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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LE PRINCE DE TALLEYRAND

ET LE CARDINAL CONSALVI

Une page peu connue

DE L'HISTOIRE DU CONGRES DE VIENNE

PAR

M. GIUSEPPE GALLAVRESI



Extrait de la revue des Questions historiques - janvier 1905




On était loin, en 1814, des démarches de l'abbé Dupanloup. Le prince de Bénévent ne songeait pas encore à régler sa position vis-à-vis de l’Eglise. Il venait à peine de faire accepter, dans le monde diplomatique, les accroissements de dignité qu'il tenait de la faveur de Bonaparte. À Vienne, il se posait avec aisance comme le mieux assis des plénipotentiaires ; mais le caractère très profane de sa personnalité demeurait hors de doute.

Son Eminence le cardinal Hercule Consalvi représentait, avec tout l'éclat de la légitimité renaissante, le pape Pie VII, rentré dans la ville éternelle. Il n'était plus l'habile négociateur, au nom d'un pontife chancelant sur son trône, qui avait, jadis, essayé de mettre des limites à la toute-puissance de Napoléon. L'Empereur avait bravé, depuis, ce pouvoir, en apparences si frêle, et avait traîné, à travers le territoire de son Empire, le saint vieillard, abreuvé d'outrages. Mais aujourd'hui le géant était dans la cage de l'Elbe, elle-même pas bien sûre, tandis que l'Europe entière, les peuples devançant les chancelleries, s'inclinait devant la majesté du Saint-Siège, rehaussée par des malheurs si noblement supportés.

Le prince de Talleyrand n'était pas homme à méconnaître un pareil changement. Il n'est pas banal de suivre les démarches, officielles, officieuses et privées, par lesquelles ce grand maître en savoir-faire parvint à rendre ses rapports avec le cardinal assez naturels et faciles. Les pièces nombreuses et importantes qui viennent de sortir des dépôts des archives secrètes du Vatican montrent avec un relief toujours plus cru l'antagonisme qui se vérifie après souvent entre la politique du représentant de sa Sainteté et celle de l'ambassadeur de Sa Majesté très chrétienne. Je me propose d'examiner tout spécialement ces pièces, ainsi que le journal, jusqu'à présent inédit, du ministre de Sardaigne de Saint-Marsan, pour y saisir le développement, plein d'intérêt, des voies différentes, tour à tour parallèles ou entrelacées, que suivirent pendant ces longs mois du congrès Hercule Consalvi et Charles-Maurice de Talleyrand. J'aime à répéter que la lutte, pas mal acharnée, nous semble d'autant plus caractéristique, et j'oserais dire piquante, que l'évêque sécularisé et mal marié coudoya dès les premiers jours, dans les salons, le prélat authentique sans renoncer à quelque prétention à remplir le rôle de champion du bon droit de Rome.

Je veux ajouter que si, dans les grandes affaires de l'Europe centrale, qui trouvaient leur expression aiguë dans la question de la Saxe, l'attitude de Talleyrand mérite le témoignage sympathique du chevalier de Gentz, ses desseins sur l'Italie étaient plus ambitieux. La tendance à y replacer au premier plan les différentes branches de la maison de Bourbon n'était pas en elle-même opposée aux intérêts de l'État pontifical. Celui-ci subsistait plus que aisément quand les influences bourboniennes et celles de la maison des Habsbourg se balançaient dans la Péninsule. Mais, à ce moment-là, les milieux conservateurs, en Italie, étaient affolés par la crainte des Français : le souvenir des carnages de la Bérésina y était trop récent et trop douloureux. Je ne saurais dire dans quelle mesure ces sentiments trouvaient un écho dans l'esprit clairvoyant et délié du cardinal Consalvi. Ce qui me paraît certain, c'est qu'alors son âme fière et sa droiture intelligente étaient révoltées de tant d'intrigues et répugnaient à toute politique de balance, voir même d'équilibre. Des puissances catholiques ayant voix au congrès, l'Autriche lui semblait l'appui le plus sûr ; or, une fois son choix fait, le cardinal se fit un point d'honneur d'être l'allié fidèle du prince de Metternich. Ce ne fut que dans la seconde période du Congrès, lorsque la crainte des ambitions de la Russie et de la Prusse eut rapproché étroitement l'Autriche et la France par le traité du 3 janvier, ce ne fut alors que les rôles se trouvèrent quelque peu intervertis. L'intimité entre le prince de Talleyrand et le prince de Metternich augmentait, tandis que le représentant du Pape se voyait obligé de prendre presque une position de combat vis-à-vis des hésitations menaçantes du cabinet autrichien. L'intrigue, décidément personnelle, pour la vente de sa principauté, mit enfin monsieur de Talleyrand juste en travers de la route que son Eminence parcourait, imperturbable, allant droit vers la réintégration complète de son souverain dans les Etats qu'il possédait avant la révolution. M. de Talleyrand sut bien sortir, même de cette impasse peu glorieuse, mais ce ne fut pas sans quelques égratignures à sa renommée, que le cardinal ne ménagea d'aucune façon, dans ses notes et sa correspondance présentées aujourd'hui au jugement de la postérité.

L'on sait que monsieur de Talleyrand arriva à Vienne au mois de septembre ; il y suivit ses penchants et les habitudes fastueuses de tout ce monde diplomatique en donnant de grands dîners et des réceptions élégantes. Le 27 septembre, M. de Saint-Marsan dînait chez le prince de Bénévent ; il entendit la princesse d’Isembourg lui demander des nouvelles et du duc de Bassano. Se retrouvant avec un personnage qui avait tenu une si grande place à la cour de Napoléon, la princesse avait évidemment trouvé tout naturel d'amener le discours sur un autre ministre de l'Empereur. L'on sait que les Isembourg avait pris service sous le régime français. Mais Talleyrand coupa court en répondant qu'il n'avait jamais entendu parler du duc. Ce témoignage, recueilli soigneusement, le soir même, dans le journal de Saint-Marsan, a sa valeur, pour montrer à quel point un homme qui a toujours mesuré la portée de ses actes aimait à couper les ponts derrière lui.

Le marquis de Saint-Marsan vit beaucoup, tous ces premiers temps, le prince Charles-Maurice : il allait à chaque instant chez lui, à l'hôtel Kaunitz, où il était descendu. Il y dina encore au moins deux fois pendant le mois d'octobre. Il ne se retrouvait pas seulement pour apprécier la bonne chère, de rigueur chez Talleyrand, et pour causer sur un ton mondain. Le 7 octobre, par exemple, le ministre de Sardaigne avait dîné chez Talleyrand, mais le prince montra, ce jour même, à Saint-Marsan et au comte de Schulenburg, des papiers très importants. C'était les jours où paraissait la célèbre déclaration, inspirée par l'envoyé de Louis XVIII, qui proclamaient les principes de la légitimité, autrement dits du droit public, comme règle du Congrès. Au demeurant, les buts de la politique française et les intérêts de la maison de Savoie se rencontraient, pour le moment, sur un point très important, l'annexion du pays de Gênes aux domaines du roi Victor-Emmanuel. La crainte de voir l'Autriche a augmenté, dans une mesure encore plus grande, sa prépondérance en Italie conseilla à Talleyrand le dessein très arrêté de grandir l'État-tampon qui subsistait seul entre les deux puissantes monarchies. L'on donna donc, du côté de la France, l'appui le plus délibéré aux demandes du roi de Sardaigne, et le second article « séparé et secret » du traité de Paris eut sa pleine exécution, malgré les hauts cris des Génois. Lorsqu'au commencement de décembre, lord Clancarty donna un grand dîner, après que la réunion de Gênes aux Etats héréditaires de la maison de Savoie eût été consacrée par le Congrès, Saint-Marsan obéit à un sentiment de simple reconnaissance en proposant un toast « au retour de la maison de Bourbon. »

À vrai dire, les premiers rapports, au congrès, entre le cardinal Consalvi et le prince de Bénévent s'annoncèrent aussi sous les auspices les plus flatteurs. Talleyrand poursuivait avec succès ces démarches vastes et précises qui devaient aboutir à l'adoption d'un grand nombre des propositions françaises ayant trait à l'organisation et au fonctionnement du Congrès. Ces plans du ministre de Louis XVIII, qui s'imposèrent dans une mesure si remarquable aux envoyés des alliés victorieux, furent bien pour quelque chose dans l'ascendant merveilleux que de Talleyrand sut acquérir dans les débats de Vienne, où « aucune des grandes mesures... n'a été concertée ou exécutée sans l'intervention de cet illustre personnage. » Talleyrand proposa donc que le représentant de Sa Sainteté « fût compris dans le comité principal du Congrès et y eût la première place, car les convenances et la justice l'exigeaient. » Le cardinal ne fut pas enchanté de cette proposition. S'inspirant du plus noble scrupule pour tâcher de dégager la responsabilité du père des croyants des attentats odieux médités par les puissances, telles que le partage de la Saxe, il ne se souciait guère d'être mêlé à de pareilles délibérations, et il n'accueillit qu’avec des réserves les ouvertures de Talleyrand, qui aimait à s'en faire un mérite auprès du Saint-Siège, et donnait beaucoup d'éclat à sa proposition. Mais Consalvi lui-même considéra la démarche comme une preuve de respect pour l'auguste caractère de la légation pontificale. À son tour, le Pape rivalisa de courtoisie, et, tandis qu'il enjoignait à son représentant de protester contre toutes les acquisitions faites par les autres puissances, au détriment de l'État pontifical, il conseillait à Consalvi d'user de ménagements vis-à-vis de la France, qui ne montrait aucune envie de se dessaisir du Comtat Venaissin : « Quant à Avignon et à Carpentras, Sa Sainteté est d'avis que vous pourriez rédiger un écrit qui n'eut pas l'allure d'une protestation formelle, mais plutôt celle de la confiance du Saint-Père dans la religion, la piété et la justice de Sa Majesté très chrétienne. »

La bonne volonté du cardinal Pacca s'appliqua à faire sortir le représentant de Sa Sainteté d'une des plus étranges impasses dans lesquelles puisse jamais se trouver engagé un prince de l'Eglise. L'on connaît les mésaventures de Mme Grand, plus ou moins devenue Mme de Talleyrand, dans les efforts tentés pour obtenir son admission à la Cour. Napoléon lui-même s'il était prêt et de mauvaise grâce et, sous la Restauration, elle dut prendre la route de l'exil sans que le prince son époux en parût trop désolé. Mais il faut dire qu'à l'automne de 1814, il n'était pas encore arrivé à cette attitude de résignation philosophique. Au commencement d’octobre, le cardinal Consalvi reçu un jour un petit mot du prince de Bénévent. Celui-ci y disait seulement avoir trouvé dans son courrier une lettre pour son Eminence qu'il s'empressait de lui remettre. Le malheureux cardinal ne se doute de rien, ouvre la lettre et reste ahuri. C'était un billet très aimable... de Mme de Talleyrand ! Revenu de son premier étonnement, le cardinal Consalvi ne put se dispenser de faire d'amères réflexions ; il flaira une intrigue. Évidemment, si un cardinal secrétaire d'État se croyait autorisé à répondre à une jolie femme, dans la situation qu'occupait celle-ci, cette dernière aurait eu beau jeu pour prétendre qu'un monde plus profane ne fit pas le difficile avec elle. Le cardinal, très prévoyant, devina une machination, où le prince lui-même avait plus ou moins directement trempé, pour se procurer une lettre d'un si vénérable personnage et pouvoir la montrer, au besoin, à la Cour et à la ville. Une pensée d'une audace très ecclésiastique semble avoir traversé l'esprit du cardinal : répondre en adressant à la lettre à Mme Grand, puisque le mari créole vivait encore ; mais l'impertinence eut été forte ; ç'aurait été souffleter au visage un homme qui méritait des égards et qui de toute façon était terriblement à même de se venger. Le prince avait toujours été si aimable avec le cardinal, et dans les dernières circonstances, et dans d'autres plus anciennes et très différentes ! Consalvi au désespoir considéra la possibilité d'avoir recours à un intermédiaire qui se chargea de faire comprendre à un homme si intelligent la difficulté où se trouvait l'envoyé du Pape ; mais il dut renoncer à cette échappatoire et, navré, avec les pires craintes, aegerrimo corde, il prit l'héroïque résolution de ne pas répondre. Pour dernières ressources, il s'adressa à Rome, d'où la diplomatie pontificale, si fertile en expédients qui n'entament pas les principes, lui envoya la solution convoitée. Voici la lettre, inédite jusqu'à ces derniers jours et qu'un savant jésuite, le P. Rinieri, a extraite des archives du Vatican, dans lesquels le cardinal Pacca explique ses idées à ce propos : « j'apprends que vous avez reçu une lettre de Mme de Talleyrand. Voici une idée qui me vient dans la tête et que vous adopterez si vous l’approuvez. Je répondrais à cette dame d'une façon courtoise et convenable, dans ma lettre je ne ferai aucune allusion. Sur l'enveloppe je ferai écrire l'adresse pour Mme de Talleyrand par une autre main et je n'y mettrai pas votre cachet, mais un chiffre quelconque ou le cachet d'un autre. Qui pourra dire que l'adresse soit de vous, et de vous le titre que vous lui donnez ? On ne devrait pas toutefois remettre cette lettre à M. de Talleyrand, mais l'envoyer par la poste. Je ne saurais pas trouver un autre tempérament pour éviter l'outrage ou d’une adresse différente ou d'un manque de réponse. »

l'affaire de Gênes était finie, mais celle de Parme de plus en plus compliquée, à la fin de novembre. Marie-Louise d'Autriche, mariée à Napoléon, et Marie-Louise de Bourbon, jadis reine d’Etrurie, avaient toutes les deux des droits sur le duché, et l'on pensait à dédommager la succombante avec une partie des Légations. Le rétablissement complet de l'État pontifical dépendait donc d'une façon assez directe de l'issue de la lutte entre les deux pauvres princesses. On sait que les liens de famille de la maison de Bourbon, la haine pour tout ce qui tenait à Napoléon, avait mis la cause de la reine d’Etrurie presque au premier plan des instructions données par Louis XVIII à son plénipotentiaire à Vienne. Le cardinal connaissait à merveille tout cet état de choses et, suivant sa tendance à braver les situations les plus difficiles, alla chez Talleyrand qu’il savait engagé à fond en faveur de la reine d’Etrurie. La foule y était grande, et pas minorum gentium. Il y avait lord Castlereagh, le duc de Dalberg, de la Tour du Pin-Gouvernet, le comte Alexis de Noailles, les ministres des Bourbons de Naples, si bavards et si intrigants, et bien d'autres diplomates encore. M. de Talleyrand prit par le bras le cardinal, l'entraîna hors de l'atteinte des groupes qui remplissaient les salons, et lui dit : « Eh bien, nous voilà à vos affaires » C'était ce que Consalvi attendait. Il répondit qu'il se reposait sur l'aide précieuse de son interlocuteur pour obtenir le succès des demandes pontificales. Le prince interrompit et, d'un air dégagé et ferme qui semblait vouloir détruire des illusions fâcheuses, il poursuivit : « je vous dirai franchement où vous en êtes. » et il expliqua que le Comité des huit signataires de la paix de Paris était tombé d'accord sur l'inadmissibilité des vues adoptées par le représentant du Pape. Car le Congrès, fidèle aux traités conclus jadis avec Napoléon, était unanime à considérer que les Légations étaient à donner au Pape, non pas à lui rendre ; ce qui ouvrait la porte à des arrangements pour lui marchander et limiter le don gracieux qu’on aurait aussi bien pu ne pas lui faire. Le cardinal Consalvi, qui n'en était pas au fond très sûr (et il le montra dans une lettre intéressante publiée par le Père Rinieri), s'attachait avec acharnement à sa thèse de la non validité du traité de Tolentino. Il développa avec abondance et chaleur les motifs sur lesquels Rome croyait pouvoir appuyer cette thèse. Mais le prince de Talleyrand était un partisan trop convaincu et trop habile de certains principes du droit public que l'on appelle moderne, révoqués en doute par la diplomatie pontificale, pour ne pas riposter vaillamment. Le cardinal s’appliqua alors à rappeler l'appui formidable que l'attitude évangélique du Saint-Père, sous le poids de la persécution de Bonaparte, avait donné à la coalition. Talleyrand n'avait garde de révoquer en doute les titres de Pie VII à la reconnaissance des alliés ; c'était justement pour ses mérites qu'on allait lui donner quelque chose, et qu'on aurait voulu lui assigner tout ce qu'il demandait en Italie, s'il n'y avait pas eu l'obligation de faire justice aux demandes des princesses. À vrai dire, vis-à-vis la postérité, le grand diplomate français perdait ici tout son avantage sur son contradicteur. Talleyrand s'était fait honneur, le 4 octobre, en soutenant contre le tsar furieux « le droit d'abord et les convenances après. » mais, dans ses répliques au cardinal, ces beaux principes étaient bien loin et la politique des convenances semblait avoir fait une nouvelle et puissante recrue. S'il faut nous en rapporter à la relation que le cardinal écrivit à Rome après cette conversation orageuse, rarement M. de Talleyrand aurait fait moins bonne contenance. Consalvi relève des contradictions dans ce qu'il déclara de l'extension donnée par la France au traité de Paris. Mais le cardinal lui-même s'était emporté ; puisque Talleyrand s'esquivait de tous côtés devant ses récriminations pressantes, il ne cacha pas que le Saint-Père n'aurait rien toléré de tout cela. « Nous avons été habitués au malheur, s'écria-t-il, et nous saurions bien nous y exposer encore une fois. » Il quitta le prince sur ces mots de menace et il se mêla délibérément aux groupes, disant tout haut aux autres plénipotentiaires français et à ceux du roi de Sicile, et à tout le monde, qu'il ne s'arrêterait pas devant le danger de remettre l'Europe en ébullition. Le cardinal sortait de là, ainsi échauffé, quand lord Castlereagh, toujours sous son masque imperturbable, le croisa dans l'antichambre. Le noble lord y causait avec Talleyrand, qui tendit la main à Consalvi à son passager et lui dit : « Aidez-nous à trouver un endroit à placer celui qui n'aura pas Parme. » Le cardinal répondit qu'il ne savait vraiment pas où l'adresser, mais que, certes, cela ne devait pas arriver aux dépens du Pape. Sur ce il se tourna vers lord Castlereagh, lui demandant un rendez-vous pour la matinée suivante, et, encore tout excité, il répéta son affirmation de ne pas vouloir tolérer un pareil attentat. Alors le diplomate anglais, calme et réservé comme d'habitude, eut un sourire sur les lèvres et dit : « Oh ! Comme vous êtes fâché ! » Puis il prétexta un engagement de chasse pour le lendemain. Le cardinal sortit.

La lutte avait donc pris une allure émouvante, mais le prince de Metternich parvint à tranquilliser un peu le cardinal, l'assurant de tout son appui. Le cardinal continuait à se défier de la France et de ses représentants au Congrès. Toutefois, monsieur de la Tour du Pin, loyalement secondé par le prince de Talleyrand, qui agissait en conformité des instructions de son souverain, si tout son possible pour obtenir que le Congrès reconnut le premier rang au Pape, en réglant les préséances diplomatiques. Consalvi et la cour de Rome attachaient, eux aussi, comme du reste toutes les puissances, une certaine importance à ces dispositions. Mais, si l'on excepte peut-être la Tour du Pin, le cardinal eut bientôt le désagrément de retrouver, faisant haie à leurs chefs, les plénipotentiaires français réunis dans une attitude de combat vis-à-vis de ses réclamations. Le duc de Dalberg et le comte de Noailles, ayant rencontré le cardinal, ne lui avaient pas fait mystère de l'impression défavorable que produisait en eux tout cet empressement pour le pouvoir temporel. Deux jours après, encore chez Talleyrand, le commandeur Ruffo, qui se remuait beaucoup et aimait à attirer l'attention par son bavardage, demanda nettement au prince lequel de ces deux dames enlèverait au cardinal l’une des Légations ; le cardinal était présent. Le prince prit probablement plaisir à répéter en sa présence que la France ne demandait que Parme et ne visait à rien autre. Mais cette sorte d'enfant terrible du Congrès qu’était, et peut-être à dessein, l'envoyé de Sicile, ne se contenta pas de la réponse et poursuivit : « Mais si l'on veut conserver Parme à Marie-Louise, qu’aurez-vous pour la reine d'Etrurie ? » Talleyrand voulait rester drapé ce soir-là dans sa réserve solennelle ; il en appela aux bons principes pour appuyer sa demande sur Parme dont il renouvela la déclaration. Une scène plus vive eut lieu plus avant pendant l'hiver, et précisément le 14 février. L'on était chez l'ambassadeur d'Espagne, M. de Labrador, et plusieurs diplomates se réchauffaient à côté du poêle et causaient entre eux. Le jeune de Noailles, sorte de chevau-léger de l'ambassade, commença à lancer ses flèches en tout en souriant : « voilà notre cardinal, dit-il, qui veut avoir encore Bénévent et Ponte Corvo ; il voudra aussi Avignon et Carpentras. Il est insatiable, mais il ne les aura pas. Il aura bien ces trois Légations, et nous fera quittance pour le reste. » Le cardinal, après s'être un peu esquivé, dut bien répondre : « je recevrai avec reconnaissance ce que vous me donnerez, mais je ne vous ferai pas une quittance pour le reste. » Noailles insista : « Oui, vous la ferez. Vous signerez le traité Paris, où Avignon nous est assuré par toutes les puissances. Vous le signerez, n'est-ce pas ? » Le cardinal, mis en demeure de donner une réponse nette : « je n'ai rien à signer, répéta-t-il, le Pape n'ayant pas été en guerre avec la France -- Comment, vous ne le signerez pas ? » continuait à dire Noailles ; « oui, vous le signerez sans doute. » Mais il ne perdait pas son ton enjoué, qui convenait fort à Consalvi. Y eut-il un plan arrêté d'avance pour amener sur un autre terrain cette conversation délicate ? le fait est que le cardinal put voir Noailles chuchoter quelques informations à l'oreille de son chef. Le prince entra alors dans le groupe ; il souriait, lui aussi, mais avec une pointe plus amère. Il reprit le discours : « Voilà le cardinal qui aura fait une bonne affaire au Congrès. Les Légations lui seront données. » Et puis il souligna : « je dis données, et non pas rendues. » Le cardinal ne goûtait aucunement cette façon de traiter les plus grandes affaires après un dîner mondain. Il ne voulut pas démordre de ses déclarations à M. de Noailles, qui se bornaient à protester une reconnaissance très vive pour ce qui serait rendu, sans la moindre intention de renoncer par là aux autres exigences du Saint-Siège. Le prince de Talleyrand ne riait plus ; au milieu des approbations de ses acolytes, il s'éleva avec une extrême vivacité contre les principes soutenus par la diplomatie pontificale et qui aboutissaient à ne pas reconnaître le traité de Tolentino. Consalvi, qui se connaissait à cette escrime, l'arrêta d'une observation sanglante. « Quoi donc ! Disait-il, vous soutenez la validité d'un traité fait par une autorité que votre souverain déclare illégitime, car Louis XVIII compte l'année courante pour la vingtième de son règne. » Les autres diplomates français sentirent le poids du coup qui venait de leur être porté ; mais Talleyrand éluda la question avec quelques distinctions subtiles et poursuivit d'un ton hautain et aigre : « On prendra bien des précautions pour s'assurer de la chose. Avignon et Carpentras sont dans les trois Légations. Vous n'aurez jamais ces deux pays-là ; et si vous ne signez pas le traité Paris, ou si vous ne faites dans quelque autre manière ce que vous devez faire à cet égard, vous n'aurez pas les trois Légations. » À une déclaration aussi précise de la part du prince Bénévent, le cardinal à Consalvi voulut bien en opposer une autre non moins cassante, malgré son ton plus calme : « ce sera comme vous voudrez. Vous êtes le plus fort. Je suis venu ici nu, et je m'en retournerai à Rome nu c'est-à-dire sans les Légations, mais je ne signerai pas. Nous ne porterons pas atteinte à nos principes. » Plusieurs diplomates, entre autres Ruffo, ministre de Ferdinand IV, et l'ambassadeur de Portugal, furent témoins de cette persistance de Consalvi dans ses réserves, malgré l'ardeur avec laquelle son adversaire le serrait de près. Ce fut encore Talleyrand qui dut abandonner la partie. Il reprit son sourire et s'écria : « lorsque le cardinal se fâche, il était encore plus aimable. » Après cette politesse, étrange à une pareille place, il décampa.

Saint-Marsan relata ces incidents dans son journal : « 14 février. -- Grand dîner chez Labrador, je n'y suis pas. »

« 15. Départ de lord Castlereagh. Eté chez Talleyrand. Lourde plaisanterie commencée hier avec le cardinal. On enrage de son calme. »

Talleyrand lui-même ne puisse se taire sur ce chapitre : il écrivit le 15 février au roi Louis XVIII qu'il fallait écarter l'idée de compenser Marie-Louise dans les Légations ; puisque « la cour de Rome, qui ne peut se réconcilier avec l'idée d'avoir perdu même Avignon, jetterait les hauts cris. »

Le marquis de Saint-Marsan relevait soigneusement dans son journal les mots, faits et gestes les plus remarquables du grand diplomate français qu’il coudoyait à chaque instant.

Lorsque arriva à Vienne la nouvelle de la paix conclue entre l'Angleterre et l'Amérique, qui rendait à la première de ces puissances une liberté de mouvements propre à faire réfléchir ses adversaires au Congrès, Saint-Marsan se trouva ce jour même en voiture avec Talleyrand, Dalberg et la Tour du Pin. Talleyrand ne finissait pas de louer cette paix, il tapait sur l'Amérique, s'écriant qu'elle n'avait fait que du mal, qu'elle et ses habitants ne valaient rien, qu’il serait ravi de la voir humiliée. Les deux autres envoyés français aimaient à y voir « un peu de balance contre l'Angleterre. » Talleyrand déclara que c'était décidé jacobine, qu'il fallait que l'Angleterre fût bien.

Le 21 janvier, l'on célébra à Saint-Étienne, devant la Cour et le Congrès, un service funèbre pour Louis XVI. Des palmes de martyr ornaient le catafalque. Talleyrand donna un grand dîner d'obsèques. Le soir précédent, il s'était complu à de grands discours sur cet anniversaire avec Pozzo di Borgo. Saint-Marsan consigne dans son journal : « M. de Talleyrand parle principes, croyances... ; il dit que Jean-Jacques Rousseau a dit qu'on ne pouvait établir de constitutions nulle part, parce que personne ne croit rien... M. de Talleyrand dit encore qu'à l'arrivée de Louis XVIII, l'ayant accompagné dans son cabinet, il avait eu occasion de voir par ses yeux ce qu'est le par la grâce de Dieu ; que le Roi était arrivé dans son cabinet (qu’il ne connaissait pas) et sans faire une question ; que c'était comme s’il y avait toujours été ; qu’il n'avait pas eu besoin de rien demander pour prendre ce qu'il voulait, où cela devait être ; qu'enfin c'est que, dans le fond, sans y être il y avait toujours été, parce que la légitimité est immuable, etc., et de là tous les discours ordinaires. »

Était-ce une comédie ? Nous aimons plutôt à croire que le prince, s'appliquant à mettre en vue sa fidélité aux principes sévères auxquels il venait de se rallier avec tant d'éclat, été parfois poussé par son zèle de néophyte à y insister à un point presque ridicule. Les plus grands politiques ont aussi leurs moments d'impulsivité ingénue, et du reste M. de Talleyrand sut bien s'en défendre en traitant les grandes affaires, sinon dans quelques radotages de salon. À un grand dîner chez Hardenberg, il lui arriva de dire que de tout ce qu'avait fait l'Assemblée nationale, il ne restait que l'unité de mesures, et qu’encore cela n'était pas très exact. Le 18 février, nouvelle échauffourée de Talleyrand avec Consalvi, qui était son hôte : cette fois-ci pour l’affaire de Naples. Le prince de Talleyrand avait ses motifs pour éclater dans ces circonstances assez étonnantes. Il s'efforçait d'opposer à Murat, auquel son souverain était on ne peut plus hostile, la grande force de l'autorité pontificale. Mais le cardinal Consalvi trouvait que c'était déjà beaucoup de ne pas reconnaître celui qui tenait une armée imposante aux portes mêmes de Rome. Il ne s'associait aucunement de se risquer davantage pour les beaux yeux des Bourbons, qui ôtaient au Pape Avignon et Carpentras, et qui étaient bien un peu inconvenants en faisant des difficultés pour admettre les mesures adoptées par le Saint-Siège en 1801, dans un temps très difficile pour l'Eglise de France. Talleyrand s'avança beaucoup dans cette circonstance, et il nous semble qu'il aurait mieux fait à ne pas dire que Pie VII n'avait presque rien opéré pour la cause de la légitimité. Le cardinal est vite fait de prendre en main un argument ad hominem ; il s'empressa, en effet, de répondre qu'il ne s'attendait de personne moins que de M. de Talleyrand à une affirmation semblable.

Mme de Brignole était alors à Vienne et encore attaché à la personne de l'Impératrice, cette Mme de Brignole par l'intermédiaire de laquelle, treize ou quatorze mois auparavant, Talleyrand avait voulu faire agréer au Pape les propositions de Napoléon. Ce n'était pas la faute de l'actuel représentant de Sa Majesté très chrétienne, si le fier vieillard désabusé de tant de violences et de tromperies avait repoussé ces ouvertures ! Le cardinal Consalvi ne se contentait pas d'apprendre que le prince de Bénévent venait d'écrire à Cortois de Pressigny, représentant de sa cour à Rome, que l'ambassade de France à Vienne unissait ses efforts à ceux du cardinal pour patronner les intérêts du Saint-Siège. Le cardinal Consalvi devait à sa longue expérience, qu'il n'avait pas acquise à bon marché, de ne pas se fier à des mots en l'air, mais de les contrôler soigneusement par les faits. Rarement le prince de Talleyrand se heurta à un homme moins maniable par les méthodes auxquelles, il se connaissait si bien. Il faut peut-être voir dans cela la raison pour laquelle, s'adressant à la postérité dans ses Mémoires, il parle très peu de ses démêles avec le secrétaire d'État de Pie VII.

Sur ces entrefaites, Napoléon revint de l'île d'Elbe, et bientôt le prince de Talleyrand se trouva dans la situation, qui n'était certes pas de son goût, de plénipotentiaire d'un souverain privé, désormais, de son pouvoir. On ne peut nier qu'il s’en tira à son avantage. Le cardinal Consalvi, encore sous l'impression de ses dernières rencontres orageuses avec lui, n’omit pas quand même de soulever quelques doutes sur sa fidélité à Louis XVIII dans les nouvelles circonstances. Ce fut peut-être en vue de ces dispositions d'esprit dont il dut bien avoir connaissance que le prince de Talleyrand écarta soigneusement tout rapport direct avec Consalvi dans cette négociation pour Bénévent où, avec une habileté d'autant moins sympathique qu'elle s'employait dans un but personnel, il sut obtenir qu'un reflet au moins pécuniaire de sa souveraineté territoriale survécût à la chute de l'Empire. La véritable colère dans laquelle toutes ces démarches de Talleyrand mirent le cardinal fut certainement pour quelque chose dans le fait assez caractéristique que toute cette affaire se traita par l'entremise de la chancellerie autrichienne ; tout au plus, le commandeur Ruffo s’en mêla avec sa désinvolture sournoise, sans échapper à des menaces vives et solennelles de la part de Consalvi.

Celui-ci sembla toujours ignoré que M. de Talleyrand, ayant été le grand patron des Bourbons de Naples au Congrès, avait obtenu qu'on lui conserva sa principauté effective, puis au moins, après les éclats du cardinal qui donnèrent à penser à tout le monde, la somme rondelette de deux millions en échange de Bénévent.

Au commencement de mai, Consalvi, qui plus tard, au plus fort de l'intrigue, évitera même les rapports mondains avec Talleyrand, était allé le voir. Ce fut ce même jour que le célèbre d'État trouva une intonation assez opportune pour considérer certaines prétentions et réserves du Saint-Siège à la lumière d'un droit international moins austère, voire même théoriquement moins juste, mais plus souple et plus moderne. Talleyrand, devançant la résignation assez sceptique avec laquelle la fin du Congrès devait voir se perdre dans le vide tant de protestations sans issue, montra clairement l'identification qui s'était fait dans son esprit entre les revendications séculaires des Papes pour le pays de Parme, et celles qui, par exemple pour Avignon, allaient bientôt dormir avec les premières dans les archives des chancelleries. Talleyrand, non sans audace, nomma même Bénévent parmi les territoires pour lesquels il avait dit à Metternich de préserver les droits du Saint-Père. Ce respect idéal aux vues immuables de la politique romaine n'empêchait pas, dans la pensée de Talleyrand, de faire disparaître les enclaves pontificales dans le sud de l'Italie. À Consalvi, il parla toujours comme si cette application d'une règle adoptée par le Congrès ne se faisait qu'au profit du roi de Naples. Le cardinal, bien informé, ne voulut pas paraître dupe, mais la lutte ouverte et directe entre les deux hommes d'État ne s'engagea sur ce point, ni alors ni plus tard.

Consalvi et Talleyrand ! Deux hommes, deux programmes, deux carrières. Au Congrès de Vienne, ils se donnèrent de moins en moins la main, non seulement parce que leurs voies étaient séparées dans le cours de ces négociations complexes, mais surtout parce que leurs conceptions de la politique et de la vie même étaient différentes. Le grand cardinal servit pendant de très longues années l'Eglise et son chef, il marcha toujours très droit, parfois très raide, vers son but, convaincu de la bonté de la cause pour laquelle il lutta dans les circonstances les plus pénibles. Le prince de Talleyrand fut, tour à tour, un personnage de l'Ancien Régime, un instrument un peu à contre gré de la Révolution., un exécuteur et modérateur des volontés d'un despote militaire, un ministre autorisé de la monarchie constitutionnelle. L'amour pour leur pays, et surtout la faculté, presque le besoin, certes l'habitude de considérer de loin et de haut les groupements multiples des hommes, mus par les impulsions les plus variées sur la scène du monde, demeurent des traits communs à ces deux hommes d'État hors ligne. Ils ne sont pas même méconnaissables dans les coups si souvent opposés, si remarquables et si importants que ces joueurs de haute volée jouèrent sur l'échiquier de Vienne.


GIUSEPPE GALLAVRESI.




FIN



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PARIS

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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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