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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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COURRIER LITTERAIRE




Lorsque M. de Talleyrand prescrivait à ses exécuteurs testamentaires de laisser passer trente ans avant de publier ses Mémoires – et l’on sait comme ce délai a été largement dépassé ! – la pensée de l’illustre menteur était facile à deviner. Il voulait parler après tout le monde, après les calomniateurs et les médisants, après que le dernier témoin de sa vie aurait disparu. Il se flattait de pouvoir alors tromper l’histoire à son aise et « mettre dedans » la postérité comme une puissance de second ordre. Il avait compté sans les événements qui ont ouvert à d’intelligents chercheurs les archives, autrefois si bien closes, de notre ministère des affaires étrangères, sans le développement qu’a pris de nos jours l’histoire diplomatique la plus exigeante et la plus consciencieuse de toutes. Grâce aux récentes publications de M. Bertrand et de M. G. Pallain, toute la correspondance de Talleyrand et devant le public. Les Mémoires peuvent maintenant paraître et dire tout ce qu’ils voudront : nous avons en main ce qu’il faut pour les contrôler et, au besoin, pour les confondre.

Le dernier venu des volumes dont je parle a pour titre : le Ministère de Talleyrand sous le Directoire. On y trouve deux ou trois pièces se rapportant à la mission de Talleyrand à Londres en 1792, qui a déjà fait l’objet d’une publication antérieure. Une introduction de M. G. Pallain nous donne une vue d’ensemble sur le rôle joué par Talleyrand comme ministre du Directoire. Cette introduction est utile et intéressante ; en l’écrivant, M. G. Pallain a fait œuvre d’historien. Oserai-je cependant lui dire que j’aurais aimé à le voir interpréter avec plus d’indépendance les vastes documents placés à sa disposition, et que je m’attendais à des conclusions moins exclusivement admiratives ?

Ce serait peut-être un paradoxe un peu fort que d’aller jusqu’à dire que Talleyrand n’a jamais réussi à tromper personne ; mais enfin, dans cette première période qui comprend l’été et l’automne l’année 1792, dans la seconde, qui s’étend du 16 juillet 1797 au 20 juillet 1798, je cherche un succès, je n’en trouve que l’ombre.

Envoyé à Londres au printemps de l’année 1792 avec un caractère officieux (sa situation d’anciens constituant lui défendait d’en recevoir aucune autre), il devait déplaire et déplut, d’abord par sa qualité de prêtre rénégat, ensuite par la mielleuse insolence qui lui était propre. L’idée qu’il apportait à Londres était celle-ci : la France, qui venait de se pourvoir d’institutions représentatives, devenait l’alliée naturelle de l’Angleterre qui les avait toujours possédées et qui les avait restaurées, cent ans auparavant, par une autre révolution. En présence des monarchies absolues, elles formaient la famille des monarchies constitutionnelles. Conception enfantine : c’est sur des raisons géographiques et commerciale, sur des intérêts communs, non sur des affinités politiques et sur de vagues maximes de droit parlementaire que devaient s’asseoir les alliances des peuples modernes. Talleyrand resta fidèle à sa théorie (qui semble naïve pour un tel homme), comme on reste fidèle à son idée quand on n’en a qu’une : « Une république, disait-il en 1797, n’est pas obligée de faire la guerre aux monarchies, mais ne peut être l’alliée que de républiques. Le principe de l’intimité de la France et de l’Angleterre, fondé sur la similitude des dogmes constitutionnels, reparaît encore au lendemain de 1830 dans une lettre de Talleyrand au maréchal Sébastiani : ce qui prouve, soit dit en passant, qu’une longue vie d’intrigues n’avait pas ajouté grand-chose à la philosophie politique du prince.

Mais revenons à l’ambassade de 1792. Venu pour nouer une alliance offensive et défensive et négocier un emprunt, Talleyrand n’obtint ni l’une ni l’autre ; à son échec personnel, il faut ajouter celui de son acolyte Chauvelin, qui était l’ambassadeur en titre et qui devait recevoir de lui ses inspirations. Celui-là entassa les folies sur les maladresses. Dira on peut Talleyrand obtint du moins la déclaration de neutralité par laquelle le ministère anglais se sépara nettement de la coalition formée contre la France ? Mais cette déclaration ne faisait que constater un fait, et cette neutralité était trop dans les intérêts du peuple britannique et dans les vues de Pitt pour qu’on puisse faire un mérite à l’ex-évêque d’Autun de l’avoir décidée. Le fils de Chatam avait conclu des traités de commerce avantageux, presque léonins, en 1786, avec la France, en 1788, avec la Hollande ; il avait entamé l’application, à longue échéance, d’un vaste système économique et financier qui devait aboutir à l’extinction de la dette. Il ne se souciait ni de Dumouriez ni de Talleyrand, mais il voulait la paix, il avait besoin de la paix. Il la voulait encore après le 10 août, n’étant guère sensible aux raisons de sentiment, et ceux qui prendront la peine de lire les instructions de Grenville à lord Gower, en le rappelant, verront avec quels ménagements le cabinet anglais traitait la nouvelle république.

On peut voir aussi dans l’opuscule de Miles, publié à Londres en 1797 et qui se trouve au British Museum, quelles étaient les dispositions de Pitt d’août à décembre 1792. Ni Talleyrand revenu à Londres avec une nouvelle mission secrète, ni Chauvelin, qui s’obstinait à jouer l’ambassadeur et qui représentait la République française auprès du petit groupe libéral dirigé par Fox, ni Noël, autre défroqué, agent de Danton, sorti de l’église pour entrer dans la diplomatie et depuis retombé de la diplomatie dans la grammaire au grand détriment de nos écoliers, ni aucun des diplomates de fantaisie dont M. Lecky a raconté les burlesques agissements et qui appelèrent sur leur tête les sévérités de l’Alien Bill, personne ne sut profiter de ces bonnes dispositions de Pitt. Un seul homme, Maret, venu à Londres pour les affaires du duc d’Orléans, frappa le ministère anglais par sa simplicité, sa sincérité, son esprit pratique, l’honnêteté et la clarté de son langage (voir l’Histoire du premier duc de Bassano par le baron Ernouf). Et les éloges qu’on lui donne sur tous ces chefs sont autant de critiques déguisées contre les Talleyrand, les Chauvelin, et les nullités qui les entouraient. Malheureusement, les événements se précipitaient sur le continent. La Belgique était conquise, la liberté des bouches de l’Escaut était proclamée ; la Convention nationale, par un de ces décrets délirants dont elle a emporté le secret dans sa tombe, appelait tous les peuples à la révolte. Vaincue, envahie, la France aurait pu trouver dans l’Angleterre un médiateur intéressé. Envahissante elle-même et provocante, elle ne pouvait compter que sur l’hostilité passionnée de l’Angleterre. L’honnête habileté de Maret ne pouvait pas plus que l’impertinence raisonneuse de Talleyrand ou les déclarations échevelées de Chauvelin : les destins devaient s’accomplir.

Aussi je suis loin d’accuser Talleyrand. Persona grata, il ne pouvait l’être. Mais son insuccès n’a eu aucune conséquence. J’en dirai autant de son ministère de 1797-1798. D’abord, on ne saurait se figurer, avant d’avoir lu ces lettres, ce que c’était qu’un ministre des relations extérieures sous le Directoire. Rien de plus qu’un commis, un simple rédacteur, qui mettait un peu d’ordre et beaucoup de rhétorique dans les résolutions souvent contradictoires, parfois brutales, de cinq maîtres irritables, jaloux, aussi inégaux d’intelligence que divisés d’opinion. À son entrée au ministère, Talleyrand trouvait des négociations engagées à Lille pour la paix avec l’Angleterre, et fort mal engagées. Le Directoire avait déclaré que l’Espagne et la Hollande rentreraient intégralement dans leurs anciennes possessions coloniales, et que la France ferait plutôt des concessions à ses dépens qu’à ceux de ses alliés.

Talleyrand dut se faire l’écho de ces beaux sentiments, mais il eût voulu faire naître dans l’esprit des gouvernements batave et espagnol l’idée de proposer eux-mêmes des concessions. On voit d’ici la comédie que jouaient aux conférences de Lille le donquichottisme des directeurs et le machiavélisme du ministre. « Talleyrand (haut à lord Malmesbury) : La France n’abandonnera pas une parcelle du territoire de ses alliés, pas un pouce de terre, entendez-vous, milord ? (Bas à la Hollande et à l’Espagne) : Allons, un bon mouvement ! Lâchez quelque chose ou la paix est manquée. – La République batave : Qu’on me rende les Indes orientales et la colonie du Cap, sinon je rappelle mon stathouder et je jette dans le Zuyderzée la constitution républicaine que vous m’avez donnée. – L’Espagne : Je veux mes colonies d’Amérique et, pendant que nous y sommes, je réclame Gibraltar. » Rendre Gibraltar ! Rendre le Cap, alors si important pour la Grande-Bretagne que l’est aujourd’hui le canal de Suez ! Lord Malmesbury n’avait garde. D’ailleurs, il faut le dire, en 1797, l’Angleterre ne voulait pas plus la paix qu’en 1792 elle ne voulait la guerre. Ou plutôt, le peuple anglais souhaitait ardemment la paix et le ministre anglais désirait non moins ardemment la guerre, où il avait mis désormais tous les enjeux de sa politique personnelle. Dans les négociations de Lille, Lord Malmesbury n’avait qu’un but, amener une rupture et nous en faire les auteurs responsables.

Il ne faut donc pas imputer à Talleyrand l’échec de ces négociations, pas plus que le succès de celles qui aboutissent au traité de Campo-Formio, lequel, d’ailleurs, n’est pas un chef-d’œuvre. Je n’accuse même pas le ministre d’avoir laissé se nouer contre la France la seconde coalition, pendant qu’il était au pouvoir. Auprès des hommes et des événements de ce temps-là, il était vraiment trop petit. Mais je suis obligé de constater que, s’il a tout prévu, il n’a rien prévenu : que, s’il a eu une politique à lui, il ne l’a pas fait prévaloir ; que son ministère a été absolument nul en résultats heureux. Sa correspondance est banale, raisonnable, résume avec une certaine clarté des situations ou des séries de faits politiques ; elle remplace la phraséologie révolutionnaire par une langue plus sage ; on y trouve peu de vues et moins de finesse qu’on ne s’y attendait.

Ce n’est pas sous Napoléon que Talleyrand put déployé son initiative ; mais c’est là qu’il apprit à connaître, comme disait son maître, « le monde et le siècle, les cabinets et les peuples ». Son heure d’éclat fut au Congrès de Vienne, et je ne sais s’il faut le maudire pour n’avoir été grand que dans notre abaissement ou lui savoir gré d’avoir fait de sa froide insolence comme un manteau à notre dignité humiliée. La politique redevint pour quinze ans cette compliquée et ténébreuse partie d’échecs qu’elle avait été pendant des siècles et qu’elle n’est plus. Talleyrand fut maître passé à ce jeu où l’expérience bat le génie. Certes, lorsque M. l’évêque d’Autun descendait de l’autel de la Fédération après avoir mâchonné son dernier Dominus vobiscum, lorsqu’il ébauchait l’esquisse d’une pédagogie démocratique ou d’une diplomatie républicaine, on l’eût étonné si on lui avait dit qu’il appartenait à l’ancien ordre des choses bien plus qu’au nouveau. Pourtant, c’eût été vrai. Il n’était pas de notre siècle où il a vécu la plus longue moitié de sa vie. En dépit des exécrations dont le chargeaient les partisans de l’absolutisme, en dépit de tout ce qu’il avait dit, écrit et cru penser, il est de l’ancien régime qu’il a renversé, et son heure de domination réelle fut le retour passager de ce régime. Il en demeure, malgré lui, une des personnifications les plus séduisantes et les plus haïssables.


AUGUSTIN FILON.




FIN



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REVUE BLEUE

3 JANVIER 1891








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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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