Optimisé pour
Espace de téléchargement





TALLEYRAND D'APRES GERARD




RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL / HOME PAGE
RETOUR AU CHAPITRE I : BIOGRAPHIE
RETOUR AU CHAPITRE II : ECRITS
RETOUR AU CHAPITRE III : TRAITES
RETOUR AU CHAPITRE IV : TEXTES, MEMOIRES ET OPINIONS
RETOUR AU CHAPITRE V : REPRESENTATIONS
RETOUR AU CHAPITRE VI : COLLECTION COMBALUZIER
RETOUR AU CHAPITRE VII : DOCUMENTS ET CARTES POSTALES
RETOUR AU CHAPITRE VIII : EVENEMENTS CONTEMPORAINS










TALLEYRAND

PAR

CHATEAUBRIAND





Nos lecteur connaissent déjà la vie de Chateaubriand (voir Nouvelle Bibliothèque populaire, n° 166) et celle de Talleyrand (voir Nouvelle Bibliothèque populaire, n° 223) ; mais il nous reste à joindre à ces deux biographies, pour les compléter, un parallèle entre ces deux hommes qui rivalisèrent d’ambition et d’influence politiques. On a vanté l’éloquence de Chateaubriand, l’ampleur de son style abondant et coloré, la richesse de son imagination, la beauté de son talent littéraire. On a, d’autre part, signalé bien des fois le laconisme de Talleyrand, qui était la marque distinctive de ce personnage, et qui est aussi celle du diplomate. L’un était verbeux, l’autre taciturne.

Cette opposition, entre ces deux acteurs du drame historique qui se joua sous l’Empire et sous la Restauration, était faite pour les rendre peu sympathiques l’un à l’autre.

Chateaubriand détestait Talleyrand et la manière dont il s’exprime sur le prince de Bénévent dans les Mémoires d’outre-tombe (comme on pourra le lire plus loin), suffit pour donner la mesure de l’opinion qu’il avait de lui. Talleyrand, de son côté, rendent, selon l’expression proverbiale, fèves pour pois à son adversaire, ne négligeait aucune occasion de mettre en saillie les défauts de l’auteur du Congrès de Vérone. Tous deux eurent leur heure d’autorité presque suprême, et Napoléon, qui brisait facilement, aux grands jours de la dictature, ceux qui lui résistaient, eut à compter avec eux. Tous deux eurent les vices et quelques-unes des qualités de l’ambitieux politique, au fond peu respectueux de la droiture, faciles à composer en matière de conscience, suivant de préférence les chemins obliques, mais pourtant, si l’on ne voit dans l’homme que l’instrument de gouvernement, d’une trempe supérieure l’un et l’autre.

Dans les deux morceaux que nous empruntons aux Mémoires d’outre-mer, Chateaubriand fait admirablement saisir le type cauteleux qu’il s’est proposé de dépeindre et qu’il peint en effet tout en pied avec une vigueur semblable à celle des Goya et des Zurbaran. Talleyrand nous apparaît ici tel que ses contemporains, (et Chateaubriand était celui qui le vit de plus près) ont dû le connaître et l’apprécier.

Rien n’est laissé dans l’ombre pour donner à cette figure l’expression qui lui convient ; point de réticences de mots, de circonlocutions ; le style est en cette occasion si nerveux, si précis, que, n’étaient certaines tournures familières à celui qui écrivit les Natchez, on ne reconnaîtrait point le maître de la période se déroulant avec la majesté de ce fleuve Meschacébé dont tout le monde se souvient. Nous avons ici le juge, dépouillant tous les artifices oratoires, et n’ayant d’autre but que d’écraser sous les faits accablants celui qui comparaît devant lui.

Si Talleyrand avait survécu à Chateaubriand, ce dernier n’aurait pas échappé à un jugement de la même sorte. Mais il est probable que Talleyrand aurait serré davantage son argumentation et il est certain qu’il aurait eu, pour triompher de son rival, plus d’un atout parmi ses cartes ; les Mémoires d’outre-tombe les lui auraient fournis à défaut d’autres sources. Ces Mémoires d’outre tombe, qui furent accueillis avec surprise lorsqu’ils parurent, mettent en effet bien à nu l’âme de Chateaubriand et nous en trahissent si complètement l’hypocrisie dérobée pendant tant d’années sous un masque habile, que l’on se s’étonne point du dégoût qu’ils inspirèrent à George Sand, regrettant ouvertement d’avoir jamais donné la main à un tel homme et de l’avoir jamais admiré.

La postérité, qui a pour tâche de faire le silence sur bien des évènements et bien des gloires, a remis sous leur vrai jour Talleyrand et Chateaubriand. Déjà celui-ci tombe dans l’oubli ; Talleyrand, au contraire, obtient un regain de souvenirs, grâce à la publication posthume de ses Confessions, moins sincères assurément que celles de Chateaubriand, et qui sait, peut-être moins authentiques, s’il faut tenir compte de ce que l’on en a entendu dire par les légataires mêmes de ces autres Mémoires d’outre-tombe.

Quoi qu’il en soit, au moment même où Talleyrand rappelle l’attention du public, il est utile, comme document et comme élément de la vérité, d’invoquer tous les témoins, ceux à décharge comme ceux à charge, et dans cette dernière catégorie, la parole de Chateaubriand a évidemment un poids que l’on ne peut considérer comme négligeable.

On reconstitue le dossier du prince de Bénévent. Nous avons cru qu’il y avait quelque opportunité à rapporter au procès une des pièces les plus curieuses, et qui, je crois, n’est pas connue de tous.

Charles Simond.


TALLEYRAND


Quand M. de Talleyrand apparut pour la première fois dans ma carrière politique, j’ai dit quelques mots de lui. Maintenant son existence entière m’est connue par sa dernière heure selon la belle expression d’un ancien.

J’ai eu des rapports avec M. de Talleyrand : je lui ai été fidèle en homme d’honneur, ainsi qu’on l’a pu remarquer, surtout à propos de la fâcherie de Mons, alors que très gratuitement je me perdis pour lui. Trop simple, j’ai pris part à ce qui lui arrivait de désagréable, je le plaignais lorsque Maubreuil le frappa à la joue. Il fut un temps qu’il me recherchait d’une manière coquette ; il m’écrivait à Gand, comme on l’a vu, que j’étais un homme fort ; quand j’étais logé à l’hôtel de la rue des Capucines, il m’envoya, avec une parfaite galanterie, un cachet des affaires étrangères, talisman gravé sans doute sous sa constellation.

C’est peut-être parce que je n’abusai pas de sa générosité qu’il devint mon ennemi sans provocation de ma part, si ce n’est quelque succès que j’obtins et qui n’étaient pas son ouvrage.

Ses propos couraient le monde et ne m’offensaient pas, car M. de Talleyrand ne pouvait offenser personne ; mais son intempérance de langage m’a délié, et puisqu’il s’est permis de me juger, il m’a rendu la liberté d’user du même droit à son égard.

La vanité de M. Talleyrand le pipa ; il prit son rôle pour son génie ; il se cru prophète en se trompant sur tout ; son autorité n’avait aucune valeur en matière d’avenir ; il ne voyait point en avant, il ne voyait qu’en arrière. Dépourvu de la force du coup d’œil et de la lumière de la conscience, il ne découvrait rien comme l’intelligence supérieure, il n’appréciait rien comme la probité, il tirait bon parti des accidents de la fortune, quand ces accidents, qu’il n’avait jamais prévus, étaient arrivés ; mais uniquement pour sa personne. Il ignorait cette ampleur d’ambition, laquelle enveloppe les intérêts de la gloire publique comme le trésor le plus profitable aux intérêts privés. M. de Talleyrand n’appartient donc pas à la classe des êtres propres à devenir une des créations fantastiques auxquelles les opinions, ou faussées ou déçues, ajoutent incessamment des fantaisies. Néanmoins il est certain que plusieurs sentiments, d’accord par diverses raisons, concourent à former un Talleyrand imaginaire.

D’abord les rois, les cabinets, les anciens ministres étrangers, les ambassadeurs, dupes autrefois de cet homme, et incapables de l’avoir pénétré, tiennent à prouver qu’ils n’ont obéi qu’à une supériorité réelle ; ils auraient ôté leur chapeau au marmiton de Bonaparte.

Ensuite les membres de l’ancienne aristocratie française liés à M. de Talleyrand sont fiers de compter dans leurs rangs un homme qui avait la bonté de les assurer de sa grandeur.

Enfin les révolutionnaires et les générations immorales, tout en déblatérant contre les noms, ont un penchant secret vers l’aristocratie ; ces singuliers néophytes en recherchent volontiers le baptême et ils pensent apprendre avec elle les belles manières. La double apostasie du prince charme en même temps un autre côté de l’amour-propre des jeunes démocrates, car ils concluent de là que leur cause est la bonne, et qu’un noble et un prêtre sont bien méprisables. Quoi qu’il en soit de ces empêchements à la lumière, M. de Talleyrand n’est pas de taille à créer une illusion durable. Il n’a pas en lui assez de faculté de croissance pour tourner les mensonges en rehaussements de stature Il a été vu de trop près pas parce que sa vie ne se rattache ni à une idée nationale, restée après lui, ni à une action célèbre, ni à un talent hors de pair, ni à une découverte utile, ni à une conception faisant époque. L’existence par la vertu lui est interdite, les périls n’ont pas même daigné honorer ses jours. Il a passé le règne de la Terreur hors de son pays Il n’y est rentré que quand le barman s’est transformé en antichambre.

Les monuments diplomatiques prouvent la médiocrité relative de Talleyrand : vous ne pourriez citer un fait de quelque estime qui lui appartienne. Sous Bonaparte, aucune négociation importante n’est de lui ; quand il a été forcé d’agir seul, il a laissé échapper les occasions et gâté ce qu’il touchait. Il est bien avéré qu’il a été cause de la mort du duc d’Enghien ; cette tache de sang ne peut s’effacer : loin d’avoir chargé le ministre en rendant compte de la mort du prince, je l’ai beaucoup ménagé. Dans ses affirmations contraires à la vérité, M. de Talleyrand avait une effrayante effronterie. Je n’ai point parlé, dans le Congrès de Vérone, du discours qu’il lut à la Chambre des pairs, relativement à l’adresse sur la guerre d’Espagne. Ce discours débutait par ces paroles solennelles : « Il y a aujourd’hui seize ans qu’appelé par celui qui gouvernait alors le monde à lui dire mon avis sur la lutte à engager avec l’Espagne, j’eus le malheur de lui déplaire en dévoilant l’avenir, en lui révélant tous les dangers qui allaient naître en foule d’une agression non moins injuste que téméraire. La disgrâce fut le fruit de ma sincérité. Etrange destinée que celle qui me ramène, après ce long espace de temps, à renouveler auprès du souverain légitime les mêmes efforts, les mêmes conseils ! » Il y a des absences de mémoire ou des mensonges qui font peur. Vous ouvrez les oreilles, vous vous frottez les yeux, ne sachant qui vous trompe, ou de la veille ou du sommeil. Lorsque le débitant de ces imperturbables assertions descend de la tribune et va s’asseoir impassible à sa place, vous le suivez du regard, suspendu que vous êtes entre une espèce d’épouvante et une sorte d’admiration vous ne savez si cet homme n’a point reçu de la nature une autorité telle qu’il a le pouvoir de refaire ou d’anéantir la vérité. Je ne répondis point, il me semblait que l’ombre de Bonaparte allait demander la parole et renouveler le démenti terrible qu’il avait jadis donné à M. de Talleyrand. Des témoins de la scène étaient encore assis parmi les pairs, entre autres M. le comte de Montesquiou. Le vertueux duc de Boudeauville me l’a racontée, la tenant de la bouche du même M de Montesquiou, son beau-frère ; M. le comte de Céssac, présent à cette scène, la répète à qui veut l’entendre ; il croyait qu’au sortir du cabinet, le grand électeur sera arrêté. – Napoléon s’écriait dans sa colère, interpellant son pâle ministre : « Il vous sied bien de crier contre la guerre d’Espagne, vous qui me l’avez conseillée, vous dont j’ai un monceau de lettres dans lesquelles vous cherchez à me prouver que cette guerre était aussi nécessaire que politique. »

Ces lettres ont disparu lors de l’enlèvement des archives aux Tuileries, en 1814.

M. de Talleyrand déclarait, dans son discours, qu’il avait eu le malheur de déplaire à Bonaparte, en lui dévoilant l’avenir, en lui révélant tous les dangers qui allaient naître d’une agression non moins injuste que téméraire. – Que M de Talleyrand se console dans son tombeau, il n’a point eu ce malheur : il ne doit point ajouter cette calamité à toutes les afflictions de sa vie.

La faute principale de M. de Talleyrand envers la légitimité, c’est d’avoir détourné Louis XVIII du mariage à conclure entre le duc de Berry et une princesse de Russie ; la faute impardonnable de M. de Talleyrand envers la France, c’est d’avoir consenti aux révoltants traités de Vienne.

Il résulte des négociations de M. de Talleyrand que nous sommes demeurés sans frontières ; une bataille perdue à Mons ou à Coblent amènerait en huit jours la cavalerie ennemie sous les murs de Paris. Dans l’ancienne monarchie, non seulement la France était fermée par un cercle de forteresses, mais elle était défendue sur le Rhin par les Etats indépendants de l’Allemagne. Il fallait envahir les Electorat ou négocier avec eux pour arriver jusqu’à nous. Sur une autre frontière, la Suisse était pays neutre et libre, il n’avait point de chemins ; nul ne violait son territoire. Les Pyrénées étaient impassables, gardées par les Bourbons d’Espagne.

Voilà ce que M. de Talleyrand n’a pas compris ; telles sont les fautes qui le condamneront à jamais comme un homme politique ; fautes qui nous ont privées en un jour des travaux de Louis XIV et des victoires de Napoléon.

On a prétendu que sa politique avait été supérieure à celle de Napoléon ; d’abord il faut se bien mettre dans l’esprit qu’on est purement et simplement un commis lorsqu’on tient le portefeuille d’un conquérant, qui chaque matin y dépose le bulletin d’une victoire et change la géographie des Etats. Quand Napoléon se fut enivré, il fit des fautes énormes et frappantes à tous les yeux : M. de Talleyrand les aperçut vraisemblablement comme tout le monde, mais cela n’indique aucune vision de lynx. Il se compromit d’une manière étrange dans la catastrophe du duc d’Enghien ; il se méprit sur la guerre d’Espagne en 1807, bien qu’il ait voulu plus tard nier ses conseils et reprendre ses paroles.

Cependant un acteur n’est pas prestigieux, s’il est tout à fait dépourvu des moyens qui fascinent le parterre ; aussi la vie du prince a-t-elle été une perpétuelle déception. Sachant ce qu’il lui manquait, il se dérobait à quiconque le pouvait connaître : son étude constante était de ne pas se laisser mesurer ; il faisait retraite à propos dans le silence ; il se cachait dans les trois heures muettes qu’il donnait au whist.

On s’émerveillait qu’une telle capacité pût descendre aux amusements du vulgaire ; qui sait si cette capacité ne partageait pas des empires en arrangeant dans sa main les quatre valets ? Pendant ces moments d’escamotage, il rédigeait intérieurement un mot à effet, dont l’inspiration lui venait d’une brochure du matin ou d’une conversation du soir. S’il vous prenait l’écart pour vous illustrer de sa conversation, sa principale manière de séduire était de vous accabler d’éloges, de vous appeler l’espérance de l’avenir, de vous prédire des destinées éclatantes, de vous donner une lettre de change de grand homme tirée sur lui et payable à vue ; mais trouvait-il votre foi en lui un peu suspecte, s’apercevait-il que vous n’admiriez pas assez quelques phrases brèves à prétention de profondeur derrière lesquelles il n’y avait rien, il s’éloignait de peur de laisser arriver le bout de son esprit. Il aurait bien raconté, n’était que ses plaisanteries tombaient sur un subalterne ou sur un sot dont il s’amusait sans péril, ou sur une victime attachée à sa personne et plastron de ses railleries. Il ne pouvait suivre une conversation sérieuse ; à la troisième ouverture des lèvres, ses idées expiraient.

D’anciennes gravures de l’abbé de Périgord représentent un homme fort joli ; M. de Talleyrand en vieillissant, avait tourné à la tête de mort ; ses yeux étaient ternes, de sorte qu’on avait peine à y lire ce qui le servait bien ; comme il avait reçu beaucoup de mépris il s’en était imprégné, et il l’avait placé dans les deux coins pendants de sa bouche.

Une grande façon qui tenait à sa naissance, une observation rigoureuse des bienséances, un air froid et dédaigneux, contribuaient à nourrir l’illusion autour du prince de Bénévent. Ses manières exerçaient de l’empire sur les petites gens et sur les hommes de la société nouvelle, lesquels ignoraient la société du vieux temps. Autrefois on rencontrait à tout bout de champ des personnages dont les allures ressemblaient à celles de M. de Talleyrand et l’on n’y prenait pas garde ; mais presque seul en place au milieu des mœurs démocratiques, il paraissait un phénomène ; pour subir le joug de ses formes, il convenait à l’amour-propre de rapporter à l’esprit du ministre l’ascendant qu’exerçait son éducation.

Lorsqu’en occupant une place considérable on se trouve mêlé à de prodigieuses révolutions, elles vous donnent une importance de hasard que le vulgaire prend pour votre mérite personnel. Perdu dans les rayons de Bonaparte, M. de Talleyrand a brillé sous la Restauration de l’éclat emprunté d’une fortune qui n’était pas la sienne.

La position accidentelle du prince de Bénévent lui a permis de s’attribuer la puissance d’avoir renversé Napoléon, et l’honneur d’avoir rétabli Louis XVIII ; moi-même, comme tous les badauds, n’ai-je pas été assez niais pour donner dans cette fable ! Mieux renseigné, j’ai connu que M. de Talleyrand n’était point un Warwick politique ; la force qui abat ou relève les trônes manquait à son bras. De benêts impartiaux disent : « Nous en convenons, c’était un homme bien immoral ; mais quelle habileté ! » Hélas ! Non.

Il faut perdre encore cette espérance, si consolante pour ses enthousiastes, si désirée pour la mémoire du prince, l’espérance de faire de M. de Talleyrand un démon.

Au-delà de certaines négociations vulgaires, au fond desquelles il avait l’habileté de placer en première ligne son intérêt personnel, il ne fallait rien demander à M. de Talleyrand.

M. de Talleyrand soignait quelques habitudes et quelques maximes à l’usage des sycophantes et des mauvais sujets de son intimité.

Sa toilette en public, copiée sur celle d’un ministre de Vienne, était le triomphe de sa diplomatie. Il se vantait de n’être jamais pressé ; il disait que le temps est notre ennemi et qu’il le fait tuer : de là il faisait état de ne s’occuper que quelques instants.

Mais comme, en dernier résultat, M. de Talleyrand n’a pu transformer son désœuvrement en chef d’œuvre, il est probable qu’il se trompait en parlant de la nécessité de se défaire du temps ; on ne triomphe du temps qu’en créant des choses immortelles ; par des travaux sans avenir, par des distractions frivoles, on ne le tue pas, on le dépense.

Entré dans le ministère à la recommandation de Mme de Staël, qui obtint sa nomination de Chénier, M. de Talleyrand, alors fort dénué, recommença cinq ou six fois sa fortune : par le million qu’il reçut du Portugal dans l’espoir de la signature d’une paix avec le Directoire, paix qui ne fut jamais signée ; par l’achat des bons de la Belgique à la paix d’Amiens, laquelle il savait, lui, M. de Talleyrand, avant qu’elle fût connue du public ; par l’érection du royaume passager d’Etrurie ; par la sécularisation des propriétés ecclésiastiques en Allemagne ; par le brocantage de ses opinions au congrès de Vienne.

Il n’est pas jusqu’à de vieux papiers de nos archives que le prince n’ait voulu céder à l’Autriche ; dupe cette fois de M. de Metternich, celui-ci renvoya religieusement les originaux après en avoir fait prendre copie.

Incapable d’écrire seul une phrase, M. de Talleyrand faisait travailler compétemment sous lui : quand, à force de raturer et de changer, son secrétaire parvenait à rédiger les dépêches selon sa convenance, il les copiait de sa main. Je lui ai entendu lire, de ses mémoires commencés, quelques détails agréables sur sa jeunesse.

Comme il variait dans ses goûts, détestant le lendemain ce qu’il avait aimé la veille, si ces mémoires existent entiers, ce dont je doute, et s’il en a conservé les versions opposées, il est probable que les jugements sur le même fait et surtout sur le même homme se contrediront outrageusement. Je ne crois pas au dépôt des manuscrits en Angleterre ; l’ordre prétendu donné de ne les publier que dans quarante ans d’ici me semble une jonglerie posthume.

Paresseux et sans étude, nature frivole et cœur dissipé, le prince de Bénévent se glorifiait de ce qui devait humilier son orgueil, de rester debout après la chute des empires. Les esprits du premier ordre qui produisent les révolutions disparaissent ; les esprits du second ordre qui en profitent demeurent.

Ces personnages de lendemain et d’industrie assistent au défilé des générations ; ils sont chargés de mettre le visa aux passeports, d’homologuer la sentence. M. de Talleyrand était de cette espèce inférieure ; il signait les évènements, il ne les faisait pas. Survivre aux gouvernements, rester quand un pouvoir s’en va, se déclarer en permanence, se vanter de n’appartenir qu’au pays, d’être l’homme des choses et non l’homme des individus, c’est la fatuité de l’égoïsme mal à l’aise, qui s’efforce de cacher son peu d’élévation sous la hauteur des paroles. On compte aujourd’hui beaucoup de caractères de cette équanimité, beaucoup de ces citoyens du sol.

toutefois, pour qu’il y ait de la grandeur à vieillir comme l’ermite dans les ruines du Colisée, il le faut garder avec une croix ; M. de Talleyrand avait foulé la sienne aux pieds.

Notre espèce se divise en deux parts inégales ; les hommes de la mort et aimés d’elle, troupeau choisi qui renaît ; les hommes de la vie et oubliés d’elle, multitude de néant qui ne renaît plus. L’existence temporaire de ces derniers consiste dans le nom, le crédit, la place, la fortune ; leur bruit, leur autorité, leur jouissance s’évanouissent avec leur personne ; clos est leur salon et leur cercueil, close est leur destinée.

Ainsi en est arrivé M. de Talleyrand ; sa momie, avant de descendre dans sa crypte, a été exposée un moment à Londres, comme représentant de la royauté-cadavre qui nous régit.

M. de Talleyrand a trahi tous les gouvernements, et, je le répète, il n’en a élevé ni renversé aucun.

Il n’avait point de supériorité réelle, dans l’acceptation sincère de ces deux mots. Un fretin de prospérités banales, si communes, dans la vie aristocratique, ne conduit pas à deux pieds au-delà de la fosse.

Le mal qui n’opère pas avec une explosion terrible, le mal parcimonieusement employé par l’esclave au profit du maître, n’est que de la turpitude. – Le vice, complaisant du crime, entre dans la domesticité. – Supposez M. de Talleyrand plébéien, pauvre et obscur, n’ayant avec son immoralité que son esprit incontestable de salon, l’on n’aurait certes jamais entendu parler de lui. Otez de M. de Talleyrand le grand seigneur avili, le prêtre marié, l’évêque dégradé, que lui reste-t-il ? Sa réputation et ses succès ont tenu à ces trois dépravations.

La comédie par laquelle le prélat a couronné ses quatre-vingt-deux années est une chose pitoyable : d’abord, pour faire preuve de force, il est allé prononcer à l’Institut l’éloge commun d’une pauvre mâchoire allemande dont il se moquait. Malgré tant de spectacles dont nos yeux ont été rassasiés, on a fait la haie pour voir sortir le grand homme ; ensuite il est venu mourir chez lui comme Dioclétien, en se montrant à l’univers. La foule a bayé à l’heure suprême de ce prince aux trois quarts pourri, une ouverture gangréneuse au côté, la tête retombant sur sa poitrine en dépit du bandeau qui la soutenait, discutant minute à minute sa réconciliation avec le ciel, sa nièce jouant autour de lui un rôle préparé de loin entre un prêtre abusé et une petite fille trompée ; il a signé de guerre lasse (ou peut-être n’a-t-il pas même signé), quand la parole allait s’éteindre, le désaveu de sa première adhésion à l’Église constitutionnelle, mais sans donner aucun signe de repentir, sans remplir les derniers devoirs du chrétien, sans rétracter les immoralités et les scandales de sa vie. Jamais l’orgueil ne s’est montré si misérable, l’admiration si bête, la piété si dupe. Rome, toujours prudente, n’a pas rendu publique, et pour cause, la rétractation.

M. de Talleyrand, appelé de longue date au tribunal d’en haut, était contumace, la mort le cherchait de la part de Dieu, et elle l’a enfin trouvé. Pour analyser minutieusement une vie aussi gâtée que celle de M. de La Fayette a été saine, il faudrait affronter des dégoûts que je suis incapable de surmonter.

Les hommes de plaies ressemblent aux carcasses de gangrenés : les ulcères les ont tellement rongés qu’ils ne peuvent servir à la dissection. La Révolution française est une vaste destruction politique, placée au milieu de l’ancien monde ; craignons qu’il ne s’établisse une destruction beaucoup plus funeste, craignons une destruction morale par le côté mauvais de cette Révolution.

Que deviendrait l’espèce humaine, si l’on s’évertuait à réhabiliter des mœurs justement flétries, si l’on s’efforçait d’offrir à notre enthousiasme d’odieux exemples, de nous présenter les progrès du siècle, l’établissement de la liberté, la profondeur du génie dans des natures abjectes ou des actions atroces ? N’osant préconiser le mal sous son propre nom ou le sophistiquer, donnez-vous de garde de prendre cette brute pour un esprit de ténèbres, c’est un ange de lumière. Toute laideur est belle, toute opprobre honorable, toute énormité sublime ; tout vice a son admiration qui l’attend. Nous sommes revenus à cette société matérielle du paganisme où chaque dépravation avait ses autels. Arrière ces éloges menteurs, criminels, qui faussent la conscience publique, qui débauchent la jeunesse, qui découragent les gens de bien, qui sont un outrage à la vertu et le crachement du soldat romain au visage du Christ !


LA MORT DU DUC D’ENGHIEN


I

Comme aux oiseaux voyageurs, il me prend au mois d’octobre une inquiétude qui m’obligerait à changer de climat, si j’avais encore la puissance des ailes et la légèreté des heures ; les nuages qui volent à travers le ciel me donnent envoie de fuir. Afin de tromper cet instinct, je suis accouru à Chantilly. J’ai erré sur la pelouse, où de vieux gardes se traînent à l’orée des bois. Quelques corneilles, volant devant moi, par-dessus des genêts, des taillis, des clairières, m’ont conduit aux étangs de Commelle. La mort a soufflé sur les amis qui m’accompagnèrent jadis au château de la reine Blanche, les sites de ces solitudes n’ont été qu’un horizon triste, entr’ouvert un moment du côté de mon passé. Aux jours de René, j’aurais trouvé des mystères de la vie dans le ruisseau de la Thève : il dérobe sa course parmi des prêles et des mousses ; des roseaux le voilent ; il meurt dans ces étangs qu’alimente sa jeunesse, sans cesse expirante, sans cesse renouvelée ; ces ondes me charmaient quand je portais en moi le désert avec les fantômes qui me souriaient, malgré leur mélancolie, et que je parais de fleurs.

Revenant le long des haies à peine tracées, la pluie m’a surpris ; je me suis réfugié sous un hêtre : ses dernières feuilles tombaient comme mes années ; sa cime se dépouillait comme me tête, il était marqué au tronc d’un cercle rouge, pour être abattu comme moi. Rentre à mon auberge avec une moisson de plantes d’automne et dans les dispositions peu propres à la joie, je vous raconterai la mort de M. le duc d’Enghien, à la vue des ruines de Chantilly.

Cette mort, dans le premier moment, glaça d’effroi tous les cœurs, on appréhenda le revenir du règne de Robespierre. Paris crut revoir un de ces jours qu’on ne voit qu’une fois, le jour de l’exécution de Louis XVI. Les serviteurs, les amis, les parents de Bonaparte étaient consternés. A l’étranger, si le langage diplomatique étouffa subitement la sensation populaire, il n’en remua pas moins les entrailles de la foule. Dans la famille exilée des Bourbons, le coup pénétra d’outre en outre : Louis XVIII renvoya au roi d’Espagne l’ordre de la Toison-d’Or dont Bonaparte venait d’être décoré, le renvoi était accompagné de cette lettre, qui fait honneur à l’âme royale.

« Monsieur et cher cousin. Il ne peut y avoir rien de commun entre moi et le grand criminel que l’audace et la fortune ont placé sur un trône qu’il a eu la barbarie de souiller du sang pur d’un Bourbon, le duc d’Enghien. La religion peut m’engager à pardonner à un assassin ; mais le tyran de mon peuple doit toujours être mon ennemi. La Providence, par des motifs inexplicables, peut me condamner à finir mes jours en exil, mais jamais ni mes contemporains ni la postérité ne pourront dire que, dans le temps de l’adversité, je me sois montré indigne d’occuper jusqu’au dernier soupir le trône de mes ancêtres. »

Il ne faut point oublier un autre nom, qui s’associe au nom du duc d’Enghien ; Gustave-Adolphe, le détrôné et le banni, fut le seul des rois qui osa élever la voix pour sauver le jeune prince français.

Il fit partir de Gralsrucke un aide de camp porteur d’une lettre à Bonaparte. La lettre arriva trop tard : le dernier des Condé n’existait plus. Gustave-Adolphe renvoya au roi de Prusse le cordon de l’Aigle-Noir comme Louis XVIII avait envoyé la Toison-d’Or au roi d’Espagne. Gustave déclarait à l’héritier du grand Frédéric que « d’après les lois de la chevalerie, il ne pouvait pas consentir à être le frère d’armes de l’assassin du duc d’Enghien » (Bonaparte avait l’Aigle-Noir). Il y a je ne sais quelle dérision amère dans ces souvenirs presque insensés de chevalerie, éteints partout, excepté au cœur d’un roi malheureux pour un ami assassiné ; nobles sympathies de l’infortune, qui vivent à l’écart sans être comprises dans un monde ignoré des hommes.

Hélas ! Nous avions passé à travers trop de despotismes différents ; nos caractères domptés par une suite de maux et d’oppressions n’avaient plus assez d’énergie pour qu’à propos de la mort du jeune Condé notre douleur portât longtemps le crèpe ; peu à peu les larmes se tarirent ; la peur déborda en félicitations sur les dangers auxquels le premier consul venait d’échapper ; elle pleurait de reconnaissance d’avoir été sauvé par une si sainte immolation. Néron, sous la dictée de Sénèque, écrivit au Sénat une lettre apologétique du meurtre d’Agrippine ; les sénateurs, transportés, comblèrent de bénédictions le fils magnanime qui n’avait pas craint de s’arracher le cœur par un parricide tant salutaire ! La société retourna vite à ses plaisirs ; elle avait frayeur de son deuil : après la Terreur, les victimes épargnées dansaient, s’efforçaient de paraître heureuses, et, craignant d’être soupçonnées coupables de mémoire, elles avaient la même gaieté qu’en allant à l’échafaud.

Ce ne fut pas de but en blanc et sans précaution que l’on arrêta le duc d’Enghien ; Bonaparte s’était fait rendre compte du nombre des Bourbons en Europe. Dans un conseil où furent appelés MM. de Talleyrand et Fouché, on reconnut que le duc d’Angoulême était à Varsovie avec Louis XVIII ; le comte d’Artois et le duc de Berry à Londres, avec les princes de Condé et de Bourbon. Le plus jeune des Condé était à Ettenheim, dans le duché de Bade. Il se trouva que MM. Taylor et Drake, agents anglais, avaient noué des intrigues de ce côté. Le duc de Bourbon, le 16 juin 1803, mit en garde son petit-fils contre une arrestation possible, par un billet à lui adressé de Londres et que l’on conserva. Bonaparte appela auprès de lui les deux consuls ses collègues : il fit d’abord d’amers reproches à M. Réal de l’avoir laissé ignorer ce qu’on projetait contre lui ; il écouta patiemment les objections : ce fut Cambacérès qui s’exprima avec le plus de vigueur. Bonaparte l’en remercia et passa outre. C’est ce que j’ai vu dans les mémoires de Cambacérès, qu’un de ses neveux, M. de Cambacérès, pair de France, m’a permis de consulter, avec une obligeance dont je conserve un souvenir reconnaissant. La bombe lancée ne revient pas, elle va où le génie l’envoie, et tombe. Pour exécuter les ordres de Bonaparte, il fallait violer le territoire de l’Allemagne, et le territoire fut immédiatement violé. Le duc d’Enghien fut arrêté à Ettenheim. On ne trouva auprès de lui, au lieu du général Dumouriez, que le marquis de Tumery et quelques autres émigrés de peu de renom : cela aurait dû avertir de la méprise. Le duc d’Enghien est conduit à Strasbourg. Le commencement de la catastrophe de Vincennes nous a été raconté par le prince même ; il a laissé un petit journal de route d’Ettenheim à Strasbourg : le héros de la tragédie vient sur l’avant-scène prononcer ce prologue.

II – Journal du duc d’Enghien

« Le jeudi 15 mars, à Ettenheim, ma maison cernée, dit le prince, par un détachement de dragons et des piquets de gendarmerie, total deux cents hommes environ, deux généraux, le colonel des dragons, le colonel Charlot de la gendarmerie de Strasbourg, à cinq heures (du matin). A cinq heures et demie, les portes, enfoncées, emmené au Moulin, près la Tuilerie. Mes papiers enlevés cachetés. Conduit dans une charrette, entre deux haies de fusiliers, jusqu’au Rhin. Embarqué pour Rhisnau. Débarqué et marché à pied jusqu’à Pforshein. Déjeuné à l’auberge. Monté en voiture avec le colonel Charlot, le maréchal-des-logis de la gendarmerie, un gendarme sur le siège et Grunstein. Arrivé à Strasbourg chez le colonel Charlot, vers cinq heures et demie. Transféré une demi-heure après dans un fiacre, à la citadelle.

Dimanche 18, on vient m’enlever à une heure et demie du matin. On ne me laisse que le temps de m’habiller. J’embrasse mes malheureux compagnons, mes gens. Je pars seul avec deux officiers de gendarmerie et deux gendarmes. Le colonel Charlot m’a annoncé que nous allons chez le général de division, qui a reçu des ordres de Paris. Au lieu de cela, je trouve une voiture avec six chevaux de poste sur la place de l’Eglise. Le lieutenant Pétermann y monte à côté de moi, le maréchal-des-logis Blitersdorff sur le siège, deux gendarmes en dedans, l’autre en dehors. »

Ici le naufragé prêt à s’engloutir interrompt son journal de bord. Arrivée vers les quatre heures du soir à l’une des barrières de la capitale, où vient aboutir la route de Strasbourg, la voiture, au lieu d’entrer dans Paris, suivit le boulevard extérieur et s’arrêta au château de Vincennes. Le prince, descendu de la voiture dans la cour intérieure, est conduit dans une chambre de la forteresse ; on l’y enferme et il s’endort. A mesure que le prince approchait de Paris, Bonaparte affectait un calme qui n’était pas naturel. Le 18 mars, il partit pour la Malmaison ; c’était le dimanche des Rameaux. Mme Bonaparte, qui, comme sa famille, était instruite de l’arrestation du prince, lui parla de cette arrestation. Bonaparte lui répondit : « Tu n’entends rien à la politique. » Le colonel Savary était devenu un des habitués de Bonaparte. Pourquoi ? Parce qu’il avait vu le premier consul pleurer à Marengo. Les hommes à part doivent se défier de leurs larmes qui les mettent sous le joug des hommes vulgaires. Les larmes sont une de ces faiblesses par lesquelles un témoin peut se rendre maître des résolutions d’un grand homme.

On assure que le premier consul fit rédiger tous les ordres pour Vincennes. Il était dit dans un de ces ordres que si la condamnation prévue était une condamnation à mort, elle devait être exécutée sur-le-champ. Je crois à cette version, bien que je puisse l’attester, puisque ces ordres manquent, Mme de Rémusat, qui, dans la soirée du 20 mars, jouait aux échecs à la Malmaison avec le premier consul, l’entendit murmurer quelques vers sur la démence d’Auguste ; elle crut que Bonaparte revenait à lui et que le prince était sauvé. Non, le destin avait prononcé son oracle. Lorsque Savary reparut à la Malmaison, Mme Bonaparte devina tout le malheur. Le premier consul s’était enfermé seul pendant plusieurs heures. Et puis le vent souffla, et tout fut fini.

III – Commission militaire nommée

Un ordre de Bonaparte, du 29 ventôse an XII, avait arrêté qu’une commission militaire, composée de sept membres nommés par le général gouverneur de Paris (Murat), se réunirait à Vincennes pour juger le ci-devant duc d’Enghien, prévenu d’avoir porté les armes contre la république, etc.

En exécution de cet arrêté, le même jour, 29 ventôse, Joachim Murat nomma, pour former ladite commission, les sept militaires, à savoir :

Le général Hulin, commandant les grenadiers à pied de la garde des Consuls, président ;

Le colonel Guitton, commandant le 1er régiment de cuirassiers ;

Le colonel Bezancourt, commandant le 4e régiment d’infanterie légère ;

Le colonel Ravier, commandant le 18e régiment d’infanterie de ligne ;

Le colonel Barrois, commandant le 36e régiment d’infanterie de ligne ;

Le colonel Rabbe, commandant le 2e régiment de la garde municipale de Paris ;

Le citoyen d’Autancourt, major de la gendarmerie d’élite, qui remplira les fonctions de capitaine-rapporteur.

IV – Interrogatoire du capitaine-rapporteur

Le capitaine d’Autancourt, le chef d’escadron Jacquin de la légion d’élite, deux gendarmes à pied du même corps, Lerva Tarcis, et le citoyen Noirot, lieutenant au même corps, se rendent à la chambre du duc d’Enghien ; ils le réveillent : il n’avait plus que quatre heures à attendre avant de retourner à son sommeil. Le capitaine-rapporteur, assisté de Molin, capitaine au 18e régiment, greffier choisi par ledit rapporteur, interroge le prince.

A lui demandé ses nom, prénoms, âge et lieu de naissance ?

A répondu se nommer Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d’Enghien, né le 2 août 1772, à Chantilly.

A lui demander où il a résidé depuis sa sortie de France ?

A répondu qu’après avoir suivi ses parents, le corps de Condé s’étant formé, il avait fait toute la guerre et qu’avant cela il avait fait la campagne de 1792 en Brabant, avec le corps de Bourbon.

A lui demandé s’il n’était point passé en Angleterre et si cette puissance lui accorde toujours un traitement ?

A répondu n’y être jamais allé ; que l’Angleterre lui accorde toujours un traitement, et qu’il n’a que cela pour vivre.

A lui demandé quel grade il occupait dans l’armée de Condé ?

A répondu : Commandant de l’avant-garde avant 1796, avant cette campagne comme volontaire au quartier-général de son grand-père et toujours, depuis 1796, comme commandant de l’avant-garde.

A lui demandé s’il connaissait le général Pichegru ; s’il a eu des relations avec lui ?

A répondu : Je ne l’ai, je crois, jamais vu. Je n’ai point eu de relations avec lui. Je sais qu’il a désiré me voir. Je me loue de ne l’avoir point connu, d’après les vils moyens dont on dit qu’il a voulu se servir, s’ils sont vrais.

A lui demandé s’il connaît l’ex-général Dumouriez, et s’il a des relations avec lui ?

A répondu : Pas davantage.

De quoi a été dressé le présent, qui a été signé par le duc d’Enghien, le chef d’escadron Jacquin, le lieutenant Noirot, les deux gendarmes et le capitaine-rapporteur.

Avant de signer le présent procès-verbal, le duc d’Enghien a dit : « Je fais avec instance la demande d’avoir une audience particulière du premier consul. Mon nom, mon rang, ma façon de penser et l’horreur de ma situation me font espérer qu’il ne se refusera pas à ma demande. »

V – Séance et jugement de la commission militaire

A deux heures du matin, 21 mars, le duc d'Enghien fut amené dans la salle où siégeait la commission et répéta ce qu'il avait dit dans l'interrogatoire du capitaine-rapporteur. Il persista dans sa déclaration : il ajouta qu'il était prêt à faire la guerre, et qu'il désirait avoir du service dans la nouvelle guerre de l'Angleterre contre la France. « Lui ayant été demandé s'il avait quelque chose à présenter dans ses moyens de défense, a répondu n'avoir rien à dire de plus.

Le président fait retirer l'accusé ; le conseil délibérant à huis-clos, le président recueille les voix, en commençant par le plus jeune en grade ; ensuite, ayant émis son opinion le dernier, l'unanimité des voix a déclaré le duc d'Enghien coupable, et lui a appliqué l'article... de la loi du... ainsi conçu... et en conséquence l'a condamné à la peine de mort. Ordonne que le présent jugement sera exécuté de suite à la diligence du capitaine-rapporteur, après en avoir donné lecture au condamné, en présence des différents détachements des corps de la garnison. Fait, clos et jugé sans désemparer à Vincennes les jour, mois et an au-dessus et avons signé. »

La fosse étant faite, remplie et close, dix ans d'oubli, de contentement général et de gloire inouïe s'assirent dessus ; l'herbe poussa au bruit des salves qui annonçaient des victoires, aux illuminations qui éclairaient le sacre pontifical, le mariage de la fille des Césars ou la naissance du roi de Rome. Seulement de rares affligés rôdaient dans le bois, aventurant un regard furtif au bas du fossé vers l'endroit lamentable, tandis que quelques prisonniers l'apercevaient du haut du donjon qui les renfermait. La Restauration vint : la terre de la tombe fut remuée et avec elle les consciences chacun alors crut devoir s'expliquer. M. Dupin aîné publia sa discussion ; M. Hulin, président de la commission militaire, parla. M. le duc de Rovigo entra dans la controverse en accusant M. de Talleyrand ; un tiers répondit pour M. de Talleyrand et Napoléon éleva sa grande voix sur le rocher de Sainte-Hélène. Il faut reproduire et étudier ces documents, pour assigner à chacun la part qui lui revient et la place qu'il doit occuper dans ce drame. Il est nuit, et nous sommes à Chantilly : il était nuit quand le duc d'Enghien était à Vincennes.

Chantilly, novembre 1838.

Année de ma vie 1804.

Lorsque M. Dupin publia sa brochure, il me l'envoya avec cette lettre :

Paris, le 10 novembre 1823.

Monsieur le vicomte,

Veuillez agréer un exemplaire de ma publication relative à l'assassinat du duc d'Enghien. Il y a longtemps qu'elle eût paru, si je n'avais voulu, avant tout, respecter la volonté de monseigneur le duc de Bourbon, qui, ayant eu connaissance de mon travail, m'avait fait exprimer son désir, que cette déplorable affaire ne fût point exhumée. Mais la Providence ayant permis que d'autres prissent l’initiative, il est devenu nécessaire de faire connaître la vérité, et après m'être assuré qu'on ne persistait plus à me faire garder le silence, j’ai parlé avec franchise et sincérité.

J’ai l'honneur d'être, avec un profond respect,

Monsieur le Vicomte,

De Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur.

DUPIN. »

M. Dupin, que je félicitai et remerciai, révèle dans sa lettre d’envoi un trait ignoré et touchant des nobles et miséricordieuses vertus du père de la victime. M. Dupin commence ainsi sa brochure.

« La mort de l'infortuné duc d'Enghien est un des grands évènements qui ont le plus affligé la nation française ; il a dés honoré le gouvernement consulaire.

Un jeune prince, à la fleur de l'âge, surpris par trahison sur un sol étranger, où il dormait en paix sous la protection du droit des gens ; entraîné violemment vers la France, traduit devant de prétendus juges qui, en aucun cas, ne pouvaient être les siens ; accusé de crimes imaginaires ; privé du secours d'un défenseur, interrogé et condamné à huis-clos ; mis à mort de nuit dans les fossés du château-fort, qui servait de prison d'Etat ; tant de vertus méconnues, de si chères espérances détruites, feront à jamais de cette catastrophe un des actes les plus révoltants auxquels ait pu s'abandonner un gouvernement absolu.

Si aucune forme n'a été respectée, si les juges étaient incompétents ; s'ils n'ont pas même pris la peine de relater dans leur arrêt la date et le texte des lois sur lesquelles ils prétendaient appuyer cette condamnation ; si le malheureux duc d’Enghien a été fusillé en vertu d'une sentence signée en blanc... et qui n’a été régularisée qu'après coup !

Alors ce n'est plus seulement l’innocente victime d'une erreur judiciaire ; la chose reste avec son véritable nom c'est un odieux assassinat. »

Cet éloquent exorde conduit M. Dupin à l'examen des pièces : il montre d'abord l'illégalité de l'arrestation : le duc d’Enghien n'a point été arrêté en France, il n’était point prisonnier de guerre, puisqu’il n'avait pas été pris les armes à la main ; il n’était pas prisonnier à titre civil, car l’extradition n'avait pas été demandée ; c'était un emparement violent de sa personne, comparable aux captures que font les pirates de Tunis et d'Alger, une course de voleurs, incursio latronum.

Le jurisconsulte passe à l'incompétence de la commission militaire. La connaissance de prétendus complots tramés contre l'Etat n'a jamais été attribuée aux commissions militaires.

Vient après cela l'examen du jugement. « L’interrogatoire (c'est M. Dupin qui continue de parler) a lieu le 29 ventôse à minuit. Le 30 ventôse, à deux heures du matin, le duc d’Enghien est introduit devant la commission militaire.

Sur la minute du jugement, on lit : Aujourd'hui, le 30 ventôse an XII de la République, à deux heures du matin : ces mots, deux heures du matin, qui n’y ont été mis que parce qu’en effet il était cette heure-là, sont effacés sur la minute, sans avoir été remplacés par d’autre indication.

Pas un seul témoin n'a été ni entendu ni produit contre l'accusé.

L’accusé est déclaré coupable ! Coupable de quoi ? Le jugement ne le dit pas.

Tout jugement qui prononce une peine doit contenir la citation de la loi en vertu de laquelle la peine est appliquée. Eh bien, ici, aucune de ces formes n'a été remplie ; aucune mention n'atteste au procès-verbal que les commissaires aient eu sous les yeux un exemplaire de la loi ; rien ne constate que le président en ait lu le texte avant de l'appliquer. Loin de là, le jugement, dans sa forme matérielle, offre la preuve que les commissaires ont condamné sans savoir ni la date ni la teneur de la loi ; car ils ont laissé en blanc, dans la minute de la sentence, et la date de la loi et le numéro de l'article, et la place destinée à recevoir son texte. et cependant c'est sur la minute d'une sentence constituée dans cet état d’imperfection que le plus noble sang a été versé par des bourreaux !

La délibération doit être secrète, mais la prononciation du jugement doit être publique ; c’est encore la loi qui nous le dit. Or le jugement du 30 ventôse dit bien : le conseil délibérant à huis-clos ; mais on n’y trouve pas la mention que l’on ait rouvert les portes, on n’y voit pas exprimé que le résultat de la délibération ait été prononcé en séance publique. Il le dirait, y pourrait-on croire ? Une séance publique, à deux heures du matin, dans le donjon de Vincennes, lorsque toutes les issues du château étaient gardées par des gendarmes d’élite.

Mais, enfin, on n’a pas même pris la précaution de recourir au mensonge ; le jugement est muet sur ce point.

Ce jugement est signé par le président et les six autres commissaires, y compris le rapporteur, mais il est à remarquer que la minute n’est pas signée par le greffier, dont le concours, cependant, était nécessaire pour lui donner authenticité.

La sentence est terminée par cette terrible formule : sera exécuté de suite, à la diligence du capitaine-rapporteur. De suite ! Mots désespérants qui sont l’ouvrage des juges ! De suite ! Et une loi expresse, celle du 15 brumaire an VI, accordait le recours en révision contre tout jugement militaire ! »

M. Dupin, passant à l’exécution, continue ainsi.

« Interrogé de nuit, jugé de nuit, le duc d’Enghien a été tué de nuit. Cet horrible sacrifice devait se consommer dans l’ombre, afin qu’il fût dit que toutes les lois avaient été violées, toutes, même celles qui prescrivaient la publicité de l’exécution. »

Le jurisconsulte vient aux irrégalités dans l’instruction. « L’article 19 de la loi du 13 brumaire an V porte qu’après avoir clos l’interrogatoire, le rapporteur dira au prévenu de faire choix d’un ami pour défenseur. Le prévenu aura la faculté de choisir ce défenseur dans toutes les classes de citoyens présents sur les lieux ; s’il déclare qu’il ne peut faire ce choix, le rapporteur le fera pour lui.

« Ah ! Sans doute le prince n’avait point d’amis parmi ceux qui l’entouraient ; la cruelle déclaration lui en fut faite par un des fauteurs de cette horrible scène !… Hélas ! Que n’étions-nous, présents ? Que ne fût-il permis au prince de faire un appel au barreau de Paris ? Là il eût trouvé des amis de son malheur, des défenseurs de son infortune. C’est en vue de rendre ce jugement présentable aux yeux du public qu’on paraît avoir préparé plus à loisir une nouvelle rédaction. La substitution tardive d’une seconde rédaction en apparence plus régulière que la première (bien qu’également injuste), n’ôte rien à l’odieux d’avoir fait périr le duc d’Enghien sur un croquis de jugement signé à la hâte et qui n’avait pas encore reçu son complément. »

Telle est la lumineuse brochure de M. Dupin. Je ne sais toutefois, si, dans un acte de la nature de celui qu’examine l’auteur, le plus ou le moins de régularité tient une place importante : qu’on eût étranglé le duc d’Enghien dans une chaise de poste de Strasbourg à Paris, ou qu’on l’ait tué dans le bois de Vincennes, la chose est égale. Mais n’est-il pas providentiel de voir des hommes, après de longues années, les uns démontrer l’irrégularité d’un meurtre auquel ils n’avaient pris aucune part, les autres accourir, sans qu’on le leur demandât, devant l’accusation publique ? Qu’ont-ils donc entendu ? Quelle voix d’en haut les a sommés de comparaître ?

VI – Le général Hulin

Après le grand jurisconsulte, voici venir un vétéran aveugle : il a commandé les grenadiers de la vieille garde, c’est tout dire, aux braves. Sa dernière blessure, il l’a reçue de Malet dont le plomb impuissant est resté perdu dans un visage qui ne s’est jamais détourné du boulet. Frappé de cécité, retiré du monde, n’ayant pour consolation que les soins de sa famille (ce sont ses propres paroles), le juge du duc d’Enghien semble sortir de son tombeau à l’appel du souvenir. Juge, il plaide sa cause sans se faire illusion et sans s’excuser :

Qu’on ne se méprenne point, dit-il, sur mes intentions. Je n’écris point par peur, puisque ma personne est sous la protection de lois émanées du trône même, et que, sous le gouvernement d’un roi juste, je n’ai rien à redouter de la violence et de l’arbitraire. J’écris pour ainsi dire la vérité, même en tout ce qui peut m’être contraire. Ainsi, je ne prétends justifier ni la forme ni le fond du jugement, mais je veux montrer sous l’empire et au milieu de quel concours de circonstances il a été rendu ; je veux éloigner de moi et de mes collègues l’idée que nous ayons agi comme des hommes de parti. Si l’on doit nous blâmer encore, je veux aussi qu’on dise de nous : ils ont été malheureux.

Le général Hulin affirme que, nommé président d’une commission militaire, il n’en connaissait pas le but ; qu’arrivé à Vincennes il l’ignorait encore ; que les autres membres de la commission l’ignoraient également ; que le commandant du château, M. Harel, étant interrogé, lui dit ne savoir rien lui-même, ajoutant ces paroles. « Que voulez-vous ? Je ne suis plus rien ici. Tout se fait sans mes ordres et ma participation : c’est un autre qui commande ici. »

Il était dix heures du soir quand le général Hulin fut retiré de son incertitude par la communication des pièces. L’audience fut ouverte à minuit, lorsque l’examen du prisonnier par le capitaine-rapporteur eut été fini. « La lecture des pièces, dit le président de la commission, donna lieu à un incident. Nous remarquâmes qu’à la fin de l’interrogatoire subi devant le capitaine-rapporteur, le prince avant de signer avait tracé de sa propre main quelques lignes où il exprimait le désir d’avoir une explication avec le premier consul. Un membre fit la proposition de transmettre cette demande au gouvernement. La commission y déféra ; mais, au même instant, le général qui était venu se poster derrière mon fauteuil nous représenta que cette demande était inopportune. D’ailleurs, nous ne trouvâmes dans la loi aucune disposition qui nous autorisât à surseoir. La commission passa donc outre, se réservant, après les débats, de satisfaire au vœu du prévenu.

Voilà ce que raconte le général Hulin. Or, on lit cet autre passage dans la brochure du duc de Rovigo : « Il y avait même assez de monde pour qu’il m’ait été difficile, étant arrivé des derniers, de pénétrer derrière le siège du président, où je parvins à me placer ». C’était donc le duc de Rovigo qui s’était posté derrière le fauteuil du président ? Mais lui, ou out autre, ne faisant pas partie de la commission, avait-il le droit d’intervenir dans les débats de cette commission et de représenter qu’une demande était inopportune ? Ecoutons le commandant des grenadiers de la vieille garde parler du courage du jeune fils des Condé ; il s’y connaissait :

« Je procédai à l’interrogatoire du prévenu. Je dois le dire, il se présenta devant nous avec une noble assurance, repoussa loin de lui d’avoir trempé directement ni indirectement dans un complot d’assassinat contre la vie du premier consul ; mais il avoua aussi avoir porté les armes contre la France, disant avec un courage et une fierté qui ne nous permirent jamais, dans son propre intérêt, de le faire varier sur ce point : « Qu’il avait soutenu les droits de sa famille, et qu’un Condé ne pouvais jamais rentrer en France que les armes à la main. Ma naissance, mon opinion, ajouta-t-il, me rendent à jamais l’ennemi de votre gouvernement. »

La fermeté de ses aveux devenait désespérante pour ses juges. Dix fois nous le mîmes sur la voie de revenir sur ses déclarations, toujours il persista d’une manière inébranlable : « Je vois, disait-il par intervalles, les intentions honorables des membres de la commission, mais ne peux me servir des moyens qu’ils m’offrent. Et sur l’avertissement que les commissions militaires jugeaient sans appel : « Je le sais, me répondit-il, et je ne me dissimule pas le danger que je cours ! Je désire seulement avoir une entrevue avec le premier consul. » Est-il dans toute notre histoire une page plus pathétique ? La nouvelle France jugeant la France ancienne, lui rendant hommage, lui présentant les armes, lui faisant le salut du drapeau en la condamnant ; le tribunal établi dans la forteresse où le grand Condé, prisonnier, cultivait des fleurs ; le général des grenadiers de la garde de Bonaparte, assis en face du dernier descendant du vainqueur de Rocroi ; se sentant ému d’admiration devant l’accusé sans défenseur, abandonné de la terre ; l’interrogeant tandis que le bruit du fossoyeur qui creusait sa tombe se mêlait aux réponses assurées du jeune soldat. Quelques jours après l’exécution, le général Hulin s’écriait : « O le brave jeune homme ! Quel courage ! Je voudrais mourir comme lui. »

Le général Hulin, après avoir paré de la minute et de la seconde rédaction du jugement, dit : « Quant à la seconde rédaction, la seule vraie, comme elle ne portait pas l’ordre d’exécuter de suite, mais seulement de lire le jugement au condamné, l’exécution de suite ne serait pas le fait de la commission, mais seulement de ceux qui auraient pris sur leur responsabilité propre de brusquer cette fatale exécution. Hélas ! Nous avions bien d’autres pensées ! A peine le jugement fut-il désigné, que je me suis mis à écrire une lettre dans laquelle, me rendant en cela l’interprète du vœu unanime de la commission, j’écrivais au premier consul pour lui faire part du désir qu’avait témoigné le Prince d’avoir une entrevue avec lui, et aussi pour le conjurer de remettre une peine que la rigueur de notre position ne nous avait pas permis d’éluder.

C’est à cet instant qu’un homme, qui s’était constamment tenu dans la salle du conseil et que je nommerais à l’instant si je ne réfléchissais que même en me défendant il ne me convient pas d’accuser… – Que faites-vous là ? me dit-il en s’approchant de moi. – J’écris au premier consul, lui répondis-je, pour lui exprimer le vœu du conseil et celui du condamné. – Votre affaire est finie, me dit-il en reprenant la plume ; maintenant, cela me regarde.

J’avoue que je crus, et plusieurs de mes collègues avec moi, qu’il voulait dire : cela me regarde d’avertir le premier consul. La réponse, entendue en ce sens, nous laissait l’espoir que l’avertissement n’en serait pas moins donné. Et comment nous serait-il venu à l’idée que qui ce fût auprès de nous avait l’ordre de négliger les formalités voulues par les lois ? »

Tout le secret de cette funeste catastrophe est dans cette déposition. Le vétéran qui, toujours près de mourir sur le champ de bataille, avait appris de la mort le langage de la vérité, conclut par ces dernières paroles :

« Je m’entretenais de ce qui venait de se passer sous le vestibule contigu à la salle de délibération. Des conversations particulières s’étaient engagées ; j’attendais ma voiture qui, n’ayant pu entrer dans la cour intérieures, non plus celle des autres membres, retarda mon départ et le leur ; nous étions nous-mêmes enfermés sans que personne pût communiquer au dehors, lorsque une explosion se fit entendre : bruit terrible qui retentit au fond de nos âmes et les glaça de terreur et d’effroi.

Oui, je le jure au nom de tous mes collègues, cette exécution en fut point autorisée par nous ; notre jugement portait qu’il en serait envoyé une expédition au ministre de la guerre, au grand juge ministre de la justice et au général en chef gouverneur de Paris.

L’ordre d’exécution ne pouvait être régulièrement donné que par ce dernier ; les copies n’étaient point encore expédiées, elles ne pouvaient pas être terminées avant qu’une partie de la journée ne fût écoulée. Rentré dans Paris, j’aurais été trouver le gouverneur, le premier consul, que sais-je ? Tout à coup un bruit affreux vint nous révéler que le prince n’existe plus.

Nous ignorions si celui qui a si cruellement précipité cette exécution funeste avait des ordres : s’il n’en avait point, lui seul est responsable ; s’il en avait, la commission, étrangère à ses ordres, la commission, tenue en chartre privée, la commission, dont le dernier vœu était pour le salut du prince, n’a pu ni en prévenir ni en empêcher l’effet. On ne peut l’en accuser. Vingt ans écoulés n’ont point adouci l’amertume de mes regrets. Que l’on m’accuse d’ignorance, d’erreur, j’y consens ; qu’on me reproche une obéissance à laquelle je saurais bien me soustraire dans de pareilles circonstances ; mon attachement à un homme que je croyais destiné à faire le bonheur de mon pays, ma fidélité à un gouvernement que je croyais légitime alors et qui était en possession de mes serments ; mais qu’on me tienne compte, ainsi qu’à mes collègues, des circonstances fatales au milieu desquelles nous avons été appelés à prononcer. »

La défense est faible, mais vous vous repentez, général : paix vous soit ! Si votre arrêt est devenu la feuille de route du dernier Condé, vous irez rejoindre à la garde avancée des morts, le dernier conscrit de notre ancienne patrie. Le jeune soldat se fera un plaisir de partager son lit avec le grenadier de la vieille garde ; la France de Fribourg et la France de Marengo dormiront ensemble.

Chantilly, novembre 1838.

VII – Le duc de Rovigo

M. de Rovigo, en se frappant la poitrine, prend son rang dans la procession qui vient se confesser à la tombe. J’avais été longtemps sous le pouvoir du ministre de la police ; il tomba sous l’influence qu’il supposait m’être rendue au retour de la légitimité : il me communiqua une partie de ses Mémoires. Les hommes, dans sa position, parient de ce qu’ils ont fait avec une merveilleuse candeur : ils ne se doutent pas de ce qu’ils disent contre eux-mêmes : s’accusant sans s’en apercevoir, ils ne soupçonnent pas qu’il y ait une autre opinion que la leur, et sur les fonctions dont ils s’étaient chargés, et sur la conduite qu’ils ont tenue. S’ils ont manqué de fidélité, ils ne croient pas avoir violé leur serment ; s’ils ont pris sur eux des rôles qui répugnent à d’autres caractères, ils pensent avoir rendu de grands services. Leur naïveté ne les justifie pas, mais elle les excuse. M. le duc de Rovigo me consulta sur les chapitres où il traite de la mort du duc d’Enghien ; il voulait connaître ma pensée, précisément parce qu’il savait ce que j’avais fait ; je lui sus gré de cette marque d’estime, et, lui rendant franchise pour franchise, je lui conseillai de ne rien publier. Je lui dis : « Laissez mourir tout cela ; en France l’oubli ne se fait pas attendre. Vous vous imaginez laver Napoléon d’un reproche et rejeter la faute sur M. de Talleyrand ; or, vous ne justifiez pas assez le premier, et n’accusez pas assez le second. Vous prêtez le flanc à vos ennemis, ils ne manqueront pas de vous répondre : Qu’avez-vous besoin de faire souvenir le public que vous commandiez la gendarmerie d’élite à Vincennes ? Il ignorait la part directe que vous avez eue dans cette action de malheur, et vous la lui révélez. Général, jetez le manuscrit au feu : je vous parle dans votre intérêt. » Imbu des maximes gouvernementales de l’Empire, le duc de Rovigo pensait que ces maximes convenaient également au trône légitime ; il avait la conviction que sa brochure lui rouvrirai la porte des Tuileries.

C’est en partie à la lumière de cet écrit que la postérité verra se dessiner les fantômes de deuil. Je voulus cacher l’inculpé venu me demander asile pendant la nuit : Il n’accepta point la protection de mon foyer.

M. de Rovigo fait le récit du départ de M. de Caulaincourt qu’il ne nomma point ; il parle de l’enlèvement à Etteinheim, du passage du prisonnier à Strasbourg, et de son arrivée à Vincennes. Après une expédition sur les côtés de la Normandie, le général Savary était revenu à la Malmaison. Il est appelé à cinq heures du soir, le 19 mars 1804, dans le cabinet du premier consul, qui lui remet une lettre cachetée pour la porter au général Murat, gouverneur de Paris.

Il vole chez le général, se croise avec le ministre des relations extérieures, reçoit l’ordre de prendre la gendarmerie d’élite et d’aller à Vincennes. Il s’y rend à huit heures du soir et voit arriver les membres de la commission. Il pénètre bientôt dans la salle où l’on jugeait le prince, le 21, à une heure du matin, et il va s’asseoir derrière le président. Il rapporte les réponses du duc d’Enghien, à peu près comme les rapporte le procès-verbal de l’unique séance. Il m’a raconté que le prince, après avoir donné ces dernières explications, ôta vivement sa casquette, la posa sur la table, et, comme un homme qui résigne sa vie, dit au président : « Monsieur, je n’ai plus rien à dire. »

M. de Rovigo insiste sur ce que la séance n’était point mystérieuse : « Les portes de la salle, affirma-t-il, étaient ouvertes et libres pour tous ceux qui pouvaient s’y rendre à cette heure. » M. Dupin avait déjà remarqué cette perturbation de raisonnement. A cette occasion, M. Achille Roche, qui semble écrire pour M de Talleyrand, s’écrie : « La séance ne fut point mystérieuse ! A minuit ! Elle se tint dans la partie habitée d’une prison ! Qui assistait donc à cette séance ? Des geôliers, des soldats, des bourreaux. »

Nul ne pouvait donner des détails plus exacts sur le moment et le lieu du coup de foudre que M. de Rovigo ; écoutons-le : « Après le prononcé de l’arrêt, je me retirai avec les officiers de mon corps qui, comme moi, avaient assisté aux débats, et j’allai rejoindre les troupes qui étaient sur l’esplanade du château. L’officier qui commandait l’infanterie de ma légion vint me dire, avec une émotion profonde, qu’on lui demandait un piquet pour exécuter la sentence de la commission militaire. – Donnez-le, répondis-je. – Mais où dois-je le placer ? – Là où vous ne pourrez blesser personne. Car déjà les habitants des populeux environs de Paris étaient sur les routes pour se rendre aux divers marchés.

Après avoir bien examiné les lieux, l’officier choisit le fossé comme l’endroit le plus sûr pour ne blesser personne, M. le duc d’Enghien y fut conduit par l’escalier de la tour d’entrée du côté du parc et y entendit la sentence qui fut exécutée. »

Sous ce paragraphe on trouve cette note de l’auteur du mémoire :

Entre la sentence et son exécution, on avait creusé une fosse. C’est ce qui a fait dire qu’on l’avait creusée avant le jugement. Malheureusement, les inadvertances sont ici déplorables. M. de Rovigo prétend, dit M. Achille Roche, apologiste de M. de Talleyrand, qu’il a obéi ! Qui lui a transmis l’ordre d’exécution ? Il paraît que c’est un M Delga, tué à Wagram. Mais que ce soit ou ne soit ce M. Delga, si M. Savary se trompe en nous nommant M. Delga, on ne réclamera pas aujourd’hui, sans doute, la gloire qu’il attribue à cet officier. On accuse M. de Rovigo d’avoir hâté cette exécution : ce n’est pas lui, répond-il : un homme qui est mort lui a dit qu’on avait donné des ordres pour la hâter. »

Le duc de Rovigo n’est pas heureux au sujet de l’exécution qu’il raconte avoir eu lieu de jour : cela d’ailleurs, ne changeant rien au fait, n’ôterait qu’un flambeau au supplice.

« A l’heure où se lève le soleil, en plein air, fallait-il, dit le général, une lanterne pour voir un homme à six pas ! Ce n’est pas que le soleil, ajoute-t-il, fût clair et serein ; comme il était tombé toute la nuit une pluie fine, il restait encore un brouillard humide qui retardait son apparition. L’exécution a eu lieu à six heures du matin ; le fait est attesté par des pièces irrécusables. »

Et le général ne fournit ni n’indique ces pièces. La marche du procès démontre que le duc d’Enghien fut jugé à deux heures du matin et fut fusillé tout de suite. Les mots : deux heures du matin, écrits d’abord à la première minute de l’arrêt, sont ensuite biffés sur cette minute. Le procès-verbal de l’exhumation prouve, par la déposition de trois témoins, Mme Bon, le sieur Godard et le sieur Boumelet (celui-ci avait aidé à creuser la fosse), que la mise à mort s’effectua de nuit, M. Dupin aîné rappelle la circonstance d’un falot attaché sur le cœur du duc d’Enghien pour servir de point de mire, ou tenu, à même intention, d’une main ferme par le prince. Il a été question d’une grosse pierre retirée de la fosse et dont on aurait écrasé la tête du patient. Enfin, le duc de Rovigo devait s’être vanté de posséder quelques dépouilles de l’holocauste : j’ai cru moi-même à ces bruits ; mais les pièces légales prouvent qu’ils n’étaient pas fondés. Par le procès-verbal en date du mercredi 20 mars 1816, des médecins et chirurgiens, pour l’exhumation du corps, il a été reconnu que la tête était brisée, que la mâchoire supérieure, entièrement séparée des os de la face, était garnie de douze dents ; que la mâchoire inférieure fracturée dans sa partie moyenne, était partagée en deux et ne présentait plus que trois dents. Le corps était à plat sur le ventre, la tête plus basse que les pieds ; les vertèbres du coup avaient une chaîne d’or.

Le second procès-verbal d’exhumation (à la même date, 20 mars 1816), le procès-verbal général, constate qu’on a retrouvé, avec les restes du squelette, une bourse de maroquin contenant onze pièces d’or, soixante-dix pièces d’or renfermées dans des rouleaux cachetés, des cheveux, des débris de vêtements, des morceaux de casquette portant l’empreinte des balles qui l’avaient traversée ;

Ainsi, M. de Rovigo n’a rien pris des dépouilles ; la terre qui les retenait les a rendues et a témoigné de la probité du général ; une lanterne n’a point été attachée sur le cœur du prince, on en aurait trouvé les fragments, comme ceux de la casquette trouée ; une grosse pierre n’a point été retirée de la fosse ; le feu du piquet à six pas a suffi pour mettre en pièces la tête, pour séparer la mâchoire supérieure des os de la face, etc.

A cette dérision des vanités humaines, il ne manquait que l’immolation pareille de Murat, gouverneur de Paris, la mort de Bonaparte captif, et cette inscription gravée sur le cercueil du duc d’Enghien : « Ici est le corps de très-haut et puissant prince du sang, pair de France, mort à Vincennes le 21 mars 1804, âgée de 31 ans 7 mois et 19 jours ». Le corps était des os fracassés, et nus ; le haut et puissant prince, les fragments brisés de la carcasse d’un soldat : pas un mot qui rappelle la catastrophe, pas un mot de blâme ou de douleur dans cet épitaphe gravée par une famille en larmes ; prodigieux effet du respect que le siècle porte aux œuvres et aux susceptibilités révolutionnaires ! On s’est hâté de même de faire disparaître la chapelle mortuaire du duc de Berri. Que de néants ! Bourbons, inutilement rentrés dans vos palais, vous n’avez été occupés que d’exhumations et de funérailles ; votre temps de vie était passé. Dieu l’a voulu !

L’ancienne gloire de la France périt sous les yeux de l’ombre du grand Condé, dans un fossé de Vincennes : peut-être était-ce au lieu où Louis IX « à qui l’on allait que comme à un saint, s’asseyait sous un chêne, et où tous ceux qui avaient affaire à lui venaient lui parler sans empêchement d’huissiers ni d’autres et quand il voyait aucune chose à amender, en la parole de ceux qui parlaient pour autrui, lui-même l’amendait de sa bouche, et tout le peuple qui avait affaire par devant lui était autour de lui. » (Joinville).

Le duc d’Enghien demanda à parler à Bonaparte ; il avait affaire par devant lui ; il ne fut point écouté ! Qui du bord du ravelin contemplait au fond du fossé ces armes, ces soldats, ces soldats à peine éclairés d’une lanterne dans le brouillard et les ombres, comme dans la nuit éternelle ? Où était-il placé le falot ? Le duc d’Enghien avait-il à ses pieds sa fosse ouverte ? Fut-il obligé de l’enjamber pour se mettre à la distance de six pas mentionnée par le duc de Rovigo ?

On a conservé une lettre de M. le duc d’Enghien, âgé de neuf ans, à son père le duc de Bourbon ; il lui dit : « Tous les Enghiens sont heureux ; celui de la bataille de Cerisoles, celui qui gagna la bataille de Rocroi : j’espère l’être aussi. »

Est-il vrai qu’on refusa un prêtre à la victime ? Est-il vrai qu’elle ne trouva qu’avec difficulté une main pour se charger de transmettre à une femme le dernier gage d’un attachement ? Qu’importait aux bourreaux un sentiment de piété ou de tendresse !

Ils étaient là pour tuer, le duc d’Enghien pour mourir. Le duc d’Enghien avait épousé secrètement, par le ministère d’un prêtre, la princesse Charlotte de Rohan : en ces temps où la patrie était errante, un homme, en raison même de son élévation, était arrêté par mille entraves politiques ; pour jouir de ce que la société publique accorde à tous, il était obligé de se cacher. Ce mariage légitime, aujourd’hui connu, rehausse l’éclat d’une fin tragique ; il substitue la gloire du ciel au pardon du ciel : la religion perpétue la pompe du malheur, quand, après la catastrophe accomplie, la croix s’élève sur le lieu désert.

Chantilly, novembre 1838.

VIII – M. de Talleyrand

M. de Talleyrand, après la brochure de M. de Rovigo, avait présenté un mémoire justificatif à Louis XVIII : ce mémoire, que je n’ai point vu et qui devait tout éclaircir, n’éclaircissait rien. En 1820, nommé ministre plénipotentiaire à Berlin, je déterrai dans les archives de l’ambassade une lettre du citoyen Laforest écrite au citoyen Talleyrand, au sujet de M. le duc d’Enghien. Cette lettre énergique est d’autant plus honorable pour son auteur qu’il ne craignait pas de compromettre sa carrière, sans recevoir de récompense de l’opinion publique, sa démarche devant rester ignorée : noble abnégation d’un homme qui, par son obscurité même, avait dévolu ce qu’il a fait de bien à l’obscurité !

M. de Talleyrand reçut la leçon et se tut ; du moins, je ne trouvai rien de lui dans les mêmes archives, concernant la mort du prince. Le ministre des relations extérieures avait pourtant mandé, le 2 ventôse, au ministre de l’électeur de Bade, « que le premier consul avait cru devoir donner à des détachements l’ordre de se rendre à Offenburg et à Ettenheim, pour y saisir les instigateurs des conspirations inouïes qui, par leur nature, mettent hors du droit des gens tous ceux qui manifestement y ont pris part. »

Un passage des généraux Gourgaud, Montholon et du docteur Ward met en scène Bonaparte : « Mon ministre, dit-il, me représenta fortement qu’il fallait se saisir du duc d’Enghien, quoiqu’il fût sur un territoire neutre. Mais j’hésitais encore, et le prince de Bénévent m’apporta deux fois, pour que je le signasse, l’ordre de son arrestation. Ce ne fut cependant qu’après que je me fus convaincu de l’urgence d’un tel acte que je me décidai à le signer. »

Au dire du Mémorial de Sainte-Hélène, ces paroles échappées à Bonaparte : « Le duc d’Enghien se comporte devant le tribunal avec une grande bravoure. A son arrivée à Strasbourg, il m’écrivit une lettre : cette lettre fut remise à Talleyrand, qui la garda jusqu’à l’exécution. »

Je crois peu à cette lettre : Napoléon aura transformé en lettre sa demande que fit le duc d’Enghien de parler au vainqueur de l’Italie, ou plutôt les quelques lignes exprimant cette demande qu’avant de signer l’interrogatoire prêté devant le capitaine-rapporteur, le prince avait tracées de sa propre main.

Toutefois, parce que cette lettre ne se retrouvait pas, il ne faudrait pas en conclure rigoureusement qu’elle n’a pas été écrite : « J’ai su, dit le duc de Rovigo, que, dans les premiers jours de la Restauration, en 1814, l’un des secrétaires de M. de Talleyrand n’a pas cessé de faire des recherches dans les archives, sous la galerie du Muséum. Je tiens ce fait de celui qui a reçu l’ordre de l’y laisser pénétrer. Il en a été fait de même au dépôt de la guerre pour les actes du procès de M. le duc d’Enghien, où il n’est resté que la sentence. »

Le fait est vrai : tous les papiers diplomatiques, et notamment la correspondance de M. de Talleyrand avec l’Empereur et le premier consul, furent transportés des archives du Muséum à l’hôtel de la rue Saint-Florentin ; on en détruisit une partie ; le reste fut enfoui dans un poêle où l’on oublia de mettre le feu : la prudence du ministre ne put aller plus loin contre la légèreté du prince. Les documents non brûlés furent retrouvés ; quelqu’un pensa les devoir conserver : j’ai tenu dans mes mains et lu de mes yeux une lettre de M. Talleyrand ; elle est datée du 8 mars 1804 et relative à l’arrestation non encore exécutée de M. de duc d’Enghien. Le ministre invite le premier consul à sévir contre ses amis. On ne me permit pas de garder cette lettre, j’en ai retenu seulement ces deux passages : « Si la justice oblige de punir rigoureusement, la politique exige de punir sans exception…

J’indiquerai au premier consul M. de Caulaincourt, auquel il pourrait donner ses ordres, et qui les exécuterait avec autant de discrétion que de fidélité. »

Ce rapport du prince de Talleyrand paraîtra-t-il un jour entier ? Je l’ignore ; mais ce que je sais, c’est qu’il existait encore il y a deux ans.

Il y eut une délibération du conseil pour l’arrestation du duc d’Enghien. Cambacérès, dans ses Mémoires inédits, affirme et je le crois, qu’il s’opposa à cette arrestation ; mais en racontant ce qu’il dit, il ne dit pas ce qu’on lui répliqua.

Du reste, le Mémorial de Sainte-Hélène nie les sollicitations en miséricorde auxquelles Bonaparte aurait été exposé. La prétendue scène de Joséphine demandant à genoux la grâce du duc d’Enghien, s’attachant au pan de l’habit de son mari et se faisant traîner par ce mari inexorable, est une de ces inventions de mélodrame avec lesquels nos fabliers composent aujourd’hui la véridique histoire.

Joséphine ignorait, le 19 mars au soir, que le duc d’Enghien devait être jugé ; elle le savait seulement arrêté. Elle avait promis à Mme de Rémusat de s’intéresser au sort du prince. Comme celle-ci revenait, le 19 au soir, à la Malmaison avec Joséphine, on s’aperçut que la future impératrice, au lieu d’être uniquement préoccupée des périls du prisonnier de Vincennes, mettait souvent la tête à la portière de sa voiture pour regarder un général mêlé à sa suite : la coquetterie d’une femme avait emporté ailleurs la pensée qui pouvait sauver la vie du duc d’Enghien. Ce ne fut que le 21 mars que Bonaparte dit à sa femme : « Le duc d’Enghien est fusillé. »

Ces mémoires de Mme de Rémusat, que j’ai connue, étaient extrêmement curieux sur l’intérieur de la cour impériale. L’auteur les a brûlés pendant les Cent-Jours, et ensuite écrits de nouveau : ce ne sont plus que des souvenirs reproduits par des souvenirs : la couleur est affaiblie ; mais Bonaparte y est toujours montré à nu et jugé avec impartialité.

Des hommes attachés à Napoléon disent qu’il ne sut la mort du duc d’Enghien qu’après l’exécution du prince ; ce récit paraîtrait recevoir quelque valeur de l’anecdote rapportée par le duc de Rovigo, concernant Réal allant à Vincennes, si cette anecdote était vraie. La mort une fois arrivée par les intrigues du parti révolutionnaire, Bonaparte reconnut le fait accompli pour ne pas irriter des hommes qu’il croyait puissants : cette ingénieuse explication n’est pas recevable.

IX – Part de chacun

En résumant maintenant ces faits, voici ce qu’ils m’ont prouvé.

Bonaparte a voulu la mort du duc d’Enghien ; personne ne lui avait fait une condition de cette mort pour monter au trône. Cette condition supposée est une de ces subtilités des politiques qui prétendent trouver des causes occultes à tout. Cependant il est probable que certains hommes compromis ne voyaient pas sans plaisir le premier consul se séparer à jamais des Bourbons. Le jugement de Vincennes fut une affaire de tempérament violent de Bonaparte, un accès de poids de colère alimenté par les rapports de son ministre.

M. de Caulincourt n’est coupable que d’avoir exécuté l’ordre de l’arrestation.

Murat n’a à se reprocher que d’avoir transmis des ordres généraux et de n’avoir pas eu la force de se retirer : il n’était point à Vincennes pendant le jugement. Le duc de Rovigo s’est trouvé chargé de l’exécution ; il avait probablement un ordre secret : le général Hulin l’insinue.

Quel homme eût osé prendre sur lui de faire exécuter de nuit une sentence à mort sur le duc d’Enghien, s’il n’eût agi d’après un mandat impératif ?

Quant à M. de Talleyrand prêtre et gentilhomme, il inspira et prépara le meurtre en inquiétant Bonaparte avec insistance ; il craignait le retour de la légitimité. Il serait possible, en recueillant ce que Napoléon a dit à Sainte-Hélène et les lettres que l’évêque d’Autun a écrites, de prouver que celui-ci a pris à la mort du duc d’Enghien une très forte part. Vainement on objectait que la légèreté, le caractère et l’éducation du ministre devaient l’éloigner de la violence, que la corruption devait lui ôter l’énergie ; il ne demeurerait pas moins constant qu’il a décidé le consul à la fatale arrestation.

Cette arrestation du duc d’Enghien, le 15 mars, n’était pas ignorée de M. de Talleyrand : il était journellement en rapport avec Bonaparte et conférait avec lui ; pendant l’intervalle qui s’est écoulé entre l’arrestation et l’exécution, M de Talleyrand, lui, ministre instigateur, s’est-il repenti, a-t-il dit un seul mot au premier consul en faveur du malheureux prince ? Il est naturel de croire qu’il a applaudi à l’exécution de la sentence.

La commission militaire a jugé le duc d’Enghien, mais avec douleur et repentir.

Telle est consciencieusement, impartialement, strictement, la juste part de chacun. Mon sort a été trop lié à cette catastrophe pour que je n’aie pas essayé d’en éclaircir les ténèbres et d’en exposer les détails. Si Bonaparte n’eut pas tué le duc d’Enghien, s’il m’eut de plus en plus rapproché de lui (et son penchant l’y portait), qu’en fût-il résulté pour moi ? Ma carrière littéraire était finie ; entré de plein saut dans la carrière politique, où j’ai prouvé ce que j’aurais pu par la guerre d’Espagne, je serais devenu riche et puissant. La France aurait pu gagner à ma réunion avec l’empereur ; moi, j’y aurais perdu. Peut-être serais-je parvenu à maintenir quelques idées de liberté et de modération dans la tête du grand homme ; mais ma vie rangée parmi celles qu’on appelle heureuses, eût été privée de ce qui en a fait le caractère et l’honneur : la pauvreté, le combat et l’indépendance.

Chantilly, novembre 1838.

X – Bonaparte : ses sophismes et ses remords

Enfin, le principal accusé se lève après tous les autres ; il ferme la marche des pénitents ensanglantés. Supposons qu’un juge fasse comparaitre devant lui le nommé Bonaparte, comme le capitaine instructeur fit comparaître devant lui le nommé d’Enghien ; supposons que la minute du dernier interrogatoire, calqué sur le premier, nous reste ; comparez et lisez :

A lui demandé ses nom et prénoms ?

– A répondu se nommer Napoléon Bonaparte.

A lui demandé où il a résidé depuis qu’il est sorti de France ?

A répondu : Aux Pyramides, à Madrid, à Berlin, à Vienne, à Moscou, à Sainte-Hélène.

A lui demandé quel rang il occupait dans l’armée ?

– A répondu : Commandant à l’avant-garde des armées de Dieu.

Aucune autre réponse ne sort de la bouche du prévenu.

Les divers acteurs de la tragédie se sont mutuellement chargés ; Bonaparte seul n’en rejette la faute sur personne ; il conserve sa grandeur sous le poids de la malédiction ; il ne fléchit point la tête et reste debout ; il s’écrie comme le stoïcien : « Douleur, je n’avouerai jamais que tu es un mal ! » Mais, ce que dans son orgueil il n’avouera point aux vivants, il est contraint de le confesser aux morts. Ce Prométhée, le vautour au sein, ravisseur du feu céleste, se croyait supérieur à tout, et il est forcé de répondre au duc d’Enghien qu’il a fait poussière avant le temps : le squelette, trophée sur lequel il s’est abattu, l’interroge et le domine par une nécessité du ciel.

La domesticité et l’armée, l’antichambre et la tente avaient leurs représentants à Sainte-Hélène : un serviteur, estimable par sa fidélité au maître qu’il avait choisi, était venu se placer près de Napoléon, comme un écho à son service.

La simplicité répétait la fable en lui donnant un accent de sincérité.

Bonaparte était la destinée ; comme elle, il trompait dans la forme les esprits fascinés ; mais au fond de ses impostures on entendait retentir cette vérité inexorable : « Je suis ! » Et l’univers en a senti le poids.

L’auteur de l’ouvrage, le plus accrédité sur Sainte-Hélène, expose la théorie qu’inventait Napoléon au profit des meurtriers ; l’exilé volontaire tient pour parole d’Evangile un homicide bavardage à prétention de profondeur, qui expliquerait seulement la vie de Napoléon telle qu’il voulait l’arranger, et comme il prétendait qu’elle fût écrite. Il laissait ses instructions à ses néophytes. M. le comte de Las Cases apprenait sa leçon sans s’en apercevoir ; le prodigieux captif errant dans les sentiers solitaires, entraînait après lui, par des mensonges, son crédule adorateur, de même qu’Hercule suspendait les hommes à sa bouche par des chaînes d’or.

« La première fois, dit l’honnête chambellan, que j’entendis Napoléon prononcer le nom du duc d’Enghien, j’en devins rouge d’embarras. Heureusement, je marchais à sa suite dans un sentier étroit, autrement il n’eût pas manqué de s’en apercevoir. Néanmoins, lorsque, pour la première fois, l’Empereur développa l’ensemble de cet évènement, ses détails, ses accessoires, lorsqu’il exposa divers motifs avec sa logique serrée, lumineuse, entraînante, je dois confesser que l’affaire me semblait prendre à mesure une face nouvelle…

L’empereur traitait souvent ce sujet, ce qui m’a servi à remarquer dans sa personne des nuances caractéristiques très prononcées. J’ai pu voir à cette occasion très distinctement en lui, et maintes fois, l’homme privé se débattant avec l’homme public, et les sentiments naturels de son cœur aux prises avec ceux de sa fierté et de la dignité de sa position. Dans l’abandon de l’intimité, il ne se montrait pas indifférent au sort du malheureux prince ; mais sitôt qu’il s’agissait du public, c’était tout autre chose. Un jour, après avoir parlé avec moi du sort et de la jeunesse de l’infortuné, il termina en disant : – « Et j’ai appris depuis, mon cher, qu’il m’était favorable ; on m’a assuré qu’il ne parlait pas de moi sans quelque admiration ; et voilà pourtant la justice distributive d’ici bas ! » – Et ces dernières paroles furent dites avec une telle expression, tous les traits de la figure se montraient en telle harmonie avec elles, que si celui que Napoléon plaignait eût été dans ce moment en son pouvoir, je suis bien sûr que, quels qu’eussent été ses intentions ou ses actes, il eut été pardonné avec ardeur… L’Empereur avait coutume de considérer cette affaire sous deux rapports très distincts : celui du droit commun ou de la justice établie, et celui du droit naturel ou des écarts de la violence. Avec nous et dans l’intimité, l’Empereur disait que la faute, au-dedans, pourrait en être attribuée à un excès de zèle ; auteur de lui, ou à des vues privées, ou enfin à des intrigues mystérieuses. Il disait qu’il avait été poussé inopinément, qu’on avait pour ainsi dire surpris ses idées, précipité ses mesures, enchaîné ses résultats. « Assurément, disait-il, si j’eusse été instruit à temps de certaines particularités concernant les opinions et le naturel du prince ; si surtout j’avais vu la lettre qu’il m’écrivit et qu’on ne me remit. Dieu sait par quels motifs, qu’après qu’il n’était plus, bien certainement j’eusse pardonné. » Et il nous était aisé de voir que le cœur et la nature seuls dictaient ces paroles à l’Empereur, et seulement pour nous ; car il se serait senti humilié qu’on pût croire un instant qu’il cherchât à se décharger sur autrui, ou descendit à se justifier ; sa crainte à cet égard, ou sa susceptibilité, étaient telles, qu’en parlant à des étrangers ou dictant sur ce sujet pour le public, il se restreignait à dire que, s’il eut eu connaissance de la lettre du prince, peut-être lui eût-il fait grâce, vu les grands avantages politiques qu’il en eût pu recueillir ; et traçant de sa main ses dernières pensées, qu’il suppose devoir être consacrées parmi les contemporains et dans la postérité, il prononce sur ce sujet, qu’il regarde comme un des plus délicats pour sa mémoire, que si c’était à refaire il le ferait encore. »

Ce passage, quant à l’écrivain, a tous les caractères de la plus parfaite sincérité ; elle brille jusque dans la phrase où M. le comte de Las Cases déclare que Bonaparte aurait pardonné avec ardeur à un homme qui n’était pas coupable. Mais les théories du chef sont les subtibilités à l’aide desquelles on s’efforça de concilier ce qui est inconciliable. En faisant la distinction du droit commun ou de la justice établie, et du droit naturel ou des écarts de la violence, Napoléon semblait s’arranger d’un sophisme dont, au fond, il ne s’arrangeait pas, il ne pouvait soumettre sa conscience de même qu’il avait soumis le monde. Une faiblesse naturelle aux gens supérieurs et aux petites gens, lorsqu’ils ont commis une faute, est de la vouloir faire passer pour l’œuvre du génie, pour une vaste combinaison que le vulgaire ne peut comprendre. L’orgueil dit ces choses-là, et la sottise les croit.

Bonaparte regardait sans doute comme la marque d’un esprit dominateur cette sentence qu’il débitait dans sa componction, le grand homme :

« Mon cher, voilà pourtant la justice distributive « d’ici bas ! ». Attendrissement vraiment philosophique ! Quelle impartialité ! Comme elle justifie, en le mettant sur le compte du destin, le mal qui est venu de nous-mêmes ! On pense tout excuser maintenant lorsqu’on s’est écrié : « Que voulez-vous ? C’était ma nature, c’était l’infirmité humaine. » Quand on a tué son père, on répète : « Je suis fait comme cela ! » Et la foule reste bouche béante, et l’on examine le crâne de cette puissance et l’on reconnaît qu’elle était faite comme cela. Et que m’importe que vous soyez fait comme cela ! Dois-je subir cette façon d’être ? Ce serait un beau chaos que le monde, si tous les hommes qui sont faits comme cela venaient à vouloir s’imposer les uns aux autres. Lorsqu’on ne peut effacer ses erreurs, on les divinise ; on fait un dogme de ses lois, on change en religion des sacrilèges, et l’on se croirait apostat de renoncer au culte de ses iniquités.

Ce qu’il faut conclure de tout ce récit : inimitiés enfantées par la mort du duc d’Enghien.

Une grave leçon est à tirer de la vie de Bonaparte. Deux actions, toutes deux mauvaises, ont commencé et amené sa chute : la mort du duc d’Enghien, la guerre d’Espagne. Il a beau passer dessus avec sa gloire, elles sont demeurées là pour le perdre. Il a péri par le côté même où il s’était cru fort, profond, invincible, lorsqu’il violait les lois de la morale en négligeant et dédaignant sa vraie force, c’est-à-dire ses qualités supérieures dans l’ordre et l’équité. Tant qu’il ne fit qu’attaquer l’anarchie et les étrangers ennemis de la France, il fut victorieux ; il se trouva dépouillé de sa vigueur aussitôt qu’il entra dans les voies corrompues : le cheveu coupé par Dalila n’est autre chose que la perte de la vertu. Tout crime porte en soi une incapacité radicale et un germe de malheur ; pratiquons donc le bien pour être heureux et soyons justes pour être habiles.

En preuve de cette vérité, remarquez qu’au moment même de la mort du prince, commença la dissidence qui, croissant en raison de la mauvaise fortune, détermina la chute de l’ordonnateur de la tragédie de Vincennes. Le cabinet de Russie, à propos de l’arrestation du duc d’Enghien, adressa des représentations vigoureuses contre la violation du territoire de l’empire : Bonaparte sentit le coup, et répondit, dans le Moniteur, par un article foudroyant, qui rappelait la mort de Paul 1er. A Saint-Pétersbourg, un service funèbre avait été célébré pour le jeune Condé. Sur le cénotaphe on lisait : « Au duc d’Enghien, quem devoravit bellua corsica ». Les deux puissants adversaires se réconcilièrent en apparence dans la suite ; mais la blessure mutuelle que la politique avait faite, et que l’insulte élargit, leur resta au cœur.

Napoléon ne se crut vengé que quand il vint coucher à Moscou ; Alexandre ne fut satisfait que quand il entra dans Paris.

La haine du cabinet de Berlin sortit de la même origine : j’ai parlé de la noble lettre de M. Laforest, dans laquelle il racontait à M. de Talleyrand l’effet qu’avait produit le meurtre du duc d’Enghien à la cour de Postdam. Mme de Staël était en Prusse lorsque la nouvelle de Vincennes arriva. « Je demeurais à Berlin, dit-elle, sur le quai de la Sprée, et mon appartement était au rez-de-chaussée.

Un matin, à huit heures, on m’éveilla pour me dire que le prince Louis-Ferdinand était à cheval sous mes fenêtres, et me demandait de venir lui parler. – Savez-vous, me dit-il, que le duc d’Enghien a été enlevé sur le territoire de Baden, livré à une commission militaire, et fusillé vingt-quatre heures après son arrivée à Paris ? – Quelle folie ! lui répondis-je ; ne voyez-vous pas que ce sont les ennemis de la France qui ont fait circuler ce bruit ? En effet, je l’avoue, ma haine, quelque forte qu’elle fût contre Bonaparte, n’allait pas jusqu’à me faire croire à la possibilité d’un tel forfait.

– Puisque vous doutez de ce que je vous dis, me répondit le prince Louis, je vais vous envoyer le Moniteur du 21 mars (30 pluviôse), qui contenait un arrêt de mort prononcé par la commission militaire, séant à Vincennes, contre le nommé Louis d’Enghien ! C’est ainsi que des Français désignaient le petit-fils des héros qui ont fait la gloire de leur patrie ! »

Quand on abjurerait tous les préjugés d’illustre naissance, que le retour des formes monarchiques devait nécessairement rappeler, pourrait-on blasphémer ainsi les souvenirs de la bataille de Lens et de celle de Rocroi ? Ce Bonaparte qui en a tant gagné, des batailles, ne sait pas même les respecter ; il n’y a ni passé ni avenir pour lui ; son âme impérieuse et méprisante ne veut rien reconnaître de sacré pour l’opinion ; il n’admet le respect que pour la force existante. Le prince Louis m’écrivait en commençant son billet par ces mots : – Le nommé Louis de Prusse fait demander à Mme de Staël, etc.

Il sentait l’injure faite au sang royal dont il sortait au souvenir des héros parmi lesquels il brûlait de se placer. Comment, après cette horrible action, un seul roi de l’Europe a-t-il pu se lier avec un tel homme ? La nécessité, dira-t-on. Il y a un sanctuaire de l’âme où jamais son empire ne doit pénétrer ; s’il n’en était pas ainsi, que serait la vertu sur la terre ? Un amusement libéral qui ne conviendrait qu’aux paisibles loisirs des hommes privés. »

Ce ressentiment du prince, qu’il devait payer de sa vie, durait encore lorsque la campagne de Prusse s’ouvrit en 1806. Frédéric-Guillaume, dans son manifeste du 9 octobre, dit : « Les Allemands n’ont pas vengé la mort du duc d’Enghien ; mais jamais le souvenir de ce forfait ne s’effacera parmi eux. »

Ces particularités historiques, peu remarquées, méritaient de l’être, car elles expliquent des inimitiés dont on serait embarrassé de trouver ailleurs la cause première, et elles découvrent en même temps les degrés par lesquels la Providence conduit la destinée d’un homme, pour arriver de la faute au châtiment.

******************************************


NOUVELLE BIBLIOTHEQUE POPULAIRE - N° 285 - PARIS - HENRI GAUTIER EDITEUR - S.D.









RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL / HOME PAGE
RETOUR AU CHAPITRE I : BIOGRAPHIE
RETOUR AU CHAPITRE II : ECRITS
RETOUR AU CHAPITRE III : TRAITES
RETOUR AU CHAPITRE IV : TEXTES, MEMOIRES ET OPINIONS
RETOUR AU CHAPITRE V : REPRESENTATIONS
RETOUR AU CHAPITRE VI : COLLECTION COMBALUZIER
RETOUR AU CHAPITRE VII : DOCUMENTS ET CARTES POSTALES
RETOUR AU CHAPITRE VIII : EVENEMENTS CONTEMPORAINS





© EX-LIBRIS réalisé pour ma collection par Nicolas COZON - Gravure au Burin sur Cuivre
Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




Optimisé pour
Espace de téléchargement