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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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TALLEYRAND

ET L'ESPRIT FRANCAIS

PAR RAYMOND ISAY




I


Une journée académique

Les portes s’ouvrent. L’huissier annonce : « Le Prince ! » Aussitôt chacun est debout. Toutes les têtes se tournent vers l’entrée de la salle. Appuyé au bras d’un confrère, un grand vieillard s’avance en boitant. Les cheveux longs et bouclés, la large redingote noire, la cravate blanche passée à plusieurs reprises autour du cour font songer à un personnage d’autrefois, à quelque survivant du XVIIIe siècle. Mais la silhouette demeure droite et fière, le chef impassible et hautain. Et les yeux profondément enchâssés en ce visage décharné qui, si l’on en croit les Mémoires d’Outre-Tombe, « tourne à la tête de mort » - les yeux à demi-clos et comme assoupis semblent recouvrir le secret, l’énigme d’une vie près de s’éteindre… Feinte insensibilité. Fallacieuse indifférence. Le regard veille, au fond de ses cavernes, - investigateur et inquisiteur…

Le grand vieillard gagne sa place, entouré de la déférente attention des membres de l’Institut et de l’ardente curiosité de leurs invités, beaucoup plus nombreux que de coutume… Nous sommes au Palais Mazarin, le 13 mars 1838, et l’Académie des Sciences morales et politiques est réunie pour accueillir et pour entendre l’un des plus âgés, l’un des plus anciens, et sans doute le plus illustre de ses membres, le prince de Talleyrand.

« Le Prince ! » vient de proclamer solennellement l’huissier de l’Institut. Tel est le titre aussi de l’article que George Sand a consacré quelques mois auparavant, dans la Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1837, au doyen de la politique et de la diplomatie. Elle est romantique, elle est femme. Elle dénonce, elle abomine en Talleyrand un faux grand homme. Et la perfidie, l’hypocrisie qu’elle découvre en son modèle, sa « débauche rampante », sa « sordide avarice » n’ont pu qu’échauffer son imagination et que lui soulever le cœur.

Le Prince ! Sans doute quelques-uns des assistants de la solennité académique n’ont pas oublié l’article injurieux, le réquisitoire de Lélia. Mais, chez un plus grand nombre d’entre eux, un autre souvenir s’éveille. Comment ne pas songer, en présence du fameux octogénaire, qui occupe le devant de la scène depuis plus de cinquante ans, et dont la réputation de vice égale, sans la ternir, la renommée de ses talents, à cet autre célèbre « Prince », celui dont Machiavel a fait le symbole même de l’amoralisme dans la conquête et l’exercice du pouvoir ? Machiavel et Talleyrand. Quel rapprochement suggestif pour les membres d’une Compagnie vouée à la connaissance des hommes et à celle des sociétés !

Nous sommes en 1838. Nombreux encore, à l’Institut comme dans les Chambres et dans les grands corps de l’Etat, sont les hommes d’âge et d’expérience qui ont vu se dérouler, depuis quelque cinquante ans, la tragi-comédie de l’histoire. Quelques-uns y ont joué leur rôle, et l’on peut imaginer tel vénérable académicien de ce temps-là – blancs favoris et palmes vertes – qui ait successivement servi – ou desservi – la Révolution, l’Empereur et la Légitimité. Il est le contemporain, le compagnon de toute la vie de Talleyrand. Aujourd’hui membre de l’Institut, pair de France de Louis-Philippe, il n’a pas manqué de faire atteler pour venir entendre son éminent confrère. Et, à l’apparition du patriarche claudicant, et de son visage d’outre-tombe, affluent en lui les souvenirs…


II


Le rôle intellectuel

Le prince de Talleyrand – le Prince – c’est, pour un homme de 1838, le revenant d’un lointain passé. Il est né en 1754, la même année que Louis XVI. Issu d’un des plus nobles sangs de France, fils aîné d’un officier de carrière appelé à devenir lieutenant général des armées du Roi, Charles-Maurice eût vraisemblablement été soldat sans le malencontreux accident qui, faisant de lui un pied-bot, détermina sa famille à le pousser au séminaire. Erreur d’orientation et de direction imputable au temps et au milieu, qui pesa sur sa vie entière. Nul n’était moins fait pour le sacerdoce et il ressentit douloureusement l’iniquité de la nature et la méprise de ses parents.

« Le respect que je dois à la mémoire de ceux de qui j’ai reçu le jour, écrit-il quelques semaines avant sa mort à l’archevêque de Paris, ne me défend pas de dire que toute ma jeunesse a été conduite vers une profession pour laquelle je n’étais pas né. » Est-ce par une secrète réaction contre cet état imposé que s’explique l’extrême liberté de ses mœurs, durant ces dernières années de l’Ancien Régime qu’il a lui-même baptisées le temps du « plaisir de vivre »… (Du plaisir, et non de la douceur, comme nous disons à tort aujourd’hui, affaiblissant singulièrement ainsi l’expression du grand voluptueux.) Sans doute a-t-il quelques bonnes raisons d’émettre une telle formule. Abbé de cour, la vie qu’il mène ne saurait passer pour édifiante. Il lit Sade, fréquente Laclos, rencontre Restif de La Bretonne. Une galerie, une guirlande de jolies femmes fait cortège à ce Des Grieux. C’est une suite d’estampes galantes à la manière de l’époque que la chronique de sa vie. Rappelons seulement ses relations avec Mme de Flahaut. Leurs conséquences – nous le savons – suffiraient à lui assurer une place, un rôle dans l’histoire. Gouverneur Morris se trouvait là un jour où, l’aimable comtesse étant quelque peu souffrante, et tandis qu’une servante lui faisait prendre un bain de pieds, l’abbé de Talleyrand-Périgord s’occupait à chauffer le lit avec une bassinoire…

Le goût des femmes. L’amour de l’argent. Dès cette époque, Talleyrand est attiré par les affaires. Il spécule. Et il trafique. Faut-il ajouter que son intelligence est capable de s’élever fort au-dessus des manœuvres de banque et de bourse, comme des louches combinaisons de la politique et de l’argent ? Talleyrand est économiste, admirateur de Turgot, ami de Dupont de Nemours. Et il est aussi financier. La compétence qu’il acquiert en matière de finances publiques est égale – ce n’est pas peu dire – à sa science des intérêts privés. Ce prêtre si peu mystique, mais d’esprit très positif, est bientôt à sa juste place. Agent général du Clergé, chargé à ce titre des affaires temporelles de l’Eglise, il se montre un administrateur capable, - et redoutable bientôt…

C’est l’une des singularités, et presque des absurdités, de cette fin d’Ancien Régime, que l’éclosion et l’épanouissement d’une telle personnalité. Ecclésiastique, aristocrate, Talleyrand sera demain au premier rang des novateurs. Sa pensée est toute moderne. Il a certes reçu l’éducation, la formation théologiques. Et tout ne sera point perdu de ce sévère apprentissage, forte gymnastique de l’esprit. Son intelligence pourtant ne sera point au service de la foi. Il est le disciple des Philosophes. Ils l’ont envoûté, fasciné dès le temps de son adolescence. Et, parvenu à la vieillesse, il évoque avec une sorte de nostalgie le brillant et fiévreux XVIIIe siècle, les jours de l’Esprit des Lois et de l’Encyclopédie. Voltaire, pour sa génération, n’est plus seulement un roi : il est devenu le Dieu Voltaire. Lorsque l’illustre vieillard, en 1778, fait à Paris son dernier voyage, ce voyage qui sera celui de son triomphe et de sa mort, l’abbé de Talleyrand ne se dérobe point à ce qu’il croit être un devoir, et qui est seulement une mode. Il va se prosterner devant l’Idole. Et l’on assure que le jeune ecclésiastique aurait reçu, tout comme le petit-fils du protestant, du puritain Benjamin Franklin, la toute laïque bénédiction du pontife de l’incrédulité.

Talleyrand ne s’arrête point là. Familier du Palais-Royal, fort lié avec le duc d’Orléans, plus tard Philippe-Egalité, grand-maître de la franc-maçonnerie française, il fréquente lui aussi les loges. Il y coudoie un assez grand nombre de personnages en vue, aristocrates, financiers, gens de robe, voire même membres du clergé. Il y rencontre aussi quelques-uns des esprits les plus remarquables de l’époque, qu’il retrouve souvent dans le monde, et dans la fréquentation desquels il achève sa formation. Ces penseurs, ces écrivains sont les disciples des Encyclopédistes, et plus précisément de Condillac, fondateur de l’Idéologie sensualiste. D’où le vocable d’« Idéologues », qui n’enveloppe à l’origine aucun sens péjoratif (c’est Napoléon qui lui donnera une signification défavorable), et qui s’applique à Sieyès, à Roederer, à Volney, à Destutt de Tracy, à Cabanis, à Daunou, à ce groupe assez homogène, dont les membres sont à peu près contemporains, et qui constitue la seconde génération des Philosophes. Ce sont eux qui vont fournir aux régimes qui se succéderont en France à partir de 1789 – à ceux du moins qui ne poursuivront pas systématiquement la chimère et la violence – des élites, des « cadres » nouveaux. Talleyrand est avec eux. Nul plus que lui n’a contribué à faire passer sur le plan de la vie réelle la pensée de l’« Idéologie ».

Le voici bientôt en effet introduit, intronisé sur la scène politique, placé par ses talents et par les circonstances au premier rang de l’actualité. Evêque d’Autun au début de 1789, il est élu député du clergé de son diocèse aux Etats Généraux, à l’Assemblée Constituante. Mais son action est bien différente de celle qu’on eût pu attendre d’un membre du haut clergé. En lui, le disciple des Philosophes, l’ami des Idéologues se conjuguent avec le financier, avec le connaisseur – peut-être trop averti – des affaires ecclésiastiques, avec l’épicurien contrarié par les disciplines religieuses, avec le libertin refoulé… C’est ici le lieu d’évoquer le grain de sable de Cromwell et le nez de Cléopâtre. Que Talleyrand, en son bas âge, n’ait pas été victime de l’accident qui causa sa claudication, que par suite il n’ait pas été contraint à l’état ecclésiastique, il n’eût pas éprouvé, à l’égard de l’Eglise romaine, cet obscur ressentiment, cette plus ou moins consciente malveillance. On ne trouverait pas, à l’origine de l’anticléricalisme révolutionnaire et des tendances laïques de tout le XIXe siècle, une autorité de ce poids.

Voici donc Talleyrand député. Il représente, avec Mirabeau, La Fayette et quelques autres, une certaine noblesse éclairée et avancée, - on dirait aujourd’hui « évoluée ». Or, la crise financière en 1789 domine la situation politique. L’ancien agent général du Clergé (ex-ministre des Finances de l’Eglise de France) sait mieux que quiconque l’étendue de la fortune ecclésiastique. Rien ne lui échappe, en ce domaine, des inévitables abus. Il fait décider la vente au profit de l’Etat – moyennant le versement d’un revenu fixe – des propriétés du clergé, considérées comme biens nationaux. Après quoi, le 14 juillet 1790, le jour de la Fête de la Fédération, il célèbre au champ de Mars une messe spectaculaire : il officie solennellement, - le sourire de Voltaire aux lèvres. La Fayette rapporte que l’évêque d’Autun, au moment de monter à l’autel, lui chuchota au passage : « Ah ça, ne me faites pas rire ! » Bientôt enfin, nouvelle étape, et celle-là décisive. Talleyrand joue un rôle actif dans la mise en application de cette constitution civile du Clergé, par qui le schisme s’introduit dans l’Eglise de France. Quelle occasion, pour les dévots, d’évoquer les nourrissons qui, devenus grands, battent leur nourrice, sans parler du serpent qui poursuit de sa morsure venimeuse ceux qui l’ont réchauffé dans leur sein !

La Constitution civile fait long feu. Mais voici que point un problème de tout autre conséquence. La question de l’Ecole apparaît. Le clergé, qui jusqu’à la Révolution se chargeait en grande partie de l’enseignement, a vu réduire ses biens et décroître son influence. Il n’est plus en mesure d’assumer toutes ses tâches, notamment en matière d’éducation. Or, précisément, la Constituante, soucieuse de réformer l’Etat, de régénérer la nation, tend à élever les générations montantes en fonction du régime qui se fonde. Ses membres sont pour une large part les disciples de ces « Philosophes », pour qui la pédagogie était en quelque sorte une annexe de la Philosophie. Grande est l’influence de Rousseau, instituteur du jeune Emile de Diderot, auteur du Plan d’une Université pour le gouvernement de Russie ; de Condillac, précepteur du prince de Parme. Et leurs continuateurs, les « Idéologues » de 1789, sont essentiellement professeurs : ils ont tous, ou presque tous, à un moment de leur carrière, enseigné. Si l’Education nationale est une conception des Philosophes, c’est par les Idéologues qu’elle va se réaliser.

Talleyrand est à l’avant du bataillon philosophique. Comment pourrait-on s’étonner d’y trouver ce prêtre, cet évêque malgré lui, déjà presque défroqué ? Le voici donc « engagé ». Engagé dans le grand combat – parfois assoupi, jamais apaisé – qui, depuis un siècle et demi, oppose, dans le champ clos de l’Ecole, les partisans de l’enseignement confessionnel et ceux de la laïcité. Et c’est pourquoi il donne lecture à l’Assemblée, aux séances des 11, 12 et 19 septembre 1791, de son Rapport sur l’Instruction publique. C’est pourquoi, dès le temps de la Constituante, ce personnage titré et mitré est le précurseur et le devancier des Condorcet et des Lakanal. Le sait-on suffisamment ?

Le rapport Talleyrand forme donc la première assise de la vaste construction à laquelle se sont attachés après lui, sous les différents régimes, les ministres successifs, les Guizot, les Duruy, les Ferry et leurs collaborateurs. Les principes qu’il pose, on les verra passer peu à peu dans la réalité au cours du XIXe siècle. Il procède d’une pensée – faut-il dire anticléricale ? – de laïcisation scolaire ; il affirme le droit de tous à l’instruction, « gratuite à l’égard des parties d’enseignement indispensables pour tous les hommes » ; il établit la distinction, si particulière à la France, des trois degrés de l’enseignement : le primaire, le secondaire, le supérieur.

Le rapport nous éclaire aussi sur son temps et sur son auteur. Talleyrand est un homme de 89 : il prescrit l’éducation civique, l’étude de la Déclaration des Droits de l’Homme et des principes de la Constitution. Il n’a garde d’oublier l’éducation des femmes, qu’il aime trop, et qu’il connaît trop bien, pour les laisser de côté. Il se préoccupe de l’instruction des ministres du culte : souci naturel chez l’ancien séminariste, devenu l’évêque constitutionnel, attentif à la formation du nouveau clergé. Surtout, il nous révèle la grande pensée de Talleyrand, qui est aussi (avec deux autres idées, deux idées-sœurs, celle de l’Encyclopédie, celle de la classification des Sciences) une grande pensée du XVIIIe siècle : la création de l’Institut.

Quiconque a lu le rapport perçoit, dès les premières pages, que Talleyrand obéit, plus encore qu’à la préoccupation de l’enseignement, au souci de la culture. Avant de l’écrire, assure-t-il, il a consulté « les hommes les plus instruits et les savants les plus remarqués de cette époque où existaient M. de Lagrange, M. de Lavoisier, M. de Laplace, M. Monge, M. de Condorcet, M. Vicq d’Azyr, M. de la Harpe ». Cet attrait de l’élite, de la sélection déterminée par le mérite individuel, - sentiment propre aux temps nouveaux, - Talleyrand l’éprouve avec force. La noblesse, le clergé déclinent. Il s’agit donc de promouvoir une aristocratie nouvelle. Aristocratie bourgeoise : tel est le vœu de la constituante. Aristocratie fondée, non seulement sur l’argent, sur la situation économique et sociale, mais sur le savoir et le talent : tel est le souhait de Talleyrand.

Cette élite sera composée des plus éminents représentants des lettres, des arts et des sciences. Un Institut national les rassemblera à Paris. Mais il ne s’agit pas de les réunir pour de vaines et stériles parlotes – et c’est une pierre à l’adresse des Académies de l’Ancien Régime. Ils seront avant tout des professeurs ; ils auront pour tâche d’initier le public à toutes les grandes disciplines. L’institut de Talleyrand ne préfigure donc pas seulement l’institut d’aujourd’hui : il s’apparente au Collège de France, il laisse prévoir l’Ecole Normale. A cette époque où n’existaient ni les Universités, ni les grandes Ecoles, Talleyrand lance, l’un des premiers, l’idée d’un Enseignement supérieur. Son Institut apparaît comme une « Encyclopédie vivante », selon le mot de Daunou, comme la projection dans la réalité d’une haute conception de la Philosophie, puis de l’Idéologie. Talleyrand la porte à la tribune. Mais les événements ne laissent pas à la constituante le temps de discuter, de voter ses conclusions.

1792. La Révolution s’exaspère. Talleyrand est contraint d’émigrer. Il s’exile à Londres d’abord, ensuite aux Etats-Unis… Puis les mois s’écoulent, les passions s’apaisent, la Terreur est maîtrisée. Les amis de Talleyrand reparaissent sur la scène politique. Et, avec eux, ses idées. Lorsque la Convention, après Thermidor, revient aux œuvres de paix, elle décide, sur le rapport de Daunou, la création de cet Institut national des sciences et des arts qui deviendra l’Institut de France. Il est directement issu du projet de Talleyrand. Chacun – et Daunou le premier – lui en reconnaît la paternité. En son absence (car il réside encore à Philadelphie), il est élu membre de l’Institut, dans la classe des Sciences morales et politiques (Section d’Economie politique), le 14 décembre 1795.

Rentré en France l’année suivante, Talleyrand dès son retour prend séance parmi ses confrères. Période d’expectative. Temps propice aux studieux loisirs. L’Institut en bénéficie. Talleyrand, en 1797, fait deux lectures aux « Sciences morales ». La première est consacrée aux Relations commerciales des Etats-Unis et de l’Angleterre. Il y prouve son sens des affaires, sa connaissance approfondie des hommes et des choses d’Amérique ; il ouvre, avec sa clairvoyance habituelle, sa pénétration de l’avenir, les perspectives où s’engageront et s’illustreront après lui un Tocqueville et un André Siegfried.

La seconde est un Essai sur les avantages à retirer des colonies nouvelles dans les circonstances présentes. Elle révèle, chez Talleyrand, une profonde psychologie politique, en même temps qu’elle appelle l’attention sur l’Egypte et signale tout l’intérêt qu’offrirait son acquisition. L’idée n’était pas nouvelle : Choiseul, le Voyage en Egypte de Volney, la décadence de l’Empire ottoman et l’éventualité du partage de ses dépouilles l’avaient rendue actuelle. Talleyrand, pour sa part, est surtout sensible à deux considérations. L’une est d’ordre économique. Il a saisi, en Amérique, toute l’importance du coton : il entrevoit, pour la France et pour lui-même, l’intérêt qui s’attache à la possession d’un pays grand producteur. L’autre, d’ordre philosophique. L’Egypte séduit les Idéologues par le prestige d’une civilisation encore enveloppée de ténèbres ; par l’antiquité de sa religion, très antérieure au Christianisme, et où l’on croyait retrouver la religion dite « naturelle », par le culte du Soleil, par l’initiation isiaque, par le mystère des hiéroglyphes, que l’on rapprochait curieusement du symbolisme maçonnique (songez à cette œuvre du même temps, située dans le même pays, imprégnée du même climat, la Flûte enchantée). Le coton, la libre-pensée. Deux motifs qui, joints aux vues du gouvernement et aux ambitions de Bonaparte, devaient entraîner la France dans l’une des entreprises les plus glorieuses – et les plus chimériques – de son histoire : l’expédition d’Egypte. Colonialisme de la Philosophie. Impérialisme idéologique. Le but est l’exploration scientifique autant que la conquête territoriale. Bonaparte embarque avec lui plus de deux cents savants, littérateurs et artistes. Il va fonder l’Institut du Caire, réplique de la création intellectuelle de Daunou et de Talleyrand.

Le succès de ces lectures académiques, surtout de la seconde, fut éclatant. Sans doute fit-il impression sur le Directoire qui, treize jours après celle-ci, cédant aux instances, disons mieux, à l’insistance de Mme de Staël, appelait l’auteur de l’Essai sur les Colonies nouvelles au ministère des Relations extérieures. Talleyrand est dès lors, pour de longues années, absorbé par la politique. Le voici tour à tour ministre du Directoire, du Consulat et de l’Empire, président du gouvernement provisoire en 1814, président du Conseil de la seconde Restauration. Les affaires – tant publiques que privées – l’occupent. Il n’écrit plus guère que des lettres ou que des notes et des rapports, auxquels il apporte sa marque, mais qui sont dans une large mesure l’œuvre de ses collaborateurs.

Aussi bien la seconde classe de l’Institut – la classe des Sciences morales – est-elle mise en sommeil. Son indépendance de pensée, son libéralisme politique éveillent la méfiance du pouvoir. Le Premier Consul la supprime, le gouvernement de la Restauration ne se soucie pas de la rétablir. En revanche, dès 1832, la monarchie de Juillet la reconstitue et lui confère le titre d’Académie des Sciences morales et politiques. On rappelle les survivants de la seconde classe de l’Institut, parmi lesquels Talleyrand, alors ambassadeur à Londres. Guizot, en qualité de ministre de l’instruction publique, s’empresse de lui faire part de sa désignation et de l’en féliciter.

Le gouvernement de Louis-Philippe ne se piquait pas seulement de libéralisme : il affectait les allures d’un modernisme éclairé. Il entendait s’appuyer sur la science et l’expérience, le savoir et la réflexion. Les membres de l’Académie ressuscitée – juristes et philosophes, historiens et magistrats, administrateurs et politiques – lui apportaient tout cela. Elle eut vite une place éminente parmi les institutions du régime. Elle fut à certains égards le centre de documentation, le cercle d’études, le brain trust de la monarchie de Juillet.

Talleyrand, revenu de Londres en 1834, y avait repris sa place. Un de ses confrères, Reinhard, étant mort en 1837, il voulut prononcer son éloge. Reinhard, Allemand d’origine, passé au service de la France, avait fait sa carrière dans la diplomatie. Il avait même été ministre des relations extérieures pendant quelques mois, en 1799, durant une éclipse de Talleyrand. Modeste, exact, consciencieux, il s’était toujours tenu, par rapport à son chef de la veille et du lendemain, dans une sorte d’effacement. Sa médiocrité même le servit. Elle lui conférait un titre à la gratitude du Prince. Celui-ci tint, malgré l’âge, à venir évoquer sa mémoire. Et c’est ainsi que l’obscurité de Reinhard est associée pour toujours à la gloire de Talleyrand.

Le 13 mars 1838. Deux mois plus tard, le Prince n’était plus. L’éloge funèbre est un testament. L’auteur a cru devoir y formuler certaines idées générales, qui apparaissent un peu comme ses suprêmes pensées. Reinhard, avant d’être diplomate, avait été pasteur. Excellente occasion pour Talleyrand de rendre hommage à l’éducation, à la formation théologique. Il se plaît à reconnaître tout ce qu’apporte à l’esprit cette vigoureuse discipline pour le développement « de la force et de la souplesse du raisonnement ». La théologie, selon lui, est une école de diplomates. Témoin, les cardinaux Duprat, d’Ossat et de Polignac. Témoin encore Hugues de Lionne. Et aussi ce ministre plus récent, théologien émancipé, dont le nom sans doute était présent à l’esprit de tous les auditeurs… « Convenez, lui avait dit à la lecture de ce passage la duchesse de Dino, que ceci est bien plus à votre adresse qu’à celle de ce bon M. Reinhard. » A quoi il avait répliqué : « Mais sûrement ; il n’y a pas de mal à ramener le public à mon point de départ. »

Reinhard avait occupé différents postes ; il s’était trouvé à la tête du Département. C’est l’occasion pour son biographe de définir l’esprit des divers emplois de la Carrière, et surtout de tracer le portrait du parfait ministre. « Il faut, assure Talleyrand, qu’il soit doué d’une sorte d’instinct qui, l’avertissant promptement, l’empêche, avant toute discussion, de jamais se compromettre. Il lui faut la faculté de se montrer ouvert en restant impénétrable ; d’être réservé avec les formes de l’abandon, d’être habile jusque dans le choix de ses distractions ; il faut que sa conversation soit simple, variée, inattendue, toujours naturelle et parfois naïve ; en un mot, il ne doit pas cesser un moment, dans les vingt-quatre heures, d’être ministre des Affaires étrangères. »

Fine analyse, digne de la grande tradition des moralistes français. L’auteur s’élevait plus haut encore quand il ajoutait, « pour détruire un préjugé assez généralement répandu », que la diplomatie n’est point fondée sur la ruse et la duplicité, que « si la bonne foi est nécessaire quelque part, c’est… dans les transactions politiques, car c’est elle qui les rend solides et durables. » Un ministre des Affaires étrangères, pénétré de ces principes, « se trouve placé dans la plus belle situation à laquelle un esprit élevé puisse prétendre. » On admirera la sérénité, la hauteur de vues de ces lignes que Talleyrand couronne par l’éloge de la « religion du devoir ».

Cette idée – faut-il dire religieuse, car il ne s’agit ici que des devoirs envers l’Etat – marque le plus haut point où soit parvenue la pensée de Talleyrand. Peut-être la religion du devoir (entendons l’attachement aux valeurs, aux disciplines professionnelles) est-elle la seule croyance à laquelle il ait adhéré, la seule à laquelle se soit rallié en fin de compte ce fils du XVIIIe siècle, qu’on est parfois tenté de définir un Voltaire politique et diplomate.

Il mourait deux mois plus tard. Et il mourait en paix avec Dieu. On a discuté, et l’on discute encore du sens de ce rapprochement in extremis que la prudence, la cautèle proverbiale, l’attentisme de Talleyrand ont jusqu’aux toutes dernières heures retardé et reculé. Ne voyons, dans sa rétractation, ni, comme on l’a insinué, une manœuvre de plus, une tentative de duperie et d’escroquerie à l’égard de la Providence, ni, comme on s’est plu également à l’affirmer, la preuve d’un retour à la foi. Talleyrand meurt, comme il avait vécu, en homme du monde et en diplomate. Le geste qu’il accomplit, et qui seul rendait possible ses obsèques religieuses, est une démarche protocolaire, imposée par sa situation sociale, et qu’il devait à lui-même et aux siens. Et c’est aussi la concession opportune, celle que sait faire à l’heure qu’il faut le diplomate digne de ce nom. Le ministre, l’ambassadeur, qui a conduit tant de pourparler et conclu tant de traités avec tant de « hauts et puissants seigneurs », croit demeurer fidèle à la ligne de sa vie et de sa carrière lorsqu’il signe l’Acte final, terme de sa négociation avec le plus Puissant de tous et le plus Haut.

Ce n’est donc point cette « conversion », cet ultime retournement qui livrent le sens et la portée de la vie de Talleyrand. On faut les chercher bien plutôt dans la journée académique qui couronne sa longue existence. Elle révèle l’unité profonde, la continuité d’une pensée. Talleyrand, à des époques différentes, et à des postes divers, a servi plusieurs gouvernements. Si cependant, de tant d’avatars, une figure se détache, c’est moins celle de l’homme d’action (l’homme d’une action souvent oubliée, contestée, ou dépassée) que celle de l’homme d’esprit, en tous les sens de ce terme, qui vise à la fois l’intelligence et sa plus originale expression ; celle du « Sage », comme disaient les Grecs ; ou d’un docteur, d’un expert ès-sciences morales et politiques. Quelle est l’expérience de cet expert, la doctrine de ce docteur ?


III


La sagesse politique

La sagesse de Talleyrand, il serait vain de vouloir la ramener à quelques principes rigides, immuables à travers le temps. Du moins peut-on dégager, de sa vie et de sa carrière, quelques tendances, quelques constantes. Et l’on est fondé à juger que les idées dominantes de la dernière époque, celles du Talleyrand de 1830, forment l’élément le plus valable, le plus solide de sa pensée.

Premier point. « L’homme aux six têtes », héros du Dictionnaire des Girouettes, infidèle ami de tant de régimes, a cependant son unité. Il est profondément enraciné en la France, fortement et simplement attaché à son pays. Il s’est toujours considéré comme étant, par delà la Royauté, la République et l’Empire, au service de la France elle-même. Et son patriotisme (fait rare chez lui) présente parfois un caractère sentimental, une nuance d’attendrissement. « Il faudrait être bien peu Français, écrit-il le 15 février 1814, aux heures les plus sombres de la campagne de France, pour ne pas souffrir horriblement de tous les maux et de toute l’humiliation qu’éprouve notre pauvre pays. » Tendresse clairvoyante, vigilante. Il décèle l’un des premiers l’ambition hostile de la Prusse. Quinze ans après sa mort, un collègue et un rival, qui fut parfois un adversaire, Metternich, le déclare « fidèle à sa patrie, bon Français, et incapable pour un vil intérêt de trahir la France. »

Cette France, comment la servir, à l’intérieur, à l’extérieur ?

Talleyrand a toujours affirmé sa foi en la légitimité. A la République, au Consulat, à l’Empire, il s’est prêté, sans se donner. Il est longtemps retenu auprès de Napoléon par le goût des honneurs, le besoin du pouvoir, la soif de l’argent. Adhésion superficielle. Il s’éloigne de l’Empereur bien avant « le commencement de la fin ». Il travaille à la Restauration, à l’avènement de Louis XVIII. Or, la monarchie telle qu’il la concevait était la royauté revue et corrigée de 1791. Il n’acceptait point un régime « qui n’eût rien appris ni rien oublié ». Il s’opposait avec force aux ressentiments, aux préjugés, aux revendications des ultras. Sa désinvolture toute princière, son orgueil de « faiseur de rois » indisposèrent Louis XVIII. Et surtout son passé de prêtre « déprêtrisé », d’évêque « désépiscopisé », la causticité de ses mots, la pénétrante intelligence, dans la composition de laquelle entraient certains de ses vices comme d’inévitables ingrédients, heurtaient violemment la droite, la coterie du comte d’Artois. Ils heurtaient aussi la médiocrité, la mesquinerie alors fréquentes aux Tuileries et dans le noble Faubourg. Il est bien remarquable que ces deux aristocrates de l’esprit, royalistes d’ailleurs tous deux, encore qui violemment opposés l’un à l’autre – Talleyrand et Chateaubriand – aient été toujours tenus en défiance, et finalement à peu près rejetés par les fanatiques du drapeau blanc.

Car Talleyrand, s’il affirme son respect de la légitimité, n’a rien d’un Bonald ni d’un Joseph de Maistre. Il estime que la monarchie restaurée n’est pas et ne peut plus être celle de l’Ancien Régime. Elle doit se garder de l’isolement, demeurer en contact étroit, constant avec le pays. Elle doit faire largement état de cet « esprit du siècle », de ces « nécessités du temps » qui reparaissent avec la fréquence d’un leitmotiv sur les lèvres ou sous la plume du Prince. Des forces, des « pouvoirs » nouveaux ont surgi, avec lesquels elle doit composer.

L’opinion. La royauté devra compter avec elle. Elle ne pourra vivre que fondée sur une constitution, étayée par des assemblées représentatives. « On ne s’appuie que sur ce qui résiste » est un mot de Talleyrand.

Les intérêts économiques. Talleyrand a perçu de longue date l’importance de ces facteurs nouveaux. Il a démêlé, discerné les liaisons de la finance et de la politique. A Napoléon, qui lui demandait malignement l’origine de sa grande fortune, il répond : « Oh ! C’est bien simple, j’ai acheté de la rente le 17 brumaire et je l’ai revendue trois jours plus tard. » En juillet 1830, pressentant les événements, il joue à la baisse et réalise un fructueux coup de bourse. James de Rothschild, moins bien informé, avait joué à la hausse. Il saisit l’importance croissante de la banque, de l’industrie, en un mot du capitalisme… Capitalisme, libéralisme. Les deux termes alors sont liés. La position politique de Talleyrand est celle des Périer et des Laffitte. Ce grand seigneur, d’esprit si moderne, est l’allié des grands bourgeois.

La presse. Talleyrand a compris sa puissance et deviné son avenir. Attaché à la liberté, et surtout aux libertés, il s’est fait avec une étonnante persévérance le champion de l’une d’elles, celle de la presse. Les discours qu’à la Chambre des Pairs, en 1821 et 1822, il prononce contre la censure sont parmi les pages les plus fortes, les plus éloquentes qu’il ait pensées et écrites. Bien mieux, il se fait journaliste. Désireux de voir se créer une feuille d’opposition, il conseille, il commandite Thiers, Mignet, Carrel, les fondateurs du National. Il est l’inspirateur, peut-être même l’auteur anonyme de certains articles de combat.

La presse. L’argent. Talleyrand est l’observateur clairvoyant de ces puissances du monde moderne, auxquelles va se heurter (sans parler des forces populaires) l’aveugle Charles X. Comme Balzac, et avant lui, il a découvert et démêlé les ressorts cachés de son temps. Les Thiers, les Girardin, j’allais dire les Rastignac et les Rubempré sont les filleuls de Talleyrand.

Point de réaction. Un régime conservateur, mais libéral et moderne, tel est, à la veille de la révolution de 1830, le mot d’ordre de Talleyrand. Cette révolution, il en est peut-être le deus ex machina.

Attaché de longue date à la famille d’Orléans et aux tendances qu’elle représente, plus ou moins impliqué (M. Arrigon l’a montré ici même (1) dans l’espèce de conspiration, de conjuration orléaniste qui couvait depuis 1789, il apporte un puissant concours à l’avènement de Louis-Philippe. Le régime qu’il souhaitait depuis plus de quarante ans, qu’il avait cru voir s’instaurer avec la monarchie constitutionnelle de 1791, durant les premières années de Bonaparte, enfin au retour de Louis XVIII, s’établissait donc enfin. Pour la première fois peut-être se réalisait son vœu le plus cher : celui d’être, sinon le chef du gouvernement, du moins son conseiller intime ; son inspirateur permanent, en un mot l’Excellence grise. Ce Nestor devenait un Mentor.

Les événements de 1830 rappelaient invinciblement la révolution anglaise de 1688, la chute de Jacques II, l’avènement de son parent Guillaume d’Orange. Et les libéraux, souvent historiens (Guizot venait de publier en 1827-28 une Histoire de la Révolution d’Angleterre) en avaient parfaitement conscience. Aussi bien, le gouvernement de Louis-Philippe, fort mal accueilli par l’Europe, jugea qu’il devait s’efforcer de gagner au moins l’appui anglais. Le Roi offrit donc l’ambassade de Londres à Talleyrand qui, malgré l’âge et la fatigue, estima qu’il était de son devoir de l’accepter.

1830-1834. Les quatre années qu’au début de la monarchie de Juillet, Talleyrand a passées à Londres marquent sans doute, en même temps que le chef-d’œuvre de son action diplomatique, le parfait accomplissement de sa pensée. Déjà, au Congrès de Vienne, il avait par son tact, par son prestige, par son sens avisé du réel et du possible, rendu à la France vaincue une position de premier plan. Il regardait de longue date vers l’Angleterre, puissance elle aussi libérale et moderne, fort à l’avant – comme la France – des nations européennes. Ayant tenté, dès 1792, un rapprochement franco-anglais, puis conclu avec la Grande-Bretagne et l’Autriche le traité secret d’alliance du 3 janvier 1815, destiné à contrecarrer les ambitions de la Prusse et de la Russie, et demeuré lettre morte du fait du retour de l’île d’Elbe, il allait pouvoir enfin appliquer ses conceptions.

Or, l’Europe – et l’Angleterre elle-même – redoutaient que la France de 1830, revenant au drapeau tricolore, ne retrouvât du même coup sa turbulence de jadis. Un « test » capital s’offrait. La Belgique s’était soulevée au lendemain des journées de Juillet et semblait s’orienter vers la France. Talleyrand en ces circonstances fit preuve d’une modération poussée jusqu’à abnégation. Il se montra nettement hostile, non seulement à toute idée d’annexion, mais même à l’acceptation de la couronne, offerte par les Belges au duc de Nemours. Tous ses efforts tendirent à faire reconnaître l’indépendance, puis la neutralité de la Belgique. Et son désintéressement, gage du prix que le gouvernement de Louis-Philippe attachait à la confiance de la Grande-Bretagne et à la paix européenne, eut pour effet de rompre l’isolement de la France et de consolider la monarchie de Juillet.

La Belgique était l’occasion d’une expérience cruciale. Que de fois, au cours de l’histoire, la France avait essayé de l’englober ! Or, pendant la période toute récente de la Révolution et de l’Empire, elle y avait réussi. La tentation était grande, pour les Français de 1830, de reprendre cette terre qui s’offrait, d’effacer sur le sol belge même le souvenir de Waterloo. Talleyrand vit plus haut et plus loin. A la guerre, au succès possible, il eut la sagesse de préférer la paix. Il comprit que, si la guerre est une entreprise audacieuse et glorieuse, il est plus malaisé et plus courageux encore de vouloir et de faire la paix ; qu’il y a plus grand mérite à résister aux trublions et aux boutefeux du chauvinisme et du bellicisme qu’à répondre à leurs appels aux armes ; que c’est le propre enfin d’une politique véritablement et sainement conservatrice que de préserver et de « conserver » les vies et les biens de tous, plutôt que de jouer sur un coup de dés l’ordre politique et social.

Cette modération, cette prudence rejoignent une grande tradition, celle de la raison pratique et de la sagesse classique, celle de Montaigne, de La Fontaine et de Voltaire, celle de l’humanisme français. La politique qui s’en dégage, peut-être sommes-nous mal placés aujourd’hui pour lui rendre justice, tant le XIXe puis le XXe siècle, encombrés de préoccupations nationales et sociales portées à l’extrême, l’ont méconnue et calomniée. Elle n’est point le fait des dictateurs, des agitateurs, des démagogues. Elle s’efforce de tenir tête aux chimères et aux impulsions. Elle sait être courageusement et virilement pacifique. Elle est grande, moins par des victoires temporaires et des conquêtes superficielles, que par la temporisation, la transaction et quelquefois le renoncement.

Deux « idéologies » chez nous : celle dont, depuis un siècle et plus, nous avons connu tant d’exemples, et qui ne craint pas d’entraîner un pays, une patrie entière à la révolution, à la guerre, pour la satisfaction d’une idée ; celle que nous nous sommes efforcé de définir, qui est issue de la pensée du XVIIIe siècle, notamment de celle de Voltaire, et qui a engendré elle-même cette sagesse morale et politique que représente et illustre Talleyrand. Lamartine qui, sur tant de points, s’en sépare, mais qu’en rapprochent singulièrement la pénétration et la clairvoyance, l’a heureusement défini « le diplomate de la paix, le pondérateur de l’équilibre, le conservateur économie de la vie des peuples ». Hommage aussi honorable pour celui qui en est l’objet que pour celui qui en est l’auteur.


IV


L’esprit de Talleyrand

Talleyrand doit sa célébrité à son renom d’habileté, d’expérience et de sagesse. Il ne la doit pas moins à sa légendaire réputation d’esprit.

Il en possède toutes les formes. Mais ce serait une erreur de croire que cet esprit n’est que celui d’un amuseur, d’un précurseur des « boulevardiers », des spécialistes du calembour et de la nouvelle à la main. Morny, petit-fils de Talleyrand et qui lui ressemblait à tant d’égards, n’est qu’une réduction de Talleyrand. « On a fait de moi un diseur de bons mots… », disait le prince à Lamartine. « Je n’ai jamais fait un bon mot de ma vie ; mais je tiens à dire, après bien des réflexions, sur chaque chose, le mot juste »… Et l’auteur du Cours familier de Littérature ajoute : « C’était la vérité. Ce grand homme d’esprit ne faisait jamais d’esprit. Sa conversation, lente et intermittente, avait la monotonie grave de sa voix. On voyait que c’était de la pensée filtrée sur les lèvres… » En effet, les mots de Talleyrand sont moins de bons mots, des jeux de mots, que des « pensées » au sens pascalien du terme, des « maximes » telles qu’en frappe un La Rochefoucauld. Il est le dernier, et peut-être le plus brillant, de nos moralistes classiques, grands connaisseurs du cœur humain.

L’esprit de Talleyrand, c’est d’abord un certain tour, un certain ton, une certaine façon de dire les choses. Dans ses relations avec Napoléon, il passe de la plus délicate flatterie, celle des plus souples courtisans de jadis, à l’impertinence enveloppée de l’authentique grand seigneur. 1797. Il est appelé au ministère. Et il écrit au vainqueur de Rivoli : « J’ai l’honneur de vous annoncer, général, que le Directoire exécutif m’a nommé ministre des Relations extérieures… Je m’empresserai de vous faire parvenir toutes les vues que le Directoire me chargera de vous transmettre, et la Renommée, qui est votre organe ordinaire, me ravira souvent le bonheur de lui apprendre la manière dont vous les aurez remplies. » 1800-1804. Voici Bonaparte Premier Consul, flanqué de Cambacérès et de Lebrun. « Hic, haec, hoc », dit Talleyrand désignant ainsi le maître et ses satellites… Les années passent. Entre l’aristocrate de vieille souche et le dictateur issu de la Révolution, le charme se rompt, les rapports se tendent. Et, le 10 novembre 1813, Napoléon, apercevant le prince de Bénévent à son lever, l’interpelle avec violence : « Que venez-vous faire ici ? Je sais que vous vous imaginez que, si je venais à manquer, vous seriez le chef du conseil de régence. Prenez-y garde, Monsieur ; on ne gagne rien à lutter contre ma puissance. Je vous déclare que, si j’étais dangereusement malade, vous seriez mort avant moi. » Mais Talleyrand, flegmatique : « Sire, je n’avais pas besoin d’un pareil avertissement pour que mes vœux ardents demandent au Ciel la conservation des jours de Votre Majesté. » Ces vœux ardents (?) sont mal exaucés. L’Empereur est abattu. Et l’on apprend soudain sa mort, dans un salon parisien, en juillet 1821. « Ah ! Mon Dieu, s’écrie une dame, quel événement ! » A quoi Talleyrand, assis dans son coin réplique d’une voix égale : « Ce n’est plus un événement, c’est une nouvelle ».

Le comte d’Artois entre à Paris, par la barrière de Bondy, le 12 avril 1814. Talleyrand, au nom du gouvernement provisoire, lui adresse une courte harangue. Et Monsieur répond quelques mots… Or, il faut que ce premier contact entre Paris et les Bourbons soit marqué par quelque phrase bien sentie, quelque saillie à la Henri IV. On se met donc au travail, sous la direction de Talleyrand, dans l’atelier de la rue Saint-Florentin, pour rédiger l’article destiné au Moniteur. Beugnot nous a raconté comment, de rédaction en rédaction, on finit par atteindre au « mot historique » recherché, que chacun attribua au frère du Roi : « Il n’y a rien de changé en France, il n’y a qu’un Français de plus. » Hélas ! Charles X devait, comme l’Empereur, connaître les routes de l’exil. Que n’avait-il tenu compte des vues prophétiques du Prince ! « Un roi qu’on menace, avait-il dit un jour devant lui, n’a de choix qu’entre le trône et l’échafaud. - Sire, avait répliqué Talleyrand, Votre Majesté oublie la chaise de poste. »

Ainsi, durant cette longue vie, qui coïncide avec l’une des époques les plus dramatiques de notre histoire, Talleyrand a marqué, ponctué le cours des événements de « mots » qui sont des « pensées ». De ce drame d’un demi-siècle, plus que le protagoniste, il est un peu le coryphée.

En effet, dépassant le plan des répliques et des saillies, il a résumé en formules souvent saisissantes le caractère, le sens de son temps. Nous songeons au « plaisir de vivre » et au « commencement de la fin ». Nous songeons aussi à l’exécution du duc d’Enghien, qu’il a condamné – après coup : « C’est plus qu’un crime, c’est une faute. » Et il résumait l’expérience, la sagesse de toute sa vie par cette trouvaille pittoresque que devait reprendre à son compte le Thiers de 71 : « Je suis un vieux parapluie sur lequel il pleut depuis quarante ans ; que me fait une goutte de plus ou de moins ? »

« Diseur de bons mots, mauvais caractère », si l’on en croit La Bruyère. Les meilleurs mots de Talleyrand ne font preuve ni l’optimisme, ni de générosité. Rappelons-nous : « La parole n’a été donnée à l’homme que pour déguiser sa pensée », ou bien « Méfiez-vous du premier mouvement, il est quelquefois le bon ». Cynisme, dira-t-on sans doute ; l’auteur corrige ici les affirmations de son Eloge de Reinhard, ce parfait modèle de biographie, d’hagiographie académique. Or sa parole ne nous révèle rien que sa vie ne nous ait cent fois montré. Nous savons ses défauts, ses vices. Nous savons aussi comment il a – montrant cette fois du zèle – servi la France et l’esprit français. En lui, bien des taches, des tares peut-être. Elles s’effacent, elles disparaissent dans la lumière de l’intelligence.

Raymond Isay.

(1) Voir La Revue des 15 février et 1er mars.



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REVUE DES DEUX MONDES - 15 MAI 1954 - pp. 242 à 260







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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
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