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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LA POLITIQUE FRANCAISE

AU

CONGRES DE RASTADT

I




Les préliminaires et la formation du congrès




I


Traités qui préparent l’acquisition de la totalité de la rive gauche du Rhin par la République. – Traité de Campo-Formio. – Il ne lui en assure qu’une partie. – Opinion de Bonaparte. – Traditions diplomatiques du Directoire. – Ratification du traité.

Dans tous les traités particuliers qu’à partir de 1795 la Convention et le Directoire conclurent avec les Etats de l’Empire germanique pour les détacher de la coalition, se trouve une clause où est prévue plus ou moins nettement la cession, lors de la pacification générale, de la rive gauche du Rhin à la République française. Au traité de Bâle du 5 avril 1795 le roi de Prusse en accepte l’idée ; déjà, l’année suivante, à Berlin, il promet que « lorsqu’il sera question de la cession », la Prusse « ne s’y opposera pas », et stipule, pour lui-même et pour ses protégés, des dédommagements pour les pertes territoriales qu’ils éprouveront, ce qui rendait « le principe des sécularisations absolument indispensable. » Le landgrave de Hesse-Cassel, dès le 28 août 1795 (traité de Bâle), cède éventuellement à la République, moyennant indemnité, la partie de ses états située sur la rive gauche. Les mêmes conditions sont imposées au duc de Wurtemberg et au margrave de Bade ; chacun de ces deux princes s’engage en outre « à concourir, par son suffrage à la Diète, » à l’acquisition par la République de toute la rive gauche du Rhin, et à la sécularisation d’un nombre suffisant de principautés ecclésiastiques pour dédommager les princes laïques de leurs pertes. La soumission de la ville de Francfort est plus complète encore : elle « s’engage (2) à seconder de tout son « pouvoir la République française dans les engagements » qui seront pris avec l’Empire.

L’intention du Directoire apparaît donc bien évidente d’acquérir la frontière du Rhin. S’il ratifia les préliminaires de Léoben, qui posaient les bases de la paix future avec la maison d’Autriche, et où il n’était pas question de cette acquisition (3), on voit dans toute la correspondance qui précède le traité de Campo-Formio, qu’il n’avait pas pour cela renoncé à ses prétentions ; l’Empereur, roi de Hongrie et de Bohême, devait (4), ainsi qu’avaient fait tous ceux de ses co-états avec qui ont avait traité, céder ses possessions transrhénanes, et s’engager à ne pas faire d’opposition, au moment de la paix d’Empire, à l’acquisition de la rive gauche par la France ; car « elle est résolue, écrivait Talleyrand, de maintenir les limites du Rhin (5) ». Et pourtant, malgré les avis du Directoire, Bonaparte signa le traité de Campo-Formio (17 octobre 1795), sans avoir obtenu pour la France la promesse de la totalité de la rive gauche.

Deux traités avaient été conclu, l’un patent et l’autre secret. Par le premier (6), l’Empereur cédait à la République française (art. 3) les Pays-Bas autrichiens, et la République consentait (art. 6) à ce que l’Empereur possédât toutes les anciennes provinces vénitiennes des bords de l’Adriatique, en deçà d’une ligne qui, partant du Tyrol, atteignait la mer, en suivant, dans un tracé factice, le cours de l’Adige et du Pô. C’étaient, avec la reconnaissance de la Cisalpine par l’Empereur et le transport du duc de Modène en Brisgau, les deux clauses principales du traité patent. L’Empereur y agissait comme souverain absolu, roi de Hongrie et de Bohême, et n’y disposait que de territoires en dehors de l’Empire ; toutes les obligations qu’il contractait étaient définitives et d’une application immédiate. En tant que souverain allemand et chef du corps germanique, il se bornait à convenir avec la France (art. 20) qu’il serait tenu à Rastadt un congrès, pour la pacification entre la République française et l’Empire.

Ce sont principalement les engagements de l’Empereur, membre et chef du corps germanique, qui sont renfermés dans le traité secret ; on y réglait à l’avance la conduite qu’il tiendrait au congrès de paix ; quelles concessions il ferait à la France, et quels avantages lui seraient procurés en retour. Il cédait à la République française (art. 3 et 6) tout ce qu’il possédait en propre sur la rive gauche du Rhin, c’est-à-dire, le comté de Falkenstein et le Frickthal ; il s’engageait (art. 1) à employer ses bons offices, lors de la paix avec l’Empire, pour que la République française obtînt pour limite le Rhin, depuis Bâle jusqu’à l’embouchure de la Nette, y compris Mayence et la tête de pont de Mannheim, avec, en outre, le fort de Kehl sur la rive droite (art. 4 de la convention additionnelle). Suivant la Nette et la Roër, la frontière gagnerait la Meuse à Venloo. C’était un peu plus de la moitié de la rive gauche du Rhin. De son côté, la République française emploierait ses bons offices (art. 5), pour que l’Empereur acquît l’archevêché de Saltzbourg et la partie du cercle de Bavière située entre Saltzbourg et le Tyrol. L’acquisition de la rive gauche du Rhin par la République paraissait, bien que le texte ne le marquât pas, compensée pour l’Autriche par l’extension de sa frontière en Bavière, de même que ses acquisitions sur l’Adriatique servaient « de compensation pour les pays auxquels l’Empereur [avait] renoncé, » c’est-à-dire, pour les Pays-Bas autrichiens et pour le comté de Falkenstein. Les parts semblent donc se balancer ; pour plus de sûreté, on ajoute (art. 7) que, « si lors de la pacification prochaine de l’Empire germanique, la République française fait une acquisition en Allemagne, S.M. l’Empereur, roi de Hongrie et de Bohême, doit également y obtenir un équivalent, et réciproquement. » On a donc tâché, non seulement d’obtenir, au moment même du partage, l’égalité des lots, mais de la protéger dans l’avenir contre les ambitions des deux parties contractantes.

Outre leurs arrangements particuliers, relatifs à leurs seuls territoires, elles avaient tenu à marquer les points principaux de la négociation qui allait s’ouvrir, et à les régler à l’avance au gré de leurs intérêts. Plusieurs princes devaient, par la cession d’une portion de la rive gauche, éprouver des pertes de territoires ou de droits ; l’Empereur et la République française réuniraient leurs bons offices (art. 12), pour leur faire obtenir des indemnités convenables. Parmi les princes à indemniser, on citait les trois électeurs ecclésiastiques et tous les princes laïques ; il n’était pas question des autres princes ecclésiastiques. Quant à la nature de ces indemnités, elle n’était pas déterminée.

On se garantissait d’ailleurs expressément (art. 9 et 10) que le roi de Prusse, dont les possessions situées à gauche du Rhin, mais au nord et en dehors de la partie cédée, étaient occupées par les Français, les recouvrerait ; que la République « n’aurait point de difficultés à les lui restituer, » et que, comme il ne perdait rien, il ne serait question pour lui, en conséquence, d’aucune acquisition nouvelle. Tandis que la France et l’Autriche s’agrandissaient, tout demeurait à son égard dans le statu quo ante.

Une convention additionnelle secrète fixait les délais d’évacuation, surtout en ce qui concernait Mayence ; mais l’on règlerait les détails de cette opération lors de l’échange des ratifications.

Tel était le traité de Campo-Formio. Bonaparte était satisfait (7) de son œuvre, et déclarait que si l’on pouvait faire autrement, l’on ne pouvait faire mieux. Il estimait qu’une paix était « brillante », qui donnait à la République les Pays-Bas autrichiens, objet de la constante ambition de la monarchie française ; qui lui assurerait une grande partie de la rive gauche du Rhin, avec Mayence, le boulevard de l’Empire ; qui continuait, par l’affermissement et la reconnaissance de la Cisalpine, cette ceinture de républiques qu’avait rêvées la Convention ; qui enfin, au moyen de la cession à l’Autriche d’une partie de la Bavière, et de la reconnaissance par l’Empereur du principe de l’indemnisation des princes dépouillés, promettait à la France bien des années de troubles intérieurs en Allemagne, dont ses diplomates sauraient profiter.

Quelque glorieux que fussent les résultats obtenus, ils étaient loin de ceux qu’avait rêvés le Directoire. Il se composait alors de La Révellière-Lépeaux, Rewbell, Merlin, Barras et François de Neufchâteau. Rewbell et Merlin, avec La Révellière, qui avait embrassé ardemment leurs opinions sur ces matières, s’attachaient plus particulièrement à la politique extérieure. Ce groupe, écrivait Mallet du Pan, « la dirige presque sans contradiction, et sur un plan invariable qu’on s’est proposé dans l’origine (8) ». Ce plan, c’était celui que la Convention et le Comité de Salut public avaient légué au Directoire, et qu’il avait accepté comme tradition diplomatique. L’incorporation des Pays-Bas autrichiens et de l’évêché de Liège au territoire de la République, le 1er octobre 1795, en pleine guerre et par un simple décret de la Convention (9), avait commencé l’accomplissement de ce plan, dont les principales manifestations devaient être l’annexion de la totalité de la rive gauche du Rhin et la sécularisation des principautés ecclésiastiques de l’empire. Déçu dans ses espérances, le Directoire ratifierait-il le traité, en se contentant des avantages obtenus, ou oserait-il le rejeter et recommencer la guerre ?

En même temps que Berthier et Monge, le mathématicien apportait au Directoire l’original du Traité, Bonaparte avait soin d’en faire passer la justification à Talleyrand (10) : on ne pouvait en faire un meilleur « sans commencer par se battre et sans conquérir encore deux ou trois provinces ». Or, une nouvelle campagne était impossible : l’armée d’Italie avait devant elle toutes les forces de l’Empereur, et l’hiver qui approchait rendait les défilés des Alpes impraticables. Ces raisons étaient-elles de nature à convaincre le Directoire ? Eut-il plutôt le sentiment que la France aspirait au repos, et que les passions de propagande révolutionnaire du gouvernement n’étaient plus celles de la nation ? Ou bien considéra-t-il que Bonaparte avait beau offrir de « reprendre le soc de Cincinnatus (11) », qu’il soutiendrait son œuvre et que son mécontentement était le plus grand danger que pût courir un gouvernement impopulaire et qu’une émeute pouvait renverser ? Fut-ce sagesse, fut-ce crainte, le Directoire se décida à ratifier le traité de Campo-Formio, et La Révellière-Lépeaux, qui s’était toujours montré hostile à toute concession, exprima officiellement à Bonaparte « la satisfaction bien vive » du gouvernement et sa reconnaissance, pour la manière dont il venait « de couronner les succès immortels de la campagne d’Italie ». « Vous avez allié à l’impétuosité de la victoire, écrivait-il, la modération du véritable courage et la sagesse des négociations… ; vous avez voulu être un général citoyen (12). » Sous ces éloges ne perçait pas l’ombre d’un mécontentement ; les Conseils imitèrent le Directoire et le public se prépara à faire un accueil triomphal à Bonaparte. Berthier pouvait lui écrire le 11 brumaire (1er nov.) (13) : « Tout applaudit à la paix : à l’exception d’un très petit nombre, qui voudraient voir l’Empereur hors de l’Italie. »


II


Le Directoire cherche à dépasser, aux négociations de Rastadt, les conventions de Campo-Formio. – Esprit des Instructions à ses plénipotentiaires. – La totalité de la rive gauche. – La sécularisation des principautés ecclésiastiques. – La réorganisation de l’Allemagne. – Rôle de Talleyrand. – Texte de la première partie des Instructions. – Additions à ce mémoire.

Le nombre des mécontents était-il aussi petit que l’estimait Berthier, et tous ces applaudissements étaient-ils bien sincères ? Pour avoir accepté la paix avec l’Autriche, telle que Bonaparte la lui présentait, le Directoire avait-il renoncé franchement à ses plans ? La paix d’Empire n’était pas faite encore, et c’était là que devaient être résolues quelques-unes des questions qui le préoccupaient le plus vivement, et qu’à son gré Bonaparte avait le plus mal réglées. Un simple armistice avait été conclu (14), et le congrès de Rastadt devait le changer en un traité définitif. Le Directoire paraît avoir espéré que, pendant ces négociations, certaines circonstances se produiraient, ou que lui-même peut-être arriverait à les faire naître, dont il pourrait profiter pour modifier les stipulations de Campo-Formio et obtenir la pleine satisfaction de ses prétentions : c’est ainsi que le traité de Campo-Formio avait modifié les conventions de Léoben (15). L’Autriche, il est vrai, avait consenti certains articles que l’on avait de part et d’autre considérés comme les bases de la négociation avec l’Empire, et elle n’hésiterait pas, devant la violation d’engagements réciproques, à accuser les Directeurs de lui manquer de foi. Il ne semble pas toutefois que cette perspective les ait vivement préoccupés. Le Directoire n’était pas trop scrupuleux en ces matières ; au reste, il était aisé de trouver, dans les Conseils, des juristes à l’esprit délié, capables de chicaner ingénieusement sur un texte, et d’y découvrir, par des sens détournés, des clauses auxquelles les négociateurs eux-mêmes n’avaient pas songé.

C’est dans cet esprit que sont conçues les Instructions des plénipotentiaires qui devaient représenter la République française à Rastadt. Elles se divisent en cinq mémoires, dont le premier (16), et le plus important, daté du 12 brumaire (2 nov.) est intitulé : « Quelques considérations pour servir de base aux Instructions. » Il résume, à proprement parler, la politique du Directoire. Cette idée y est exprimée très clairement : que le traité de Campo-Formio n’est qu’un préliminaire, qu’il sera dépassé, et que, de gré ou de force, l’Empire acceptera les décisions que lui imposera le Directoire. Les procédés qu’il emploiera pour persuader le corps germanique sont marqués moins nettement : on est bien résolu à ne s’appuyer uniquement, pour l’entraîner, ni sur l’Autriche, ni sur la Prusse, et à ne former avec aucune de ces deux puissances une alliance intime. Mais une sorte de système de balance est imaginé : mettant à profit leurs rancunes et leurs éternelles jalousies, et opposant l’une à l’autre les ligues catholique et évangélique, la République les fera céder l’une par l’autre de façon à se trouver entre elles l’arbitre et la médiatrice du congrès.

Mais, chose étrange, à prétendre au rôle d’arbitre de l’Allemagne, le Directoire finit par négliger ses propres intérêts et par oublier ses plus anciennes exigences : dans le premier Mémoire des Instructions, trois lignes à peine sont consacrées à l’article de la frontière du Rhin, et encore n’y est-il point question de l’acquisition par le traité prochain de la totalité de la rive gauche ; elle s’obtiendra « à l’aide du temps » ; peut-être même sera-t-on disposé à partager avec la République batave. Le cinquième mémoire (17), du 17 brumaire (7 novembre), est plus étrange encore. « Le premier article du traité avec l’Empire, y est-il dit, doit être la reconnaissance de ses nouvelles limites, telles qu’elles sont définies par l’article 1er du traité secret conclu avec l’Empereur. » C’est dans le troisième mémoire seulement (18), du 14 brumaire (4 novembre), qu’il est fait mention des intentions du gouvernement : « Quelque avantageuse que soit la limite qui est acquise à la République par le traité de Campo-Formio, sous le double rapport de l’extension et de la défense militaire, il n’est pas douteux que son intérêt lui conseille de la prolonger le long du Rhin jusqu’à Wesel, et de ne laisser à la gauche de ce fleuve aucun état d’Empire. »Cela même est vague et bref.

Ce n’est pas, certes, que le Directoire soit pris de scrupules, et qu’il hésite à conquérir en Allemagne : il est juste que la République française obtienne une compensation du partage de la Pologne : « L’accroissement de territoire qui en est résulté pour la Russie, l’Autriche et la Prusse est, dans le système de l’Europe, un équivalent anticipé de celui que la France [obtiendra, sans compter] la différence qui existe entre un partage qui est une véritable usurpation et des réunions légitimées par l’agression et la victoire (19). » On est loin de renoncer à l’acquisition de la rive gauche tout entière, et l’on se gardera de contredire les plénipotentiaires lorsqu’un mois après ils exposeront « qu’il n’y a pas de raison de s’abstenir d’en faire la demande dans le principe (20) ». Mais une autre passion s’est emparée du Directoire, qui a rejeté bien loin celle des frontières naturelles : la passion de la sécularisation des états ecclésiastiques de l’Empire. La sécularisation, qui n’était que la conséquence de l’annexion de la rive gauche du Rhin, - puisqu’il était convenu que les princes perdants seraient indemnisés – est devenue l’objet principal du Directoire : « L’intérêt de la République (21), celui de l’Allemagne, considérée comme nation, celui de la vérité », exigent que l’on profite « d’une circonstance qui peut ne se retrouver jamais, ainsi que de la disposition favorable de l’opinion publique, pour consommer sans retour le salutaire ouvrage qui fut commencé à la paix de Munster, et qui, pendant un siècle et demi, est demeuré imparfait (22)… Ce n’est pas là, d’ailleurs, une innovation gratuite, indiquée par le bon sens et par les convenances, mais une opération absolument nécessaire… Tous les efforts des plénipotentiaires, ajoute-t-on, devront se porter vers la sécularisation complète des puissances ecclésiastiques de l’une et l’autre religion, depuis les électorats jusqu’aux chapitres. »

Exiger la totalité de la rive gauche du Rhin était une vue toute pratique et parfaitement conforme, suivant l’opinion de la plupart des contemporains, à l’intérêt de la République ; prétendre à la sécularisation complète des états ecclésiastiques était la satisfaction d’une idée purement théorique, à la réalisation de laquelle les passions révolutionnaires du Directoire étaient seules intéressées. Mais de toutes les irrégularités qui, dans la Constitution de l’Empire, choquaient la logique du Directoire, si l’existence des états ecclésiastiques était la plus grave, ce n’était pas la seule : pourquoi donc s’arrêter en chemin et ne pas redresser encore les autres abus ? Le Directoire se mit en tête de refaire l’Allemagne : il fallait supprimer sur les fleuves ces péages qui entravaient la liberté et l’essor du commerce allemand ; il fallait concentrer des états disséminés, qui, faute de cohésion, demeuraient sans force et sans volonté ; il fallait surtout, « par une extension… de ce principe », renforcer le lien trop faible qui rattachait entre eux ces états. Certes, quand le corps germanique aurait reçu du Directoire cette organisation nouvelle, rien ne resterait plus de cet amas d’institutions surannées et de superstitions que la raison condamnait ; mais alors la République française aurait accompli elle-même l’œuvre que l’Autriche de Charles-Quint avait entreprise en vain et que la Prusse de Frédéric II n’avait pu achever, et préparé une Allemagne forte, concentrée et capable d’unité.

Ce plan paraît avoir été particulier au Directoire. Le ministre des relations extérieures, Talleyrand, s’est vivement défendu – comme il l’a fait souvent dans de semblables conjonctures – d’avoir eu la moindre part dans la direction des négociations de Rastadt. Il faut remarquer d’ailleurs que les Instructions ne sont écrites ni de son style, ni de sa main (23) ; beaucoup d’affaires importantes, dit-il, n’ont été « ni délibérées, ni arrêtées en sa présence (24) ». Le ministre de Prusse, Sandoz-Rollin, confirme ces prétentions : « Il n’est ministre que de nom, écrit Sandoz, et ne jouit pas de la moindre influence. On dit de lui dans le Directoire : c’est un homme d’esprit, mais ce n’est pas un homme qui mérite confiance, et ce n’est pas un républicain (25). » Il ne faut pourtant pas exagérer son impuissance : dans des questions aussi compliquées que celles d’Allemagne, et lorsqu’il s’agissait d’entrer dans les détails les plus minutieux de la géographie et de la constitution de l’Empire, les lumières du Directoire ne pouvaient suffire, et il fallait faire appel à celles des hommes spéciaux que le ministère des relations extérieures pouvait seul fournir. Les idées de Talleyrand durent l’emporter souvent, car, continue Sandoz, « il a le talent d’amener les suffrages à son avis, en ayant l’air d’y être opposé (26) ». On ne saurait donc dégager absolument sa responsabilité des actes du Directoire ; il en a partagé les fautes, et n’a pas soutenu constamment – ses rapports le prouvent – ce grand rôle (27) de modérateur qu’il s’est attribué plus tard.

Voici le texte du premier mémoire (28) : Quelques considérations pour servir de base aux instructions des plénipotentiaires de la République au congrès de Rastadt.

« Quoique le traité qui vient d’être conclu avec l’Empereur soit appelé définitif, il n’est encore qu’un préliminaire en cela qu’une partie des arrangements qui y sont stipulés est dépendante de la paix d’Empire.

Un congrès sera tenu à Rastadt. Son objet direct est le rétablissement de la paix entre la République française et l’empire en général. Son objet majeur, puisque réellement la guerre n’existe plus depuis que l’Empereur a cessé de combattre, c’est d’assurer l’exécution du traité conclu avec ce prince, c’est de réorganiser l’Empire et le corps Germanique en conséquence des réductions qu’ils auront éprouvées l’un et l’autre.

Sous ces deux rapports je ne connais point un plus important ouvrage que celui qui va être confié aux plénipotentiaires de la République… A tout l’éclat de nos victoires il s’agit d’ajouter les avantages d’une paix solide. Au niveau de notre puissance militaire, il s’agit d’élever notre puissance politique et fédérative. Il s’agit enfin de recueillir les conséquences d’un traité qui n’a éprouvé quelques désapprobations que de la part de ceux qui n’ont su l’apprécier ni pour le présent ni pour l’avenir. »

Il convient de présenter quelques considérations sur le texte même du traité, sur ses effets probables et sur ses résultats possibles, afin que le Directoire puisse s’attacher à quelques principes généraux.

« Il y a loin du traité de Campo-Formio aux préliminaires de Léoben. Si à cette première époque la diplomatie de l’épée s’était montrée indulgente, celle du cabinet a ressaisi une partie du rôle qui convenait à la première, et sur une base qu’il avait posée avec un peu de précipitation, le général négociateur a édifié un traité dont les conditions patentes n’ont rien qui ne convienne à la gloire et à la prospérité de la République (29).

Une politique prévoyante regrette sans doute de ne pas trouver dans le traité patent ce qui est seulement énoncé dans le traité secret, la reconnaissance des limites de la République étendues jusqu’au Rhin depuis Germersheim jusqu’à Neuwied, depuis Kerpen jusqu’à Venloo et l’explication du principe des dédommagements par celui des sécularisations.

Mais le traité secret offre des garanties à cet égard, et l’engagement que prend l’Empereur de favoriser cette extension du territoire français ne peut être illusoire, du moment que, par la convention additionnelle, il s’engage à remettre Mayence aux troupes de la République, avant que les places du domaine vénitien lui soient livrées.

Si, comme je l’ai toujours annoncé, il a évité de se prononcer sur le principe des sécularisations d’une manière catégorique, parce qu’il regarde les puissances sacerdotales comme les premiers auxiliaires de sa maison, il a cependant donné la mesure de sa facilité, en stipulant à son profit la cession de l’archevêché de Saltzbourg.

J’avoue que j’ai besoin d’être convaincu du grand intérêt que nous avons à voir la maison d’Autriche porter la main sur les dépouilles du clergé allemand, pour ne pas être effrayé de cet article, qui, en donnant à l’empereur l’archevêché de Saltzbourg, la prévôté de Berchtolsgaden et toute la partie de la Bavière qui s’étend jusqu’à Inn et qui renferme les riches salines de Traunstein et de Reichenhall, n’indique pas même de quelle cession à notre profit cet immense apanage est l'équivalent (30). Ce ne peut être des pays cédés par le traité patent, puisque cette indemnité est expressément stipulée ; ce ne peut être des pays entre Meuse et Rhin, puisque, occupés depuis trois ans par les armées françaises qui ont pénétré bien au-delà, ils ne renferment d’ailleurs que le comté de Falkenstein qui appartienne à l’Empereur, c’est-à-dire une terre patrimoniale d’un médiocre revenu et qui n’a d’autre importance que d’être le dernier héritage de la maison de Lorraine.

Il paraît donc évident que cette concession, si elle a lieu, ne doit point rester gratuite, et qu’aux termes mêmes de l’article 7 du traité secret, qui porte que si l’une des parties contractantes acquiert en Allemagne une portion quelconque de territoire, une portion égale doit être accordée à l’autre, nous aurons droit de ne consentir à l’exécution de cet article 5, qu’autant que nous obtiendrons en Allemagne l’équivalent des pays qui y sont désignés, sinon pour les garder, du moins pour en disposer à notre volonté.

Je reviendrai sur cette considération importante ; mais je dois observer encore que, si les articles 9 et 10 du traité secret avaient pu être divulgués, ils auraient excité le juste étonnement de ceux mêmes qui sont le plus disposés à reconnaître les avantages du traité patent (31). Je ne les regarde que comme un appât donné à la jalousie et à la rancune autrichienne, pour hâter ses résolutions sur l’objet principal. J’observe que le second, malgré l’obscurité de sa rédaction et malgré la réserve qui le termine, contredit le premier. J’observe que par la manière dont notre ligne est tirée depuis Juliers jusqu’à Venloo, le territoire prussien est déjà entamé dans la seigneurie de Kessel. J’observe que l’un et l’autre article, essentiellement secrets en tout temps, en tout lieu, peuvent être niés, même si l’Autriche ne les avait placés là que pour les divulguer à propos, et nous compromettre vis-à-vis de la Prusse, et que, s’il devient convenable, leur exécution pourra toujours être éludée. »

Car toutes ces stipulations seront soumises au congrès ; d’ailleurs, avec Kehl et Mayence, que nous devons occuper le plutôt possible, nous serons dans le cas d’effectuer sans peine ce que nous désirons.

« Maintenant il s’agit d’examiner quel ébranlement va donner aux puissances de l’Europe le rapprochement direct dont on commençait à douter, entre deux puissances qui, depuis six ans, n’avaient point cessé de se faire une guerre acharnée.

Le cabinet britannique perd son plus constant allié… J’ai peine à ne pas penser que, du jour où cette nouvelle sera parvenue à Londres, un véritable désir de paix n’ait remplacé les démonstrations hypocrites par lesquelles on a essayé de tromper deux fois l’Europe et le peuple anglais. »

Il est difficile de préjuger la conduite du Tzar ; on peut espérer qu’il reviendra vers nous ; peut-être aussi verrons-nous, comme au temps de Pierre III, une nouvelle alliance entre la Russie et la Prusse, conclue sous les auspices de l’Angleterre.

« De fait, j’ai la certitude que Berlin est le lieu où le traité du 26 vendémiaire aura jeté le plus d’étonnement, d’embarras et de crainte.

Qu’on se représente la situation de cette cour. Un roi mourant, qui n’a plus même la force de signer son nom ; un prince royal sans autorité, sans désir d’en saisir aucune ; un ministère trop divisé pour être puissant, qui depuis vingt-deux mois n’a pu décider le monarque à prendre un parti commandé par l’évident intérêt du pays, désiré par la nation et par l’armée, et qui naguère, en déclinant nos propositions itératives d’alliance, on ne croyait pas que nous fussions en mesure de nous concilier avec l’Autriche, ou s’imaginait que celle-ci lui saurait gré de sa modération.

Que va dire M. d’Haugwitz ? Il affectera de ne point se montrer mécontent ; il trouvera dans la conclusion même de ce traité l’excuse du dernier refus de son cabinet. Il réclamera à son tour les stipulations d’une convention éventuelle pour l’exécution de laquelle la Prusse n’a rien voulu faire, et déjà sans doute lord Elgin est chargé de préparer le cabinet de Londres à concerter avec celui de Berlin la conduite que l’un et l’autre devront tenir au congrès de Rastadt… Que deviendront cependant les princes du nord ou du milieu de l’Allemagne, qui s’étaient ralliés à la Prusse autant pour se soustraire au ressentiment de l’Autriche que pour obtenir le dédommagement de ce qu’ils s’attendent à perdre sur la rive gauche du Rhin, de ce qu’ils perdront en effet ? J’ai déjà reçu les insinuations de tous leurs envoyés, incertains comme leurs maîtres de la bannière sous laquelle ils devront se placer pour arriver à leur but.

Si l’Electeur palatin ou son hériter, le duc de Deux-Ponts, sont liés à l’Autriche par la peur que cette puissance voisine et avide leur inspire, ils tiennent à la Prusse et à la Russie par la protection qu’ils attendent d’elles comme garantes de la paix de Teschen.

Au contraire, l’Electeur de Saxe tient par la crainte à la Prusse et par l’affection à l’Autriche.

Le landgrave de Hesse, le duc de Wurtemberg, le margrave de Bade, sont attachés à la République plus qu’à toute autre puissance. Il est probable qu’ils attendront d’elle seule l’effet de ses promesses et qu’ils iront se ranger du côté qui leur sera désigné.

Telle paraît devoir être la pente des opinions parmi les puissances directement intéressées… Je n’ai rien dit des puissances ecclésiastiques parce qu’il n’est point douteux qu’elles sont soumises à l’influence autrichienne, et que leur voix et leurs efforts seront tous employés pour assurer la prépondérance d’une maison de laquelle elles attendent leur salut.

C’est donc sur ces données probables que le Directoire doit asseoir ses premiers calculs ; il n’est plus question d’examiner ce qui aurait pu être fait, mais bien ce qui doit être achevé. C’est ici qu’un champ vaste s’ouvre à nos combinaisons.

Si, contente du lot que le traité patent lui assure et de celui que le traité secret lui promet, et dont elle jouira dans son intégrité du jour où Mayence sera en son pouvoir, la République s’isolait des arrangements ultérieurs qui devront avoir lieu dans le Corps germanique, et laissait s’opérer sans elle les dédommagements, les compensations qui devront résulter du déplacement de plusieurs princes possessionnés à la rive gauche du Rhin, peut-être verrait-on se réaliser bientôt un projet qui a existé, qui peut exister encore et que quelques faits ont trahi, celui de partager l’Allemagne en deux grandes monarchies, l’une au nord, l’autre au midi, pour les maisons de Brandebourg et d’Autriche. On ferait un livre pour démontrer les dangers de ce partage ; on en ferait un autre pour y répondre.

Dans une de ses dépêches, Bonaparte disait, en parlant du Corps germanique, que, s’il n’existait pas, il faudrait l’inventer, et j’ai regretté que le général négociateur ait paru quelquefois perdre de vue ce principe, en ne craignant point assez de donner à la maison d’Autriche une influence, une force funestes à l’indépendance des Etats de l’Empire.

Il me semble donc démontré que le gouvernement français, même après avoir assuré la part de la République, ne peut hésiter à s’immiscer dans les arrangements du Corps germanique.

Mais avec qui, au profit de qui, et suivant quels principes devra-t-il agir ?

Il y a peu de temps encore qu’il était disposé, si la Prusse avait voulu devenir son auxiliaire, à favoriser de tous ses moyens l’extension de cette puissance en Allemagne, soit en territoire, soit en influence. Mais bien loin qu’elle ait mérité récompense ou faveur, notre intérêt seul peut empêcher qu’elle ne soit sacrifiée, en raison des éternelles tergiversations qui ont compromis si longtemps le prix de nos succès.

Toutefois une alliance avec l’Autriche, une alliance intime, qui serait basée sur le sacrifice des autres liens que nous avions formés en Allemagne, n’a-t-elle rien qui nous répugne ? Parce que cette puissance n’est plus limitrophe de notre sol, n’aurions-nous à redouter aucun des funestes effets de l’alliance de 1756, qui a, jusqu’à nos jours, discrédité dans toute l’Europe le cabinet de Versailles ? Si les Pays-Bas ne sont plus entre elles et nous une source éternelle de guerre, la République cisalpine, notre alliée, notre ouvrage, longtemps convoitée par cette ambitieuse maison, ne sera-t-elle point encore un brandon de discorde ? Et pour garantir l’indépendance de ce nouvel Etat, n’aurons-nous pas besoin en Allemagne d’un allié puisant et capable de prendre l’Autriche à revers sitôt qu’elle voudrait s’étendre en Italie ?…

Si je m’attache à prouver que nous ne devons point nous lier exclusivement soit à la Prusse, soit à l’Autriche, c’est que je suis convaincu qu’il est en notre pouvoir de tenir dans le congrès qui va s’ouvrir la balance entre ces deux maisons, et d’arriver, par leur opposition même, à des résultats avantageux à la stabilité du Corps germanique, dont il est nécessaire que la nouvelle organisation soit établie et appréciée avant que nous puissions former définitivement notre système fédératif.

Ainsi, par la crainte que ne manquera pas d’inspirer à la Prusse notre union avec l’Autriche, nous pourrons obtenir d’elle, avec de médiocres dédommagements, quelques arrondissements pour la République batave. L’indemnité de la maison d’Orange sera le prix de quelque autre complaisance, et surtout nous aurons soin de ramener sans cesse tous les dédommagements des princes laïcs sur le compte des principautés sacerdotales.

L’Autriche y répugnera. Elle ne manquera point d’ameuter toute la troupe épiscopale, abbatiale et chapitrale. Ce sera pour lutter contre cette réunion que nous ne négligerons pas de donner de la force au parti protestant, qui sera facilement grossi des princes catholiques non prêtres qui se trouveront dans le cas d’être indemnisés.

C’est à ce principe fondamental qu’il faut tenir.

Des trois Electeurs ecclésiastiques, celui de Pologne aurait mauvaise grâce de se plaindre (32).

Celui de Mayence conserve aussi assez de territoire pour que sa réclamation puisse être mise de côté.

Celui de Trèves demeure évêque d’Augsbourg et prince d’Ellwangen ; quelques bénéfices peuvent être ajoutés à son lot.

Que tous les trois conservent leur vie durant la dignité électorale avec les biens qui leur restent, avec ceux même qui leur seraient accordés en supplément, mais qu’il soit expressément stipulé par le traité définitif qu’à la mort de chacun d’eux, et leur titre et leurs domaines deviendront le partage de tel ou tel prince séculier d’Allemagne. Les beaux évêchés de Wurtzbourg et de Bamberg, ceux de Munster, de Constance, etc., enfin s’il est possible toutes les principautés ecclésiastiques, successivement sécularisés à la mort des titulaires, serviront à donner au Corps germanique une consistance qui sera garante de sa longue intégrité, et ce ne sera qu’à ce prix que l’Empereur pourra entrer en possession de l’archevêché de Saltzbourg et de la portion de Bavière qui est indiquée dans l’article 5 ; quelques-uns même de ses nombreux parents pourraient acquérir par cette grande opération des possessions héréditaires. L’influence du chef de l’Empire n’en serait point diminuée, mais la couronne impériale pourrait cesser d’être le constant apanage d’une seule maison. Cette conséquence est sentie par elle. Aussi je répète que si le gouvernement français, constant dans ses premières pensées, persiste à vouloir appliquer dans son ensemble ou dans sa plus grande partie le principe des sécularisations, ce principe déjà répandu, annoncé dans toute l’Allemagne, il faut s’attendre que les plus grandes difficultés viendront de la part de l’Empereur, et que ce n’est que par le double effet de son intérêt propre et de la force donnée à la ligue protestante que nous pourrons parvenir à un résultat, sans lequel je ne vois pas que nous puissions rien faire de bien, de grand, d’utile, et dont, au contraire, il n’est pas de combinaison avantageuse qui ne puisse être déduite depuis la plus simple jusqu’à la plus composée (33).

Avec cette source longtemps intarissable d’arrondissements et de compensations, on peut, à l’aide du temps, obtenir et partager avec la République batave la partie de l’électorat de Cologne et des possessions prussiennes qui sont à la gauche du Rhin.

On peut, en amenant dans l’évêché de Munster et dans les pays adjacents les deux branches de la maison de Mecklembourg, placer sur la Baltique une quatrième puissance maritime et faire que les pavillons de Prusse et d’Autriche puissent, à leur grande surprise, se rencontrer et se combattre un jour.

On peut, en changeant de place l’indemnité du duc de Modène, le faire concourir à arrondir encore les domaines de celui qui doit en hériter un jour, et se mettre à même d’organiser le cercle de Souabe de manière à ce qu’il ne soit point une barrière impuissante entre l’Autriche et nous.

On peut compenser à la maison Palatine les pertes considérables qu’elle aura faites sur tous les points, et la mettre en état de devenir un allié utile pour notre République, et surtout pour celle des Cisalpins.

On peut enfin, aux dépens de ce vieil amas de superstitions dont chaque jour voit crouler un morceau, et sans léser même des titulaires usufruitiers qui sont sans postérité, qui ne seront point dépossédés de leur vivant, renfermer dans ce mémorable traité des arrangements qui ne sont que la conséquence entière de ce qui a été fait à l’époque du traité de Westphalie, et qui, dans vingt-cinq ans, auront absolument changé la face de l’Allemagne.

Il est entendu que, pour que la République française puisse conduire à fin un tel ouvrage, en même temps que tous les moyens de négociations seront employés, ceux de force ne seront pas négligés ; que l’épée ou la présence du général dont la destinée paraît être de fixer celle de l’Europe, saura lever bien des difficultés, triompher de bien des longueurs, et qu’en définitif les partages seront faits d’une manière assez habile, pour que peu des princes influents n’aient point un intérêt direct à les voir réalisés.

Si je ne craignais de compliquer une question qui est déjà assez vaste, je rappellerais au Directoire exécutif que le moment est venu peut-être de porter un instant ses regards sur un pays dont, par lassitude, on a cessé de parler après en avoir si longtemps et si intempestivement occupé l’univers ; sur un pays dont l’anéantissement, qui s’est opéré pendant la crise politique de notre nation, n’est pas un des moindres arguments que nous puissions employer contre ceux qui accusent notre ambition des succès que leurs attaques ont provoqués.

La Pologne n’existe plus. Des trois puissances qui ont consommé ce partage, on doute si aucune est satisfaite. L’empereur de Russie a seul ajouté à ses titres accoutumés l’énumération des provinces qu’il a acquises.

Quelques Polonais, qui se sont soustraits à l’asservissement de leur patrie, ne pouvant croire qu’il fût éternel, et qui ont été combattre à l’armée d’Italie, méditent les moyens d’occuper le futur congrès du sort d’un Etat dont l’indépendance a été garantie par des traités solennels. Quel parti prendra la République sur cette réclamation ? Son opinion constante, sa pensée secrète, ne sont point équivoques. Jusqu’ici elle a évité avec soin de reconnaître un partage contre lequel ses propres occupations l’ont empêché dans le temps de se prononcer. L’asile qu’elle n’a point cessé de donner aux réfugiés de Pologne atteste ses dispositions. Il ne s’agit point de ce qu’elle veut, mais de ce qu’elle peut, ce qui peut s’accorder avec les calculs de sa politique ; tôt ou tard enfin, il faudra bien se décider. Dans tous les cas, cette question doit être abordée de bonne foi et, si le Directoire m’y autorise, j’en ferai l’objet d’un travail particulier (34).

Je me résume.

Le traité qui a été conclu avec l’Empereur est vraiment un traité glorieux. Il peut devenir un traité excellent. Quelques articles renfermés dans le traité secret et qui paraissent trop favorables à l’Autriche, ou peuvent être facilement écartés, ou leur exécution doit trouver son équivalent (35).

C’est au congrès de Rastadt que ce grand ouvrage sera conduit à fin.

Ce n’est point en se concentrant dans la discussion des intérêts qui lui sont particuliers ;

Ce n’est point en persistant dans le projet toujours déçu de n’opérer que par le concours de la Prusse ;

C’est encore moins en se liant exclusivement avec la maison d’Autriche, que la République française doit exercer son influence. Tous les arrangements ultérieurs qui auront lieu en Empire doivent être proposés ou consentis par elle.

Placée entre l’Autriche et la Prusse, entre la ligue catholique et la ligue protestante, entre ceux qui craindront de perdre et ceux qui voudront acquérir, elle doit diriger tous ses efforts vers la plus complète application du principe des sécularisations.

C’est le but unique, la source exclusive. Tout ensuite est conséquence.

Les moyens d’exécution sont nombreux ; en voici quelques-uns.

De l’empressement et des avances vis-à-vis de l’Autriche. Il est important qu’elle croie que le premier effet du traité sera l’association de nos communs intérêts.

De la froideur vis-à-vis de la Prusse et des princes de la basse Allemagne. Ils n’ont point fait ce que nous avions droit d’attendre d’eux ; leur devons-nous encore l’exécution des promesses qui supposaient de leur part une conduite plus active ? Il importe qu’ils soient inquiétés sur tout ce qui les intéresse, et que quand il sera temps de leur prouver que nous en voulons pas les sacrifier, ils soient eux-mêmes en état de seconder puissamment nos intentions.

C’est en nous créant ainsi une marche combinée, c’est en nous attachant à quelques principes et en laissant ensuite l’Europe entière dans l’incertitude sur nos véritables projets que nous viendrons à bout d’en amener l’exécution. Je ne prétends pas dire que la République française doit demeurer toujours libre de ses affections et dégagée de tout système fédératif. Je regarde une pareille indépendance comme utile dans le moment où il s’agit d’organiser l’Empire, dans le moment où toutes les puissances de l’Europe, ébranlées par la guerre universelle qui vient de finir, ont besoin de s’asseoir et de se reconnaître ; dans un moment où la République veut obtenir du concours de plusieurs factions opposées, des résultats qui ne seraient obtenus séparément d’aucune d’elles.

Toutefois, cet isolement devra avoir un terme. C’est parce que la République est puissante qu’elle peut se donner le temps de faire un choix ; mais toute sa force ne l’empêcherait pas de courir des chances funestes, si une trop longue indécision prouvait à l’Europe ou qu’elle ne veut point s’allier ou qu’elle ne sait point se décider entre eux. »

La deuxième partie de ce document, où le Directoire développe complaisamment ses vues sur la réorganisation de l’Empire, doit être complétée par ce fragment du troisième mémoire :

« Une observation qu’il est essentiel de répéter ici, c’est que la maison d’Autriche a seule un avantage à la combinaison qui conserverait trois Electeurs catholiques et prêtres.

Peut-être même serait-il possible de lui insinuer que le collège électoral en entier deviendrait sans objet si, pour rétablir l’indépendance de l’Allemagne et la parité de garantie pour les deux religions, on rendait l’empire héréditaire et alternatif dans les deux maisons d’Autriche et de Prusse, de manière que, le chef de l’une étant Empereur, le chef de l’autre serait roi des Germains (car il conviendrait d’établir cette dénomination, plus nationale et plus vraie que celle de roi des Romains).

Les électeurs laïques s’opposeront faiblement à cette innovation, puisqu’aucun d’eux ne peut se flatter de parvenir jamais à l’Empire et d’y trouver son bonheur ni celui de sa maison. La Prusse serait vivement attirée par cet accroissement d’honneurs, et l’Autriche elle-même pourrait ne pas résister à ce moyen d’assurer à sa monarchie l’alternance d’une dignité que, s’il lui arrivait de manquer une fois l’élection, elle ne serait pas sûre de recouvrer jamais. Les électeurs conserveraient leurs autres prérogatives, et le titre de grand-duc remplacerait celui qui n’aurait plus ni objet, ni fonction.

Un moyen de décider l’Autriche à consentir à cette mesure, c’est d’insister sur la sécularisation complète, sur celle des électorats mêmes, soit pour le moment actuel, soit qu’à la mort de chaque titulaire son titre passe sur tel ou tel prince d’Allemagne. Comme il n’y a guère que le landgrave de Hesse-Cassel, le duc de Wurtemberg et le prince d’Orange qui puissent prétendre à cette dignité, et qu’ils sont tous protestants, l’Empereur, dans la crainte de voir la couronne impériale échapper sans retour de sa maison, préférera d’entrer en partage avec celle de Brandebourg.

Il serait cependant encore possible que, parmi les nouveaux électeurs qui devront être substitués pour le présent ou pour l’avenir à ceux de Mayence, de Cologne et de Trèves, il y eût un prince catholique, même un frère ou un oncle de l’Empereur. Toutes ces combinaisons sont possibles. C’est avec le temps, c’est sur les lieux que les plénipotentiaires seront à même de les discuter et de s’attacher à la préférable. »


III


Les plénipotentiaires français au congrès. – Le Directoire hésite à choisir Holfmann. – Treilhard et Bonnier. – Leurs antécédents. – Bonaparte, président de la légation. – Arrivée des plénipotentiaires français à Rastadt ; - Treilhard organise les services. – Ses plaintes contre Bonnier. – Correspondance de la légation. – Ses rapports avec les ministres allemands.

Pour exécuter les instructions qu’il avait fait dresser, il fallait au Directoire des hommes d’un dévouement éprouvé et de lumières peu ordinaires. Les diplomates ne manquaient pas en France, mais peu semblaient jouir de l’entière confiance du Directoire, et moins encore, la mériter. Conçoit-on, disait Talleyrand, « que la République française n’ait que des fous pour agents ? (36) » et il en attendait les plus « grandes écoles ». C’étaient ces écoles qu’on voulait éviter à Rastadt.

Il fut question de nommer d’abord un ancien professeur de Mayence, Hofmann (37) ; par sa connaissance de la constitution allemande, il aurait pu rendre de grands services à la légation ; son patriotisme ne pouvait être mis en doute : il avait été l’un des premiers à demander, au nom des habitants, la réunion de la rive gauche du Rhin à la France ; c’était lui aussi qui, en 1795, avait proposé deux prix de 2 000 et 4 000 francs pour les meilleurs mémoires sur cette question : « Est-il de l’intérêt de la République française de reculer ses limites jusqu’au Rhin ? » Mais il était étranger : on eut peur de la campagne que mèneraient les journaux contre lui, et on se priva de ses services.

Les hommes qu’on envoya à Rastadt étaient loin d’avoir ses connaissances spéciales. Le principal titre de Treilhard (38) et de Bonnier (39) à la faveur du Directoire était la docilité avec laquelle ils avaient, deux mois auparavant, exécuté ses instructions ou plutôt ses ordres aux conférences de Lille. Nommés plénipotentiaires quatre jours après le 18 fructidor, en remplacement de Letourneur et de Maret, suspects de modération, leur office s’était borné à peu près à transmettre une note au ministre anglais, sorte d’ultimatum dont on leur avait fait passer le texte : « L’arrêté du Directoire est si précis, écrivait Talleyrand, qu’on ne peut s’écarter de la marche qu’il a tracée >(40). » ils n’eurent guère le temps d’exercer leurs talents : dès le 26 vendémiaire an VI (17 octobre 1797), la négociation étant rompue, ils avaient quitté Lille.

C’était Treilhard qui avait porté la parole dans les entretiens avec lord Malmesbury ; c’était lui qui avait correspondu avec le ministre : sa récompense ne s’était pas fait attendre. Le 22 vendémiaire (13 oct.), avant même qu’il fût de retour à Paris, on l’envoyait ambassadeur à Naples ; Talleyrand le lui avait annoncé dans un « billet obligeant ».Il n’avait pas eu le temps de rejoindre son poste, que déjà on l’avait changé de destination : le 6 brumaire (27 oct.), il était nommé, avec Bonnier, plénipotentiaire à Rastadt (41) ; le 10 brumaire (31 oct.) l’arrêté du Directoire paraissait au Moniteur.

Si Treilhard était un nouveau venu dans la carrière, on ne saurait dire pourtant que son éducation diplomatique fût encore à faire. Elu plusieurs fois membre du Comité de Salut public, il s’y était appliqué aux affaires extérieures et avait joué dans leur direction un rôle assez important. Il était du petit groupe de ceux qui n’avaient jamais varié sur la question de la rive gauche du Rhin, dont il voulait la réunion à la République ; sa politique était celle de la majorité de la Convention ; il n’avait pas changé d’avis, et ses principes se trouvaient avoir triomphé, depuis qu’avec la révolution de fructidor cette politique était devenue plus que jamais celle du Directoire. « La France aura un digne ambassadeur (42) », avait écrit La Révellière. Il est permis de croire que la réputation de jurisconsulte distingué que Treilhard s’était acquise avant la Révolution en plaidant certaines grandes causes, ne fut pas étrangère à sa nomination à Rastadt ; outre les affaires diplomatiques, il y avait à traiter au congrès bien des questions de droit, de droit public, il est vrai, que les lois et les coutumes de l’Empire ne contribuaient pas à éclaircir, et pour la solution desquelles la pratique d’un bon jurisconsulte ne serait pas inutile.

Il est possible que des considérations de ce genre aient également guidé le Directoire dans le choix qu’il fit de Bonnier. Il venait de publier des « Recherches sur l’ordre de Malte (43) ». C’était à la fois un ouvrage de droit et de politique ; son objet était de rechercher si « les lois sur l’émigration étaient applicables aux Français, ci-devant chevaliers de Malte » ; il avait plaidé naturellement l’affirmative. Président à la Chambre des aides de Montpellier sous l’ancien régime, il avait depuis siégé obscurément à la législative et à la Convention. Outre sa mission à Lille, où il ne paraît pas s’être comporté de façon à attirer sur lui l’attention particulière du Directoire, on ne voit pas trop quels services diplomatiques l’auraient recommandé : à moins que son propre mérite n’y eût été pour rien, et qu’il n’eût fait que suivre, en quelque sorte par hasard, la fortune de son collègue. C’était, d’ailleurs, un ami particulier de Rewbell, et cela seul suffirait à expliquer sa nomination (44).

Un troisième plénipotentiaire avait été nommé en même temps que Treilhard et Bonnier. Le Directoire, en envoyant le 26 octobre ses félicitations à Bonaparte pour la paix de Campo-Formio, lui annonçait en même temps sa nomination « comme général chargé de l’échange des ratifications et des ordres à donner pour les évacuations, conformément à la convention additionnelle secrète (45) » ; il demeurerait ensuite à Rastadt comme président de la légation. « Votre présence et votre génie, ajoutait le Directoire, hâteront la marche pesante des négociations germaniques. » Rien de plus naturel que la première partie de la mission de Bonaparte ; il était juste qu’il fût l’honneur d’échanger les ratifications du traité de Campo-Formio ; nul aussi, mieux que lui, ne pouvait s’entendre avec les généraux autrichiens ou au besoin leur forcer la main sur l’article des évacuations. Mais cela semble une étrange imagination du Directoire d’envoyer l’auteur d’un traité présider la légation dont la mission était principalement de tourner ce traité ; car, en admettant même que Bonaparte eût consenti à s’accommoder de cette politique, il faut reconnaître suivant la remarque de M. de Sybel (46), qu’avec les ordres du Directoire, le négociateur de Campo-Formio eût pu se trouver parfois à Rastadt dans une position embarrassante. Aussi, peut-on supposer que l’intention du gouvernement n’était pas de faire séjourner longtemps le général au congrès : la lettre même de La Revellière, qui annonçait à Bonaparte sa nomination de plénipotentiaire à Rastadt, lui mandait qu’il était appelé au commandement de l’armée d’Angleterre. Préparer le passage de la Manche et opérer le débarquement de l’armée, c’était là sa véritable tâche ; le titre de plénipotentiaire était tout honorifique.

Ce choix avait une grande importance pour l’Empire : on pouvait à tout moment craindre de voir paraître le général au congrès, et qui résistait aux demandes de Treilhard et de Bonnier, s’opposerait malaisément aux volontés de Bonaparte. On le savait, et la possibilité seule de sa présence était une menace et une invitation à la soumission. C’était une bonne politique et qui réussit : en effet, quand, après un court séjour, il quitta Rastadt, chacun attribua l’inaction du congrès à l’absence du principal négociateur (47) ; on s’attendait chaque jour à le voir revenir (48), et le reste de la légation française, qui n’était pas dans le secret, ne cessait de réclamer le retour de son chef ; son absence, écrivait Treilhard, était ce qui pouvait « survenir de plus fâcheux » pour les négociations (49).

La légation française était donc composée officiellement de trois plénipotentiaires : le général Bonaparte, Treilhard et Bonnier. Talleyrand leur avait adjoint, comme secrétaire de légation, un homme de son choix, Rosenstiel, consul à Elbing. D’origine prussienne, il parlait parfaitement l’allemand, qu’ignoraient les plénipotentiaires français. « C’est un homme lourd, mais fort, disait Talleyrand (50), et le plus propre de France à cette mission. »

Treilhard et Bonnier quittèrent Paris le 12 novembre. Retardés par les mauvais chemins, malgré la diligence qu’ils firent, ils n’arrivèrent à Rastadt que le 18. Il n’était pas nécessaire de se tant hâter : les ministres allemands étaient loin d’être tous réunis ; ceux de l’Empereur en particulier n’étaient pas encore là, ni Bonaparte, sans qui on ne pouvait rien entreprendre de sérieux. Les logements même n’étaient pas prêts : la légation française, ainsi que les ministres de l’Empereur et celui de Mayence, devaient habiter le château ; c’était là qu’en 1714 le maréchal de Villars et le prince Eugène avaient signé la paix (51). Mais, dévasté pendant la guerre et transformé en hôpital, le château n’était pas encore remis en état ; il avait fallu descendre à l’auberge « de la Poste », où, écrivait Treilhard, on est « fort mal à tous égards » : leurs appointements de 5 000 francs par mois (52) en numéraire, et les 10 000 francs qu’ils avaient reçus comme frais de premier établissement suffisaient à peine à leurs besoins ; les habitants cherchaient à gagner sur leurs hôtes.

« Nous sommes dans un état de grand dénuement, disaient les plénipotentiaires ; on travaille à nos appartements, et l’on paraît désirer de nous fournir du moins les meubles les plus nécessaires. Du reste, nulle ressource pour se procurer linge de table, batterie de cuisine, argenterie, voitures, chevaux, et il nous faut tout tirer de Strasbourg, où l’on offre de vendre, mais non pas de louer (53). »

Ces ennuis ne les empêchaient pas d’organiser le service de la légation. Leur premier soin devait être d’assurer la correspondance avec le Directoire, de façon à éviter la poste allemande entre Rastadt et Strasbourg. Une poste française fut établie, qui fonctionna sans trouble, malgré les difficultés du passage du Rhin, pendant toute la durée du congrès. Le trajet entre Rastadt et Paris était d’environ cinq jours. Ce fut Treilhard qui régla seul cet objet et en général le détail de l’installation ; en attendant Rosenstiel, qui n’arriva d’Elbing que le 12 décembre, il faisait aussi la correspondance avec Talleyrand : on ne trouve pas plus de trace de l’activité de Bonnier au début du congrès de Rastadt que pendant les conférences de Lille. Aussi Treilhard se plaignait-il de ne pouvoir suffire au travail de la légation ; il demandait un aide au moins pour les ouvrages de copie. « Je voudrais bien, écrit-il à Talleyrand avoir un jeune homme actif, ayant fait de bonnes études, qui eût l’habitude d’écrire et qui sût l’allemand. Il vivrait avec moi ; mais vous sentez que je ne pourrais payer ni frais de voyage, ni appointements. J’ai rêvé que cet homme, dont vous feriez le choix, vous serait aussi fort utile, et que, sur les fonds secrets, vous pourriez lui assigner un traitement qui serait bien peu de chose, puisqu’il aurait ma table. Je vous prie, s’il est possible, de prendre mon rêve en considération, et de vous rappeler que souvent le ciel nous a donné dans notre sommeil d’utiles avertissements (54). » On lui refuse cet aide ; il s’irrite ; ce sont bientôt des allusions à la mauvaise volonté de son collègue ; enfin, il ne se contient plus : « La négociation ne marchera jamais bien, dit-il, avec deux personnes dont l’une, jusqu’à ce jour, s’est tenue dans une espèce d’observation qui ressemble fort à une embuscade (55). » Il précise une autre fois : « Il faudrait une charrue bien attelée ;… de bonne foi, pensez-vous qu’on marchera à deux, quand l’un, depuis deux mois, vit constamment chez lui, tête à tête avec un jeune homme de vingt ans, fils de son garçon de bureau, dont il a fait son secrétaire, sans avoir offert un verre d’eau à qui que ce soit, pas même à Rosenstiel ? Il existe une trop grande opposition dans les caractères pour que la confiance, si nécessaire pour le succès, s’établisse. Croyez-moi, cependant, quand je vous proteste que j’ai fait dans le principe tout, absolument tout ce qu’il était possible de faire pour marcher ensemble ; mais on a été loin d’y répondre (56). » Ce n’était pas seulement opposition des caractères ; Bonnier trouva moyen, au cours du congrès, d’entrer en querelle avec François de Neufchâteau, l’homme du monde le plus conciliant. Pendant les négociations de Seiltz, où François représentait la République, il avait invité les plénipotentiaires de Rastadt à une fête qu’il offrait « aux dames du congrès ». Seltz était en Alsace à une très petite distance de Rastadt, et les communications étaient fréquentes entre les deux légations. Bonnier refusa absolument de s’y rendre ; il était envoyé à Rastadt, et « ne passait pas le Rhin (57) ». Ni les raisons de François, ni l’exemple de ses collègues ne purent le faire revenir sur son « étrange » décision.

Talleyrand recevait les plaintes de Treilhard, et lui-même pâtissait de l’inaction et des bizarreries de Bonnier : rien n’était plus terne et moins instructif que la correspondance officielle de la légation ; Bonnier avait imaginé, en effet, qu’il fallait se borner à demander des instructions sur les questions difficiles de la négociation et à en exposer brièvement les principaux résultats. Treilhard, au contraire, ne dédaignait pas même ce qu’il appelait les « commérages » ; c’est lui qui, dans des lettres particulières, concises, mais remplies de faits et d’une netteté parfaite, tenait Talleyrand au courant de la négociation (58). Le ministre n’osait blâmer le protégé de Rewbell, mais on savait gré à Treilhard des détails qu’il transmettait : « Ne craignez point de les multiplier, lui écrivait Talleyrand ; dans une matière aussi grave, jusqu’aux minuties ne sont point sans importance ;… et si ces diverses notions ne doivent point trouver place dans la correspondance officielle de la légation, il m’est précieux que la vôtre y supplée (59). »

Treilhard était du reste à même de renseigner le ministère. Autant son collègue se tenait à l’écart et affectait une hauteur qu’il jugeait « vraiment républicaine », autant lui-même avait soin de fréquenter les ministres allemands ; il cherchait à reconnaître le terrain sur lequel il aurait à manœuvrer. « Pour ce qui me concerne, écrivait-il (et c’était encore une allusion à Bonnier), ma maison est montée, et j’y reçois de mon mieux. Indépendamment de la décence, je crois que c’est un moyen d’être au courant de bien des choses, et de maintenir, même d’augmenter son influence (60). » Il était accueillant : Treilhard m’a reçu « avec beaucoup de bonté », écrivait le citoyen Buch, envoyé de la République batave (61) ; pour Bonnier, « c’est un bourru de première qualité ; à peine m’a-t-il salué. » C’était aussi l’avis de leurs adversaires ; Metternich, le futur chancelier de Cour et d’Etat, qui assistait au congrès, n’appelait Bonnier « de la quintessence de rustre », et tenait Treilhard pour « un homme fort poli (62) ».

Et pourtant, malgré cette bonne volonté et cette politesse, on ne saurait dire qu’entre les plénipotentiaires français et les allemands, même avant toute discussion, les relations fussent cordiales. Treilhard et Bonnier arrivaient au congrès précédés d’un renom fâcheux : ce sont eux « qui ont si bien traité Malmesbury à Lille : Dieu sait comment tout cela se terminera encore », écrivait Thugut, le ministre des affaires étrangères d’Autriche, en apprenant leur nomination (63). Ils conservaient, il est vrai, « toutes les anciennes formes » et donnaient « tous les titres (64) », mais ne prenaient pas au sérieux cette étiquette à laquelle ils n’étaient pas accoutumés, et qui était la plus chère des traditions de la diplomatie allemande. Rosenstiel, un survivant de l’ancienne diplomatie, avait beau les « souffler (65) » ; ils y faisaient souvent des pas de clerc ; ils trouvaient moyen d’engager leur dignité dans des affaires qu’un peu de souplesse aurait accommodées ; et comme le tact n’était pas leur qualité maîtresse, ils prenaient plaisir à rompre parfois en visière à tous ces vieux usages et à faire des coups de force. On leur aurait pardonné de représenter une République victorieuse ; on leur aurait pardonné d’être régicides (66), et pourtant ce n’était pas là un péché véniel pour plusieurs des ministres de l’empire : « Je crois voir un noyau de septembriseurs, disait Metternich, et toutes mes entrailles se révoltent (67). » Mais ce qu’on ne leur pardonnait pas, ce qu’on ne pouvait leur pardonner, c’étaient leurs manières (68) : ils n’étaient pas de l’ancien régime, qui ne pouvait s’entendre avec eux (69).


IV


Divers modes de formation des congrès pour la pacification de l’Empire. – Projet du Directoire : le congrès simplifié. – Négociations à Berlin. – Décret de l’Empereur du 1er novembre 1797. – Réponse de la Prusse aux propositions du Directoire. – La Députation de l’Empire. – Sa composition. – Ses dispositions à l’égard de la France.

Peu à peu les plénipotentiaires arrivaient à Rastadt, et la négociation paraissait sur le point de commencer. Cependant, le directoire n’était pas encore décidé sur la forme à donner au congrès. Le traité de Campo-Formio n’avait rien spécifié à cet égard, et les traditions étaient diverses : tous les Etats de l’Empire seraient-ils individuellement représentés, comme au traité de Westphalie ? La Diète chargerait-elle, comme à Ryswick, une députation de ses pleins pouvoirs ? Ou enfin l’Empire se bornerait-il à confier ses intérêts à l’empereur, comme à Nimègue ? Le Directoire examinerait ces trois hypothèses dans un mémoire précis (70) (le n° 2 des Instructions). Il se serait volontiers arrêté à la première ; mais « la multiplicité des négociateurs eût ouvert trop de chances aux délais ». A défaut de la représentation immédiate de tous les Etats, il se serait accommodé d’une députation, composée mi-partie de protestants et de catholiques, à qui on aurait joint « quelques ministres des membres du Corps germanique particulièrement intéressés dans les arrangements de l’Empire ». Mais ce qu’il refusait absolument d’admettre, c’était que la Diète chargeât de ses pouvoirs l’Empereur, dont « l’intérêt était en opposition avec le principe qu’il s’agissait de faire valoir dans le congrès, celui des sécularisations, appliqué dans son ensemble ou dans sa plus grande partie ».

Il avait d’ailleurs imaginé un nouveau mode de formation du congrès :

« Ce mode convient à tous égards au rôle important que la République veut jouer dans la négociation, celui d’arbitre, et au principe que le gouvernement s’est fait de marcher à son but par l’opposition même des deux maisons prépondérantes de l’Allemagne et de leurs adhérents réciproques.

Dans les temps antérieurs, à l’occasion des troubles religieux qui ont si souvent déchiré l’Empire, on a vu plus d’une fois le corps évangélique, pour se soustraire à la domination d’une majorité qui ne tendait qu’à l’asservir, obligé d’avoir recours à la voie extraordinaire d’une scission qui s’opérait per itionem in partes ; et cette formule consacrée par l’usage prouve que la constitution germanique ne répugne pas à une pareille mesure quand elle s’applique à des troubles intérieurs qui ne peuvent se terminer autrement…

Or la grande, la presque unique affaire qu’il s’agit de traiter aujourd’hui, n’est-elle point aussi une affaire de religion, puisqu’il est question de déposséder le clergé, pour transporter ses immenses propriétés dans ses mains séculières pour la plupart protestantes ?

C’est donc une lutte entre les catholiques et le corps évangélique, entre la haute et la basse Allemagne, entre ceux qui réclament des indemnités et ceux qui doivent les payer, entre la maison d’Autriche, protectrice nécessaire des puissances sacerdotales, et celle de Brandebourg, qui se trouve aujourd’hui à la tête de la ligue protestante.

La République est placée entre l’un et l’autre parti comme médiateur et comme arbitre, car, puisque le principe des dédommagements pour ceux qui ont été dépossédés a été reconnu, il s’agit de savoir aux dépens de qui ces dédommagements seront donnés.

Quoi de plus naturel que de placer d’un côté, autour du chef de la maison d’Autriche, tous les princes ecclésiastiques, et de l’autre, sous la bannière du roi de Prusse, les princes laïques et protestants, qui veulent avoir par dans la spoliation du clergé ? Cette opposition de deux maisons rivales, ce partage entre elles de la représentation de l’Empire, agréera sans doute à Berlin plus qu’à Vienne, où l’humiliation de la Prusse est une des plus douces espérances de la paix.

Mais la République ne doit point souffrir que la Prusse soit sacrifiée, que l’Autriche soit exclusivement dominante. Un champ assez vaste est ouvert à l’ambition de cette puissance vers d’autres points, pour qu’on puisse lui faire entendre qu’elle doit renoncer à maîtriser sans partage le Corps germanique.

Il est donc à propos que le Directoire, sachant profiter de la position glorieuse où les événements l’ont placé, et bien convaincu qu’avec un sage emploi de sa force il peut à peu près tout ce qu’il veut, dirige en ce moment tous ses efforts vers l’organisation qui vient d’être indiquée pour le congrès de Rastadt, c’est-à-dire pour que, l’Empire se divisant en deux partis et l’Empereur se trouvant chargé des pleins pouvoirs de l’un, le roi de Prusse reçoive les pleins pouvoirs de l’autre, ce qui réduira la composition du congrès aux éléments les plus simples et les mieux disposés pour une négociation rapide, puisqu’alors il n’y aura en réalité que trois légations au congrès, celle d’Autriche, de Prusse et celle de la République, et que les envoyés qui pourront affluer de toutes parts autour de chaque légation ne seront que des conseillers bénévoles, sans séance et sans voix au congrès…

Pour assurer l’emploi de ce mode, il faut d’abord prévenir le cabinet de Berlin et le disposer à agir dans un sens qui ne peut que lui être agréable. Il faut, par des insinuations adroites, préparer tous les princes qui ont déjà des rapports avec la République et des envoyés à Paris, à tout attendre de l’appui de la Prusse et de l’arbitrage de la France. Mais il faut principalement éviter de laisser connaître cette détermination avant que les ratifications du traité avec l’Empereur aient été échangées à Rastadt, avant que Mayence nous ait été remis… Une fois que nos troupes seront dans Mayence, et que celles de l’Empereur auront évacué toutes les places qui font parties de ses possessions héréditaires, le gouvernement français pourra proclamer sans danger ses résolutions. Il est à peu près certain qu’elles ne seront point inefficaces. »

Il fallait entamer le plus tôt possible les pourparlers avec la Prusse. Dès le 17 brumaire (7 novembre), Talleyrand expédiait à Caillard (71), ministre à Berlin, une dépêche où, reproduisant presque les termes de l’instruction aux plénipotentiaires de Rastadt, il lui mandait les intentions du Directoire. « La grande et unique affaire qui est à traiter au congrès, disait-il, est un véritable procès entre les Etats ecclésiastiques et ceux de la confession d’Augsbourg, de sorte qu’il est naturel que, les uns allant se ranger autour de l’Empereur, de qui ils attendent leur salut, les autres prennent place autour du roi de Prusse, qui est aujourd’hui leur véritable chef, et qui a déjà stipulé dans cette guerre au nom des princes de la basse Allemagne dans tout ce qui a été relatif à la neutralité. » C’était flatter une des plus vives passions du gouvernement prussien que de poser le roi en chef de la ligue protestante ; en lui montrant plus loin la République s’empressant de réclamer « l’application du principe des sécularisations dans son ensemble ou dans sa plus grande partie », le Directoire se croyait sûr d’obtenir l’assentiment de la Prusse et d’atteindre cette situation tant souhaitée « d’arbitre entre ceux qui doivent perdre et ceux qui doivent acquérir ». Mais ce fut en vain qu’on mit en avant la ligue protestante et les sécularisations : Caillard avait reçu le 15 novembre la dépêche de Talleyrand ; le lendemain Frédéric-Guillaume II mourait. On ne pouvait attendre de son successeur, jeune et absolument étranger aux affaires, qu’il prît sur-le-champ une décision si grave qu’elle pouvait changer toute la marche de la politique prussienne.

Cependant, tandis que le Directoire délibérait et négociait, l’Empereur prenait son parti : l’Empire devait être représenté à Rastadt, comme il l’avait été à Ryswick, par une Députation.

C’était un dessein déjà ancien, et l’on peut s’étonner que le Directoire n’en fût pas informé. Dès 1795, au lendemain du traité de Bâle, alors que toute l’Allemagne aspirait à la paix, la Diète avait désigné les Etats qui feraient partie d’une Députation chargée de négocier avec la République (72). Les négociations ne furent pas ouvertes à ce moment ; mais la Diète reprit, après les préliminaires de Léoben, le projet de 1795, et, après la paix de Campo-Formio, l’Empereur le fit sien. Le 4 novembre, le commissaire impérial lut à la Diète un décret du 1er, convoquant la Députation de l’Empire à Rastadt et pressant les Etats désignés d’y envoyer des plénipotentiaires « recommandables par leur façon de penser constitutionnelle (73) ».

Quand ce décret fut connu à Paris, les députés étaient déjà presque tous à Rastadt. Le Directoire ne crut pas néanmoins devoir renoncer à sa négociation avec la Prusse : avec l’aide de cette puissance, il était possible de renvoyer dans ses foyers la députation, même réunie, et de réduire le congrès à ses « éléments les plus simples (74) ». Il suffisait de « retarder l’ouverture des conférences », jusqu’à ce qu’on eût la réponse du nouveau roi. Enfin, Caillard l’envoya, le 5 frimaire (25 nov.) (75). Mais, au lieu de l’adhésion qu’on attendait, c’étaient des excuses polies.

M. de Haugwitz, écrivait Caillard, est très satisfait de voir que la France, après avoir fait une paix avantageuse avec l’Autriche, n’en veut pas à la Prusse de ne pas l’y avoir aidée. « Je l’ai trouvé parfaitement disposé à tout, et il n’a pas manqué de m’observer que ce concert intime avait toujours été l’objet de son vœu…

Je lui ai ensuite exposé les craintes du Directoire que l’Empereur, par sa grande influence à la Diète, ne parvînt à se rendre le représentant unique de l’Empire, et les moyens que vous aviez imaginés pour écarter cet inconvénient.

Il trouva que ces moyens portaient sur des principes qui n’étaient pas exacts en eux-mêmes et n’auraient pas d’application aux circonstances présentes. Il n’est pas exact de regarder comme affaire de religion le procès qui doit se juger au congrès, puisqu’il n’est pas question d’amener aucun Etat à une religion autre que celle qu’il professe ; il s’agit seulement de donner à quelques Etats catholiques des chefs qui ne le sont pas, et la constitution germanique est intéressée à cette affaire… Au surplus, ajouta M. de Haugwitz, la crainte du Directoire n’est point du tout fondée, puisque la diète a nommé sa Députation depuis plus d’un an. Les affaires au congrès ne se traiteront véritablement qu’entre les députations française, prussienne et autrichienne, et, lorsqu’elles seront d’accord, soyez sûr que la Députation de l’Empire, qui n’est là que pour la forme, n’osera dans aucun cas refuser son consentement.

J’étais bien convaincu de ces vérités ; cependant j’étais frappé de votre idée d’entourer la députation prussienne de toutes les députations de princes protestants ; et quand celle de la Diète (pour me servir de l’expression même de M. de Haugwitz) ne devait être là que pour aboyer, il ne me paraissait pas inutile que la Prusse s’entourât aussi de députés qui en feraient autant. »

Cette dernière ouverture même, qui aurait dû plaire à M. de Haugwitz, ne parut pas l’émouvoir ; je proposai « d’exciter tous les princes qui dépendent plus ou moins de la Prusse, à envoyer sans délai leurs députés au congrès, où leur présence peut produire un effet très avantageux, sans pouvoir devenir nuisible dans aucun cas. » Il ne fit pas de réponse précise et se contenta de renouveler ses protestations d’amitié.

Caillard se déclarait « convaincu de ces vérités » ; à Paris, on estima qu’elles eussent été « susceptibles de quelque discussion contradictoire (76) ». Toutefois, comme la réponse du cabinet prussien paraissait définitive, et que « le temps était trop précieux pour le perdre en développements inutiles », le Directoire prit son parti de négocier avec la députation. Il ne s’y était d’ailleurs jamais refusé absolument.

« Il renonce, écrivait Talleyrand aux plénipotentiaires (77), à l’idée de concentrer toutes les opérations du congrès avec les trois légations de France, d’Autriche et de Prusse. Il admet la Députation de l’Empire telle qu’elle a été composée ; c’est entre elle et vous que la négociation apparente sera conduite, puisqu’elle représente l’Empire, comme vous la République. » Et il ajoutait, en ayant garde d’oublier jamais l’objet essentiel du Directoire, qui était de réorganiser à sa guise l’Empire et sa constitution : « Il est peut-être superflu de vous rappeler que cette Députation n’est vraiment là que pour la forme. Vous serez bientôt à même de vous convaincre que la négociation réelle ne cessera point d’avoir lieu entre les trois légations de France, d’Autriche et de Prusse, parce que les ministres des autres Etats ne manqueront pas de se rallier autour de l’une des deux maisons prépondérantes, ce qui mettra la République, quoique partie dans le traité, à même de conserver dans les arrangements intérieurs de l’Allemagne le rôle de médiateur et d’arbitre. »

La Députation de l’Empire avec laquelle le Directoire avait autorisé la légation française à entrer en négociation était composée de dix membres, en nombre égal des deux religions. Le Président ou Directeur était le ministre de l’électeur de Mayence. Les plénipotentiaires français n’avaient avec la Députation aucune communication verbale. Ils formulaient leurs propositions en matière de notes, qu’ils envoyaient au plénipotentiaire impérial. Celui-ci s’entendait avec le directeur, qui convoquait la Députation ; la note était lue, et deux jours après, à la séance suivante, on la discutait, c’est-à-dire que chaque député lisait un vote écrit. Le protocole restait ouvert jusqu’à ce que tous les votes fussent émis. Le Directeur les recueillait alors, résumait l’avis de la majorité, et ce résumé, approuvé en séance, devenait le conclusum de la Députation. Le plénipotentiaire impérial y apposait, s’il le jugeait convenable, la ratification de l’Empereur, et transmettait le conclusum à la légation française.

Tel était l’unique mode de négociation officielle entre la République et l’Empire, et toutes les affaires passaient par cette voie tortueuse, où la mauvaise volonté du directeur ou du plénipotentiaire impérial pouvait être un obstacle insurmontable.

On conçoit les craintes du Directoire de s’aventurer dans une négociation aussi compliquée et dont il risquait de sortir avec si peu d’avantage. Il ne fallait pas compter sur les deux chefs de la députation ; le plénipotentiaire impérial, en admettant même que ses instructions lui eussent marqué de ne pas s’opposer à l’exécution des conventions de Campo-Formio, ne pouvait manquer de résister à toute nouvelle exigence de la République. Il était difficile d’espérer que le Directeur fût bien disposé : ministre de l’électeur de Mayence, le moindre malheur qui pût arriver à son maître était la perte de sa capitale, heureux si la sécularisation totale des biens ecclésiastiques ne le privait pas encore du reste de ses domaines et de son bonnet d’Electeur.

Dans la Députation elle-même, les Etats amis de la France étaient loin d’avoir la majorité. La Députation était composée de : l’électeur de Mayence, l’électeur de Saxe, l’archiduc d’Autriche (78), l’électeur de Bavière, l’évêque de Wurtzbourg, l’électeur de Hanovre, le landgrave de Hesse-Darmstadt, le margrave de Bade et les villes d’Augsbourg et de Francfort (79). La conduite de ces différents Etats dépendrait naturellement de la nature et de l’étendue des prétentions du Directoire. En effet, il ne les avait pas encore formulées, et la cour de Vienne n’avait pas cru devoir s’ouvrir à la Diète sur le traité même patent de Campo-Formio ; l’Empire ne le connaissait que par les journaux français. Pourtant on savait que tous les Etats, libres de leur vote, protesteraient d’abord contre toute proposition qui aurait pour but de toucher à l’intégrité du territoire et de la constitution du saint Empire romain. L’électeur de Saxe mènerait le concert des lamentations, car nul n’était « plus attaché que lui à l’ancien système (80) ». L’électeur bavaro-palatin n’accepterait pas sans résistance la cession d’une partie de ses Etats à l’Autriche. Le projet de sécularisation aurait contre lui les voix de Mayence et de Wurtzbourg. On ne pouvait guère compter sur la bonne volonté de l’électeur de Hanovre, en même temps roi d’Angleterre ; l’Autriche ne consentirait jamais à sortir des limites convenues à Campo-Formio et s’opposerait de toutes ses forces à tout empiètement de la part de la République. C’étaient six voix qui voteraient certainement contre la France dans toutes les conjonctures importantes. La ville d’Augsbourg était si faible qu’elle devait obéir aux injonctions de l’Empereur, et probablement Francfort, malgré son traité, suivrait-elle l’exemple d’Augsbourg.

Sur ces dix voix, il n’y en avait donc que deux sur lesquelles la France pût faire fond, celles de Bade et de Darmstadt, liées à elle par des traités récents.

Le Directoire ne se faisait point d’illusion sur les sentiments de la députation ; mais s’il avait pris son parti de négocier avec elle, « quoique sa composition attestât assez la prépondérance autrichienne (81) », c’est qu’il comptait sur des arrangements particuliers et décisifs qui interviendraient à côté de la négociation officielle et modifieraient les résolutions des députés.


V


Arrivée de Bonaparte à Rastadt. – Sa politique. – Ses conversations. – Echange des ratifications du traité de Campo-Formio. – Convention du 1er décembre 1797. – Bonaparte quitte Rastadt.

Cependant le général Bonaparte, après avoir réglé les affaires de l’Italie et lui avoir donné une constitution, avait quitté Milan le 17 novembre. Il ne s’était pas arrêté à Turin et avait passé rapidement par la Suisse ; il n’avait voulu « accepter les grands honneurs qu’à Genève et à Bâle, comme [étant] les seuls gouvernements démocratiques qu’il eût traversés (82) ». Il voyageait en « casse-cou (83) » : le 25 novembre au soir, il était à Rastadt. Murat l’avait annoncé ; on lui avait préparé des honneurs dignes « du conquérant de l’Italie et du pacificateur de l’Allemagne ». Sa voiture à huit chevaux avait une escorte de hussards autrichiens ; la cour du château était illuminée, et, par une attention flatteuse, le baron d’Edelsheim, qui avait préparé les logements, lui avait réservé l’appartement du maréchal de Villars.

Il profita (84) de cette sorte de triomphe pour montrer tout de suite des allures « hardies et décidées ». On ne fut pas longtemps sans savoir qu’il souhaitait d’en finir vite avec le congrès. « Je sais que cela ne peut se faire en vingt-quatre heures, disait-il, mais cela doit être fait en vingt-quatre jours. » D’après M. de Sybel (85), il eût même été si pressé de conclure, qu’il aurait reproché à Treilhard et à Bonnier de l’avoir attendu pour commencer la négociation, alors qu’ils avaient les pouvoirs nécessaires. Lui-même dut attendre pourtant, et pour la même raison que ses collègues : les plénipotentiaires de l’Empereur n’étaient pas encore arrivés à Rastadt.

Bonaparte, tout en maugréant, employa ses loisirs forcés à faire connaissance avec les ministres de l’Empire ; mais pénétrer leurs secrets et démêler leurs intrigues paraît avoir été son moindre souci ; il semble n’avoir eu qu’un but durant son séjour à Rastadt : frapper d’étonnement la foule des diplomates. Il prenait soin d’aider à la mise en scène préparée pour lui ; « il ne sortait jamais qu’entouré de sept à huit aides de camp, tous très bien vêtus, et lui-même brodé d’or sur toutes les coutures (86). » Chacun lui rendit visite. Le soir, on tenait cercle chez lui (87), et lui seul entretenait la conversation, y mettant de l’esprit et de la gaieté, discourant sans que personne osât l’interrompre. Il avait pour tous un mot approprié à la politique que le Directoire se réservait de suivre avec eux, et ne cherchait pas à en atténuer l’expression. Prodiguant ses compliments aux représentants des villes libres, il accabla de sarcasmes les ministres des princes ecclésiastiques : ils auraient bientôt l’occasion de pratiquer ce renoncement à soi-même et cette pauvreté chrétienne que leur enseignait l’Evangile ; les comtes et petits princes ne furent guère mieux traités : il était un peu vieux, ce droit public de l’Allemagne ; on verrait sous peu à le moderniser. C’est le comte de Fersen, l’envoyé du roi de Suède, qui fut choisi pour victime (88). Il s’était présenté chez Bonaparte. Celui-ci le reçut, mais, lui reprochant sa conduite passée, l’insulta grossièrement et le chassa presque de l’appartement. Il est difficile de croire que ce soient uniquement les anciennes relations de Fersen avec Marie-Antoinette et ses liaisons avec les émigrés qui lui aient attiré cette scène ; ce fut plutôt encore un prétexte pour frapper l’imagination des membres du congrès. Si quelques-uns apercevaient la ruse sous ses éclats, c’était le petit nombre ; la plupart s’y laissaient prendre, et le général jouait d’eux comme de « ses pantins (89) ».

Enfin, les 27 et 28 novembre, arrivèrent « ces ganaches de plénipotentiaires de l’Empereur (90) ». Ils étaient en retard parce que l’étiquette exigeait que les premiers arrivés fissent la première visite et qu’ils voulaient la recevoir de Bonaparte et non pas la lui faire. Le prologue du congrès commençait : c’était nécessairement, avec la confection de la convention militaire pour l’évacuation des territoires cédés, l’échange des ratifications du traité de Campo-Formio. M. de Cobenzl, représentant de l’Empereur comme roi de Hongrie et de Bohême, avait apporté celle de son maître, et Berthier celle du Directoire ; certainement, disait Bonaparte, elle contenterait MM. Les Autrichiens, car l’instrument était « bien beau et bien doré sur tranche (91) ». C’est le 30 novembre qu’on procéda à l’échange, quand déjà la discussion de la convention militaire était fort avancée : elle fut signée le lendemain, 1er décembre, dans la nuit.

Aucun renseignement ne nous est parvenu sur le détail de cette négociation (92). On ne connaît ni les propositions primitives de Bonaparte, ni la résistance que firent Cobenzl et ses collègues, les généraux de Meerweldt et de Latour. Mais les conditions qui leur furent imposées sont telles, qu’on ne voit pas qu’ils en pussent recevoir de plus rigoureuses. Il s’agissait, on s’en souvient, de prendre, relativement aux dates et au mode d’évacuation des territoires cédés de la rive gauche du Rhin et de l’Italie, des arrangements plus précis que ceux de la convention additionnelle au traité de Campo-Formio. D’après les clauses de la Convention du 1er décembre, avant le 8 décembre les plénipotentiaires de l’Empereur déclareraient au congrès que l’intention de leur souverain est d’évacuer le territoire et les forteresses de l’Empire (art. 9) ; le 10, les troupes françaises investiraient Mayence (art. 8) ; le 20, les troupes autrichiennes auraient évacué toutes les forteresses de l’Empire au-delà du Lech, excepté Mayence (art. 6) ; le 25, il ne resterait plus que 15 000 Autrichiens dans Mayence (art. 3) ; le 30, ils auraient quitté la ville (art. 7), que les Français occuperaient ce même jour ; l’Empereur s’emploierait auprès de l’Electeur pour qu’il ne s’opposât pas à leurs desseins (art. 10).

Les troupes françaises évacueraient les pays vénitiens, en même temps que celles de l’empereur la rive gauche du Rhin, mais ne les leur remettraient que quand la France serait en possession de tout ce qui devait lui revenir.

On se doutait à peine au congrès qu’il y eût eu une négociation ; personne n’en pénétra le mystère. Treilhard et Bonnier eux-mêmes n’en eurent connaissance que huit jours après, par une instruction spéciale du Directoire, et seulement lorsqu’il fallut appliquer la convention. Mais déjà Bonaparte avait quitté Rastadt ; une lettre de La Revellière l’avait rappelé à Paris (93), pour conférer avec lui « sur les intérêts majeurs et multipliés de la patrie ». Il partit quelques instants après la signature de la Convention, dans la nuit du 1er au 2 décembre, laissant toute sa maison à Rastadt et annonçant son prochain retour. Treihard et Bonnier demeuraient seuls plénipotentiaires de la République.

La députation était au complet, le congrès pouvait s’ouvrir.

(Sera continué.)

Raymond Koechlin, Membre du Groupe d’histoire et de diplomatie.


Notes

(1) L’ouvrage le plus complet, qui ait été écrit sur le congrès de Rastadt, est celui de M. Hüffer, Der Rastatter Congress und die zweile Coalition (2 vol. in-8°, Bonn, 1878-79). M. Hüffer a pu consulter, aux archives de Berlin et de Vienne, les correspondances des ministres de Prusse et d’Autriche au congrès ; nos archives des affaires étrangères lui ont également été ouvertes ; mais il a écrit, comme il était naturel, surtout au point de vue allemand, et ce sont les documents allemands qui forment la trame de son récit ; les correspondances françaises ne lui servent guère que de preuves à l’appui. Il n’en cite, d’ailleurs, que fort peu de fragments. Il m’a semblé que, même après l’ouvrage de M. Hüffer, à la haute impartialité duquel je suis heureux de rendre justice, on pouvait tirer encore, de l’étude des papiers de la légation française, certaines vues nouvelles et bien des détails intéressants. Pour tous les faits de la négociation particuliers aux Allemands, dont les plénipotentiaires français n’ont pas eu et ne pouvaient avoir connaissance, et auxquels je fais allusion dans mon travail, je renvoie une fois pour toutes, afin d’éviter la trop grande abondance de notes, aux deux volumes cités de M. Hüffer.

Les papiers relatifs au congrès de Rastadt forment, au dépôt des archives des affaires étrangères, 22 volumes (correspondance d’Allemagne, tomes 674 à 695) dont 15 manuscrits ; la bibliothèque du ministère possède en outre deux volumes (n° 5563) de pamphlets, publiés la plupart en Allemagne pendant la négociation, et qui y ont trait. Dans les correspondances de Prusse, de Ratisbonne, de Bavière, etc., j’ai trouvé des renseignements importants. Les recherches dans ces papiers m’ont été extrêmement facilitées par la bienveillance avec laquelle les ont secondées M. Girard de Rialle, chef de la Division des archives, ainsi que MM. Chévrier et Farges, attachés au ministère ; je me permets de leur en exprimer ici ma profonde gratitude.

(2) Le traité avec Francfort ne se trouve pas dans le recueil de M. de Clercq. Il est mentionné dans le mémoire intitulé : « Notes et observations sur les traités patents et secrets conclus entre la République et les Etats de l’Empire. » Corresp. d’Allemagne, t. 674, n° 10.

(3) Voir dans Oestreich und Preussen gegenüber der französischen Revolution, de M. Hüffer (Bonn, in-8°, 1868), le chapitre intitulé : Teneur et signification des préliminaires (l. II, ch. IV).

(4) Talleyrand aux généraux Bonaparte et Clarke, 2 fruct. V (19 août 1797). Correspondance inédite, officielle et confidentielle de Napoléon Bonaparte (Paris, 7 vol. in-8°, 1819-20), t. VII, p. 227.

(5) Id., p. 254.

(6) Je n’indique, dans ce résumé du traité de Campo-Formio, que les articles qui intéressent directement mon sujet.

(7) Bon. A Tall., 27 vend. VI (18 octobre 1797), Corresp. inéd., etc., t. IV, p. 210.

(8) Corresp. inédite de Mallet du Pan avec la cour de Vienne, publiée par André Michel (2 vol. in-8°, 1884), t. II, p. 361.

(9) Voir l’article de M. Albert Sorel sur « les Frontières constitutionnelles », dans le numéro de la Revue historique de mai 1882.

(10) Bon. à Tall., 27 vend. VI (18 octobre 1797). Corresp. inéd., etc., t. IV, p. 209.

(11) « Il ne me reste plus qu’à rentrer dans la foule, reprendre le soc de Cincinnatus, et donner l’exemple du respect pour les magistrats et de l’aversion pour le régime militaire, qui a détruit tant de républiques et perdu plusieurs états. » Bon. au Dir., 10 oct. 1797, Corresp. inéd., etc., t. VII, p. 286.

« Moi, disait Bonaparte, je me retirerai à la campagne, uniquement occupé à y cultiver mon champ, et je me refuserai à toute espèce de fonction. Il y en a une cependant, fit-il en se reprenant, dont le nom seul fait une douce impression sur mon cœur, celle de juge de paix. » (Mémoires de La Révellière-Lépeaux, t. II, p. 37).

(12) Corresp. inéd., t. IV, p. 249, 5 brumaire VI (26 oct. 1797).

(13) 11 brum. VI (1er nov. 1797), id., t. IV, p. 401.

(14) A Léoben, le 18 avril 1797, en même temps que les préliminaires avec l’Autriche.

(15) Talleyrand écrivait aux généraux Bonaparte et Clarke, le 2 fructidor V (19 août 1797) : le directoire « s’est déterminé à vous presser de reprendre les négociations sur la base générale des préliminaires de Léoben ; mais il désire que vous vous écartiez des stipulations qui nous sont évidemment défavorables. » (Corresp. inéd., etc., t. VII, p. 221).

(16) Le 2e mémoire est intitulé : « Notice historique sur les négociations jusqu’à nos jours, pour servir d’élément à des considérations sur la formation du congrès qui va s’ouvrir à Rastadt. » Le 3e : « Mémoire sur les sécularisations. » Le 4e : « Notes et observations sur les traités patents et secrets conclus entre la République et les états d’Empire. » Le 5e : « Instructions générales pour les plénipotentiaires de la République française au congrès de Rastadt. » Il ne faut pas se laisser abuser par le titre de ce dernier. Ce n’est qu’un résumé médiocre des quatre premiers mémoires.

(17) Archives des affaires étrangères, Allemagne, t. 674, n° 12.

(18) Id., n° 8.

(19) Cinquième mémoire.

(20) Treilhard à Tall., 2à frim. VI (10 déc. 1797), Allemagne, t. 674, n° 46.

(21) Cinquième mémoire.

(22) Cette prétention de consommer l’œuvre du traité de Westphalie ou plutôt de le refaire, se retrouve plusieurs fois dans la correspondance de Rastadt. « Lorsque, par l’extension plus ou moins grande du principe qui aura été posé, est-il dit dans le cinquième mémoire, le corps germanique aura reçu une organisation nouvelle, il sera question d’en garantir l’intégrité, et les plénipotentiaires français, ainsi que ceux de l’Empereur et du roi de Prusse, ne pourront mieux faire que de rechercher dans les traités de Munster et d’Osnabrück, parmi les nombreuses dispositions que l’habileté des négociateurs de ce temps y fit entrer, celles qui seront applicables à la forme donnée au corps germanique par les résultats du traité futur. »

(23) Le seul texte de ces instructions qui soit aux archives des affaires étrangères est de la main d’un des commis du ministère ; c’est le même qui a été chargé de presque toute la correspondance de Talleyrand avec les plénipotentiaires pendant le congrès ; et cette pièce n’est pas une copie faite après coup, puisqu’on y trouve beaucoup de ratures importantes.

(24) Eclaircissements donnés par le citoyen Talleyrand à ses concitoyens. Paris, Laran, an VII, in-8°, p. 21. Il est vrai qu’ici il se fait humble pour le besoin de sa cause.

(25) Bailleu, Preussen und Frankreich von 1795 bis 1807, 6 nov. 1797, I, 158 et Mallet du Pan, op. cit., II, 365.

(26) 21 janvier 1798. Bailleu, I, 168.

(27) Eclaircissements, passim, - et mémoire (manuscrit) sur le congrès de Rastadt, composé vers 1814 ou 1815 (Affaires étrangères. France, t. 585).

(28) 12 brumaire VI (2 nov. 1797). Allemagne, t. 674, n° 6.

(29)Le curieux développement qui suit a été effacé dans la minute :

« Ce que la maison d’Autriche acquiert en hommes, en culture, en richesses, par l’occupation de Venise et de son territoire, de l’Istrie et de la Dalmatie, n’est pas réellement qu’en faible proportion de ce qu’elle perd en Flandres et en Lombardie.

« Si d’un côté elle s’arrondit, de l’autre, elle s’éloigne du centre de l’Europe et de nous. Si par son extension sur l’Adriatique elle obtient des droits à une existence maritime, elle perd avec la Belgique une grande part de son influence sur le continent : cent lieues de côte sur une mer orageuse et peu fréquentée ne promettent point de rapides progrès à sa marine, et si les habitants de la République Italienne sont dignes de la liberté, ils sauront la défendre, et ils deviendront pour l’Autriche des voisins plus dangereux que n’étaient l’Oligarchie Vénitienne et les cinq ou six puissances éparpillées autour du Milanais. »

(30) Ce passage, l’un des plus importants de l’instruction, contient en germe toute la querelle entre l’Autriche et la République, qui, au printemps de 1799, a amené la reprise des hostilités. Il faut reconnaître que cette façon de tourner un texte assez clair est tout à fait ingénieuse.

(31) Voici le texte de ces deux articles :

Art. 9. – La République française n’a point de difficultés à restituer au roi de Prusse ses possessions sur la rive gauche du Rhin. En conséquence, il ne sera question d’aucune acquisition nouvelle pour le roi de Prusse, ce que les deux puissances contractantes se garantissent mutuellement.

Art. 10. – Si le roi de Prusse consent à céder à la République française et à la République batave de petites portions de son territoire qui se trouvent sur la rive gauche de la Meuse, ainsi que l’enclave de Sevenaër et autres possessions vers l’Issel, S.M. l’Empereur, roi de Hongrie et de Bohême, emploiera ses bons offices pour rendre praticables lesdites cessions, et les faire adopter par l’Empire germanique. L’exécution du présent article ne pourra détruire l’effet de l’article précédent.

(32) Ses possessions les plus considérables se trouvaient sur la rive droite.

(33) Le fragment qui suit du cinquième mémoire peut éclairer utilement ce passage : « Si… trop de résistance et d’obstacle de la part de l’Eglise, trop de tiédeur de la part de la Prusse, s’opposaient encore à la sécularisation totale, les plénipotentiaires [trouveraient dans leurs instructions] la marche qu’ils doivent suivre pour redescendre de la sécularisation complète aux sécularisations particulières, suivant des bases et des appréciations qui auront été calculées avec soin, mais qui ne seront pas tellement rigoureuses que, par suite des renseignements qui seront acquis à Rastadt même, elles ne puissent être modifiées. – Pour ne rien négliger de ce qui pourra guider les plénipotentiaires de la République dans la distribution importante des dédommagements, il leur sera remis… une notice analytique des traités patents et principalement des conventions secrètes qui ont été déjà conclues entre la République et plusieurs princes et Etats de l’Empire, avec des observations sur la force de ces engagements et sur l’intérêt que nous pouvons avoir à en assurer l’exécution. »

(34) Il ne fut pas question de la Pologne au congrès. – Il peut être intéressant de rapprocher de ce passage un fragment du cinquième mémoire : « Si, comme il n’est point improbable, il est question de la Pologne au congrès, soit que les puissances partageantes veuillent y faire sanctionner le partage, soit que les Polonais essayent d’y présenter leurs réclamations contre l’anéantissement de leur indépendance, les plénipotentiaires de la République éviteront de se prononcer, le Directoire se réservant de leur apprendre ses intentions ultérieures ; mais ils éviteront surtout de reconnaître en aucune façon le partage, et ils auront soin de faire valoir dans les communications particulières le silence que la République française a bien voulu garder jusqu’ici sur une spoliation consommée à son insu et au mépris des traités les plus solennels. »

(35) Toute la phrase, depuis le mot « quelques articles » jusqu’à « équivalent » a été ajoutée après coup ; elle est de la même main que le reste du mémoire ; le mot écartés a été ajouté sur un autre qu’on a soigneusement gratté et qui me semble avoir été éludés ; c’est la seule rature importante de tout le mémoire ; elle me paraît être de l’écriture de Talleyrand, qui y a fait deux ou trois corrections insignifiantes.

(36) Bailleux, op. cit., t. I, p. 211.

(37) Voir Bockenheimer, Die Uebergabe der Stadt Mainz an die Franzosen in Dezember 1797. (Mainz, 1875), p. 3, et Rambaud, Les Français sur le Rhin, chapitre VII, etc. (3e éd. in-12, 1883).

(38) Treilhard (Jean Baptiste), né à Brives, le 3 janvier 1742.

(39) Bonnier d’Arco (Ange-Elisabeth-Louis-Antoine), né à Montpellier en 1749 ou 1750.

(40) Corr. d’Angleterre, t. 591, p. 384.

(41) Allemagne, t. 687, p. 22.

(42) 21 oct. 1797, à Bonaparte, Corresp. inéd., etc., t. IV, p. 247.

(43) Paris, de l’imprimerie de la République, an VI.

(44) Bonnier entretint durant tout le congrès avec Rewbell une correspondance malheureusement perdue en grande partie ; elle devait être assez considérable, car l’une des lettres conservées aux archives des affaires étrangères, datée du 7 janvier 1799 (Allemagne, t. 676, n° 217), porte le numéro 106. Aucune des réponses de Rewbell n’a été retrouvée.

(45) Corresp. inéd., etc., t. IV, p. 249.

(46) Sybel, Geschichte der Revolutions zeit, t. V, p. 17.

(47) Il semble que Mallet du Pan presque seul ait pénétré le jeu du Directoire : « On ne doit pas s’y tromper, écrivait-il ; c’est Treilhard et non Buonaparte qui, à Rastadt, aura le secret, et les instructions particulières, et la confiance du Directoire. » Op. cit., t. II, p. 365.

(48) Mémoires de Metternich (Plon, 1880), t. I, p. 345, etc.

(49) Treilhard à Talleyrand, 2 pluv. VI (21 janv. 1798), Allemagne, t. 674, n° 149 et passim.

(50) Talleyrand à Bonaparte, Corresp. inéd., etc., 1 nov. 1797, t. IV, p. 402. Voir quelques détails sur Rosenstiel dans Baschet, Histoire du Dépôt des archives des affaires étrangères, et dans Masson, Le Département des affaires étrangères pendant la Révolution, passim.

(51) C’est probablement ce souvenir qui, en 1797, fit choisir Rastadt comme lieu de réunion du congrès.

(52) Talleyrand leur annonçait le 15 frim. (5 déc. 1797) que leurs appointements étaient portés à 7000 fr. All., t. 679, p. 20, etc., et Masson, op. cit., p. 425.

(53) Plén. à Tall., 1er frim. (21 nov.). All., 674, n° 29.

(54) Treilhard à Tall. All., 674, n° 42 (5 déc. 1797).

(55) Treilhard à Tall., 16 pluv. VI (4 février 1798). Allemagne, t. 674, n° 200.

(56) Treilhard à Tall. 24 pluv. VI (12 fév. 1798). Allemagne, t. 674, n° 220.

(57) Corresp. de Vienne, t. 369, p. 190, etc.

(58) A côté de la correspondance officielle, les agents diplomatiques devaient envoyer au Directoire des Bulletins « renfermant toutes les nouvelles de pure curiosité, qui ne doivent pas interrompre les comptes rendus dans les dépêches » ; les « Instructions générales pour les agents politiques » le leur prescrivaient. Un exemplaire de ces instructions se trouve dans la correspondance de Vienne, t. 368, p. 71, daté du 5 niv. VI (25 déc. 1797). Ces bulletins sont souvent plus intéressants que les dépêches mêmes, ceux de Bacher, agent à Ratisbonne, en particulier, qui résument les nouvelles d’Allemagne pendant le congrès. Les plénipotentiaires à Rastadt n’envoyèrent pas de bulletins ; ils ne correspondirent avec le ministre que par dépêches officielles, signées de toute la légation, ou par lettres particulières.

(59) Tall. à Treilhard, 5 niv. VI (25 déc. 1797). Allemagne, t. 674, n° 87.

(60) Treillard à Tall. , 16 niv. VI (5 janvier 1798). Allemagne, t. 674, n° 106.

(61) V. Dijk, Précis des négociations du congrès de Rastadt (Utrecht, 1856, in-8°), p. 29.

(62) Mémoires de Metternich, t. I, p. 354. Pourtant le baron Brinkmann, chargé d’affaires de Suède à Paris, qualifie Treilhard (17 juin 1799) un homme « dur et rustre au-delà de toute expression ». Corresp. dipl. du baron de Stael-Holstein, etc., publiée par Léouzon-Leduc (Hachette, in-8°, 1881), p. 281.

(63) Thugut à Colloredo, 9 nov. 1797, Correspondance du baron de Thugut, publiée par M. de Vivenot (2 vol. in-8°, Vienne, 1872), t. II, p. 67.

(64) Mém. de Metternich, 346, 354.

(65) Mémoires du chevalier de Lange (2 vol. in-12, Brunswick, 1842), t. I, p. 313.

(66) Treilhard et Bonnier avaient tous deux voté la mort du roi.

(67) Mémoires, I, 346.

(68) Voir dans l’Europe et la Révolution, de M. Albert Sorel, t. I, les chapitres intitulés « la Diplomatie » et « la société européenne », pages 71 et 166.

(69) « Les cinq mois que j’ai passés à Rastadt, écrivait Cobenzl le 27 avril 1798, sont bien les plus cruels de toute ma vie ; j’avais à faire aux gens les plus intraitables qu’il soit possible de rencontrer, et dont la brutalité, le défaut d’éducation et les intentions les plus pernicieuses se manifestent en toute occasion. » Vivenot, Zur geschichte des rastadter Congresses (in-8°, Vienne, 1871), p. 178.

(70) 4 brum. VI (4 nov. 1797). Allemagne, 674, n° 7.

(71) Prusse, t. 222, n° 61, et Allemagne, t. 679, p. 13-18. – Antoine-Bernard Caillard, né à Aignan (Bourgogne), le 28 septembre 1737. Nommé ministre à Berlin en juillet 1795, après la paix de Bâle, partisan convaincu de l’alliance prussienne, il fit tous ses efforts, après que Haugwitz eut repoussé les propositions du Directoire, pour maintenir les relations des deux pays. Dans la négociation relative à la formation du congrès, il croyait sincèrement aboutir. Caillard, écrivait Treilhard, moins prompt que lui à la confiance, « promet des merveilles ; mais je le connais depuis longtemps ; il est un peu enclin à se flatter, en prenant le mot dans toutes ses acceptions ; j’ai peine à croire à la bonne foi du cabinet de Berlin » (22 frim. VI, 12 déc. 1797 ; All., t. 674, n° 53). – Voir, sur Caillard, Baschet, Histoire du Dépôt des archives des affaires étrangères, p. 421, etc.

(72) Voir l’étude de M. Albert Sorel sur « la neutralité de l’Allemagne du Nord », dans la Revue historique de novembre 1881.

(73) Bulletin de Ratisbonne du 15 brumaire VI (5 novembre 1797). All., 696, p. 188, et Hüffer, Oestreich und Preussen, p. 187 seq.

(74) Tall. aux plén., 3 frim. (23 nov.), All., t. 674, n° 30.

(75) Caillard à Tall. All., 679, p. 32.

(76) Tall. à Caillard, 26 frim. VI (16 déc. 1797). Prusse, t. 222, n° 111.

(77) 23 frim. (13 déc.). All., t. 674, n° 56.

(78) L’Empereur était représenté au congrès comme chef du Corps germanique, comme archiduc d’Autriche, et comme roi de Bohême et de Hongrie. Il y avait donc trois envoyés.

(79) C’est dans l’ordre où je les cite que les députés opinaient en séance.

(80) Helflinger, agent de la République en Saxe, à Tall., 20 pluv. VII (3 fév. 1799). Corr. de Saxe, t. 74, n° 11.

(81) Tall. à Caillard, 26 frim. VI (16 déc. 1797). Prusse, t. 222, n° 111.

(82) Bacher, chargé d’affaires en Suisse, à Tall., 15 frim. (5 déc.). Suisse, t. 464, p. 227.

(83) Corresp. de Napoléon, t. III, p. 450. – Lavalette, qui accompagnait Bonaparte, donne sur ce voyage (Mémoires, Paris, 1831, 2 vol. in-8°), et notamment sur une station à Morat, des détails romanesques, dont je n’ai pas trouvé de preuve. Son récit de la visite au général Augereau à Offenbourg (qu’il appelle Offenbach) me paraît infirmé par une lettre d’Augereau lui-même à Bonaparte (Corresp. inédite, etc., t. IV, p. 457).

(84) Les détails qui suivent sont empruntés pour la plupart à Hüffer, Der Rastatter congress, t. I, p. 6, etc., et à Haüsser, Deutsche Geschichte (4e éd., Berlin, 1869, in-8°), p. 150, etc.

(85) Op. cit., V, p. 21.

(86) Mémoires de Metternich, I, 345. Metternich, arrivé au congrès après le départ de Bonaparte, ne l’avait pas vu. Ce qu’il dit de la richesse des vêtements du général contredit absolument et la tradition (Mémoires de Miot de Mélito, t. I, p. 84) et les témoignages fournis par le colonel Jung (Bonaparte et son temps, t. III, p. 170, 3e éd., 1881), qui le représentent comme très simplement vêtu, au milieu d’un brillant état-major. Mais un témoin oculaire, bien informé, que cite Haüsser (II, 150), sans le nommer, en fait le portrait suivant, et qui paraît confirmer le dire de Metternich : « On le trouve (Bonaparte) un homme petit, maigre, de figure jaune, presque maladive, bien bâti, au regard vif, mais un peu sombre ; ses vêtements étaient riches, pourtant négligés. » Et il ajoutait : « Ses manières étaient polies, mais sans gêne et exemptes des formes habituelles de l’étiquette diplomatique. »

(87) Van Dijk, op. laud., p. 26.

(88) Corresp. de Napoléon, t. III, p. 452. Des fragments de cette lettre furent imprimés dans le Moniteur du 8 décembre 1797.

(89) Lange, Mémoires, t. I, p. 312.

(90) Bonaparte au Dir., 6 frim. (26 nov.). Corresp. de Napoléon, t. III, p. 450.

(91) Corresp. de Napoléon, loc. cit.

(92) M. Hüffer, qui a eu entre les mains la correspondance de Cobenzl, n’en donne aucun. On peut affirmer toutefois que le roman imaginé par l’auteur des Mémoires tirés des papiers d’un homme d’Etat (t. V, p. 67) n’a aucun fondement, et que l’idée ne vint pas à Cobenzl d’offrir à Bonaparte une principauté de 250 000 âmes, « pour le mettre à l’abri des vicissitudes politiques ».

(93) 6 frim. (26 nov. 1797). Corresp. inéd., etc., t. IV, p. 438.



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ANNALES DE L'ECOLE LIBRE DES SCIENCES POLITIQUES - 15 JANVIER 1886







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