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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LA POLITIQUE FRANCAISE

AU

CONGRES DE RASTADT

III (1)




La cession de la rive gauche du Rhin



I


Metternich annonce à la députation que la République exige la cession de la totalité de la rive gauche du Rhin. – Protestations de la députation ; échange de notes. – Politique d’intimidation des Français. – Erreur du Directoire : il présume trop de l’autorité de la députation et méconnaît la puissance de l’Empereur. – L’Autriche est disposée à vendre et non à donner son consentement. – Le Directoire refuse de l’acheter. Treilhard croit en la vertu de l’alliance prussienne. – Incertitude des vues du gouvernement français. – Nouvelles notes comminatoires. – La députation prend l’avis des représentants non-députés des Etats de l’Empire.

La légation française avait annoncé le 17 janvier 1798 à Metternich et à Albini les exigences du Directoire ; ce fut deux jours après, à la séance du 19, que le plénipotentiaire impérial transmit aux députés la communication dont il avait été chargé. « L’expérience, dit-il (2), a prouvé malheureusement à la députation de l’Empire à quel ennemi elle a affaire, et comment cet ennemi se permet d’interpréter sa parole donnée d’après sa propre convenance ; se rappelant peu la foi des peuples, il a déclaré inadmissible l’importante condition préliminaire de l’intégrité de l’Empire et a extorqué la production de pouvoirs illimités par la menace de la rupture des négociations. » Puis il annonçait que les Français exigeaient « comme base principale du traité » la limite du Rhin, et exhortait les députés à ne pas « livrer l’Empire à ses ennemis ». Ces expressions, comme le remarquait Treilhard, n’étaient « pas trop mesurées » ; mais on ne pouvait vraiment savoir mauvais gré à Metternich d’un accès d’humeur ; il était naturel qu’il fît ses doléances dans un moment aussi solennel. Les discours d’ailleurs ne pouvaient être de grand effet, car le résultat du vote de la députation n’était pas douteux, et personne n’attendait qu’elle cédât à la première sommation. Les plénipotentiaires français n’avaient même pas cru devoir tenter une démarche pour atténuer les rigueurs du refus ; pour eux, ce premier échange de notes était tout de forme, et ils se bornaient à souhaiter que les députés leur fissent perdre le moins de temps qu’ils pourraient. Or, le protocole, rédigé le 22 janvier, ne fut signé que trois jours après, et le 27 seulement Metternich envoya le conclusum. La proposition des plénipotentiaires français, y était-il dit, s’éloignait de celles qu’avaient eues en vue l’Empereur et l’Empire ; puis la députation énumérait tous les justes motifs qu’elle avait de s’y opposer : sans s’arrêter aux raisons d’Etat dérivées d’anciens droits et conservant toute leur force, elle ne pouvait passer sous silence que, par la limite proposée, les trois parties du cercle du Rhin les plus considérables seraient détachées de l’Empire, indépendamment du cercle de Bourgogne, et que beaucoup d’Etats marquants perdraient leurs pays et leurs possessions. – La France ne se procurerait pas par cette annexion un agrandissement considérable, à cause de la différence de la langue et des mœurs, tandis que l’Empire et son système seraient ébranlés et qu’il ne pourrait plus soutenir ses rapports avec les autres puissances ; la constitution germanique, garantie par la France au traité de Westphalie, serait ruinée et laisserait un grand vide en Europe. D’ailleurs la France avait été l’agresseur ; elle avait en outre déclaré qu’elle était éloignée de toute vue de conquête. Elle pouvait se promettre une véritable grandeur par sa modération, si elle présentait un autre projet. Après avoir repoussé les demandes de la République, la députation lui en adressait à son tour : elle ne remit pas sur le tapis, comme on avait fait en séance, les droits de l’Empire « dans l’Alsace, la Lorraine, le cercle de Bourgogne, qui, à la vérité, auraient dû être restitués en vertu du traité de Ryswick (3) » ; elle se borna à réclamer une plus stricte observation de l’armistice ; le retrait des troupes françaises sur la rive gauche du Rhin, et plus de douceur dans le traitement des émigrés, dans la levée des contributions et dans les « républicanisations » (4). Tout cela était « enveloppé de considérations verbeusement exprimées », si bien qu’il faut parfois faire effort pour saisir la pensée de la députation.

La légation française connaissait toutes ces objections et ces plaintes ; c’étaient celles que les députés ne cessaient de faire dans toutes les conversations particulières et que répétaient à l’envi les journaux allemands. Mais à attendre une semaine le conclusum, la patience assez courte des Français avait commencé de se lasser : ils s’étaient irrités, et la note allemande, aussi raisonnable en réalité qu’on pouvait l’espérer, leur avait paru tout à fait déplacée. Aussi leur réponse fut-elle faite d’un ton qui, ils le croyaient, couperait court au « bavardage » et accélérerait la négociation. Dès le lendemain, 28 janvier, elle était prête. Les plénipotentiaires accusaient réception à Metternich du conclusum et déclaraient le transmettre à leur gouvernement ; mais ils tenaient à faire d’abord quelques observations : c’était l’Empire qui avait déclaré la guerre à la République, qui n’y songeait pas ; donc l’Allemagne ne pouvait se prévaloir du principe qu’on ne ferait pas de conquêtes. Ce principe n’ôtait rien d’ailleurs à l’idée d’une juste indemnité pour une attaque violente, et la députation reconnaissait elle-même que, par sa nouvelle frontière, la République n’acquerrait qu’un médiocre agrandissement : elle se bornait à pourvoir à sa sûreté à venir et à se donner des limites fixes. Quant à la constitution de l’Empire, la cession de la rive gauche ne l’altérait en rien. Du reste, ajoutaient les Français, les réflexions de la députation n’étaient d’aucune utilité ; elle connaissait l’objet de leurs propositions : y accéder et aux demandes subséquentes était le seul moyen de faire cesser le fléau de la guerre. Pour que personne n’en ignorât, la note fut insérée au Moniteur (5).

On la trouva, à Ratisbonne, « fondée dans tous ses points » : du moins Bacher l’écrivait aux plénipotentiaires ; il ajoutait même à Talleyrand : « En comparant les deux pièces avec impartialité, on verra que la note allemande ne présente que de tristes et ennuyeuses vérités, tandis que la note des plénipotentiaires français contient des tournures extrêmement adroites, des assertions hardies, des remarques spirituelles, renfermées dans le cadre d’une rédaction très élégante(6) ». En admettant même que telle fut l’opinion de la Diète, il est certain qu’on ne jugea pas de même à Rastadt. On y était si bien accoutumé, il est vrai, aux brusqueries des plénipotentiaires français, que la note ne choqua pas trop ; elle parut même plus modérée qu’on ne l’attendait (7) ; mais ce « style d’avocat » déplut, et naturellement la plaidoirie ne convainquit personne. Les députés semblaient décidés à tenir ferme ; même une nouvelle grave qui venait de se répandre au congrès et ne pouvait manquer, selon les prévisions de la légation française, d’agir sur leurs résolutions, ne les ébranla pas : le 25 janvier, le dernier retranchement de l’Empire sur la rive gauche, la tête de pont de Manheim, sommée par les troupes françaises d’ouvrir ses portes, avait été, sur son refus et malgré l’armistice, canonnée et enlevée d’assaut. Cette « violation du droit des gens » sembla encourager la députation à la résistance plutôt qu’elle ne l’intimida : le 31, elle vota sur la note française, et le 2 février Metternich envoyait le conclusum. C’était une rapidité à laquelle on n’était guère habitué de la part des négociateurs d’Empire ; pourtant leur réponse demeurait dans les saines traditions de la diplomatie germanique : si les plénipotentiaires français n’avaient pas été frappés tout de suite « de l’importance et de la vérité des raisons alléguées » dans la précédente note, c’était « qu’on n’avait voulu présenter les choses préalablement que dans des propositions concises », et on les développait : il y eût eu peut-être d’autres moyens de les rendre plus claires. D’ailleurs, les arguments demeuraient les mêmes : l’Empire, qui avait été attaqué, ne devait pas être démembré ; sa constitution allait être ruinée ; il y aurait violation des préliminaires de Léoben ; la République ferait mieux de préférer aux conquêtes « la vraie gloire de la modération politique ». On ajoutait toutefois que le cours du Rhin était tellement sinueux et semé de tant d’îles, qu’il ne pouvait être qu’une fort mauvaise frontière (8).

Si les plénipotentiaires français avaient trouvé juste que dans une première note la douleur de la députation s’épanchât librement, ils estimaient que la seconde eût dû leur apporter déjà quelques concession, et puisque la députation ne l’avait pas senti d’elle-même, ils étaient disposés à le lui faire comprendre. Ils ripostèrent le lendemain 3 février, déclarant simplement qu’ils maintenaient leur première proposition ; toutefois ils voulaient bien encore réfuter brièvement certaines objections : jamais l’intégrité de l’Empire n’avait été prise pour base, « il y aurait un excès inconvenable de crédulité à penser le contraire » ; mais ils seraient « coupables s’ils se laissaient entraîner dans des divagations » de ce genre et avertissaient la députation qu’elle serait responsable des suites de ses refus (9).

Il était clair que les plénipotentiaires français perdaient patience et commençaient à trouver, après quatre notes échangées en vain, que la « comédie » durait trop. Ils paraissaient en effet, depuis qu’ils étaient entrés officiellement en discussion avec la députation, s’être accoutumés à envisager la négociation sous un aspect nouveau. Ils avaient été loin, au début, d’en considérer le succès comme assuré, leur correspondance en fait foi ; mais si l’influence de l’Autriche et des ecclésiastiques sur les votes de la députation leur avait semblé d’abord étrangement redoutable, peu à peu, et sans peut-être qu’eux-mêmes en eussent clairement conscience, leurs inquiétudes s’étaient dissipées. Les formes surannées de la négociation, la faiblesse de l’Empire dans l’affaire de Mayence et dans celle des pouvoirs, les jalousies mesquines et les querelles bruyantes dont les petits princes fatiguaient le congrès, avaient inspiré à Treilhard et à Bonnier un singulier mépris pour la députation. Ils n’imaginaient plus devoir en attendre autre chose qu’une prompte soumission à leur volonté : la résistance qu’elle y fit les surprit et les irrita. Mais assurément ç’eût été perdre le temps, jugeaient-ils, que d’entrer en discussion avec de tels adversaires ; des propos un peu forts suffiraient, ils n’en doutaient pas, pour les réduire et obtenir d’eux tout ce qu’on estimerait convenable d’exiger. Le Directoire, où les idées modérées ne prévalaient guère, partageait naturellement ces sentiments. S’il est vrai que Talleyrand, comme il s’en est vanté, a toujours pris à tâche de modérer la politique agressive du gouvernement, ses efforts demeurèrent parfaitement vains ; au reste, on n’en trouve pas la trace ; dans ses dépêches officielles et dans les lettres particulières qu’il écrivait à Treillahrd et où l’on pourrait prétendre découvrir sa pensée plus intime, le ton est le même ; il n’y a qu’une politique à suivre, la politique d’intimidation. il n’est plus question, ni à Paris, ni à Rastadt, d’élever un doute sur l’issue de la négociation, et l’on semble partager l’opinion de ce ministre à Ratisbonne qui disait de la Députation – c’était Bacher du moins qui l’affirmait – que quand elle aurait eu « le plaisir de suivre la guerre de plume qu’elle avait entamée et épuisé ses munitions diplomatiques en observations, répliques, dupliques, on finirait vraisemblablement par s’entendre et elle, par céder (10) ». Seulement cette guerre de plume devait prendre fin le plus tôt possible, aussi le langage des plénipotentiaires était-il approuvé sans réserve. « Votre riposte, leur écrivait Talleyrand, par sa précision et son énergique clarté, serait de nature à faire cesser les lenteurs, si l’art d’embrouiller une question et d’éloigner sa solution n’était particulièrement connu de ceux avec qui vous traitez. Encore quelques jours de patience et d’attente. Mais si les négociateurs continuent à manifester l’intention de ne point conclure, il faudra bien aviser aux moyens de brusquer leur détermination, et le Directoire n’en manquera pas (11). » Rudoyer la députation était donc, aux yeux du Directoire et de ses plénipotentiaires, le meilleur moyen de se faire écouter d’elle.

Assurément au premier abord et lorsqu’on se borne à envisager la situation respective de la République et de l’Empire, il paraît que la conduite des plénipotentiaires français ait été au moins imprudente, et qu’il y avait beaucoup de chances pour que leurs procédés d’intimidation n’eussent qu’un fort mauvais succès. En effet si, au début du congrès, la députation s’était résignée à céder, sans faire plus de difficultés, sur l’article des pouvoirs, c’était que les sommations des Français avaient pris à l’improviste des diplomates habitués aux formes et aux lenteurs des négociations de l’ancien régime ; la nouvelle de la prise de Mayence survenue au cours de la discussion avait ajouté d’ailleurs aux menaces un poids singulier. Mais peu à peu ils avaient eu le temps de se familiariser avec les procédés républicains, et à la fois de considérer que ces brusqueries de langage étaient vraiment les seules armes que le Directoire eût contre la députation, car les Etats des princes qui la composaient se trouvaient pour la plupart hors de l’atteinte des réquisitions ou de l’occupation françaises. Aussi y avait-il à craindre que le seul effet des violences fût de resserrer l’union des bonnes volontés et des forces de tous les princes d’Allemagne et de les jeter dans les bras de l’Empereur, seul capable de défendre l’Empire contre l’ennemi commun. On est tenté de croire au contraire que la politique eût dû être plus efficace : c’était par intérêt que la députation luttait contre les Français, beaucoup plus que par patriotisme ; elle céderait, si on l’intéressait à cesser la lutte ; si, aux promesses de l’Autriche, qui assurait aux membres de la députation l’intégrité de leurs Etats pour prix de leur résistance, la République opposait d’autres promesses, et leur offrait, pour prix de leurs concessions, d’arrondir à leur gré leurs territoires. Il semble que l’on doive donc reprocher à la légation française de ne s’être pas avisée de vérités aussi évidentes, de s’être plue à parler haut et à frapper fort, au lieu d’user, comme il convenait, du raisonnement et des procédés diplomatiques, et en somme d’avoir par sa violence augmenté les difficultés de la négociation.

Et pourtant, malgré ces apparences, l’événement donna raison aux plénipotentiaires : leur but était de faire céder la députation ; la députation céda ; le but était atteint. Ils ne s’inquiétèrent pas d’irriter la députation par leurs procédés violents, parce qu’ils avaient compris son impuissance. S’ils avaient conscience qu’une sérieuse entente entre les princes d’Allemagne et l’Autriche suffisait pour faire échouer les plans du Directoire, ils se rendaient compte aussi que dans la crise présente cette entente était impossible : les sentiments des Allemands à l’égard de l’Autriche en étaient de sûrs garants. Nul ne doutait en effet à Rastadt que l’Empereur n’eût entrepris avec les Français quelque négociation particulière et qu’alliés pour dépouiller l’Empire, habiles d’ailleurs à lui donner le change par leurs apparentes querelles, ils n’eussent décidé entre eux d’avance du traité qu’il convenait d’imposer à la députation. On remarquait que l’Empereur continuait de tenir secret le traité de Campo-Formio ; que Lehrbach, son ministre, réservait son vote à chaque séance et ne s’opposait ainsi qu’en paroles à la cession de la totalité de la rive gauche, et dans les déclarations de principes de Cobenzl, aussi bien que dans ses encouragement sà la résistance, on persistait à ne voir que des ruses. Le souvenir de l’abandon de Mayence était présent à tous les esprits ; chacun accusait l’Autriche de duplicité ; ses conseils étaient accueillis avec une invincible méfiance. On parlait de secrets conciliabules, le soir, dans une salle basse du château, entre Metternich et Bonnier (12). Les plénipotentiaires français s’attachaient à entretenir ces craintes ; ils disaient au Congrès et le Moniteur répétait après eux « que la cour de Vienne adhérait entièrement à la demande de la République (13). » Aussi la députation, persuadée de la trahison de l’Autriche et incapable de défendre l’Empire par ses seules forces, devait se laisser émouvoir plus que de raison par les menaces, et ne pas opposer aux prétentions du Directoire toute la résistance qu’on aurait pu attendre (14).

Mais la perspicacité que put montrer le Directoire sur ce point ne doit en aucune façon tempérer la sévérité du jugement qu’il faut porter sur l’ensemble de sa politique. Il sut réduire, il est vrai, la députation ; mais il ne reconnut pas que ce n’était là, après tout, qu’un point de détail, et que le nœud de la question était la négociation particulière avec l’Autriche. C’était de la députation qu’il attendait la cession de la rive gauche ; ce fut sur elle qu’il crut devoir porter son effort, et il imagina que le but serait atteint dès qu’elle aurait cédé. C’étaient là d’étranges illusions. Quelles que fussent les attributions constitutionnelles de la députation, il ne pouvait être douteux pour quiconque n’était pas trop étranger aux traditions de la diplomatie allemande, que ce serait toujours en réalité l’Empereur qui tiendrait en mains le sort de la négociation : s’il estimait que la députation se pliait à des concessions qu’il ne pouvait admettre, et que par ses votes elle avait compromis des intérêts qu’il tenait pour nécessaire de sauvegarder, rien ne pourrait l’empêcher de refuser les conditions qu’elle aurait acceptées, de ne pas accorder sa ratification au traité qu’elle aurait conclu, et d’aller, s’il le jugeait convenable, à l’encontre des volontés qu’elle aurait le plus solennellement exprimées. S’il croyait même devoir recommencer les hostilités, aucun fait émané de la députation ne l’arrêterait, et il déclarerait la guerre, assuré que l’Allemagne, tout en protestant pour la forme, le suivrait bon gré mal gré dans toutes les luttes où il lui plairait de l’entraîner.

Le Directoire ne s’avisa de rien de tel. Il ne sentit pas que c’était avant tout le consentement de l’Empereur ou du moins « sa passivité » qu’il devait se ménager, puisque, ce consentement obtenu, celui de la députation suivrait naturellement ; la crainte même que témoignaient les princes de l’Empire d’une entente entre la République et la cour de Vienne ne lui ouvrit pas les yeux sur ses véritables intérêts. Il ne sut pas davantage comprendre les ouvertures de l’Autriche. Elle ne se faisait pourtant pas faute de montrer qu’il y avait un moyen assuré d'atténuer son horreur à voir, comme elle disait, « la patrie entre les mains des coquins », et que ses déclamations sur l’intégrité de l’Empire n’étaient que pour la forme. Elle ne dissimulait pas davantage quels étaient les arguments propres à la persuader. Sans doute Cobenzl ne proclamait pas que, si l’Empire, comme l’écrivait le jeune Metternich, « était au diable » et « s’il fallait en faire son deuil, les affaires particulières de l’Autriche pourraient n’en pas moins réussir (15) » ; néanmoins ses ouvertures étaient encore assez claires et il n’y avait pas à s’y tromper. Même dans sa véhémente harangue du 19 janvier, Metternich ne s’était pas coupé toute retraite : « Tous les principes du droit des gens, avait-il dit, la politique et l’exemple de nos ancêtres doivent engager les députés à réclamer contre la France les droits de l’Empire et à faire des protestations. Si par un développement plus particulier des circonstances, avait-il eu son d’ajouter, l’Empereur et l’Empire se trouvaient dans la nécessité de se désister de leur résolution prise, du moins, par ce moyen on tiendrait ouverte la voie de l’indemnisation. » Talleyrand n’eut garde de ne pas relever un tel aveu ; l’arrière-pensée n’était guère déguisée. Mais de cet avis discret de Metternich, pas plus que des déclarations tout à fait nettes de Cobenzl, le Directoire ne voulut tenir compte. Dans la conférence du 18 janvier, Cobenzl avait marqué fort précisément à quel prix l’Empereur mettait sa résignation à la cession de la totalité de la rive gauche du Rhin : au lieu de débattre le prix et de marchander, comme il convenait, le Directoire se borna à continuer vis-à-vis de la députation le système qu’il avait inauguré et se mit en devoir, suivant sa coutume, d’imposer de force sa volonté à l’Autriche. Celle-ci, à la vérité, ne protestait pas ; elle paraissait toujours conserver quelque espoir d’accommodement et d’arrondissement, se montrait patiente et évitait toute provocation ; son représentant à la députation, Lehrbach, continuait de réserver son vote à chaque scrutin, « sous prétexte qu’il attendait des instructions ». Elle ne cherchait, comme le disait très justement Treilhard, qu’à « gagner du temps jusqu’à ce qu’elle eût quelque chose de réglé sur son équivalent », mais fermement résolue d’ailleurs à maintenir les principes qu’elle avait fait adopter à Campo-Formio, que tout agrandissement de la France en Allemagne serait compensé par un égal agrandissement de l’Autriche, et à ne pas dépasser avec Treilhard et Bonnier les concessions qu’elle avait faites à Bonaparte, les dernières, jugeait-elle, auxquelles elle pût se résoudre sans compromettre à jamais ses intérêts et l’équilibre de l’Europe.

Treilhard ne pouvait se faire de pleines illusions, tant la situation était claire ; il était pourtant trop peu l’ami de la cour de Vienne et connaissait trop les passions du Directoire pour conseiller de faire des concessions à l’Empereur et d’arrondir ses Etats. Mais comme il prévoyait les difficultés que ne pouvait manquer d’entraîner l’opposition de l’Autriche aux projets de la République, il n’hésitait pas à demander une fois de plus que le gouvernement se décidât enfin à prendre appui sur la seule puissance allemande capable de balancer l’influence de l’Empereur sur la Prusse. Sans doute elle n’avait donné encore à la France dans la négociation présente aucune preuve marquée de dévouement, et l’on pouvait être assuré qu’elle ne serait aucunement « empressée à solliciter une solution définitive tant qu’elle ne saurait pas à quoi s’en tenir pour elle-même ». Il n’en fallait pas moins, disait-il, faire effort pour se l’attacher, et peut-être le moment était-il venu où « un peu d’ouverture aux Prussiens sur les conventions secrètes ne serait pas hors de saison (16) ». On peut supposer, bien que Treilhard n’en souffle mot, que ce n’était pas la communication intégrale du traité secret de Campo-Formio qu’il entendait ;elle n’aurait pas eu précisément sur la Prusse l’effet qu’il souhaitait, et il s’agissait sans doute de quelque édition expurgée. Quelques précautions qu’il pût prendre, la politique de Treilhard présentait assurément bien des inconvénients : il n’était pas certain que la Prusse consentît à une entente ; il était moins certain encore que le concours de la Prusse eût permis au Directoire de négliger l’Autriche et lui eût donné la tranquille possession de la rive gauche ; il faut reconnaître pourtant que c’était une politique. Mais sur ce point, le Directoire s’était fait une théorie devenue peu à peu un dogme pour lui : il avait décidé a priori, on s’en souvient, qu’il était de son intérêt et de sa dignité de tenir la balance égale entre l’Autriche et la Prusse et de ne s’attacher ni à l’une, ni à l’autre des deux puissances. Les observations des plénipotentiaires ne purent l’ébranler ; il avait son siège fait ; il n’écouta personne, persista dans son système d’arbitrage, et s’en tient à sa propre politique, qui consistait en somme à n’en point avoir. Il continuait à n’envoyer à Rastadt que des exposés de principes vagues et peu en rapport avec les circonstances présentes, ou même ne répondait pas aux lettres de ses plénipotentiaires.

Ces indécisions et cet entêtement n’empêchaient pourtant pas la négociation de suivre son cours : pour adresser leurs sommations à la députation, les plénipotentiaires n’avaient nul besoin de savoir ce que pensait le Directoire de l’alliance prussienne ou d’une entente avec l’Autriche, ou même s’il n’en pensait rien. D’ailleurs, malgré les menaces, les notes s’étaient succédé sans amener aucun changement dans les dispositions de la députation. Les Français attendaient que l’on répondit à celle qu’ils avaient envoyée le 3 février : son « énergie » n’avait pas corrigé les députés de leurs lenteurs, et le 6 seulement ils en entendaient la lecture officielle. Mais, ainsi qu’on l’avait prévu, l’effet en fut considérable ; elle souleva bien des colères, pourtant certains députés prirent peur. Treilhard et Bonnier avaient eu soin de préparer le terrain ; ils avaient dit « doucement à l’un d’eux qu’on les croyait trop sages pour forcer, en tergiversant, une décision par le droit canon » (17) ; le mot d’ordre avait été donné aux deux amis de la République, à Bade et à Darmstadt, qui répétaient partout et « assez nettement qu’il fallait se résoudre aux sacrifices » ; à les entendre, Francfort s’était laissé persuader et Brême n’était pas éloigné de se résigner. C’était un premier effort : on savait qu’il ne serait pas décisif et que « l’influence de l’Autriche ferait donner encore une réponse évasive » ; mais on pouvait espérer déjà moins de raideur dans le refus de la députation (18). Le 10 février arriva enfin la note ; ce n’était plus le ton des précédentes : on regrette « que les derniers éclaircissements n’aient pas obtenu le suffrage des plénipotentiaires français ; mais quoiqu’on espère toujours qu’elles seront prises en considération juste et équitable par le gouvernement français, cependant pour éviter même l’apparence de vouloir retarder les négociations de paix, on s’abstient non seulement de les déduire dans ce moment plus au long, mais aussi de toutes les observations solides que l’on pourrait opposer aux nouveaux faits présentés dans ladite note ». Il semble que l’éventualité d’une concession soit envisagée, et l’on se borne à demander quelles sont exactement les prétentions de la France, et si « les possessions domaniales… resteront à ceux qui seront dans le cas de faire des cessions » (19). La députation reculait évidemment ; il fallait profiter de ses craintes et ne lui laisser aucun répit. Dissimulant leur satisfaction, le jour même les Français donnèrent leur réponse : « l’hésitation aurait pu faire croire que le gouvernement n’avait pas une volonté invariable de la limite du Rhin » (20). « On peut préciser, observent-ils, avec plus de netteté qu’ils n’ont fait l’objet de leur première proposition. La République demande le Rhin pour limite des deux Etats. Il ne s’agit pas… de rechercher quelles possessions doivent rester aux princes qui ont perdu. La cession de ce qui est au-delà du Rhin, voilà la base ;… le reste viendra ensuite. » Ils se référaient à leur note du 3, et persistaient à rendre la Députation responsable des conséquences de ses refus (21). Elle ne s’attendait pas à une telle vigueur : c’était intolérable, disait-on ; mais que faire ? La discussion n’était pas possible : les Français refusaient d’entendre aucun argument ; chercher des échappatoires ne valait guère mieux : ils vous rappelaient rudement au fait. Prévoyant « l’inutilité de toutes les représentations et la nécessité de céder aux circonstances (22) », mais ne voulant pas se rendre sans épuiser tous les moyens de défense, la députation prit le dernier parti que lui indiquassent ses instructions, et communiqua la note française aux représentants non-députés des princes et Etats, qui se trouvaient à Rastadt. Elle leur demandait leur avis, et les priait de lui marquer « par écrit, sans perte de temps, tout ce qui leur paraîtrait utile et convenable (23) »


.

II


Avantages que trouvent les Français à mêler à la négociation les représentants non députés des Etats. – Avidité des petits princes ; promesses des Français. – Services que leur rendent leurs alliés allemands ; leurs alliés étrangers : représentants des républiques-sœurs. – Ils tentent un mouvement d’opinion en faveur de la cession. – Opposition de l’Autriche et de ses amis ; l’électeur de Bavière. – Tentative de rapprochement entre la Prusse et l’Autriche. – Les Français obtiennent de la Prusse une déclaration portant qu’elle renonce à ses possessions de la rive gauche. – Effet de cette déclaration ; la majorité des princes suit l’exemple de la Prusse. – La députation cède la moitié de la rive gauche.

L’Instruction générale pour les députés nommés au congrès de paix (24) avait en effet prévu le cas où la députation, sans vouloir user de l’extrémité d’un recours à la Diète, croirait devoir, dans une question grave, et afin de dégager sa responsabilité, s’éclairer de l’opinion des divers Etats de l’Empire.

« Leurs représentants à Rastadt, était-il dit, se concerteront confidentiellement avec la députation dans toutes les opérations décisives qui pourront être projetées ou prises, seront toujours prêts à lui donner, lorsqu’elle le demandera, les éclaircissements verbaux dont elle aura besoin, et assisteront, s’il est nécessaire, à ses séances. » Ce n’était pas de son plein gré que l’Empereur avait introduit cet article dans l’Instruction générale des députés ; la capitulation qu’il avait signée au moment de son élection et de précédents décrets l’y obligeaient : tout Etat de l’Empire particulièrement intéressé dans une négociation avait « le droit et la faculté inaltérable » de s’y faire représenter par des ministres spéciaux. Assurément on avait reconnu à Vienne qu’il n’était pas sans danger d’appeler les moindres princes et les plus besogneux à prendre dans une telle crise une part active aux affaires générales de l’Allemagne ; aussi avait-on eu soin de déclarer dans l’Instruction « qu’on aimait à conserver l’assurance que les pleins pouvoirs de tous les représentants seraient conçus de manière que l’on pût y reconnaître, ainsi que dans leur conduite, l’union de leurs commettants avec S. M. Impériale et l’Empire ». Mais ce n’était là que des vœux, et cet espoir ne devait pas s’accomplir.

En réalité cette combinaison était tout à l’avantage de la République. La députation en effet était composée en grande partie d’Etats hostiles aux Français ; sur dix, ils n’en comptaient, on s’en souvient, que deux qui leur fussent favorables ; c’étaient aussi, pour la plupart, des princes considérables, que leur situation dans l’Empire attachait à sa constitution et dont il devait paraître sinon très difficile, au moins assez coûteux, de modifier les opinions. Pour les princes qui n’étaient pas représentés à la députation et dont les ambassadeurs particuliers défendaient les intérêts à Rastadt, c’était une tout autre affaire : il faut sans doute laisser de côté certains ennemis irréconciliables, ceux qui luttaient pour la vie, comme les ecclésiastiques et tous ceux que la nécessité liait à l’Autriche ; ceux-là menaient grand bruit contre les prétentions du Directoire et il ne pouvait être question de les gagner. Mais à côté d’eux et aussi nombreux qu’eux, intriguaient les comtes et les princes laïques, que l’on pouvait prétendre séduire sans trop de peine ; de temps immémorial, ils s’étaient toujours rangés du parti du plus offrant, et cette fois encore les promesses de sécularisations ne les trouvaient pas sourds. « Les laïques qui auront perdu tout ou partie de leurs possessions seront indemnisés », ne se lassaient de répéter les Français ; et quel prince n’avait à regretter sur la rive gauche quelque fief ou quelque redevance dont il souhaitait, fût-ce avec l’appui de la France, de recevoir une riche indemnité ? Le plénipotentiaire impérial lui-même, Metternich, sollicitait la levée du séquestre qui pesait sur ses biens, et le succès de cette négociation lui tenait singulièrement au cœur (25). Ceux dont les possessions étaient situées tout entières sur la rive gauche, ruinés par le passage des armées, traités d’émigrés et menacés de tout perdre par l’annexion au territoire de la République, ne voyaient de salut que dans la sécularisation, et étaient prêts pour la plupart à servir les intérêts de la France si elle leur assurait un dédommagement. Les plus considérables des princes allemands avaient déjà avec elle des traités particuliers ; sans compter Bade et Darmstadt, qui appuyaient ouvertement la politique française à la députation, et le duc de Deux-Ponts, héritiers de l’électeur de Bavière, qui intriguait encore, d’autres, tels que le duc de Wurtemberg et le landgrave de Hesse-Cassel, avaient accepté d’avance leur part des dépouilles des princes ecclésiastiques et s’efforçaient de « cultiver de toutes manières l’amitié de la France » qu’ils « chérissaient » (26). On ne faisait pas mystère de ces négociations, et les chancelleries de petites cours ne trouvaient pas motif, dans les exemples que leur offraient leurs puissants co-Etats, de se résigner à un patriotique, mais coûteux désintéressement ; aussi leurs agents affluaient-ils à Paris. Il en était venu de partout : le prince de Linange en avait envoyé, réduit, disait-il, à la mendicité, et la maison de Salm, et la princesse de Hohenzollern, et jusqu’à l’ordre de Malte, qui demandait sa réunion avec l’ordre teutonique (27). Leurs prétentions croissant avec leur nombre, ceux qui n’avaient parlé d’abord que d’équivalents en étaient venus peu à peu et tout naturellement à réclamer des arrondissements. Il fallut même bientôt « couper court à ce débordement d’agents étrangers » et le Directoire, sur la proposition de Talleyrand, dut rendre un arrêté portant que « tout ce qui concernait la négociation avec l’Empire germanique devant être traité à Rastadt, tout agent venant en France pour cet objet n’y serait point reçu », qu’on lui refuserait dorénavant des passeports, et que ces personnages non accrédités devaient quitter Paris sous trois jours et la France sous dix (28). On ne voit pas que la troupe de solliciteurs se soit froissée de si étranges procédés : ils continuèrent ouvertement à Rastadt leurs manèges interrompus pour quelque temps à Paris. Le marchandage était cynique : « Ce congrès, disait Thugut, ressemble à une grande foire, où l’on fait commerce de biens d’Empire (29). » Tous les moyens étaient bons pour acquérir ou sauver quelques parcelles de territoire (30) : la légation française, accablée de réclamations extravagantes et doutant qu’elle pût trouver même dans une sécularisation totale de quoi satisfaire tous ces appétits, n’en discutait pas moins, donnait de vagues assurances et se gardait surtout de décourager aucun espoir. Il se formait ainsi peu à peu au congrès un parti sinon favorable à la France, mais au moins gagné par elle, et persuadé qu’en beaucoup de questions l’intérêt de la République et l’intérêt des princes laïques de l’empire étaient solidaires. Quelques-uns, il est vrai, ne se laissaient toucher ni par les promesses, ni par les arguments des Français et continuaient d’estimer que le meilleur moyen de conserver leurs Etats était de sauvegarder l’intégrité de l’Empire. Treilhard menaçait de la colère de la République ceux dont on pouvait espérer des concessions par intimidation, et en ce cas il ne lui déplaisait pas de prendre lui-même l’affaire en mains ; mais il en était aussi, parmi ceux qu’on avait des chances de persuader, au gré desquels la légation française était trop peu désintéressée dans la question pour qu’ils ne crussent pas devoir se défier parfois de ses raisonnements : c’est à leur usage, pour vaincre leurs hésitations et endormir leurs scrupules, que Treilhard s’était fait des amis, aussi pressants et moins suspects que lui-même dans leurs conseils. Il avait des agents de propagande parmi les représentants des petits princes et jusque dans la députation c’étaient, entre autres, le ministre de Darmstadt, qui lui rendit souvent de bons offices, et celui de Bade, le baron d’Edelsheim. C’est à ce dernier qu’il s’adressait de préférence pour les affaires sérieuses, et il put, malgré quelques brouilleries passagères et assez justifiées, en apprécier les services. Mais les Allemands ne pouvaient tout dire ; aussi pour certaines besognes délicates employait-il plutôt les ministres que les républiques-sœurs et les autres Etats soumis à l’influence française avaient envoyés à Rastadt ; c’étaient des auxiliaires dévoués, et tout à fait propres à répandre à l’occasion le bruit de quelque prochain éclat et à préparer les voies aux plénipotentiaires français.

Bonaparte avait stipulé, il est vrai, au traité de Campo-Formio (art. 20), que le congrès serait « uniquement composé des plénipotentiaires de l’Empire germanique et de ceux de la République française ». Aucune puissance n’avait protesté, et si M. de Fersen avait prétendu faire valoir ses droits d’envoyé du roi de Suède, s’il fut même assez sérieusement question à Berlin un moment d’une médiation russe (31), ces projets furent bientôt abandonnés : le czar ne se fit même pas représenter comme seigneur de Jever (Oldenbourg) (32). Les alliés de la France n’avaient pas suivi l’exemple des puissances amies de l’Empire et ne s’étaient pas abstenus comme elles de paraître à Rastadt. Les républiques batave, cisalpine et ligurienne, ainsi que le roi de Sardaigne, avaient chacune leur agent ; elles avaient trouvé moyen toutefois de ne pas violer la lettre du traité : ce n’est pas au congrès qu’elles étaient représentées ; tous les intérêts qu’elles pouvaient y avoir étaient « remis avec tranquillité aux habiles négociateurs français qui devaient fixer le sort de l’Europe », et leurs envoyés étaient accrédités seulement auprès de la légation française « pour donner les renseignements de détail et de localité qui pourraient être utiles dans les affaires majeures qu’on aurait à traiter (33). » Ces affaires étaient en effet assez considérables, puisque la République batave ne demandait, en échange des provinces qu’elle avait cédées à la France par le traité de la Haye en 1795, rien moins que l’extension de sa frontière jusqu’à l’Ems (34), avec une partie du duché de Westphalie et de l’évêché de Munster. On alla même plus tard jusqu’à parler de la limite du Weser. Les république italiennes, plus modestes, ne désiraient, ainsi que le roi de Sardaigne, qu’une renonciation en forme de la part de l’Empire à tous ses anciens droits sur leurs territoires : c’étaient à de telles revendications qu’aboutissaient ces querelles illustres qui avaient rempli tout le moyen âge. La légation française avait prévu les avantages qu’elle pourrait tirer de ces agents qui n’attendaient rien que de sa bonne volonté ; aussi les accueillit-elle de son mieux. Mais elle avait soin de les surveiller exactement et de s’en débarrasser, s’ils s’avisaient de faire les indépendants : on « étudia » le ministre cisalpin qui, disait-on, avait parlé, à son passage à Bâle, d’une manière assez incivique (35). Quant aux Suisses, leur sort fut vite réglé : ils prétendaient avoir des intérêts à défendre au congrès ; « le traité de Westphalie allant être annulé, l’existence politique de la Suisse exigeait, selon eux, que son indépendance fût de nouveau consacrée (36) », et ils voulaient eux-mêmes plaider leur cause. Bonaparte ne s’y était pas opposé et avait insinué à messieurs de Berne d’envoyer un député, patriote à Rastadt. Mais ce fut deux aristocrates qu’on choisit, « les plus fougueux oligarques de la ville » et « qui avaient plus de titres que personne à la défaveur de la France (37) ». Ils n’eurent pas le temps de nouer de sérieuses intrigues, et aussitôt arrivés, le ministre de Bade leur fit savoir qu’ils agiraient sagement en retournant chez eux.

Avec l’aide des ministres allemands qu’elle avait gagnés à sa cause et des représentants des nouvelles républiques, la légation française mena une rude campagne : ce n’est pas à Rastadt seulement, au milieu du congrès et parmi les princes, qu’elle cherchait des alliés ; les populations de la rive gauche elles-mêmes furent remuées. Rudler, le commissaire du gouvernement, « chargé de répandre sur elles les bienfaits d’une administration paternelle », redoubla d’activité pour leur faire connaître et chérir les principes de la constitution française. Les clubs le secondèrent à l’envi : cercles constitutionnels, sociétés des amis de la liberté, cercles de la réunion, tous s’empressèrent de proclamer leurs sentiments républicains. A Cologne, à Bonn, à Coblentz, on planta des arbres de la liberté ; des journaux se fondèrent : Goerres publiait le Rothe Blatt, et dans des articles d’une ironie amère et puissante, comme le Testament du Saint-Empire, livrait à la risée et au mépris public la constitution caduque de l’Allemagne. Ce fut un débordement de brochures et de pamphlets. Les municipalités, simples délégations des clubs, réclamèrent dans des adresses au Directoire l’annexion de la rive gauche du Rhin à la France ; ce furent, à la vérité, les enfants des écoles qui durent les signer. Les bourgeois étaient mécontents : ils se plaignaient de l’arbitraire des impôts, des exactions des fonctionnaires français, des contributions que levaient les généraux, et déclaraient préférer leur ancienne vassalité à une liberté si chèrement achetée. De Rastadt, les plénipotentiaires demandèrent au Directoire de mettre ordre, pour quelque temps de moins, aux violences ; ils accueillirent toutes les plaintes, écoutèrent les Juifs eux-mêmes (38), et promirent à chacun le redressement de ses griefs, « regardant cet objet comme très important pour le succès de leurs opérations » (39). Ils comptaient par toutes ces promesses et ces concessions exciter au congrès une sorte de mouvement d’opinion. Les princes qu’ils gagnaient n’avaient pour la plupart que voix consultative à la députation, mais leur avis sans doute pèserait singulièrement sur les délibérations ; il faudrait bien en quelque façon en tenir compte : si les princes de la rive gauche se prononçaient en faveur de la réunion à la France, la députation de l’Empire serait mal venue de refuser une cession qu’auraient acceptée les intéressés eux-mêmes, ceux qu’elle refusait, disait-elle, de laisser dépouiller (40).

L’Autriche blâmait tout haut « le vil langage que tenait l’Allemagne (41) », et mettait toute son ardeur à contrecarrer ces démarches. Elle déclarait, à sentir chanceler certaines volontés, « que les princes seraient responsables de leur adhésion à la demande de la République » ; aux ecclésiastiques, elle disait « qu’il n’y aurait pas de sécularisation », car ce serait la ruine de la constitution de l’Empire ; aux princes héréditaires, « qu’il n’y aurait d’indemnités que pour ceux qui auraient tout perdu, et que ces indemnités seraient nécessairement très courtes » ; on ne précisait même pas de quelle nature elles seraient, en argent ou en territoires, afin que « plusieurs, devant l’incertitude de l’indemnité, balançassent à se déclarer nettement pour la cession (42). » Du reste, ajoutait-on, dès que la République sera satisfaite, dès que la rive gauche lui appartiendra, elle ne manquera pas de se désintéresser des affaires d’Allemagne, et ne s’occupera plus de tenir ses promesses. Il ne fallait pas croire même que cette cession tint si fort au cœur des directeurs ; « ce n’était que le but d’un ministre (Treilhard) qui voulait s’en faire un mérite et se frayer un chemin pour arriver au Directoire (43) » ; des brochures répandaient dans toute l’Allemagne ces insinuations. Aussi les menaces des plénipotentiaires impériaux faisaient leur effet et empêchaient bien des défections. Les amis de l’Autriche joignaient leurs efforts aux siens. L’électeur de Bavière, Charles-Théodore, lui prêta entre autres un secours inattendu sans doute, mais qui n’était pas à dédaigner. Dans une circulaire qu’il lança le 27 janvier, il rappelait à ses co-Etats les suites incalculables qu’aurait l’abandon de la rive gauche, et leur soumettait les seuls moyens qu’il jugeait efficaces pour l’empêcher : « former entre les Etats d’Allemagne une alliance étroite, parler un langage concordant et énergique, et requérir dans cet embarras près S. M. Impériale, comme chef et protecteur de l’Empire, ainsi que des quatre autres membres puissants de l’Empire et des princes étrangers (44). » Il faisait en même temps appel « au patriotisme allemand » du roi d’Angleterre, au czar lui-même, disait-on, et remplaçait son ministre au congrès, le comte de Preising, accusé de tiédeur (45), par Moravitzki, qui passait pour un fervent Autrichien. C’est en vain que le duc de Deux-Ponts, héritier de l’électeur, et fort occupé à se ménager des Français une riche compensation de la perte de son duché, essayait de l’excuser. C’était un mauvais exemple, et dangereux pour la France.

Personne pourtant ne le suivit, et Charles-Théodore lui-même parut bientôt se repentir de son zèle (46). Les amis de l’Autriche se décourageaient, et les Français gagnaient peu à peu leur cause auprès des Etats de la rive gauche. A Ratisbonne, écrivait Bacher, « on se persuade que le concours des circonstances majeures qui vont jeter l’Empire germanique dans un nouveau monde est tel, qu’il y aurait de la folie à vouloir chercher à s’y soustraire… ; les princes ecclésiastiques attendent la décision de leur sort avec la plus grande résignation, et se disposent peu à peu à faire un don patriotique de leurs principautés, sachant très bien que leur règne n’est plus de ce monde (47) » ; et il ajoutait : « Ils ne considèrent la marche actuelle de la députation de l’empire que comme propre à rendre plus pénible leur agonie (48) ». Treilhard n’était pas naïf au point d’ajouter foi à de pareilles exagérations ; mais tout en craignant encore les menées autrichiennes, il avait conscience que ses affaires avec les députés n’étaient pas mauvaises. « Plusieurs m’ont assuré, écrivait-il, qu’ils s’expliqueraient franchement sur la nécessité d’accéder à notre demande. J’ai tâché de les échauffer ; je leur ai glissé que nos conventions particulières supposaient une cession absolue de tout ce qui est sur la rive gauche ; que si nous n’obtenions pas cette cession, alors tenant tout de nos armes et rien de la volonté de l’Empire, nous n’avions plus d’engagement à remplir vis-à-vis de ses membres ; qu’ils étaient par conséquent directement et fortement intéressés à empêcher que la considération de quelques intérêts particuliers fît rejeter une proposition juste et convenable ; qu’après tout nous ne voulions que ce que nous tenions, etc. Ils m’ont promis monts et merveilles, mais je ne m’y fie que faiblement. Ils n’ont pas le courage de parler, quand ils craignent de contrarier une grande puissance (49). » Et deux jours après : « Ce qui pourra nous aider, c’est qu’on a si peu de confiance dans les assertions de l’Autriche, qu’elle ne pourra jamais faire croire, quoi qu’elle dise, que nous ne sommes pas convenus avec elle de la totalité de la rive gauche, et l’on pensera peut-être agir dans son sens en nous la donnant. Je n’oublie rien de ce qui peut fortifier indirectement cette opinion (50). »

Le terrain était bien préparé et les mines disposées de tous côtés : ce fut la Prusse qui, bien malgré elle d’ailleurs, y mit le feu. Depuis plusieurs semaines, la Prusse et l’Autriche faisaient des efforts pour se rapprocher l’une de l’autre, et des pourparlers avaient été entamés ; elles étaient inquiètes de l’influence prépondérante que prenait la France dans les affaires de l’Empire, et, dans la crainte de l’ennemi commun, paraissaient disposées à oublier pour un temps leurs querelles. Mais les vieilles méfiances et les rancunes enracinées empêchaient les tentatives d’aboutir. Thugut « songeait avec indignation aux absurdes projets d’intrigaillerie que Caesar (le chargé d’affaires prussien à Vienne) enfantait ; quoique n’ayant pas le sens commun, disait-il, ils n’en faisaient pas moins voir ce penchant aux tripotages dont s’occupait sans cesse cette odieuse race prussienne (51) ». Peut-être le langage de la cour de Berlin était-il moins amer, mais elle était loin d’être satisfaire de la conduite de ses nouveaux amis. L’Autriche l’accusait d’avoir livré en égoïste l’empire à la France, et les Prussiens rendaient à l’Empereur la monnaie de sa pièce (52). Toute leur politique tendait, on s’en souvient, à connaître les articles secrets de Campo-Formio ; La France tardait singulièrement à les leur communiquer ; ils avaient espéré les obtenir plus rapidement de l’Autriche, et, pour la mettre en goût de confidences, lui avaient révélé le traité de 1796 ; mais elle avait reçu leur secret sans leur découvrir le sien, et leur humeur s’en était accrue. Les conférences se succédaient à Vienne orageuses et sans résultat (53). A Rastadt, où la proximité de l’ennemi faisait sentir plus fortement la nécessité de l’union, les relations étaient moins tendues ; mais cette demi-intimité n’avait d’autre résultat pratique que d’éveiller les défiances des plénipotentiaires de la République. Ceux-ci du reste n’épargnaient point les reproches aux Prussiens ; ils les accusaient d’avoir trompé l’espoir d’entente que leurs premiers discours avaient fait naître, d’insister outre mesure pour pénétrer un secret que l’honneur, disait-on, engageait le Directoire à garder, et d’encourager, par dépit, la députation à la résistance. Les esprits de part et d’autre étaient vivement excités : de menus faits, des bruits de gazettes prenaient soudain une importance démesurée. On pouvait croire qu’à la première difficulté ce serait une rupture : les circonstances en décidèrent autrement.

En même temps que toute la rive gauche, la province prussienne de Clèves avait été organisée par l’administration française. Le gouvernement prussien avait protesté : la République n’avait pas le droit de fonder un établissement définitif dans un pays qui ne lui avait été cédé qu’éventuellement (54). Le commissaire Rudler n’en continuait pas moins ses opérations : nouvelles plaintes et nouvelles réponses évasives. Il fallait bien en venir à une discussion sérieuse ; les Français surent choisir le moment favorable. Ils allèrent trouver leurs collègues prussiens peu de jours après que la députation avait demandé aux représentants non-députés des princes leur avis sur la cession de la rive gauche. Il n’y avait qu’à s’expliquer, dirent Treilhard et Bonnier, et le dilemme était simple : si le roi n’entendait pas garder ses provinces, que lui importait-il qu’elles fussent organisées un peu plus tôt ou un peu plus tard ? S’il voulait d’ailleurs les conserver, on les lui rendrait sans faute, car on n’y tenait guère ; seulement « cela pourrait entraîner quelque dommage pour la Prusse dans l’avenir ». – Les Prussiens répondirent qu’ils n’avaient garde de les redemander. – Assurément, répliqua Treilhard, leur conduite ne témoignait rien de tel, et pour convaincre le gouvernement français, ce ne serait pas trop peut-être d’une déclaration écrite. Il n’y avait guère de raison plausible à donner pour la refuser : après s’être fait prier longuement, ils cédèrent : « Sa Majesté tient invariablement, déclarèrent-ils, à la convention secrète du 5 août 1796, dont l’article premier exprime la cession de ces provinces (transrhénanes) pour le cas où la rive gauche du Rhin serait cédée à la France à l’époque de la paix avec l’Empire (55) ».Ils avaient rédigé leur note en ces termes, disaient-ils « parce qu’ils ne pouvaient se donner vis-à-vis de l’Empire le tort d’avoir les premiers altéré son intégrité, que l’Empereur déclarait tous les jours devoir être maintenue (56) : ils ne voulaient pas « attacher le grelot ». A la vérité, la déclaration était insignifiante, et les plénipotentiaires français avaient raison de la juger telle ; mais les circonstances lui donnèrent une valeur qu’elle n’avait pas par elle-même, et la prudence de ses auteurs se trouva en défaut. Les princes étaient occupés à préparer leur réponse à la consultation des députés : plusieurs, séduits par les promesses de la République, s’étaient déjà déclarés pour la cession ; les hésitants n’attendaient plus, pour suivre cet exemple, que d’être assurés de l’assentiment d’un des Etats considérables de l’Empire. Ce fut l’avis de la Prusse qui les entraîna : liée par son traité et par sa dernière note, elle ne pouvait se déjuger ; le 14 février, elle dut faire cette déclaration : « Si la députation, y était-il dit en substance, croit que, pour arriver à la paix d’empire, il faut consentir à la base demandée par la France, c’est-à-dire à la cession de la rive gauche, les ministres de Prusse, quelque sensible qu’il soit au roi de perdre des sujets si attachés, sont autorisés à dire qu’il n’hésite pas à faire ce sacrifice au bien-être général, pourvu que tout soit prévu pour le bonheur des habitants et que lui-même reçoive une indemnité suffisante (57). » Des notes analogues furent signées par la grande majorité des princes laïques de la rive gauche ; ils se déclaraient « prêts à faire le sacrifice de leurs possessions pour le repos et la prospérité de l’Allemagne (58) », assurés du reste de ce que leur rapporterait ce sacrifice.

Les Français jugeaient qu’après une pareille manifestation la députation renoncerait à la lutte : elle ne crut pourtant pas encore s’être suffisamment défendue. Ce fut, à la séance du 14, où on lut la déclaration prussienne, un nouveau concert de plaintes, et la proposition de Saxe fut adoptée, de n’offrir à la France qu’une moitié de la rive gauche. Bade eut beau soutenir qu’on avait tout à craindre de la colère des républicains ; le 16, quand on ajusta le conclusum, il supplia encore une fois de prendre garde, de revenir sur un vote qui pourrait perdre l’Empire, et de céder enfin. La majorité ne voulut rien entendre, et, le 19, Metternich envoya la note à la légation française. Le système de Treilhard était d’opposer aux lenteurs de la députation une promptitude qui doublait la force de ses ripostes. Le lendemain les Français répondirent : ce partage était inadmissible ; aucun avantage n’en balançait les inconvénients ; toutefois ils remarquaient que les arguments donnés jusqu’ici contre l’entière cession s’appliquaient aussi bien au cas de la cession d’une moitié de la rive gauche ; ces arguments étaient donc annulés par le fait même de la dernière proposition. Du moment d’ailleurs que les Etats intéressés ne repoussaient pas la demande de la République, la députation n’avait plus qu’à donner une réponse prompte et positive (59). Le raisonnement était à la vérité sans réplique ; la députation néanmoins trouva moyen de tourner encore une fois la demande. Cependant, tandis que les plénipotentiaires français s’efforçaient de décourager par leurs sommations et leurs menaces la résistance de la députation et de se ménager à la fois parmi les princes d’Allemagne d’utiles alliés, l’Autriche, tout en s’employant à faire repousser officiellement les demandes de la légation, n’en continuait pas moins avec elle la négociation particulière que Cobenzl avait entamée, et dont l’issue devait régler le sort de la négociation de Rastadt tout entière.


III


Bouleversements en Italie. – L’Autriche demande à prendre en Italie les compensations qu’elle désire pour l’agrandissement de la République aux dépens du Saint-Siège et celles qui lui sont dues en échange de la cession de la totalité de la rive gauche du Rhin. – Raisons du Directoire de ne rien céder à l’Autriche en Italie. – Cobenzl formule ses propositions. – Le refus des Français est en contradiction formelle avec les stipulations de Campo-Formio. – Nouveaux empiètements de la République en Italie, en Suisse et en Hollande. – Cobenzl menace de rompre les négociations. – Treilhard conseille la prudence. – Le Directoire ne tient aucun compte des avis de son plénipotentiaire.

Ce n’était pas une proposition chimérique qu’avait mise en avant Cobenzl à la conférence du 18 janvier, de placer en Italie l’équivalent dû à l’Autriche pour la cession réclamée par le Directoire de la totalité de la rive gauche du Rhin. Bonaparte, il est vrai, dans les négociations de Campo-Formio, s’était attaché particulièrement à restreindre la domination autrichienne en Italie ; mais un événement venait de se produire à Rome qui pouvait entraîner des changements considérables dans la constitution de la péninsule entière et amener le gouvernement français à modifier la politique qu’il y avait suivi constamment. Le 28 décembre, le général Duphot et plusieurs patriotes avaient été tués dans une émeute par les soldats du pape. L’ambassadeur de la République, Joseph Bonaparte, accusa aussitôt le gouvernement pontifical de complicité avec les meurtriers et quitta Rome. Il était à prévoir que le Directoire ne ménagerait guère un souverain pour lequel il était loin de professer aucune sympathie ; un bouleversement s’ensuivrait sans doute ; or, si la République française ou, ce qui était tout un, si la Cisalpine s’agrandissait aux dépens des Etats pontificaux, le principe de l’équilibre européen, dont l’Empereur se faisait à ses heures le rigoureux champion, exigeait que l’Autriche fût agrandie de même. C’était en Italie que Thugut comptait demander cet équivalent : du moment que le Directoire, comme la cour de Vienne l’attendait, ne se refuserait pas à une rectification de ce chef des frontières tracées à Campo-Formio, peut-être aussi ne ferait-il pas trop de difficultés de consentir du même coup que l’Autriche prît également en Italie l’équivalent qui lui serait dû pour la cession de la totalité de la rive gauche du Rhin. Assurément la question au 18 janvier ne pouvait être qu’effleurée, puisqu’on ne savait encore rien de précis sur les projets du Directoire ; aussi Cobenzl, on l’a vu, s’était-il borné à poser des jalons. Après la marche de l’armée de Berthier à la fin de janvier et son entrée à Rome, le sort du Saint-Siège n’était plus douteux : Cobenzl eut ordre de réserver absolument le droit de l’Autriche à obtenir des compensations, au cas où la République acquerrait quelque accroissement de puissance, tout en marquant d’ailleurs le désir de l’Empereur que le gouvernement français se prêtât à un accommodement avec le pape (60) ; mais il devait, en attendant que les affaires de Rome fussent débrouillées au point que l’Autriche pût mesurer ses demandes aux agrandissements du Directoire, continuer la négociation entamée pour l’équivalent de la totalité de la rive gauche du Rhin, émettre le vœu que cet équivalent fût placé en Italie, et réclamer de ce fait les Légations, la ligne de l’Oglio et les îles Ioniennes. Bien que, au gré de Thugut, ces prétentions ne fussent pas excessives, Cobenzl était autorisé, si le succès de la négociation dépendait d’une concession faite à propos, à ne pas insister sur les îles Ioniennes, à céder même sur l’article de l’Oglio et à se contenter des seules Légations.

On était fort éloigné à Paris d’envisager « l’événement de Rome » comme on faisait à Vienne, et d’estimer que l’Empereur pourrait être fondé à réclamer pour lui-même un équivalent de ce que la République ou la Cisalpine acquerrait aux dépens du Saint-Siège. Chacun y était convaincu que l’Autriche n’était pas étrangère au soulèvement du 28 décembre, et la chute de son allié ou plutôt de son complice paraissait devoir être pour elle une humiliation et un châtiment mérité. Le Directoire prétendait donc qu’elle ne se mêlât en rien à la vengeance qu’il lui plairait de tirer du gouvernement pontifical ; les instructions de Bernadotte, qui au même moment partait ambassadeur à Vienne, sont très précises à cet égard : « Il est nécessaire, y était-il marqué, que le citoyen Bernadotte fasse sentir aux ministres de S. M. Impériale combien il importe à la loyauté et à la réputation de ce prince d’abandonner les intrigants, s’il est prouvé qu’ils sont criminels, au sort qu’ils méritent. Et pour mettre le cabinet autrichien à même de connaître la volonté entière du gouvernement français, l’ambassadeur déclarera que si, malgré les représentations qu’il a été chargé de faire, on faisait mouvoir des troupes autrichiennes hors de leur territoire pour s’opposer à celles de la République, les armées françaises marcheraient immédiatement sur la Toscane et de l’autre côté sur le Rhin (61). » L’Empereur n’avait donc, aux yeux du gouvernement français, aucun droit d’intervenir dans les affaires de l’Italie ; mais comme le Directoire connaissait les habitudes de la cour de Vienne et prévoyait, d’après les théories qu’elle professait sur l’équilibre de l’Europe, qu’elle ne manquerait pas de chercher dans les futurs remaniements de la péninsule quelque matière à compensation, il prit soin de proclamer tout d’abord le désintéressement de la République et son refus de considérer en aucune façon l’occupation de Rome comme un agrandissement. Vous ne négligerez pas, écrivit Talleyrand aux plénipotentiaires dans un billet autographe, d’assurer le ministre de l’Empereur « que ce n’est par aucune vue d’agrandissement ni pour la République française ni pour la Cisalpine, que cette direction de forces (sur Rome) a été ordonnée ; que le gouvernement français est décidé à n’en rien retirer ; qu’il veut uniquement une réparation éclatante et certes bien légitime de l’horrible attentat commis pour la seconde fois contre la nation française (62) ».

Si le Directoire était aussi fermement résolu à empêcher l’Autriche de tirer aucun profit pour ses « projets italiens » de la querelle où il était avec le Saint-Siège, il n’y avait guère de chances pour qu’il favorisât davantage ces projets, quand elle émettait l’idée de transporter en Italie les indemnités qui lui seraient dues pour la cession de la totalité de la rive gauche du Rhin. Il faut reconnaître d’ailleurs qu’il avait de bonnes raisons de se refuser à cet arrangement. Celle qu’il alléguait officiellement, chaque fois qu’il s’agissait d’agrandissement autrichien en Italie, l’impossibilité de rien ôter aux républiques-sœurs, ses alliées, de ce qu’il leur avait donné et de replacer sous le joug des tyrans des populations qui avaient goûté de la liberté, cette raison, sans doute, n’était pas trop sérieuse. Il n’y avait point là matière à politique sentimentale, et la vérité était beaucoup plus terre à terre : on avait conscience que pour l’Autriche la possession les Légations était la domination de toute l’Italie ; sans les Légations, malgré Venise et la Terre-Ferme, elle demeurait isolée, coupée des petits Etats du centre par les nouvelles Républiques ; maîtresses des Légations, elle touchait la Toscane, Rome et Naples, libre d’y nouer ses intrigues et d’y recruter des alliés contre la France. Tout agrandissement de l’Autriche en Italie était donc un danger pour la République ; au contraire c’était à l’Autriche même qu’un agrandissement en Allemagne nuirait d’abord : elle ne pouvait le prendre que dans « la mine ecclésiastique » ; or les Etats ecclésiastiques étaient ses plus fermes appuis dans l’Empire, et pour elle, les affaiblir, c’était s’affaiblir soi-même ; cette alternative lui était laissée, ou de perdre une part de son influence en Allemagne, si elle concourait aux sécularisations, ou, si elle se refusait à en profiter, de s’ôter toute compensation pour ses pertes territoriales. Ç’avait été un coup de génie de Bonaparte, à Campo-Formio, de l’intéresser, en lui abandonnant Salzbourg et Passau, dans la grande opération des sécularisations, et la politique du Directoire ne pouvait être que de l’y enfoncer plus avant, de peur de laisser à l’Empereur le champ libre en Allemagne pour s’opposer aux entreprises de la République, et pour travailler, sous le couvert de la défense de l’intégrité de la constitution, à consolider sa popularité ébranlée.

On trouve trop souvent ces idées marquées dans la correspondance de Rastadt, pour croire que Treilhard ait pu imaginer véritablement, lorsque Cobenzl, le 18 janvier, l’entretint pour la première fois de l’Italie, que le Directoire consentirait à y prendre l’équivalent que demandait l’Autriche et renoncerait ainsi d’un coup à toute sa politique : si le plénipotentiaire français s’avança en effet autant que le mandait Cobenzl à Thugut, on a peine à se persuader qu’il y eût là propos délibéré de sa part (63) ; au reste, on s’en souvient, il se garda de rien écrire à Paris qui pût le compromettre ; ni le Directoire, ni Talleyrand ne furent informés par Treilhard ou Bonnier des démarches de Cobenzl relatives à l’Italie, et pendant trois semaines il n’est question dans la correspondance ni de transports d’indemnités, ni de compensation pour la républicanisation des Etats pontificaux. Le 10 février seulement, dans une lettre particulière, Treilhard s’avisa de demander à Talleyrand, négligemment et en forme de post-scriptum : « L’événement de Rome fournirait-il quelque moyen de satisfaire l’Autriche sans toucher à la Bavière (64) ? » Le ministre ne paraît pas avoir considéré cette question plus sérieusement que ne faisait sans doute Treilhard, et n’y répondit pas. Il n’y eut pas d’autre allusion à l’Italie.

Sur la question du principe de l’équivalent réclamé par l’Autriche en échange de son consentement à la cession de la totalité de la rive gauche du Rhin, les plénipotentiaires au contraire avaient été parfaitement nets : Cobenzl avait demandé l’exécution de l’article 7 du traité secret de Campo-Formio, et sa demande avait été transmise au Directoire. Il ne semblait pas que le gouvernement français pût hésiter un instant et qu’il y eût matière à aucune discussion : toute acquisition de la République en Allemagne au-delà de la ligne de la Nette devait, de par le traité, être compensée à l’Autriche par un égal agrandissement. Il n’y avait qu’à se conformer à ce principe précédemment reconnu, sauf, si l’on persistait à l’égard de l’Autriche dans une politique de vexations et de tracasseries, à en renvoyer l’application à l’époque des sécularisations. Le Directoire ne pouvait aller plus loin, sans violer ses engagements : ce fut de quoi il s’occupa fort peu. Il est bon, en examinant la politique qu’il suivit dans toute cette affaire, de se souvenir de cette phrase que Talleyrand écrivait à Caillard : « Notre position est telle, qu’il s’agit beaucoup moins d’arguer de ce qui a été convenu que de s’occuper de ce qui sera fait (65). » Les instructions qu’il envoya aux plénipotentiaires le 28 janvier (9 pluv.) ne sont véritablement que le commentaire de cet étrange principe : « Ce que l’Autriche a cédé en Flandres et en Italie, disait-il, est compensé dans le traité patent par ce qu’elle a acquis autour de l’Adriatique. La compensation est complète, si l’on songe que l’Autriche a été vaincue, toujours vaincue, et que l’armée française était à vingt milles de Vienne. Ce qui lui est promis par le traité secret (une partie de la Bavière) est plus qu’un équivalent pour l’assentiment qu’elle donne à l’extension de notre territoire. » Le début était assez heureux : la suite des explications ne laissait rien à désirer. « Il est possible, ajoutait Talleyrand, de contester à l’Autriche l’interprétation qu’elle fait de cet article 7 (66), et de soutenir au contraire que l’acquisition par la maison d’Autriche des objets énoncés dans l’article 5 (la partie de Bavière) est elle-même susceptible d’un équivalent en faveur de la République. C’est sur quoi on pourrait élever une question interminable, et ce ne serait pas le premier traité qui aurait ainsi prêté à des interprétations tout à fait opposées. Mais cette guerre de chicanes, qui n’est point à dédaigner avec les hommes auxquels vous avez affaire, n’empêchera point que vous n’emploiez des arguments plus péremptoires et tirés de la situation même des choses. La République veut le Rhin pour limite. Elle veut garder des pays que depuis quatre ans elle occupe par droit de conquête, droit qui est légitime, quand le vaincu fut l’agresseur, Maîtresse aujourd’hui de la ville et du fort de Mayence, du fort de Kehl, bientôt de celui d’Ehrenbreitstein, il n’est point une réunion de puissances et de forces qui puisse lui ravir le prix de ses longs efforts (67). »

En bon légiste, Treilhard dut assurément admirer l’art du Directoire à tourner les textes qui l’embarrassaient : lui-même aussi d’ailleurs devait peu après faire dans cet inépuisable article 7 quelques autres découvertes. Au premier moment pourtant, il paraît avoir hésité sur l’efficacité de ces mesures. « Je crois, répondit-il simplement, qu’on peut batailler sur le sens des articles de Campo-Formio », et il n’ajoute pas un mot. Il connaissait assez les sentiments des Autrichiens pour imaginer quel accueil ils feraient à cette étrange interprétation du traité, et ne jugeait pas sans doute avoir l’autorité nécessaire pour la leur imposer et les faire céder devant ses seules menaces ; peut-être même envisageait-il les suites qu’elle pourrait entraîner et répugnait-il à en prendre l’endosse. Cette fois encore, c’est à Bonaparte qu’il proposait d’avoir recours : « Je crois fermement, conclut-il, qu’un seul homme peut terminer la négociation… ; le général Bonaparte osera ce que tout autre n’aurait pas le droit d’oser… Il pourra monter les dents quand il sera nécessaire, sans craindre qu’on lui en fasse un crime (68). »

Bonaparte demeura à Paris ; mais même sans son secours les plénipotentiaires s’entendirent fort bien à « montrer les dents », et ses premiers scrupules n’incommodèrent point Treilhard. La conférence eut lieu le 17 février. Cobenzl commença par répéter que « l’Empereur s’était flatté qu’il ne serait rien changé à la ligne convenue par le traité de Campo-Formio ; que cependant S. M. ne serait pas absolument éloignée d’acquiescer à la nouvelle limite demandée par la République française ; mais qu’elle ne pouvait y consentir qu’autant que préalablement il aurait été convenu entre les deux puissances de l’équivalent de l’Autriche pour cette nouvelle acquisition de la France ; que S. M. désirerait même que cet équivalent prévu en pareil cas par les articles secrets de Campo-Formio fût pris en Italie, où l’on pourrait transporter les indemnités qui lui sont déjà assurées en Allemagne, ce qui contribuerait à étendre l’étoffe nécessaire pour l’indemnisation des princes dépossédés sur la rive gauche (69) ».

Ces communications furent faites « du ton le plus convenant » ; il n’y avait rien là qui pût étonner les plénipotentiaires français : Cobenzl ne faisait que répéter un peu plus nettement peut-être ses précédentes propositions. Treilhard se chargea de répondre ; mais, pour lui, il ne se mit guère en peine d’accorder sa réplique avec la « causaillerie » du 18 janvier. Il se borna à déclarer, comme le portaient ses instructions, que l’Autriche n’avait plus rien à réclamer et que la ligne de l’Inn était un suffisant équivalent de la totalité de la rive gauche du Rhin. Il faut reconnaître qu’il ne parla pas, comme le Directoire semblait le désirer, d’un équivalent à donner à la République pour cette ligne de l’Inn ; mais il racheta cette discrétion par une nouvelle finasserie. En admettant même pour l’instant, dit-il en revenant à la demande de Cobenzl, que l’Empereur eût quelque droit à un équivalent, « il ne pouvait aux termes du traité y prétendre que lorsque nous aurions nous-mêmes fait l’acquisition de la rive gauche ; que par conséquent et dans tous les cas, le consentement de l’Empereur à cette acquisition était un préalable ; que les deux gouvernements s’entendraient ensuite facilement… parce qu’ils voulaient également ce qui est juste ; mais que rien ne devait retarder la décision sur la proposition faite par la République (70) ». La question du principe ainsi réglée, Treilhard passa à l’application et à l’article de l’Italie. Ici encore naturellement les dépêches françaises et les dépêches autrichiennes diffèrent : Treilhard aurait dit à Cobenzl qu’il n’avait sur ce point aucune réponse de Talleyrand, parce qu’il l’aurait traité « dans une lettre particulière et non dans une dépêche officielle (71) ». L’excuse eût été médiocre ; il est vrai qu’on avait accoutumé les ministres allemands à se contenter de pires raisons. Au Directoire, Treilhard et Bonnier présentèrent les demandes de Cobenzl relatives à l’Italie comme de nouvelles ouvertures. Ces propositions, auraient-ils répondu au ministre de l’Empereur, étaient trop importantes, elles tenaient à des éléments trop nouveaux pour eux, à des intérêts trop divers et qui leur étaient dans le moment trop peu connus, pour qu’ils pussent s’expliquer ; ils ne pourraient le faire qu’après avoir reçu les ordres du Directoire (72).

Quel qu’ait été le prétexte allégué, le résultat de la conférence ne pouvait être douteux. Cobenzl avait aisément compris, au silence même des plénipotentiaires, que c’était décidément la politique d’envahissements qui prévalait à Paris. Les nouvelles qu’il recevait de sa cour le confirmaient dans cette assurance. Sur toutes les frontières de la République, chaque jour presque, c’étaient de nouveaux empiètements. « Il importait, avait-on dit, à la philosophie et à la raison que la papauté cessât d’exister (73) » : Le 15 février la République romaine était proclamée, et le « ci-devant pape » transporté à Sienne (74). La Toscane, enclave des nouvelles Républiques, travaillée par leurs agents, ne relevait plus que de la France. Une série de coups d’Etat avaient mis sous l’absolue domination du Directoire les Républiques batave et cisalpine, et lui en livraient sans contrôle les finances, les armées et les flottes. La République de Mulhouse était incorporée au territoire français (75) et la Suisse elle-même n’était pas épargnée ; appelée par des patriotes mécontents, les troupes françaises y étaient entrées, démocratisant sur leur passage les gouvernements vieillis, et le 1er février, Mengaud, l’agent de la République, plantait à Aarau un arbre de la liberté. Si le Directoire avec consenti à donner à l’Autriche des équivalents des territoires qu’il réclamait en Allemagne et des républiques qu’il fondait en Italie à son usage, l’Empereur aurait accepté sans protester la spoliation, peut-être même la captivité du Saint-Père (76) ; les plaintes du grand-duc de Toscane, son frère (77), ni les appels des nobles bernois ne l’auraient guère troublé, et il ne se serait pas ému outre mesure de l’assujettissement de la Hollande. Mais son plénipotentiaire avait dû entendre que la République ne se tenait pas pour engagée à lui compenser tous les agrandissements qu’elle acquerrait en dehors des stipulations de Campo-Formio ; la conduite des ministres français et leurs déclarations marquaient assez la mauvaise volonté de leur gouvernement et le peu de foi qu’il fallait mettre en lui ; une prompte rupture était inévitable, si le Directoire persistait dans sa politique. La douceur et les raisonnements n’avaient pas eu d’effet sur lui ; peut-être Cobenzl espéra-t-il par des paroles plus fermes, sinon l’intimider, au moins le faire réfléchir : comme réponse, et avant de clore l’entretien, il eut soin de laisser entendre que l’Autriche ne voulait pas être prise pour dupe, et qu’elle n’hésiterait pas à reprendre les armes si les clauses du traité de paix étaient violées.

Quelques déclamations que fit le Directoire, il n’avait nulle envie de recommencer la guerre, et ses agents ne l’ignoraient pas ; aussi la menace de Cobenzl, bien qu’ils n’en soufflent pas mot dans leurs dépêches, produisit son effet sur les plénipotentiaires. Vraisemblablement ils ne la prirent pas à la lettre ; ils avaient trop de confiance dans l’affaiblissement de l’Autriche après les campagnes de 1796 et de 1797, pour imaginer qu’elle osât après un an de paix entamer une nouvelle lutte avec son vainqueur ; mais sans doute ils songèrent que malgré tout il ne serait pas prudent de la pousser à bout, et se hasardèrent à donner au Directoire des conseils de modération : « J’ignore, écrivit Treilhard à Talleyrand, si l’état actuel des choses en Italie permettrait de céder quelque petite portion de territoire qu’on ferait passer pour un équivalent de notre nouvelle acquisition ; si on le pouvait sans compromettre la sûreté de nos alliés, il serait peut-être convenable de le faire. » Il discutait à la vérité les demandes de Cobenzl, que celui-ci avait précisées dans un mémoire tiré de ses instructions, et n’en dissimulait pas les dangers : « J’ai peine à croire, disait-il, que nous fissions une bonne opération en transportant en Italie toutes les indemnités de l’Empereur… [Sa demande] me paraît cacher une arrière-pensée. S’il n’a plus de prétentions sur l’archevêché de Salzbourg, il combattra le système des sécularisations et nous contrariera sur ce point, en s’attachant encore une grande partie de l’Allemagne. » Mais s’il faut toujours être en garde du côté de l’Italie et user de prudence, en Bavière au contraire on peut le satisfaire sans crainte : « Tout ne sera pas bénéfice pour l’Empereur, puisque la Bavière a en horreur la domination autrichienne, et que cette cession sera par conséquent un germe d’inquiétude et de trouble pour l’Autriche (78). » D’ailleurs une rectification de frontières – il ne prononce pas le mot de concession – aurait bien des avantages, car l’Empereur s’engageait en échange à délier « le gouvernement français de sa garantie solennelle, stipulée en termes exprès dans le traité de Campo-Formio, contre toute nouvelle acquisition de la Prusse, sous la condition cependant bien entendue que les indemnités qui seraient adjugées au roi de Prusse sur la rive droite du Rhin, n’excéderaient pas ses possessions actuelles au-delà du Rhin (79). »

C’eût été là une singulière simplification dans la négociation et sans doute un prompt acheminement vers la paix d’Empire. Mais l’habitude du Directoire n’était guère d’écouter les conseils de ses plénipotentiaires. Il avait beau leur écrire que « son intention était de laisser beaucoup à leur habileté et de leur abandonner tous les détails du grand ouvrage (80) » de la paix : sitôt qu’ils manifestaient quelque velléité d’action personnelle, alors surtout qu’on y croyait découvrir quelque trace de « faiblesse », c’était un rappel à l’ordre. Ils s’étaient irrités d’abord de ce « rôle de mannequin (81) », puis en avaient pris leur parti. Une fois de plus le Directoire ne tint nul compte de l’avis qu’on lui envoyait ; il n’y fit point de réponse, et la légation, comme toujours, s’accommoda de ce silence ; il ne fut plus question de rien accorder à l’Autriche. Treilhard avait eu pourtant cette fois une vue exacte de la situation et l’avait traduite en quelques mots d’une vérité frappante : « Jusqu’à ce que sa part soit faite, avait-il dit dans cette même lettre à Talleyrand, l’Autriche nous entravera tant qu’elle pourra, et elle peut à peu près tout ce qu’elle veut. » Il faut regretter que, s’il fut capable un moment de concevoir cette pensée, il n’ait pas osé y persévérer davantage, et qu’il n’ait pas mis plus d’énergie à défendre un avis fondé sur son expérience de la négociation, contre les théories vagues et les ambitions irréfléchies du Directoire.

(Sera continué.)

Raymond Koechlin, Membre du Groupe d’histoire et de diplomatie.


Notes

(1) Voir les Annales des 15 janvier et 15 juillet 1886.

(2) All., t. 674, n° 144. Dans toutes les citations des notes reçues par la légation française et des autres pièces dont l’original est en allemand, je m’attacherai à conserver la traduction exacte d’ordinaire, mais peu élégante qu’en faisait Rosenstiel. Les notes se trouvent presque toutes dans l’ouvrage intitulé : Protokoll der Reichsfreidensdeputation zu Rastadt, par le baron Münch von Bellinghausen. Rastadt, 1800, 6 vol. in-8. Je me bornerai en général à les analyser. Elles ont été publiées également pour la plupart dans le Moniteur et dans les Nouvelles politiques de Leyde (Nouvelles extraordinaires de divers endroits).

(3) Déclaration de Metternich. – Cf. sur cette question : Legrelle, Louis XIV et Strasbourg, 4e édit., Hachette, in-8°, 1886, et Albert Sorel, L’Europe et la Révolution française, t. II, ch. III, Paris, 1887, in-8.

(4) All., t. 674, n° 176.

(5) 12 février 1798, 24 pluv. VI.

(6) Bacher aux plén. 17 pluv. VI (5 fév. 1798) ; All., t. 682, p. 71, et Bacher à Tall., 17 pluv. (11 février) ; All., t. 697, p. 98.

(7) Hûffer, Rast. cong., I, 94.

(8) All., t. 674, n° 199.

(9) All., t. 674, n° 192.

(10) Bacher à Tall., 17 pluv. VI (11 fév. 1798), All., 697, p. 81. Ces quelques moits paraissent avoir rendu exactement la pensée de Talleyrand, puisqu’il se les approprie dans une lettre à Bonaparte du 3 vent. VI (21 fév. 1798). Corresp. inédite, officielle et confidentielle, t. IV, p. 445.

(11) Tall. aux plén., 23 pluv. VI (11 fév. 1798), All., t. 674, n° 218.

(12) Haüser, Deutsche Gesch., II, 159 (4e édit., 1869).

(13) Moniteur, 23 fév. 1795 (5 vent. VI).

(14) « La situation où se trouve le Congrès devient chaque jour plus désagréable », écrit aux Nouvelles politiques de Leyde son correspondant de Rastadt ; après avoir eu confiance dans leur chef, « les membres de l’Empire germanique voient tout à coup que le traité de Campo-Formio les laisse à leurs propres forces ou plutôt à toute la rigueur de leur sort ». (Supplément au n° du 29 décembre.)

(15) Metternich, Mémoires, I, 347.

(16) Treilhard à Tall., 4 pluv. VI (22 janv. 1798), All., t. 674, n° 165.

(17) Id., 18 pluv. VI (6 fév. 1798), All., t. 674, n° 205.

(18) Treilhard à Tall., 20 pluv. VI (8 fév. 1798), All., t. 674, n° 208.

(19) 22 fluv. VI (10 fév. 1798), All., t. 674, n° 212.

(20) Plén. à Tall., 22 pluv. VI (10 fév. 1798), All., t. 674, n° 211.

(21) All., t. 674, n° 213.

(22) Bacher à Tall., 25 pluv. VI (13 fév. 1798), All., t. 697, p. 101.

(23) V. Dijk, Cong. de Rast., p. 64.

(24) 4 nov. 1797, All., t. 687, p. 26.

(25) Metternich aux plén., 7 niv. VI (27 déc. 1797), All., 674, n° 92 ; Cf. V. Dijk, Op. cit., 74.

(26) Instruction pour l’ambassadeur du duc de Wurtemberg à Paris, 15 février 1798, et le Directoire au duc, 13 avril, dans Vreede, La Souabe après la paix de Bâle (Utrecht, 1879, in-8, p. 72 et 81).

(27) M. de Bray, envoyé de Malte, offrait à Bonnier, sans doute en échange de cette réunion et moyennant certaines indemnités, « de lui communiquer des pièces qui constataient les propositions faites à son ordre pour la cession de son île ». Bien que Bonnier estimât que le Directoire « devait prendre avec le corps politique de Malte des arrangements utiles et former entre elle (sic) et lui des liens de protection et de secours qui préservassent ce petit Etat de la séduction des puissances ennemies » (Bonnier à Rewbell, 6 niv. VI (26 déc. 1797), All., t. 679, p. 79), il ne poussa guère avant cette négociation : malgré ses instances, il ne reçut aucune instruction. A Paris, du reste, on avait connaissance des propositions faites à l’ordre de Malte, et l’on s’en occupait. Cf. Tall. à Bonaparte, 26 vend. VI (27 sept. 1797), dans Le Directoire et l’expédition d’Egypte, par le comte Boulay de la Meurthe. Hachette, 1885, in-16, p. 275.

(28) Tall. à Treilhard, 3 vend. VI (21 fév. 1798), All., t. 674, n° 237. – L’arrêté, daté de la veille, se trouve au tome 679, p. 239.

(29) Vivenot, Rast. Cong., p. 89 – Cf. Wertheimer, Geschichte Oesterreichs und Ungarns im ersten Jakrzehnt des 19 Jahrhunderts, t. I, p. 36 (Leipzig, 1884, in-8).

(30) Les historiens allemands sont très sévères pour les membres de la légation française, et les accusent de s’être vendus au plus offrant. Haüser (Deutsche Geschichte, II, p. 157, en note, 4e édit.) fixe exactement, dit-il, d’après les papiers des ministres d’un Etat secondaire, le prix des services des secrétaires de Treilhard et de Bonnier ; il raconte aussi (p. 155) qu’un attaché français vola la voiture d’un des plénipotentiaires allemands. Ce sont des allégations que naturellement l’examen des papiers de la légation ne nous permet pas de contrôler ; il faut remarquer pourtant qu’on ne peut relever aucune accusation précise de corruption contre les ministres mêmes. Au reste, leur protection eût été médiocrement utile à ceux qui l’auraient achetée. Talleyrand et le Directoire décidaient tout par eux-mêmes, et, dans la plupart des affaires, tenaient peu de compte des recommandations qui leur venaient de Rastadt.

(31) Corresp. de Gaillard, fin oct. commencement nov. 1797, Prusse, t. 222.

(32) Garden, Histoire générale des traités de paix, t. VI, p. II. Paris, in-8, s.d.

(33) La commission des relations extérieures de l’Assemblée nationale représentant le peuple batave, aux citoyens plénipotentiaires de la République française au congrès de Rastadt. 28 nov. 1797. – All., t. 679, p. 38.

(34) Mayer, min. plén. de la Rép. Batave à Paris, à Talleyrand. 10 nov. 1797. – All., t. 674, n° 14.

(35) Rapport au Directoire, 25 niv. VI (14 janv. 1798). All., t. 679, p. 127.

(36) Bacher à Tall., 23 brum. VI (13 nov. 1797).

(37) Mengaud, successeur de Bacher en Suisse, aux plén. fr., 12 niv. VI (1er janv. 1798). All., t. 682, p. 27.

(38) Les Juifs d’Allemagne au Directoire, 10 niv. VI (30 déc. 1797). All., t. 674, n° 100, et Tall. aux plén., 17 pluv. VI (5 fév. 1798) ; id., n° 203.

(39) Rapport au Dir., s. d. All., t. 674, n° 68.

(40) On peut consulter, sur ce mouvement d’opinion, Rambaud, Les Français sur le Rhin ; Perthes, Politische Zustände und Personen in Deutschland zur Zeit der Französischen Herrschaft (Gotha, 2 éd., 1862, in-8) ; Venedey, Die Deutshen Republikaner unter der Franzosischen Republik (Leipzig, 1870, in-8) ; particulièrement sur les contributions exigées, Remling, Der Rhein-Pfalz, 1792-1798 (Spire, 1865, 2 vol.). On trouvera dans Rambaud, dans Perthes, dans Venedey et dans Hüffer des extraits des pamphlets publiés en 1797 et 1798 ; quelques-uns, La passion du congrès de la Paix, par exemple, sont loin de manquer de valeur littéraire. La bibliothèque du ministère des affaires étrangères en possède quelques-uns ; (n° 5562, 2 vol.) ; l’un d’eux, An den Congress zu Rastadt, von einem Staatsmanne 1797, est assez curieux : l’auteur prêche la soumission à la volonté de la France, puisqu’une nouvelle guerre entraînerait sûrement la perte de Hambourg et de la ligne de l’Elbe.

(41) De Pradt, Antidote au congrès de Rastadt (Hambourg, 1798, in-8, p. XII).

(42) Treilhard à Tall., 4 vent. VI (22 fév. 1798). All., t. 674, n° 238.

(43) V. Dijk, op. cit., p. 75. Lettre de Lucius, 28 fév. 1798.

(44) All., t. 674, n° 178 et 179.

(45) Le chevalier de Long, assez mauvais plaisant, à qui les historiens allemands (Haüser, II, 155) reprochent de n’avoir « aucune pitié pour l’ancienne constitution germanique », donne une autre raison du départ de Preising : sa table, dit-il, était très fréquentée à cause des hures de sangliers qu’il faisait venir de ses terres ; quand il jugea en avoir fait un suffisant carnage, il céda la place. (Mémoires, I, 315).

(46) Bacher à Tall., 3 vent. VI (21 fév. 1798), All., t. 697, p. 124.

(47) Bacher aux plén., 11 pluv. VI (30 janv 1798), All., t. 682, p. 66.

(48) Bacher à Tall., 17 pluv. VI (5 fév. 1798), All., t. 697, p. 81.

(49) Treilhard à Tall., 26 pluv. VI (14 fév. 1798), All., t. 674, n° 223.

(50) Id., 28 pluv. VI (16 fév. 1798), All., t. 674, n° 224.

(51) Vivenot, Corresp. de Thugut, II, p. 84.

(52) Wertheimer, op. cit., I, p. 36.

(53) Cf. Haüser, Zur Geschichte des Rastadter Congresses (Historische Zeitschrift, t. VII, 1862). Le récit de M. Hüffer des négociations entre la Prusse et l’Autriche est moins détaillée que la monographie de Haüsser, mais beaucoup plus clair et plus impartial. Le résumé qu’en donne Sybel est à la fois brillant et très précis.

(54) Sur la question de la cession éventuelle des provinces prussiennes, cf. Albert Sorel, La Paix de Bâle (Revue historique, nov. 1877-juillet 1878)

(55) 11 fév. 1798. All., t. 674, n° 217.

(56) Plén. à Tall., 24 pluv. VI (12 fév. 1798, t. 674, n° 219.). All.

(57) 14 fév. 1798. All., t. 674, n° 222.

(58) V. Dijk, Op. cit., p. 65.

(59) All., t. 674, n° 235.

(60) Thugut à Cobenzl, 16 janvier 1798. Sybel, trad., t. V, p. 424.

(61) Supplément d’Instructions pour Bernadotte, 28 niv. VI (17 janv. 1798). Corresp. de Vienne, t. 368, p. 59. – M. F. Masson a donné une très exacte analyse de ces instructions dans Les Diplomates de la Révolution, p. 155. Charavay, 1882, in-8.

(62) 23 niv. VI (12 janvier 1798). All., t. 679, p. 116. – Allusion à l’assassinat de Hugou de Bassville à Rome le 13 janvier 1793. Cf. Masson, Dipl. Rév.

(63) Les ministres allemands accusent dans leur correspondance les plénipotentiaires français de boire souvent plus de raison, et de n’être pas toujours maîtres d’eux-mêmes dans les discussions : « Comme la conférence avait lieu le matin, Treilhard ne sortit pas des bornes de la décence et d’un ton convenable ». écrit par exemple Cobenzl (27 mars 1798 ; Sybel, trad., t. V, p. 112). Je ne serais pas trop disposé à expliquer la conduite de Treilhard, le 18 janvier, par cette hypothèse : au reste Cobenzl, rendant compte à Thugut de l’entretien, ne dit pas que les plénipotentiaires français fussent excités.

(64) All., t. 674, n° 215.

(65) 17 pluv. VI (5 fév. 1798). Prusse, t. 222, p. 167.

(66) Voici le texte de cet article : « Il est convenu, en outre, entre les deux P.C. que si, lors de la pacification prochaine de l’Empire germanique, la République française fait une acquisition en Allemagne, S. M. l’Empereur, roi de Hongrie et de Bohême, doit également y obtenir un équivalent, et, réciproquement, si S. M. I. et R. fait une acquisition de cette espèce, la République française obtiendra un semblable équivalent ».

(67) Tall. aux plén., 9 pluv. VI (28 janv. 1798). All., t. 674, n° 181. – On se souvient que les mêmes idées sont développées dans le premier mémoire des Instructions générales.

(68) Treilhard à Tall., 16 pluv. VI (4 fév. 1798). All., t. 674, n° 200.

(69) Bonnier à Rewbell, 30 pluv. VV (18 fév. 1798). All., t. 679, p. 231. C’est une des rares lettres de Bonnier qui aient été conservées ; je n’en donne que des fragments ; elle n’est pas assez intéressante pour être citée tout entière.

(70) Plén. à Tall., 30 pluv. VI (18 fév. 1798). All., t. 674, p. 227.

(71) Hüffer, I, 100.

(72) Bonnier à Rewbell, id.

(73) Bernadotte à Tall., 20 vent. VI (10 mars 1798). Corr. de Vienne, t. 368, p. 168.

(74) Cf., sur les rapports de la République romaine et de la Toscane avec le Directoire, les articles de M. Ludovic Sciout dans la Revue des questions historiques (janvier et octobre 1886), en attendant le grand ouvrage que prépare le compte Boulay de la Meurthe, et sur la Suisse, la Hollande, la Cisalpine, les excellents chapitres de Hüffer et ceux de Sybel.

(75) 28 janvier 1798.

(76) Thugut à Cobenzl, 16 janvier 1798. Sybel, trad., V, 423 et Hüffer, I, 141.

(77) Wertheimer, Op. cit., I, 35.

(78) Treilhard à Tall., 30 pluv. VI (18 fév. 1798). All., t. 674, n° 231.

(79) Note de Cobenzl, All., t. 674, n° 228.

(80) Tall. à Treilhard, 9 vent. VI (27 fév. 1798). All., t. 674, n° 244.

(81) Treilhard à Tall., 20 niv. VI (9 janvier 1798). All., t. 674, n° 111.



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ANNALES DE L'ECOLE LIBRE DES SCIENCES POLITIQUES - 15 AVRIL 1887







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