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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LETTRE DE L'ARCHEVEQUE DE REIMS

AU COMTE DE PERIGORD, SON FRERE

[GABRIEL-MARIE]





Ma conduite vous paraît étrange, mon frère ; vous voudriez que je renfermasse au-dedans de moi mon opinion sur les nouveaux Edits, ou que du moins, en la montrant, je me fusse borné à des vœux pour le retour de l’ordre ancien. Vous trouvez disparate que je me montre parlementaire, tandis que vous êtes employé à détruire le second Parlement du Royaume, et à consolider l’œuvre de son remplacement. Vous allez jusqu’à m’accuser d’ingratitude envers le Roi, qui nous a comblés de biens. Peu s’en faut que vous ne me reprochiez de barrer votre fortune, et de détruire, par mes dispositions républicaines, l’effet de tout le zèle que vous montrez pour le succès des nouveaux plans.

Ayant cru d’abord que vous ne me parliez ainsi que dans la crainte ou l’espérance que votre lettre serait interceptée à la poste, je ne vous avais rien répondu là-dessus ; mais comme vous y revenez dans celle qui m’a été remise par M. de Cypière, je vois que vos reproches sont sérieux, et qu’il faut absolument que je me justifie : ce sera bientôt fait.

Je suis Français, je suis Gentilhomme, je suis Evêque, je suis Pair du Royaume ; j’ai de l’honneur, des sentiments élevés, de la franchise, l’amour des Lois. J’aime le Roi, j’aime ma Patrie. Je dois la vérité au Roi, défense et protection à ses Sujets ; je dois défendre les prérogatives de mon état. Les nouveaux Edits sont désastreux ; je dois faire tout ce qui est en moi pour en convaincre un Roi juste et bon. C’est le meilleur moyen de répondre à ses bontés ; c’est le seul d’acquitter ce que je dois aussi à ma conscience. Dissimuler la vérité, ne pas improuver hautement des malheurs dont je gémis en secret, serait, dans ma position, une lâcheté indigne de mon état, autant que du nom que je porte.

Me sera-t-il permis, mon frère, de vous interroger à mon tour sur le rôle que vous jouez à Toulouse ? Je connais toute la différence de votre position à la mienne, et combien est grande la dépendance de votre état.

Mais, mon frère, si dans les instructions secrètes qui vous furent données en allant à Toulouse, vous aviez trouvé l’ordre d’une autre Saint-Barthélémy, auriez-vous fait égorger les Magistrats de ce Parlement ? Cette question vous offense ; cependant il vous était ordonné, disiez-vous, de porter les choses à la dernière extrémité. Vous auriez donc fait égorger ces Magistrats, s’ils avaient refusé de sortir du Palais ? Cela fait frissonner d’horreur ; sachez pourtant que ce serait un moindre mal, un moindre crime que de détruire les Lois de son pays. La perte de dix mille citoyens ne serait pas irréparable dans une association de vingt-quatre millions d’hommes ; tout est perdu au contraire, et perdu sans ressource, pour une Nation à qui l’on ôte ses Lois, et qu’on fait passer d’un état de monarchie tempérée, sous la verge d’un despotisme dur et absolu. Or, c’est à quoi vous travaillez, mon frère. Le crime des Ministres du Roi est le vôtre. Que dis-je ! On pourrait peut-être le pardonner aux Ministres, mais on ne doit que haine et mépris aux agents secondaires de cette épouvantable révolution.

Vous alléguerez qu’il fallait obéir ou perdre votre Commandement du Languedoc : N’étiez-vous pas trop heureux de pouvoir effacer ainsi le tort que vous eûtes de l’accepter en 1771 ? Pourquoi faut-il que mon frère pense moins noblement que le Prince de Beauveau ? Pourquoi faut-il qu’il mérite encore tous les noms qu’on lui donnait alors (1) ? Ah, mon frère ! Vous me demandez pourquoi je me montre si ouvertement contre les nouveaux Edits : ne vous y trompez pas, c’est pour mieux manifester mon improbation de votre lâcheté, et pour qu’on sache bien qu’il y en a au moins un dans notre famille qui a échappé à la corruption du siècle, et n’a pas dégénéré des sentiments et de la vertu de ses pères.

Plût à Dieu encore que ce fussent là tous vos torts ! Mais vous en avez d’une espèce particulière, qui dégradent même l’autorité militaire que vous exercez.

Etait-ce à vous, mon frère, après avoir dispersé le Parlement, de travailler à la composition du Tribunal qui doit le remplacer ? Ne vous êtes-vous pas trop avili, en vous chargeant d’engager plusieurs Officiers de la Sénéchaussée à servir dans le Grand Bailliage ? Vous le nierez en vain : il est notoire que c’est vous qui avez vaincu la résistance des principaux Officiers de ce Siège. Flétris dans l’opinion publique, chassés de tous les lieux où ils étaient reçus, ces gens-là se réfugient chez vous, et y trouvent un accueil gracieux. N’osant se montrer au club, ils vont s’asseoir à votre table. Honteux et embarrassés de leur existence partout ailleurs, ce n’est que dans votre société qu’ils parlent et respirent à leur aise. Il n’est aucun d’eux que vous ne regardiez comme un être vil, comme un malhonnête homme ; il n’en est aucun que vous voulussiez prendre pour Intendant ou pour Laquais, et cependant vous vous employez pour les rendre arbitres de la fortune, de la vie et de l’honneur d’un million de Citoyens. Et dans quel temps agissiez-vous ainsi ? Lorsque les organes et les interprètes de la Loi se réunissent pour les déclarer infâmes et traîtres à la Patrie.

Cette déclaration ne fera pas un vain épouvantail, tôt ou tard ils subiront la peine de l’infamie qu’ils ont encourue. Avez-vous pu penser qu’il n’en rejaillira rien sur ceux qui les y ont portés ? Quel ne ferait pas votre embarras, mon frère, si le Parlement de Toulouse à son retour vous comprenait nommément dans l’arrêt flétrissant qu’il rendra contre eux. Vous auriez beau le faire casser au Conseil, il n’en existerait pas moins dans les registres du Parlement et dans l’opinion publique où vous êtes déjà si mal établi.

Il est bien cruel, mon frère, qu’un traitant avec vous une affaire d’honneur et de sentiment, je sois réduit à effrayer votre imagination par la perspective de cet événement.

Ce ne sont pas seulement les citoyens de Toulouse qui se plaignent de vous : les Militaires qui sont à vos ordres écrivent par tout que vous cherchez à dégrader leur état, autant qu’à détruire la Magistrature.

En effet, c’est une indignité d’avoir employé le petit Bertier, Officier du Régiment de Bresse, à porter l’ordre de l’exil à plusieurs de ses proches parents ; c’est une indignité plus grande encore, d’avoir donné aux Officiers des deux Régiments, de Bresse et de Noailles, l’ordre d’aller seuls, et sans Soldats, à l’audience du Grand Bailliage, faire les fonctions d’Espions et de Records, et partager les huées dont le mépris public ne cesse d’assaillir le Tribunal.

Il faut aussi que ce M. Galifet qui commande les Troupes, soit un bien plat homme et un triste sujet, de n’avoir pas su vous faire entendre que vous deviez prendre des précautions d’une autre espèce : mais qu’attendre d’un Colonel Postiche, d’une espèce de custodi nos, qui est à la tête du Régiment de Noailles, pour le compte d’un autre, et seulement jusqu’à ce qu’il ait l’âge de prendre le commandement !

Ce sont là les gens qu’il vous faut, mon frère, et l’on a toujours remarqué votre goût pour cette espèce de compagnie.

On a remarqué qu’à peine arrivé en Languedoc, vous vous liâtes avec l’Abbé Barrés. Vous saviez que c’est un homme sans mœurs et sans principes, sans esprit et sans caractère, un gros porte-faix, bien grossier, bien crapuleux, bien bas et bien rampant. Ses poches sont toujours pleines de lettres tendres et amicales que vous lui écrivez. Tous les ans, après les Etats, il va vous voir à Montpellier. Vous le logez au Gouvernement, pour jouir plus intimement des douceurs et du charme de sa société. Et pourquoi tout cela ? Pour avoir un espion dans le Parlement.

Toulouse a deux Capitouls Gentilhommes : l’un d’eux est un être faible, et qui manque de jugement, assez pour s’être chargé de l’emploi de Geôlier. Sûr de le gouverner, vous vous en êtes emparé, et c’est votre meilleur ami ; l’autre, au contraire, moins docile à vos inspirations, a éprouvé votre mauvaise humeur. Vous vous êtes permis envers lui des propos durs et désobligeants, sans songer qu’il est Gentilhomme comme vous, qu’il est entré dans les carrosses comme vous, qu’il peut se retrouver dans une assemblée nationale comme vous, et vous rappeler, en temps et lieu plus opportuns, les égards qui sont toujours dus à un Gentilhomme.

Parmi les autres Capitouls, il est un qui est un homme vil et sans honneur, Courtisan habituel, toujours prêt à trahir son devoir pour le plus léger intérêt. Vous l’honorez d’une amitié et d’une confiance sans bornes. Vous n’avez pas craint, pour le servir, d’avancer une fausseté dans une lettre ostensible, et qui a achevé de vous perdre dans l’esprit de tous ceux qui font quelques cas de la franchise et de la droiture.

Vous y dites que vous aviez ordre d’empêcher les réclamations de la ville de Toulouse, tandis que M. le Baron de Breteuil écrivait à l’Intendant que le Roi trouvait bon qu’elle les lui adressât.

Quelques personnes, trompées par votre politesse et votre douceur apparente, s’obstinaient à croire que vous étiez naturellement bon, et au désespoir de la commission qu’on vous a donnée. Mais ce trait a réuni toutes les opinions contre vous, surtout lorsqu’on a vu que vous alliez jusqu’à défendre, par un ordre exprès, une assemblée que les habitants sont en droit de tenir, et qui était autorisée par la lettre du Ministre.

Vous avez achevé de vous perdre par la manière dont vous avez reçu la Noblesse de Toulouse, lorsqu’elle a été protester en Corps contre cet acte de violence. Tout Paris en est plein, et l’on vous blâme hautement. Rien n’était plus propre à exciter une sédition. Plusieurs lettres assurent que huit mille artisans armés étaient dans plusieurs maisons, disposés à se réunir, et que cette Noblesse qui vous a tant effrayé, empêcha qu’ils ne fondissent sur l’Archevêché.

On ajoute que le Régiment de Bresse ne pouvait vous être d’aucun secours, étant caserné dans un faubourg au-delà de la rivière ; et qu’en barricadant la porte qui est à l’extrémité du pont, cinquante hommes déterminés les auraient arrêtés.

On ajoute que les Dragons qui sont dans l’autre faubourg, derrière l’Archevêché, devaient trouver également les portes de la ville fermées, et que d’ailleurs vous ne pouviez pas compter sur leur secours.

Comme les artisans les traitent bien, il y a entre eux une convention de ne se faire aucun mal. Malheur à M. Galifet s’il arrivait une émeute ! Comme il a tenu des propos violents, les premiers coups seraient dirigés contre lui (2), et successivement contre ceux qui prendraient sa place.

Prévenez ce malheur, mon frère. Je n’irai pas vous proposer de renoncer aux projets d’ambition qui vous ont conduit à Toulouse, et de mériter par d’autres exploits le bâton de Maréchal de France qu’on vous a promis. Mais, au nom de Dieu, bornez-vous à entretenir la tranquillité publique, et laissez aux citoyens de Toulouse la consolation de se plaindre et d’adresser leurs doléances au Roi. Votre commission est bien par elle-même assez odieuse, sans y joindre encore un zèle, qui est non seulement indiscret, mais malhonnête, injuste, violent, tortionnaire, cruel et tyrannique.

Je sais de bonne part qu’on a excité contre vous non seulement le ridicule et le mépris, qui en est inséparable, mais une haine violente. On dit publiquement que votre douceur est factice ; que vous êtes sans aucun sentiment d’humanité ; et que, de sang-froid et sans vous animer, vous ordonneriez le massacre du Peuple.

On ajoute que vous détestez la ville de Toulouse et son Parlement ; que vous n’y êtes jamais allé que pour y faire du mal, et que vous cherchez tous les moyens de la ruiner.

Elle avait une patrouille bourgeoise, devenue inutile depuis l’établissement d’une compagnie du Guet. On se plaint que vous obligez la ville à payer annuellement une somme considérable à un aventurier appelé Dechet, à qui il vous plaît de donner le titre de Commandant d’une patrouille non existante, qui n’a pas été assemblée depuis 1778, et qui ne doit plus s’assembler.

La femme d’un Capitoul eut le bonheur de vous plaire dans un voyage qu’elle fit à Montpellier pendant les Etats de 177… Vous l’attirâtes à Paris ; et pour que son mari ne s’y opposât point, vous obtîntes de M. Amelot un ordre qui assigna 4000 liv. de pension à ce Capitoul. La ville a eu beau réclamer contre cette exaction, vous avez empêché que les réclamations ne fussent accueillies, et cette pension se paie tous les ans, quoique cet homme n’ait jamais rien fait pour la ville, et qu’il ne soit plus dans l’administration depuis longtemps.

Le Capitaine du Guet est une de vos créatures. C’est un insolent qui n’est bon à rien, et qui réduit les Capitouls à n’employer, pour l’exercice de la police, que des valets de ville. L’intérêt de la police vous est indifférent. Vous maintenez cet homme, à qui vous avez, dit-on, quelques obligations ; de sorte que peu content de faire payer vos plaisirs par la ville de Toulouse, vous la chargez encore d’acquitter votre reconnaissance.

Vous exigez que la ville donne 1200 liv. par an au nommé Loiselet, sous prétexte d’inspecter la recette des octrois. Les octrois étant affermés, la ville n’a aucun intérêt à cette inspection ; mais Bonnemain a intérêt à multiplier les exactions, car il n’est pas douteux qu’il n’en partage le profit avec tous les estafiers.

Qu’est-ce que c’est que cette petite bourgeoise de Montpellier qu’on ne nomme pas, et dont on dit seulement qu’elle croasse comme une corneille, et qui, depuis que vous êtes à Toulouse, y est arrivée, et s’est logée derrière l’Archevêché, où elle entre habituellement par la porte du jardin ? Je ne vous en parle que parce que vous avez voulu lui donner des violons à la fuite d’un déjeuner que Bonnemain avait arrangé. Je sais qu’il a manqué, parce qu’un homme de bon sens a empêché les femmes d’y aller, quoique Bonnemain entreprit de persuader que c’était précisément dans les temps de calamité qu’il fallait faire des parties de plaisir.

Bonnemain m’a toujours déplu. Ce n’est pas parce qu’il vous gouverne, mais parce qu’en cela il s’occupe plus de son profit que de votre gloire. Il est public ici qu’en promettant votre protection aux Bénédictins, il a exigé qu’ils se chargeassent gratuitement, dans un de leurs collèges, de l’éducation de trois de ses enfants. Le Syndic général de la Congrégation s’en plaignit dernièrement dans les bureaux d’un Ministre qui n’est pas votre ami, et j’en ai été averti par quelqu’un qui s’intéresse à vous.

Cette lettre vous paraîtra sévère. Croyez, mon frère, que j’ai eu à me faire violence pour vous l’écrire, et qu’il faut, pour me résoudre à la faire partir, tout l’intérêt que j’ai porté à votre honneur et à votre conservation.

Notes

(1) Dans une lettre sur l’obéissance militaire, imprimée en 1774, on trouve, page 11, cette phrase remarquable : « M. le Prince de Beauveau a la générosité de refuser d’être l’instrument de la destruction du Parlement de Toulouse ; il est dépouillé de son Commandement en Languedoc, et il se trouve une âme assez basse pour se revêtir de ses dépouilles ». (Note de l’éditeur.)

(2) Il disait à un gentilhomme : J’ai un moyen sûr d’apaiser une émeute : j’en ferais pendre dix, et les autres auraient peur. Si j’étais là, lui dit le gentilhomme, vous n’en feriez pendre aucun ; car au premier mot que vous diriez pour cela, vous seriez poignardé.

M. de Galifet, qui aime à faire pendre, mais qui n’aime pas à se battre, serra les lèvres, et resta immobile comme la femme de Lot, lorsqu’elle eut été changée en sel.



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1788







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© EX-LIBRIS réalisé pour ma collection par Nicolas COZON - Gravure au Burin sur Cuivre
Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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