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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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TALLEYRAND COLONISATEUR

PAR

JEAN GUETARY



LA NOUVELLE REVUE - MAI-JUIN 1897





Son retour faisait grand bruit.

La nouvelle société, quelque peu mêlée, il faut en convenir, qui comptait, parmi ses premiers rôles, la nonchalante et séduisante Joséphine Bonaparte, hier encore Mme de Beauharnais, et cette capiteuse Tallien, irrésistible, au dire des contemporains, quand elle faisait de « son pied nu craquer les anneaux d’or », -- la nouvelle société était curieuse de connaître un des gentilshommes les plus brillants de l’ancien régime. Insensiblement, on revenait aux fêtes, au luxe, à l’élégance. Les directeurs – Barras en tête – étaient forts empanachés. Muscadins et merveilleuses avaient remplacé tricoteuses et jacobins. Bref, on semblait reprendre peu à peu les anciennes traditions qui exerçaient encore un singulier prestige.

La veille de la rentrée sensationnelle de M. de Talleyrand – 24 fructidor an IV : 10 septembre 1796 ; il y a donc juste un siècle – Paris avait appris, en se réveillant, que cinq ou six cents conspirateurs avaient attaqué, pendant la nuit, le camp de Grenelle ; et, bien que le rapport du ministre Cochon eut qualifié les conjurés « d’anarchistes », on racontait sous le manteau que les royalistes étaient les véritables organisateurs du complot. Aussi bien, le comte de Provence possédait-il, à Paris, une agence dirigée par Lavilleheurnois qui faisait, en faveur du Prétendant, une active propagande. Un incident drolatique s’était même produit au camp de Grenelle qui amusait fort la grande ville. Réveillé en sursaut par l’attaque des conspirateurs, le chef d’escadrons Malo – un ancien cordelier qui avait quitté le froc pour la casaque – n’avait eu que le temps de coiffer son casque de dragon et de boucler son sabre sur sa chemise. C’est ainsi qu’il avait chargé les assaillants, suivi de quelques cavaliers qui étaient dans le même équipage que leur chef. Cette charge de dragons en… bannière provoquait mille railleries ; les feuilles royalistes ridiculisaient l’ex-cordelier. Libera nos a Malo, écrivait un journaliste facétieux. Personne ne plaignait le Directoire, qui paraissait fort ému d’une alarme si chaude.

C’est dans ces circonstances que M. de Talleyrand allait faire sa réapparition. On conviendra que le moment était bien choisi. Nous n’en parlerions pas cependant, si ce souvenir ne se rattachait pas à l’actualité. C’est, en effet, par un Mémoire sur la communication que l’ex-évêque d’Autun allait rentrer en scène. La chose a été peu ou point citée dans les nombreux volumes qui ont été consacrés au célèbre diplomate, mais en lisant ces pages dans les vieux recueils de l’Académie des sciences morales et politiques, nous avons été si frappés des vues sages ou même profondes dont elles sont pleines, que nous avons voulu les mettre en lumière.

M. de Talleyrand avait quitté la France quatre années auparavant. Après le 10 août, il s’était fait donner par le pouvoir exécutif une mission temporaire pour Londres. Le vrai motif de son voyage était qu’il ne jugeait point prudent de rester dans l’atmosphère agitée de Paris. Il l’avoue, du reste, sans ambages dans ses Mémoires :

« Mon véritable but, dit-il, était de sortir de France où il me paraissait inutile et même dangereux pour moi d’y rester, mais d’où je ne voulais sortir qu’avec un passeport régulier, de manière à ne pas m’en fermer les portes toujours. »

Ce calcul fut en partie déçu. Monsieur de Talleyrand put quitter Paris, mais, comme il ne revint pas en France, il fut inscrit sur la liste des immigrés.

L’ex-constituant passa en Angleterre l’année 1793 et une partie de l’année 1794. Reçu avec faveur par plusieurs membres de la Chambre des Lords, il se lia particulièrement avec Canning, Robert Smith et Dumont. C’est ce dernier qui a dit de monsieur de Talleyrand : « Causeur exquis, il était délicieux dans le petit espace carré d’une voiture de poste. »

Soudain, l’ancien évêque d’Autun reçut l’ordre de quitter l’Angleterre. À la surprise générale, on lui appliquait l’alien-bill.

Quel pût être le motif de cette rigueur ? Il est curieux de le rechercher, car, si nous ne nous trompons, la mesure prise par le gouvernement britannique n’a jamais été clairement expliquée.

Dans ses Mémoires, monsieur de Talleyrand se borne à dire : « Lord Grenville crut bien faire en satisfaisant une des haines de l’immigration. »

D’autre part, il écrivait au ministre anglais pour protester contre son expulsion :

« Je suis venu en Angleterre jouir de la paix et de la sûreté personnelle à l’abri d’une constitution protectrice de la liberté et de la propriété. J’y existe, comme je l’ai toujours été, étranger à toutes les discussions et à tous les intérêts de parti, et n’ayant pas plus à redouter devant les hommes justes la publicité d’une seule de mes opinions politiques que la connaissance d’une seule de mes actions. »

Or, quelques années plus tard, lorsque les amis de M. de Talleyrand sollicitèrent de la Convention son rappel, l’un d’eux, Marie-Joseph Chénier, s’exprima en ces termes :

« Nos divers ministères à Londres attestent de la bonne conduite qu’il a tenue et les services qu’il a rendus. J’ai entre les mains un Mémoire dont on a pu trouver un double dans les papiers de Danton. Ce mémoire, daté du 25 novembre 1792, prouve qu’il s’occupait à consolider la République lorsque, sans rapport préalable, on l’a décrété d’accusation. »

Ces contradictions ont inquiété Sir Henry Bulwer, un des biographes de M. de Talleyrand :

« Comment concilier, se demande-t-il, la déclaration formelle de Chénier avec les solennelles protestations de M. de Talleyrand à Lord Grenville ? Comment M. de Talleyrand avait-il pu écrire des mémoires à Danton et cependant être venu en Angleterre, simplement dans le dessein d’y chercher le repos ? »

Pour qui a étudié le caractère, les goûts, les tendances de l’ex évêque d’Autun, il est évident qu’il ne cherchait nullement – de Londres – à « consolider la République, » mais qu’il entretenait avec Danton – pour se conserver l’appui du personnage – une correspondance assez peu sincère. Lues par le cabinet noir anglais, ces lettres ont dû motiver la résolution de Lord Grenville.

Quoi qu’il en soit, monsieur de Talleyrand s’embarqua pour les Etats-Unis ; mais à peine son vaisseau était-il hors de la Tamise qu’une violente tempête le poussa sur les côtes de France.

La situation était critique : proscrit par l’Angleterre, considéré comme émigré par le gouvernement français, c’est-à-dire sous le coup d’une condamnation à mort, l’ancien Constituant dut considérer les côtes de France avec d’autres yeux que Marie Stuart. Heureusement, la tempête se calma et le vaisseau qui portait M. de Talleyrand et sa fortune, put reprendre paisiblement la route de Philadelphie.

Il y débarqua sans encombre. Là, il reprit son commerce épistolaire avec ses « belles amies », mais il est à remarquer que cette correspondance, en dépit de son tour gracieux, est peu ou point amoureuse.

C’est que M. de Talleyrand, qui ne possédait en quittant l’Angleterre que quelques milliers de louis, avait résolu de faire des affaires. Il n’était pas, au surplus, le seul grand seigneur que le malheur des temps obligeait à recourir au négoce.

Il écrivait à Mme de Genlis :

« Séparé de tous les intérêts de mon cœur, je ne m’occupe que des idées qui peuvent me conduire à les retrouver, et à les retrouver pour ne plus les quitter, pour vivre avec eux indépendant de tout le reste du monde, et former avec quelques amis un petit globe à nous, bien impénétrable à toutes les folies et méchancetés qui possèdent notre malheureuse Europe. La situation de mon esprit est à peu près la même que vous l’avez vue, ni plus violent, ni plus haineux que de coutume. Je ne songe guère à mes ennemis ; je m’occupe de refaire de la fortune, et j’y porte l’activité que peut inspirer l’emploi que j’espère en faire ; et là mon imagination trouve des espérances et des émotions douces. J’avais envie d’écrire quelque chose sur l’Amérique et de vous l’envoyer ; mais je me suis aperçu que c’était un projet insensé. Je renvoie le peu d’observations que j’ai faites aux conversations que j’espère avoir quelque jour dans de longues soirées avec vous. »

Sainte-Beuve qui fait allusion à cette lettre sans la reproduire, croit qu’elle a été retouchée, en quelques points, par « la femme de lettres, qui aimait à émousser toute expression vive ou trop naturelle ».

C’est possible. En tout cas, on verra plus loin, dans un passage des Mémoires de M. de Talleyrand que nous mentionnons, qu’il jugea plus tard assez sévèrement le précepteur du duc de Chartres.

L’ancien évêque d’Autun tenait, du reste, à peu près, le même langage à Mme de Staël, mais, avec elle, il allait plus loin. Il lui demandait nettement son appui : « Il y a ici plus de moyens, lui écrivait-il, de refaire de la fortune que dans aucun autre endroit. Je me mets en mesure de faire des commissions d’Europe, et toutes celles que l’on me donnera seront utiles. Si quelques-uns des amis de M. votre Père envoyaient des bâtiments en Amérique, si quelques Suédois font ici des envois, soit à New York, soit à Philadelphie, je suis en position de faire bien les affaires des personnes qui s’adresseront à moi directement. Je vous prie de mettre, à me procurer des commissions, un peu de votre activité. Il serait trop bête d’être ici pour n’y pas refaire de quoi exister d’une manière bien à l’abri ces événements, et en peu de temps on peut gagner beaucoup d’argent, soit par des commissions en marchandises qui me seraient consignées, soit par des commissions d’achat dans les fonds publics, soit par des commissions d’achat dans les terres. Les réputations assez incertaines des négociants américains font que les marchands d’Europe sont toujours embarrassés pour charger quelqu’un de leurs affaires. C’est pour cela que je me propose avec quelques avantages ».

Tout en sollicitant l’appui de Mme de Staël, monsieur de Talleyrand ne semblait pas tenir autrement à ce qu’elle vint le rejoindre :

« L’Amérique, lui écrivait-il, est une trop petite ambassade pour monsieur de Staël ; ce sont des hommes seconds dans la carrière qui sont ici ».

Il faut croire, d’ailleurs, que Mme de Staël manifestait quelque jalousie à l’égard de Mme de Flahaut, car M. de Talleyrand lui écrivait quelque temps après :

« Vous m’avez mandé que j’avais dit à Mme Flahaut que je voulais revenir en Angleterre. Cela n’est pas exact, j’ai demandé que je désirais avoir de l’administration qui m’a forcé à sortir l’Angleterre, permission d’y revenir ».

Il semble que les démarches de M. de Talleyrand auprès de ses amis d’Europe aient été vaines, car il fréta un vaisseau dans la cargaison duquel plusieurs grandes maisons de Philadelphie et des capitalistes hollandais avaient pris des intérêts et il se disposa à faire voile pour les Grandes-Indes, en compagnie d’un émigré, M. de Beaumetz, qu’il avait retrouvé aux Etats-Unis et avec lequel il s’était lié.

Il disait de cette associée dans une de ces lettres :

«Beaumetz est marié, il n’y a juste que lui qui trouve que ce n’est pas une folie. Il ne retourne pas avec moi. Sa femme n’a pas cinquante louis de rente : elle est veuve et a trois enfants ».

M. de Talleyrand allait donc partir lorsqu’il reçut à sa grande joie notification du décret que la Convention avait rendu sur les instances de Daunou et de Marie-Joseph Chénier, -- lesquels étaient poussés par Mme de Staël, -- décret qui le rayait de la liste des immigrés.

C’était le 14 novembre 1795. L’amnistié se hâtait d’écrire à sa gracieuse protectrice :

« Voilà donc, grâce à vous, chère amie, une affaire terminée. Vous avez fait en totalité ce que je désirais. Je voulais que la même Convention qui m’avait accusé, revint sur son décret ».

« Au printemps, je partirai d’ici pour le port que vous m’indiquerez, et le reste de ma vie, quelque lieu que vous habitiez, se passera près de vous.

M. de Staël me donnera-t-il une petite chambre ? C’est chez vous que je voudrais descendre en arrivant. Si vous aperceviez de la difficulté à arriver à un de nos ports, j’irai en Hollande, et de là, par terre, je me rendrai rue du Bac. »

M. de Beaumetz partit donc seul et mourut en arrivant aux Indes. Plus heureux, monsieur de Talleyrand s’embarqua sur un bâtiment danois et revint en Europe.

Pour les hommes politiques en disponibilité, a dit une femme d’esprit, la littérature, quand elle n’est pas une consolation, est un moyen.

Le mot est juste lorsqu’il s’agit de lettrés. Des hommes comme M. de Broglie, comme M. Bardoux, ne sont pas amoindris, quand ils quittent le pouvoir. Celui-ci fait revivre Mme de Custine -- « la reine des roses » -- et Mme de Beaumont ; celui-là écrit le Secret du Roi ; mais cette noble consolation, ou, si l’on veut, ce moyen n’est pas la portée des politiciens de profession qu’un caprice de la Fortune a mis soudainement en vedette. Tombés du pouvoir, ils perdent le prestige éphémère qu’ils devaient uniquement à leurs hautes fonctions :

le flux les apporta : le reflux les remporte.

M. de Talleyrand n’était pas de ceux-là. Il voulut – prétention qui, de sa part, était certes très justifiée – il voulut faire une rentrée littéraire et il accomplit son dessein avec autant de tact que de grâce.

Assurément, il n’avait point renoncé à jouer un grand rôle politique ; mais, avant de renouer ses fils, il voulait connaître la nouvelle France. Sans doute, il avait déjà jugé le Directoire et pressenti Bonaparte, car il possédait à un degré rare le flair des événements, mais il lui importait de ne donner d’ombrage à aucun des Directeurs.

Nous l’avons dit, son retour était très commenté. Tous les journaux (les uns sympathiques ; les autres malveillants – ces derniers étaient en majorité) s’en occupaient fort. Aussi, monsieur de Talleyrand faisait-il publier dans le journal de Paris, (22 août 1796) cette note onctueuse dont le style porte si bien sa date :

« Plusieurs papiers publics affectent de parler du retour prochain de Talleyrand-Périgord à Paris, comme une grande nouvelle, pour avoir le prétexte d’en faire une mauvaise nouvelle. Le retour de Talleyrand-Périgord ne doit intéresser que l’Amitié, les Lettres, la Philosophie : il trouvera à l’Institut, dont il est membre, la seule occupation et les seuls plaisirs qu’il veuille à Paris et les seuls plaisirs qui soient dignes aujourd’hui d’un homme de mérite calomnié ».

Si les « Lettres » et la « Philosophie » se réjouirent du retour de M. de Talleyrand, il ne semble pas que « l’Amitié »en était précisément satisfaite. Une femme, Mme de Flahaut, avec laquelle l’ex-Constituant avait été comme on l’a vu fort lié, l’engagea même, sans périphrases, à repartir sur-le-champ pour l’Amérique. M. de Talleyrand conte l’anecdote dans ses Mémoires avec bien de la grâce et de l’esprit :

« Je voulais, avant de rentrer en France, savoir ce qui s’y passait. Mme de Flahaut, qui était à Hambourg, me parut peu disposée à me l’apprendre, car elle m’envoya, lorsque j’étais encore dans l’Elbe, un message, dont M. de Riccé eut la simplicité de se charger, pour m’engager à ne pas descendre à terre et à retourner en Amérique. Son motif, disait-elle, était qu’elle passait pour m’avoir été fort attachée, et elle craignait que, pour cette raison, je ne fusse un obstacle à son mariage avec M. de Souza, ministre de Portugal. Je crus pouvoir, sans indélicatesse, résister aux singulières raisons que M. de Riccé me donnait et je restai un mois à Hambourg, entouré de personnes qui ne nuisirent pas plus que moi au mariage qu’elle contracta depuis avec le bon M. de Souza. Je revis là aussi Mme de Genlis que je retrouvai toute semblable à ce que je l’avais connue à Sillery, à Bellechasse et en Angleterre. La fixité, dans les natures composées, tient à leur souplesse ».

Je ne sais si M. de Bacourt a complètement respecté le texte des fameux Mémoires ; mais, à coup sûr, les phrases que nous venons de souligner, sont de M. de Talleyrand. C’est même du Talleyrand de derrière les fagots !... Mme de Genlis n’est qu’égratignée ; mais avec Mme de Flahaut, le trait est plus enfoncé. En amour, on pardonne parfois à son prédécesseur, jamais à son successeur. Dans l’espèce, le « bon » M. de Souza ne devait pas exciter beaucoup la jalousie de M. de Talleyrand, mais ce dernier n’était pas homme à oublier l’inconstance de la femme qui, naguère, l’avait tant admiré et aimé. Au fait, est-ce bien cette…versatilité qui froissa l’ancien constituant ? Nous inclinerions à croire que ce fut bien plutôt le procédé.

Ce maître en l’art de séduire qui savait si bien ce qu’il faut dire et aussi ce qu’il faut taire, dut être blessé du message singulièrement insolite de M. de Riccé, et il s’en vengea, quelque trente ans plus tard, en écrivant sur Mme de Flahaut la phrase d’une si élégante perfidie que nous avons reproduite.

M. de Talleyrand avait été nommé, pendant son absence forcée, membre de l’Institut national.

Il vint y lire peu de temps après son arrivée, deux Mémoires, l’un concernant les rapports commerciaux de l’Amérique avec l’Angleterre, l’autre plein de vues et de pronostics sur les avantages à retirer d’un nouveau régime de colonisation.

Talleyrand colonisateur ! voilà un titre qui surprendra le gros public et même les lettrés qui, tout en connaissant bien la vie du grand négociateur du congrès de Vienne, n’ont pas lu la curieuse plaquette en question. On va voir cependant que cette étude, qui date d’un siècle, permet de classer l’auteur parmi les ancêtres des « coloniaux » d’aujourd’hui.

Ceci, d’abord, n’est-il pas digne d’un vrai moraliste politique ?

« L’art de mettre les hommes à leur place est le premier peut-être dans la science du gouvernement ; mais celui de trouver la place des Mécontents est, à coup sûr le plus difficile ; et présenter à leur imagination des lointains, des perspectives où puissent se prendre leurs pensées et leurs désirs, est, je crois, une des solution de cette difficulté sociale ».

Or, après une révolution, après un bouleversement social qui a profondément ébranlé un vieux sol monarchique, les « mécontents » sont légion.

À ce sujet, monsieur de Talleyrand dit excellemment :

« Les Anciens avaient imaginé le fleuve de l’Oubli où se perdaient, au sortir de la vie, tous les souvenirs. Le véritable Léthé, au sortir d’une révolution, est dans tout ce qui ouvrent aux hommes les routes de l’Espérance.

« Toutes mutations, dit Machiavel, fournissent de quoi en faire une autre », le mot est juste et profond.

« En effet, sans parler des haines qu’elles éternisent et des motifs de vengeance qu’elles déposent dans les âmes, les révolutions qui ont tout remué, celles surtout auxquelles tout le monde a pris part, laissent après elles, une inquiétude générale dans les esprits, un besoin de mouvement, une disposition vague aux entreprises hasardeuses et une ambition dans les idées qui tend sans cesse à changer et à détruire.

« Cela est vrai surtout quand la révolution s’est faite au nom de la liberté.

« Un gouvernement libre, dit quelque part Montesquieu, c’est-à-dire toujours agité, etc. » Une telle agitation ne pouvant pas à être étouffée, il faut la régler, il faut qu’elle s’exerce, non aux dépens, mais au profit du bonheur public…

« Combien est-il de français chez qui, ne fut-ce que pour des instants, un ciel nouveau est devenu un besoin ! Et ceux qui, restés seuls, ont perdu, sous le fer des assassins, tout ce qui embellissait pour eux la terre natale, et ceux pour qui elle est devenue inféconde, et ceux qui n’y trouvent que des regrets, et ceux mêmes qui n’y trouvent que des remords, et les hommes qui ne peuvent se résoudre à placer l’espérance là où ils éprouvèrent le malheur, et cette multitude de malades politiques, ces caractères inflexibles qu’aucun revers ne peut plier, ces imaginations ardentes qu’aucun raisonnement ne ramène, ces esprits fascinés qu’aucun événement ne désenchante, et ceux qui se trouvent toujours trop resserrés dans leur propre pays, et les spéculateurs avides, et les spéculateurs aventureux, et les hommes qui brûlent d’attacher leur nom à des découvertes, à des fondations de villes, à des civilisations : tel pour qui la France est encore trop agitée, tel pour qui elle est trop calme ; ceux enfin qui ne peuvent se faire à des égaux et ceux aussi qui ne peuvent se faire à aucune dépendance ».

Encore une fois, ce mémoire, si plein de vues sages ou profondes, date d’un siècle… Les « coloniaux » vont sans doute le commenter abondamment. Toutefois, ils ne seront pas d’accord avec M. de Talleyrand sur la façon de peupler les colonies. L’ex évêque d’Autun se prononce nettement, en effet contre le système suivi sous l’ancien régime : «

Jusqu’à présent, écrit-il, les gouvernements se sont faits une espèce de principe de politique de n’envoyer, pour fonder leurs colonies, que des individus sans industrie, sans capitaux et sans mœurs. C’est le principe absolument contraire qu’il faut adopter, car le vice, l’ignorance et la misère ne peuvent rien fonder ; ils ne savent que détruire.

« Souvent, on a fait servir les colonies de moyen de punition et l’on a confondu imprudemment celles qui pourraient servir à cette destination et celles dont les rapports commerciaux doivent faire la richesse de la Métropole. Il faut séparer avec soin ces deux genres d’établissements, qu’ils n’aient rien de commun dans leur origine comme ils n’ont rien de semblable dans leur destination, car l’impression qui résulte d’une origine flétrie a des effets que plusieurs générations suffisent à peine pour effacer ».

En passant, je relève ce joli coup de crayon qui caractérise en beau le duc de Choiseul :

« M. le duc de Choiseul, un des hommes de notre siècle qui a eu le plus d’avenir dans l’esprit, qui déjà, en 1769 prévoyait la séparation de l’Amérique d’avec l’Angleterre et craignait le partage de la Pologne, cherchait dès cette époque, à préparer par des négociations la session de l’Égypte à la France, pour se trouver prêt à remplacer, par les mêmes productions et par un commerce plus étendu, les colonies américaines le jour où elles nous échapperaient ».

M. de Choiseul pouvait voir très loin dans l’avenir, mais il regardait peu dans le présent, à en juger par la façon plus que légère dont il conduisit les aventureuses expéditions de la Guyane. N’importe ! l’éloge est relevé par un joli mot.

La dernière page de ce mémoire est singulièrement éloquente :

« Tout presse de s’occuper de nouvelles colonies, s’écrie M. de Talleyrand : l’exemple des peuples les plus sages qui en ont fait un des grands moyens de tranquillité ; le besoin de préparer le remplacement de nos colonies actuelles pour ne pas nous trouver en arrière des événements ; la convenance de placer la culture de nos denrées coloniales plus près de leurs vrais cultivateurs, la nécessité de former avec les colonies les rapports les plus naturels bien plus faciles sans doute dans des établissements nouveaux que dans les anciens, l’avantage de ne pas nous laisser prévenir par une nation rivale pour qui chacun de nos oublis, chacun de nos retards en ce genre est une conquête ; l’opinion des hommes éclairés qui ont porté leur attention et leurs recherches sur cet objet ; enfin, la douceur de pouvoir attacher à ces entreprises tant d’hommes agités qui ont besoin de projets, tant d’hommes malheureux qui ont besoin d’espérance ».

La phrase sur l’Angleterre n’est-elle pas d’une sagacité presque prophétique ?

le mémoire sur les Etats-Unis n’est pas moins curieux. M. de Talleyrand, en trouvant l’Amérique toute anglaise, sinon d’affectation, du moins d’inclination et de coutumes, écrivait :

Quiconque a bien vu l’Amérique ne peut plus douter maintenant que dans la plupart de ses habitudes elle ne soit restée anglaise ; que son ancien commerce avec l’Angleterre n’ait même gagné de l’activité, au lieu d’en perdre, depuis l’époque de l’indépendance des Etats-Unis, et que par conséquent l’indépendance, loin d’être funeste à l’Angleterre, ne lui ait été à plusieurs égards avantageuse.

L’auteur du mémoire, estimant que l’inclination et l’intérêt ont rapproché les colons émancipés et leurs tyrans de la veille, ajoutait :

Il paraît d’abord étrange et presque paradoxal de prétendre que les Américains sont portés d’inclination vers l’Angleterre : mais il ne faut pas perdre de vue que le peuple américain est un peuple dépassionné, que la victoire et le temps ont amorti ses haines, et que chez lui les inclinations se réduisent à de simples habitudes ; or, toutes ses habitudes le rapprochent de l’Angleterre.

L’identité de langage est un premier rapport dont on ne saurait trop méditer l’influence. Cette identité place entre les hommes de ces deux pays un caractère commun qui les fera toujours se prendre l’un à l’autre et se reconnaître : ils se croiront mutuellement chez eux quand ils voyageront l’un chez l’autre : ils échangeront avec un plaisir réciproque la plénitude de leurs pensées et toute la discussion de leurs intérêts, tandis qu’une barrière insurmontable est élevée entre les peuples de différent langage, qui ne peuvent prononcer n mot sans s’avertir qu’ils n’appartiennent pas à la même patrie ; entre qui toute transmission de pensée est un travail pénible, et non une jouissance ; qui ne parviennent jamais à s’entendre parfaitement, et pour qui le résultat de conversation, après s’être fatigués de leurs efforts impuissants, est de se trouver mutuellement ridicules. Dans toute la partie de l’Amérique que j’ai parcourue, je n’ai pas trouvé un seul Anglais qui ne se trouvât pas américain, pas un seul Français qui ne se trouvât pas étranger.

voici maintenant un tableau du climat et du caractère américain qui ne sont encore faits ni l’un ni l’autre, tableau pris sur nature et tracé de main de maître :

Que l’on considère ces cités populeuses remplies d’Anglais, d’Allemands, d’Irlandais, de Hollandais, et aussi d’habitants indigènes ; ces bourgades lointaines, si distantes l’une de l’autre ; ces vastes contrées incultes ; traversées plutôt qu’habitées par les hommes qui sont d’aucun pays : quel lien commun concevoir au milieu de toutes ces disparités ? C’est un spectacle neuf pour le voyageur, qui partant d’une ville principale où l’état social est perfectionné, traverse successivement tous les degrés de civilisation et d’industrie qui vont toujours en s’affaiblissant, jusqu’à ce qu’il arrive en très peu de jours à la cabane informe et grossière construite de troncs d’arbres nouvellement abattus. Un tel voyage est une sorte d’analyse pratique et vivante de l’origine des peuples et des états : on part de l’ensemble le plus complexe pour arriver aux éléments les plus simples ; à chaque journée on perd de vue quelques-unes de ces inventions que nos besoins, en se multipliant, ont rendues nécessaires ; et il semble que l’on voyage en arrière dans l’histoire des progrès de l’esprit humain.

Si un tel spectacle attache fortement l’imagination, si l’on se plaît à retrouver dans la succession de l’espace ce qui semble n’appartenir qu’à la succession des temps, il faut se résoudre à ne voir que très peu de liens sociaux, nul caractère commun, parmi des homes qui semblent si peu appartenir à la même association.

Cette page est bien de la même plume qui, quarante ans plus tard traçait le portrait idéal du parfait ministre des Affaires étrangères.

Il ne semble pas, cependant, que l’Institut ait fait un accueil très chaleureux aux Mémoires dont nous venons de citer de larges extraits. Même, dans le milieu serein de l’Académie, on s’occupait surtout de politique et fort peu de colonies en 1796. Monsieur de Talleyrand lui-même qui allait prendre, quelques mois plus tard, le portefeuille des relations extérieures, ne paraissait pas attacher une grande importance à ces Mémoires qu’il avait écrits cependant avec beaucoup de goût et de soin. Il avait simplement voulu justifier la note du Journal de Paris, note qu’il avait vraisemblablement inspirée, sinon dictée – et prendre le vent.

Cette fois encore, la littérature avait été un « moyen » pour un homme politique en disponibilité.

Jean GUETARY




FIN










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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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