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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LA POLITIQUE FRANCAISE

AU

CONGRES DE RASTADT

II (1)




L’ouverture du congrès et les premières démarches des plénipotentiaires français




I


Bonaparte à Paris. – Metternich. – Echange des pouvoirs de Metternich et de la légation française. – Les pouvoirs de la députation. – Les Français les refusent. – Investissement de Mayence. – Craintes et hésitations des députés. – Nouveaux pouvoirs demandés à la Diète. – Pression exercée à Rastadt et à Ratisbonne. – Echange des pouvoirs de la députation et de la légation française. Capitulation de Mayence.

Bonaparte, en revenant de Rastadt, avait exposé aux Directeurs ses vues sur la paix d’Empire ; il ne jugeait pas, on le sait, qu’il fallût compliquer à plaisir la négociation, déjà assez longue par elle-même ; et, grâce à lui probablement, « en sa présence, dit Talleyrand, après un nouvel examen des préalables et des probabilités (2) », certaines prétentions avaient été abandonnées : c’est ainsi que le Directoire avait été amené à prendre son parti de négocier avec la députation, telle que la Diète l’avait constituée ; on ne persistait pas davantage à réclamer l’application totale du système des sécularisations : « Il suffira, continue Talleyrand, qu’elles soient effectuées en proportion des dédommagements reconnus nécessaires. Ainsi le Directoire cessera de provoquer la destruction des trois électeurs ecclésiastiques. Il consent à ce qu’ils soient maintenus, mais avec la condition expresse qu’ils seront reportés à la rive droite du Rhin. Ayant de cette manière resserré la question pour en rendre la solution plus prompte et plus facile, il est loin de la pensée du Directoire de s’occuper encore de l’alternance de la couronne impériale entre l’Autriche et la Prusse. Cette idée ne vous avait été présentée, citoyens, que dans un mémoire purement indicatif et comme une des chances possibles de la négociation, embrassée dans toute l’étendue dont elle était susceptible. » C’étaient là des modifications utiles, et que le bon sens commandait ; mais pour leur faire porter leurs fruits, d’autres auraient dû les suivre ; malheureusement ces velléités de modération étaient passagères, et les difficultés commencèrent dès les premiers entretiens.

C’est avec le comte de Metternich (3) plénipotentiaire impérial, qu’eut lieu la première escarmouche. Metternich était, disait-on, un homme à vues assez courtes et d’une intelligence médiocre ; aussi bien n’était-il guère dans le secret de l’Empereur ; mais il avait par-dessus tout l’amour de la forme, et devait à cette passion le poste élevé qu’il occupait. L’un des principaux avantages que trouvait l’Autriche au mode de négociation adopté, était sa complication ; car surprendre, par intimidation ou en la brusquant, un vote de la députation, était impossible aux plénipotentiaires français, s’ils étaient forcés de passer par les infinis détours qu’avaient accumulés les traditions de la diplomatie impériale. C’était cet avantage qu’il s’agissait de conserver et ces traditions de faire revivre, et nul ne s’y pouvait appliquer avec plus de goût et de bonheur que le comte de Metternich. Toutefois, de peur d’irriter d’avance l’impatience de la légation française, on avait eu soin de marquer, dans l’instruction (4) dressée pour la députation, que « les députés répondraient aux désirs et aux vœux universels de l’Empire, en supprimant entre eux, autant que cela se pourrait, par un accord mutuel et amical, tout le cérémonial d’usage », et le bruit s’en était si bien répandu, que plusieurs, disait-on, soupçonnaient l’Empereur de « devenir jacobin (5) ». Mais la cour de Vienne connaissait assez son plénipotentiaire pour savoir qu’il violerait ses instructions plutôt que de toucher aux formes.

Ce fut une affaire grave que la première entrevue des plénipotentiaires français avec Metternich. Dès le lendemain de son arrivée, il leur avait envoyé un secrétaire de légation pour les en instruire ; c’était les inviter à lui rendre visite, suivant l’usage ; leurs instructions leur marquaient, au reste, de conserver aux ambassadeurs de l’Empereur, conformément au traité de Campo-Formio, « la prééminence qui ne leur avait point été contestée depuis de longues années (6) ». Treilhard, estimant que « M. de Metternich les avait fait assez attendre pour qu’à son tour il attendît un peu », laissa passer un jour avant de se présenter chez lui.

« Les accidents de son voyage – sur lesquels Metternich rejetait les causes de son retard – n’étaient qu’un jeu, disait Treilhard ; fussent-ils réels, il serait toujours vrai qu’il n’est parti que dix jours après l’époque fixée pour la réunion (7). » Ce peu d’empressement à lui faire visite avait mal disposé Metternich. Il reçut pourtant les plénipotentiaires « avec politesse et dignité ». « On a parlé de Paris où il est venu en 1783, raconte Treilhard. Nous avons redressé l’opinion où il semblait être que cette ville était déchue. Nous lui avons dit que sa population et son commerce étaient augmentés. Il nous a parlé de Sieyès, dont il n’était plus question, disait-il. Nous lui avons appris qu’il était président du Conseil des Cinq-Cents ; il croyait qu’il était membre des Anciens : je lui ai observé que, n’étant pas marié, il ne pouvait pas siéger dans ce conseil : il m’a répondu qu’il pourrait donc y siéger, puisqu’il a plus de quarante ans et une femme. Je lui ai répliqué qu’il y trouverait beaucoup de lumières, de talents et un vif amour de la République (8) ». Il ne fut question que de banalités ; mais comme les plénipotentiaires français avaient eu soin de mettre « dans leurs manières un peu d’aisance républicaine, pas trop cependant » et qu’ils étaient, de plus, en frac et en pantalon au lieu d’avoir des culottes et l’habit de cour, l’entrevue satisfit médiocrement M. de Metternich : il ne se hâta guère de rendre sa politesse à la légation française. Celle-ci en prit de l’humeur.

« Le soir du jour où nous le vîmes, dit Treilhard, deux cartes ont été mises chez mon collègue, l’une de M. de Metternich le père, l’autre de M. de Metternich le fils ; on n’a pas même demandé s’il y était ; on n’a rien porté chez moi ; le lendemain, c’est-à-dire hier, je vis M. de Cobenzl, qui est plus traitable (en apparence du moins) et avec qui je me suis trouvé dès le premier jour sur un ton d’aisance et de familiarité décente. Il m’avait invité à dîner pour aujourd’hui, je n’avais pas accepté ; il me dit qu’il aurait désiré me faire faire connaissance avec M. de Metternich. Je lui répondis que la connaissance était toute faite, que je l’avais vu la veille. Par suite de la conversation, je lui fis entendre qu’il serait peut-être à désirer que le négociateur de l’Empereur mît plus de moelleux dans les formes ; je lui parlais même des deux cartes chez Bonnier. C’était sans doute, me dit-il, un malentendu : le soir, il vint me voir ; M. de Metternich lui avait assuré être venu, qu’on avait répondu à ses gens que nous n’y étions pas, et qu’ils avaient laissé sa carte. Je rappelai à M. de Cobenzl que je lui avais dit le matin avoir resté chez moi toute la soirée, que ma porte n’avait pas été fermée, que mes domestiques n’avaient pas entendu parler de M. de Metternich, et n’avaient reçu aucune carte. Je lui observai que je faisais fort peu de cas des formes, mais qu’une visite à rendre n’était pas une affaire de forme, mais bien un devoir de la part de celui qui l’avait reçue, et que je ne souffrirais jamais que la dignité de la République fût méconnue dans ma personne… Nous en sommes-là (9). »

L’affaire n’alla pas plus loin : M. de Metternich « se mit en règle » ; mais déjà le plénipotentiaire impérial et la légation française étaient mécontents l’un de l’autre : « En vous rendant compte dans ma dernière lettre de notre visite à M. de Metternich, ajoute Treilhard, je ne vous ai peut-être pas assez fait entendre qu’il m’a paru froid, fier, impertinent au besoin, grand formaliste, mesurant tous ses mouvements, craignant par-dessus tout d’être trop honnête, en un mot archiallemand sur l’étiquette ; au fond, homme de peu d’esprit, par conséquent fort têtu, enfin tout le contraire de ce qu’il faut pour négocier ».

L’accueil que fit la légation française aux premières propositions de Metternich devait se ressentir de ces tiraillements ; à vrai dire, elles étaient assez inopportunes : « La première démarche de M. de Metternich… a été de nous proposer, ainsi qu’il était pratiqué à Nimègue, de fixer une ligne de neutralité, et il a accompagné cette proposition d’un projet de règlement renouvelé de Ryswick… Nous pouvons vous assurer qu’il n’est pas dans ce projet un seul article qui ne soit ridicule. Par exemple, le premier article supprime les visites à l’arrivée : tous les membres du congrès sont arrivés, et les visites faites depuis longtemps. La deuxième porte qu’on ne viendra à l’assemblée qu’avec une seule voiture et un faible cortège ; or, il n’y a peut-être pas deux membres du congrès qui aient deux voitures, et quelques-uns même n’ont ont pas. Tout le reste est de cette force… quant à la proposition d’une ligne de neutralité, nous ne la croirons nécessaire que dans le cas de la rupture de l’armistice (10) ». On déclina cette invitation poliment, et il ne fut plus question du règlement de police de Metternich. « Je le croix honteux de l’avoir proposé, conclut Treilhard… et en apparence, nous sommes dans la plus parfaite intelligence (11) »

Elle ne dura guère. La première opération du congrès devait être l’échange des pouvoirs de la légation française avec le plénipotentiaire impérial et avec la députation. Avec Metternich, cet échange ne paraissait devoir être qu’une pure formalité ; l’Empereur avait donné à son plénipotentiaire les pouvoirs les plus étendus ; ils devaient être en règle, et l’on ne songeait pas que personne pût trouver rien à corriger dans ceux de la légation française. Metternich avait bien fait quelques difficulté de recevoir dans la grande salle de son appartement, en présence du baldaquin et du trône impérial, devant le propre portrait du souverain, deux citoyens en simples pantalons ; il s’était rendu pourtant, et, le 14 décembre, avait eu lieu la cérémonie de l’échange.

Les pouvoirs de Metternich étaient purs et simples, et « il n’y avait rien à dire à cet égard ». Mais il se trouva que ceux des plénipotentiaires français ne le satisfirent pas : ils étaient en français, et non accompagnés d’une traduction latine, contra hactenus ab immemorabili tempore usitatum stylum ; il n’y était question que de « l’Empire germanique » au lieu de « l’Empereur et l’Empire », et c’étaient des pouvoirs simplement ad tractandum, et non ad tractandum, ; concludendum et signandum. Tous ces vices parurent si graves, tanti momenti visa sunt, qu’avant d’aller plus loin, Metternich demanda des rectifications aux pouvoirs (12). La légation française lui répondit, le lendemain 19, que si l’on n’avait pas joint aux pouvoirs une traduction latine, c’était « par le même motif qui avait porté M. le comte de Metternich à s’abstenir de joindre une traduction française à la copie latine qu’il a remise de ses pouvoirs, rien ne paraissant plus inutile, en effet, que de donner des traductions lorsque l’idiome dont on se sert est également connu des deux parties (13) » ; que l’expression Empire germanique était parfaitement claire, et qu’on en référerait du reste au Directoire. Mais on eut soin, pour ne pas paraître moins scrupuleux que Metternich, d’observer que « dans les pouvoirs du plénipotentiaire impérial, il est désigné sous les noms de François, Georges, Joseph, comte de Metternich, Winnebourg et Bielstein, tandis que dans la souscription de ces pouvoirs, il n’a signé que ceux de François, Georges, et que dans les notes de la députation de l’Empire transmises par lui à la légation française, il a pris ceux de François, Georges, Charles (14) ». Du reste, pas un mot dans leur réponse sur l’insuffisance de leurs propres pouvoirs. Ils sentaient qu’ « en droit strict » Metternich avait raison. « Nous sommes très certainement autorisés à négocier, écrivaient-ils à Talleyrand ; ainsi l’extension de pouvoirs n’est pas d’une nécessité actuelle et urgente ; mais nous ne pouvons nous dissimuler que des ministres autorisés à négocier peuvent ne pas paraître suffisamment autorisés à conclure et à signer, et que la difficulté ne pourrait pas être regardée comme déplacée. (15 » Mais ce n’était pas l’avis du Directoire, qui ne voyait dans ces discussions que des « minuties ». « Les observations de M. de Metternich sur vos pleins pouvoirs ont paru futiles… ; ce ne sont pas les plénipotentiaires de la République qui peuvent être soupçonnés d’avoir été envoyés à Rastadt avec l’intention de ne point conclure. Ceux qui ne peuvent obtenir la paix que par des sacrifices répugnent seuls à terminer (16. »

« Si pourtant, continue Talleyrand, l’omission d’un mot dans vos pleins pouvoirs devenait un obstacle à la conclusion, le Directoire n’hésiterait pas à vous en faire passer de nouveaux. » C’est le 24 janvier 1798 (5 pluv.) qu’il se décida à signer l’arrêté interprétatif, et le 31, les plénipotentiaires français purent échanger leurs pouvoirs avec le plénipotentiaire impérial. Et même alors Metternich ne fut pas entièrement satisfait ; il trouva encore quelques vices de formes : en juillet seulement, après maints remaniements, les pouvoirs étaient parfaits à son gré.

L’échange des pouvoirs avec la députation fut une bien autre affaire. Ce n’était pas d’une question de forme qu’il s’agissait ; mais le fond même de la politique française était en jeu. « Le baron Albini, ministre de Mayence, écrivait Treilhard le 8 décembre, est venu me demander quand nous voulions échanger nos pouvoirs ; je lui ai répondu qu’amicalement je lui montrerais les miens quand il voudrait ; qu’il pouvait aussi me montrer les siens, mais que, pour procéder à un échange, il fallait connaître tout ce qu’on devait échanger ; que par conséquent il convenait qu’il nous donnât préalablement copie de ses pouvoirs et des instructions auxquelles ils se réfèrent ; je lui ai offert copie des nôtres. J’ai ajouté qu’ensuite nous pourrions mutuellement nous expliquer. Il a trouvé tout cela fort juste ; il m’a observé que ses pouvoirs et ses instructions étaient imprimés, et nous a envoyé un petit livret dans lequel ils se trouvent (17. » Les plénipotentiaires connaissaient depuis longtemps les pouvoirs et les instructions de la députation ; ils savaient que la Diète ne lui avait donné que des pouvoirs strictement limités : elle ne devait délibérer et traiter que dans le sens de ses instructions, et ces instructions stipulaient qu’elle exigerait « le rétablissement du statu quo tel qu’il était avant les mésintelligences avec la France, et un dédommagement équitable…, afin de conclure une paix acceptable, qui assurât à la fois la conservation de toute l’intégrité et de la constitution de l’Empire germanique ». (18)

Le Directoire ne pouvait admettre ces principes : « Ce serait, de la part de la députation de l’Empire, une étrange manière d’entamer la négociation, écrivait-il, que de se présenter au congrès avec des pouvoirs et des instructions qui auraient pour base l’intégrité de l’Empire germanique. Malgré le bruit qu’on en répand, j’hésite à croire que la Diète ait méconnu à ce point la position de l’Empire, et [on ne saurait] s’arrêter à discuter une prétention vraiment insoutenable » (19). Les plénipotentiaires français n’étaient préoccupés que du moyen de faire entendre raison à la députation le plus clairement possible : « Il me semble, écrivait Treilhard, qu’il ne conviendrait pas de nous borner à répondre que nous instruirons notre gouvernement ; nous ne devons pas balancer à nous prononcer, et il ne faut pas qu’il reste d’équivoque sur les intentions de la République… Notre réponse doit exprimer la surprise de trouver dans les pouvoirs une restriction inadmissible et qui déciderait sur-le-champ la question contre la République ; nous devons dire que le corps germanique ne peut prouver son désir de traiter de la paix que par l’envoi de plénipotentiaires revêtus de pouvoirs suffisants pour consentir toute cession, tout arrangement que pourront solliciter la justice, la convenance et l’intérêt mutuel des parties contractantes (20) ». On prit jour avec Albini, directeur de la députation ; il ne se doutait pas de la réponse qui l’attendait ; voici comment Treilhard, deux jours après, racontait la scène à Talleyrand :

« Nous avons commencé par donner lecture de nos pouvoirs à M. Albini, et nous lui avons fait remarquer qu’ils étaient purs et simples ; nous lui avons appris aussi que ceux de l’Empereur étaient très généraux et sans aucune espèce de restriction. Après cela, nous avons fait lecture des siens que nous connaissions déjà. J’ai lu d’abord les pleins pouvoirs de l’Empire…, nous sommes ensuite venus aux instructions ». J’en lus le paragraphe principal, celui où il est question de l’intégrité de l’Empire, et le commentai énergiquement. « Après la lecture, j’ai observé à M. Albini que ses pouvoirs se rapportant à ses instructions, et ses instructions étant publiques et notoires, il était démontré qu’il ne pouvait traiter que sur une base évidemment inadmissible, pour ne pas employer des termes plus forts, qui cependant seraient très convenables.

« Il a été fort embarrassé et s’est rejeté sur l’Empereur, qui, dit-il, a annoncé à la Diète qu’il fallait traiter sur la base de l’intégrité de l’Empire (cela est vrai), et l’on a en conséquence adopté les instructions rédigées en 1795. J’ai répondu qu’il ne s’agissait pas de rechercher par quel motif on avait pris cette base, qu’il suffisait qu’elle existât pour que leurs pouvoirs fussent inadmissibles. Je lui ai demandé de me répondre catégoriquement à cette question : les députés de l’Empire ont-ils pouvoir de céder un pouce de territoire ? Il a balbutié :… dans la suite, on demandera des pouvoirs… - Vous n’en avez donc pas, lui avons-nous dit ; nous ne pouvons donc pas traiter, puisqu’il faudra de votre aveu de nouveaux pouvoirs. Commencez donc par les demander. Nous lui avons fait sentir qu’on ne pouvait trop se hâter, parce que l’intérêt général et le vœu du gouvernement français sollicitaient une prompte conclusion. (21) »

Albini était atterré ; il transmit le 19 décembre à ses collègues la réponse de la légation française, et leur rapporta les pouvoirs dont on ne voulait pas. Chacun se répandit en plaintes contre la République, qu’on ne pouvait satisfaire ; l’Empereur ne fut pas ménagé davantage : la députation était d’autant plus effrayée que personne à ce moment n’ignorait qu’on ne pouvait plus compter sur l’Autriche pour défendre l’intégrité de l’empire. En effet, déjà la convention du 1er décembre recevait son exécution (22), et le 7, ainsi qu’il avait été convenu entre Bonaparte et Cobenzl, le comte de Lehrbach, ministre d’Autriche, avait annoncé à Albini que l’Empereur, conformément au traité de Campo-Formio, se préparait à retirer ses troupes dans les pays héréditaires. A ces nouvelles, aucun terme n’avait paru trop fort à la députation pour qualifier la mauvaise foi de l’empereur, qui avait osé déclarer solennellement le 1er novembre que la négociation serait fondée sur le principe de l’intégrité de l’Empire, quand déjà il en avait accepté le démembrement. La colère redoubla lorsqu’on sut que le Directoire avait formé une « armée de Mayence » et que, le 14 décembre, la ville, évacuée par les Autrichiens, eût été investie. Chacun avait senti quel sort menaçait la rive gauche ; Albini tremblait pour Mayence et se souvenait que Bonaparte lui avait demandé si son maître n’avait pas quelque autre résidence ; les princes ecclésiastiques pressentaient la sécularisation : si l’Empereur, leur protecteur-né, les abandonnait, qui défendrait leur cause ? C’est à ce moment que les plénipotentiaires français refusaient les pouvoirs de la députation. Le cas était grave ; du parti qu’allaient prendre les députés dépendait le sort du congrès : fallait-il rompre la négociation, et entraîner l’Empire dans une nouvelle guerre, ou se résoudre à demander d’autres pouvoirs à la Diète ? Personne, malgré les appréhensions du plus grand nombre, n’était d’humeur à rompre dès le début ; la députation se décida à dégager sa responsabilité et à en écrire à la Diète, en protestant auprès d’elle contre la conduite de l’Empereur. C’était à Ratisbonne que devait être tranchée la difficulté.

On ne savait pas à Rastadt les dispositions de la Diète ; plusieurs craignaient la grande influence des ecclésiastiques et doutaient que l’assemblée se déterminât à donner des pouvoirs illimités. La légation française ne crut pas devoir abandonner le corps germanique à lui-même. Bacher (23), ancien chargé d’affaires en Suisse, et désigné pour le poste de Ratisbonne, était de passage à Rastadt. On pressa Metternich de lui remettre ses passeports. Il voyageait en simple particulier et ne devait déployer aucun caractère officiel ; mais profitant des relations que, durant sa mission en Suisse, il avait liées en Allemagne, il saurait stimuler le zèle de certains membres de la Diète, et faire prévaloir parfois l’avis favorable à la France. Sa première tâche serait de hâter l’envoi à la députation de pouvoirs illimités. Metternich sentit la ruse et refusa le passeport (24).

Mais il y avait d’autres moyens d’agir sur les décisions de l’Empire : à Rastadt, Treilhard ne cessait de dire qu’il ne croirait jamais que les princes séculiers fussent assez aveugles pour se laisser prendre au piège que leur tendaient quelques princes ecclésiastiques, et que l’Empire devait bien sentir que la République n’était pas disposée à se laisser jouer par des faux-fuyants ou par des retards » (25). Au sujet de Mayence, les plénipotentiaires étaient plus précis encore : ils avaient ordre de répéter dans toutes leurs conversations que « la République française ne continuerait à accorder une prolongation d’armistice à l’Empire, que dans le cas où celui-ci ne mettrait aucune espèce d’opposition à ce que les troupes françaises entrassent dans Mayence, comme [il était] convenu avec Sa Majesté l’Empereur (26) ». Le ton dont ils faisaient ces déclarations ne laissait aucun doute sur leur sincérité. Le ministre de Mayence avait présenté à la légation française une note « en français pitoyable, mais très expressive » pour lui demander compte « de ce qui se passait sous ses yeux ». Deux jours après, dans la conférence qu’il eut avec les plénipotentiaires au sujet de l’échange des pouvoirs, et qui lui réserva d’étranges surprises, il renouvela ses doléances : « Le baron Albini, dit Treilhard, nous a parlé enfin de Mayence. Il a mis dans ses plaintes une chaleur indiscrète, car il a été jusqu’à dire qu’il avait donné ordre de se défendre jusqu’à la dernière extrémité. La chaleur de la réplique l’a un peu déconcerté ; nous lui avons déclaré que la moindre résistance entraînerait la rupture de l’armistice et qu’il serait responsable des événements. M. le baron s’est singulièrement radouci : s’il avait en effet écrit ainsi qu’il nous l’a dit, je pense qu’il n’aura pas manqué d’écrire dans un sens contraire. Il se plaint amèrement de l’Empereur, qui a trompé la Diète, et de ses ministres, qui jouent ceux de l’Empire (27) ». Ces propos soulevaient bien des clameurs à la députation ; mais ils produisaient l’effet qu’en attendait le Directoire, et intimidaient l’Empire. Il était permis, dès ce moment, à entendre les plaintes résignées des petits princes, d’espérer que les pouvoirs seraient envoyés de Ratisbonne tels que la légation française les désirait, et que, pour Mayence, on se bornerait à faire de vaines protestations. Néanmoins Treilhard estimait qu’on lui opposait encore trop de résistance : il était d’avis de « fixer un terme pour l’obtention des pouvoirs ». Selon lui, la députation ne les avait pas demandés "« ‘une manière assez pressante » ; il fallait que la légation française déclarât « que si la Diète n’accordait pas sans délai des pouvoirs purs et simples, le Directoire prendrait le refus ou le retard pour une rupture de l’armistice (28) ». Et lui-même en répandait le bruit par avance. Il ne fut pas autorisé à prendre d’abord cette mesure extrême ; quelques insinuations habilement placées suffiraient : « Nous avons la confiance, écrivait Talleyrand, que la simplicité et l’énergie d’une politique républicaine sauront prévaloir contre les lenteurs de la vieille diplomatie (29) ».

Les moyens violents dont se serait servi volontiers Treilhard, impatienté « des petites chicanes », ne furent pas nécessaires. L’Empire désirait la paix et n’aurait rompu qu’à la dernière extrémité. On se décida peu à peu à céder. Dès le 1er janvier 1798, la légation française se flattait de voir arriver des pouvoirs illimités ; pourtant les diplomates le plus au courant des formes de la chancellerie impériale, comme le jeune Metternich, estimaient qu’on ne pourrait avoir aucune réponse avant six semaines ou deux mois (30). Mais des lettres étaient envoyées à Ratisbonne, toujours plus pressantes ; de nouveaux retards, disait-on, pouvaient tout perdre : le 6 janvier 1798, la Diète délibéra sur la demande de la députation ; elle décida, le 8, qu’il y avait lieu de changer les pouvoirs ; le 11, le commissaire impérial accorda la ratification de l’Empereur (31) ; le 13, un courrier les apporta à Rastadt, et le 15, la cérémonie de l’échange eut lieu : la députation avait plein pouvoir de « délibérer, traiter, conclure et signer tout ce qui peut servir au rétablissement d’une paix juste, convenable, solide et générale pour l’Empire, et en général ce qui peut contribuer au salut public et la tranquillité de la patrie (32) ».

Au moment où la Diète consentait à se départir du principe de l’intégrité de l’Empire, cette intégrité avait reçu déjà une grave atteinte. Les supplications d’Albini avaient été aussi vaines que les protestations de la députation ; les Français avaient continué l’investissement de Mayence. Ce n’étaient ni les quelques soldats de l’électeur qui pouvaient l’empêcher, ni l’armée autrichienne, en retraite au milieu de la Souabe. L’Electeur comprit, sur les conseils d’Albini, qu’il fallait se rendre, et les troupes françaises prirent possession de la ville le 30 décembre 1797, au jour fixé par la convention.


II


Une alliance puissante est nécessaire au Directoire pour vaincre les résistances probables de l’Autriche. – Il répugne à s’adresser à la Prusse ; ses rancunes. – Système d’arbitrage ; le directoire s’en dissimule les inconvénients. – Les Prussiens à Rastadt ; leur volonté arrêtée de conserver l’équilibre entre la Prusse et l’Autriche ; la connaissance des articles secrets de Campo-Formio leur est indispensable pour formuler leurs prétentions. – Incertitudes et lenteurs du Directoire. – Embarras de la légation française. – Son isolement.

Si la députation ne s’était pas opposée aussi vivement qu’on aurait pu l’attendre aux exigences des plénipotentiaires français touchant l’extension de ses pouvoirs et l’occupation de Mayence, la cause principale de cette inaction doit être cherchée dans l’attitude de l’Autriche : l’Empereur n’avait fait aucune difficulté de remplir l’engagement qu’il avait pris d’abandonner le principe de l’intégrité de l’Empire, et n’avait pas encouragé à la résistance les Etats dont le vote lui était acquis. La lutte devait être plus vive sur la question de la limite du Rhin, que les Français étaient résolus de soulever aussitôt après l’échange des pouvoirs.

Il était à présumer que l’Autriche, qui avait observé fidèlement le traité de Campo-Formio dans ce qu’il avait de désavantageux pour elle, entendrait en faire respecter les articles qui lui étaient favorables. Or, non seulement elle n’avait pas promis de ne pas s’opposer aux prétentions du Directoire sur la totalité de la rive gauche, mais on avait stipulé solennellement que la France n’en demanderait qu’une partie. Il fallait donc s’attendre aux résistances de l’Empereur, qui saurait donner corps aux protestations des Etats lésés. C’était une négociation sérieuse à entamer, et qui exigeait des ménagements ; on ne pouvait aborder la difficulté de front sans mettre contre soi l’Allemagne tout entière. Il fallait préparer le terrain, et la diplomatie française ne pouvait guère, seule, s’employer à cette tâche. Un auxiliaire puissant était nécessaire pour grouper autour de lui les intérêts opposés à ceux de l’Autriche, et disposer une partie de l’Empire à accepter les propositions de la France.

Il semblait que le Directoire eût sous la main cet auxiliaire, et qu’on dût naturellement s’adresser au seul Etat de l’Allemagne capable de tenir l’Empereur en échec, à la Prusse. En effet, sur la question de la rive gauche, elle était liée à la France par les traités de 1795 et 1796 ; elle avait promis, si lors de la paix d’Empire la République en exigeait la cession, de ne pas s’y opposer et de renoncer en ce cas à ses possessions d’outre-Rhin, moyennant une indemnité fixée à l’avance. Mais bien que cette politique pût paraître avantageuse, et quelque conforme qu’elle fût à la tradition diplomatique de la Révolution, l’intention du Directoire n’était pas de la suivre. Il avait de l’humeur contre la cour de Berlin : deux fois, au courant de la dernière guerre, il avait essayé « d’attacher la Prusse au système fédératif de la République, de lui prouver que sa gloire, son indépendance, sa prospérité dépendaient de cette union (33) », de transformer, en un mot, la paix de Bâle en un traité offensif ; la Prusse avait deux fois refusé l’alliance qui lui était offerte, et elle avait laissé la France terminer seule sa guerre contre l’Autriche. Récemment encore, dans l’affaire de la composition du congrès, le Directoire avait dû, faute de la coopération du cabinet de Berlin, renoncer à ses desseins.

La rancune du Directoire n’allait pas, à la vérité, jusqu’à sacrifier la Prusse ; on avait su même, un moment, lui trouver certaines excuses : « Quelle qu’ait été la conduite du gouvernement prussien, sa tiédeur, son hésitation, peut-être sa malveillance, était-il dit dans la minute des instructions, convient-il d’oublier tout à fait qu’il a été le premier à se rapprocher de la République ? Qu’il a donné aux princes de la basse Allemagne un exemple que sa protection les a mis dans le cas de suivre ? Que si, depuis le traité de Bâle, il s’est constamment refusé à une coopération vers laquelle ses intérêts l’appelaient non moins que nos excitations, la débilité du monarque est la véritable cause d’une conduite qui a manqué d’habileté, mis qui a été exempte de perfidie, et qu’enfin la nation prussienne est, sans aucune comparaison, la plus éclairée de l’Allemagne et la plus amie des Français (34) ? » Apparemment le Directoire ne jugea pas ces raisons suffisantes, puisqu’il ne maintient pas ce paragraphe dans le texte définitif des instructions des plénipotentiaires. De quelques bonnes intentions que, au dire de Caillard, le nouveau roi fût rempli, on était résolu à lui faire sentir que la République avait été offensée. Pour obtenir le concours de la Prusse en cette affaire, il faudrait sans doute lui assurer un agrandissement considérable ; toute acquisition nouvelle ne pouvait qu’être flatteuse à son ambition : or, le Directoire était décidé, pour la punir, à ne pas lui accorder un tel avantage. Il allait plus loin : il s’était engagé envers le Prusse, par le traité du 5 août 1796, à lui donner à la paix l’évêché de Munster en échange du duché de Clèves et des provinces prussiennes de la rive gauche du Rhin, « se réservant S.M. d’y ajouter ce qui pourrait être de sa convenance pour compléter son indemnisation (35) ». C’était, sans même tenir compte de cette dernière clause, un équivalent hors de toute proportion avec les pertes de la Prusse, et on ne le lui avait accordé assurément que pour la séduire et dans l’espoir d’obtenir son alliance ; mais il n’était en aucune façon fait mention au traité de cette condition : le Directoire se crut néanmoins en droit de considérer Munster comme prix éventuel d’une alliance, et, n’ayant pas obtenu l’alliance, de ne pas accorder Munster et de s’en tenir à l’esprit du traité : « Seize mois de négociations non interrompues, dit-il dans le quatrième mémoire des instructions, n’ont pu décider [le gouvernement prussien] à s’occuper des moyens qui pouvaient assurer l’exécution de ce pacte secret, de sorte qu’il n’est réellement plus obligatoire pour nous… D’où on tire cette conséquence que, nous trouvant vis-à-vis de la Prusse dans engagements formels, nous ne devons plus suivre, dans nos rapports avec elle, que nos convenances ».

A ne pas procurer d’avantages nouveaux à la Prusse, on était sûr de n’en pas obtenir le concours ; à ne pas tenir ses engagements envers elle, on risquait fort de la tourner contre soi. Ces inconvénients de leur politique ne semblent pas avoir frappé l’esprit des Directeurs, que berçait toujours l’idée flatteuse d’un arbitrage. Il s’agissait, on s’en souvient, de ne se lier ni à la Prusse, ni à l’Autriche, mais de travailler à entretenir au congrès les rivalités traditionnelles entre les deux partis protestant et catholique qui divisaient l’Empire, et dont les deux grandes puissances allemandes avaient la direction ; à opposer l’une à l’autre l’influence de ces deux puissances, et, comme leurs forces paraissaient à peu près égales, à les contenir et à les paralyser l’une par l’autre. Ce système avait, aux yeux du Directoire, l’avantage de lui donner la haute main dans les affaires d’Allemagne et de lui laisser toute sa liberté d’action, sans l’obliger à payer les services de qui que ce fût ; mais on n’avait négligé qu’un point : c’était d’envisager l’hypothèse où les deux maisons rivales, se voyant jouées par la République et mécontentes de n’obtenir dans les dépouilles de l’Allemagne que la portion congrue, feraient taire pour un temps leurs rancunes, dirigeraient elles-mêmes et entre elles le partage, et s’uniraient pour exclure la France des profils de l’opération. Le cas n’était pas nouveau, et l’on avait déjà vu l’Autriche et la Prusse s’entendre, contre l’attente de la France, pour consommer un partage. Mais la leçon de 1772 n’avait pas profité : « Nous avons, disait-on, trop de preuves de l’animosité qui existe entre l’Autriche et la Prusse, nous connaissons trop bien les motifs qui les rendent irréconciliables, pour penser qu’aucun arrangement sincère et solide puisse être formé entre elles (36) ». C’était toujours le système d’arbitrage qui prévalait dans les conseils du Directoire. On comptait qu’après s’être longtemps querellées au congrès, lasses enfin de vaines discussions, l’une et l’autre rechercheraient sous main l’aide de la France ; celle-ci aurait eu soin de ne décourager ni la Prusse ni l’Autriche, et au moment que le Directoire jugerait opportun, il déciderait entre elles, dans sa sagesse et en arbitre, en ayant soin de s’attribuer préalablement toute la part qu’il désirait et que nul n’oserait lui disputer.

Si, dans les instructions des plénipotentiaires, le Directoire s’était étendu avec complaisance sur les avantages qu’il trouvait à ce système, il avait négligé de marquer avec précision quels moyens il jugeait les meilleurs pour le faire triompher. Le but était indiqué, mais non la voie à suivre. Aussi, dès le premier moment, Treilhard avait-il demandé des explications. Les ministres prussiens n’étaient pas encore à Rastadt, mais ne pouvaient tarder d’arriver : quelle conduite la légation française devait-elle tenir à leur égard ? En attendant des instructions précises, elle était décidée à leur montrer la plus grande bienveillance : « Leur présence pourrait être très utile à la République, écrivaient les plénipotentiaires ; nous ne négligerons rien pour former entre eux et nous une harmonie de laquelle peut dépendre… le succès de divers points importants de la négociation (37) ». Rien n’était plus conforme à la politique du Directoire, qui devait, pour réussir, flatter chacun et se montrer l’ami de tous ; à Paris, le ministre de Prusse, Sandoz-Rollin, recevait les caresses des Directeurs et de Talleyrand ; il se croyait dans la confidence de Bonaparte, qui se prenait à regretter devant lui de n’avoir pu s’entendre ni à Udine, ni à son passage à Rastadt, avec un envoyé de Frédéric-Guillaume : « J’aurais mieux connu ce qui entrait dans ses intérêts politiques » ; d’ailleurs, ajoutait-il, « les articles secrets du dernier traité de paix sont rédigés pour la convenance de votre cour (38) ». A Rastadt, on ne devait pas se montrer moins avenant :

« Placés entre les plénipotentiaires et les intérêts de deux puissances qui sont aujourd’hui peu d’accord, écrivait officiellement le Directoire à ses plénipotentiaires, le meilleur plan de conduite que vous puissiez suivre, c’est de vous lier en apparence avec les ministres de l’Empereur pour obtenir d’eux tout ce qui sera favorable aux résultats désirés, mais de vous attacher réellement à ceux du roi de Prusse, dont les intentions sont nécessairement plus conformes aux nôtres. Ce que vous mettrez d’un côté en prévenances et en protestations, vous le mettrez de l’autre en communications plus secrètes, mais franches et positives. Vous aurez soin surtout de faire connaître aux négociateurs prussiens les motifs qui vous tiendront rapprochés de ceux de l’Autriche. ils en sentiront l’importance, et nous sommes dans l’opinion que leur concours pourra être d’autant plus utile, qu’il vous sera aisé de leur faire entendre qu’après avoir amené la cour impériale à consentir aux arrangements nécessaires, ce sera avec celle de Berlin que nous aimerons à concerter les dispositions définitives qui devront être prises en Allemagne (39). »

Le Directoire s’imaginait que ces assurances vagues seraient acceptées avec satisfaction à Berlin, et qu’elles suffiraient. Caillard en effet ne cessait de se louer de l’attitude du gouvernement prussien ; les plénipotentiaires à Rastadt avaient été nommés, c’étaient Goertz, Jacobi-Kloest et Dohm ; Caillard applaudissait vivement non seulement au choix qu’en avait fait Haugwitz, mais aussi à l’esprit des instructions qu’ils prétendaient avoir reçues : « Jacobi m’a assuré, écrit-il, qu’il était parfaitement content de ses instructions, dont la base, comme je l’avais demandé, était la confiance la plus entière dans la députation de la République et le concert avec elle sur tous les points de la négociation (40) » ; aussi lui avait-il donné une lettre de recommandation pour Treilhard.

Les ministres de Prusse arrivèrent à Rastadt, Goertz et Jacobi le 15, Dohm le 23 décembre. La première entrevue eut lieu le 17 ; bien que Treilhard n’eût reçu encore aucun supplément d’instructions, et qu’il dût se borner à provoquer les confidences des Prussiens, elle eut pourtant une grande influence ; en effet, malgré la cordialité des formes, on y retrouve en germe toutes les difficultés qui surgirent dans la suite du congrès entre la République et la Prusse :

« Le comte de Goertz et M. Jacobi sont arrivés avant-hier, écrit Treilhard : le premier était à Carlzruhe depuis quelques jours ; je pensais qu’il y étudiait la carte de Rastadt. La vérité est qu’il y attendait M. Jacobi, qui, ayant passé par Berlin, était porteur des pouvoirs de sa cour.

Hier matin, l’un et l’autre sont venus me voir. Je dois vous rendre un compte exact de notre conversation. Ils ont débuté par me dire qu’ils apportaient les dispositions les plus amicales, et que le premier article de leurs instructions était de s’entendre et d’agir toujours de concert avec nous. J’ai répondu qu’ils n’ignoraient pas que la République avait toujours provoqué ce concert et cette union, et que s’ils n’ont pas existé aussi intimes que nous le désirions, ce n’est pas la faute du gouvernement français, mais j’ai ajouté que lorsqu’on se réunissait pour négocier, il fallait oublier tout ce qui, dans le passé, avait pu laisser quelques nuages. Ils m’ont paru très empressés d’entamer des conférences ; je me suis montré aussi empressé qu’eux.

L’article de la Bavière a été le premier mis en avant ; indépendamment de l’intérêt de la Prusse, qui ne lui permet pas de voir avec indifférence l’accroissement de la maison d’Autriche, le comte de Goertz, beau-père du ministre du duc de Deux-Ponts, venant de passer deux jours avec son gendre à Carlsruhe, avait été fortement chauffé sur cet objet. La République française, dit-il, a intérêt de maintenir une espèce d’équilibre entre l’Autriche et la Prusse ; or, si l’Autriche s’agrandit encore dans la Bavière, cet équilibre est rompu pour toujours, sans qu’il soit possible de le rétablir, quelque indemnité qu’on pût donner d’ailleurs à la Prusse.

Je n’ai pas cru devoir convenir des dispositions du traité de Campo-Formio, et, sans rien dénier précisément, j’ai dit que je ne pouvais pas savoir quel serait le résultat des conférences de Rastadt, mais qu’on devait bien sentir que la République n’avait ni penchant, ni intérêt à augmenter la puissance de la maison d’Autriche, et qu’au contraire elle devait être disposée à favoriser les prétentions légitimes de la Prusse.

On est revenu sur l’importance de la Bavière et sur les inconvénients qu’entraînerait une cession, même partielle, sous tous les points de vue, etc. Vous connaissez tout ce qu’on a pu dire. J’ai encore répondu d’une manière évasive. J’ai cependant ajouté ensuite : « Mais enfin, si cela était fait – ce que je n’avoue pas, - il faudrait cependant bien en prendre son parti ». Après un instant de silence, M. de Goertz a répondu : « Si cela était fait, il n’y aurait pas de remède, et certainement la Prusse ne ferait pas la guerre pour l’empêcher. Il faudrait alors tâcher de l’augmenter en puissance, en proportion de l’augmentation accordée à l’Autriche. » Il m’a répété que sa cour voudrait tout ce que nous pourrions désirer, mais qu’elle comptait aussi sur l’appui de la République pour obtenir des équivalents.

Le principe des sécularisations lui paraît juste et d’une application nécessaire. Alors je lui ai fait sentir que la Prusse pourrait être satisfaite et dans sa personne (passez-moi l’expression) et dans celle de ses amis. Je lui ai parlé des dispositions du gouvernement pour la maison d’Orange et pour le Landgrave de Hesse-Cassel. Il m’a paru qu’il recevait ces assurances avec plaisir : il a même ajouté qu’il serait d’autant plus facile de faire un électeur du Margrave, qu’il pourrait y avoir suppression de quelques électeurs ecclésiastiques. Il revenait toujours au désir de s’entendre avec nous et me pressait de lui dire ce que voulait la République…

Il me semble que, dans une première conférence, on ne pouvait pas en dire davantage. Le comte de Goertz m’a paru loyal ; si j’en crois un instinct qui m’a rarement trompé sur les personnes, nous pouvons prendre confiance en lui ; et si, en dernière analyse, il doit y avoir une dupe, ce ne sera pas, je l’espère, la nation française, qui ne veut au surplus ni être dupe, ni en faire (41). »

Suivant l’expression de Treilhard, on ne pouvait, en effet, en dire plus : les Prussiens avaient exposé dans ce premier entretien toute leur politique (42). Ce qui leur importait avant tout, c’était « la nécessité impérieuse de maintenir l’équilibre » entre l’Autriche et la Prusse. A tout prendre, les ambitions de Frédéric-Guillaume III étaient modérées ; il ne voulait pas se trouver engagé dans une grande guerre, et préférait ne faire aucune acquisition à la nécessité de défendre par les armes ce qu’il aurait acquis : « Le sentiment de la justice, disait-il, aussi bien que la conviction intime du plus grand intérêt de ma monarchie et de tous les gouvernements, me font désirer sur toutes choses que l’Allemagne, au moins pour la partie qui ne sera point cédée à la France, éprouve le moins de changements qu’il sera possible ». Il déclarait « ne viser à aucun agrandissement », et « si la cour de Vienne [voulait] se désister de toute acquisition en Allemagne », il consentirait à se restreindre « à la plus stricte indemnité de ses pertes effectives sur la rive gauche du Rhin » ; de tous ceux qu’on pouvait prévoir, « c’était le cas le plus favorable et celui dont il désirait ardemment l’existence ». Mais si l’Autriche « insistait sur les sécularisations qui étaient à sa convenance » et obtenait, avec Saltzbourg et Passau, la Bavière jusqu’à l’Inn, « l’équilibre de l’Allemagne était rompu, et le malheureux cas d’un bouleversement général paraissait inévitable ». Il était difficile au roi de Prusse de s’opposer en principe à cette extension, puisque son prédécesseur avait garanti à l’Autriche la possession de la Bavière par un traité de 1793. Mais il estimait devoir « dès lors, pour rétablir en partie l’équilibre et pour sa propre sûreté, étendre ses demandes en proportion ». Il réclamerait donc, comme il était convenu avec la République, l’évêché de Munster, en échange de ses anciennes possessions de la rive gauche, et de plus, pour rétablir l’équilibre, une indemnité qui porterait soit sur le duché de Westphalie et l’évêché d’Osnabrück, soit sur les évêchés de Hildesheim et de Paderborn. Il jugeait cet équilibre si nécessaire, que pour en obtenir le maintien, il ne s’opposerait pas aux mesures qui agréaient le moins à son caractère pacifique : à l’application du principe des sécularisations « autant qu’il serait absolument indispensable pour l’indemnisation des princes perdants » et à la cession de la rive gauche du Rhin à la République. Pour prix de ces sacrifices, il entendait déterminer lui-même et à sa convenance, outre l’équivalent qui lui revenait de droit, les indemnités auxquelles il prétendait ; or son calcul ne pouvait être juste, s’il ne connaissait le lot attribué à l’Autriche par les articles secrets du traité de Campo-Formio. La communication à la Prusse de ces articles secrets était donc le préliminaire obligé de toute négociation sérieuse entre elle et la république.

Mais quelque bonne grâce qu’eût mise Treilhard à accueillir la légation prussienne, et malgré les réticences favorables dont il avait semé son discours, elle avait pu reconnaître dans cet entretien le peu d’empressement du Directoire à s’ouvrir à elle. Sa mauvaise humeur pouvait compliquer singulièrement la négociation, aussi Treilhard continuait-il à demander des instructions : « Mettez-nous en position de parler plus ouvertement avec les ministres prussiens, écrivait-il ; il faut que nous sachions votre dernier mot pour régler notre conduite et nos discours : Que peut-on promettre à la Prusse pour la satisfaire ? C’est sur ce point que je désirerais des instructions précises (43) ». Mais il ne recevait pas de réponse. Il sollicitait l’autorisation de donner sur les articles secrets des lumières aux Prussiens, qui ne cessaient de lui en réclamer la communication et employaient, pour la surprendre, tous les stratagèmes. Treilhard n’était occupé qu’à chercher des atermoiements et à « perdre le temps sans scandale » ; il leur demandait, pour leur faire prendre patience, des mémoires sur l’organisation future de l’Allemagne, et leur disait, s’ils insistaient davantage, que Bonaparte seul était autorisé à faire une révélation si importante, et qu’il ne tarderait pas à revenir.

Il craignait, d’ailleurs, qu’ils ne s’adressassent à l’Autriche : « Les ministres prussiens, écrivaient les plénipotentiaires, nous pressent de leur donner communication des dispositions secrètes du traité de Campo-Formio ; ils ont reçu, disent-ils, avant de partir, l’assurance que cette communication leur serait faite immédiatement après leur arrivée… Il ne nous paraîtrait pas prudent de leur donner une entière confiance sur-le-champ, sans réserve, surtout avant l’occupation de Mayence… Quoi qu’il en soit, les articles secrets du traité ne peuvent pas être longtemps encore inconnus aux Prussiens… ; est-il plus avantageux qu’ils en tiennent la première communication de nous, qui pourrions leur donner à ce sujet les explications convenables, ou faut-il courir les risques de les voir instruits par d’autres, qui ne manqueraient pas, par leurs commentaires, de chercher des soupçons sur nos intentions et nos sentiments ? (44) » Talleyrand ne répondait toujours pas : « Il faut convenir que le rôle niais auquel vous nous condamnez… est bien pénible », lui répète Treilhard ; il était non seulement pénible pour les plénipotentiaires, mais fâcheux pour leur politique ; chacun s’aigrissait à attendre, et l’on finissait par échanger des vérités déplaisantes : « M. Jacobi, raconte Treilhard, cherchait à se faire honneur des sentiments que sa cour avait toujours eus pour nous. J’ai cru sur cet article devoir un peu rabattre son caquet, et je lui ai dit en plaisantant et très honnêtement que nous aurions bien désiré que la Prusse ne se fût pas tenue aux premières loges et les bras croisés, pour voir sans risque le combat du taureau : que l’Autriche et nous avions pensé fort sagement que le spectacle avait duré assez longtemps (45) ». Pourtant il désirait toujours maintenir la bonne harmonie, et continuait de croire que l’entente avec la Prusse serait un des éléments de succès de la négociation.

Enfin, le 11 janvier 1798, après un mois d’attente, arriva une réponse de Talleyrand. On lui avait demandé nettement quelles satisfactions on pouvait promettre à la Prusse : il répondit quelques phrases vagues qui n’ajoutaient rien aux instructions :

« Le Directoire persiste à vous recommander de traiter franchement avec [la légation prussienne] ; mais cette confiance peut exister et être réciproque, sans que vous donniez aux plénipotentiaires prussiens une communication positive des articles secrets du traité de Campo-Formio… J’ai peine à croire que, pour sa part, l’Autriche songe à les divulguer. De quelque couleur qu’elle essayât de peindre les articles 9 et 10 (relatifs à la Prusse), je doute qu’elle pût venir à bout de faire croire qu’ils sont notre ouvrage, et le reproche qu’on pourra nous faire de les avoir admis sera lavé du moment que nous les aurons rendus nuls, en consentant à laisser la Prusse obtenir les dédommagements qui pourront lui être dus, soit pour les cessions qu’elle aura faites, soit comme équivalent de ce que la maison d’Autriche pourrait acquérir en Allemagne, car le Directoire vous autorise à vous expliquer clairement sur ce point. (46) »

Et Talleyrand ajoutait dans une lettre confidentielle à Treilhard :

« Continuez à mettre une grande franchise dans vos rapports avec la légation prussienne ; mais rappelez-vous que la communication des articles secrets d’un traité n’est jamais qu’une indiscrétion méditée, une preuve incomplète de confiance, et souvent un piège. Car qui peut jamais dire que ce qu’on montre est ce qui existe, ou qu’il n’existe rien au-delà de ce que l’on montre ? Nous sommes jaloux que la Prusse ait de meilleures preuves de notre sincérité, et, pour peu que la sienne y réponde, elle verra bientôt que loin d’avoir jamais eu l’intention de la sacrifier, nous conservons l’habitude de la regarder comme un allié naturel de la République (47). »

En résumé, la légation française était autorisée à découvrir tous ses secrets aux Prussiens, hors ceux qu’ils exigeaient qu’on leur dévoilât.

« Nous avons lu, reprend aussitôt la légation, avec une attention très sérieuse, ce que vous nous avez marqué à cet égard [au sujet de la Prusse], et c’est avec peine que nous nous retrouvons après cette lecture à peu près dans la position où nous nous trouvions auparavant… Nous nous permettons de vous faire observer que vous ne nous dites encore rien de positif sur notre conduite avec la légation prussienne et sur ce qu’elle peut espérer de la part de la République (48). »

Il est évident que le Directoire ne se rendait pas un compte exact de la situation respective des puissances au congrès. Treilhard crut devoir la rappeler à Talleyrand.

« Les généralités et les lieux communs, lui dit-il, tirent l’affaire pour quelques instants, mais enfin il faut du positif quand on veut avancer, et ne pas avancer, c’est quelquefois reculer.

Vous n’aurez pas plus tôt annoncé l’intention de conserver toute la rive gauche (vous savez que telle a toujours été mon opinion), que vous cesserez d’être d’accord avec l’Autriche. Si vous ne l’êtes pas alors avec la Prusse, vous ne serez plus dans la position que vous aurez désirée, c’est-à-dire que vous n’aurez ni l’une ni l’autre de ces deux puissances. Or, pour s’assurer la Prusse, il faut, ce me semble, lui parler positivement de compensations et d’indemnités et ne pas s’en tenir à de vagues protestations (49) ».

Ses réclamations lui paraissaient si naturelles et ses explications si claires, qu’il se prenait à croire à la mauvaise volonté du Directoire : « On traite directement avec Berlin et Vienne », écrivait-il, et il se plaignait de Talleyrand lui-même : « Permettez-moi de vous dire que mes lettres particulières ne sont pas toutes pour le ministre ; il y règne un abandon qui prouve assez que Treilhard parle au citoyen Talleyrand ; mais jusqu’ici Treilhard n’a reçu de réponse que du ministre. » Talleyrand protestait, aucune négociation n’était entamée qu’à Rastadt, et il prétendait ne pas concevoir que Treilhard se trouvât embarrassé.

« Il me semblait que vous aviez dans vos instructions de quoi lier la partie avec [les Prussiens]. Il y est expliqué d’une manière positive que le gouvernement français, en désirant d’obtenir la limite du Rhin, n’a point le projet de laisser la Prusse sans dédommagements ; il y est suffisamment indiqué que l’intention du Directoire n’a point cessé d’être que la puissance prussienne fût mise en état de balancer en Empire celle de l’Autriche… Je ne vois donc pas ce qui vous arrête. Vos prétentions sont connues. Vous pouvez dire, vous avez dit : « La France désire conserver les pays prussiens qui sont à la gauche du Rhin. C’est aux ministres de Prusse à faire connaître ce qu’ils demandent en échange… » et comme ces demandes ne manqueront point d’être exagérées, ce sera à vous ensuite à les discuter, à nous les transmettre. Et quand le Directoire exécutif aura donné son assentiment, elles deviendront les bases de la négociation. Cette marche est simple… Rien ne vous empêche de demander que [les négociateurs prussiens] s’expliquent, et, dans vos réponses, [vous pouvez] affirmer qu’il ne peut y avoir de difficultés que sur la valeur et la situation des indemnités, dont vous reconnaîtrez le principe (50). »

C’était toujours, sous une forme un peu différente, la même idée que dans les instructions, et qui ne pouvait satisfaire Treilhard : il ne s’agissait pas avec les Prussiens du principe des indemnités, ni même des indemnités en échange des territoires de la rive gauche qu’ils cédaient ; suivant eux, ce point était définitivement réglé par le traité de 1796, et ils ne songeaient pas à y revenir. Ce qu’ils voulaient déterminer, avant de procurer un avantage quelconque à la République, c’était l’indemnité qu’ils recevraient uniquement pour rétablir l’équilibre, au cas où l’Autriche serait dédommagée en Allemagne de ses pertes en Italie et aux Pays-Bas ; et ce n’était pas seulement le principe de l’indemnité qu’ils voulaient faire reconnaître ; ils demandaient à savoir exactement ce que l’Autriche gagnerait, pour marquer les territoires auxquels ils prétendraient et se les faire attribuer. C’était le prix auquel la Prusse mettait ses services. Le Directoire, au contraire, estimait si haut les indemnités promises en 1796, que même en les réduisant, comme il comptait faire, il soutenait qu’il indemnisait suffisamment la Prusse de ses pertes, et qu’il lui laissait encore un équivalent de l’agrandissement de l’Autriche, auquel il n’avait plus besoin de rien ajouter pour rétablir l’équilibre de l’Allemagne. Il se butait à son opinion, et paraissait ne pas chercher même à entendre les raisonnements de la Prusse que lui transmettait Treilhard ; on ne voit pas non plus que Talleyrand ait pris bien à cœur de l’éclairer.

De ces entretiens entre les plénipotentiaires de la République et ceux de Prusse, de toute cette correspondance entre Talleyrand et Treilhard, rien n’était résulté ; la légation française était toujours isolée au congrès. Cependant les pleins pouvoirs de la députation étaient arrivés, l’échange en avait été fait, et l’on attendait les propositions françaises.


III


La légation française, avant de s’adresser à la députation, fait part aux Prussiens et aux Autrichiens de ses prétentions sur la totalité de la rive gauche. – La Prusse ne s’y opposera pas, si l’équilibre est maintenu entre elle et l’Autriche. – Le plénipotentiaire autrichien, sans se refuser formellement à un remaniement du traité de Campo-Formio, pose en principe que la Prusse n’obtiendra aucun agrandissement, et que l’Autriche recevra une compensation ; il la voudrait en Italie. – On attend des instructions. – Illusions du Directoire.

Le Directoire, bien résolu à réclamer et à obtenir la cession de la totalité de la rive gauche du Rhin, hésitait sur la façon dont il formulerait sa demande, et n’avait donné à cet égard aucune instruction à ses plénipotentiaires. Ceux-ci avaient bientôt aperçu cette lacune, et Treilhard, dès le 20 frimaire (10 décembre), examinait les différents moyens de présenter la proposition à la députation. Commencerait-on, comme le voulait Bonaparte, par demander la reconnaissance des limites, telles qu’elles étaient convenues à Campo-Formio, sauf à augmenter peu à peu ses prétentions, ou, au contraire, irait-on droit au but, et exigerait-on tout d’abord la totalité de la rive gauche ? En demandant seulement l’exécution du traité de Campo-Formio, on était sûr – et c’était l’avantage que Bonaparte trouvait à suivre cette marche – de n’avoir pas l’Autriche contre soi : elle continuerait vraisemblablement d’exécuter son traité, comme elle avait fait dans les affaires des pouvoirs et de Mayence, entraînant l’Empire dans la voie des concessions, et l’on pouvait espérer qu’elle serait impuissante à l’arrêter, au point qu’elle se serait fixé d’avance. Mais, objectait Treilhard, en qui l’avocat ne perdait jamais ses droits et qui avait appris à plaider le plus pour obtenir le moins, « quand on sera convenu de ces limites, comment nous y prendrons-nous pour en avoir d’autres ? Au contraire, si demandant des limites plus amples, nous ne les obtenions pas, nous tomberions tout naturellement sur celles de Campo-Formio ; ce serait notre pis-aller (51) ». On pouvait craindre, il est vrai, en énonçant dès le principe des prétentions extrêmes, d’effrayer la députation et de la livrer plus aveuglément encore à l’Autriche ; mais cette objection, assez fort au début du congrès, lorsque l’Empereur paraissait encore le garant de l’intégrité de l’Empire, n’avait plus grande valeur, au moment où la discussion sur la rive gauche allait s’ouvrir. D’ailleurs, la députation devait avoir eu le temps, estimait Treilhard, après deux mois de conférences et de négociations, de « se familiariser » avec l’idée d’un démembrement ; les premières démarches des plénipotentiaires et les commentaires des journaux français avaient pu préparer les esprits ; récemment encore, dans les premiers jours de janvier, certaines mesures du Directoire, comme l’organisation administrative des territoires de la rive gauche occupés par les armées républicaines, devaient être « un suffisant indice que le gouvernement français regardait ces provinces comme associées sans retour aux destinées de la République française ». Ces arguments de Treilhard levèrent les hésitations du Directoire : « Demandez la limite du Rhin, répondait Talleyrand, demandez-la sans restriction, et de manière à convaincre les plus récalcitrants que notre vœu est invariable sur cet article, qu’avant toute autre chose il doit être rempli (52) ».

Mais avant de s’adresser à la députation, les plénipotentiaires français crurent devoir prévenir de leur démarche les Prussiens et les Autrichiens ; c’était à la fois une attention qui leur paraissait convenable, et une manière de savoir précisément quelle conduite tiendraient les deux principales puissances allemandes dans cette importante affaire. Les pouvoirs ayant été échangés le 15 janvier, Treilhard et Bonnier allèrent trouver le lendemain M. de Goertz, chez qui s’était également rendu Jacobi. Il n’était pas besoin de précautions pour leur annoncer qu’on demandait la rive gauche du Rhin tout entière : Caillard, à Berlin, avait déjà sondé la Prusse, et dans des termes qui ne semblaient permettre aucune objection.

« Prévenez confidentiellement et verbalement seulement le cabinet de Berlin, écrivait Talleyrand à Caillard dès le 7 novembre, qu’il est de son intérêt de ne rien réclamer de ce qu’il nous a laissé occuper sur la rive gauche du Rhin ; et l’avertissement que nous lui en donnons est d’autant plus désintéressé, que nous lui annonçons qu’à la première réclamation nous consentirons à la restitution. Mais si les conséquences de cette restitution tournent ensuite contre la Prusse, ce sera sa propre faute, et elle ne pourra s’en prendre qu’à elle-même (53) ».

La cour de Berlin avait compris ce langage ; à Rastadt, dès le premier entretien, comme M. de Goertz pressait Treilhard de lui dire ce que voulait la République : « Je peux vous dire (répondit-il) ce que je désirerais personnellement ; c’est le Rhin pour limite jusqu’à Wesel. » (Goertz) a répondu à l’instant : « Nous y consentons ; nous vous cédons les possessions prussiennes ; mais il nous faut une indemnité. » - J’ai répondu que la République n’oublierait jamais les engagements qu’elle avait pris à cet égard (54). La Prusse ne s’opposait pas à la cession de ses territoires de la rive gauche, car ce n’était là qu’une partie d’un traité qu’elle désirait voir exécuter en entier. Aussi cet objet, dans l’entrevue officielle, ne fit-il point de difficulté.

« Je portais la parole, écrit Treilhard. J’ai dit que l’arrivée des pleins pouvoirs nous mettait en mesure de commencer nos négociations ; que nous aimerions à concerter avec eux [les Prussiens] nos démarches, et que nous leur communiquions en conséquence notre première démarche : la France attaquée, victorieuse, ne peut faire qu’une paix glorieuse, utile et durable ; la base d’une paix de cette nature doit être nécessairement la rive gauche du Rhin pour limites, sans exception, ni restriction ; il n’est personne qui n’ait prévu ce résultat et qui ne le trouve convenable. Il est aussi de l’intérêt de l’Empire d’avoir des limites fixes et qui préviennent tout prétexte ultérieur de dissension. Nous comptons que la Prusse ne laissera pas échapper cette occasion de nous prouver la sincérité des sentiments dont elle donne l’assurance, et elle doit aussi s’attendre, de la part de la République française, à un appui efficace pour lui faire obtenir les indemnités auxquelles elle a droit de prétendre.

Les ministres prussiens n’ont témoigné ni surprise, ni répugnance ; au contraire, ils nous ont dit que la Prusse avait déjà donné son assentiment, et qu’elle comptait que le gouvernement tiendrait aussi les conventions faites avec elle. Ils nous ont marqué le désir d’indemniser les princes héréditaires ; cela ne peut se faire que par les sécularisations, et par une sécularisation totale : nous lui avons observé que ce mot totale donnerait lieu à des difficultés ; qu’il fallait mettre en avant le principe, et quand il serait convenu, on tirerait les conséquences ; que peut-être alors la sécularisation totale s’ensuivrait-elle, mais que, quant à présent, il fallait se borner au principe. On a trouvé ma réflexion juste.

Les Prussiens ne voudraient pas se donner l’air de poursuivre les sécularisations, pendant que l’Empereur ferait semblant d’y résister. Ils voudraient que ce fût la France qui les demandât… Observé de notre part : 1° que les sécularisations devant amener un autre ordre de choses, il y aurait plutôt, par la suite, avantage que défaveur de les avoir provoquées ; 2° que les Etats perdants avaient un intérêt pressant à les solliciter ; 3° que nous nous concerterions sur la manière de faire arriver la demande, qui, au surplus, était une conséquence nécessaire de notre première proposition.

M. Jacobi est alors revenu aux avantages que les sécularisations devaient procurer à l’Autriche ; il a demandé à connaître les conventions de Campo-Formio ; il s’est jeté dans de grands détails pour prouver que si l’on donnait à l’Autriche tout ce qu’on assure lui avoir été cédé, aucun dédommagement ne pourrait indemniser la Prusse, ni la garantir contre la puissance de sa rivale. Nous avons répondu que l’Autriche, ayant perdu d’un côté, il ne serait pas étonnant qu’elle eût acquis de l’autre, mais qu’il ne fallait pas juger la quotité de ces dédommagements d’après des bruits populaires et des préventions ; qu’au surplus, il ne fallait rien confondre, et que chaque question viendrait en son temps ; qu’aujourd’hui il ne s’agissait que des limites de la République, de la rive gauche du Rhin ; que de là on passerait au principe des sécularisations qui en est la suite ; qu’on viendrait enfin à l’application du principe, et qu’alors on calculerait l’importance des cessions respectives.

M. Jacobi insistait pour savoir si nous avions simplement consenti les cessions à l’Autriche, ou si nous les avions garanties, en observant qu’une garantie emportait une obligation de soutenir. Nous lui avons répondu vaguement que le gouvernement français n’aurait pas pris des engagements contraires aux sentiments qui l’animent et que nous exprimions de sa part.

… Je ne suis pas mécontent de la conversation (55). »

Il n’y avait pas plus de raison d’en être satisfait ; les Prussiens assurément avaient mis « du moelleux » dans leur discours, mais la négociation n’avait pas avancé d’un pas : ils n’avaient fait que confirmer en conversation ce qu’ils avaient déjà promis officiellement, et aucune des questions délicates demeurées en suspens n’avait été résolue. Le lendemain, 17 janvier, le plénipotentiaire de l’Empereur, Metternich, ainsi qu’Albini le directeur de la députation, furent avertis des limites qu’on proposait pour bases de la paix : Metternich « rougit », répondit très longuement et avec emphase, entremêla ses plaintes de questions de droit et d’étiquette germaniques (56), mais finit par déclarer que malgré les pouvoirs des plénipotentiaires français, insuffisants pour conclure, il ferait leur proposition aux ministres du congrès.

Ce n’était du reste pas l’opinion de Metternich qu’il importait le plus de connaître et Treilhard avait eu l’occasion déjà d’effleurer le sujet avec le principal négociateur autrichien.

« Causant avec M. de Cobenzl, écrivait-il à Talleyrand dès le 10 décembre, je lâchai qu’il serait fort à désirer que nous n’eussions plus de point de contact avec l’empire germanique, et que le Rhin nous séparât ; il répondit que nous avions pris l’engagement de restituer à la Prusse ses possessions sur la rive gauche. – « Quand nous avons traité, lui dis-je, nous avons fait ce qui, dans le moment, nous a paru le plus utile pour les deux Etats ; cela n’exclut pas des arrangements plus avantageux pour les uns et les autres, si les circonstances le permettent. » - Il m’opposa avec beaucoup de vivacité notre garantie que la Prusse n’aurait aucun accroissement, et me dit que cet article avait été bien médité, bien entendu. Je vis percer toute l’animosité de l’Autriche. Je me contentai de dire que nos intérêts étaient communs, et que de part et d’autre nous ne voudrions jamais que ce qui serait avantageux aux deux parties. Je parlai d’autre chose (57) ».

Cobenzl avait dès lors marqué nettement la principale objection de sa cour, qui était la crainte d’un agrandissement de la Prusse. Treilhard avait eu le temps de préparer ses arguments ; il les produisit à la conférence du 18 janvier. Voici comme il en rendait compte le lendemain à Talleyrand :

« Enfin M. de Cobenzl est venu à l’objet de notre conférence de la veille avec M. de Metternich. Voici le résumé de ce qui a été dit. Il a prétendu que notre demande était contraire au traité de Campo-Formio. – J’ai répondu que je ne le pensais pas. – « Mais nous sommes, a-t-il dit, convenus de limites. » - « Oui, mais cette convention n’est nullement exclusive de la faculté d’en faire une autre avec l’empire. » - « Il faut donc qu’aux termes de l’article 7 du traité secret, l’Empereur obtienne un équivalent. » - « Nous transmettrons à notre gouvernement les demandes que vous pourrez nous faire, et vous trouverez toujours dans le Directoire les sentiments que vous êtes en droit d’en attendre. »

M. de Cobenzl m’a parlé ensuite de la Prusse : « Vous vous êtes engagés à rendre au roi de Prusse ses possessions ! » - « Oui, s’il les exige, mais nous ne le forcerons pas à les reprendre. » - « Au moins il n’aura pas d’indemnité, vous l’avez garanti. » - « On a prévu un cas, celui de la restitution, et l’on a dit que la République n’ayant pas de difficulté de restituer, il ne serait question d’aucune acquisition. Il ne paraît pas que cela s’applique au cas non prévu où l’on ne restituera pas. » - « Mais que voudriez-vous donc céder à la Prusse ? » - « Je n’ai aucune donnée sur ce point, mais il ma paraîtrait bien prudent de se concerter avec vous et elle ; si nous pouvions être d’accord entre nous trois, la paix serait bientôt faite. »

Ici je vous observe que dans notre entrevue avec M. de Goertz, celui-ci nous avait témoigné le désir d’un concert entre les trois légations ; il nous avait même prié d’en faire l’ouverture aux ministres de l’Empereur. je lui ai répondu que ce concert se formerait, mais que le moment de le proposer n’était peut-être pas encore venu. Je jetai donc en avant cette idée, et il ne me parut pas que M. de Cobenzl y fût opposé autant que je le craignais. Je crois même qu’il ne s’éloignerait pas de concerter les bases générales d’un traité, sauf après à appliquer les principes dont on serait convenu. Au fait, il s’agit, pour terminer, de satisfaire l’Autriche et la Prusse, ce qui n’est pas facile, mais ce qui n’est pas impossible.

Enfin, M. de Cobenzl m’a dit : « Vous sentez bien que je ne peux pas répondre sur votre demande de la rive gauche, sans avoir obtenu des instructions ; nous ne nous étions pas engagés à soutenir cette demande ; j’enverrai un courrier à Vienne. » - Je lui dis que je vous ferais part de notre conversation (58). »

C’était une sorte de remaniement du traité de Campo-Formio que Treilhard proposait à Cobenzl, mais naturellement un remaniement tout à l’avantage de la France. Il semble que Cobenzl lui aussi eût admis en principe un remaniement ; mais, par un raisonnement analogue à celui de Treilhard et dont nous retrouvons la trace dans les fragments de sa correspondance que citent les historiens allemands, il ne voyait là qu’un moyen de corriger ce que le traité de Campo-Formio avait eu de trop désavantageux pour l’Autriche ; il paraît même qu’il eut l’art, dans l’entretien, d’amener Treilhard sur son terrain, et de l’entraîner assez loin : si la dépêche de Treilhard est muette sur ce point et s’il ne rapporte de Cobenzl que des réponses vagues et des assurances banales, l’intention du ministre autrichien ressort clairement du rapport qu’il fit à Thugut (59). Cobenzl, énumérant les équivalents possibles, aurait fait allusion à l’Italie ; il aurait regretté que Bonaparte eût été inflexible sur ce point : « Aussi, aurait-il dit, je n’en parle que comme d’un fait historique. » Je ne lui en détaillai pas moins, continue-t-il dans sa dépêche, les motifs qui auraient dû porter la France elle-même à désirer que nous nous agrandissions en Italie, de préférence à l’Allemagne. – « Mais, me dit Treihard, alors la République Cisalpine serait détruite ; elle est affiliée à la France, et l’une ne peut subsister sans l’autre. » - « La République Cisalpine aurait toujours subsisté, répondis-je ; il ne s’agissait que de la borner à peu près à ce qui était spécifié pour elle dans les préliminaires de Léoben et d’ajouter, à la frontière que ces mêmes préliminaires nous assignaient, Venise et les trois Légations. » - « Ce serait peut-être encore une chose à examiner, me répondit Treilhard. » Tout étonné de ne plus rencontrer chez Treilhard son opposition ordinaire à tout agrandissement de l’Autriche en Italie, et craignant quelque ruse, Cobenzl aurait continué à lui parler de la Cisalpine et de Rome, et l’entretien se serait terminé par la promesse de Treilhard de rendre compte officiellement à son gouvernement de leur conférence, et à la fois de parler à Talleyrand, dans une lettre particulière, « de la manière dont ils avaient causaillé ensemble ». La causaillerie était l’affaire d’Italie.

Si Treilhard permis, en effet, à Cobenzl de concevoir des espérances aussi flatteuses, il est probable qu’il s’en repentit bientôt ; car ni dans le compte que les plénipotentiaires rendirent officiellement au ministre de l’entretien, ni dans la lettre particulière que Treilhard écrivit alors à Talleyrand, il n’est question d’équivalents à prendre en Italie. Les plénipotentiaires français connaissaient trop bien les exigences du Directoire pour avouer qu’ils avaient écoulé des propositions qui y étaient si directement opposées, et ne lui transmirent de la réponse de Cobenzl que la partie qui ne pouvait donner lieu à aucune querelle.

Avec l’Autriche, comme avec la Prusse, la difficulté restait tout entière. Le Directoire se trouvait dans une impasse ; il avait signé avec la Prusse et avec l’Autriche deux traités absolument contradictoires : à la Prusse, il avait promis certaines indemnités déterminées en échange de ses possessions de la rive gauche ; avec l’Autriche, il avait stipulé que la Prusse n’aurait aucune indemnité. Il entendait, d’ailleurs, n’exécuter aucun de ces deux traités complètement, et ne prendre de l’un et de l’autre que ce qui lui conviendrait.

Il ne semble pas que le Directoire eût conscience des infinies difficultés que le développement de ses plans ne pouvait manquer de rencontrer. Au moment où ses plénipotentiaires demandaient la rive gauche du Rhin, et sur le seuil de cette négociation au bon succès de laquelle il tenait si fort, il crut devoir faire passer encore une fois sous leurs yeux un tableau de la situation. On a peine à comprendre, en l’examinant, que les observations de la légation n’aient pas produit plus d’effet et éclairé davantage les Directeurs : ce sont toujours la même inintelligence des faits de la négociation, les mêmes déclamations et les mêmes illusions :

« Il m’a paru nécessaire de résumer les objets que cette négociation doit embrasser, les bases sur lesquelles elle doit être assise et les moyens qui peuvent assurer son succès.

L’objet principal, en quelque sorte l’objet unique, c’est le rétablissement de la paix entre la République et l’Empire. Pour nous, cette idée se lie avec la possession complète des pays situés à la gauche du Rhin depuis Huningue jusqu’en face de Wesel ; pour ceux avec qui vous traitez, l’extension de notre territoire suppose la nécessité d’assurer des dédommagements aux princes dépossédés. La source de ces indemnités est à peu près convenue. C’est le domaine sacerdotal qui doit en payer les frais.

On a renoncé à l’idée d’une sécularisation totale ; on ne s’y opposerait pas toutefois, si les princes allemands la demandaient et se mettaient en mesure de surmonter la résistance de l’Autriche et du clergé.

A ce sujet, je ne puis m’abstenir de vous observer que la question me paraît mal posée, quand vous dites qu’il est nécessaire, avant de connaître les prétentions des réclamants, de déterminer les objets d’indemnité, et jusqu’à quel point on puisera dans la source des sécularisations. Je pense, au contraire, qu’il est à propos de connaître d’abord les prétentions respectives, d’évaluer les pertes, les cessions, d ‘y proportionner les dédommagements, et de tirer ensuite de la mine ecclésiastique de quoi fournir à tout, dût-on l’exploiter entièrement. L’assurance qui est acquise et qui est précieuse, c’est que la dépouille du clergé allemand est plus que suffisante pour arranger tout le monde.

Ce n’est donc pas, citoyens, dans les premiers actes de la négociation que j’aperçois de la difficulté ; les pertes considérables qu’auront éprouvées les premières maisons séculières d’Allemagne et l’ambition de toutes paraissent garantes de l’admission du principe qui doit fournir aux dédommagements. Mais la difficulté existe dans la double nécessité de remplir nos engagements vis-à-vis de l’Autriche sans sacrifier la Prusse, et de satisfaire la Prusse, sans offenser dangereusement l’Autriche.

La Prusse réclame l’exécution de la convention secrète conclue à Berlin le 18 thermidor an IV (5 août 1796).

L’Autriche ne manquera pas d’affecter pour sa part de vouloir s’en tenir aux stipulations secrètes du traité de Campo-Formio.

Je sais qu’en négociation, ce qu’on redoute le plus, c’est de s’expliquer le premier ; et je conçois que les ministres prussiens préfèrent à une discussion nouvelle la réclamation des arrangements éventuels antérieurement convenus. Mais il y a une observation à faire, qui ne vous échappera point : « en 1796, on espérait que la Prusse se joindrait à la France pour dicter la paix à l’Empereur, et faire en commun un traité avantageux aux deux puissances. Mais elle ne l’a pas voulu, et la France a dû lutter seule et faire la paix seule », motifs qui ont changé totalement la situation.

Notre volonté est demeurée la même de ne point abandonner la Prusse et de lui procurer des dédommagements pour ce qu’elle sera dans le cas de perdre, parce que notre politique est au-dessus du ressentiment qui aurait pu naître de l’accueil fait à nos propositions. Nous désirons encore que la Prusse soit mise en état de balancer utilement l’influence autrichienne. Mais nous ne pouvons plus regarder la convention du 18 thermidor comme obligatoire dans tous ses détails, et nous demandons que les indemnités ou équivalents qu’il est question d’accorder à la Prusse soient soumis à une discussion nouvelle, parce que, n’ayant plus à traiter en tête-à-tête avec elle, nous sommes forcés de combiner l’ouvrage de la pacification de manière à remplir toutes les prétentions raisonnables, et sans nous trouver maîtres de suivre exclusivement la préférence que nous aurions volontiers pour la maison de Brandebourg… Si la cour de Vienne obtient tout ce qui est indiqué dans l’article 5, pour que l’équilibre ne soit pas rompu en Allemagne, je crois qu’il est nécessaire que la Prusse soit accrue dans une proportion convenable. Mais en traitant avec la légation prussienne, vous devez lui faire sentir qu’il s’agit d’abord de déterminer l’indemnité de son gouvernement pour les cessions qu’il aura faites, et qu’ensuite, bien loin de nous opposer à ce qu’il obtienne encore un équivalent de ce qui aura été acquis par l’Autriche au-delà de la compensation de rigueur, nous serons les premiers à provoquer en faveur de la Prusse un accroissement proportionné.

C’est pour arriver à ce double but qu’il serait désirable que la satisfaction de l’Autriche et celle de la Prusse fussent fixées en même temps, de façon toutefois que, dans la masse des biens ecclésiastiques, on eût soin de réserver de quoi remplir toutes les satisfactions particulières des princes laïques. Il me semble que cette marche simultanée sera amenée par la force des choses, et je ne désespère point de voir, ainsi qu’on l’avait indiqué dans vos instructions, la négociation concentrée entre les trois légations de France, d’Autriche et de Prusse, et celle de la République placée comme arbitre entre les deux autres…, comparant les prétentions respectives et faisant la part de chacun.

Ce rôle de médiateur est le plus beau, le plus sûr que vous puissiez prendre. Il sera le vôtre, du moment que vous aurez fait décider en notre faveur la première question, la seule qui nous intéresse directement, la limite du Rhin. Que ce soit là le but de vous vos efforts ! Que rien ne soit négligé pour l’atteindre (60) ! »

Dans cette instruction, d’une si parfaite assurance, il n’y a nulle place pour un doute, et les dépêches de Treilhard, si pressantes, et nettes autant qu’elles pouvaient être, n’ont fait aucune impression sur l’esprit de ceux qui l’ont inspirée ou rédigée. Leur vint-il quelque scrupule après l’avoir écrite ? Talleyrand crut devoir, une semaine après, y ajouter une sorte de post-scriptum : on venait de découvrir que pour user de ce beau système d’arbitrage, il fallait se trouver dans la position d’un arbitre et avoir deux parties à réconcilier. Or, l’Autriche et la Prusse, si une amitié solide était loin de les unir, n’avaient pas de motifs actuels et pressants de se faire la guerre et de remettre leur cause entre les mains de la République française, leur ennemie d’hier. Le bon sens indiquait, cette découverte étant faite, de renoncer simplement à l’arbitrage, et de prendre sur-le-champ un autre parti. Ce ne fut pas l’avis du Directoire : il tenait à son système ; il n’y avait pas de litige entre ce que l’on considérait comme les parties ; il fallait en faire naître un, et l’occasion se présentait alors, comme d’elle-même, à la République française d’exercer son arbitrage.

Laissez-moi ajouter un mot qui est pour vous, écrivait Talleyrand à Treilhard, uniquement pour vous. Dans toutes les dépêches que j’ai adressées à la légation, surtout dans les dernières, j’ai appuyé sur l’arbitrage qu’il était à propos que vous établissiez entre la Prusse et l’Autriche, et sur la nécessité de faire marcher du même pas leurs satisfactions réciproques. C’est là le but vers lequel j’ai dû vous appeler ; mais je n’ai pu vous détailler tous les moyens qui pouvaient y conduire, et qui sont dépendants de trop de circonstances pour n’être point laissés à votre habileté.

Cependant avec vous, j’aime à dire ce que je ferais si j’étais à votre place. Il me paraît qu’un arbitrage suppose une querelle, et que, dans la position où vous vous trouvez entre deux puissances qui peuvent difficilement s’entendre, votre premier soin doit être d’entretenir d’abord la jalousie, l’aigreur, d’exciter même quelque altercation, de l’animer, de rendre enfin votre médiation nécessaire. Car ce n’est que lorsqu’elle sera invoquée qu’elle pourra s’exercer avec facilité et profit. Il faut brouiller les gens qu’on veut raccommoder. Ceux-ci ont d’excellentes dispositions pour se haïr. Profitez-en pour les amener à ce qui vous convient. Cette vieille marche de la politique est encore utile quand on traite avec des gouvernements qui sont loin de s’en départir (61). »

Ainsi, quand un intérêt capital exigeait qu’il se mît d’accord avec les deux grandes puissances allemandes, ou tout moins avec l’une d’elles, le Directoire, se fondant sur une équivoque qui ne pouvait tarder à s’éclaircir, et sans se préoccuper de la méfiance presque égale qu’il inspirait à la Prusse et à l’Autriche, ne craignait pas d’aborder la négociation. On verra par la suite que malgré un succès momentané et plus apparent que réel, cette erreur initiale pesa sur toute la négociation de Rastadt et la fit enfin avorter.

Raymond Koechlin, Membre du Groupe d’histoire et de diplomatie.

(Sera continué).


Notes

(1) Voir les Annales du 15 janvier dernier.

Depuis la publication de la première partie de cette étude, un volume de M. Grasset-Morel a donné sur Bonnier et son rôle avant la Révolution des détails piquants. Sa jeunesse paraît avoir été assez agitée. Président à Vingt-deux ans à la Cour des Aides de Montpellier, chevalier, seigneur d’Alco, Malbosc et Valadière, il tenait fort à ses titres et prérogatives, au point qu’aux premiers jours de la Révolution, on put l’accuser, sans trop d’injustice peut-être, de cidevantisme. Il avait été l’un des chefs du parti quelque peu frondeur des « jeunes magistrats », et ses démêlés avec le premier président avaient rempli la ville : sur la requête de M. de Claris, il faillit, en 1773, être « dévoué à l’exécration publique et interdit de ses fonctions », pour s’être permis scandaleusement de quitter la province sans congé et avoir compromis sa dignité en voyageant « dans la brouette du courrier ». Il profita singulièrement sur le tard des expériences de sa jeunesse, et il serait malaisé de retrouver le président frivole et frondeur sous le plénipotentiaire morose, quinteux et terriblement méticuleux de Rastadt (Voir Grasset-Morel, Les Bonnier ou une famille de financiers au XVIIIe siècle ; Dentu, 1886, in-8°).

(2) Tall. aux plén., 23 frim. VI (13 déc. 1797). Allemagne, t. 674, n° 56.

(3) C’était le père du futur chancelier de cour et d’état, qui, lui-même, âgé de vingt-quatre ans, assistait au congrès comme représentant du collège des comtes de Westphalie. Voir quelques détails sur Metternich le père, dans Maret, duc de Bassano, par le baron Ernouf, in-8, 1884, p.63, etc.

(4) Instruction générale de l’Empire pour les députés nommés au congrès de paix, 4 nov. 1797, All., t. 687, p. 26, etc.

(5) Correspondance de Napoléon, t. III, p. 451.

(6) Note en supplément d’instruction, du 21 brum. VI (11 nov. 1797). All., t. 674, n° 16.

(7) Treilhard à Tall. 15 frim. VI (5 déc. 1797). All., t. 674, n° 42.

(8) 16 frim. VI (6 déc. 1797). Id.

(9) Treilhard à Tall. 18 frim. VI (8 déc. 1797). All., t. 674, n° 45.

(10) Les plén. à Tall., 26 frim. VI (16 déc. 1797). All., t. 674, n° 65.

(11) 27 frim. VI (17 déc. 1797). Id., n° 71.

(12) Metternich aux plén. fr., 18 déc. 1797, All., t. 674, n° 37.

(13) Les plén. fr. à Metternich, 19 déc. 1797. All., t. 674, n° 78.

(14) 13 déc. 1797, All., t. 687, n° 24.

(15) 22 niv. VI (11 janv. 1798). All., t. 674, n° 115.

(16) Tall. aux plén., 17 niv. VI (6 janv. 1798). All., t. 674, n° 108.

(17) All., t. 674, n° 45.

(18) Instruction générale, etc. All., t. 687, p. 33.

(19) Tall. à Treilhard, 23 frim. VI (13 déc. 1797). All., t. 674, n° 55. Quelque étranges que paraissent ces instructions, elles peuvent s’expliquer : la Diète était parfaitement ignorante des conditions de la paix de Campo-Formio ; les préliminaires de Léoben, dont on connaissait les articles patents, stipulaient l’intégrité de l’Empire (art. 5) ; le décret de l’Empereur du 1er novembre en parlait encore. Bien qu’on n’eût pas grande confiance dans ces assurances, on put croire que les conditions de la paix n’étaient pas changées : des instructions avaient été préparées en 1795 pour la députation de paix qui venait d’être nommée ; en 1797, cette députation partant pour Rastadt emporta les mêmes instructions qui avaient été dressées pour elle deux ans auparavant.

(20) Treilhard à Tall., 15 frim. VI (5 déc. 1797). All., t. 674, n° 42.

(21) 27 frim. VI (17 déc. 1797). All., t. 674, n° 71.

(22) Voir l’entrée des Français à Mayence et sur les négociations qui l’ont précédée, la brochure déjà citée de Bockenheimer, Die Uebergabe der Stadt Mainz an die Franzosen in dezember 1797 (Mayence, 1875).

(23) Bacher, secrétaire de légation à Bâle, pendant que Barthélémy y était ambassadeur, l’avait aidé à organiser le service des renseignements d’Allemagne. Il continua, après le départ de son chef, à centraliser cette correspondance, qui prit fin à la paix de Campo-Formio. Le choix de Bacher comme chargé d’affaires à Ratisbonne eût été excellent, car nul plus que lui n’avait de relations en Allemagne, s’il n’eût eu une tendance fâcheuse à exagérer l’importance des demi-confidences qu’on lui faisait ; il alla jusqu’à s’imaginer que la majorité des Allemands applaudirait à toute transformation, quelle qu’elle fût, de l’Empire par la République française.

(24) Ce fut l’occasion d’un échange de notes aigres ; la discussion dura jusqu’au milieu de janvier, et ne fut close que par le départ de Bacher sans passeports quand la difficulté relative aux pouvoirs était déjà réglée.

(25) Treilhard à Tall., 30 frim. VI (20 déc. 1797). All., t. 674, n° 79.

(26) C’est cette instruction sur un objet très spécial et qui a été publiée dans la Correspondance inédite, etc., de Bonaparte (t. IV, p. 417), que les Mémoires tirés des papiers d’un homme d’Etat donnent pour les instructions générales des plénipotentiaires français au congrès de Rastadt.

(27) Treilhard à Tall., 27 frim. VI (17 déc. 1797) ; All., t. 674, n° 71.

(28) Treilhard à Tall. 2 niv. VI (22 décembre 1797), n° 81.

(29) Tall. aux plén., 5 niv. VI (25 déc. 1797). All., t. 674, n° 86.

(30) Mémoires, t. I, p. 355 (27 déc. 1797).

(31) Rapport de ce qui s’est passé à la Diète de Ratisbonne du 2 au 11 janvier 1798. All., t. 682, p. 31.

(32) All., t. 687, p. 33.

(33) Instructions générales du citoyen Caillard, de vendémiaire an IV, dressées par le Comité de Salut public, et citées dans un rapport de Talleyrand au Directoire du 26 fruct. V (12 sept. 1797). Ce rapport résume les négociations avec la Prusse depuis 1795. Corr. de Prusse, t. 221, n° 211.

(34) Ce fragment du premier mémoire a été effacé dans la minute des instructions et n’était donc pas connu des plénipotentiaires.

(35) Convention secrète du 5 août 1796, art. 1er.

(36) Instructions à Bernadotte, partant ambassadeur à Vienne, janvier 1798 (Corr. de Vienne, t. 368, p. 55). Ailleurs, il est question du « scandale » d’une alliance entre la Prusse et l’Autriche.

(37) Les plén. à Tall., 20 frim. VI (10 déc. 1797). All., t. 674, n° 47.

(38) 11 déc. 1797, Sandoz au roi. Bailleu, op. cit., t. 1er, p. 164.

(39) Le Directoire aux plén., 23 frim. VI (13 déc. 1797). All., t. 674, n° 56.

(40) Caillard à Tall., 15 frim. VI (5 déc. 1697). Prusse, t. 222, n° 99.

(41) Treilhard à Tall., 28 frim. VI (18 déc. 1797). All., t. 674, n° 74.

(42) Les instructions des plénipotentiaires prussiens n’ont pas été publiées ; la dépêche du roi à Sandoz du 4 fév. 1798 (Bailleu, I, 170), dont je cite des extraits, paraît en être un résumé.

(43) Treilhard à Tall., 30 frim. VI (20 déc. 1797). All., t. 674, n° 79.

(44) Les Plén. à Tall. 6 niv. VI (26 déc. 1797). All., t. 674, n° 90.

(45) Treilhard à Tll. 30 frim. VI (20 déc. 1797). All., t. 674, n° 79.

(46) Tall. aux plén., 17 niv. VI (6 janvier 1798). All., t. 674, n° 108.

(47) Tall. à Treilhard, id. All., t. 674, n° 107.

(48) Les plén. à Tall., 22 niv. VI (11 janv. 1798) ; All., t. 674, n° 115.

(49) Treilhard à Tall., mi-janvier ( ?). All., t. 674, n° 104.

(50) Tall. à Treilhard, 25 niv. VI (14 janvier 1798). All., t. 674, n° 126.

(51) Treilhard à Tall., 20 frim. VI (10 déc. 1797). All., t. 674, n° 46.

(52) Tall. aux plén., 17 niv. VI (6 janv. 1798). All., t. 674, n° 108.

(53) Prusse, t. 222, n° 61. Le passage est tout entier de la main de Talleyrand et couvert de ratures.

(54) Treilhard à Tall., 28 frim. VI (18 déc. 1797) ; All., t. 674, n° 74.

(55) Treilhard à Tall. 28 niv. VI (17 janvier 1798). All., t. 674, n° 133.

(56) Les plén. à Tall., 29 niv. VI (18 janv. 1798). All., t. 674, n° 135.

(57) All., t. 674, n° 46.

(58) Treilhard à Tall., 30 niv. VI (19 janvier 1798). All., t. 674, n° 146.

(59) Hüffer, Rast. cong., t. I, p. 91. Le texte même de la dépêche de Cobenzl a été publié en appendice par M. de Sybel. Voir Histoire de l’Europe pendant la Révolution française, traduction Dosquet, t. V, p. 424 (in-8°, Alcan, 1886).

(60) Tall. aux plén., 9 pluv. VI (28 janvier 1798). All., t. 674, n° 181.

(61) Tall. à Treilhard, 19 pluv. VI (7 février 1798). All., t. 674, n° 206. – Une partie de cette dépêche a été citée par M. Hüffer, Rast. cong., t. I, p. 201.



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ANNALES DE L'ECOLE LIBRE DES SCIENCES POLITIQUES - 15 JUILLET 1886







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