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JIHEL circa 1985 - Reproduction interdite




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JIHEL





Nous nous sommes approchés vers la fin des années 70, sans plus, rencontre protocolaire entre artistes. Nous avons sympathisé lors du festival du graphisme d'Enghien dans les années 80, notre étroite collaboration dâte de cette époque, cela devait arriver, le calendrier Maya l'avait prédit.

Tout d'abord nous nous sommes jaugé, décrypté, analysé, pour finalement nous rendre compte que tout en étant différents, nous étions en fait semblables.

Lui, JIHEL, dans sa bulle d'anarchiste individualiste non violent, journaliste de l'écrit, reporter et dessinateur de presse satirique, refusant pour je ne sais toujours quel principe, toutes les expositions ou rétrospectives en France, s'exportant dans des expositions internationales, Berlin, Sidney, Turin, Rome, Tokyo et le plus souvent à New-York ou il s'installera à plusieurs reprises. Amateur d'art éclairé, collectionneur d'art brut et d'art premier, passionné d'histoire, pas la grande, non, plutôt celle que les gens oublient, avec sa cohorte d'intrigues... une fascination sans égale pour la Révolution et l'Empire avec son cortége de personnages fabuleux et extravagants, pourtant un seul va revenir et revenir au fil de ses planches, comme un doute sur son propre parcours initiatique, il se nomme TALLEYRAND, le nom est lâché, et le voilà le "CIMENT" qui a soudé notre travail en commun sur des décennies.

Moi, dans ma bulle Niçoise de l'ère Jacques MEDECIN, travaillant dans la mouvance de l'école de Nice tout en refusant d'y adhérer officiellement, préférant d'abord construire mon propre itinéraire loin des galeristes.

Finalement au fil des ans qui se sont écoulés nous sommes devenus Jihel et moi, les GOSCINNY et UDERZO du diable boiteux, le franc maçon.

LENZI, peintre de l'école de NICE.



JIHEL: CONTEMPORARY MASTER OF CARICATURE



The artist Jihel is without doubt the most important practitioner of the art of caricature to be found today in France, indeed perhaps in the entire world. He is certainly the inheritor of a longstanding French tradition of caricature art, most notably practiced in the past by such masters of the form as Rostro and Orens.

Like them, he often constructs his images as montages of strange and at first seemingly incongruous elements drawn from a great variety of sources, human, animal, and inanimate.

Taken together, a narrative of sort often emerges, though its precise interpretation may vary significantly from viewer to viewer. Most often at the heart of these visual narratives is some sort of satiric commentary – upon history, upon contemporary events and popular culture, upon individuals, or upon life in general. Over the years, Jihel's creations have evolved from clusters of satiric commentaries focusing upon highly specific historic events – for example, the Armenian genocide – to somewhat more generalized depictions of the absurdity of the human condition, and with it has come in most cases a softening of tone, a movement away from harsh condemnation and towards a gentler, at times almost playful, assessment of human character.

At the same time, the artist has moved from a predominance of black and white depictions in his earlier work to an ever more lavish use of brilliant and dynamic primary colors. Although the disparate elements in his compositions may come from practically anywhere, certain visual motifs and representations are frequently repeated in seemingly endless recombination – Kaiser Wilhelm II, chamber pots, Talleyrand, Jacques Médecin (the disgraced mayor of Nice), animals of every sort from rats to rhinos, Beethoven, Masonic symbols, Marie Antoinette, the Mona Lisa, Napoleon, the comics characters known as Les Pieds Nickelés, Robespierre, and numerous others.

Each individual piece represents a unique and vivid satiric perspective upon human life and events: taken together, the large body of work created by this gifted artist constitutes the most important contribution to this genre to emerge in the late 20th and early 21st centuries. It comes therefore as no surprise whatsoever that Jihel's satiric masterpieces are highly prized and sought after by collectors, the present author being most enthusiastically among their number.

Richard Meyer

Salem, Oregon

U.S.A.



JIHEL : LE MAÎTRE CONTEMPORAIN DE LA CARICATURE



L’artiste Jihel est sans aucun doute, parmi tous les adeptes de l’art de la caricature, le plus important qui existe aujourd’hui en France, et peut-être même dans le monde entier. Il a très certainement hérité d’une longue tradition française de l’art de la caricature, pratiqué par le passé notamment par des maîtres en la matière comme Rostro et Orens.

Comme eux, il construit souvent ses images comme des montages d’éléments étranges et à première vue incongrus tirés de diverses sources humaines, animales et inanimées.

Une fois associés, il en ressort souvent une sorte d’histoire, qui peut toutefois être interprétée bien différemment d’une personne à l’autre. Ces récits visuels sont le plus souvent centrés sur une sorte de commentaire satirique sur l’histoire, sur les événements contemporains et la culture populaire, sur les personnes ou sur la vie en général.

Au fil des ans, les créations de Jihel ont évolué : les ensembles de commentaires satiriques axés sur des événements historiques très précis, comme le génocide arménien, sont devenus des représentations un peu plus généralisées de l’absurdité de la condition humaine, dans lesquelles le ton s’est bien souvent radouci, s’éloignant de la dure condamnation pour s’orienter vers une appréciation plus légère, parfois presque enjouée, du caractère humain. En même temps, l’artiste a délaissé les représentations en noir et blanc qui dominaient dans ses premières œuvres pour utiliser plus généreusement des couleurs primaires éclatantes et dynamiques. Bien que les éléments hétérogènes de ses compositions puissent avoir pratiquement n’importe quelle origine, certains motifs visuels et certaines représentations se répètent fréquemment dans de nouvelles combinaisons qui semblent sans fin – Kaiser Wilhelm II, pots de chambre, Talleyrand, Jacques Médecin (ancien maire de Nice déshonoré), animaux de toutes sortes, des rats aux rhinocéros, Beethoven, symboles maçonniques, Marie-Antoinette, Mona Lisa, Napoléon, les personnages de bande dessinée appelés Les Pieds Nickelés, Robespierre, et bien d’autres encore.

Chaque œuvre représente une satire vive et unique de la vie humaine et des événements ; l’ensemble des œuvres créées par cet artiste talentueux aura été la contribution la plus importante au genre à émerger à la fin du XXe siècle et au début du XXIe. Il n’est donc absolument pas surprenant que les chefs-d’œuvre satiriques de Jihel soient si prisés et recherchés par les collectionneurs, et tout particulièrement par l’auteur de cet article, qui en fait partie.

Richard Meyer

Salem, Oregon

U.S.A.



UNE INTERVIEW DE JIHEL PAR SAM FLORES



C'est pour publier un papier sur le militantisme politique par le dessin satirique et la caricature que j'ai été amené à rencontrer l'artiste Jacques Camille LARDIE dit Jihel.

Je voulais un artiste sincère dans ses convictions, un artiste refusé presque partout et qui finalement s'autoédite pour se faire entendre et exister. En faisant le tour des rédactions un nom revenait tinter inexorablement à mes oreilles "LARDIE"

Va pour LARDIE, mon choix était fait.

Le plus long fut de le rencontrer, ce fut dur, très dur, toujours injoignable, une voix féminine me répondait inlassablement au téléphone "Laissez vos coordonnées, il vous rappellera" des mois ont passés et toujours rien, pour moi c'était acquis, je me suis dit c'est mon homme, j'avais trouvé un artiste qui ne court pas après sa notoriété. J'ai donc fait le siège de son atelier à Paris et alors qu'il sortait pour se rendre chez un bouquiniste, je me suis présenté en lui emboîtant le pas, j'ai réussi à lui esquisser mon idée d'interview. J'avais bien appris ma leçon auprès d'un de ses amis intimes Mill Reinberg que j'avais contacté auparavant pour arriver à lui, il me fallait glisser dans la conversation Talleyrand ou Louise Michel et enfin lui parler des chats et de la protection animale. On m'avait prévenu qu'il était d'un abord difficile et qu'il n'aimait pas perdre son temps mais j'avais là quelques clefs. Nous tombèrent d'accord sur le principe d'une conversation enregistrée sans tabous ni exclusives mais avec mélange des genres et sans ordre établi. Il se réservait tout de même le droit au silence ce qu'il fit peu somme toute. Souvent même il partait bien au delà de la question. Tout se passa très bien dans l'ensemble et j'ai pu avoir mon interview qui fut primée, j'ai adoré passer du temps avec cet artiste, il m'a marqué profondément pour longtemps.

SAM FLORES

Etudiant en journalisme, PARIS.

Interview réalisée en mai 1986.

SF : Si vous deviez vous présenter vous diriez quoi ?

JIHEL : Je crois ne pas être présentable dans le sens où vous l'entendez, donc pas grand-chose, sinon que j'ai dû rater plein de vies ailleurs, ici et maintenant et ça m'embête vraiment, il faudrait une seconde vie pour se dédouaner de la première.

SF : Ce n'est pas vraiment une réponse, ça commence mal

JIHEL : C'est la mienne, j'ai toujours l'impression qu'il y a quelque chose de plus beau ailleurs.

SF : Mais encore ?

JIHEL : L'espace et le temps me poussent au changement, toujours, j'ai besoin dans ma création de me sentir étranger au lieu dans lequel je me trouve, alors seulement je deviens un passeur d'images, pas toujours les miennes d'ailleurs, comme un voleur de temps à qui il manquera toujours une heure pour terminer sa phrase. <

SF : Je vais donc me contenter de cela même si je reste sur ma faim, la mort vous obsède donc ?

JIHEL : Je ne parlais pas vraiment de la mort mais oui et non, elle est dans le coeur de la vie, de ma vie, de mon parcours artistique, elle m'aide donc à vivre, elle m'accompagne, un temps, jusqu'au moment où...

SF : Revenons au dessin, pourquoi avoir choisi le dessin satirique et la politique ?

JIHEL : La politique s'est imposée à moi tout jeune, le dessin aussi d'ailleurs alors j'ai mixé les deux et je suis devenu par la suite dessinateur politique ou de presse comme on dit, puis caricaturiste, c'était une porte ouverte sur les excés et je suis excessif en tout, c'est une force mais aussi une faiblesse.

SF : En quoi est-ce une faiblesse ?

JIHEL : J'ai toujours créé sur des montées d'adrénalines face aux injustices de la vie et me suis refusé à m'autocensurer une heure ou un jour après, la première mouture était pour moi la plus juste donc la bonne, rarement appréciée par le demandeur, refusée, elle était donc autoéditée en fanzines ou en cartes postales au sein de ma propre maison d'édition avec souvent un procès à la clef.

SF : Vous avez eu beaucoup de procès ?

JIHEL : Des dizaines, il y a moins de risques avec Talleyrand et Fouché qu'avec Pasqua ou Médecin.

RIRES.

SF : On dit que vous avez un énorme talent et qu'on tarde à vous en rendre justice

JIHEL : Je ne sais pas si j'ai du talent mais ON est un con, vous pourrez lui dire quand vous le croiserez, je ne cherche aucune reconnaissance, je travaille d'une manière quasi névrotique, une forme d'intensité émotionnelle qui me fait mal mais qui me donne l'occasion de mettre en œuvre ce que je sais faire sans m'occuper de plaire et encore moins de flatter, très peu pour moi les médailles, rétrospectives et autres fadaises.

SF : Névrotique, est-ce à dire que vous créez dans un état second ?

JIHEL : Un peu, j'ai cette propension à puiser au fond de moi ce masque de l'histoire d'un autre, celui que je vais exécuter, c'est lourd de conséquences une exécution vous savez, et puis je cherche toujours à construire un élan dans l'angoisse d'une nuit avancée, ça me permet un confort d'évidence sans me remettre en permanence en question.

SF : Vous dites que vous avez dessiné très jeune, quel âge ?

JIHEL : Une dizaine d'années, certainement moins, j'ai le souvenir très précis d'un livre d'histoire sur la Révolution Française de 1789 sur lequel je copiais des gravures et je m'amusais à mettre en situation des personnages comme Napoléon, Talleyrand, Robespierre, Danton etc, une fois dessinés, je les découpais pour les coller sur un carton fort, ils étaient mes soldats de plomb, ils me permettaient de revisiter l'histoire à ma manière et je peux dire que les cent jours ou mon congrès de Vienne feraient pâlir tout historien digne de ce nom. J'ai toujours ce livre dans ma bibliothèque. Je n'ai fait que prolonger mon enfance en devenant dessineux.

SF : Pourtant vous n'aviez pas cette formation de dessinateur de presse en sortant des Beaux-arts ?

JIHEL : Le dessin c'est le dessin, quand on a les bases et de l'imagination tout devient possible, tiens un slogan détourné de 68, mon père voulait que je sois architecte, ma mère dessinateur de mode, j'ai fini décorateur sur porcelaine à Limoges, pas vraiment enivrant mais bon j'étais dans la place, fallait trouver l'occasion de partir, c'est arrivé très vite.

SF : Dans votre œuvre, il y a aussi cette passion pour l'histoire de France ?

JIHEL : Œuvre est un bien grand mot pour le petit gribouilleur que je suis, néanmoins c'est vrai que l'histoire de France m'habite et ce depuis tout jeune, je viens de vous en parler, et sans renier mes dessins politiques, les créations historiques sont pour moi une bouffée d'air pur et un enrichissement majeur même si j'ai très souvent flirté avec la licence, et celle-là n'est pas poétique, elle est artistique. Ces créations m'ont permis d'avoir du recul sur l'existence et de nouer des liens avec des personnages qui n'avaient aucune chance de se rencontrer dans la vraie vie, je me suis reposé avec eux.

SF : Vous parlez là d'uchronie je suppose, comment vous est venue cette idée ?

JIHEL : Très simplement, il me semblait évident de faire parler des personnalités disparues pour indiquer aux politiques du temps présent le chemin à suivre, j'ai commencé dans mes dessins d'actualité à les mettre dans un nuage, puis en pied d'égalité, ça fonctionnait bien dans ma tête avec Jaurès, Talleyrand et Louise Michel, alors j'ai élargi mon champ d'investigation à de nombreux autres, Guillaume II, Cléo de Mérode, etc... Puis j'ai supprimé l'actualité de certaines séries.

SF : On a l'impression que vous vous êtes trompé d'époque ?

JIHEL : Je suis bien dans mon époque et ces dessins uchronistes sont une goutte d'eau dans la mer de mes créations sur l'actualité au jour le jour, combien sur Giscard, sur Mitterrand, des milliers pour des centaines sur Cléo.

SF : Dont acte, à présent quelques questions à brûle pourpoint pour se détendre façon questionnaire de Proust. Beatles ou Rolling Stones

JIHEL : Stones

SF : Votre chanteur Français préféré ?

JIHEL : Léo Ferré

SF : Vous connaissiez Ferré ?

JIHEL : J'ai travaillé avec lui, pour lui.

SF : Votre actrice préférée ?

JIHEL : Sandrine Bonnaire

SF : Acteur ?

JIHEL : Michel Simon

SF : Réalisateur ?

JIHEL : Pialat

SF : Votre livre préféré ?

JIHEL : Ce que parler veut dire de Bourdieu

SF : Un philosophe, un seul ?

JIHEL : Aie, le piège, c'est hyper réducteur, allez Gaston Bachelard.

SF : Un peintre ?

JIHEL : Magritte

SF : Votre animal préféré ?

JIHEL : Le chat

SF : Votre couleur préférée ?

JIHEL : Chez le chat ? RIRES, je plaisante citoyen, le noir de toute évidence.

SF : A ce propos on vous dit anarchiste, c'est quoi pour vous ?

JIHEL : Ni dieu, ni maître, je crois que c'est bien résumé.

SF : Vous n'êtes pas croyant ?

JIHEL : Je répète, ni dieu ni maître

SF : Votre chanteuse Française préférée ?

JIHEL : Catherine Ribeiro

SF : A son sujet au printemps 68, Catherine Ribeiro a tenté de se suicider, vous étiez présent, on a dit...

JIHEL : On a dit beaucoup de choses sur tout et sur rien

SF : Pourtant ces nombreux dessins sur la chanteuse témoignent...

JIHEL : d'un profond respect pour sa démarche militante et libertaire, un point c'est tout.

SF : Vous ne voulez pas nous en dire plus ?

JIHEL : No comment, si tout de même....Ne pas parler de poésie en écrasant les fleurs sauvages.

SF : C'est un code ?

JIHEL : Si elle lit ça, elle comprendra.

SF : Mais c'est une chanson de Barbara ?

JIHEL : L'interprétation par Catherine est subliminale, écoutez-là, franchement c'est époustouflant.

SF : Vous avez fait plus de dessins sur elle que sur Ferré, ça ne vous parait pas étonnant ?

JIHEL : Non, pour l'homme que je suis, il fallait une égérie, nous sommes presque vingt ans après Mai 68 et vous pouvez remarquer qu'il y a longtemps que je n'ai plus rien fait sur elle.

SF : J'ai lu quelque part que Patricia Carli....

JIHEL : Ne lisez pas tout ce qui est écrit

SF : C'était juste pour surligner les antipodes entre ces deux chanteuses.

SF : Grand blanc, un mauvais regard bleu acier m'indique de ne pas insister.

SF : Votre chanson préférée ?

JIHEL : La mémoire et la mer

SF : Interprétée par...

JIHEL : C'est ignoble, bon Catherine Ribeiro mais bien sur Léo Ferré.

SF : Notre deal dans ce type de questionnaire, c'était une seule réponse, exception donc. Venons-en à Talleyrand, pourquoi ce personnage somme toute anodin vous a autant hanté ?

JIHEL : Anodin vous plaisantez j'espère, passionné par la Révolution Française et l'Empire cet homme est le pivot de toutes les intrigues, il ne pouvait que débrider mon imagination.

SF : De mauvaises rumeurs ont courues sur vous, drogue, squatt, porno, etc...

JIHEL : Difficile de se concentrer avec vous mais bon j'ai accepté de jouer. Les rumeurs sont faîtes pour courir, ne comptez pas sur moi pour les accompagner, je laisse dire, ça fait partie du taff, on cherche à me déstabiliser, je ne rentre pas dans ce jeu là.

SF : Vous voulez dire que rien n'est vrai ?

JIHEL : Je vous laisse à vos appréciations et puis ça occupe le chaland.

SF : Comment déterminez-vous votre carrière artistique ?

JIHEL : Je la vis, je ne cherche pas la compétition, la seule angoisse la page blanche, si, si ça existe, comme une angoisse de ne plus avoir rien à dire, c'est terrifiant, ça peut durer des heures et puis le soir venant, préambule à la nuit, tout revient, ça se précipite, la folie à l'état brut.

SF : Votre moteur sur le dessin d'actualité c'est quoi ?

JIHEL : En politique il y a dans la chute, son mouvement, toujours quelque chose qui relève de la tragédie, c'est là que j'interviens.

SF : Vous avez vécu dans beaucoup de villes, de pays, pourquoi cette instabilité ?

JIHEL : Ma réponse pourrait être ce que j'ai répondu à vos premières questions, j'ai gardé ce goût de l'établi de l'après 68.

SF : Pourquoi des villes comme Asnières ou le Vésinet, aussi différentes ?

JIHEL : Pourquoi pas, le ras le bol de Paris, le calme, le changement, tout ça et surtout la fuite en avant.

SF : Vous qui êtes collectionneur avec une bibliothèque énorme et tout ce matériel pour travailler, ce n'est pas difficile ces déménagements incessants ?

JIHEL : J'ai toujours un point d'ancrage définitif avec des milliers de souvenirs et je tourne autour, question d'organisation. Pour le travail, du papier, des crayons et la quête d'un bon imprimeur dans les parages, c'est tout ce qu'il me faut.

SF : Des milliers de souvenirs c'est quoi concrètement ?

JIHEL : Chaque livre est un souvenir, ce n'est pas une bibliothèque de parade, chaque livre est lu et relu.

SF : Siné, Pratt, Bedos, Higelin etc... Quels sont vos liens ?

JIHEL : Distendus mais réels.

SF : Vos réponses sont très souvent évasives, laconiques, pourquoi ?

JIHEL : On arrête quand vous voulez.

SF : Votre radio préférée ?

JIHEL : France culture

SF : Votre journal au quotidien ?

JIHEL : Libé

SF : Votre passion ?

JIHEL : Une passion, c'est réducteur, quelle idée, mais j'en ai plein

SF : Oui, lesquelles alors ?

JIHEL : Ma compagne, les livres, l'eau froide, la nuit, la pluie, le naturisme, les animaux, c'est sans fin.

SF : Votre compagne, comment elle vit votre travail ?

JIHEL : Bien, elle s'implique, elle me connaît par cœur, elle sait mes silences, mes colères et l'aube qui se prend encore pour la nuit, c'est une sainte.

SF : Si on devait tirer une conclusion de cette interview, vous diriez quoi ?

JIHEL : Que ce n'était pas vraiment une interview mais un interrogatoire, mais bon vous m'êtes sympathique, j'ai joué le jeu même un peu plus je crois et très peu menti, par contre je suis surpris du peu de question sur la philo et mes engagements profonds au quotidien, ce sera pour une autre fois, salut et fraternité à vous.



La période rouge de JIHEL



En consultant ce site au demeurant très bien agencé, je suis abasourdi par la production artistique de cet artiste que l'on dit souvent éclectique, pour ma part je ne pense pas qu'il le soit vraiment car plus de 98 % de sa production est historique ou politique, j'avance ce chiffre à dessein car j'ai consulté plusieurs collections généralistes de ce dessinateur dont les plus complètes se trouvent en Suisse, en Italie aux Etats-Unis et aux Pays-Bas. J'ai consulté également les collections du musée Jaurès.

Bien sur quelques pin-up, de l'érotisme, un peu de pornographie, quelques hommages à des artistes amis admirés ou morts et quelques cartes officielles ou pirates d'expositions émaillent le parcours de JIHEL ce qui finalement n'est pas pour me déplaire outre mesure donnant encore plus de sens à ses messages satiriques. Et puis citez-moi un artiste qui n'a pas dévié son crayon, son pinceau ?

Dans les collections que j'ai consulté et après entretiens avec les dits collectionneurs, quelques points restent obscurs comme une impression bizarre de deux trajectoires, une avec des dessins noir et blanc regroupant de très nombreuses séries qu'il serait fastidieux d'énumérer dont la plus célèbre est tout de même "Ciment de l'histoire" qui regrouperait 1500 numéros ,et une autre démarche avec des dessins hauts en couleurs que des spécialistes appellent "La période rouge" sans vraiment donner une signification à ce terme si ce n'est ce fond rouge qui revient sans cesse. Je pense qu'il ne faut pas tenir compte des propos amers d'un président de club qui avançait dans une manchette que cette période rouge n'était finalement que la période communiste de l'auteur, ce propos ne résiste pas à l'étude approfondie de la démarche de l'artiste. Certains dessins sont à la limite de l'anticommunisme, laissons donc divaguer les chercheurs de réponse à tout prix.

Les dessins noir et blanc dont j'étais un fervent amateur et ce depuis les années 70 ont couverts en gros quatre décennies, m'étant limité à certains thèmes j'ai des séries largement incomplètes, je ne connaissais pas les fumeux dessins pour la plupart historiques de la période rouge, je suis passé à côté sans le savoir, surprenant et déroutant. Ces cartes souvent sérigraphiées que l'on voit apparaître depuis une dizaine d'années me permettent de compléter mes collections thématiques de cet artiste. Fabien ZELLER dans un de ses livres d'entretiens avec JIHEL donne une piste à mes interrogations en disant que ce dernier dessinait beaucoup mais ne voulait pas vendre et donc gardait énormément de choses à l'état d'épure. Est-ce donc ces dessins qui apparaîtraient à présent alors que l'artiste a quitté le monde de la satire politique et la France ?

Mill REINBERG dans son livre publié aux éditions "Alternatives noires" en 1986 et intitulé "Mes années PARIS" dit la même chose en page 40, je cite : "Il y avait une soirée animée par cette belle nuit de septembre, le vin était bon, la musique douce, de belles filles nous entouraient, un seul manquait à l'appel, toujours le même, se débattant avec le temps et son tamis, jonglant avec sa peinture, distillant ses encres de couleur d'où dominait le rouge comme si rien d'autre n'existait, un fou bourré d'idées et de talent qui peignait, dessinait pour ne vendre que la survie, gardant ses petits tirages intacts comme une poire pour la soif pour ne pas user les amateurs comme il se plaisait à le répéter..." Cet artiste dont parle REINBERG c'est bien entendu JIHEL.

Il semblerait qu'un fond d'atelier ait vu le jour et soit mis en vente dans le sud de la France, lieu ou a séjourné longuement et à plusieurs reprises JIHEL.

Pour conclure je pense que JIHEL qui s'est refusé toute sa vie à avoir un éditeur a publié parallèlement deux diffusions de dessins, une essentiellement centrée sur le territoire Français pour ses dessins satiriques en noir et blanc et ce par abonnement mensuel et une autre via les Etats Unis ou se vendait la période rouge dans le monde entier au vu des nombreux collectionneurs étrangers disposant de ces cartes dans leurs collections. Je reste convaincu qu'à part un petit nombre de privilégiés ces deux types de production n'interféraient pas entre elles, car beaucoup d'amateurs consultés n'avaient connaissance que de l'une ou de l'autre. J'ai donc collectionné pendant vingt ans les nombreuses séries en noir et blanc de cet artiste puis lassé je me suis arrêté et voilà que je renoue au jeu de la collection devant cette agression de couleurs avec des tons mordorés qui rappelle les dessins anciens, ces demi-ombres qui entourent les personnages donnent un effet majeur de profondeur qui enlève le dessin et le pousse vers l'excellence, c'est la vraie raison du succès de cette période rouge.

Malheureusement les prix ne sont plus les mêmes et ne pouvant tout acheter je me suis limité à la Commune et à Louise Michel, la Vierge rouge, la bâtarde devenue directrice d'une école pour les pauvres sur la butte Montmartre, activiste anarchiste pendant la Commune de Paris et déportée en Nouvelle Calédonie.

J'ai l'impression à chaque dessin acheté de me retrouver devant un livre ouvert que j'ai particulièrement aimé intitulé "Georges et Louise" de Michel RAGON (1) et de retrouver maints personnages, Clemenceau bien sûr, Théophile Ferré évidemment, mais aussi Gambetta, Vallès, Rochefort et bien d'autres acteurs de cette époque, mais aussi des personnages hors du temps comme Voltaire, Talleyrand ou Robespierre uchronisés savamment par l'auteur.

Manuel Di Rosa (Conservateur du fond anarchiste du Bas Languedoc)

(1)Publié chez Albin Michel.



JIHEL ou l'alphabet surréaliste



A comme Anarchiste, inutile de s'appesantir là-dessus, ses dessins et ses écrits en témoignent largement, ou encore Arménie, un combat de tous les instants pour la reconnaissance du génocide Arménien.

B comme Bibliophile, passionné de beaux et rares livres, il constitua au fil des années une bibliothèque de premier ordre ou il puisa notre enchantement.

C comme Cléo de Mérode, sa muse, son amour, il va la triturer au point d'en devenir son amant de papier au détriment d'un Léopold II ou autres grands de cette époque malmenés.

D comme Déconstruction ou Dubuffet, mais l'un ne va pas sans l'autre, adepte de l'un et complice-ami de l'autre.

E comme Egrégore son chat mythique noir qui intervient à longueur de dessins et ce depuis Mai 68, ce mot est puisé dans la symbolique maçonnique.

F comme Franc maçonnerie ou Ferré (Léo) là aussi l'un ne va pas sans l'autre même s'il dut subir à ce sujet un procès intenté par la dernière famille de Léo qui cherche à gommer le passé du poète (La famille attaqua également à la même période les éditions LATTES et le Nouvel Observateur) Tout laisse à penser que JIHEL est franc maçon.

G comme gauche, il dira et répétera toujours à ce sujet "Je suis fidèle à mes racines et à deux trois principes de gauche, pas plus...)

H comme humour souvent vache, décalé et acéré mais toujours là, même si très souvent incompris dans une première lecture (à lire entre les lignes.)

I comme illustrateur, fou et prolifique, passionné au point d'oublier tout le reste. Il serait l'auteur de dizaine de milliers de dessins tant dans la presse, illustration de livres ou cartes postales.

J comme Jihel son pseudo fétiche qu'il manipulera au gré des époques, l'abandonnant de nombreuses années puis le reprenant, Joconde ou Jaurès au choix, l'un va avec les autres mais l'une (Mona Lisa) va sans l'autre (Jaurès) mais les deux émaillent la production de l'artiste sur la durée.

K comme Kaiser, Guillaume II, sa tête de Turc, il s'enticha de ce personnage à un point qui n'a d'équivalent que les moustaches interminables de l'Empereur.

L comme libertaire qu'il a été et qu'il sera toute sa vie durant sans se renier un instant ce qui au demeurant est rare, il reprochera toujours à ceux qui se sont reniés de l'avoir fait comme pour surligner sa fidélité à son idéal de vie.

M comme Mai 68 sa chère Commune manquée, "utopie avortée" il dira dans une conférence en révolutionnaire réaliste.

N comme noir, il répétera "Cette couleur n'est pas négative, en fait, elle contient toutes les couleurs de ma palette."

O comme objecteur de conscience qu'il fut pour raisons politiques.

P comme philosophie ou poète, sa manière à lui d'élever son esprit au-dessus de sa table de travail jusqu'au moment où ça retombait à plat sur ses dessins (Voir la série: La carte philosophique, 100 numéros.)

Q comme question, en perpétuelle recherche, son questionnement devient inquiétant voir policier alors qu'il n'est que fruit de recherche, énervant tout de même quand on ne le connait pas.

R comme romantisme, le premier et le dernier anarchiste romantique au sens avorté du mot.

S comme sémantique, il dira: "Les mots sont mon univers, ils se découvrent à moi pour me faire partager une insolence de fait."

T comme Talleyrand, pour avoir croqué jusqu'à la lie le Prince des diplomates, ce dessinateur mérite le livre des records (Même s'il n'aime pas tant pis)

U comme uchroniste dont il devient naturellement le chef de file (Mouvement pictural créé au début des années 80) il claquera la porte 3 ans après en poursuivant seul ses délires d'uchronie.

V comme Voltaire, pour la petite histoire un buste du célèbre penseur l'accompagnait toujours lors d'expositions ou signatures, mais un jour dans une librairie Parisienne lors d'une dédicace on lui déroba ce petit bronze. Deux ans après il le retrouva au marché aux puces de Clignancourt, il avait gravé lui-même sous la terrasse des symboles maçonniques, il le racheta.

W comme WILDE Oscar cet écrivain Anglais Franc-Maçon dont il admire le talent et surtout les citations.

X comme pornographie, la partie cachée de sa création, pendant sa période Italienne pour financer des mouvements d'extrême gauche, il s'adonna au dessin pornographique voir plus pour des revues éphémères.

Y comme Yeuse, cet arbre appelé également chêne vert dont il aime le toucher, piquant et rugueux, un peu comme lui en fait.

Z comme Zeller, le grand maître du Grand Orient de France de 1971 et 1972, ancien secrétaire de Trotsky et peintre de talent, il fut son ami et celui qui l'accueillit au cœur des événements de Mai 68.

Ir OLDEWELT Philosophe (Amsterdam)



JIHEL





« Les femmes nous aiment pour nos défauts, si nous en avons suffisamment elles nous pardonneront même notre intelligence » C’est par cette citation d’Oscar Wilde qu’un jour de Mai 68, j’ai fait la connaissance de Jacques LARDIE qui allait devenir le JIHEL que nous connaissons, il me l’a envoyé en pleine figure alors que je contestais un slogan trop libertaire à mon goût sur les femmes dont il était l’auteur. J’ai gardé un exemplaire de cette affiche en y apposant au dos le nom de son auteur sans savoir que près de vingt ans plus tard, revenu dans mon pays, la Suède après mes études en France, j’allais incidemment recroiser la route de cet artiste rare à l’audience internationale.

Cet être intelligent, sensible et déchiré revenait frapper à ma porte avec ses créations dont j'ai ignoré l'existence pendant plus de vingt ans, passionné par "la petite histoire" de l'histoire de France et en particulier celle de la Révolution Française de 1789. Il m'a fallu reconstituer vingt ans d'oubli avec des séries fantastiques comme "Ciment de l'histoire" ou encore ses planches sérigraphiées ou il se fait passeur d'images. Il me faut réparer un oubli sur un pseudo très peu employé par l'artiste qui est : Anoir (A entouré dans un cercle suivi de noir) Plusieurs cartes en rapport avec Talleyrand comportent cette signature.

Je me suis laissé prendre au jeu surréaliste de ses délires historiques et j'ai commencé à aimer son personnage emblématique et répétitif qu'est TALLEYRAND par le biais truqué de son imagination sans limite ou l'on perçoit une exaltation fébrile mêlée d'anxiété.

Cet intellectuel aux dons multiples est un homme pressé, consumant sa vie privée et artistique tumultueuse avec une fièvre sans égale, en artiste pointu, il laissera au fur et à mesure de ses rencontres, des témoignages dessinés sur les personnalités qu'il croisera, tels au hasard, Siné, Topor, Effel, Coluche, Guy Bedos, Higelin, Lavilliers, Pratt, Patricia Carli, etc... C’est un travail vraiment à part et très instructif si on sait lire entre les lignes.

J'aimerai aussi dire que son engagement profond et actif limite activiste pour la protection animale et pour la reconnaissance du génocide Arménien fait de lui à mes yeux ce qu'on appelle un "Grand Monsieur".

Depuis ce mois de mai de l'an 68, nombreux sont nos amis, nos copains qui en s'installant dans la vie ont aussi installé leurs idées, les réduisant à la portion congrue, je veux donc ici même rendre hommage à cet enfant de 68 qui est resté le même, debout, l'anar aux poings serrés, ressassant encore et toujours ses sentiments libertaires, et puisqu'il faut terminer je citerai à mon tour Oscar Wilde "De nos jours tous les grands hommes ont leurs disciples et c'est toujours Judas qui rédige la biographie".

Peter DORSEY.



JIHEL, un artiste parmi les artistes.



Une très brève rencontre lors d'une exposition de groupe d'artistes à la Mutualité, mais une rencontre qui allait en appeler beaucoup d'autres, je vais suivre ce dessinateur sur tous les salons parisiens pendant une longue décennie tant je fus subjugué par ce créateur de la liberté, c'était la fin des années 70, j'étais jeune collectionneur de documents anciens et journaliste de métier, lui déjà confirmé dans son art au point que son stand grouillait d'amateurs et d'admirateurs, on pourrait dire des fans, tant l'hystérie quelquefois était présente, c'était l'époque de son vivant satirique, Giscard d'Estaing était Président de la République et Raymond Barre son premier ministre.

Je ne sais pas trop pourquoi je me suis aventuré vers le stand de ce créateur, certainement l'esprit de foule et un peu de curiosité, mais je ne le regrette pas tant cet artiste a su renouveler le genre satirique et caricatural avec des dessins extravagants et poétiques enjolivés de textes souvent tranchants comme des lames de rasoirs.

Après lui avoir acheté quelques créations anarchisantes et pacifistes, je lui glissais mon idée de faire un papier sur sa démarche originale, sa réponse fut très journalistique, je cite : "Encore un marronnier" Intimidé j'ai fait mine de comprendre mais j'ai seulement appris par la suite ce que voulait dire cette expression familière des rédactions de presse, il faut bien se rappeler qu'il fut journaliste lui-même très longtemps, c'est son côté touche à tout.

Éconduit, je reviens à la charge lors d'une exposition au quai d'Austerlitz, il prit alors le temps de m'expliquer qu'il n'aimait pas que l'on écrive sur lui et qu'il refusait presque systématiquement toutes les interviews. Je lui ai acheté ce jour-là des dessins sur Léo Ferré, François Béranger, Joan Baez et Catherine Ribeiro, ces fameuses cartes dites "Prestiges" travaillées à la main, à l'aquarelle et vernissées, de petites merveilles que les collectionneurs s'arrachaient, il fallait voir l'ouverture de son stand au début de l'expo, les amateurs se disputaient les nouveautés à petits tirages, c'était fou, on se serait cru à une séance de dédicaces d'une rock star. Il prenait un malin plaisir à distiller quelques dessins retenant dans sa manche souvent le meilleur, tout le monde le savait et attendait son bon plaisir. J'ai observé ce rituel sur beaucoup d'expositions, sa force résidait dans le fait qu'il savait à l'avance qu'il vendrait tout, il aurait pu en faire dix fois plus mais il savait se limiter à des tirages courts afin de créer l'attrait.

J'ai oublié de préciser que ma spécialité en tant que journaliste de presse est le cinéma et la chanson, mais je ne rechigne pas à couvrir des écrivains ou des peintres.

Jihel s'est entouré de toute une pléiade de chanteurs et comédiens qu'il croque à souhait, qui ne connait les multiples hommages à Brassens et Brel mais aussi Barbara, Lavilliers ou Renaud, on perçoit de suite entre ces artistes et lui, le créateur, une complicité d'idées, il faut dire que Jihel est un guetteur attentif qui traverse le monde de l'illustration en diagonale. En illustrant les chansons de Brassens, les films de Marilyn ou encore ceux de Godard il se donnait les moyens de ne pas épuiser le sujet.

Par contre il sera très agressif avec les Halliday, Delon, Sardou ou Barbelivien, limite odieux avec Mireille Mathieu mais attendrissant avec Moustaki ou Reggiani.

Il soufflera le chaud et le froid avec Brigitte Bardot n'oubliant pas ses engagements pour la protection animale mais se fera très critique sur ses idées d'extrême droite au point de se fâcher avec elle.

Il sera très ambigu avec sa sœur ainée de révolte Catherine Ribeiro, la seule certainement qui n'aura pas dans les multiples créations qui lui sont consacrées une seule caricature, il me dira seulement comme si c'était une évidence "C'est la perfection faite femme à tout point de vue, son visage ne le mérite pas" il faudrait creuser plus loin pour trouver la vraie réponse à ce que l'on cherche mais que l'on devine assez facilement, inutile d'insister il n'en dira pas plus. Un conseil à ceux qui pourraient interviewer Jihel dans le futur, n'insistez pas si vous n'avez pas de réponse à votre question, il pourrait se fermer définitivement.

J'ai donc suivi Jihel dans toutes ses expositions parisiennes et à l'époque c'était quatre à cinq fois par an, je l'ai même rencontré lors d'une expo huppée au George V et ce jour-là je lui ai acheté sa carte pirate consacrée à Marilyn Monroe, il faut dire qu'avec son principe de tirages très faible il fallait se dépêcher car il n'y en avait pas pour tout le monde. J'ai pris à chaque fois beaucoup de notes avec son accord de principe, notes de conversations avec ses amateurs ou clients ou plus simplement le fruit de mon questionnement. A chaque fin de salon on a fait le point sur ce qui pourrait être publié ou pas et j'ai occulté pour mon analyse à sa demande les conversations d'ordre privée soit familiales soit politiques. Il est vrai que son stand était une vraie tribune politique où fourmillaient de nombreuses idées, j'ai même été le témoin lors d'une exposition porte de Versailles d'une escarmouche courte mais violente avec des intégristes juifs, c'est vous dire.

Je peux affirmer dans cette article que les créations de Jihel sont des mélopées saccadées que l'on peut croire répétitives, que nenni, le texte est souvent là pour rappeler un terrain différent, textes obsessionnels, argotiques, lyriques, tout ce que vous voudrez mais au bout du compte d'une stupéfiante précision et qui font mouche.

Cet artiste-là a tout compris avant tout le monde, il donne à voir des situations, des positions de genre, c'est la rançon du succès car on attend la suite. Une caricature de personnage à la "Morchoisne" on en fait une, deux, allez trois, après ça devient lassant, alors que positionner Halliday dans une idée politique de Monaco à Gstaad en passant par Sarkozy ou Chirac c'est interminable sous la plume de Jihel.

Je ne suis pas certain qu'un artiste ait échappé à son crayon, les plus improbables sont dans son Panthéon au moins une fois, Caussimon, Mouloudji, Tachan, Cholon et des centaines d'autres, Lennon, Bowie, Piaf, Perret, Trenet etc... Certains auront plus de chance et se verront gratifier d'une série particulière, Sarah Bernhardt, Marilyn Monroe, Madonna, Jules Verne, Andy Warhol* ou encore Mounet-Sully.

Il fera intervenir dans sa série anarchiste "Pierre Noire" ses intimes, Escudéro, Paco Ibanez, Utgé Royo, Higelin, Lavilliers, Magny, Moustaki, Mouloudji, Victor Jara ou encore et toujours Catherine Ribeiro, ça n'a l'air de rien mais c'était pour eux un vrai privilège car cette série maintes fois exposée en France et à l'étranger délivre des vrais messages de révoltes. Il est néanmoins surprenant que Ferré n'ait pas eu droit à une planche mais je pense que ça s'explique par certains froids entre eux à plusieurs reprises et périodes et même s'il ne me l'a pas dit et ce malgré mon empressement.

Cette série fut créée dans une période d'éloignement entre eux, série entamée à Paris mais qui vit son prolongement à Turin puis New-York.

Ce que j'ai trouvé intéressant dans le fait de constituer une collection thématique de cet artiste c'est que rien n'est fermé, il s'est toujours réservé un droit de suite même et surtout vingt ans plus tard, vous pouvez partir d'un artiste, prenons par exemple Richepin et bien vous vous retrouvez avec Cléo de Mérode ou Louise Michel, vous êtes entrainé sur les pentes de la Commune de Paris ou du roi des Belges sans le vouloir vraiment, là réside une force exceptionnelle car nombre de collectionneurs dont l'auteur de ces lignes se sont ainsi fait prendre au piège en partant ainsi sur d'autres sujets, mais est-ce vraiment un piège, je ne le pense pas, plutôt un plaisir.

Voyons à présent un artiste qu'il adorait, au hasard tiens prenons Léo Ferré mais est-ce vraiment le hasard ? Des années 60-80 aux années 90-2000 la forme évolue, du vivant du chanteur la critique est présente et souvent pertinente, son absence de la révolte de 68, Pépée, Madeleine, Marie, Barbelivien, Edern Hallier etc... Léo acceptera tout ou presque tout de ce familier du boulevard Pershing, de l'ilot Du Guesclin ou de Perdrigal, Il ne le suivra pas en Toscane, le lien c'était Madeleine. La fracture s'opère à sa mort en 1993, Ferré intervient alors comme un grand sage qui délivre des anathèmes à ceux encore vivants, donne des brevets de révolte à Ribeiro, Mama Béa ou Francesca Solleville. Jihel opérera souvent comme cela pour les artistes dont il a été proche, il le fera avec Dubuffet ou Jean Effel. Il me dira très simplement "C'est normal, ils ne peuvent plus se défendre, je souhaite seulement qu'on en fasse autant avec moi."

Hédoniste et altruiste à la fois Jihel est animé par la passion de son travail, une passion qui confine à la folie, d'un fort capital culturel, d'une mémoire phénoménale et d'une grande personnalité cet ancien soixante-huitard qui fut un temps membre de la gauche prolétarienne est un intellectuel qui milite par le savoir, il me dira un jour en guise de conclusion d'un de nos entretiens "Je cherche toujours un équilibre dans la confrontation." En lui posant la question qui fâche, mais pourquoi l'anarchie ? J'ai eu droit à cette réponse inamicale "Si c'est votre ordre qui règne, alors oui, je suis anarchiste." Cette réponse m'a permis d'en poser une autre qui me trottait depuis longtemps, Pourquoi cette folie créatrice ? Il ne se laissa pas prier pour répondre à cette question qui revient souvent dans la bouche de ses collectionneurs "Plus jeune je n'avais qu'un leitmotiv, occuper le terrain des idées, c'était devenu une obsession, mes dessins étaient devenus des pamphlets, des brûlots, mais le terrain était miné, je me suis calmé. Là s'est arrêté cette conversation, dommage, il me manque des réponses, mais j'ai bien compris que sa folie créatrice était un acte militant et pour les pisse-vinaigre tant mieux s'il pouvait en vivre.

Pour ma part cet artiste offre à qui veut bien l'étudier plusieurs facettes de personnalité, un peu comme sa carrière artistique ou sa vie perso, double ou triple. Un accès difficile et une raideur qui ferme énormément de portes, certainement voulue et maitrisée pour éloigner les intrus, prétexte à ce temps qui lui manque, un cloisonnement de ses amis qu'il ne confondra jamais avec ses connaissances, un regard insondable, froid et direct dans lequel parfois on perçoit la passion ou l'ennui, mais avec le temps on s'aperçoit qu'il y a des brèches énormes sous la carapace, un émotif amoureux fou de la nature, des animaux, des insectes, des fleurs sauvages et de la poésie, un pacifiste révolté jusqu'à la démesure, je ne suis pas certain que cet homme soit heureux, trop d'intelligence confine au malheur.

* Au sujet de cette longue série Warholienne il faut dire que Jihel a emprunté le meilleur à l'artiste du pop-art, cette série baptisée "WARHOL-ART" est doublement intéressante car elle nous entraîne dans les arcanes d'artistes oubliés en y mêlant des artistes de notre temps. A la façon d'un Martial RAYSSE il faut vraiment s'immerger dans cette période POP de Jihel pour faire corps avec ses couleurs flamboyantes. Peuvent se côtoyer Réjane et Mick Jagger, David Bowie et Michel Simon ou encore Camus et Foucault, quand je dis se côtoyer c'est dans la série car chaque dessin est dédié à un artiste souvent avec deux ou trois portraits Warholisés. Vers ce que je pense être le milieu de la série Jihel s'est essayé aux politiques sur quelques numéros. Plusieurs artistes auront droit à plusieurs planches, le tirage est très souvent de 30 exemplaires numérotés ce qui en fait des raretés.

Henri TACHAN, non pas lui, l'autre, celui que l'on ne connait pas ou que l'on ne veut plus connaitre, enfin débrouillez-vous, je reste debout et vivant, le métier de journaliste m'a quitté, c'est de la daube inexpugnable comme aurait pu dire le grand JIHEL.



Né Jacques Camille LARDIE en 1947 à Périgueux.

Ancien élève des arts décoratifs.

Diplômé des Beaux-arts.

Il sera décorateur sur porcelaine et émaux à Limoges, créateur d'affiches en Mai 68, journaliste d'investigation à Nice, mail-artiste à Bruxelles et Milan, photographe à Turin, dessinateur de presse à Paris, sérigraphe lithographe à Barcelone, libraire éditeur à Beaucaire (Gard), sculpteur aux Etats Unis, auto-éditeur souvent et partout, créateur de cartes postales d'art tout le temps.

Très engagé politiquement, il sera de tous les combats qui émaillèrent la société des années 60-70, Mai 68, le Larzac, les insoumis, le féminisme, les Lip, le Joint Français, les sans-papiers, les squats d'artistes, se radicalisant au fur et à mesure au point d'épouser les idées libertaires pacifistes individualistes.

Créateur cartophile reconnu unanimement, il illustrera des livres, s'adonnera à la lithographie et à la sérigraphie, travaillera sur tous les supports possibles, s'évadera sur de nombreux ex-libris dont plusieurs sur Talleyrand commandés par des collectionneurs dont Steeve Pokeinstein, Kurt Hayek, Mill Reinberg ou Théodor Wittgenstein.

Il signera ses planches de nombreux pseudos dont le plus célèbre est Jihel.

Il se considérera toujours comme un voleur d'images et de mots estimant que tout a été dit ou fait.

Passionné d'histoire, il en retiendra deux faits saillants, la Révolution Française de 1789 et la Commune de Paris de 1871, il en retirera deux personnages emblématiques : Talleyrand et Louise Michel qui vont l'accompagner pendant des décennies.

Même si tout oppose ces deux personnages, il existe un lien plus fort que tout : Ils étaient tous deux francs-maçons.

Il émaillera ses dessins pendant plus de quarante ans d'une multitude de symboles (Scatologiques, maçonniques, animaliers etc...).

Il mélangera dans son délire fou de dessinateur les époques au gré de ses inspirations nocturnes dans une fresque quasi-surréaliste. Pour exemple, il est plus que surprenant de voir discourir le maire de Nice Jacques Médecin avec Talleyrand qui lui même disserte avec Guillaume II et Gambetta sur l'assassinat du Duc d'Enghien et sur le Congrès de Vienne. Cette manière satirique de mélanger les époques et les personnages à ce point n'a jamais existé dans l'histoire de la caricature et donne à l'artiste cette personnalité bien à part qui le rend inclassable, ce dont il se revendique, lui qui refuse et a refusé tout hommage ou décoration.

De très nombreuses revues ou livres font références à son œuvre picturale, s'il fallait en retenir un, ce serait le tome III de Fabien ZELLER intitulé "Ciment de l'histoire, série de dessins de l'artiste Jihel, le cœur d'une aventure surréaliste" édition du pavé mosaïque paru en Décembre 1983, tirage limité et numéroté en 800 exemplaires, 241 pages, un dessin par page avec tentative d'explication de l'auteur qui se livre là à des circonvolutions dignes d'un trapéziste de haut vol, Jihel se refusant à intervenir dans l'explication de certains de ses dessins-énigmes. Ce livre est intéressant car l'auteur fait intervenir un grand nombre des amis du dessinateur tels Benny Lévy, Léo Ferré, Guy Bedos, Jean Roger Caussimon, François Maspéro, Louis Lippens, Serge July, Léo Campion, Jean Paul Dollé, Jacques Higelin, Joelle et Gérard Neudin, André Fildier, Oziouls, Pierre Desproges, Gébé, Niki de Saint Phalle etc....

Cet auteur Fabien Zeller a édité cinq livres sur Jihel et son parcours sinueux dans le monde de l'art, dont un livre d'entretiens.

Le mail-art

Pionnier du renouveau de l'art postal ou mail-art, il dessine ses premières enveloppes libertaires à la fin des années 60 alors que cet art est largement en sommeil, il revendiquera cet engagement hérité du mouvement futuriste FLUXUS avec pour idée maitresse que tout peut être art.

De nombreuses enveloppes mettent en scène Talleyrand entre les années 75 et 2000 pour une correspondance entre artistes essentiellement

Musées

Des planches ou dessins avec la représentation du Prince figurent dans les musées suivants:

Musée Jaurès à Castres

Fondation Jean Jaurès

Musée du Grand Orient de France à Paris

Musée de la ville de Nouméa - Nouvelle Calédonie

Musée Gambetta à Cahors

Expositions

D'une intransigeance sans égal, il ne s'exposera que dans des lieux liés à ses idées, il refusera les contraintes, les assurances et le flicage de ses expos, voici quelques endroits ou Talleyrand fut exposé :

1972 - librairie le trait noir Lyon quartier de la Duchère,

1974 et 1981 - Centre de culture libertaire ALMADA au Portugal face à Lisbonne,

1976 - Nice, exposition sur la Commune de Paris avec édition de planches sur place en procédé sérigraphique,

1977 - New-York, exposition de la collection Pokeinstein intitulée "Sur les traces de Talleyrand",

1994 - Londres, Août Septembre, exposition "Ciment de l'histoire" Royal Horticultural Society's Hall, Westminster

Sur Wikipédia, une page est consacrée à la série Ciment de l’Histoire voir : CIMENT DE L'HISTOIRE

1994 - Paris, des dessins de Talleyrand figureront à l'Assemblée Nationale lors de son exposition en Septembre octobre sous la présidence de Philippe Seguin - Jihel ne sera pas présent au vernissage,

1995 - New-York exposition Blackout Books,

2008 - Turin, octobre novembre, exposition intitulée "Talleyrand s'invite à l'expo",

2010 - Turin, exposition intitulée " Les tourments de l'Empire, Napoléon et Talleyrand",

Les séries de cartes postales en rapport avec Talleyrand.

Ciment de l'histoire

Talleyrand et le Kaiser

Collection-Collectionneurs

Images empruntées pour sourire

Nice Flamboyant

Nice surréaliste

La griffe Niçoise

Bulles de Nice

Les ambiguïtés surréalistes de l'histoire

Fenêtres d'artistes

Rencontres imaginaires

Limoges-Limousinage

Pierre polie à Saint Martial - Série sur Limoges

Les métaux à l'orient éternel d'Angers

La vie tourmentée des grands maîtres

Les grands maîtres

Allégorie sociale

Nos absintheurs

Les personnalités et l'absinthe

Une dinde chez les frères - sur Catherine Talleyrand

Les princes du royal secret

Les trois points Pau

Albi de la voute étoilée - 2 cartes sur Talleyrand sur les 34 éditées

Remerciements à M. Steeve Pokeinstein, auteur de cette biographie de Jihel.

Pour rendre plus aisée la consultation des cartes de Jihel, j'ai procédé à un classement par personnage ou sujet représenté.

En cliquant sur le lien ci-dessous, vous aurez accès à la liste des personnages :


LISTE DES PERSONNAGES ET SUJETS PRESENTS SUR LES CARTES POSTALES

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Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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