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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LETTRE

DU PRINCE DE BENEVENT

A

CHARLES JAMES FOX

MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES

DE GRANDE BRETAGNE

EN DATE DU

16 AVRIL 1806







Paris, le 16 avril 1806

Monsieur,

Je viens de prendre les ordres de S. M. l’EMPEREUR et Roi sous les yeux de qui je m’étais empressé de mettre la dépêche que V. Exc. m’a fait l’honneur de m’écrire en date du 8 avril.

Il a paru à S. M., qu’en admettant, comme vous le faites, le principe de l’égalité, vous persistiez cependant à demander une forme de négociation qui ne peut s’accorder avec ce principe. Lorsqu’entre deux puissances égales, une d’elles réclame l’intervention d’un tiers, il est évident qu’elle tend à rompre cet équilibre si favorable à la juste et libre discussion de leurs intérêts. Il est manifeste qu’elle ne veut pas se contenter des avantages et des droits de l’égalité. J’ose croire, Monsieur, qu’en revenant une dernière fois sur cette discussion, je parviendrai à persuader à V. Exc. qu’à aucun titre et pour aucun motif, la Russie ne doit être appelée dans la négociation proposée entre la France et l’Angleterre.

Lorsque la guerre a éclatée entre les deux Etats, la Russie était en paix avec la France. Cette guerre n’a rien changé dans les rapports qui existaient entre elle et nous. Elle a d’abord proposé sa médiation et ensuite par des circonstances étrangères à la guerre qui nous divise, des froideurs étant survenues entre les deux cabinets de Saint-Pétersbourg et des Tuileries, l’empereur Alexandre a jugé à propos de suspendre ses relations politiques avec la France, mais en même temps, il a déclaré de la manière la plus positive qu’il était dans l’intention de rester étranger aux débats existant entre nous et l’Angleterre.

Nous ne pensons pas que la conduite que la Russie a tenue depuis cette époque ait rien changé à cette détermination. Elle a, il est vrai, conclu un traité d’alliance avec vous ; mais ce traité, il est aisé d’en juger par ce qui en a été rendu public, par l’objet qu’il avait en vue et plus encore par les résultats, n’avait aucun rapport avec la guerre qui existait depuis près de deux ans entre nous et l’Angleterre.

Ce traité était un pacte de participation à une guerre d’une nature différente, plus étendue et plus générale que la première. C’est de cette guerre qu’est née la troisième coalition dans laquelle l’Autriche était puissance principale et la Russie puissance auxiliaire. L’Angleterre n’a participé qu’en projet à cette guerre ; jamais nous n’avons eu à combattre ses forces réunies à celles de ses alliés. La Russie ne s’y est montré que secondairement. Aucune déclaration adressée à la France n’est venue nous apprendre qu’elle était en guerre avec nous, et ce n’est que sur les champs de bataille où la troisième coalition a été détruite, que nous avons été officiellement informés que la Russie en avait fait partie.

Lorsque S. M. britannique a déclaré la guerre à la France, elle avait un but qu’elle a fait connaître par ses manifestes. Ce but constitue la nature de la guerre. Lorsque 18 mois après, S. M. britannique s’est alliée avec l’Autriche, la Russie et la Suède, elle eut d’autres objets en vue ; ce fut une nouvelle guerre dont il faut chercher les motifs dans les pièces officielles qui ont été publiées par les diverses puissances. Dans ces motifs, il n’est jamais question des intérêts directs de l’Angleterre. Ces deux guerres n’ont donc aucun rapport ensemble. L’Angleterre n’a point participé réellement à celle qui est terminée. La Russie n’a jamais pris de part ni directe ni indirecte à celle qui dure encore. Il n’y a donc aucune raison pour que l’Angleterre ne termine pas seule la guerre que seule elle a fait avec nous.

Si S. M. l’EMPEREUR adoptait le principe de négocier maintenant avec l’Angleterre unie à ses nouveaux alliés, elle admettrait implicitement pour base de la négociation les conditions de M. de Novosilzoff qui ont excité l’étonnement de l’Europe et soulevé le caractère français, et de vainqueur de la coalition, l’EMPEREUR se placerait volontairement dans la position du vaincu.

Aujourd’hui l’EMPEREUR n’a plus rien à débattre avec la coalition : il est en droit de méconnaître les rapports que vous avez eus avec elle, et en traitant avec vous, il ne peut être question que du but et des intérêts de la guerre entreprise antérieurement à vos alliances et qui lui a survécu.

Quoiqu’il n’y ait que six mois que le voile qui couvrait les combinaisons secrètes de la dernière guerre, a été déchiré, il est cependant vrai que le continent est en paix. Le principal de vos alliés, l’Autriche, a fait sa paix séparée. La Prusse, dont les armées ont été pendant quelque temps sur le pied de guerre, a fait avec nous un traité d’alliance offensive et défensive. La Suède ne mérite aucune mention. Quant à la Russie, il existe entre elle et nous des propositions directes de négociations. Par sa puissance, elle n’a besoin de la protection de personne, et elle ne peut réclamer l’intervention d’aucune cour pour terminer les différends qui nous divisent. Par sa distance, elle est tellement hors de notre portée, comme de tout moyen de nuire, que l’état de guerre ou l’état de paix ne produit dans nos rapports respectifs, que des changements purement diplomatiques. Si dans une telle situation, l’EMPEREUR acceptait de négocier conjointement avec l’Angleterre et la Russie, n’en méconnaîtrait-il pas tous les avantages ? ne supposerait-il pas l’existence d’une guerre qu’il a glorieusement terminée ? n’abandonnerait-il pas enfin de lui à l’Angleterre le principe d’une égalité déjà convenue entre nous ? Pour peu, Monsieur, que vous vouliez examiner avec le discernement qui vous appartient, les considérations que j’ai l’honneur de vous exposer, vous conviendrez qu’une telle négociation nous serait beaucoup plus préjudiciable que la guerre et même qu’un congrès.

En effet, dans un congrès, si l’Angleterre, la Suède et la Russie débattaient pour faire prévaloir les principes qui ont servi de fondement à la troisième coalition, la Prusse, le Danemark, la Porte, la Perse et l’Amérique réclameraient contre ces principes, et demanderaient des lois égales de navigation et un juste partage dans le domaine de la mer. Sans doute, dans cette discussion, on voterait souvent la diminution du pouvoir de la France, mais souvent aussi on voterait pour la diminution du pouvoir de l’Angleterre. Des puissances réclameraient l’équilibre du midi de l’Europe ; mais d’autres aussi réclameraient l’équilibre du Nord. Un grand nombre s’occuperait de l’équilibre de l’Asie ; toutes s’intéresseraient à l’équilibre des mers ; et si du sein de tant de discussions orageuses et compliquées, il est possible d’espérer qu’il en sortit un résultat, ce résultat serait juste, parce qu’il serait complet ; et certes, S. M. l’a déclaré dans toutes les circonstances, elle n’aurait point de répugnance à faire des sacrifices pour la tranquillité publique, lorsque l’Angleterre, la Russie et toutes les grandes puissances seront chacune disposées à reconnaître les droits établis, à protéger les états faibles, et à adopter des principes de justice, de modération et d’égalité ; mais l’EMPEREUR connait trop les hommes pour se laisser séduire par des chimères, et il reconnait que ce serait s’égarer, que de chercher la paix dans un dédale de dix ans de débats, qui, pendant ce temps, perpétueraient la guerre et ne feraient que rendre son terme plus incertain et plus difficile à atteindre. Il faudrait alors changer de route, et faire comme on fit à Utrecht, laisser les alliés se morfondre dans des débats interminables et inutiles, traiter seul à seul, discuter comme on fit alors, les intérêts des deux puissances et ceux de leurs alliés respectifs ; faire enfin la paix pour soi, et la faire assez équitable et assez honorable pour qu’elle ne pût manquer d’être agréée par toutes les puissances intéressées. Voilà comme il convient, non pas dans dix ans, mais aujourd’hui, que deux puissances telles que la France et l’Angleterre terminent les différends qui les divisent, et établissent en même temps la règle de leurs droits et celle des intérêts de leurs amis.

Pour me résumer, Monsieur, je ne vois dans la négociation proposée que trois formes possibles de discussion. Négociation avec l’Angleterre et les alliés qu’elle a acquis lors de la formation de la troisième coalition ; négociation avec toutes les puissances de l’Europe en y joignant les Américains ; négociation avec l’Angleterre seule. La première de ces formes est inadmissible, parce qu’elle soumettrait l’EMPEREUR à l’influence de la troisième coalition qui n’existe plus. L’EMPEREUR eût négocié ainsi s’il eût été battu. La seconde forme de négociation éterniserait la guerre, si les incidents inévitables qu’elle multiplierait à tous les instants, et les passions qu’elle déchainerait sans mesure ne faisaient pas rompre avec éclat la discussion, peu d’années après qu’elle aurait été établie. La troisième est donc la seule que doivent désirer ceux qui veulent véritablement la paix. S. M. est persuadée que les dispositions justes et modérées qu’elle aime à connaître dans le ton et le langage du ministère de S. M. britannique secondant, au gré de ses désirs, les sentiments pacifiques dont elle est plus que jamais déterminées à donner des preuves à ses amis et même à ses ennemis, les peuples épuisés des efforts d’une guerre dont l’intérêt est aussi difficile à connaître, verront enfin sortir de la négociation proposée une paix qui est réclamée par tous leurs besoins et par tous leurs vœux.

Agréez, Monsieur, etc.

Signé, Ch. Mau. TALLEYRAND, prince de Bénévent.

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in MONITEUR N° 330 - 1806










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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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