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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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UN PROCES POLITIQUE

SOUS LE DIRECTOIRE

JORRY CONTRE TALLEYRAND

PAR

G. LACOUR-GAYET



LA REVUE DE PARIS - 15 JUIN 1923





En 1799, le tribunal correctionnel de la Seine eut à connaître d’un procès dans lequel était mêlé le citoyen Talleyrand, ministre des Relations extérieures : c’est l’affaire Jorry-Talleyrand. Jusqu’ici, croyons-nous, ce procès a échappé à l’attention des historiens, en dehors de quelques allusions incomplètes et fort peu précises. Il fut cependant de conséquence ; car il amena par ricochet la démission ministérielle de Talleyrand.

Dans le procès Jorry-Talleyrand, l’une des deux parties est trop connue pour qu’il y ait à en parler en détail. Talleyrand avait été nommé ministre des Relations extérieures par un décret du Directoire, le 16 juillet 1797 ; il avait quarante-trois ans au moment de procès. Mais qui était son adversaire ?

Jorry (Sébastien-Louis-Gabriel) était né à Paris le 16 octobre 1772 ; il était fils de Louis Jorry, imprimeur libraire, et de Marie-Charlotte Valeyre, son épouse. Entré au service le 15 septembre 1791, à près de dix-neuf ans, il avait été nommé d’emblée sous-lieutenant au 11e régiment de chasseurs à cheval. Il avait pris part à ce titre à la bataille de Jemappes ; il y avait été blessé. Lieutenant le premier avril 1793, chef de bataillon, adjudant général provisoire en l’an II, il avait servi aux armées des Ardennes et de Sambre-et-Meuse. Sa conduite n’avait pas été sans reproche : accusé de lâcheté lors de l’attaque du château de Bouillon par les Autrichiens, il avait été suspendu le 19 août 1794. Trois ans plus tard, le 14 août 1797, il était admis au traitement de réforme. Cette mise à la réforme était sans doute la conséquence du rôle qu’on lui avait attribué dans la conspiration de Babeuf ; il avait été arrêté comme l’un des complices du principal accusé. Toutefois l’accusateur près la haute cour n’avait pas trouvé de charges suffisantes contre lui ; il avait été acquitté. À propos de ces poursuites qui n’avaient pas abouti, Barras déclare, dans ses Mémoires, l’adjudant général Jorry était « un militaire honorable, plein de courage et de caractère, qualité fort peu vulgaire ». Peut-être Jorry avait-il, aux yeux de Barras, le grand mérite d’avoir été un ennemi de Talleyrand.

Environ un an plus tard, au mois d’avril 1798, Jorry engageait une violente campagne contre Talleyrand, qui finit par avoir son dénouement devant le tribunal correctionnel. Le ministre crut devoir faire insérer dans le Moniteur universel du 4 floréal an IV (24 avril 1798) une note officieuse, qui donnait la version de la rue du Bac ;elle était précédée d’un court préambule : « celui-ci (le ministre de Talleyrand) n’a opposé aux calomnies aux menaces que le silence d’une conscience sans reproche ; mais quelqu’un, moins patient que lui et bien instruit des faits, vient de répondre par un seul placard aux nombreuses affiches de Jorry. » Affiches et placards n’ont point été conservés ; du moins, d’après la note du Moniteur, et aussi d’après un rapport autographe que Talleyrand avait adressé, le 26 mars 1798, au président du Directoire Merlin, voici les faits. Quelques jours après le 18 fructidor (4 septembre 1797), le Directoire, qui se disait inspiré d’un généreux esprit de clémence, avait songé à utiliser au-dehors, « en Italie, dans l’agence secrète », certains citoyens « connus par leur caractère impétueux » ; ces citoyens devaient y trouver le double avantage d’avoir des moyens d’existence et d’employer leur activité ; ils le feraient d’ailleurs dans des conditions qui permettraient de surveiller leur zèle et de le contenir. Au nombre de ces citoyens se trouvaient l’ancien général Rossignol et l’adjudant général Jorry. Sottin, ministre de la Police générale, les conduisit l’un et l’autre à l’hôtel des Relations extérieures. « Je leur proposai d’aller à Rome, dit Talleyrand dans son rapport secret à Merlin ; ils me demandèrent à réfléchir et à déjeuner. » Le ministre de la rue du Bac les reçus à plusieurs reprises ; chaque fois, il leur témoigna une grande bonté, à laquelle les deux intéressés ne manquèrent point de répondre par une grande reconnaissance. En réalité, l’un et l’autre était des manières de suspects, Rossignol, qui avait fait preuve à l’armée de la Rochelle de la plus insigne incapacité, avait été impliqué, comme Jorry, dans le procès Babeuf ; comme Jorry, il avait été acquitté. Finalement, Rossignol refusa la mission à l’étranger ; mais Jorry l’accepta.

En guise d’acompte sur son futur traitement et avec l’engagement de partir sans retard pour le pays indiqué, le protégé du ministre avait touché cent louis, soit deux mille quatre cents francs ; cela se passait au commencement de brumaire, vers le 22-25 octobre 1797. Mais une fois les cent louis touchés, Jorry ne vint pas retirer son passeport et il ne partit point. Le ministre avait eu connaissance de sa désobéissance et il avait laissé cinq mois se passer ainsi ; évidemment, il ne se préoccupait pas de faire exécuter les ordres qu’il avait donnés. Quant à Jorry, qui devait dépenser agréablement à Paris les avances reçues pour son voyage, il avait une explication toute prête de son séjour dans la capitale : il attendait ses instructions. On peut croire qu’il n’était pas plus disposé à aller les chercher qu’on ne paraissait empressé à les lui donner.

Cinq mois s’étaient donc écoulés pendant lesquels Jorry était resté à Paris au vu et au su de tous ; seul peut-être le ministre ignorait sa présence. Il faut reconnaître qu’il devait avoir d’autres soucis en tête que de faire quitter Paris à cet obscur adjudant général de vingt-cinq ans. Mais le Directoire s’émut de cette présence irrégulière ; au commencement de germinal, vers le 21–25 mars 1798, il demanda des explications au ministre. Talleyrand répondit par son rapport du 26 mars au président Merlin et « sans une qualification quelconque sur la personne ». Ces derniers mots sont de la note du Moniteur ; ils donnent lieu de supposer que le ministre ne tenait pas à fournir à Jorry des raisons de griefs personnels ; le personnage lui paraissait peut-être dangereux, comme l’instrument possible d’un parti.

Cependant l’affaire avait suivi son cours. En tête du rapport même de Talleyrand, Merlin avait écrit : « Faire sur-le-champ poursuivre comme escroc l’ex-adjugeant général Jorry ». Celui-ci avait été arrêté le 5 avril, à 5 heures du matin, et écroué à la prison de l’Abbaye. Talleyrand tint à faire savoir qu’il n’avait été pour rien dans ces poursuites judiciaires. « Le mandat d’arrêt, dit la note du Moniteur, que Jorry s’est attiré par sa conduite, son arrestation, la divulgation du fait et des motifs, tout cela est aussi étranger à Talleyrand qu’à tout autre individu de la république. »

Jorry avait passé cinq jours en prison, du 5 au 9 avril. Interrogé par le juge de paix Hanoteau, de la section du Mail, il avait reconnu avoir reçu la somme en question pour une mission secrète ; il était tombé malade ; il avait déposé cette somme chez un ami, il était prêt à la restituer ; il s’était présenté à plusieurs reprises rue du Bac, sans pouvoir obtenir ces instructions. Jorry avait été aussitôt (8 avril) demandé au juge Hanoteau sa mise en liberté.

Je crois, citoyen, qu’aux termes de la Constitution, n’y ayant aucune charge contre moi d’après l’interrogatoire, je dois être mis en liberté. Je suis très persuadé que votre probité et votre amour de la justice, s’il ne dépend que de votre ministère, vous feront un devoir de me faire jouir de l’application des lois de notre pays.

Je vous observerai de plus que j’ai été nommé électeur par l’assemblée primaire de Paris, et que, sous aucun prétexte, aucune puissance n’a le droit de m’empêcher de remplir les fonctions augustes que le peuple souverain m’a confiées. L’assemblée électorale ouvre demain ses séances.

Le juge de paix Hanoteau estima, après l’interrogatoire de Jorry, qu’il n’y avait pas lieu de procéder à son arrestation définitive. Le même jour (8 avril), il envoya un rapport au président du Directoire.

Je crois devoir vous adresser directement mon rapport judiciaire sur l’ex adjudant général Jorry, prévenu d’escroquerie et électeur. Je l’ai présenté au citoyen ministre [de la Police], qui, pour réponse, m’a prescrit de lancer le mandat d’arrêt.

J’ai dû m’y refuser, ma conscience n’étant point pénétrée de la justice de cette mesure.

Cependant, avant d’ordonner la mise en liberté, j’ai dû vous faire connaître mon opinion, afin que, dans le cas où des raisons de politique, à moi inconnues, vous feraient désirer la détention de cet individu, vous puissiez prendre sur vous les mesures dont la Constitution vous a remis l’exercice.

Veuillez donc, Citoyen Président, en référer de suite au Directoire et lui faire sentir l’impossibilité où je suis, n’y ayant lieu de ma part au mandat d’arrêt, de laisser subsister même l’état de détention provisoire d’un homme qui demain doit commencer de grandes fonctions.

Je suis loin sans doute de vouloir contrarier les vues d’un gouvernement auquel j’est vouée attachement et fidélité inviolable ; mais je le supplie de se pénétrer de ma position, surtout vu le caractère du détenu. Salut et respect. – Hanoteau, juge de paix.

Cette lettre est du 8 avril, à 3 heures de l’après-midi. Le lendemain même, à 4 heures, Jorry était remis en liberté. Convaincu que Talleyrand était l’auteur de sa détention, il résolut de se venger.

Un rapport de police du 9 avril signalait un placard qui venait d’être répandu avec profusion dans Paris ; sous la forme d’une lettre pour le Journal des hommes libres, ce placard contenait des plaintes et des injures adressées par le citoyen Jorry, électeurs, au citoyen Talleyrand, ministre. Quarante-huit heures plus tard, le 11 avril, le ministre de Prusse à Paris Sandoz-Rollin, en sortant de l’hôtel des Relations extérieures, envoyait cette note à Berlin :

Le ministre était rêveur et soucieux. Il m’en apprit lui-même la cause. Un nommé Jorry, électeur, avait placardé un libelle horrible contre lui, le dénonçant comme un faux républicain et indigne de siéger dans le Directoire ; ce dernier avait, à la vérité, sévit contre le calomniateur et l’avait fait arrêter ; mais cela ne le guérissait pas du soupçon que Jorry ne fut l’instrument de quelque intrigue supérieure, pour parvenir à l’écarter du Directoire. J’ai pu me convaincre ici combien il attachait d’honneur et d’ambition à siéger dans le Directoire. Je l’ai dit et je le crois : son entrée dans cette première magistrature de la France mettrait fin aux convulsions futures de l’Europe.

On sait que l’ambition de Talleyrand de passer de l’hôtel de la rue du Bac au palais du Luxembourg ne devait point être satisfaite ; lorsque François de Neufchâteau quitta le Directoire (22 mai 1798), ce fut Treilhard qui le remplaça. Il est vrai que la tournure que prenait l’affaire Jorry n’était guère propre à faire aboutir les souhaits du ministre des Relations extérieures.

Le 12 avril, paraissait une nouvelle affiche de Jorry : en termes plus circonspects et sans faire de personnalités, y exposer les motifs qui l’avaient déterminé à déposer entre les mains du juge de paix Hanoteau une somme de 2400 livres, qui lui avait été comptée par ordre du gouvernement. Les cent louis une fois restitués, on pouvait croire que tout était terminé. Loin de là : l’affaire ne faisait que commencer.

Jorry imagina, en effet, de traduire devant les tribunaux, pour arrestation arbitraire, le ministre qu’il regardait comme le véritable auteur de la décision prise contre lui. Un an et demi plus tard, sous le régime du Consulat, Talleyrand aurait pu invoquer contre son accusateur le bénéfice des articles 71,72, 73 de la Constitution de l’an VIII, qui créaient pour les ministres un statut spécial dans les cas de poursuites judiciaires ; présentement, il était, comme tous les citoyens, passible de la justice des tribunaux ordinaires. Il semble que dès lors Talleyrand, qui n’avait peut-être pas grande confiance en la justice de son pays, se soit senti en assez fâcheuse posture. La note du Moniteur se terminait, en effet, par ces mots :

Les gazettes ont appris au ministère et la mise en liberté de Jorry et les menaces insensées d’un homme qui prétend traduire devant les tribunaux le ministre Talleyrand, lequel n’a eu d’autre rapport avec lui que de lui donner cent louis et de ne pas même se plaindre, quand il a su qu’il ne remplissait pas les conditions qui lui avaient été imposées.

Ce jeune homme, qu’on voudrait ne croire qu’égaré, va plus loin ; il pousse le délire jusqu’à soutenir que de ce genre de rapports qu’il a eu avec le ministre, il résulte un compte à régler entre le ministre et lui et un compte tout à fait au profit de Jorry.

Tout cela fait pitié et ne ferait que pitié, si l’on ne voyait, dans ces placards dégoûtants de fureurs et de calomnies, le projet mal déguisé de ce parti, essentiellement destructeur, qui médite chaque jour la ruine du gouvernement.

Cependant, Jorry, qui avait introduit, auprès du parquet du département de la Seine, une demande de poursuites contre Talleyrand, ne parvenait pas à la faire aboutir ; d’ajournement en ajournement, les semaines et les mois se passaient sans résultat. Mais, de jour en jour, l’opinion publique devenait de plus en plus défavorable à la politique étrangère du Directoire. Qu’était devenue l’expédition d’Égypte ? Où était Bonaparte ? Que signifiait la rupture du congrès de Rastadt, la formation d’une nouvelle coalition contre la France, l’assassinat de nos plénipotentiaires qui venaient de quitter le congrès ? La guerre qui recommençait dans l’Italie du Nord, dans cette Italie si chère aux Français depuis la campagne de 1796, s’ouvrait par des désastres. Bientôt tout était perdu pour nous au-delà des Alpes, à l’exception de la région de Gênes. Autre part, la situation n’était pas moins grave. Notre frontière d’Alsace était à la veille d’être menacée. Massena en Suisse avait dû se replier derrière le lac des Quatre-Cantons ; serait-il de force à y tenir ? L’opinion publique ne s’en prenait pas aux généraux, mais à la politique de casse cou que le Directoire suivait depuis quelques mois et au ministre de la rue du Bac qui la représentait. Et quel ministre ! n’avait-il pas été noble, évêque, constituant ? Il n’en fallait pas tant pour perdre un homme qui n’avait pas le mérite d’être heureux.

Museler la presse, on ne pouvait pas y songer. Après le 18 fructidor, le gouvernement avait pratiqué des coups sombres dans les journaux ; mais les Conseils venaient d’adopter, au mois de juin 1799, des mesures libérales sur la presse. Ce fut alors un débordement de pamphlets. Les vendeurs parcouraient les rues en criant des titres à sensation : Visite du diable au Directoire, Cela va mal, Procès criminel d’une aventurière nommée la révolution, Testament de Reubell (il venait de quitter le directoire, le 16 mai, et d’y être remplacé par Sieyès). À chaque jour, à chaque heure, c’était une éclosion nouvelle de placards et de libelles.

C’est alors que le Journal des hommes libres de tous les pays ou le Républicain… commença contre Talleyrand une véritable guerre au couteau. Conduite surtout par le ci-devant marquis d’Antonelle, elle ne laisse dans l’ombre rien des ses actes publics ou privés : le ministre est un anglo-émigré ; c’est un traître, la nommée Legrand (au lieu de Grand), dans ce moment-ci, partage, comme sultane favorite, la couche de notre évêque ex-émigré ; Talleyrand, c’est la cause secret de tous nos malheurs. Et cela continue pendant des colonnes. Il n’y avait pas de censure. Le Journal des hommes libres pouvait dévorer ses victimes à belles dents ; on comprend qu’on lui ait donné ce surnom : le Journal des Tigres.

Talleyrand n’avait pas renoncé à l’idée de devenir Directeur ; mais les nominations qui firent entrer coup sur coup au Luxembourg, le 16 et le 18 juin, trois Directeurs nouveaux, Gohier, Roger-Ducos, Moulins, le laissèrent où il était ; cette petite révolution avait été pour lui, comme il le confiait au ministre de Prusse, une journée des dupes. La partie restait belle pour ses ennemis.

Le Journal des hommes libres fut trop heureux d’ouvrir ses colonnes à la campagne de Jorry. Le 23 messidor an VII, le 11 juillet 1799, il insérait cette lettre :

Paris, 22 messidor an VII.

Au rédacteur du Journal des hommes libres.

Citoyens, à peine avons-nous commencé à jouir de la liberté de la presse que je me suis empressé de me rendre au tribunal de police correctionnelle, à l’effet de demander la levée d’un ajournement indéfini sous le poids duquel m’a fait rester, depuis si longtemps, une complaisance très criminelle pour l’artisan des malheurs de la République.

Le 24, à midi, je combattrai corps à corps ce ministre des relations extérieures, Talleyrand, déjà suffisamment frappé par l’opinion publique, et j’achèverai de démontrer les perfidies multiformes de ce royal diplomate. – Jorry, adjudant général.

Nouvelle lettre de Jorry, en date du 25 messidor, 13 juillet, insérée dans le numéro du 27 messidor. C’est un cri de triomphe. Il avait comparu le 24 messidor, 12 juillet, devant la première section du tribunal de police correctionnelle du canton de Paris, Leclerc, président, Martin et Duperron, juges, Isnard Bonneuil, substitut du commissaire du pouvoir exécutif. Pour savoir comment les poursuites avaient été introduites, pour connaître la physionomie de la séance, il faudrait posséder le dossier de l’affaire ; mais, depuis l’incendie de la Commune en 1871, aucun dossier n’existe plus au greffe du tribunal de la Seine avant l’année 1867. Du moins, on a le texte du jugement, soit dans le Moniteur, du 1er thermidor, soit, d’une manière plus complète, dans le Journal des hommes libres, du 2 thermidor.

D’après le texte du jugement, Talleyrand avait imputé à Jorry le délit d’escroquerie ; mais il avait fait défaut à l’audience, ce qui enlevait beaucoup de force à cette accusation.

Le délit n’ayant jamais existé, dit Jorry qui triomphe, le commissaire du Directoire a déclaré, comme il le devait, qu’il n’y avait pas lieu à accusation contre moi. Nonobstant ces conclusions favorables, je suis, pour l’opinion publique, entré dans quelques détails ; et, après avoir crayonné le portrait du royal diplomate avec les couleurs qui lui sont propres, j’ai eu la satisfaction d’entendre déclarer par le tribunal qu’il n’y avait jamais eu le moindre indice de prévention sur mon compte. Si les deux évêques et les quatre grands vicaires qui étaient dans l’enceinte ont rendu un compte fidèle au chef du concile de la rue du Bac, il doit se convaincre que, le règne de la justice ayant repris son cours, le sien est passé. Salut fraternel. – Jorry.

Voici l’extrait, qui a été conservé, du jugement rendu par le tribunal :

Ouï ledit Jorry, dans ses conclusions, par lesquelles il demande que Talleyrand, ministre des Relations extérieures, auteur de son arrestation arbitraire, soit poursuivi par le ministère public comme coupable d’abus d’autorité contre un citoyen ; que son calomniateur Talleyrand soit tenu de réparer publiquement l’injure qu’il lui a faite, est condamné, même par corps, en cent mille francs de dommages et intérêts, applicables aux indigents de cette commune ;

Le tribunal, faisant droit, attendu que de l’instruction faite à l’audience, non seulement il ne résulte aucune preuve, mais pas même l’ombre d’une présomption, ni aucun indice du délit d’escroquerie imputé audit Jorry par une lettre du ministre des Relations extérieures, renvoie ledit Jorry des fins de ladite dénonciation ; et, faisant droit sur les conclusions dudit Jorry, déclare ladite dénonciation injurieuse et calomnieuse, et les poursuites qui ont été exercées sur icelle inconstitutionnelles et vexatoires ; lui permet d’imprimer et afficher ledit jugement où nombre de deux mille exemplaires, avec recours contre qui de droit ; lui réserve en outre toute action pour réparation de vexations, d’injures et calomnies, et de dommages et intérêts, devant les juges qui doivent en connaître.

24 heures après ce jugement, le 25 messidor An VII (13 juillet 1799), Talleyrand adressait aux Directeurs sa démission de ministre ; sans faire allusion au procès, il parlait de l’acharnement de leurs ennemis communs, qui ne lui permettait plus d’être utile dans le ministère. Il déclarait au ministre de Prusse (14 juillet) qu’il renouvellerait sa démission jusqu’à ce qu’elle fut acceptée. Le 2 thermidor (20 juillet), il envoyait une nouvelle lettre de démission, celle-ci pleinement explicite :

Citoyens Directeurs, je vous prie de nouveau de vouloir bien accepter la démission que j’ai l’honneur de vous offrir le 25 messidor dernier.

Je ne me pardonnerais pas de rester dans une place où, malgré la certitude que j’ai d’avoir fait pour la République tout le bien qui était en mon pouvoir, je sens que mon nom seul, attaquer chaque jour par de nouveaux outrages, pourrait devenir un obstacle aux vues du gouvernement. D’ailleurs, dans un moment où un tribunal du département de la Seine vient de me condamner sans même m’avoir appelé en cause et de déclarer calomnieuse et inconstitutionnelle une dénonciation qui n’a jamais existé ni par écrit ni de vive voix, que je n’ai jamais ni faite, ni même un seul instant voulu faire, tout m’avertit que je dois me retirer, et que je ne dois pas laisser plus longtemps la qualité de ministre de la République exposée à d’aussi inconcevables injustices.

Je conserverai à jamais, Citoyens Directeurs, le souvenir de vos bontés. Veuillez recevoir, en ce moment, l’expression de ma reconnaissance et l’hommage de mon respect.

Le même jour, le Directoire acceptait la démission du ministre. Sans faire aucune allusion au procès, il déclarait qu’il regardait « comme un acte de justice » de témoigner au citoyen Talleyrand combien il avait été satisfait de son « zèle constant », de son « civisme » et de ses « lumières ». Le compliment était un peu sec.

Plus tard, en rédigeant ses Mémoires, Talleyrand a présenté son départ de la rue du Bac comme une satisfaction personnelle. « Dès que les armées du Directoire furent battues, dit-il, on le méprisa. On l’attaqua dans les journaux, dans les pamphlets, partout enfin. On n’épargna pas naturellement ses ministres ; cela me procura la facilité que j’attendais de quitter mon poste. J’avais bien reconnu qu’il ne m’était pas possible d’y empêcher que trop peu de mal, et que ce ne serait que plus tard qu’il y aurait du bien réel à y faire. » Le prince de Bénévent ne tenait pas informer la postérité qu’il avait été obligé un jour de baisser pavillon devant un simple adjudant général.

Si le tribunal n’avait pas alloué à Jorry les cent mille francs de dommages et intérêts qu’il avait demandés, les considérants et le jugement avaient été pleinement en sa faveur. Quant à la démission forcée de Talleyrand, que le Directoire avait si facilement acceptée, elle couronnait d’une façon victorieuse la campagne de l’adjudant général et du Journal des hommes libres. Quelques jours plus tard, Jorry remportait une nouvelle victoire, qui était comme la conclusion de son procès : le 17 thermidor (4 août), un arrêté du ministre de la guerre Bernadotte le rappelait à l’activité, avec le grade de colonel d’état-major, en l’affectant à l’armée d’Italie.

Le triomphe de Jorry et d’Antonelle ne fut pas de longue durée. Dès le 25 brumaire (16 novembre), six jours après le coup d’état de Saint-Cloud, les Consuls de la République, Sieyès, Roger-Ducos, Bonaparte, rendaient un arrêté en deux articles. D’après l’article I, trente-sept individus devaient se rendre à Rochefort pour être ensuite conduits et retenus dans le département de la Guyane française ; Jorry était l’un de ces trente-sept. D’après l’article II, vingt-deux individus devaient se rendre dans telles localités du département de la Charente inférieure qui leur seraient indiqués par le ministre de la Police générale ; Antonelle était l’un de ces vingt-deux.

Ici, Talleyrand joua une scène digne de Cinna ou la clémence d’Auguste. Le 29 brumaire (20 novembre), il adressait à Fouché, ministre de la Police générale, une lettre, dont un rapport de police dit qu’elle fit beaucoup de sensation ; d’après un journal, le Citoyen français, cette lettre respirait « le sentiment le plus pur et le plus délicat ». La voici :

J’ai vu avec beaucoup de peine, Citoyen Ministre, le nom de Jorry dans la liste des hommes condamnés à l’exil. Jorry est un très jeune homme, dont les écarts méritent plus d’indulgence que de rigueur. Il est au service de la République, il est à l’armée d’Italie ; peut-être au moment même où la loi le frappe, elle est prévenue par les coups de l’ennemi ; peut-être des blessures ou une mort patriotique honorent son nom. Je dois ajouter que Jorry n’ayant jamais, à ma connaissance, offensé que moi, je me crois un droit particulier à vous présenter ces observations ; et je vous avoue qu’ayant le plus grand, le plus vif désir de voir mon offense oubliée de toute la terre, comme elle l’est de moi, je recevrai comme une faveur personnelle l’exception que je sollicite et que je vous prie très instamment de demander aux Consuls de la République. – Talleyrand.

La lettre est très belle ; mais n’est-t-on pas en droit de se demander quel en était le degré de sincérité ? Avec Talleyrand, la question n’est jamais inutile. Le baron Brinkman, chargé d’affaires de Suède, rapportait à son gouvernement que la lettre avait pour objet de rejeter tout l’odieux de ce projet de proscription sur le ministre de la Police, alors que Sieyès en était le véritable auteur. D’autre part, l’auteur de la lettre n’ignorait pas que cette mesure de rigueur avait été très mal accueillie par l’opinion, et que sans doute elle allait être rapportée. Le Moniteur avait publié la lettre de l’ancien ministre le 24 novembre ; le lendemain, les Consuls rapportait l’ensemble de l’arrêté du 25 brumaire pour l’un et l’autre de ses articles.

Le jour même où la lettre de clémence avait été livrée à la publicité, le 3 frimaire an VIII (24 novembre 1799), un décret des Consuls appelait au ministère des Relations extérieures le citoyen Talleyrand-Périgord. Un communiqué du Moniteur, du 4 frimaire, s’exprime ainsi : « il avait quitté cette place il y a cinq mois, à l’époque où un parti essentiellement désorganisateur et proscripteur de tous les talents dominait dans toutes les autorités de la République. » L’hôtel de la rue du Bac avait retrouvé son ministre, qui, pendant plus de sept ans, devait diriger notre politique étrangère.

Quant à Jorry, il retomba dans l’obscurité d’où quelques semaines de notoriété l’avaient fait sortir. Sous la Restauration, il fut gouverneur de l’île d’Oléron ; sous la monarchie de Juillet, de 1830 à 1833, il commanda la place de Navarin, en Morée. Il devait mourir en 1857 à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, sans avoir pu franchir, malgré des sollicitations répétées, le grade de colonel. Peut-être, dans ses vieux jours, en avait-il gardé une certaine fierté ; car ce grade avait été le prix du procès bizarre qui avait eu pour conséquence d’interrompre, pour quelque temps, la carrière ministérielle de Talleyrand.

G. LACOUR-GAYET, de l’Académie des Sciences morales et politiques




FIN










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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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