il est indispensable de s’occuper sans délai des mesures les plus propres à empêcher, s’il en est temps encore, la dévastation générale et le renversement de tous les gouvernements légitimes (32). »

Il travaillait activement d’ailleurs à préparer ces mesures. Tandis qu’à l’intérieur, justifiant le surnom qu’on lui avait donné de « baron de la guerre », il refaisait les armements de l’Autriche, lui recrutait des soldats et discutait des plans de campagne (33), sa diplomatie préparait les voies à une nouvelle coalition. Surmontant sa répugnance pour « la duplicité et les intentions infernales d’Haugwitz (34) », il s’était décidé à entrer en négociation avec la Prusse.

C’était la crainte « d’un rapprochement étroit ou d’une alliance formelle entre la France et la cour de Berlin » qui, dès le début du congrès, avait paralysé l’Autriche dans tous ses projets ; dans chaque démarche des plénipotentiaires prussiens, elle soupçonnait un effort pour « capter la bienveillance des Français (35) », et n’osait agir de peur de rencontrer les deux puissances unies contre elle. Thugut résolut de tenter la rupture de cette fâcheuse entente. Sans doute il n’osait espérer d’entraîner les Prussiens dans sa querelle ; tout ce qu’il jugeait pouvoir attendre d’eux raisonnablement, c’était une neutralité plus ou moins bienveillante, mais assurée. Libre d’inquiétudes, il pourrait résister plus décidément aux prétentions françaises, et entamer, s’il le fallait, une lutte qui peut-être ne serait plus inégale. Pour atteindre un tel but, bien des concessions étaient nécessaires et permises : Thugut en fit. Il consentit à discuter la question des indemnités de la Prusse, qui, un an auparavant, à Udine et à Campo-Formio, n’était même pas une question pour lui. Haugwitz s’y prêta aisément, et ce fut d’abord, en apparence, entre les deux cours un combat de désintéressement. L’Autriche promettait, si le roi de Prusse ne réclamait que des équivalents exacts des territoires qu’il serait dans le cas de perdre, de se contenter pour elle-même également d’un simple équivalent de ses pertes. Cela était malheureusement un peu vague, et s’il était facile de s’entendre sur les principes, l’application en devait être plus délicate. La Prusse insista pour que l’Autriche prit son équivalent hors de l’Empire ; on sait que Thugut ne répugnait point à cette idée, et c’est alors que, dans ses entretiens avec Treilhard, Cobenzl avait mis l’Italie sur le tapis. Mais de chaque côté on estimait ses pertes à un taux singulièrement élevé, ravalant à l’envi celles de son adversaire, et l’on jouait au plus fin : les Autrichiens tenaient bon sur l’article des sécularisations et chicanaient sur l’indemnité promise au prince d’Orange à Campo-Formio ; les Prussiens demandaient à l’empereur des sacrifices exagérés : ils allèrent jusqu’à proposer de garantir en commun l’intégrité des Etats héréditaires de tous les princes de l’Allemagne, ce qui aurait impliqué la renonciation de l’Autriche à la portion de Bavière qu’elle convoitait. C’était plus qu’il n’en fallait pour entretenir les méfiances ; au milieu de ces vaines contestations, les soupçons grandissaient, les vieilles haines reprenaient leur vigueur. Tandis que les diplomates discutaient, la totalité de la rive gauche du Rhin, dont la conservation au moins partielle avait été le premier objet de la négociation, avait été cédée à la République. La Prusse, on s’en souvient, n’avait pas été pour rien dans la résolution des députés ; Thugut exagéra le rôle qu’elle avait eu dans ce « bouleversement total de l’Empire d’Allemagne », et, ne doutant plus qu’elle ne « favorisât jusqu’à l’établissement des Français sur la rive droite (36) », résolut de prendre vis-à-vis d’elle et contre les usurpations du Directoire un parti énergique. Il convia une nouvelle et plus formidable puissance à entrer dans la querelle et réclama la médiation de l’empereur de Russie : lui seul pouvait aplanir les différends des deux cours, assurer le repos et le salut de l’Europe et « opposer une digue au torrent dévastateur (37) ». A plusieurs reprises déjà l’Autriche avait demandé indirectement au czar son appui (38), et jamais il n’en avait accueilli les ouvertures ; cette fois sa réponse combla l’espoir de Thugut : en même temps qu’il acceptait la médiation proposée entre Vienne et Berlin, il offrait aux deux cours de conclure avec lui une alliance défensive, dans laquelle il se faisait fort d’entraîner avant peu l’Angleterre et le Danemark (39). La coalition prenait corps.

Le Directoire avait eu vent des négociations qui s’étaient poursuivies entre les cours de Vienne et de Berlin. C’étaient les plénipotentiaires de Rastadt qui, les premiers, avaient remarqué les relations plus fréquentes, sinon plus intimes, des deux légations ; mais confiants dans les haines invétérées de la Prusse et de l’Autriche, ils ne s’étaient pas inquiétés de ce rapprochement et avaient aisément communiqué leur assurance à leur gouvernement. Les bruits vagues que l’on répandait d’ailleurs du désintéressement des futurs alliés n’étaient pas pour désabuser Treilhard et Bonnier et ils connaissaient trop les deux cours pour songer qu’elles pussent renoncer de sitôt à leur « système de rapacité (40) ». Peu à peu cependant les renseignements étaient devenus plus précis ; Caillard, le ministre de France à Berlin, était bien informé et donnait dans ses dépêches des détails très nets sur la négociation (41) ; toutefois il ne croyait pas à une entente et voyait trop de « pierres d’achoppement » pour qu’elle pût réussir. Chose étrange, ce fut Bernadotte, l’ambassadeur à Vienne, que personne ne recevait, qui vivait à l’écart dans son hôtel avec une bande de Polonais et de Jacobins (42), et dont les dépêches étaient d’ordinaire aussi vides de faits que ridicules de style, ce fut Bernadotte qui, le premier, marqua à peu près le véritable état des choses, et annonça à Rastadt le dénouement de la négociation de Thugut. « Les relations de la cour de Berlin avec celle de Vienne ont pris depuis quelques temps une activité remarquable, dit-il. On prétend qu’il existe un projet de coalition tendant à réunir la Prusse, la maison d’Autriche et le Danemark avec la Russie et l’Angleterre contre la république française. On ajoute que dans ce moment le cabinet de Berlin sollicite l’accession de l’empereur à ce projet d’alliance, motivée… par l’augmentation d’influence que la République vient d’acquérir sur les destinées de l’Europe, en rendant la liberté au Capitole et à la patrie de Guillaume Tell (43). »

Treilhard et Bonnier, malgré tous ces avertissements, ne pouvaient imaginer que le danger fût aussi proche et que l’Autriche eût pris une résolution extrême. Ils savaient que ni son armée, ni surtout ses finances n’étaient réorganisées, que le peuple épuisé ne demandait que la paix, et Bernadotte lui-même quelques jours auparavant écrivait encore que, dans sa situation présente, « il n’était pas vraisemblable que l’empereur se déterminât à en venir à une rupture (44) ». Assurément les rapports des agents français établis en Allemagne et qui correspondaient avec la légation n’étaient pas trop rassurants : de tous côtés il n’était question que de guerre ; on parlait en Hanovre d’une prochaine et subite invasion française et on s’armait pour la repousser ; la Saxe prétextait la garde de la ligne de démarcation imposée par les traités, pour compléter ses effectifs (45) ; la Prusse renforçait les garnisons qu’elle tenait en Westphalie ; l’empereur formait des « magasins énormes » en Bohême ; la Souabe et la Franconie s’agitaient et nul ne pouvait dire si elles étaient plus exaspérées des violences des Français ou de la faiblesse de l’Empire (46). Mais tout cela, disaient les plénipotentiaires, et le Moniteur le répétait après eux, ne serait inquiétant que « si l’on ne savait combien la paix était devenue nécessaire aux différents Etats et combien par conséquent l’Empire finirait par faire de sacrifices pour la conserver (47) ».

Cependant un coup assez rude venait de les frapper : ils avaient reçu de Talleyrand l’avis que Bonaparte, tout entier aux apprêts de « la grande expédition », de celle qui devait être l’expédition d’Egypte, ne rejoindrait pas son poste à Rastadt. « Tranquilles du côté de la Suisse, où tout se termine à notre satisfaction, leur avait écrit le ministre, nous nous portons sans partage contre l’Angleterre, et la présence de Bonaparte à Paris, ses fréquentes apparitions sur les côtes, ne sont pas de mauvais préalables. (48) » Mais Talleyrand avait beau ajouter : « Il est juste, et je vois avec un vrai plaisir qu’ayant eu tous les ennuis de la négociation, vous en ayez aussi tous les honneurs », ils ne prenaient pas le change : même absent, le général était pour eux un utile auxiliaire ; s’ils hésitaient à faire une réponse positive à une question embarrassante, leur adversaire était ajourné au retour de Bonaparte ; c’était de Bonaparte qu’on menaçait les députés dont la résistance était trop longue ou trop ouverte ; Bonaparte seul enfin était en mesure de « secouer un peu les Allemands et de dérouter leurs vieilles machines diplomatiques (49) ». Aussi, sans s’arrêter aux consolations de Talleyrand, quelque ingénieuses qu’elles fussent : « Voilà la légation privée de son influence », lui avait répondu Treilhard sans hésiter (50).

Ces nouvelles, reçues coup sur coup, du départ définitif de Bonaparte et du mouvement qui s’était produit dans certaines parties de l’Allemagne à la suite de la cession de la rive gauche du Rhin à la République, enfin la connaissance, bien qu’assez vague encore, des démarches de Thugut à Berlin et à Saint-Pétersbourg, avaient fait perdre aux plénipotentiaires français quelque chose de cette tranquille assurance de l’avenir où ils s’étaient longtemps complus, et ils commencèrent à sentir que toutes les ressources de leur diplomatie ne seraient pas de trop pour mener à bien leur négociation. Tout à coup, le 13 avril, Cobenzl vint les trouver et leur annonça son prochain départ pour Vienne. Rien ne faisait prévoir une détermination aussi brusque ; aucun objet pressant ne paraissait la justifier et le ministre ne donnait aucune raison de son rappel. Treilhard et Bonnier en furent vivement frappés, et ils parurent pour la première fois craindre un moment pour l’œuvre qu’ils avaient entreprise. Sans doute songèrent-ils alors aux engagements de Campo-Formio violés sans scrupules, à ces « appels » répandus en Allemagne pour soulever les peuples (51) et à la propagande des émissaires du Directoire, qui « agissaient dans l’Empire comme des corsaires sur mer (52) » ; ils se rappelèrent la Suisse envahie, Rome occupée, la sécurité des Etats voisins menacée par ces empiétements (53) ; peut-être aussi ces conférences des ministres de Prusse et d’Autriche, dont ils n’avaient jamais complètement pénétré le mystère, leur revinrent-elles à la mémoire, avec les menaces de Cobenzl de rompre des pourparlers désormais inutiles, s’ils continuaient de répondre à ses réclamations par des violences ou d’impitoyables ironies. Ils s’aperçurent que depuis près d’un mois les Autrichiens, acharnés auparavant à la discussion, avaient soigneusement évité tout entretien avec eux et que leur négociation particulière était demeurée en suspens ; et ils en vinrent à soupçonner que la patience de l’empereur était à bout et que ce rappel de Cobenzl pourrait bien être une rupture. Il quitta Rastadt le 15 avril. « M. de Cobenzl est parti, ainsi que nous vous l’avions marqué, écrivait deux jours après Treilhard à Talleyrand. Reviendra-t-il ? Il l’a promis. Quoique je sois porté à croire que personnellement il tient à l’union de la France et de l’Autriche, ce voyage me laisse cependant des inquiétudes. L’Angleterre n’épargne rien pour former une nouvelle coalition ; ce qui se passe en Suisse et en Italie ne plaît sûrement pas à l’Autriche ; elle n’a pas été satisfaite non plus de ce qui s’est passé à Rastadt, où nous avons obtenu notre rive gauche sans lui donner d’équivalent : ces circonstances et quelques autres de la même nature auraient-elles déterminé l’Autriche à écouter les insinuations étrangères ? S’il ne s’agissait que d’un accord entre elle et la Prusse sur les indemnités, pourquoi quitter Rastadt où les agents des deux puissances se voient tous les jours avec trop d’apparence d’intimité ? Tout cela n’est pas encore net (54) ».

Le départ de Cobenzl ne devait pas, dans la pensée de Thugut, être le signal de la rupture avec la République. En quelque haute estime qu’il tint les nouvelles armées de l’Autriche, que lui-même avait contribué énergiquement à organiser, il savait qu’elles n’étaient pas prêtes encore, et sentait d’ailleurs que ce serait une impardonnable témérité de se précipiter seul dans une aventure, et avant que la coalition fût vraiment formée. Autant la cour de Vienne avait mis de soin et d’activité à soumettre au Directoire les propositions qu’elle jugeait acceptables et à les discuter sans se rebuter aussi longtemps qu’elle avait gardé quelque espoir d’obtenir ses équivalents et de régler pacifiquement le différend qu’elle avait avec lui, autant, dès qu’elle se fut assurée que toute négociation serait vaine et que la guerre était inévitable, elle mit de patience à en retarder le moment et à gagner du temps jusqu’à ce qu’elle se crût en mesure de lutter sans désavantage. Au milieu d’avril, Thugut avait encore besoin de quelques mois de paix. Les plénipotentiaires français ne furent pas longs d’ailleurs à reconnaître leur erreur : à peine Cobenzl parti, ils avaient repris leur sang-froid et recouvré leur confiance. L’alerte qu’ils avaient eue aurait dû leur profiter pourtant et les avertir que l’accession de la députation à leurs propositions n’était pas tout et qu’il y avait aussi à compter avec l’Autriche : ils ne s’en avisèrent pas. Ils prirent pour de la faiblesse, quelques jours plus tard, après l’échauffourée de Bernadotte à Vienne, la bonne volonté dont l’Autriche fit preuve aux conférences de Seltz et continuèrent leur politique d’agression : après avoir obtenu la totalité de la rive gauche du Rhin, ils purent exiger un arrondissement sur la droite, imposer aux princes dépossédés des arrangements financiers qui achevaient leur ruine, traiter d’émigrés ceux dont le Directoire voulait confisquer les biens et entreprendre un complet remaniement de l’Allemagne. L’Autriche assistait à ces opérations impassible et comme désintéressée. Seulement dès qu’elle se fut assurée de la neutralité de la Prusse et que l’armée russe fut à portée, ses troupes rentrèrent dans l’Empire ; l’édifice que le Directoire achevait d’élever à Rastadt et qu’il croyait solide s’écroula et les plénipotentiaires français payèrent de leur vie l’ambition irraisonnée de leur gouvernement et les haines qu’ils avaient soulevées.

Raymond Koechlin, Membre du Groupe d’histoire et de diplomatie.


Notes.

(1) Voir les Annales des 15 janvier et 15 juillet 1886, 15 avril 1887 et 15 avril 1888.

(2) Treilhard à Tall., 2 pluv. VI (21 janv. 1798). All., 674, n° 149.

(3) Tall. aux plén., 1 germ. VI (21 mars 1798). All., 674, n° 1.

(4) Mémoire n° 3 des Instructions générales.

(5) Treilhard à Tall., 12 frim. VI (2 déc. 1797). All., 674, n° 39.

(6) Le Dir. aux plén., 23 frim. VI (13 déc. 1797). All., 674, n° 56.

(7) Le Dir. aux plén., 23 vent. VI (13 mars 1798). All., 674, n° 275.

(8) Bacher à Tall., 5 vent. VI (23 fév. 1798). All., 697, n° 129.

(9) Haüsser, Deut. Gesch., II, 161.

(10) Mémoires, I, 347.

(11) Haüsser, ibid., II, 169.

(12) Bacher aux plén., 6 vent. VI (24 fév. 1798). All., 682, p. 83.

(13) All., 679, p. 151.

(14) Treilhard à Tall., 12 pluv. VI (31 janvier 1798). All., 674, n° 186.

(15) Treilhard à Tall. 20 germ. VI (9 avril 1798). All., 675, n° 29.

(16) Rapport au Dir., 17 germ. VI (6 avril 1798). All., 675, n° 24.

(17) Tall. aux plén., 3 germ. VI (23 mars 1798). All., 675, n° 5.

(18) Tall. à Treilhard, 3 germ. VI (23 mars 1798). All., 675, n° 4.

(19) Bonnier à Rewbell, 10 germ. VI (5 avril 1798). All., 680, p. 87.

(20) Tall. à Treilhard, 9 vent. VI (27 fév. 1798). All., 674, n° 244.

(21) Correspondance inéd. of. et conf. de N. Bonaparte, t. IV, 402.

(22) Treilhard à Tall., 26 niv. VI (15 janv. 1798). All., 674, n° 130.

(23) Treilhard à Tall., 5 déc. 1797, All., t. 674, n° 42. Cf. 2 pluv. VI (21 janv. 1798), ibid., n° 149 ; 28 vent. (18 mars), ibid., n° 291 ; 10 germ. (30 mars), t. 675, n° 15, et passim. de janvier à mars.

(24) Metternich à Colloredo, 11 mars 1798, cité par Hüffer, I, 119.

(25) Le baron de Hügel, commissaire impérial près la Diète, à sa cour (21 mars 1798). Envoyé par Bacher aux plén. All., t. 682, p. 103. Bacher semble avoir eu, par des intelligences dans la chancellerie impériale à Ratisbonne, communication de plusieurs lettres de Hügel. Il ne paraît pas qu’il ait été mystifié cette fois et que ces lettres soient fausses.

(26) Treilhard à Tall., 20 germ. VI (9 avril 1798). All., t. 675, n° 29. Ce fait est confirmé par Perthes, Politische Zustände und Personen, p. 249.

(27) Hüffer, Rast. Cong., I, 210.

(28) Treilhard à Tall., 28 vent. VI (18 mars 1798). All., t. 674, n° 291.

(29) Bacher aux plén., 8 germ. (28 mars) et 25 germ. VI (14 avril 1798). All., t. 682, p. 111 et 123.

(30) C’est à propos de ce conclusum du 4 avril que Treilhard écrivait à Talleyrand cette phrase qu’on pourrait reproduire après chacune des notes de la députation : « Le citoyen Rosenstiel a préféré dans sa traduction le mérite d’une grande fidélité et d’une rigoureuse exactitude à celui de l’élégance. »

(31) Correspondance de Thugut, t. II, p. 91. Thugut à Colloredo, 9 avril 1798.

(32) Vivenot, Rast. Cong., p. 150. Thugut à Stahremberg, ambassadeur impérial à Londres, le 17 mars 1798.

(33) Wertheimer, Geschichte Oesterreichs und Ungarus, t. I, p. 49.

(34) Corresp. de Thugut, t. II, p. 89. Je n’ai pas à entrer dans le détail de cette négociation ; je me borne à en marquer les principaux traits et les résultats. On en trouvera des récits très complets dans un article de Haüsser (Historische Zeitschrift, t. VII, 1862), et dans Hüffer, Rast. Cong., t. I, ch. VIII) ; Sybel la résume brièvement, Hist. de l’Europe (trad. Dosquet), t. V, p. 232.

(35) Thugut à Dietrichstein, ambassadeur à Pétersbourg, 9 mars et 25 fév. 1798. Vivenot, Rast. Cong., pp. 139 et 135.

(36) Thugut à Dietrichstein, 9 mars 1798, Vivenot, Rast. Cong., p. 140.

(37) François II à Paul 1er, 9 mars 1798. Vivenot, Rast. Cong. pp. 140 et séq.

(38) Cf. Martens, Recueil des traités et conventions conclus par la Russie avec les puissances étrangères. Traités avec l’Autriche, t. II, p. 359 (Saint-Pétersbourg, 1875, in-4°).

(39) Paul 1er à François II, 16/27 mars 1798. Vivenot, Rast. Cong., p. 144.

(40) Goertz à sa cour, 21 fév. 1798 (Haüser, Deut. Gesch., t. II, p. 180).

(41) Caillard à Talleyrand. Cf. particulièrement la lettre du 21 germinal VI (10 avril 1798). Corr. de Prusse, t. 223, p. 17.

(42) F. Masson, Les Diplomates de la Révolution, Paris (Charavay), 1882, in-8°.

(43) Bernadotte aux plén., 24 germ. VI (13 avril 1798). All., t. 682, p. 121.

(44) Bernadotte à Tall., 15 germ. VI (4 avril 1798). Corr. de Vienne, t. 368, p. 237.

(45) Helflinger, agent en Saxe, aux plén., 19 vent. VI (9 mars 1798). All., t. 682, p. 97.

(46) Vreede, La Souabe après la paix de Bâle (Utrecht, 1879, in-8°), passim.

(47) Moniteur du 5 avril. Lettre de Rastadt, datée du 27 mars.

(48) Tall. à Treilhard, 23 vent. VI (13 mars 1798). All., t. 674, n° 274. Cf. Correspondance inédite, officielle et confidentielle de N. Bonaparte, t. IV, p. 437. Bonaparte à Talleyrand. (La date est sans doute fausse.)

(49) Treilhard à Tall., 8 vent. VI (26 fév. 1798). All., t. 674, n° 243.

(50) 4 germ. VI (24 mars 1798). All., t. 675, n° 6. – Je n’ai trouvé trace dans la correspondance de Treilhard ni de sa jalousie à l’égard de Bonaparte, dont parlent les historiens allemands, ni de la prétendue joie qu’il aurait éprouvée à en être débarrassé. Quant à l’assertion de la Valette, qui dit, dans ses Mémoires (t. I, p. 260), que Bonaparte, en quittant Rastadt, avait la ferme intention de n’y pas revenir, elle est impossible à vérifier. Le général y avait laissé une partie de sa maison, et les plénipotentiaires l’attendirent jusqu’à ce qu’il leur eût fait annoncer officiellement sa résolution par Talleyrand ; ce n’est qu’à la fin de mars que les Allemands soupçonnèrent la vérité. (Metternich, Mémoires, I, 361).

(51) Supplément aux Nouvelles extraordinaires (Gazette de Leyde), du 9 fév. 1798.

(52) Propos de Talleyrand. Cf. Bailleu, Preussen und Frankreich, t. I, p. 175.

(53) Bernadotte à Tall. 4 vent. VI (22 fév. 1798). Corr. de Vienne, t. 368, p. 120.

(54) 28 germ. VI (17 avril 1798). All., t. 675, n° 38.



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ANNALES DE L'ECOLE LIBRE DES SCIENCES POLITIQUES - 15 JUILLET 1888







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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
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