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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LETTRE DU MINISTRE

DES RELATIONS EXTERIEURES

A M. GERRY,

ENVOYE DES ETATS-UNIS,

EN LUI ENVOYANT SES PASSEPORTS


REPONSE DE M. GERRY




Paris, le 24 messidor an 6 de la République française



Aussi longtemps que j’ai pu me flatter, monsieur, de remplir le vœu du directoire exécutif, en m’occupant avec vous à rétablir la bonne intelligence entre la république française et les Etats-Unis, j’ai fait mes efforts et dans nos conférences et dans ma correspondance avec vous pour aplanir les voies, poser les bases, entrer en matière, et vous convaincre de l’utilité de votre présence à Paris. C’est en votre qualité d’envoyé du gouvernement américain que je vous recevais, que je vous écrivais ; il dépendait de vous d’être admis publiquement par le directoire exécutif. Sans partager votre opinion sur l’altération que le départ de MM. Pinckney et Marshall apportait à des pleins pouvoirs où j’ai lu que vous êtes autorisés à traiter séparément, il me paraissait que dans l’hypothèse même où vous vous placiez, vous deviez référer la question à votre gouvernement, et, dans l’intervalle, fixer avec moi, par une discussion calme et amicale, tous les points contentieux de nos différents.

Cette marche était d’autant plus naturelle, que, mettant à part la connaissance précoce qu’a eue votre gouvernement de l’offre de traiter avec vous après le départ de vos collègues, ma note du 28 ventôse, qui a dû parvenir à Philadelphie vers la fin de floréal, ne laissait plus de doute à ce sujet. Elle contient trois objets très distincts. Elle redresse d’abord, avec la dignité qui convient au gouvernement français, l’exposé des griefs des Etats-Unis rédigé par leurs envoyés dans l’ordre inverse des faits, le 28 nivôse précédent. Elle indique ensuite les motifs qui empêchaient que la négociation ne se fît avec les envoyés collectivement. Elle déclare enfin solennellement les dispositions conciliatoires du directoire exécutif, son désir formel de renouer entre les deux pays les liens de leur ancienne amitié, et l’intention de traiter avec vous. Une déclaration aussi explicite n’a été faite que pour fournir au président des Etats-Unis un moyen infaillible d’accommodation. C’est un gage de paix à relever. Je présumais que vous ne pouviez tarder à recevoir des instructions analogues, d’autres pouvoirs même, s’il en était besoin ; ou qu’au moins, si vous aviez annoncé au président le désir de retourner en Amérique, un autre envoyé viendrait consommer l’ouvrage heureux que nous aurions eu la satisfaction de préparer.

A des espérances aussi fondées se mêlaient des considérations sur les inconvénients de votre départ. Je vous ai fait pressentir que, malgré les assurances que vous m’avez données, personne ne croirait qu’il tint seulement à votre volonté, à l’opinion intime de l’invalidité de vos pouvoirs, au désir de voir confier à d’autres mains les soins de la négociation. Je vous ai entretenu des conjectures qu’il ferait naître ; du parti qu’en tirerait le cabinet britannique qui n’épargne rien pour porter la France et les Etats-Unis à des extrémités dont il compte profiter seul ; des soupçons même que l’on ferait concevoir au gouvernement français. Je vous en ai fait entrevoir les conséquences possibles : divers incidents ont déjà retardé le rapprochement des deux républiques. Il est permis à celui qui désire sincèrement la paix d’en craindre de nouveaux.

Ces vues, dont je m’honorerais toujours, m’ont fait résister au désir que vous m’avez montré de quitter la France. Vous insistez définitivement dans votre lettre du 22 de ce mois. Le directoire m’a, en conséquence, autorisé à vous remettre les passeports que vous demandez pour vous et le bâtiment qui vous attend au Havre. Vous les trouverez ci-joint.

Puisse votre retour dans les Etats-Unis, et la communication de ce qui s’est passé entre nous, depuis que vous avez représenté seul votre gouvernement, y détruire l’opinion injurieuse des intentions hostiles de la France ! Vous m’avez souvent répété, depuis que vous pressez votre départ, que si vous ne pouviez traité ici comme envoyé, vos bons offices, dans les Etats-Unis, ne seraient pas épargnés comme citoyen. Vous ne sauriez rendre aux deux pays un service plus signalé, qu’en contribuant à mettre leurs relations politiques et commerciales en concordance avec leur inclination et leur intérêt. Assurez votre gouvernement que le directoire exécutif persévère dans l’intention de concilier avec loyauté les différents survenus entre la république française et les Etats-Unis, aussitôt que l’occasion lui en sera franchement présentée. S’il est bien vrai que les dispositions de votre gouvernement y correspondent, qu’il en donne la preuve ; et répondez d’avance du succès.

Vous ne pouvez vous dissimuler, monsieur, que si rien ne vous empêchait de suivre avec moi l’examen et la conciliation des griefs qui divisent les deux pays, nous ne tarderions pas à n’avoir plus besoin que des ratifications respectives.

Qui doutera de la sincérité du gouvernement français, lorsque l’on saura que, depuis trois mois bientôt, les instances viennent toutes de ma part, et que fidèle aux engagements pris dans ma note du 28 ventôse, j’ai été le premier à presser sérieusement la négociation après le départ de MM. Pinckney et Marshall ?

On ne dira pas, j’espère que le refus de traiter avec eux soit un déni de conciliation ; puisque ce refus a été accompagné de la promesse de traiter avec vous, et que vos pleins pouvoirs vous présentaient comme séparément autorisé. Je ne cesserai d’invoquer cette pièce, parce qu’elle est la base de l’opinion que le gouvernement a dû former, et qu’en admettant même que vous fuissiez lié par des restrictions secrètes, je ne pouvais, dans mon esprit, opposer à ce que je ne connais pas à la croyance due au titre ostensible.

Oui, monsieur : à peine instruit du départ de MM. Pinckney et Marshall, je m’attachai dans chaque conférence que j’eus dès lors avec vous, à vous démontrer l’urgence, la convenance, la possibilité d’une négociation active. Je recueillis vos idées ; elles différaient des miennes ; je cherchais à les lier, et j’allai vous transmettre des propositions, lorsqu’un aviso de votre gouvernement arriva au Havre. Vous parûtes alors vous disposer à partir. Jusque là, je n’avais jamais conçu que vous eussiez le dessein de vous embarquer avant que nous fussions d’accord sur les articles définitifs à ratifier par votre gouvernement. Peu de jours après, je reçus des paquets de Philadelphie dont le contenu donna momentanément un autre cours à ma correspondance avec vous. Le 22 prairial je vous notifiai que les dispositions du directoire exécutif étaient les mêmes, et je vous priai de me déclarer si vous étiez enfin en situation de négocier. Le 30 prairial je vous transmis un plan complet de négociation. Le 9 messidor je vous remis une première note à discuter sur un des points de nos traités qui ne sont point exécutés dans les Etats-Unis Vous avez décliné d’y répondre ; cependant il faut s’entendre sur les détails pour parvenir aux résultats. Le 18 messidor je vous en ai remis deux autres. C’est en vain que j’ai accompagné ces pièces, de l’invitation la plus cordiale de parcourir rapidement avec moi cette série de discussions indispensables sur tous nos griefs. Vous ne m’avez pas donné même l’occasion de vous prouver combien le directoire exécutif voulait y mettre de la libéralité. Vous ne m’avez jamais écrit enfin que pour votre départ. Et c’est la république française qu’on accuse, dans les Etats-Unis, de ne vouloir point la paix !

De perfides instigateurs insinueront qu’elle ne l’a point voulu toujours. Je remonterai donc à l’époque où pour la première fois des symptômes de mécontentement se manifestèrent, c’est-à-dire à l’arrivée à Philadelphie du ministre Genet, en prairial, an 1er.Une joie universelle éclata dans les Etats-Unis aux déclarations qu’il était chargé d’y faire ; il exprimait alors les intentions amicales et généreuses du gouvernement français qui, fort de l’énergie nationale, s’abstenait de réclamer l’aide de ses alliés. Bientôt quelques unes de ses mesures donnèrent de l’ombrage ; elles étaient l’effet d’un zèle mal adapté aux localités, et malheureusement plus mal interprété. Le président en fit porter ses plaintes en France, à la fin de la même année. Le comité de salut public donna une satisfaction immédiate ; et d’autres agents arrivèrent à Philadelphie au commencement de ventôse, an II. Leurs instructions peuvent supporter le grand jour. Ne se mêler d’aucune affaire de parti, respecter le gouvernement, l’exciter à soutenir avec vigueur sa neutralité, réprimer tous les armements qui pouvaient la compromettre, maintenir les droits assurés à la France par ses traités ; telle en est la substance. Telles furent encore les instructions données au ministre Adet, qui remplaça ces agents dans l’an III. Certes rien n’est plus pacifique.

Cependant les droits de la France sont insensiblement méconnus ; les clauses les plus importantes de ses traités sont rendues insignifiantes ; ses bâtiments éprouvent les vexations les plus décourageantes ; l’Angleterre se joue impunément de la neutralité des Etats-Unis qui devient pour la France trop confiante, une source de pertes. Une transaction clandestinement négociée finit par consacrer, au détriment d’un peuple ami, les prétentions de son implacable ennemi. Dès lors il n’y a plus entre le gouvernement américain que les représentations contrarient, et les ministres plénipotentiaires de la république qui ne peuvent se dispenser d’en faire, qu’une correspondance où l’aigreur gagne de plus en plus. Le gouvernement français ne s’en mêle pas. Il se repose sur l’espoir que l’intérêt propre des Etats-Unis leur fera sentir que l’Angleterre les entraîne dans son tourbillon. Loin de prendre une attitude hostile, il affecte l’indifférence pour se montrer patient avec dignité. La foule des réclamations qui lui parviennent le force enfin à quitter ce rôle. Il fait déclarer ses griefs le 25 brumaire an V ; et pour provoquer une négociation trop différée, il puise dans les traités de Paris et de Londres les moyens les plus propres à la hâter. Aucune vue d’agression, aucune intention hostile ne l’animent. Pour obtenir quelque justice des Etats-Unis, il les met dans le cas de demander eux-mêmes un arrangement. Voyons s’il a refusé quelque proposition honorable.

M. Pinckney était parti avant la déclaration du 25 brumaire qui suspendait les relations habituelles. Il venait remplacer M. Monroe, et comme lui, expliquer, pallier la conduite des Etats-Unis, sans aucun pouvoir spécial pour la négociation demandée par la France. Il ne pouvait être reçu, puisqu’il n’était pas en situation de remplir les conditions mises à la reprise des relations politiques. Le président des Etats-Unis crut devoir convoquer extraordinairement le corps législatif. Je ne rappellerai pas son discours d’ouverture, ni la tournure que prirent les débats dans cette session ; mais je dirai que l’impression qui en est résultée à Paris a précédé défavorablement l’arrivée des envoyés ; que cette circonstance seule a suscité un obstacle qui aurait dû être prévu à Philadelphie ; que les envoyés eux-mêmes, ne voulant pas comprendre l’effet naturel de ce genre de provocation, ont contribué à rendre l’impression plus durable. Elle a été finalement subordonnée au désir primitif d’une conciliation sincère ; vous en trouverez la preuve dans l’expédient même suggéré pour traiter avec vous séparément ; car un gouvernement hostilement disposé n’eût pas pris ce biais délicat qui ménage son honneur et remplit ses intentions pacifiques.

Vous m’avez fait entendre, monsieur, qu’il eût été bon que le directoire exécutif appuyât les déclarations que je vous ai faites en son nom, par un changement dans les mesures qui pèsent sur le commerce des Etats-Unis. Je pourrais vous répondre que votre gouvernement eût aussi assuré son objet en rétablissant d’abord la république française dans les droits qui découlent de ses traités. Mais soyons moins exigeants et plus équitables les uns envers les autres. Quoique les mesures de la France ne soient que la conséquence de celles des Etats-Unis, vous avez dû remarquer, dans mes propositions du 30 prairial, que l’intention du directoire exécutif est que les prétentions respectives soient examinées et réglées collatéralement. Il entend consigner dans un même acte, monument durable de l’amitié future des deux républiques, la justice qu’elles se doivent l’une à l’autre ; et aucune idée de fausse gloire n’entre dans son esprit.

En prenant congé de vous, monsieur, j’ai cru vous devoir un témoignage de mon estime. Il est tout entier dans l’abandon avec lequel je viens de vous parler, et dans l’expression des regrets que me donne votre départ dans les circonstances actuelles.

Recevez l’assurance de ma parfaite considération.

Signé : C. M. TALLEYRAND


P.S. du 27 messidor

Une circonstance infiniment grave, monsieur, a retardé l’expédition de cette lettre. Je ne sais comment il se fait qu’à chaque pas vers une conciliation, intervient une cause d’irritation, et que toujours les Etats-Unis la font naître.

Depuis quelques jours, différents avis parviennent successivement au directoire exécutif. Il semble qu’entraîné hors de toute limite, votre gouvernement ne garde plus de ménagements. Une loi, du 7 du mois dernier, l’autorise à faire attaquer tout bâtiment de guerre français qui aurait arrêté, ou aurait intention d’arrêter des navires américains. Une résolution de la chambre des représentants américains suspend, à compter du 13 de ce mois, toutes relations commerciales avec la république française et ses possessions. Divers projets de lois ont été proposés pour expulser les Français et séquestrer les propriétés françaises.

La longanimité du directoire exécutif va se montrer de la manière la plus irrécusable. La perfidie ne pourra plus jeter un voile sur les dispositions pacifiques qu’il n’a cessé de manifester.

C’est au moment même de cette provocation nouvelle, qui paraîtrait ne laisser de parti honorable que la guerre, qu’il confirme les assurances que je vous ai données de sa part. Dans la crise actuelle, il se borne à une mesure de sûreté et de conservation, en mettant un embargo momentané sur les bâtiments américains, avec réserve de les indemniser s’il y a lieu. Il est encore prêt, il est aussi disposé que jamais à terminer par une négociation loyale les différents qui subsistent entre les deux pays. Telle est sa répugnance à considérer les Etats-Unis comme ennemis, que malgré leurs démonstrations hostiles, il veut attendre qu’il y soit irrésistiblement forcé par des hostilités réelles.

Puisque vous voulez partir, monsieur, hâtez-vous au moins de transmettre à votre gouvernement cette déclaration solennelle.



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Réponse de M. Gerry à la lettre du ministre des relations extérieures, en date du 24 messidor - Moniteur N° 319 - P. 1278


Paris, 20 juillet 1798

Citoyen ministre,

Ce fut le 27 messidor que me parvint votre lettre du 24 sur laquelle vous me permettrez de faire quelques observations.

Vous prétendez que dans les Etats-Unis, on accuse la République Française de ne pas vouloir la paix, et pour prouver que la paix fut l’objet constant de ses désirs, vous remontez à l’arrivée de M. Genet en Amérique. Ecartant toute espèce d’accusation, je n’ai d’autre désir que de cultiver la bonne harmonie entre les deux gouvernements, la regardant comme la base solide de la paix. Depuis cette époque jusqu’au moment où M. Adet quitta les Etats-Unis, la correspondance des secrétaires d’Etats avec les ministres français en Amériques, et ministres américains en France, contient l’histoire, jusqu’à ce jour là, des malheureux différends qui sont survenus entre les deux Républiques, et met en évidence le désir sincère du gouvernement des Etats-Unis de maintenir, au milieu de la confusion et des embarras, suite inévitable des convulsions qui agitaient l’Europe, l’harmonie et l’amitié avec la République Française, et de remplir avec une scrupuleuse exactitude les devoirs de la neutralité. Mais si, par quelque événement malheureux, la France avait eu à se plaindre d’une seule injure pendant ces temps difficiles, les dispositions manifeste du gouvernement des Etats-Unis à la modération et à la justice étaient un sûr garant d’une prompte réparation.

Lorsque M. Monroë eut été rappelé, un autre ministre fut envoyé pour le remplacer ; et vous dites qu’il n’a pas été reçu, c’est parce qu’il n’était pas en état de remplir les conditions nécessaires au renouvellement de nos relations politiques. Mais s’il eût été reçu, il aurait pu demander à son gouvernement de nouveaux pouvoirs, s’il en était besoin ; rien n’est plus ordinaire que cette démarche. Celle que vous m’avez si instamment pressé de faire aurait eu pour objet de faire renouveler dans mes mains les pouvoirs qui se trouvaient annulés par le renvoi de mes collègues ; or, il est clair que vos raisons auraient eu infiniment plus de force dans le cas d’un ministre dont les pouvoirs étaient seulement supposés insuffisants pour les objets de sa mission. Le congé donné à ce ministre, accompagné de témoignages d’un déplaisir marqué de la part du gouvernement de la République Française, ne pouvait manquer de blesser profondément celui des Etats-Unis, et de faire naître quelques réflexions sur un événement de cette importance. Mais que la cause et l’effet demeurent ensevelis dans un éternel oubli ; de tels souvenirs sont peu propres à rapprocher les esprits. Vous ne pourrez vous refuser d’en tomber d’accord, si vous faites attention à la conduite amicale et prévenante du gouvernement Américain, qui s’empressa de députer aussitôt trois envoyés extraordinaires, avec les pouvoirs qu’exigeaient une réconciliation désirée et le renouvellement des relations commerciales des deux Républiques.

Depuis le moment de l’arrivée de ces envoyés à Paris, jusqu’à celui du départ de deux d’entre eux, on n’a sans cesse entravé, d’une manière insurmontable, l’objet de leur mission, par des demandes de réparations pécuniaires pour les réflexions dont il est parlé plus haut, et par des demandes d’emprunts qui, en violant la neutralité des Etats-Unis,les auraient bientôt enveloppés dans une guerre inévitable, dont, sur la fin de ce temps, après m’avoir fait promettre le secret, vous m’exposâtes l’embarras et le mécontentement du directoire exécutif, relativement aux principes et aux discours de mes collègues, la résolution de ne pas traiter avec eux, et son désir d’ouvrir avec moi les négociations ; vous ajoutâtes que l’effet de mon départ serait une rupture immédiate. Etonné, comme je devais l’être, de cette communication, je vous représentais que, n’étant pas autorisé à traiter séparément, cette mesure était impraticable ; et que, quand même, mes pouvoirs eussent été suffisants, jamais mon gouvernement ne voudrait ratifier un traité conclu dans de pareilles circonstances. Vous fûtes d’un avis différent, et après avoir discuté ce sujet, chacun demeura dans son opinion. Ce fut en vain que je m’efforçai de faire sentir combien il était peu raisonnable de nourrir contre mes collègues des préventions dont on leur laissait ignorer les causes ; combien il serait avantageux de les détruire, ce qui pouvait se faire par l’explication franche à laquelle on se refusait, et enfin la nécessité de les instruire de tout ce qui venait de se passer entre nous. Vous insistâtes sur la promesse du secret, ajoutant que si je consentais à entrer en négociation, nous pourrions, en très peu de temps, conclure un traité, sorte d’affaire que le directoire exécutif n’était pas dans l’usage de traîner en longueur. Vous me demandâtes une seconde entrevue qui n’eut pas plus de résultat, et après une nouvelle discussion, je ne fis que me confirmer dans la résolution que j’avais prise.

Les choses demeurèrent en cet état pendant quelque temps et je me flattais de l’espoir que le peu de succès de la proposition que vous m’aviez faite de traiter séparément, vous amènerait à reconnaître enfin les trois envoyés ; et dans cette hypothèse, le secret que je vous avais promis, aurait été un point important. Cet espoir fut encore fortifié par les deux entrevues subséquentes qu’ils eurent avec vous, et vous pouvez juger de mon étonnement à la réception de votre lettre du 28 ventôse, contenant le refus positif de traiter avec deux des envoyés, et une nouvelle proposition de traiter avec le troisième. Voyant qu’il s’agissait de moi et qu’il fallait renoncer à tout espoir de nous voir reconnus collectivement, je refusai de nouveau dans les termes les plus positifs de me prêter à une négociation séparée : on me fit alors une autre proposition ; je devais pour prévenir une rupture, rester à Paris, jusqu’à ce que mon gouvernement eût pu être informé de ce qui se passait. Dans une situation aussi embarrassante, j’aimai mieux me rendre à ces motifs que d’amener une guerre. Ce fut quelque temps après, le 14 germinal ( 3 avril ) que dans une nouvelle note, vous me proposâtes de reprendre notre correspondance sur les intérêts des Etats-Unis et de la République Française ; par ma réponse du 4 avril, je vous déclarais : « que n’ayant de pouvoir particulier pour aucun point de notre mission, tout ce que je pouvais faire était d’entrer dans des conférences informes, et d’en communiquer le résultat au gouvernement des Etats-Unis en le présentant comme un acte purement individuel, n’ayant pas le droit de les revêtir des formes officielles.

Le lendemain du départ du dernier de mes collègues, je m’adressai à vous de nouveau, et reproduisant le passage de ma lettre que je viens de citer, je vous annonçai que je le regardais comme une règle de conduite bien entendu à laquelle je devais rester irrévocablement attaché ; vous ne fîtes à cette déclaration aucune objection soit verbale soit par écrit, et par là vous en reconnûtes la doctrine : si vous eussiez refusé d’y adhérer, je demandais sur le champ mon passeport. Dans une de nos entrevues postérieures à cette lettre, vous m’objectâtes que vous ne pouviez adopter le plan proposé par la lettre du 20 avril, vu que vous n’étiez nullement instruit des vues du gouvernement des Etats-Unis, relativement à un traité ; elles étaient si raisonnables que je jugeai ne pouvoir mieux faire que de vous les communiquer, et, suivant l’opinion que vous avez-vous même manifesté depuis, elles étaient de nature à n’entraîner qu’une discussion fort courte, ou plutôt elles n’en avaient pas besoin : c’était la modération et la justice même.

Vous croyant donc sérieusement disposé à vous occuper d’un projet de traité à soumettre au gouvernement des Etats-Unis, et convaincu d’un autre côté, que ce sujet avait été si amplement discuté, et était si bien entendu de part et d’autre, qu’il ne faudrait que très peu de temps pour une conclusion définitive, je vous déclarai mon intention de m’embarquer en juin pour retourner en Amérique, et quoique opposé à ce projet dans le premier moment, vous parûtes dans la suite pleinement convaincu de la nécessité de ce départ, et vous me promîtes de rédiger sans délaui le plan en question, et de me le donner à examiner. Je conférai avec vous en différents temps sur l’envoi d’un ministre à Philadelphie, pour compléter cette négociation, envoi qui me paraissait très utile, et dont vous promîtes de vous occuper.

Enfin la Sophie arriva, et quelques jours après vous m’apprîtes que je pouvais bannir toute inquiétude, que la France ne voulait pas la guerre avec les Etats-Unis, qu’elle n’y pensait nullement, que les affaires de l’Amérique étaient actuellement sous les yeux du directoire, et que tout s’arrangerait à ma satisfaction. Je reproduisis alors ma proposition d’envoyer un ministre en Amérique pour compléter la négociation, et vous me dîtes que vous la soumettriez au directoire exécutif. J’étais loin de penser que ce fût pour résider aux Etats-Unis après la ratification du traité, comme vous me l’avez fait entendre depuis.

Tel fut l’état des choses jusqu’à l’arrivée des gazettes contenant les dépêches des envoyés à leur gouvernement, lesquelles opérèrent un changement plus que momentané dans votre correspondance avec moi. Lorsque je vous informai que j’étais décidé à m’embarquer sur la Sophie, aussitôt qu’elle pourrait mettre en mer, il restait encore assez de temps pour achever le projet de traité, et je me serais chargé de le porter à notre gouvernement, si on l’eût cru convenable. Vous m’engageâtes à rester ; mais je vous représentais que mon départ était indispensable, et je crus mes raisons suffisantes. Vous pensez qu’il dépendait de moi de me faire recevoir publiquement par le directoire exécutif, mais nos opinions sont différentes sur ce point. Un gouvernement envoie trois ministres pour traiter avec un autre gouvernement : celui-ci en rejette deux, et offre de traiter avec le troisième ; je crois que tout homme de bonne foi doit tomber d’accord, qu’en pareille conjoncture le troisième ne peut se prêter à une semblable proposition, sans transférer l’autorité exécutive de son gouvernement, qui n’aurait fait que proposer trois envoyés au gouvernement étranger, qui en choisirait un dans ce nombre.

Vous dîtes que si le départ de mes collègues avait changé mes pouvoirs, j’aurais dû par une suite de ma propre hypothèse, soumettre la question à mon gouvernement, et en attendant sa réponse, fixer avec vous, dans le calme d’une relation amicale, les points contentieux de nos différends ; mais si mon gouvernement, comme vous me l’avez assuré plusieurs fois, avait, avant le 20 mars, connaissance de la proposition qui m’avait été faite, de traiter avec moi séparément, il est évident qu’il n’était pas disposé à m’accorder de nouveaux pouvoirs, puisque la Sophie ne quitta les Etats-Unis que le 28 du même mois ; vous n’ignoriez pas cette circonstance, et cependant vous me pressiez encore à ce sujet.

J’ai toujours été prêt, et si vous vous étiez présenté avec un projet, je serais entré avec vous dans toutes ses parties, dans des conférences paisibles et amicales, et non dans des discussions étudiées d’une correspondance épistolaire, qui me fut proposé que quelque temps après que mon départ eut été arrêté, qui n’était relative qu’à la convention consulaire, laquelle doit bientôt cesser d’avoir son effet, qui enfin était contraire à l’engagement que vous aviez pris avec moi de traiter par la voie des conférences, et qui aurait demandé plusieurs mois pour nous amener à une conclusion.

Vous avez été le premier, dîtes-vous, à presser sérieusement l’ouverture d’une négociation ; mais vous conviendrez que ce mérite aurait été beaucoup plus grand, si la chose eût été faisable.

Vous aimez à me rappeler vos efforts, je suis aussi disposé qu’il est possible à les apprécier, tout en regrettant néanmoins qu’ils n’aient pas été propres à nous conduire plus directement au but. De mon côté j’espère que vous ne me refuserez pas de convenir que j’ai fait tout ce que me permettaient les circonstances dont j’ai donné ci-dessus l’historique.

C’est avec plaisir que j’apprends que le directoire est encore prêt, est autant disposé que jamais à terminer, par une négociation loyale, les différends qui existent entre les deux pays. Ces dispositions ont été constamment celles du gouvernement des Etats-Unis.

Je crois donc que des négociations dégagées de toutes demandes d’emprunts et d’explications de discours, ouvertes, s’il est nécessaire dans quelque ville neutre, en nommant le nombre convenable de commissaires pour les points qui ne pourraient être décidés par une négociation directe, seraient encore couronnées par le succès ; mais n’ayant aucune espèce de pouvoir à cet égard, je n’en puis faire la proposition formelle.

J’indiquerai cependant une mesure préliminaire qu’exige la dignité du gouvernement français, non moins que l’intérêt des Etats-Unis. Il serait peut-être difficile de trouver dans l’histoire des Nations civilisées un exemple qui approchât des déprédations, des outrages et des cruautés exercées par les corsaires français sur notre commerce et nos citoyens, tant dans les Indes occidentales que sur nos côtes, par des corsaires dont plusieurs, dit-on, n’ont pas même de lettres de marque. On dit que le gouvernement français n’a pas été averti assez tôt de ces événement qui ont singulièrement irrité les esprits en Amérique, et qui ont été le principal motif des mesures répressives adoptées par notre gouvernement, mais en retirant les lettres de marque à ces corsaires, ou du moins en les forçant sous des peines rigoureuses à se renfermer dans les bornes ordinaires de la course, on peut se promettre encore les plus heureux effets.

Vous paraissez désirer mes bons offices, comme simple citoyen, à mon retour en Amérique. Soyez persuadé que je me ferai toujours un devoir de présenter dans leur véritable jour toutes les mesures du gouvernement français, et que je ne négligerai rien pour assurer le succès de celles qui auront été dictées par un esprit de conciliation. C’est tout ce qu’on peut attendre de moi ; c’est un devoir que je dois à mon pays.

Maintenant, citoyen ministre, après vous avoir donné un témoignage de l’estime qu’inspire la franchise des procédés, permettez-moi de prendre congé de vous, en faisant des vœux pour un prompt rétablissement de l’amitié et des relations ordinaires entre les deux Républiques.

Acceptez, citoyen ministre, les assurances de ma parfaite considération.

Signé, E. GERRY.

-- Les passeports, dont il a été dit que l’envoi avait été fait à M. Gerry, avec la lettre du 24 messidor, ne lui ont été effectivement délivrés que quelques jours après, et le dernier ne l’a pas été jusqu’au 6 thermidor.



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DE L'IMPRIMERIE DE LARAN,
RUE NEUVE-DES-PETITS-CHAMPS, N° 81
près celle d'Antin.









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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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