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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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UN GRAND MARIAGE SOUS LE CONSULAT

PAR

JULES BERTAUT





Au mois d’août 1800 débarque à Marseille un officier français rescapé de l’expédition d’Egypte, le général Junot, qui avait été fait prisonnier en mer par les Anglais, conduit à Chypre, puis bientôt échangé contre neuf maîtres de bateaux marchands et un capitaine de corsaires : c’est dire l’estime dans laquelle le tient Bonaparte.

A la vérité, c’est un de ses plus vieux compagnons d’armes. Né en 1771, en Bourgogne, d’une famille de petite bourgeoisie, engagé à dix-sept ans, il s’est tout de suite fait remarquer par son héroïsme et son cran. Bonaparte a rencontré au siège de Toulon ce grand garçon blond aux yeux bleus, taillé en hercule, impulsif, casse-cou, que ses camarades ont surnommé La Tempête et qui, déjà, se révèle comme un des plus beaux sabreurs de l’armée. Il l’a pris sous ses ordres, l’a fait nommer officier, et, depuis cette époque, Junot lui a voué une admiration frénétique. Bonaparte qui l’a distingué, qui l’a tiré du rang est son « homme » pour la vie. Lorsque Napoléon a été enfermé au Fort carré d’Antibes, il a demandé à partager sa captivité, « celle-ci dut-elle être éternelle ! » Plus tard, il l’a suivi à Paris, il a vécu en sa compagnie les mois de misère, quand le général sans emploi végétait sur le pavé de la capitale, il l’a aidé des subsides que lui envoyait de Bourgogne son vieux père, puis, quand la fortune a de nouveau souri à Bonaparte, il l’a accompagné sur tous les champs de bataille d’Italie, gagnant chacun de ses grades par sa même intrépidité, son même courage indomptable.

Entre deux combats il a mené la vie brillante de ses camarades à Milan, à Turin, à Venise, ajoutant à ses prouesses guerrières des prouesses galantes, fréquentant les lieux de plaisir, les théâtres, les tripots. Bourreau d’argent déjà, il dépense sans compter, jetant sa solde à tous vents, jouant un jeu d’enfer, se faisant remarquer par le luxe de ses équipages, vaniteux, désireux de briller dans tous les domaines. Le type même des futurs généraux de l’Empire.

En Egypte il s’est couvert de gloire sous les yeux de son idole, repoussant à Nazareth 30.000 Turcs avec 300 hommes, exploit dont Bonaparte l’a remercié publiquement par une citation magnifique et en le nommant général. N’ayant pu, à son grand regret, faire partie du petit groupe de fidèles que Napoléon a emmené avec lui lorsqu’il s’est échappé, ce qui lui a fait « manquer » la bataille de Marengo, il a pris le parti de fuir à son tour, et, après s’être fait maladroitement prendre par la flotte anglaise, il a débarqué en France.

A peine à Paris, il court à Malmaison où se trouve le Premier Consul. Entrevue émouvante, celle de ces deux frères d’armes qui se revoient après tant de dangers subis en commun.

- Alors, tu as été assez sot pour te faire prendre par les Anglais, lui dit Bonaparte en lui pinçant l’oreille. Enfin, tu en es sorti. Et, maintenant, que comptes-tu faire ? Veux-tu que je t’envoie à l’armée du Rhin, avec Moreau ? (1)

Déjà, Bonaparte songerait à se séparer de son fidèle ! Junot en tremble d’émotion. Le Premier Consul se met à rire.

- Non, sois tranquille. J’ai mieux pour toi : te nommer au commandement de Paris.

En voyant que Junot hésite encore :

- C’est une place de confiance, lui dit-il plus bas. Ma sûreté personnelle est tellement menacée que j’ai besoin à mes côtés d’un homme de choix, d’un homme à moi. Il te faudra de la prudence, énormément de prudence, de la réflexion, du sang-froid. Il faudra te vieillir de dix ans, mon cher.

Il connaît l’impulsivité de Junot, ses engouements, ses foucades. Et il ajoute !

- Il faudra aussi te marier, et tout de suite, car tu vas avoir une situation où il te sera indispensable de tenir un grand état. Aussi, crois-moi : épouse une femme riche, la plus riche possible.

Il n’ignore pas non plus la facilité que possède Junot à jeter l’argent par les fenêtres, mais cela ne lui déplaît pas, car déjà il songe à s’entourer d’un personnel civil et militaire qui tienne son rang et donne au nouveau régime un véritable éclat. Mais l’argent est indispensable.

Junot n’hésite plus : les désirs de son maître sont des ordres, et, au reste, être commandant de Paris à vingt-neuf ans est une assez belle réussite. Aussitôt, il se met à l’œuvre. En arrivant dans la capitale il était descendu chez Méot, un très bon restaurateur, mais ce n’était là qu’une auberge indigne du poste nouveau qu’il occupe. Un Bourguignon de ses amis lui indique un hôtel à louer, rue de Verneuil. Il s’y rend tout de suite ; la demeure est assez sombre et triste, mais a bon air et lui plaît. Il la meuble avec goût, installe ses chevaux, ses voitures, engage du personnel, remplit sa cave des meilleurs vins… de Bourgogne, naturellement, s’improvise maître de maison.

Reste la femme à trouver. Il va chez une de ses amies, Mme d’Orsay, et lui expose son cas.

- Avez-vous été revoir Mme Permon ? Sa fille vous conviendrait fort bien.

Il se souvient de ce salon Permon où l’a entraîné jadis Bonaparte ; il n’a fait que le traverser et il a présente à sa mémoire l’image d’une petite fille sagement assise aux côtés de sa mère.

- Mais c’est une enfant ! dit-il.

Eh ! Laure a seize ans. Je veux la marier, mais sa mère, qui est fort entêtée, s’est avisée pour elle d’une union qui n’a pas le sens commun ; elle voudrait la donner à un homme d’âge qui pourrait être son père ! Je suis en train de la dissuader. Attendez un peu !…

Cependant le soupirant Junot continue sa campagne : après avoir été chez Mme d’Orsay, il a rendu visite à Mme Hamelin, l’ancienne Merveilleuse à laquelle il a conté son embarras :

- J’ai ce qu’il vous faut, s’est-elle écriée tout de suite, la petite Permon.

Décidément c’est une gageure : toutes les forces de la nature sont conjurées pour lui faire épouser cette jeune fille. De bonne grâce, il va tenter sa chance, et, ayant revêtu son plus bel uniforme, se présente chez Mme Permon : c’est le 21 septembre 1800, date fatidique pour la future duchesse d’Abrantès.

Cette Mme Permon qui surgit ainsi dans l’existence du général Junot est la veuve d’un munitionnaire qui a laissé à peu près sans fortune sa femme et ses deux enfants, Laure et Albert. De grande famille, descendante des Comnène qui ont eu dans leurs ascendants dix-huit empereurs d’Orient, très infatuée de cette naissance illustre, Louise-Marie est de plus fort liée avec la famille Bonaparte. Elle était, au moment de son mariage, la voisine à Ajaccio de Laetitia Ramolino qui a épousé Charles Bonaparte, les deux jeunes ménages sont devenus intimes, les enfants jouant ensemble. Puis la vie les a séparés : les Permon sont venus habiter Paris d’où la tourmente révolutionnaire les a chassés. Ils y menaient un assez grand état, mais la mort du père est survenue qui a laissé sa famille presque dans le besoin. Cependant, Louise-Marie n’était pas femme à se laisser abattre pour de misérables questions pécuniaires. Elle est revenue dans la capitale avec ses deux enfants, a loué un joli hôtel rue Sainte-Croix, dans le quartier élégant de la chaussée d’Antin, l’a meublé avec goût et y a donné des réceptions tout le temps du Directoire. D’où vient l’argent ? On ne sait trop : les uns disent que la maison est un tripot, les autres que la beauté de Louise-Marie, qui est réelle, rassemble autour d’elle de nombreux soupirants. Aussi bien ce sont là des questions qu’on ne se pose guère à cette époque invraisemblable où les fortunes se font et se défont chaque matin, où la société présente la plus étonnante des confusions.

Cependant Mme Permon et ses enfants sont demeurés en excellents termes avec tous les membres de la famille Bonaparte : Mme Laetitia est au mieux avec sa vieille amie Louise-Marie, Laure et Albert voient sans cesse Napoléon, Lucien, Joseph et la charmante Pauline. Toutefois, depuis la montée au pouvoir de Napoléon, un léger froid s’est établi dans les rapports entre le Premier Consul et Mme Permon. Cette dernière, qui est demeurée royaliste et qui compte de nombreuses relations dans le Faubourg Saint-Germain, ne veut pas croire au génie du jeune général et l’a dit étourdiment autour d’elle. D’autre part, Bonaparte se méfie déjà des salons des ci-devant qui lui seraient hostiles et ne voit pas d’un très bon œil celui de la rue Sainte-Croix.

Quant à Laure – la future duchesse d’Abrantès – c’est une charmante jeune fille dont on vante partout la grâce et l’esprit. Sans être d’une beauté régulière, elle a un joli visage que dépare malheureusement un nez de proportions excessives. Assez pâle, très brune, avec de belles dents et de beaux cheveux, elle est bonne musicienne, danse avec infiniment de grâce et l’on sait qu’elle a reçu de son père une solide instruction. Vive, preste, elle a beaucoup d’esprit et amuse tous ceux qui l’approchent. Le général Thiébault, qui l’a connue à cette époque, dit qu’ « il est impossible de rien imaginer de plus joli, de plus vif, de plus aimable, vêtue avec une élégance, une fraîcheur qui cadraient parfaitement avec ce que la nature avait mis de coquetterie, de luxe à la former. Elle était charmante et elle m’est restée présente comme la plus gracieuse des apparitions. » Si l’expérience de sa triste jeunesse l’a mûrie, l’habitude de tenir salon avec sa mère lui a inculqué l’usage du monde, a achevé de lui donner de l’aplomb, de l’observation, du savoir-faire. Elle est vraiment née pour jouer un rôle dans la société, pour s’imposer, et elle a à peine seize ans !

« Le général Junot, conte Mme d’Abrantès dans ses Mémoires, ne pouvait plus mal choisir son jour pour venir chez ma mère : il n’y avait personne de sa connaissance. Tout ce qui s’y trouvait était Faubourg Saint-Germain autant que possible et l’on pense ce que devait espérer d’agrément, au milieu d’un cercle d’émigrés rentrés depuis six mois, un général de la République ! » Mais Junot sait être habile quand il le faut et Mme Permon veille au grain en femme qui en a vu bien d’autres. D’instinct, on évite les sujets brûlants, on ne souffle mot du Premier Consul ; Junot parle de l’Egypte, conte ce qu’il y a vu, les mœurs orientales, les personnages curieux et amuse son auditoire auquel s’est joint Albert, le frère de Laure, qui vient de rentrer, tant et si bien que, mis en goût par ce premier succès, il s’enhardit à proposer aux dames Permon de venir le lendemain voir passer le cortège de la translation des cendres de Turenne du musée des Augustins aux Invalides. Il défilera quai Voltaire et le général les installera à l’hôtel de Salm (Grande Chancellerie de la Légion d’honneur actuelle) d’où elles seront aux premières loges. Elles acceptent et il se retire, ravi.

Sans doute Laure a-t-elle déjà fait une forte impression sur lui, car, le voilà préparant tout en hâte à l’hôtel de Salm, choisissant un grand salon avec deux fenêtres bien placées, faisant porter près de l’une d’elles une bergère commode avec des tabourets, des oreillers, tout ce qu’il faut pour une femme âgée et malade. Que de prévenances ! Mais aussi quelle fierté pour lui, qui dirige la cérémonie en sa qualité de commandant de Paris, de se laisser admirer dans toute sa gloire par sa future fiancée ! Le cortège passe devant leurs yeux admiratifs, impressionnant avec son escorte d’invalides, de vieux soldats conduisant le héros à sa dernière demeure. « Lorsque le général Junot défila devant nous, dit Laure, il nous fit un salut qui nous fit fort regarder par ceux qui nous entouraient ». Elles ne sont point seules, en effet, à l’hôtel de Salm, d’autres privilégiés se pressent dans les appartements voisins dont la curiosité est fort excitée en voyant le général se retourner pour saluer encore la vieille dame enfoncée dans sa bergère qui lui répond par un signe de la main.

- Qui est-ce ? Qui est-ce ? chuchote-t-on.

Et Laure entend quelqu’un – l’homme renseigné des foules – qui affirme à voix haute :

- C’est la veuve du maréchal de Turenne.

Si le mot n’est pas authentique (il faut toujours se méfier avec Mme d’Abrantès) on avouera qu’il est assez drôle.

Le lendemain, Junot revient rue Sainte-Croix, on le garde à dîner, le surlendemain il fait de même et les jours suivants durant plus d’une semaine. Il paraît de plus en plus joyeux, de plus en plus empressé auprès de la jeune fille, mais il ne se déclare toujours pas. Et les langues des bonnes amies commencent à marcher : un tel empressement, une telle assiduité, mais Laure est fiancée ! « Alors tu vas te marier, lui dit Mlle de Caseaux, une de ses meilleures amies, et tu ne m’en dis rien, c’est ainsi que tu m’aimes ! » Laure proteste en rougissant, mais les mères viennent à la rescousse : « Vous mariez votre fille, chère amie. Quel bonheur ! » Louise-Marie trouve cette histoire fort déplaisante, elle se dispose à interdire sa porte à Junot lorsque celui-ci lui demande un entretien particulier et tout à trac, sans préparation, sans circonlocution, lui jette à la hussarde :

- J’aime votre fille, chère Madame, et je viens solliciter sa main.

- Mais vous savez qu’elle n’a pas de dot et qu’elle aura à ma mort très peu de fortune.

- Qu’importe ! Je l’aime.

Comment résister à un tel homme ?… Mais quel beau mariage et combien inespéré ! Tout le monde est ravi et les deux fiancés s’embrassent.

- Il faut tout de suite que vous alliez trouver Bonaparte, conseille Louise-Marie, toujours méfiante à l’égard du Premier Consul. Il a son mot à dire et il ne faut pas qu’il soit avisé de votre union par un autre que par vous.

C’est la prudence même. Junot, ivre de joie, court aux Tuileries. Le Premier Consul est à son bureau.

- Mon général, commence Junot, vous avez témoigné le désir de me voir marié. C’est chose faite : je suis fiancé.

- Ah ! Et qui épouses-tu ?

- Une jeune fille que vous connaissez bien, Laure Permon.

Napoléon bondit :

- Laure Permon !… Mais c’est un fort mauvais mariage que tu fais là, mon pauvre Junot. La petite est agréable, mais elle n’a pas de fortune. Je t’avais pourtant dit de prendre une femme riche, tu es un extravagant.

- Je vous demande pardon, mon général, mais moi-même je suis très riche : vous êtes mon protecteur, ma providence. Avec vous, je ne crains rien.

Bonaparte sourit :

- Soit !… Mais as-tu pensé aussi que tu allais devenir le gendre de Mme Permon : c’est une rude tête, méfie-toi ; elle te fera marcher droit.

- Permettez-moi de vous faire observer, mon général, que je n’épouse pas ma belle-mère.

N’importe, Napoléon secoue la tête d’un air incrédule : la vieille mésentente subsiste entre lui et la « signora Palormia », comme il l’appelait jadis.

Enfin, puisque tu es décidé, dit-il, et que Laure te plaît, épouse-la. Je te donne 100.000 francs de dot et 40.000 francs pour la corbeille. Adieu, sois heureux !

Et comme Junot prend congé, il lui crie encore :

- C’est égal, tu auras une terrible belle-mère !

Mme Permon a eu raison d’engager son futur gendre à aller tout de suite faire part de son mariage à Bonaparte : il est bon, dans cette affaire, de s’assurer de l’atout majeur, car d’autres joueurs peuvent survenir qui auraient intérêt à brouiller les cartes. A peine le bruit des fiançailles de Laure et du jeune général s’est-il répandu dans Paris qu’une intrigue s’ébauche déjà contre cette union, menée par Joséphine.

Ce n’est un mystère pour personne qu’elle est assez en froid, depuis quelque temps, avec les dames Permon ; l’affection que ces dernières portent à Lucien, à Joseph, à Pauline les rangent dans le clan opposé à celui de la femme du Premier Consul. Toujours désireuse de s’assurer des appuis contre sa belle-famille, Joséphine pense que Junot conviendrait bien mieux à la sœur du général Leclerc, Aimée (celle qui, plus tard, épousera Davout). Ainsi se ménagerait-elle des alliés sûrs contre ce Leclerc que Paulette mène à sa guise et empêcherait-elle Louise-Marie de reprendre quelque ascendant sur Napoléon. Elle exécute quelques travaux d’approche auprès de Junot ; elle fait courir le bruit qu’il est ridicule de voir un homme de cette valeur s’unir à une jeune fille sans dot et qui n’est même pas titrée, encore qu’elle « prétende » descendre de quatorze empereurs ! Bref, elle se livre à mille manigances dont M. de Caulaincourt, le vieil ami de la famille Permon, a perçu les échos qu’il vient confidentiellement transmettre à qui de droit. On décide, dans ces conditions, qu’il sera prudent de précipiter le mariage et on le fixe au 30 octobre suivant.

Junot accepte sans discuter ; il veut bien tout ce qu’on veut, il est aux anges. Il ne songe présentement qu’à deux choses : prouver son amour à sa fiancée et dépenser. Sur ce dernier chapitre il a deux concurrents sérieux dans la personne de Laure et de sa mère. Bourreaux d’argent tous les trois, ils s’entraînent mutuellement à cet exercice. Le Premier Consul a promis 140.000 francs ; Junot distribue à la volée les trésors qui lui restent des « souvenirs » rapportés d’Egypte ; Mme Permon se perd dans les comptes fantastiques de ses millions imaginaires, et le brave Albert continue à se livrer à de fructueuses affaires. Vraiment la fortune est avec eux !

Toujours plein de vanité, désireux d’éblouir la ville et la cour, le jeune général a commandé le trousseau chez les meilleurs fournisseurs en vogue : Mlle l’Olive et Mlle Debeuvry, lingères à la mode, ont été requises d’urgence, ainsi que le fameux Le Roy pour les robes, et la non moins fameuse Mlle Germon pour les chapeaux. Foncin montera les diamants. Tous les matins Junot court la ville en cabriolet et revient le soir, rue Sainte-Croix, les bras chargés de bibelots, de dessins, d’échantillons de toutes sortes ramassés chez Sikes ou au Petit Dunkerque, qui seront les ornements de la future demeure. Il n’oublie pas « sa terrible belle-mère » dans cette distribution de cadeaux, non plus que son beau-frère pour lequel il s’est pris d’une véritable affection. Chaque jour, Mme Bernard, la fameuse bouquetière de l’Opéra, envoie au domicile de Laure une magnifique gerbe de fleurs.

Maintenant que les fiançailles sont officielles, Junot apparaît quotidiennement à la maison, et plutôt deux fois qu’une, gai, plein d’entrain, heureux de vivre. Il apporte les nouvelles toutes fraîches, celles que personne ne connaît encore : épreuves de journaux, bulletins de l’armée, lettres particulières qui suscitent la curiosité de ces dames, qui les amusent, et sur lesquels on épiloguera toute la soirée. Sa situation de commandant de Paris lui permet de savoir bien des choses qu’il confie sous le sceau du secret. Parfois aussi il se tait prudemment.

Cependant, l’époque de son mariage approchant, Junot a fait venir à Paris sa famille et la présente aux parents de sa fiancée et à Laure. Ce sont de braves gens de province, le père Junot âgé d’une soixantaine d’années, sa femme un peu plus âgée que lui, le frère aîné, et deux sœurs mariées ainsi que deux oncles, toute une tribu de Bourguignons qui vient assister aux noces du grand homme de la famille. Le soir même de leur arrivée, on les a amenés rue Sainte-Croix. « C’est ce jour-là, dit Mme d’Abrantès, que j’ai pu apprécier tout ce qu’il y avait de bon, de parfait dans le cœur de Junot. Depuis qu’il venait chez ma mère, il avait pu reconnaître la différence immense qui existait dans les manières, dans les habitudes et surtout dans l’éducation, entre ma famille n’ayant jamais habité que Paris et la sienne n’étant jamais sortie du fond de la province. Il m’aimait trop pour ne pas redouter de trouver en moi un signe qui aurait décelé un sentiment moqueur qui l’aurait rendu malheureux ». Mais Laure, qui est une brave fille et fort avisée, n’a pas eu besoin qu’on lui fasse la leçon : elle et sa mère ont reçu les Bourguignons avec toute la grâce et l’amabilité désirables, fermant les yeux sur les petits impairs qu’ils peuvent commettre, se montrant accueillantes et déférentes, la jeune fille tout à fait affectueuse pour ses beaux-parents. Ce dont son fiancé l’a remercié avec une grande effusion.

Il va pouvoir lui prouver sa reconnaissance, car voici que les lingères et les couturières ont achevé leur travail et que la corbeille de la fiancée fait son apparition. Quelle splendeur ! C’est un trousseau de princesse. Depuis le mariage de Mlle de Doudeauville avec M. de Rastignac qui a fait époque, depuis la Révolution, on n’a jamais contemplé à Paris pareil spectacle et les petites amies écarquillent leurs yeux devant les richesses de leur compagne.

D’une malle en gros de Naples rose brodé de chenille noire toute parfumée de peau d’Espagne, s’échappe une quantité de petits paquets noués avec des faveurs roses ou bleues. Chemises gaufrées, brodées par Mlle L’Olive, peignoirs de mousseline de l’Inde, camisoles de nuit, canezous du matin, bonnets de nuit, bonnets du matin de toutes les couleurs, de toutes les formes, tout cela garni de valenciennes, de malines ou de point d’Angleterre, c’est un écroulement de linge du plus haut prix. Dans une autre corbeille énorme se trouvent les châles de cachemire, les voiles, les garnitures de robes en points à l’aiguille et en points de Bruxelles, les robes de blonde blanche, de dentelle noire, les pièces de mousseline de l’Inde, les pièces de velours ou étoffes turques que le général a rapportées d’Egypte, la robe pour le mariage, les « robes de représentation », les robes brodées en lamés d’argent. Et puis des rubans de toutes les largeurs, de toutes les couleurs, des sacs, des éventails, des gants, des essences de Fagon, de Riban, des sachets de peau d’Espagne et d’herbe de Montpellier. De chaque côté de cette corbeille on a placé deux « sultans ». « Dans le premier, dit-elle (2), étaient deux nécessaires, l’un renfermait tout ce qu’il faut pour la toilette des dents et des mains, en objets en or émaillé de noir, l’autre contenait tout ce dont une femme se sert pour travailler : un dé, des ciseaux, un poinçon, tout cela en or également, et entouré de perles fines. Dans l’autre « sultan » étaient l’écrin et une lorgnette en écaille blonde et or avec deux rangées de diamants. L’écrin renfermait une fort belle rivière de chatons, une paire de boucles d’oreilles également en chatons, montés en forme de roue, comme c’était la mode alors ; six épis et un peigne, moitié perles et moitié diamants, qui, en raison de l’énorme quantité de cheveux que j’avais alors, était presque aussi grand qu’on le ferait aujourd’hui. Dans le même écrin était un médaillon carré entouré de perles fines dans lequel était un portrait du général Junot peint par Isabey. Mais en bonne foi, il était de taille à être attaché plutôt à une galerie que pendu au cou. Enfin c’était la mode… Dans le même « sultan » rose et à côté de l’écrin étaient de superbes topazes que le général avait rapportées d’Egypte (toujours les « souvenirs ») et dont la grosseur était fabuleuse, des cornalines orientales à plusieurs couches et des pierres gravées antiques. » La bourse des épousailles, qu’il était d’usage que le fiancé offrît à sa fiancée, était en chaînon d’or rattachés par une petite étoile émaillée de vert ; la somme qu’elle contenait était en billets de la Banque de France – grande nouveauté alors – « recouverts de cinquante louis en sequins de Venise ». Ouf !… Pour des gens ruinés à fond quatre ans auparavant, c’est une assez jolie réussite…

Cependant, la date de la cérémonie approche et voilà tout à coup un incident imprévu qui bouleverse les hôtes de la rue Sainte-Croix. Junot avait pour ami un certain Duquesnoy qui était maire du 7e arrondissement lequel était alors situé dans le quartier Saint-Antoine et il demanda à Laure si elle ne voyait pas d’inconvénient à ce qu’il les mariât civilement. Elle lui répondit que, pour elle, elle n’en voyait aucun, que le seul ennui était la course un peu longue pour sa mère qu’il lui faudrait faire pour revenir du quartier Saint-Antoine à Saint-Louis d’Antin, leur paroisse, laquelle se trouvait en face de chez eux. Junot ne dit rien, eut l’air un peu embarrassé, et, quand elle se fut éloignée, il demanda à sa future belle-mère si, vraiment, son intention était de faire célébrer un mariage religieux. Mme Permon fit un bond.

- Comment ! s’écria-t-elle. Vous me demandez si je veux passer par l’église ? Ah çà, mon cher, nous prenez-vous pour des incroyants, des adeptes du mariage sans-culottes ? Nous sommes des catholiques – comme vous, du reste – et nous prétendons le demeurer.

Tout son sang n’a fait qu’un tour : la descendante des Comnène se dresse, outragée.

- Cependant, ose-t-il avancer, Mlle Laure…

- Eh bien ! Faites-la venir, et vous verrez ce qu’elle vous répondra.

La jeune fille est rappelée. Elle paraît stupéfaite lorsque son fiancé lui avoue qu’en demandant sa main il n’avait nulle intention de contracter un mariage religieux, qu’il ne pouvait ainsi se donner en spectacle à tous les badauds, que sa situation officielle, ses convictions républicaines, etc… Elle ne veut pas en entendre davantage :

- Jamais ! dit-elle, toute pâle et déjà tremblante, je n’accepterai le seul mariage civil. Soyez assuré que notre union n’aura pas lieu si nous ne passons pas par l’église.

Et elle court s’enfermer dans sa chambre où elle a une longue crise de sanglots.

Quelle affaire ! Tout le monde s’en mêle. Enfin, Albert a une discussion de plusieurs heures avec Junot et revient, triomphant, en disant qu’il l’a décidé, mais que le général désire que le mariage ait lieu à minuit. Laure y consent, mais Mme Permon le voudra-t-elle ? Elle le veut bien, dit-elle d’un air pincé, mais elle en profite pour exiger de son futur gendre qu’il demande pardon à sa fiancée d’avoir ainsi douté de ses sentiments.

- Allons ! A genoux devant elle ! Et toi, donne-lui ta main et ta joue pour le récompenser.

Etourdi, accablé, lui aussi, par le chagrin, physionomie bouleversée, le pauvre Junot s’exécute, et, tout paraissant réglé, on va finir la soirée au théâtre et applaudir Talma dans Oreste.

Le 30 octobre 1800, dès le matin, on commence la toilette de la mariée. Elle a une robe de mousseline de l’Inde brodée au plumetis et en points à jour avec de longues manches. Sur sa tête elle a un bonnet en point de Bruxelles monté par Mlle Despaux avec une petite couronne de fleurs d’oranger d’où part un long voile en point d’Angleterre. A onze heures, le général arrive avec sa famille et ses deux témoins, son aide de camp, le capitaine Lallemand, et un peintre, M. Bardin. Ceux de Laure seront le comte de Villemanzy, ami intime de son père, et M. Laquion de Bois-Crozy. Son tuteur, M. Brunetière, lui servira de père et l’on s’enorgueillit de compter dans le cortège l’oncle de la mariée, le prince Démétrius de Comnène, venu tout exprès de Munich.

Au moment de partir pour la mairie, on voit deux « forts » et des dames de la Halle qui fendent la foule des curieux et demandent à être introduits. Ils apportent chacun un superbe bouquet, hommage au commandant de la place de Paris. « Nous partions pour la mairie, dit-elle, accompagnés de leurs vœux bruyants et au bruit des cris répétés de « Vive la mariée ! » M. Duquesnoy, le maire, leur évita l’ennui d’un long discours, se bornant « à quelques phrases bien senties ». Puis, l’on rentra à la maison. Lorsque minuit fut près de sonner, on repartit : malgré l’heure avancée, la rue était encore pleine de monde, qui applaudissait à grands cris le cortège se rendant à Saint-Louis d’Antin. une heure plus tard, les nouveaux époux gagnaient l’hôtel de la rue de Verneuil.

Le lendemain même, Junot a voulu donner un grand dîner où il invitera tous ses camarades, pour les faire connaître à sa femme. Cela n’a pas encore été du goût de Mme Permon qui se pique toujours de connaître les beaux usages et qui dit qu’on va prendre son gendre « pour un menuisier qui fait son lendemain de noce à la Courtille ». Mais il a tenu bon. Ce que voyant, Louise-Marie a décidé que le dîner aurait lieu chez elle et qu’elle y inviterait aussi quelques-uns de ses amis, en particulier des membres de la famille Bonaparte.

Laure est ravie d’avoir à sa table tous ces soldats déjà glorieux, dont son mari lui a si souvent parlé. Successivement, elle voit entrer le général Lannes, récemment marié lui aussi, svelte, de haute taille, qu’on a surnommé le Roland de l’armée pour sa bravoure ; Duroc, bien pris de sa personne, un peu plus jeune que Lannes, qui deviendra l’ami très cher de la jeune femme ; Bessières, qui n’est encore que colonel, encore un géant, un Méridional qui a conservé l’accent et qui porte les cheveux en oreilles de chiens de chaque côté de la figure et la queue mince et longue à la prussienne ; Rapp, un cœur excellent sous une écorce rude et un peu grossière ; Eugène de Beauharnais, le plus jeune de tous, attrayant, gracieux, aimable, heureux de plaire ; La Valette, à la tournure burlesque, « manière de Bacchus avec de petites jambes soutenant un ventre qui promettait » et une figure comique aux petits yeux, « au nez pas plus gros qu’un pois placé au milieu de deux grosses joues, n’ayant plus que de rares cheveux sur le crâne ». Puis, voici Berthier qu’elle est si curieuse de connaître de près depuis le temps qu’elle en entend parler par la fameuse Mme Visconti, sa maîtresse : elle le trouve petit, mal bâti, une tête trop forte pour son corps, des cheveux crépus, des mains laides, bredouillant en parlant, faisant des grimaces. La petite futée n’a pas ses yeux dans sa poche ; elle saisit au vol le ridicule des gens et les croque implacablement.

A ces beaux militaires, se sont joints, nous l’avons dit, d’autres convives. Lucien n’a pas pu venir à son grand regret, mais Mme Murat est là, bien qu’elle soit sur le point d’accoucher, cachant sa taille énorme sous une robe de velours noir ; Mme Leclerc d’une beauté toujours triomphante, et Mme Bacciochi laquelle avait présidé, le matin même, une société littéraire de femmes et avait conservé le costume qu’elle avait adopté pour la circonstance, coiffée d’un voile de mousseline brodé en soie de toutes les couleurs, une longue tunique et une guirlande de lauriers qui s’enroulait autour de son corps ! Stupéfaction de l’assistance en contemplant cette manière de déguisement, rires de ces braves qui ne connaissent guère le bon ton et s’en donnent à cœur joie de s’amuser quand il leur chaut.

C’est ainsi que le digne et bon M. de Caulaincourt, l’homme infiniment poli de l’ancien régime, qui a tenu à répondre à l’invitation de sa « petite fille » comme il appelle Laure, se voit traité d’une drôle de façon par cette soldatesque. Rapp, qu’il a rencontré aux Tuileries, l’aborde sans façon :

- Que diable faites-vous ici ?

- Ma foi, lui répond le digne homme, ce serait plutôt à moi de vous faire cette question, car, depuis des années que je fréquente chez Mme Permon, je ne vous ai jamais vu chez elle.

- Allons donc ! Que dites-vous là ? Laissez la place libre. Un jour de noces, les vieux sont en pénitence.

Et, sans façon, prenant à bras-le-corps le vieillard, il le dépose doucement quelques pas plus loin.

- Colonel ! lui réplique M. de Caulaincourt, nous ne sommes ni assez vieux ni assez jeunes pour des jeux de cette sorte !

Puis, le saluant avec dignité, il offre son bras à la jeune femme en lui disant :

- Voulez-vous venir voir ce qui se passe là-bas ?

Laure, dépitée, rougissant de semblables façons, croit être plus heureuse avec Lannes. Elle amène à lui son vieil ami :

- Général, lui dis-je, permettez-moi de vous présenter M. de Caulaincourt, ancien officier général, estimé et distingué. Comme il se connaît en gloire, il désire faire votre connaissance.

La bonne figure du général Lannes s’embellit à l’instant d’un sourire de cordialité.

- Touchez-là, mon vieux, lui dit-il, en lui secouant rudement le bras. J’aime les anciens, moi. Il y a toujours quelque chose à apprendre avec eux. Et dans quelle armée serviez-vous ? Etiez-vous bipède ou quadrupède ?… Ah ! diable, il me paraît qu’à présent vous êtes dans la royal-pituite !

Le fait est que, étonné par les propos du général Lannes, M. de Caulaincourt s’était laissé aller à une quinte de toux qui ne faisait que redoubler.

- Ah çà, qu’est-ce que vous avez donc ? dit le général. Savez-vous que c’est une infirmité et une cause de réforme ? Oh ! royal-pituite ! royal-pituite !

Et, se rapprochant de M. de Caulaincourt, il lui frappa légèrement dans le dos comme on le fait aux enfants quand ils tètent trop vite. Le bon vieillard, qui ne savait trop s’il devait rire ou se fâcher, prit le premier parti et remercia le général en lui offrant du sucre de pomme dans une bonbonnière.

- Et la bonbonnière ! Le diablotin !… Oh ! ces officiers de l’ancien régime ! Ils savaient se soigner, les compères ! (3)

Un tel ton dans le salon de Mme Permon ! De loin, la descendante des Comnène a vu la scène et elle soupire d’avoir uni sa fille à un homme dont les amis sont si mal élevés. Mais ne faut-il pas faire la fusion entre la vieille société et la nouvelle ? Ce sera dur, tout de même, pense-t-elle, et Laure n’est pas loin de partager l’avis de sa mère.

Il convient maintenant, sans tarder, de faire une visite officielle au Premier Consul et à son épouse. Ce n’est pas sans appréhension que Laure envisage cette entrevue : les rapports entre Joséphine et elle ont été assez tendus depuis l’annonce de son mariage ; elle n’ignore pas les intrigues de cette dernière pour faire rompre ses fiançailles, et, d’autre part, Mme Permon a conservé « sa dent » contre Bonaparte. Il faut néanmoins s’y résoudre, et le ménage Junot prend le chemin des Tuileries.

Joséphine leur a donné rendez-vous pour le soir, à dix heures, après l’Opéra. Ils descendent de voiture au Pavillon de Flore et montent le grand escalier sur les marches duquel ils rencontrent fort heureusement le charmant Eugène de Beauharnais qui, voyant la jeune femme assez troublée, lui dit gentiment :

- N’ayez pas peur, ma mère et ma sœur sont si bonnes !

Eugène les accompagnant, ils pénètrent dans le salon jaune. « En entrant dans ce vaste salon, dit-elle, je ne vis personne d’abord, par l’effet de mon émotion, ensuite parce que la pièce était seulement éclairée par deux faisceaux de bougies placés sur la cheminée et entourés d’une gaze pour adoucir la lumière, ce qui répondait une demi obscurité dans le reste de la pièce… Mme Bonaparte était à cette même place qu’elle occupait alors comme maîtresse de maison bourgeoise et où, depuis, elle s’est assise comme souveraine du monde. Alors elle était là tout simplement devant un métier à tapisserie. De l’autre côté était Mlle Hortense de Beauharnais, aimable, douce, bienveillante jeune fille, si agréable avec sa taille de nymphe, ses beaux cheveux blonds, ses gracieuses manières. Le Premier Consul était debout devant la cheminée, les mains derrière lui et se dandinant comme il en avait déjà pris l’habitude ».

Ses yeux se braquèrent tout de suite sur Laure, inspectant sa toilette, ses mouvements, scrutant les moindres nuances de sa physionomie. Cette revue de détails, loin de la bouleverser, lui rendit tout son aplomb. Elle comprit que, si elle se laissait dominer, elle serait à jamais perdue dans l’estime de Bonaparte, qu’il fallait réagir, et tout de suite, et comme elle avait de l’abattage, l’habitude du monde, et, pour tout dire, beaucoup de toupet, elle tint tête avec une crânerie qui impressionna le maître. Il s’en tira par une plaisanterie :

- Eh bien ! mam’zelle Loulou, lui dit-il, tandis que Joséphine embrassait la jeune femme et l’assurait de son affection, est-ce que vous n’aurez pas aussi une bonne parole pour moi ?

Il lui prit la main, l’attira à lui :

- Général, lui répondit-elle, ce n’est pas à moi à parler la première.

- Bien riposté, dit-il en riant. Et comment se porte Mme Permon ?

- Assez souffrante, général. Depuis deux ans, sa santé est dérangée sérieusement.

- Ah ! Vraiment, j’en suis fâché… Vous lui ferez mes amitiés. C’est une bonne femme, mais une tête du diable ! Quelle tête !

On s’assit, la conversation devint générale. Malicieusement, la jeune femme remarqua que Joséphine était fort habile, se gardant de parler de ce qu’elle ne savait pas, et il lui parut qu’elle savait fort peu de choses, que ses dents étaient laides, qu’elle les dissimulait le plus qu’elle pouvait en s’abstenant de rire, qu’elle était très fardée et parfumée à l’excès, qu’enfin elle contredisait souvent la charmante Hortense pour laquelle elle ne semblait pas avoir cette affection sans limites d’une mère pour sa fille.

Napoléon allait et venait dans le salon, s’arrêtant pour prendre une prise de tabac, puis repartant de plus belle.

- J’espère, dit-il, que nous vous verrons souvent, Madame Junot. Mon intention est de former autour de moi une nombreuse famille composée de mes généraux et de leurs femmes. Elles seront les amies de la mienne et d’Hortense. Cela vous convient-il ?… Ah ! Je vous préviens que vous ne trouverez pas ici tous vos beaux amis du Faubourg Saint-Germain qui complotent contre moi et qui me déchirent à belles dents. Au reste, je m’en moque, ils ne me font pas peur !

Il oscillait ainsi toujours entre le désir d’attirer à lui l’ancienne noblesse et la répulsion qu’il avait pour leurs « manigances ».

Laure lui répondit, assure-t-elle, d’une façon fort pertinente, disant qu’elle et son mari ne songeaient qu’à la paix et à l’union. Ainsi cette première entrevue s’était fort bien passée et voilà une jeune femme de plus introduite à la cour impériale et dans l’intimité des souverains. « Ici, Madame Junot, lui dira Napoléon quelques jours après, vous ne devez rien voir, rien entendre et rien répéter. » La malicieuse Laure Permon, future duchesse d’Abrantès, se proposait bien de tout voir, de tout entendre, et qui sait ? Plus tard, peut-être, de tout répéter…

Jules Bertaut.

Notes

(1) Mémoires de la duchesse d’Abrantès. Ed. Garnier, T. II, p. 189.

(2) Mémoires, T. II, p. 355.

(3) Mémoires, T. II, p. 395.



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REVUE DES DEUX MONDES DU 1 MARS 1949







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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
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