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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LA POLITIQUE FRANCAISE

AU

CONGRES DE RASTADT

IV (1)




La cession de la rive gauche du Rhin



I


La députation offre aux plénipotentiaires français la frontière de la Moselle moyennant leur accession à dix-huit conditions ; leur réponse (4 mars). – Altercations avec Cobenzl et avec Goertz ; Treilhard et Bonnier demandent à Talleyrand d’autoriser l’envoi d’un ultimatum. – Le Directoire leur prescrit de quitter Rastadt si, sous quinze jours, ils n’ont pas obtenu la rive gauche du Rhin tout entière et un arrondissement sur la droite. – Les Prussiens leur donnent un secours imprévu : le roi, craignant une alliance de l’Autriche avec la République, se décide, pour y parer, à seconder les Français ; par l’intermédiaire de ses représentants, une majorité se forme pour la cession de la totalité de la rive gauche du Rhin.

– Séance du 9 mars : la cession.



Le bruit s’est répandu rapidement au congrès que la conférence entre Cobenzl et les plénipotentiaires français, le 17 février 1798, ne s’était point passée sans orages et qu’on y avait parlé de guerre. Les ecclésiastiques, à cette nouvelle, se reprirent à espérer ; ils se crurent déjà sauvés de la sécularisation, et communiquèrent aux députés, encouragés par la fermeté de l’Autriche, la force de résister encore une fois aux Français. Afin de gagner du temps, et pour que l’empereur pût manifester les résolutions qu’on attendait de lui, Albini ne convoqua la députation que pour le 26 février, et à la séance, la majorité se retrouva entière pour renouveler sa précédente proposition ; elle se borna à en modifier la forme : si le but des Français n’était, comme ils l’avaient dit souvent, que d’acquérir une frontière militaire, qu’ils prennent donc le pays à l’ouest de la Moselle ou, à leur choix, le territoire entre Moselle et Rhin, car assurément la frontière de la Moselle valait pour eux celle du Rhin. Un tel sacrifice, ajoutait-on, était bien douloureux pour l’Empire, et la République devait tenir à honneur de le reconnaître par certaines facilités ; aussi à la note était jointe une liste de dix-huit articles, sur lesquels il était indispensable que la France admit les réclamations des députés.

Le conclusum fut envoyé le 3 mars, mais le fond en était connu des plénipotentiaires aussitôt après la séance. Si une telle réponse n’était pas pour remplir leur attente, elle n’avait rien du moins qui eût dû les troubler trop vivement ; c’était sans doute un nouveau retard apporté à la négociation, pourtant le vote ne changeait rien en somme à la situation, et il n’y avait nulle raison ni de désespérer, ni de s’emporter. Cet incident n’en fit pas moins oublier à Treilhard tous les conseils de prudence que peu de jours auparavant il donnait encore à Talleyrand ; une lettre du ministre était d’ailleurs survenue à point pour lui rendre toute sa « fermeté ». Il ne songea plus, semble-t-il, que la patience de l’Autriche, comme lui-même l’avait dit, pouvait être épuisée, et qu’il avait un moment craint la guerre ; il résolut de presser la députation dans ses derniers retranchements et sa note dépassa toutes les précédentes en sécheresse et en hauteur.

Les Autrichiens et les Prussiens eux-mêmes ne furent pas épargnés davantage. Le lendemain de la séance, le 27, les Français profitèrent d’un dîner où Bonnier, comme il dit, « avait traité, sans vanité, magnifiquement » M. de Goertz et ses collègues, pour les « serrer un peu, lorsque la cohue visitante et dînante se fut écoulée », et « les piquer d’honneur. » La discussion s’échauffa ; il y eut une scène violente et des menaces, et Treilhard finit par leur déclarer que, « ou ils n’employaient pas leur crédit, ou ils n’avaient pas de crédit (2). » Les Prussiens dûment avertis, ce fut le tour de Cobenzl. Talleyrand avait jugé, après avoir eu soin de consulter Bonaparte, que la demande d’un équivalent en Italie « n’était pas même susceptible d’être discutée (3) » ; aussi ce point fut-il, dans l’entretien, écarté assez brusquement. Sur la question du principe même de l’équivalent, les Français prétendirent n’avoir pas d’instructions, et pour couper court à tout raisonnement, Treilhard conclut en disant à Cobenzl « qu’il serait embarrassé peut-être, si on lui déclarait que la République ne veut plus que l’Empire lui fasse cession ; qu’elle se contente de sa possession qu’elle trouve suffisante telle qu’elle est, et que l’Autriche n’a qu’à s’arranger comme elle pourra pour ses équivalents en Bavière. » La discussion en demeura là. Mais cela même n’était point assez au gré des plénipotentiaires ; la députation pouvait être tentée de résister encore à leurs injonctions, et c’était ce qu’ils voulaient éviter à tout prix : il était temps qu’ils fussent « en état de montrer autre chose que de vaines paroles (4). » Il faut que la comédie de notes finisse, se décida donc à écrire Treilhard à Talleyrand, et nous ne pouvons pas la prolonger sans compromettre la dignité de la République. On assure qu’un ultimatum bien prononcé et un terme fixé entraîneront l’adhésion à notre demande ; je serais porté à le croire, et même en supposant que cette démarche ne dût pas produire entièrement son effet, elle me paraîtrait encore à sa place (5). »

Talleyrand, quelques jours auparavant, lui avait mandé : « Je ne regarde point comme perdu le temps qui s’est écoulé depuis l’ouverture du congrès. Je pense que ces fastidieux préliminaires, cet échange de notes, ces discussions sans intérêt, ces intrigues secrètes ont dû précéder l’instant décisif (6) ». Or cet instant décisif, ce moment de « marcher au dénouement », paraissait venu au ministère ; comme ses plénipotentiaires, le gouvernement était las d’attendre : « le congrès, disait-on, est livré au ridicule de tous les commis des bureaux (7) ». Mais sur le point de prendre une résolution, le Directoire en craignit les conséquences : si, entraînée par l’Autriche et les ecclésiastiques, la députation repoussait l’ultimatum et qu’il fallût rompre le congrès, c’était la guerre (8). Pour ne pas la risquer, on s’en tint aux demi-mesures : on enverrait un ultimatum, mais il ne serait pas définitif. Le Directoire autorisait les plénipotentiaires à s’exprimer « de manière à ne point laisser de ressource aux tergiversations et à la mauvaise volonté » de la députation ; ils devaient insister « avec tous les arguments convenables » pour la décider à leur accorder ce qu’ils demandaient : vous lui déclarerez, écrivait Talleyrand, « de la façon la plus précise, que de plus longs délais équivaudraient à un refus, et qu’alors, la négociation se trouvant avortée dans son principe, il vous serait prescrit de quitter Rastadt, et de rompre des conférences devenues inutiles par l’obstination avec laquelle on aurait écartée la première et indispensable base de la conciliation. Vous éviterez [toutefois] de vous expliquer sur les conséquences de ce départ. Vous laisserez croire tout ce qu’on voudra ; seulement vous ferez qu’on ne conserve aucun doute sur la limite que vous voulez obtenir. En réclamant une décision prompte, il n’est cependant pas à propos que vous marquiez d’abord un terme fixe pour qu’elle soit prise et qu’elle soit communiquée. » C’était Bonaparte qui devait, en cas de refus, venir diriger lui-même la dernière attaque (9).

Le projet de s’assurer une retraite était parfaitement sage ; mais les conseils de prudence n’étaient pas écoutés longtemps au Directoire. Huit jours après cette dépêche, le 23 ventôse (13 marrs), et sans qu’aucune raison pût justifier une telle contradiction, Talleyrand envoyait à Rastadt cette nouvelle instruction, à laquelle la signature des Directeurs donnait l’autorité d’un ordre : « Les discussions du congrès sur un point unique ont duré assez de temps. Quel serait le terme de la conclusion du traité, si chacun de ses articles exigeait deux mois de délibérations ?… La patience (du gouvernement) est lasse ; il faut finir. Vous déclarerez que si, dans quinze jours à compter celui où votre note sera remise, la limite du Rhin n’est pas accordée ; si la ville de Mayence, son territoire et ses forts, le point et le fort de Kehl ne sont point reconnus appartenir définitivement à la République française, vous avez l’ordre de vous retirer (10). »

Les plénipotentiaires n’avaient pas encore reçu l’autorisation d’user de tels moyens de contrainte, lorsque, le 6 mars, la députation se réunit pour délibérer sur leur note du 4. Ce fut un concert de plaintes. Albini, ministre de Mayence, conduisait le chœur, et faisait, dit Lang, à défendre son maître, « une pantomime assez héroïque dans le ballet des ambassadeurs (11) » ; il ne parlait de rien moins que de faire avancer l’armée d’Empire, à qui se joindraient d’enthousiasme toutes les milices des pays rhénans. Le parti français essayait en vain de modérer l’assemblée ; il reprenait pour la convaincre et développait à chacun de ses membres ses meilleurs arguments : on avait les plus fortes raisons de compter sur l’assentiment des cours de Vienne et de Berlin à une proposition qui leur était depuis longtemps connue ; on ne pourrait regarder l’opposition du Corps germanique en cette circonstance que comme un moyen de retarder le salutaire ouvrage de la paix définitive et on serait forcé d’agir en conséquence (12). Mais ils n’étaient que trois qui se prononçaient fortement pour la France, Bade, Hesse-Darmstadt et Francfort. Les plénipotentiaires ne perdaient pourtant pas courage : « Leur nombre s’accroîtra », soutenait Treilhard, et ils continuaient leurs efforts. Il répétait à Augsbourg que c’étaient sur les villes libres que les ecclésiastiques voulaient faire retomber le poids des indemnisations, et peu à peu elle se laissait convaincre. Brême soutenait un rude assaut, mais alliée aux Prussiens, n’osait trop s’engager ; tout à coup elle aussi céda. La surprise fut grande ; elle augmenta, lorsqu’on sut que les Prussiens eux-mêmes étaient les auteurs de ce revirement, et l’on fut quelque temps avant de découvrir la cause de ce qui pouvait à bon droit passer pour un changement de front.

Ce n’est pas à la vérité que les sentiments du cabinet de Berlin eussent varié en aucune façon ; sa politique à l’égard de la République demeurait la même et cette nouvelle démarche n’en était que la suite. Il la crut nécessaire pour s’assurer les indemnités et la compensation auxquelles il prétendait, et il ne paraît pas d’ailleurs s’y être décidé sans qu’il lui en coûtât. C’était en vain, on s’en souvient, qu’à Rastadt les ministres prussiens avaient essayé de pénétrer le secret de Campo-Formio ; Sandoz, à Paris, n’avait pas été plus habile, et les demi-confidences de Bonaparte et de Talleyrand troublaient ses recherches beaucoup plus qu’elles ne l’éclairaient. A Berlin, Haugwitz aussi avait vivement pressé Caillard, à qui incombait la tâche délicate de lui annoncer officiellement qu’on ne lui ferait aucune communication sur un sujet qui lui tenait si fort au cœur ; mais il avait eu affaire à forte partie et n’avait pas été heureux dans ses démarches. Aux « reproches amicaux » que lui adressait Haugwitz sur le retard que mettait le Directoire à faire connaître à la Prusse les clauses secrètes du traité, l’ambassadeur répondait vaguement ; ce furent bientôt, de la part du ministre, « le langage et l’accent d’une véritable affliction. » Diplomate de carrière, insinuant et tenace, Caillard s’appliquait à « détruire peu à peu l’espérance » de son adversaire. Il n’usait pas sans doute des arguments, au moins étranges parfois, que lui suggérait Talleyrand (13) et ne disait pas avec lui, tout net, « qu’il n’était pas dans l’intention actuelle du Directoire de satisfaire une curiosité qu’il jugeait inutile » ; mais il apportait à ses refus des adoucissements. Il avait cherché l’occasion de faire connaître à Haugwitz, le plus délicatement possible, les vues de son gouvernement ; il ne lui épargnait point les bonnes paroles et lui « filait » dans de longues conférences les plus beaux raisonnements du monde. Enfin, à force de temps et de dextérité, il sut, « sans porter le découragement dans l’âme du ministre, ni lui donner aucun refroidissement (14) », « le détacher insensiblement de l’espérance de connaître les articles secrets de la paix, et l’amener au point qu’il put entendre sans sourciller l’assurance que la Prusse ne connaîtrait point ces articles (15) ». En désespoir de cause, elle s’était adressée aux Autrichiens, mais les pourparlers de Vienne et de Rastadt lui avaient montré que Thugut était disposé aussi peu que le Directoire à la mettre dans la confidence des négociations de Campo-formio.

Une telle discrétion était assurément de mauvais augure, et n’avait pas sans doute pour unique raison, comme l’écrivait l’empereur, d’éviter, en violant le secret d’un traité, de donner de nouveaux exemples de manque de foi dans ces temps malheureux (16). Ce que l’on cachait devait être d’extrême importance, et l’on ne soupçonnait naturellement rien moins, à Berlin, comme dans tout l’Empire, qu’une entente de l’Autriche et de la France pour se partager l’Allemagne et exclure la Prusse de l’opération. L’Autriche s’en défendait, mais le bruit d’un accord n’en persistait pas moins, et les dépêches de Sandoz la confirmaient. « La cour de Vienne, lui avait dit Bonaparte, est convenue avec moi de donner son consentement à la cession de la rive gauche, et elle l’effectuera ; les difficultés qu’elle a l’air d’écouter (sic) et de favoriser aujourd’hui n’ont d’autre but que de dissimuler mieux ses arrangements avec la République française et de ménager sa popularité dans l’Empire ; négocier, pour elle, est, comme l’on sait, épuiser la patience et le temps. » Il laissait entrevoir le mal qui résulterait pour la Prusse, dans de telles circonstances, d’une plus longue neutralité ou plutôt d’une passivité contraire à ses intérêts les plus chers : « Le Directoire, délié de toute espèce de reconnaissance, s’en tiendrait à l’observation stricte de ses engagements pour les compensations de la Prusse – et l’on pouvait imaginer ce qu’il faudrait entendre par ces mots observation stricte, - tandis que l’Autriche gagnerait une très grande supériorité sur elle. » Au contraire, que les Français eussent quelques obligations à la Prusse, et l’on pourrait aisément (« augmenter ses indemnités » et « affaiblir des conditions éventuelles (c’est-à-dire le traité de Campo-Formio), qu’il importait la Prusse et à la France de contester et d’annuler. Il n’existait pas d’autre manière de sauver la Bavière de toute espèce de démembrement (17). »

Ces raisonnements avaient prise sur Sandoz, qui était loin de se montrer hostile à une entente avec la France, et ils n’étaient pas sans troubler les partisans de l’alliance autrichienne et de la « politique allemande » à Berlin. Mais on n’y était plus accoutumé à prendre rapidement de fortes décisions ; le roi « flottait entre Vienne et la France », continuant de solliciter de l’Autriche, dont il se méfiait, une entente pour sauvegarder l’intégrité de l’Empire, et de réclamer de la France, qu’il craignait, des indemnités pour ses pertes à venir et des équivalents pour les acquisitions futures de l’Autriche. Ce fut la méfiance envers l’Autriche qui l’emporta, et il se décida, après le conclusum du 3 mars, à prendre des mesures extrêmes. « La bonne volonté du cabinet prussien a reçu un degré de chaleur de plus, raconte Caillard, par la proposition de la députation de l’Empire de céder seulement à la République une portion de la ligne du Rhin qui se terminerait à la Moselle, en lui offrant le choix du haut ou du bas Rhin. On a découvert avec toute la sagacité de l’intérêt personnel le piège caché sous cette proposition, et on a senti qu’elle avait été particulièrement faite dans l’espérance que la République garderait indubitablement le côté de Mayence, et que dans ce cas les provinces prussiennes resteraient à la Prusse, qui alors n’aurait plus aucune raison pour réclamer des indemnités et se trouverait entièrement hors de scène. C’est ainsi que la chose a été expliquée au roi, qui, de surprise, en a fait deux pas en arrière (18). » Il se voyait déjà chargé « d’une possession précaire et isolée (19) » sur la rive gauche, et exposée en cas de guerre aux premiers coups des armées républicaines. C’est alors, continue Caillard, « qu’il a envoyé un courrier aux députés prussiens avec l’ordre de s’expliquer si clairement sur la nécessité de céder à la République toute la rive gauche du Rhin, que personne ne pût élever le moindre doute sur (son) opinion, et il espère qu’un suffrage aussi important dans cette affaire, et énoncé d’une manière aussi positive, suffira pour anéantir la mauvaise volonté des députés de l’Empire ».

Il est possible que les circonstances du récit de Caillard ne soient pas tout à fait exactes (20), mais assurément les ordres dont il parle furent donnés, et, bien que vraisemblablement exécutés à contre-cœur par les ministres prussiens (21), ils avaient eu pour premier effet la conversion de Brême. Quand Treilhard et Bonnier allèrent remercier Goertz du secours qu’il leur prêtait, ils apprirent que, grâce à eux, le député de Saxe, qui votait le premier en séance, ne s’opposerait pas formellement à leur proposition et se rangerait à la fin du côté de la majorité. C’étaient cinq voix d’assurées, mais ce n’était pas la majorité encore : une voix manquait, et nul moyen de la gagner. Bavière et Wurtzbourg n’étaient pas à détacher de la cause autrichienne, et pouvait-on se flatter de rien obtenir de Mayence ? On crut, sur le conseil des Prussiens, devoir tenter l’aventure.

Ce n’était ni par dévouement à l’Autriche, ni par fanatisme pour l’ancienne constitution germanique qu’Albini s’opposait avec passion aux propositions de la France ; ses motifs étaient moins relevés, mais parfaitement raisonnables : après avoir pris pour elle la capitale de l’électeur, située sur la rive gauche du Rhin, la République parlait de distribuer à ses clients les possessions mayençaises de la rive droite, et Albini défendait les biens de son maître. En garantir la possession à l’électeur, avec l’intégrité de ses honneurs, serait lui ôter tout prétexte d’hostilité : dès le début du congrès, Albini l’avait laissé entendre (22). Il tenait le sort de la négociation entre ses mains : si leurs instructions autorisaient les plénipotentiaires à lui faire une concession, il fallait s’y résoudre ; or le Directoire semblait ne plus tenir essentiellement à la sécularisation totale, et les Prussiens s’offraient comme intermédiaires dans cette délicate affaire. Treilhard et Bonnier n’hésitèrent pas ; dans un entretien préliminaire avec Albini, Goertz leur prépara la voie, et quand, aussitôt après, Treilhard rendit visite au ministre de Mayence, la besogne était déjà plus qu’à moitié faite. « Il n’a pas pris trop de détours, écrit Treilhard, pour me faire entendre que, s’il était assuré de n’être pas détruit, il ne nous serait pas contraire. Je lui ai répondu que dans le cas de non-acceptation de la base [d’indemnités], sa destruction me paraissait inévitable, mais que, dans le cas d’acceptation, ses inquiétudes ne me paraissaient pas fondées ; qu’il faudrait à la vérité des sécularisations pour les indemnités, mais qu’elles ne pourraient jamais atteindre Mayence qui conserverait presque tous ses revenus sur la droite, auquel était annexée la qualité d’archichancelier de l’Empire, qu’il était très politique de laisser à un prince électif. – Albini m’a paru tout réjoui de ce que je lui disais : pour rien au monde il ne voudrait devenir le bailli du prince de Linange ou de tout autre prince de ce calibre ; il aimerait mieux cent fois se faire républicain, etc., etc. Enfin il votera pour nous (23). » C’était une voix acquise ; la majorité ne pouvait plus être douteuse dans la députation.

La séance eut lieu le 9 mars : « Tout s’est passé, manda le lendemain Treilhard à Talleyrand, comme je vous l’avais annoncé. Le ministre de Saxe, sans adhérer formellement à notre proposition, s’est réservé de se réunir à ceux qui adhéreraient. Celui d’Autriche s’est opposé nettement à l’adoption de la base ; celui de Brême a voté pour cette adoption ; la Bavière et Wurtzbourg ont suivi l’avis de l’Autriche ; mais Bade, Hesse-Darmstadt, Francfort, Augsbourg et Mayence ont voté au fond comme Brême. Saxe est revenue à cet avis, ainsi que Bavière, même Wurtzbourg, et il a bien fallu que l’Autriche parût s’y ranger, pour ne pas rester seule (24). » Il y eut bien certaines restrictions ; sur la proposition de Saxe, on insista une fois encore sur trois points auxquels les Français avaient toujours refusé de s’arrêter, trois présuppositions, comme disait le protocole : 1° l’évacuation de la rive droite par les troupes françaises et la cessation des prestations militaires ; 2° la promesse de n’élever aucune prétention sur un point quelconque de la rive droite ; 3° l’adoption des 18 articles formulés dans la note du 3 mars. En outre, Mayence ne put se résoudre à se rendre sans discussion ; Albini espérait que le gouvernement français voudrait bien laisser à l’Empire les provinces au nord de la Nette et de la Roer. En ces termes, quelles que fussent les réserves de l’Empire, c’était, pour qui connaissait les habitudes du Directoire, la cession de la rive gauche du Rhin tout entière à la République, sauf les exceptions qu’il lui plairait de consentir. « On a cru devoir faire encore cette simagrée quine signifie rien », concluait Treilhard (25).

Le 11 mars, le conclusum était envoyé à la légation française, qui répondait le 15 : « Les ministres plénipotentiaires de la République française avaient toujours pensé que la députation de l’Empire, pénétrée de la nécessité d’une limite fixe et invariable entre les deux Etats, accéderait franchement et sans restriction à une démarche qui ne pourrait être combattue avec obstination que par passion ou par intérêt. Ils voient avec satisfaction, par le conclusum du 11 mars (21 ventôse), dont le ministre plénipotentiaire de Sa Majesté l’Empereur lui a transmis la copie, que leur espoir n’a pas été déçu. On peut donc actuellement travailler efficacement au bonheur des peuples, en s’occupant, sans relâche et sans délais, à prévenir pour toujours le fléau de la guerre par une prompte pacification, dont la rentrée des troupes dans l’intérieur sera la première conséquence. » Quant aux autres présuppositions, à peine en était-il fait mention ; la légation se bornait à ajouter à la fin de la note, que, dans la suite des négociations, on pourrait « déterminer le nécessaire à l’égard de ces articles, dans lesquels on trouvait en effet quelques propositions admissibles ».

Le compliment officiel n’était pas trop aimable, pour « le sacrifice très important et presque insupportable » auquel s’était résolue la députation ; les remerciements particuliers des plénipotentiaires le furent moins encore : « Sacré Dieu ! se serait borné à répondre Treilhard, en frappant sur la table, au ministre de Prusse qui lui portait la nouvelle du vote, que faut-il de documents ! Nous tenons ces pays ; qu’ils viennent les reprendre, s’ils en ont envie (26) ! »

Le Moniteur eut à la vérité un autre langage, lorsqu’il annonça, le 18 mars, que la France était rentrée dans ses frontières naturelles : il loua la sagesse de la députation et applaudit aux bons offices que la légation de Prusse avait rendus aux plénipotentiaires français. « Sa conduite, dans cette circonstance, a prouvée, dit-il, la sincérité de l’union qui existe aujourd’hui entre cette puissance et la République. » Et il ajoutait : « Toute l’influence dont la Prusse jouit dans l’Empire a été employée à aplanir toutes les difficultés et à terminer tous les différends qui pouvaient amener la rupture de la négociation. » Mais c’étaient là des remerciements dont sans doute la cour de Berlin se serait passée volontiers ; aussi bien, peut-on croire que ces témoignages publics étaient destinés beaucoup moins à lui marquer la gratitude du Directoire, qu’à la compromettre aux yeux du cabinet de Vienne, et à fléchir, par la crainte d’une entente de la Prusse avec la République, la volonté de l’empereur et ses résistances.


II


Metternich refuse d’approuver le conclusum. – Cobenzl veut en faire acheter la ratification. – Les Français se refusent à lui laisser prendre en Italie l’équivalent dû à l’Autriche pour leurs acquisitions que le traité de Campo-Formio n’avait pas stipulées et ne lui reconnaissent même pas le droit d’exiger un équivalent. – Procédé imaginé par Talleyrand pour obtenir la ratification ; ses difficultés. – La ratification est reconnue inutile.

Les plénipotentiaires, fort occupés, durant les derniers jours de leur négociation, à « raisonner séparément » les députés, n’avaient pas eu le loisir de mander au Directoire le détail de leurs démarches. Leur silence avait surpris Talleyrand, et il hésitait s’il en fallait inférer que les affaires continuaient de languir à Rastadt, ou si c’était « le présage de quelque coup décisif que la légation se disposait à porter, et dont elle se réservait de faire connaître à la fois la tentative et l’effet (27). » Dès que fut connue à Paris l’accession de la députation aux propositions des plénipotentiaires français, ou plutôt sa soumission à leur volonté, Talleyrand se hâta, comme il convenait, d’envoyer à la légation ses félicitations officielles, auxquelles il joignit un billet particulièrement flatteur pour Treilhard, qu’il n’appela plus désormais dans ses lettres que « mon cher Treilhard ». Toutefois, bien que la cession de la totalité de la rive gauche du Rhin par la députation fût à ses yeux un grand point, le ministre ne pouvait se dissimuler que l’acte n’était pas parfait encore et qu’une certaine formalité demeurait à remplir.

Assurément la députation, après avoir « défendu pied à pied » l’intégrité de l’Empire, avait reconnu qu’il ne lui restait plus « qu’à se soumettre à la volonté du vainqueur, et à la considérer, dans la position où l’Allemagne se trouvait, comme une loi nécessaire (28) ». Mais un conclusum de la députation n’acquérait toute sa valeur que quand il avait reçu l’approbation du plénipotentiaire impérial. Metternich n’avait pas manqué, depuis l’ouverture des négociations, à transmettre à la légation française chaque conclusum en son nom et au nom de la députation c’était la forme adoptée. Or, pour ce dernier conclusum, le plus important de tous, les plénipotentiaires prévoyaient des difficultés. Les ministres de l’empereur ne se faisaient pas faute de protester contre les procédés et les insinuations de leurs adversaires, et Treilhard s’inquiétait quelque peu de ces réclamations. « Je ne sais, écrivait-il à Talleyrand, le lendemain du vote, si le plénipotentiaire impérial se dépêchera de ratifier une résolution qui à coup sûr ne plaît pas aux Autrichiens. C’est bien malgré eux qu’elle a été prise, et je crois qu’ils boudent un peu. Pour m’en assurer, j’ai fait prier M. de Metternich à dîner pour demain. Il m’a répondu qu’il acceptait avec plaisir (29). » C’est à ce dîner qu’on apprit par Boccardi, le ministre de la République ligurienne accrédité auprès de la légation française, la résolution de Metternich d’envoyer la note sans l’approuver, si la désapprouver. En effet, le conclusum du 11 mars fut communiqué purement et simplement, tel que le directeur de la députation, Albini, l’avait transmis au plénipotentiaire impérial. Metternich n’avait pas osé prendre sur lui de ratifier une décision si grave sans en référer à sa cour et il avait envoyé un courrier à Vienne.

Treilhard sembla d’abord prendre assez gaiement son parti de ce nouveau contre-temps. Il raillait M. de Metternich, constitué, disait-il, « facteur de dépêches » et l’accusait de « faire l’enfant » ; il ne pouvait toutefois se défendre de sentir la gravité de cette affaire et d’y voir beaucoup plus une manœuvre de Cobenzl qu’une simple marque d’hésitation de Metternich. La suite de la négociation particulière entamée avec Cobenzl au sujet de l’équivalent pour l’acquisition de la totalité de la rive gauche du Rhin, le confirmait d’ailleurs dans cette opinion. Trois jours avant le vote de la députation, Cobenzl avait fait auprès de lui de nouvelles instances : le vote n’était pas assuré encore ; on ne savait jusqu’à quel point il était raisonnable de se fier aux promesses des députés, et tout était à craindre de l’influence et de la mauvaise volonté de l’Autriche. Les plénipotentiaires repoussèrent pourtant ses demandes et se refusèrent à toute concession : Cobenzl dut entendre de nouveau qu’il ne pouvait être question de transporter en Italie les indemnités que le traité de Campo-Formio avait accordées à l’Autriche en Allemagne ; quand il renouvela sa première proposition, de déterminer l’équivalent qui lui était dû pour la partie de la rive gauche du Rhin que la France exigeait en plus de ce qui avait été convenu avec l’empereur, et qu’il demanda de prendre cet équivalent en Italie, il lui fut répondu qu’on n’avait parlé jusque-là que de transports d’indemnités et non d’un équivalent et qu’ « on ne pouvait lui dire le vœu du Directoire dans le cas où il y aurai lieu à un nouvel équivalent ». Comme Cobenzl s’indignait, non sans raison, et répliquait par quelques observations assez fortes sur les empiétements de la République et de ses alliés : « Si vous voulez, repartit Treilhard fort gaiement, nous ferons un mémoire de toutes vos acquisitions, que d’autres nomment usurpations ; nous n’oublierons pas la Pologne, et nous compterons ensuite (30) ». Le lendemain, Cobenzl marqua dans une note les prétentions de sa cour : il demandait, au lieu de la ligne de l’Adige qui lui avait été laissée à Campo-Formio, la ligne du Mincio, comme équivalent de l’agrandissement nouveau de la France sur la rive gauche du Rhin au nord de la Nette (31) ; mais il ne reçut des plénipotentiaires français aucune réponse.

Si l’on traitait aussi légèrement le ministre d’Autriche avant d’avoir acquis de la députation la frontière du Rhin, il ne pouvait compter sur beaucoup de ménagements, au moment où la légation française, satisfaite sur ce point, et satisfaite grâce à l’intervention de la Prusse, n’avait plus à attendre que la ratification de l’empereur. Talleyrand n’était pas d’avis de l’attendre longtemps ; il estimait que « si Metternich balançait, les plénipotentiaires ne devaient pas manquer de faire usage de l’ultimatum qu’on destinait peu auparavant à la députation, en ayant soin de le diriger spécialement contre le chef de l’Empire, afin d’exciter contre lui les membres du corps germanique effrayés d’un refus dont les suites retomberaient sur eux (32) ». Il persistait d’ailleurs à ne pas croire à une longue résistance de l’Autriche ; aussi n’était-il en aucune façon disposé à acheter l’adhésion de l’empereur au dernier conclusum de la députation ; il ne cessait de le répéter aux plénipotentiaires : « Vous demandez si nous voulons augmenter l’équivalent de l’Autriche pour nous assurer de son consentement à la cession de la rive gauche : non ; mais nous consentons, nous persistons, nous travaillons pour qu’elle obtienne tout ce qui lui a été promis par le traité de Campo-Formio (le traité de Campo-Formio interprété, voulait dire Talleyrand)… Cette part est déjà trop belle pour que nous ayons l’idée d’y rien ajouter. L’importance que l’Autriche attachait depuis plus d’un siècle à la possession de Saltzbourg est témoin qu’elle en connaît tout le prix : elle joue son jeu en dissimulant sa satisfaction et en exprimant de nouveaux désirs (33). » Vos Autrichiens, ajoutait-il quelques jours après, deviendront moins exigeants à mesure qu’ils s’apercevront que nous pouvons nous passer d’eux » ; en attendant, « des paroles, des assurances, des cajoleries jusqu’à ce que la ratification pure et simple soit arrivée (34) » ; mais de concessions, point.

Treilhard et Bonnier, aux cajoleries près, suivaient fidèlement ces instructions. La réponse de Thugut au courrier de Metternich arriva le 18 mars ; c’était le jeune Metternich qui l’apportait à son père. Dès le lendemain, Cobenzl, accompagné de Lehrbach, alla trouva la légation française : ils étaient autorisés à « voter pour la cession entière de la rive gauche, et ne demandaient qu’une déclaration écrite des ministres de la République, portant assurance à l’Autriche de son équivalent pour l’excédent de limites, conformément au traité de Campo-Formio ». C’était un pas en arrière : il ne s’agissait plus ni de la ligne de l’Oglio avec les Légations et les îles Ioniennes (35), que proposait Thugut à la fin de janvier, ni même de la ligne du Mincio dont se contentait Cobenzl au commencement de mars ; l’Autriche ne demandait plus que la reconnaissance du principe de l’équivalent. Dans aucun de leurs entretiens avec Cobenzl, malgré l’insistance du ministre autrichien, les plénipotentiaires n’avaient formellement reconnu ce principe que leurs instructions repoussaient absolument (36) ; ils avaient été même jusqu’à lui soutenir, dans leur dernière conférence, que jamais il n’en avait été question entre eux, et tout en reconnaissant qu’on finirait par « se contenter de bien peu de chose pour cet équivalent prétendu », ils n’étaient pas disposés à accorder même ce peu. « Nous avons rappelé à M. de Cobenzl, écrivirent-ils à Talleyrand après ce nouvel entretien, que la cession en Bavière était un équivalent anticipé, et que même, à proprement parler, nous n’avions pas fait d’acquisitions nouvelles, puisque nous étions depuis trois ans en possession de ce que la députation avait cédé (37). » Cobenzl jugea cet argument « un paradoxe absurde », et on le conçoit aisément ; il n’eut garde d’ailleurs de formuler son opinion aussi nettement devant ses adversaires, et l’entretien continua sur un ton assez calme. On en vint à parler de la Prusse ; les ministres de l’empereur parurent adoucis à son égard ; ils consentirent à ce qu’elle reçût une stricte indemnité pour ce qu’elle perdrait sur la rive gauche du Rhin, ce qu’ils avaient constamment refusé auparavant ; quant à l’équivalent qu’elle demandait pour l’accroissement de puissance qu’elle supposait accordée à l’Autriche par les articles secrets de Campo-Formio, ils déclarèrent « qu’ils seraient d’accord d’une augmentation pour la Prusse, s’il y avait en effet augmentation pour l’Autriche, mais qu’au lieu d’avoir accru sa puissance, elle l’avait affaiblie ». – « Je vois avec plaisir, répliqua Treilhard, que nous sommes d’accord sur les principes, et qu’il n’y a par conséquent que des points de fait à vérifier entre nous, ce qui facilitera beaucoup les rapprochements (38). » Pour vérifier ces points de fait, Cobenzl envoya le lendemain à la légation française l’évaluation des pertes et des acquisitions de l’Autriche (39).

Treilard se déclarait « plus content de l’Autriche que par le passé » : il n’y avait pourtant aucune chance de s’accorder, ni sur le principe de l’équivalent, ni sur son application, et il était aisé de s’apercevoir que l’empereur n’était pas disposé à ratifier gratuitement le conclusum de la députation ; il fallait donc chercher d’autres moyens d’accommodement. Tandis qu’à Rastadt Français et Autrichiens discutaient péniblement, Talleyrand méditait un nouveau plan. Le Directoire y eut-il quelque part ? On ne saurait l’affirmer ; mais il en eut assurément la primeur et en dut approuver le fond et la forme, car le rapport que lui fit le ministre (40) fut envoyé sans notable changement aux plénipotentiaires sous forme d’instruction. Probablement, y était-il dit, avant de consentir à ratifier le conclusum de la députation, l’empereur exigera que son équivalent soit déterminé. On peut, si l’on veut, continuer de chicaner ; « mais peut-être serait-il plus expéditif et plus sûr en cette circonstance de se montrer complaisant, de promettre à l’Autriche appui et concours pour lui faire obtenir ce surplus d’indemnité, en se réservant d’ameuter contre ce nouvel accroissement de la domination autrichienne et la Prusse et les principaux membres du corps germanique, et d’étayer sous main leur opposition. Témoigner en apparence toute volonté d’appuyer des demandes ; entrer en discussion ; évaluer ; convenir de tel ou tel objet, mais avant toute stipulation ou déclaration officielle quelconque, exiger la ratification impériale, obtenir avec Mayence et Castel, qui sont déjà obtenus, avec le pont et le fort de Kehl qui doivent l’être, un arrondissement convenable de territoire à la rive droite du Rhin, ainsi que la démolition d’Ehrenbreitstein. Quand ces points seront convenus, travailler dans un sens opposé à ce qu’on aura promis, et forcer, par l’Empire, l’empereur à se contenter des avantages que lui assure le traité de Campo-Formio (41). »

Le rapport au Directoire concluait d’une façon plus frappante : « Je me résume, disait Talleyrand. Pour accélérer la ratification du chef de l’Empire, il faut sans scrupule le tromper un peu. »

Il n’aurait pas été sans intérêt de voir les plénipotentiaires à l’œuvre et de connaître quel succès eût pu avoir une si délicate entreprise. Treilhard n’en augurait pas trop bien : « Promettre plus qu’on ne veut tenir, répondit-il sèchement : ce moyen n’est pas sans inconvénients (42). » On conçoit en effet malaisément que l’Autriche se fût laissé prendre à un piège aussi grossier ; Treilhard et Bonnier d’ailleurs n’eurent pas à tenter l’aventure. Ils avaient trouvé déjà, ou plutôt quelques amis, grands docteurs en droit germanique, leur avaient suggéré une solution beaucoup plus simple à la question de la ratification, qui était de la considérer comme obtenue, et de ne pas s’en inquiéter davantage : « Comme il n’y a pas d’improbation de la part du ministre impérial, disait Treilhard, ni un seul mot qui annonce une non-adhésion, il est, ce me semble, très sage de prendre le fait de la transmission pour une adhésion tacite ; en général celui qui n’improuve pas, approuve (43) », et Albini citait plusieurs exemples mémorables de pareilles approbations. La députation aurait pu ne pas partager ces opinions particulières, mais elle avait été si bien préparée que, lorsqu’à la séance suivante, le 17, le directeur énonça cette théorie des « adhésions tacites », « plusieurs dirent oui, personne ne dit non, le ministre d’Autriche se tut, et il n’en fut plus question. » Bonnier eut bien quelques doutes rétrospectifs sur la valeur de cette argumentation ; il discuta avec Treilhard et consulta Metternich ; mais l’assentiment du Directoire, qui survint, apaisa ses scrupules. Les quelques journaux qui « affectèrent d’annoncer que le ministre impérial n’avait pas ratifié le conclusum » furent rappelés à la vérité, et il demeura acquis pour le gouvernement français que, « quoiqu’on eût mis beaucoup de prix au vote de l’Autriche pour la cession, cette cession existait sans ce vote (44) ».

Raymond Koechlin, Membre du Groupe d’histoire et de diplomatie.

(Sera continué.)


Notes.

(1) Voir les Annales des 15 janvier et 15 juillet 1886, et 15 avril 1887.

(2) Bonnier à Rewbell, 10 vent. VI (28 fév. 1798). All., 679, p. 255, et Treilhard à Tall., 12 vent. VI (2 mars 1798). All., 674, n° 249.

(3) Tall. aux plén., 9 vent. VI (27 fév. 1798). All., 674, n° 246.

(4) Treilhard à Tall., 29 vent. VI (4 mars 1798). All., 874, n° 255.

(5) 12 vent. VI (2 mars 1798). All., 674, n° 249.

(6) Tall. à Treilhard, 9 vent. VI (27 fév. 1798). All., 674, n° 244.

(7) Corresp. inéd. de Mallet du Pan avec la cour de Vienne, pub. Par A. Michel, II, 412.

(8) Rapport de Tall. au Dir., s. d., mais probablement au commencement de mars. All., 674, n° 28

(9) Tall. aux plén., 17 vent. VI (7 mars 1798). All., 674, n° 261.

(10) Le Dir. aux plén. All., 674, n° 275. Tout le passage en italiques est ajouté en marge après coup, et de la main de Talleyrand.

(11) Mémoires, I, 317.

(12) Le Dir. aux plén., ibid., et Bacher à Talleyrand, 25 pluv. VI (13 fév. 1798). All., 697, p. 101.

(13) Voici un spécimen des raisonnements qu’on lui adressait de Paris : « Que signifierait une confidence que l’on peut toujours tronquer ? Si le gouvernement prussien se fie en nous, il doit croire que nos dispositions, ainsi que nous ne cessons de le répéter, sont toutes à son avantage ; si notre bonne foi est suspectée par lui, ne sent-il pas que la communication qu’il réclame serait de la part d’un allié perfide un nouveau moyen de tromperie ? Ce qui est secret doit rester tel. L’usage n’est point qu’on le divulgue. C’est parce qu’en telle occasion on est maître de dire ce qu’on veut que nous préférons de nous taire. Notre silence caractérise notre bonne foi. Notre secret, c’est le désir que nous avons de rendre service à la Prusse, et le vœu le plus réel que nous formions, serait de trouver parmi ceux que leur intérêt appelle à nous rester unis, des dispositions également franches et satisfaisantes. » Tall. à Caillard, 17 fluv. VI (5 fév. 1798). Prusse, t. 222, n° 167.

(14) Caillard à Tall., 29 pluv. VI (17 fév. 1798). Prusse, 222, p. 191.

(15) 23 vent. VI (13 mars 1798). Ibid., p. 221. – Les dépêches de Caillard sont pleines de faits et écrites d’un style clair et précis, souvent élégant et nullement déclamatoire. On en trouve quelques-unes dans l’appendice du recueil de Bailleu. Je regrette de ne pouvoir citer celles qui ont trait à cette négociation. Il la conduisit du reste avec une sagesse et une modération dont peu de diplomates de la période directoriale eussent été capables ; il traité avec Haugwitz les mêmes questions que Treilhard et Bonnier avec Goertz : la différence de ton est intéressante à noter. Cf. les lettres de Caillard, Prusse, t. 222 (de janvier à mars).

(16) Haüser, Deut. Gesch., t. II, p. 172.

(17) Bailleu, Preussen und Frankreich, I, 177.

(18) Caillard à Tall., 30 vent. VI (20 mars 1798). Prusse, 222, p. 225.

(19) Bailleu, id., I, 172.

(20) Cf. Sybel, trad. Dosquet, V, 232.

(21) Haüser (Hist. Zeit., VII, p. 23) cite un fragment d’une dépêche qu’ils écrivaient au roi le 7 mars : « Un accord heureux entre Votre Majesté et l’Empereur pourrait seul, dans ces circonstances, sauver l’Empire de l’influence ultérieure et pernicieuse de la nouvelle République. »

(22) Treilhard à Tall., 8 niv. VI (28 déc. 1797). All., 674, n° 93.

(23) Treilhard à Tall., 17 vent. VI (7 mars 1798). All., 674, n° 260.

(24) 20 vent. VI (10 mars 1798). All., 674, n° 267.

(25) Les Mémoires tirés des papiers d’un homme d’Etat résument une prétendue lettre de la fin de février 1798 où Bonaparte menace Cobenzl de reprendre aussitôt les hostilités, si l’Autriche ne cède pas sur la question de la rive gauche ; je n’en ai trouvé aucune trace ; elle me paraît être apocryphe.

(26) Extrait d’une correspondance secrète. Haüsser, Deut. Gesch., II, 177.

(27) Tall. aux plén., 15 vend. VI (5 mars 1798). All., t. 674, n° 256.

(28) Bacher à Tall., 17 vent. VI (7 mars 1798). All., 682, p. 96.

(29) 22 vent. VI (12 mars 1798). All., 674, n° 271.

(30) Treilhard à Tall., 17 vent. VI (7 mars 1798). All., 674, n° 260. – Ce sont à peu près les termes mêmes des Instructions : « Les plénipotentiaires insisteront sur ce que l’accroissement de territoire qui est résulté des partages de la Pologne pour la Russie, l’Autriche et la Prusse, était dans le système de l’Europe un équivalent anticipé de celui que la France a obtenu depuis, en n’oubliant pas de noter la différence qui existe entre un partage qui est une véritable usurpation et des réunions légitimées par l’agression et la victoire. » (Mémoire n° 5. All., 674, n° 12).

(31) All., 674, n° 263.

(32) Tall. aux plén., 25 vent. VI (15 mars 1798). All., 674, n° 279.

(33) Tall. à Treilhard, 19 vent. VI (9 mars 1798). All., 674, n° 265.

(34) Tall. à Treilhard, 5 germ. VI (25 mars 1798). All., 675, n° 7.

(35) Je n’ai trouvé dans aucune des dépêches des plénipotentiaires français que Cobenzl leur eût parlé des îles Ioniennes, comme il le dit dans une lettre du 27 avril (Vivenot, Rast. Cong., 175).

(36) M. Hüffer me paraît faire une légère erreur, quand il dit (Rast. Cong., I, p. 205) que les Français refusèrent cette fois à Cobenzl ce qu’ils lui avaient accordé quelques semaines auparavant.

(37) Les plén. à Tall., 2 germ. VI (22 mars 1798). All., 675, n° 2.

(38) Les plén. à Tall., ibid., et Treilhard à Tall., 30 vent. VI (20 mars 1798). All., 674, n° 293.

(39) M. de Sybel a publié le rapport de Cobenzl à Thugut (27 mars), sur ce point de la négociation. Trad. Dosquet, V, 441.

(40) All., 675, n° 238, s. d.

(41) Tall. aux plén., 1 germ. VI (21 mars 1798). All., 675, n° 1.

(42) Treilhard à Tall., 9 germ. VI (26 mars 1798). All., 675, n° 8.

(43) Treilhard à Tall., 26 vent. VI (16 mars 1798). All., 674, n° 285. – Treilhard prétendait trouver dans les Instructions de la députation la justification de sa théorie : « Tout arrêté pris par la députation, était-il dit, sera porté à la connaissance de la respectable mission impériale, par la voie du Directoire de Mayence, ou bien d’une subdéputation, et de la même manière, on conviendra avec elle d’une opinion commune, pour que, par l’organe de la mission de S. M. impériale, les objets arrêtés d’un commun accord soient insinués à la mission française. » - « Vous voyez, ajoutait Treilhard, que la respectable mission impériale ne doit insinuer à la mission française que ce qui est arrêté d’un commun accord.. D’où il suit évidemment que la transmission de la note en contient l’approbation. » 12 germ. VI (1er avril 1798).

(44) Treilhard à Tall., 30 vent. VI (20 mars 1798). All., 674, n° 293.



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ANNALES DE L'ECOLE LIBRE DES SCIENCES POLITIQUES - 15 AVRIL 1888







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