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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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RAPPORT FAIT AU PREMIER CONSUL,

EN SENAT,

LE 20 FRUCTIDOR AN X

PAR LE MINISTRE DES RELATIONS EXTERIEURES

SUR LA SITUATION

VIS-A-VIS D'ALGER

[7 SEPTEMBRE 1802]




Le premier consul m’ayant ordonné de lui rendre compte en sénat des différends survenus récemment entre la République française et la régence d’Alger, et du succès des mesures qui ont été prises pour les terminer, je dois d’abord rappeler l’état de choses qui les a précédées.

Des frontières de l’Egypte au détroit de Gibraltar, le nord de l’Afrique est possédé par des hommes étrangers au droit public de l’Europe. Les principes et les mœurs qui, des sociétés européennes, n’ont fait, pour ainsi dire, qu’une même société ; qui, non seulement défendent d’opprimer, mais commandent d’accueillir, de protéger, de secourir dans le danger la navigation et le commerce des peuples paisibles ; qui réprouvent toute agression injuste, qui flétrissent la valeur si elle est cruelle, et veulent que les droits de l’humanité restent toujours sacrés ; ces mœurs sont encore inconnues aux peuples de ces contrées.

Ils n’ont d’autre droit des gens que les lois mêmes de leur police qui permettant chez eux les violences individuelles, les autorisent à l’égard des étrangers, et les consacrent même comme des actes de courage à l’égard des ennemis : ils ignorent que le droit des gens par ses règles générales abolit les règles chimériques que des peuples trop imbus de leur importance locale prétendent retirer de la licence de leurs usages. Il faut croire, pour l’honneur de l’Europe, que, sur ce point, la suprématie du droit public assignant de justes limites à la tolérance des législations particulières, ne sera désormais méconnue qu’en Afrique.

La régence d’Alger s’est particulièrement signalée par une audace que quelques événements durent accroître.

Charles-Quint tourna contre l’Afrique ses armes victorieuses : il voulait délivrer l’Europe des incursions des Barbaresques, et les réduire à l’impuissance ; mais le succès trompa son attente, et ne répondit point à la grandeur de ses préparatifs.

Dans des temps postérieures, Louis XIV vengea sur les algériens l’honneur du pavillon français. Alger fut, par ses ordres, bombardé trois fois dans l’espace de six années ; mais là dut se borner sa vengeance. Les affaires d’Europe réclamaient toute son attention. Du moins, les Algériens apprirent-ils dès lors à craindre et à respecter la France, et la paix qui fut conclue en 1689 subsistait depuis plus d’un siècle lorsque les instances et les ordres de la sublime Porte la firent rompre en l’an 7.

Des ennemis qui restaient à la France lorsque le premier consul prit les rênes du Gouvernement, la régence d’Alger était la moins redoutable ; mais le premier consul désirant de faire cesser partout les calamités de la guerre, instruit que le dey d’Alger l’avait déclarée contre son inclinaison et qu’il souhaitait la paix, fit partir pour Alger un négociateur. Précédé par la renommée des exploits dont l’Italie, l’Allemagne, l’Egypte, la Syrie avait été le théâtre, l’envoyé du premier consul fut accueilli comme il devait l’être. La paix fut arrêtée, proclamée même dans le divan. Cependant une nouvelle intervention de la sublime Porte en fit ajourner la signature. La guerre parut renaître ; mais ce fut une guerre sans hostilités. Tous les Français purent se retirer librement d’Alger avec toutes leurs propriétés, et l’agent de la France attendit à Alicante le moment où les négociations pourraient être reprises.

Enfin un traité définitif qui assure à la France tous les avantages stipulés par les traités anciens et qui, par des stipulations nouvelles, garantit plus explicitement, et mieux, la liberté du commerce et de la navigation française à Alger, fut signé le 7 nivôse dernier.

La paix générale était conclue, et le commerce commençait à reprendre ses routes accoutumées.

Mais bientôt on apprend que des armements d’Alger parcourt la Méditerranée, désolent le commerce français, infestent les côtes. Le pavillon et le territoire même de la République ne sont pas respectés par les corsaires de la régence. Ils conduisent à Alger des transports sortis de Toulon et destinés pour Saint-Domingue. Ils arrêtent un bâtiment napolitain dans les mers et presque sur les rivages de France. Un rais algérien ose, dans la rade de Tunis, faire subir à un capitaine de commerce français un traitement infâme. Les barques de la compagnie du corail qui, au terme du traité, vont pour se livrer à la pêche, sont violemment repoussées des côtes. Le chargé d’affaires demande satisfaction et ne l’obtient pas ; on ose lui faire des propositions injurieuses à la dignité du Peuple français : on veut que la France achète l’exécution du traité !

Informé de ces faits, le premier consul ordonne qu’une division navale se rendra devant Alger.

Je transmets par ses ordres des instructions au chargé d’affaires, le citoyen Dubois-Thainville, qui s’est conduit avec autant d’énergie et de dignité, que de prudence.

La division, commandée par le contre-amiral Leissegues, parut devant Alger, le 17 thermidor ; à bord était un officier du palais, l’adjudant commandant Hulin, porteur d’une lettre du premier consul pour le Dey.

Le 18, cet officier descend à terre, est accueilli avec distinction, présenté au dey, et lui remet la lettre du premier consul. Elle était ainsi conçue :



« BONAPARTE, premier consul, au très haut et très magnifique dey d’Alger ; que Dieu le conserve en prospérité et en gloire.



Je vous écris directement parce que je sais qu’il y a de vos ministres qui vous trompent et qui vous portent à vous conduire d’une manière qui pourrait vous attirer de grands malheurs. Cette lettre vous sera remise en mains propres par un adjudant de mon palais. Elle a pour but de vous demander réparation prompte et telle que j’ai droit de l’attendre des sentiments que vous avez toujours montrés pour moi. Un officier français a été battu dans la rade de Tunis par un de vos rais. L’agent de la République a demandé satisfaction et n’a pas pu l’obtenir. Deux bricks de guerre ont été pris par vos corsaires qui les ont amenés à Alger et les ont retardés dans leurs voyages. Un bâtiment napolitain a été pris par vos corsaires dans la rade de Hyères, et par là ils ont violé le territoire français. Enfin, du vaisseau qui a échoué cet hiver sur vos côtes, il me manque encore plus de 150 hommes qui sont entre les mains des barbares. Je vous demande réparation pour tous ces griefs, et ne doutant pas que vous preniez toutes les mesures que je prendrais en pareille circonstance, j’envoie un bâtiment pour reconduire en France les 150 hommes qui me manquent. Je vous prie aussi de vous méfier de ceux de vos ministres qui sont ennemis de la France ; vous ne pouvez pas avoir de plus grands ennemis ; et si je désire vivre en paix avec vous, il ne vous est pas moins nécessaire de conserver cette bonne intelligence qui vient d’être rétablie, et qui seule peut vous maintenir dans le rang et la prospérité où vous êtes ; car Dieu a décidé que tous ceux qui seraient injustes envers moi, seraient punis. Si vous voulez vivre en bonne amitié avec moi, il ne faut pas que vous me traitiez comme une puissance faible ; il faut que vous fassiez respecter le pavillon français, celui de la république italienne, qui m’a nommé son chef, et que vous me donniez réparation de tous les outrages qui m’ont été faits. Cette lettre n’étant pas à une autre fin, je vous prie de la lire avec attention vous-même, et de me faire connaître par le retour de l’officier que je vous envoie ce que vous aurez jugé convenable de faire. »

Quelles que fussent les dispositions intérieures du Dey, il ne me montra que le désir de vivre en bonne intelligence avec la République française.

« Je veux, dit-il, être toujours l’ami de Bonaparte. »

Il promit et donna réellement toutes les satisfactions demandées.

Pour rendre un hommage particulier au premier consul dans la personne de son envoyé, il voulut même s’écarter des formes ordinaires, et contre l’usage immémorial des régences, il reçut dans le plus magnifique kiosque de ses jardins, l’officier du palais, le chargé d’affaires de la République, le contre-amiral Leissegues et son nombreux état-major. C’est là qu’il remit au général Hullin la réponse qu’il avait préparée pour le premier consul et dont la teneur suit :



« Au nom de Dieu seul, de l’homme de Dieu, maître de nous, illustre et magnifique seigneur Mustapha-Pacha Dey d’Alger, que Dieu laisse en gloire. »

« A notre ami, Bonaparte ! premier consul de la République française, Président de la République italienne.

Je vous salue, la paix de Dieu soit avec vous.

Ci-après, notre ami, je vous avertis que j’ai reçu votre lettre datée du 29 messidor. Je l’ai lue ; elle m’a été remise par le général de votre palais, et votre vékil Dubois-Thainville. Je vous réponds article par article.

1°. Vous vous plaignez du rais Ali-Tatar. Quoi qu’il soit un de mes joldaches, je l’ai arrêté pour le faire mourir. Au moment de l’exécution, votre vékil a demandé sa grâce en votre nom, et pour vous, je l’ai délivré.

2°. Vous me demandez la polacre napolitaine prise, dites-vous, sous le canon de la France. Les détails qui vous ont été fournis à cet égard ne sont pas exacts ; mais, selon votre désir, j’ai délivré dix-huit chrétiens composant son équipage : je les ai remis à votre vékil.

3°. Vous demandez un bâtiment napolitain qu’on dit être sorti de Corfou avec des expéditions françaises. On n’a trouvé aucun papier français ; mais, selon vos désirs, j’ai donné la liberté à l’équipage, que j’ai remis à votre vékil.

4°. Vous demandez la punition du rais qui a conduit ici deux bâtiments de la République française. Selon vos désirs, je l’ai destitué ; mais je vous avertis que mes rais ne savent point lire les caractères européens ; ils ne connaissent que le passeport d’usage, et pour ce motif il convient que les bâtiments de guerre de la République française fassent quelque signal, pour être reconnus par mes corsaires.

5°. Vous demandez 150 hommes que vous dites être dans mes Etats. Il n’en existe pas un. Dieu a voulu que ces gens se soient perdus, et cela m’a fait de la peine.

6°. Vous dites qu’il y a des hommes qui me donnent des conseils pour nous brouiller. Notre amitié est solide et ancienne, et tous ceux qui chercheront à nous brouiller, n’y réussiront pas.

7°. Vous demandez que je sois ami de la République italienne. Je respecterais son pavillon comme le vôtre, selon vos désirs. Si un autre m’eût fait pareille proposition, je ne l’aurais pas accepté pour un million de piastres.

8°. Vous n’avez pas voulu me donner les 200 000 piastres que je vous avais demandés pour me dédommager des pertes que j’ai essuyées pour vous. Que vous me les donniez ou que vous ne me les donniez pas, nous serons toujours bons amis.

9°. J’ai terminé avec mon ami Dubois-Thainville, votre vékil, toutes les affaires de la Calle, et l’on pourra venir faire la pêche du corail. La compagnie d’Afrique jouira des mêmes prérogatives dont elle jouissait anciennement. J’ai ordonné au bey de Constantine de lui accorder tout genre de protection.

10°. Je vous ai satisfait de la manière que vous avez désiré pour tout ce que vous m’avez demandé, et pour cela, vous me satisferez comme je vous ai satisfait.

11°. En conséquence je vous prie de donner des ordres pour que les nations mes ennemis ne puissent pas naviguer avec votre pavillon ni avec celui de la République italienne, pour qu’il n’y ait plus de discussions entre nous, parce que je veux toujours être ami avec vous.

12°. J’ai ordonné à mes rais de respecter le pavillon français à la mer. Je punirai le premier qui conduira dans mes ports un bâtiment français.

Si à l’avenir il survient quelques discussions entre nous, écrivez-moi directement, et tout s’arrangera à l’amiable.

Je vous salue, que Dieu vous laisse en gloire.

Alger, le 13 de la lune de Rabiad-Ewel l’an de l’hégire 1217.

En terminant ce rapport, je dois dire au premier consul que l’ajudant-commandant du palais Hullin, et le contre-amiral Lessegues ont rempli avec noblesse, fermeté et mesure, la commission qui leur était confié.



Ch. Maur. TALLEYRAND





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GAZETTE NATIONALE OU LE MONITEUR UNIVERSEL


N° 351 mardi 21 fructidor an 10 de la République française, une et indivisible - P. 1432










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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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