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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LES PRINCES D'ESPAGNE CHEZ TALLEYRAND - 1810

PAR

ERNEST D'HAUTERIVE





Dans les premiers mois de 1808, l’Espagne était encore l’alliée de la France. Mais la faiblesse de Charles IV, l’inconduite de la reine, les intrigues de leur fils Ferdinand, l’exaspération de la nation contre Godoy, prince de la Paix, amant de la reine et véritable chef de l’Etat, tout laissait prévoir une tempête prochaine. Napoléon s’en inquiétait, redoutait surtout de voir ce pays tomber à son tour sous l’influence anglaise, comme y était tombé le Portugal, devenu une véritable colonie anglaise. Déjà, pour arracher ce dernier pays à la domination de son ennemie, il avait, quelques mois auparavant, envoyé Junot planter le drapeau français sur le palais royal de Lisbonne. Puis, sous prétexte de renforcer l’armée qui opérait ainsi sur les rives du Tage, quatre-vingt mille hommes avaient franchi les Pyrénées et, sous les ordres de Murat, s’enfonçaient profondément dans le sud.

Après bien des hésitations, comme s’il pressentait les malheurs qu’entraînerait pour lui son intervention dans les affaires de la péninsule, Napoléon résolut d’enlever aux Bourbons le trône occupé par eux à Madrid de si lamentable façon. L’occasion d’agir se présenta. A la suite d’un mouvement populaire à Aranjuez, Charles IV abdiqua, Ferdinand VII fut proclamé roi d’Espagne, puis Charles se ressaisit, se rétracta. C’était la confusion. Père et fils se disputaient le sceptre. L’un et l’autre invoquèrent l’autorité de l’Empereur : il serait l’arbitre de cette querelle de famille.

Pour être à pied d’œuvre, Napoléon se transporta à Bayonne. Il ne connaissait pas l’Espagne. Lui, généralement si bien renseigné, l’était mal sur le caractère de ce peuple farouche, fier, enthousiaste, profondément attaché à ses racines. Trop facilement il s’imaginait que son prestige personnel s’exercerait là comme il s’était exercé ailleurs. Il se lança dans l’aventure : elle devait lui coûter cher.

Appelés près de lui, Charles et Ferdinand comparaissent, et, pendant quelques jours, c’est le spectacle, grotesque et tragique à la fois, de cette rivalité entre le père et le fils. Finalement, Ferdinand rend à son père la couronne qu’il n’a pas portée et Charles abdique en faveur de Napoléon. Le trône est vacant. L’Empereur y place son frère Joseph. Charles recevra en indemnité une belle dotation pour vivre à Compiègne d’abord, à Marseille ensuite. Ferdinand, prince des Asturies, son frère don Carlos, leur oncle don Antonio, frère de Charles, vivront eux aussi tous les trois en France. L’Empereur leur désigne pour résidence le château de Valençay que, trois ans auparavant, il a aidé Talleyrand à acheter, et, bien entendu, il paiera lui-même un fort loyer annuel, à peine suffisant pour couvrir les dépenses nécessitées par la présence des hôtes princiers et de leur suite.


VALENÇAY


Talleyrand, à cette époque, n’était plus ministre des Relations extérieures. Toutefois, en lui retirant son portefeuille, Napoléon n’avait pas rompu avec lui. Quand il l’invita à héberger les princes, – invitation équivalant à un ordre, – il lui prescrivit d’avoir pour eux égards et prévenances.

« Je désire, lui écrivait-il le 8 mai 1808, que ces princes soient reçus sans éclat extérieur, mais honnêtement, et que vous fassiez tout ce qui sera possible pour les amuser. Si vous avez un théâtre à Valençay et que vous fassiez venir quelques comédiens, il n’y aura pas de mal. Vous pourriez y faire venir Mme de Talleyrand avec quatre ou cinq femmes. Si le prince des Asturies s’attachait à quelque jolie femme et qu’on en fût sûr, cela n’aurait aucun inconvénient, puisqu’on aurait un moyen de plus pour le surveiller. » Et ironiquement il ajoutait : « Votre mission est assez honorable : recevoir chez vous trois illustres personnages pour les amuser est tout à fait dans le caractère de la nation et dans celui de votre rang. »

Dans sa réponse, Talleyrand se garda bien de relever ce trait de raillerie.

« Mme de Talleyrand, s’empressa-t-il d’écrire le 13 mai à l’Empereur, est partie dès hier soir pour donner les premiers ordres à Valençay. Le château est abondamment pourvu de cuisiniers, de vaisselle, de linge de toute espèce. Les princes y auront tous les plaisirs que peut leur permettre la saison qui est ingrate. Je leur donnerai la messe tous les jours (le saint homme !), un parc pour se promener, une forêt très bien percée, mais où il y a peu de gibier, des chevaux, des repas multipliés et de la musique. Il n’y a point de théâtre, et d’ailleurs il serait plus que difficile de trouver des acteurs. Il y aura d’ailleurs assez de jeunesse pour que les princes puissent danser, si cela les amuse. »

Effectivement, en grand seigneur et parfait courtisan qu’il était, il essaya de rendre à ses hôtes ce séjour forcé aussi agréable que possible. Chasses, promenades, fêtes, séances de musique se succédaient. Pour la première fois depuis leur naissance, les princes, astreints en Espagne à une étiquette rigoureuse, jouissaient, dans cette vaste prison qu’était Valençay, d’une liberté qu’ils avaient ignorée jusque-là, comme celle de se promener ensemble, ce dont ils n’avaient jamais eu l’autorisation à Madrid. En dehors du parc, ils allaient souvent jusque dans un petit bois, d’une vingtaine d’arpents, situé « à deux portées de fusil » et qu’ils affectionnaient : pour leur éviter l’ennui d’être accompagnés, même discrètement de loin, par les gendarmes chargés de veiller sur eux, Talleyrand entoura d’un mur cette partie de ses terres, dans laquelle ils circulèrent désormais à leur guise. Il mit aussi à leur disposition sa bibliothèque, bien garnie de bons ouvrages, mais cette attention laissa les jeunes gens fort indifférents.

La prescription relative aux jolies femmes à recevoir à Valençay ne fut pas oubliée. Pendant deux mois, le prince des Asturies connut les charmes d’une petite liaison discrète. Talleyrand n’y voyait aucun mal. Quand il raconte le fait dans ses Mémoires, il a soin d’ajouter, avec onction, en se souvenant sans doute de son caractère sacerdotal : « A ces distractions, pour lesquelles chacun m’aidait, se joignaient pour les princes les consolations de la religion la grande infortune rend la foi plus vive et l’âme plus sensible. La journée finissait par une prière publique, à laquelle je faisais assister tout ce qui venait dans le château, les officiers de la garde départementale et même quelques hommes de la gendarmerie. »

Quel homme édifiant ! Devant les preuves d’un esprit si religieux, rien d’étonnant qu’un jour, à la nouvelle que Talleyrand allait s’absenter, les princes n’aient pas trouvé, en témoignage de leur reconnaissance pour ses attentions, de plus beau cadeau à lui offrir que les vieux livres de prière dont ils se servaient. « Je les reçus, dit Talleyrand sans rire, avec respect et avec une émotion que je n’aurai jamais la témérité d’exprimer. »

La vie s’écoulait ainsi pour les princes, un peu monotone, exempte toutefois de gros soucis. Habitués qu’ils avaient été en Espagne aux rigueurs d’un protocole sévère, ils n’avaient pas de la liberté la notion habituelle aux jeunes Français. Ils souffraient moins que d’autres des restrictions qu’on leur imposait, de la surveillance exercée sur eux. Dans cette prison aux barreaux dorés, ils jouissaient sans trop d’arrière-pensées de l’existence confortable et aussi distrayante que possible procurée par leur hôte, qu’il fût présent ou absent.

Cette surveillance, cependant, était rigoureuse. Plusieurs brigades de gendarmerie cantonnaient autour de Valençay. Rondes et patrouilles circulaient en permanence. Des policiers déguisés observaient nuit et jour les environs du château. Un jardinier, entre autres, avait toujours quelque travail à exécuter dans la partie du jardin d’où l’on voyait le mieux les fenêtres des appartements habités par les princes. Nul, bien entendu, ne pénétrait dans la maison sans montrer patte blanche. Une permission spéciale, accordée par le Gouverneur seul, était indispensable pour communiquer avec les captifs. Si ceux-ci enfin paraissaient pouvoir se promener librement à cheval, même dans les environs, une escorte plus ou moins discrète ne les perdait pas de vue et, le cas échéant, se serait opposée à toute tentative d’évasion.

Si, malgré les efforts de leur hôte pour les distraire, les princes souhaitaient parfois un changement de résidence les rapprochant de Paris, c’était par désœuvrement, par ennui, plutôt que par un vrai désir de reconquérir une liberté dont ils n’auraient su que faire. Ferdinand surtout, d’une bravoure douteuse quoique ambitieux, semble n’avoir éprouvé aucune envie de rejoindre ses partisans en Espagne. Il se montrait sans dignité, s’humiliait devant son vainqueur, applaudissait ouvertement à ses victoires. Ainsi, quand le mariage de l’Empereur et de Marie-louise fut officiel, il célébra cet évènement par une grande fête : messe, Te Deum, banquet, toasts, puis illuminations, feu d’artifice, concert, distribution de cadeaux, rien ne manqua : pour son propre mariage il n’eût pas mieux fait !

Veuf depuis 1806, il aurait voulu entrer dans la famille impériale et cherchait à épouser une fille de Lucien. « Mon premier désir, écrivait-il au gouverneur de Valençay en sachant que sa lettre serait transmise à Paris, mon premier désir est de devenir le fils adoptif de Sa Majesté l’Empereur, notre auguste et digne souverain. Je me crois digne de cette adoption qui serait véritablement le bonheur de ma vie, par mon amour et mon attachement parfait pour la personne sacrée de Sa Majesté comme par ma soumission et mon obéissance entière à ses intentions et à ses ordres. »

Devant tant de platitude, on ne peut s’empêcher de se demander s’il ne cherchait pas à donner le change, si ce n’était pas une ruse pour masquer des projets d’évasion. On se posait la question à Paris.

En Espagne, on jugeait les choses autrement. Prêtant au prince leurs propres sentiments, nombreux étaient ses fidèles qui songeaient à briser ses chaînes, à le ramener au milieu d’eux, à le mettre à la tête de l’insurrection. Pas un instant ils ne pensaient qu’il pût rester volontairement en France. Aussi essayèrent-ils à diverses reprises de l’aider à reconquérir sa liberté. L’Angleterre, qui voyait là non pas l’intérêt de l’Espagne, dont elle se souciait au fond fort peu, mais une manière d’augmenter nos embarras, de lutter contre la puissance de Napoléon, encourageait et subventionnait ces projets d’évasion.

La première tentative eut lieu vers la fin de 1808. Le comte de Montijo, parent du père de la future impératrice Eugénie, en confia l’exécution à un ancien émigré français, devenu officier dans la marine espagnole, Jacques de Malibran, qui n’avait de commun que le nom avec le futur mari de la célèbre cantatrice. Arrêté par les insurgés, la forte somme dont on le trouva porteur le rendit suspect à leurs yeux : il ne put accomplir sa mission et faillit y laisser la vie.

Un an plus tard, un artiste décorateur, qui avait travaillé au palais, à Madrid, Miguel y Forte, fut envoyé de Cadix. Après un long détour, il arriva en France, sans pouvoir pénétrer auprès des princes. Il dut repartir et, par un détour plus long encore, retourner en Espagne.

En janvier 1810, tentative plus sérieuse. Deux agents de la junte de Tarragone séjournèrent près de Valençay pendant une quinzaine de jours, très largement pourvus d’or eux aussi. L’un était âgé, l’autre jeune et déguisé en femme, ce qui lui permet de s’introduire auprès du médecin des princes, à qui il exposa tout un plan d’évasion. Ferdinand, mis au courant de ce projet, refusa de tenter une fuite qui, disait-il, rendrait sa captivité plus dure en cas d’échec. Cet insuccès, ajoutait-il, l’avilirait aux yeux de l’Europe. Il recommandait la patience à ses partisans. Il ne pouvait attendre une amélioration à son sort que de la fidélité de la nation espagnole pour ses anciens maîtres. A la conclusion de la paix entre la France et l’Angleterre, – cette paix que l’on devait attendre pendant tout l’Empire, – il remonterait sur le trône de ses ancêtres.


LE BARON DE KOLLI


Le premier ministre d’Angleterre, lord Wellesley, se préoccupait pourtant personnellement de faire évader les princes et pour le moins d’établir des rapports avec eux. A un moment, il entra en pourparlers avec un colonel. Puis un prêtre écossais, qui avait longtemps habité l’Espagne, lui parut plus indiqué : il devait chercher à entrer à Valençay comme aumônier.

Il était dans cette disposition d’esprit quand, au mois de janvier 1810, un individu, sous le nom de baron de Kolli, sollicita de lui une entrevue par l’intermédiaire du duc de Kent. Il le reçut.

Ce soi-disant baron de Kolli était un aventurier. Agé alors de trente-deux ans, il portait beau, malgré sa petite taille, était soigné de sa personne, d’aspect sympathique, avec une figure intelligente et agréable. Il s’appelait en réalité Louis Collignon. Fils d’un ancien tambour-major originaire des environs de Bar-le-Duc, il dissimulait cette origine, trop obscure à son gré, et se donnait tantôt pour Piémontais, tantôt pour Irlandais. Nous ne suivons pas son biographe dans les péripéties qu’il nous a retracées de son existence orageuse. Condamné pour faux, vol et désertion, la police le surveilla à diverses reprises. Soit pour se soustraire à ses recherches, soit, – tout est possible, – parce qu’il s’était amendé, il se retira un moment à la Trappe de la forêt de Sénart. Là, il se lia avec un certain Richard, ancien soldat vendéen, disait-il, blessé plusieurs fois pour le service du Roi. Bientôt la nostalgie du monde l’emporta chez eux sur l’amour du Seigneur et les deux amis revinrent à Paris. Richard y avait prudemment conservé son logement : ils l’habitèrent ensemble. Kolli, – nous lui conservons son nom d’aventure, – entretenait d’étroites relations avec une nièce de M. de Breteuil, Mme de Bonneval, de qui, semble-t-il, il tirait une partie de ses ressources. En même temps, par un mélange de galanterie et de religiosité, s’il aimait les femmes et remportait des succès auprès d’elles, il fréquentait certains prêtres, spécialement un curé de Paris, l’abbé Desjardins, qui, ébloui par la faconde de ce singulier pénitent, le recommanda au duc de Kent.

Le 15 novembre 1809, il quitta Paris, muni d’un faux passeport au nom de François Cocher et d’un viatique fourni par Mme de Bonneval. La police fut prévenue de ce départ, probablement par son ami Richard : il se rendait, disait-il, au couvent de Westmale, près d’Anvers. Il y passa effectivement quelques jours, rencontra à Anvers un jeune homme employé à l’administration de la Guerre, Albert de Saint-Bonnel, le détermina à donner sa démission et à l’accompagner en Angleterre.

Est-ce lui qui eut l’idée de proposer au gouvernement britannique de favoriser l’évasion de Ferdinand, de procéder même à son enlèvement en cas de résistance de sa part ? L’initiative remonte-t-elle à lord Wellesley, auprès duquel l’introduisit le duc de Kent ? Toujours est-il qu’à la suite de ses entrevues avec le ministre, durant les premiers jours de janvier, il fut convenu qu’il tenterait l’aventure. Le plan fut arrêté dans ses moindres détails. Il se présenterait à Valençay comme un maquignon désireux de vendre aux princes de superbes chevaux qu’il amènerait avec lui. Il en demanderait un prix exorbitant, de manière à prolonger les pourparlers sans livrer ces montures qui devaient servir à la fuite. Soit par l’intermédiaire d’une personne de l’entourage des princes, soit directement s’il était reçu par l’un de ceux-ci, il les avertirait du but réel de sa présence et établirait ainsi avec eux des communications qui permettraient de fixer les détails de l’évasion. Au jour convenu, à franc étrier, les fugitifs gagneraient un point où les attendraient des montures de rechange. De relais en relais, on atteindrait rapidement la partie de la côte devant laquelle croiserait un navire anglais.

Le plan, minutieusement réglé par Kolli et Saint-Bonnel, reçut l’approbation de Wellesley. Pour inspirer confiance aux princes, on remit à Kolli deux lettres, l’une en français, l’autre en latin, du roi Georges, invitant Ferdinand à le recevoir comme ambassadeur extraordinaire et à écouter favorablement ses propositions. On lui remit, en outre, l’original d’une lettre écrite huit ans auparavant, en 1802, par le roi Charles IV au roi d’Angleterre, à l’occasion du mariage du prince des Asturies. Au verso de cette lettre, Wellesley certifia, de sa propre main, que cette pièce était bien authentique et qu’on la confiait au porteur pour « vérifier » sa mission. A ces documents, on joignit tout un lot de faux papiers, tenus en réserve ou même fabriqués en partie pour la circonstance : douze passeports, établis sur papier spécial avec le profil de l’empereur dans la pâte, revêtus de signatures parfaitement contrefaites, feuilles de route d’officier, feuilles du ministère de la Marine ou de la Guerre avec en-tête rigoureusement exacts, cachets et timbres de diverses administrations. On ne lance pas sur les routes un émissaire de cette importance sans le munir de papiers si bien en règle que leur abondance même devrait inspirer méfiance à ceux qui sont appelés à les contrôler.

Le principal, bien entendu, ne fut pas oublié : Kolli ne l’aurait pas permis ! Sans parler de l’argent liquide dont on bourra ses poches et celles de Saint-Bonnel, on leur remit une forte somme, ¬– au moins 200 000 francs de l’époque, ce qui équivaut à plus de deux millions actuels, – en diamants, disposés dans plusieurs sachets que les deux compères cousirent dans certaines parties de leurs vêtements.

Ainsi lestés, les deux agents furent confiés au capitaine Cockburn, le futur amiral qui devait, cinq ans plus tard, assurer la garde de Napoléon pendant la traversée et les premiers mois de la captivité à Sainte-Hélène. Sous le commandement de cet officier, un petit détachement, composé de deux vaisseaux, d’un brick et de deux goélettes, déposerait Kolli et Saint-Bonnel sur la côte de Quiberon et croiserait pendant trois semaines pour y attendre leur retour avec les princes fugitifs.

Les voyageurs débarquèrent dans la baie de Quiberon, durant la nuit du 9 au 10 mars. Isolément, ils gagnèrent sans encombre Paris, où ils se retrouvèrent chez Richard.

Pour échapper à l’attention de la police, Kolli loua immédiatement une petite maison, dans un quartier isolé de Vincennes, rue de la Pissotte, en bordure de la forêt. Il s’y établit seul avec Richard ; Saint-Bonnel logea ailleurs. Rapidement ils s’occupèrent de se procurer ce dont ils avaient besoin, spécialement des vêtements, car, en dehors de ceux qu’ils portaient sur eux et qui leur étaient d’autant plus précieux que les doublures dissimulaient leur fortune, ils avaient laissé sur le navire anglais la presque totalité de leurs bagages. Ils achetèrent un beau cheval, par l’intermédiaire du célèbre Franconi, et un cabriolet. En même temps, Kolli recevait, non sans mystère, quelques visites. En cours de route, il s’était foulé un pied dans une chute de cheval, ce qui l’obligeait à rester à la maison. L’abbé Desjardins vint plusieurs fois chez lui, et bien entendu Mme de Bonneval, d’autres encore.

Ces allées et venues jointes aux précautions prises intriguèrent Richard. Kolli ne lui adressait aucune confidence, répondait évasivement à ses questions, si bien que ledit Richard se demanda s’il ne se tramait pas un complot contre la vie de l’Empereur. Bonne occasion de gagner les faveurs de la police, à laquelle il alla confier ses inquiétudes.

On avait déjà l’œil sur le personnage. Depuis son premier voyage à Paris, on le surveillait discrètement, de même que quelques-unes des personnes qu’il avait fréquentées. On lui laissa le temps de réunir dans la maison de Vincennes ses valeurs, ses papiers, ses bagages, et, le 24 mars, le célèbre et terrible Pasques, ce colosse à l’aspect formidable qui dompta de la façon que l’on sait la farouche résistance de Pichegru lors de son arrestation, vint mettre la main sur lui. En même temps, d’autres policiers arrêtèrent Saint-Bonnel, Mme de Bonneval, d’abbé Desjardins, et aussi, pour dissimuler ses services, Richard le mouchard.

Amené au ministère et interrogé par Desmarets, chef de la police secrète, il fut impossible à Kolli, en présence des papiers saisis chez lui, des lettres du gouvernement anglais, des fausses pièces habilement établies, de nier le rôle qu’il devait jouer. Hardiment, il avoua tout et se posa non comme un conspirateur, mais comme un sujet anglais, personnage officiel, ministre spécial envoyé par le roi Georges auprès d’un étranger, le prince Ferdinand. Le soir même on l’écroua, ainsi que Saint-Bonnel, dans le donjon de Vincennes, qui remplaçait depuis deux ans, le Temple, de sinistre mémoire.


UN FAUX KOLLI


Mis au courant de l’affaire, Fouché se rendit sans retard à Compiègne, où l’Empereur attendait l’arrivée prochaine de la future impératrice Marie-Louise. Napoléon venait précisément de recevoir de Ferdinand une lettre de félicitation à propos de son mariage, lettre remplie de protestations de fidélité à sa personne. Qu’y avait-il de vrai dans l’expression de ces sentiments ? Ferdinand était-il réellement résigné ou ne cherchait-il pas au contraire à endormir la surveillance pour s’évader ? Bonne occasion d’en avoir le cœur net.

Qui eut l’idée de la comédie que l’on allait monter ? L’Empereur, Fouché, Desmarets ? Peut-être Kolli qui, inquiet malgré tout de la tournure que pouvait prendre l’affaire, aurait proposé d’être envoyé à Valençay, d’y remplir sa mission, de voir Ferdinand, de savoir par lui s’il voulait s’évader ou préfèrerait rester captif, après quoi il indiquerait le résultat de sa démarche au gouvernement français, qui serait libre alors de le garder en prison ou de le renvoyer en Angleterre. On ne sait. En tout cas, il fut bientôt décidé qu’un policier prendrait la place de Kolli, se présenterait à Valençay. Il remettrait à Ferdinand les papiers anglais, lui proposerait de s’enfuir, lui en fournirait les moyens. S’il acceptait, l’évasion aurait lieu et, sous couleur de le conduire par un détour à la côte normande, on l’amènerait en réalité à Vincennes.

Le choix que l’on fit de Richard pour remplacer Kolli n’était pas heureux. L’individu, assez grossier, manquait d’éducation, de souplesse, de tact, d’intelligence même. En revanche, on savait qu’il ne trahirait pas, ce qui était déjà un grand point. Il connaissait bien Kolli, il était au courant d’une partie de ses affaires, ce qui constituait un autre avantage. A la hâte, on le styla du mieux possible, on lui donna des instructions précises, – trop précises, même, – et, sous le nom d’Albert, on l’expédia à Valençay, porteur de la copie d’une lettre d’introduction auprès du gouverneur à qui, d’autre part, pour éviter toute erreur, on adressait l’original de la même lettre. Il devait se présenter comme un marchand ayant à vendre des objets d’art et de curiosité. On lui faciliterait son admission au château ; on l’autoriserait à voir l’entourage des princes, les princes eux-mêmes si ceux-ci en témoignaient le moindre désir. Il lui serait facile alors de révéler la mission qu’il était censé avoir reçue d’Angleterre, de savoir si vraiment les princes désiraient s’enfuir de leur prison, et, dans le cas de l’affirmative, d’organiser une évasion, vouée d’avance à l’insuccès. Acceptation ou refus de partir : on serait fixé sur leurs sentiments.

Le pseudo-Albert se présente donc à Valençay, porteur de sa marchandise. Amené devant le gouverneur déjà prévenu, il se fait reconnaître par lui. Celui-ci, le commandant Berthémy, remplace depuis peu le duc d’Alberg. C’est un brave officier, avec de beaux états de service, qui a dû s’éloigner momentanément des champs de bataille pour soigner ses blessures. Soldat dans l’âme, sans être homme de cour et tout en remplissant très bien ses devoirs, il a su, par sa courtoisie et sa parfaite éducation, gagner rapidement la confiance des princes, qu’il approche chaque jour, avec qui même il joue tous les soirs aux cartes.

Au premier abord, il est quelque peu surpris de l’ordre reçu. Ce piège tendu aux princes ne lui plaît pas, cette supercherie blesse la loyauté de son caractère. Mais la consigne est là : il obéira.

Dès les premiers mots échangés avec le policier, il constate son insuffisance et surtout sa suffisance. Il essaye de le diriger, de le mettre au courant de certains détails de la situation. Tout glorieux de sa mission, Richard écoute mal ses conseils, se retranche derrière les instructions qu’il a reçues, dit-il, du ministre lui-même. Qu’on lui ouvre seulement les portes du château : il se chargera du reste.

On les lui ouvre. L’affaire ne traîne pas : mis en présence de don Antonio et d’Amezaga, l’intendant des infants, il se montre d’une telle maladresse, d’une si grande brutalité qu’Amezaga, effrayé de ses propos, se précipite chez Berthémy et lui demande d’expulser cet énergumène ! Les princes terrorisés s’enferment dans leur appartement, n’osent plus en sortir. Bref, échec complet.

De retour à Paris, Richard rend compte naturellement de sa mission de manière à en attribuer aux autres le mauvais résultat. Un rapport de Berthémy rétablit la vérité. Toutefois, comme c’est lui, après tout, qui a dévoilé les projets de Kolli et mis la police à même de s’emparer de ses papiers ainsi que des fonds rapportés d’Angleterre, on lui accorde néanmoins une gratification de dix mille francs : on ne saurait trop encourager la vertu ! En même temps, pour éviter tout bavardage de sa part, on lui conseille d’aller passer quelques jours hors de Paris.

Va-t-on en rester là ? Ce serait mal connaître Fouché… ou même l’Empereur. D’un échec, on tirera un succès.


UN RAPPORT OFFICIEL


A quelques jours de là, une voiture fermée, encadrée d’une escorte, entrait dans la cour du ministère de la Police. On confiait aux personnes présentes que le prisonnier qui en descendait, le baron de Kolli, venait d’être arrêté à Valençay. Parmi les assistants, se trouvait même quelqu’un de sa connaissance que l’on avait convoqué précisément pour ce jour-là, sous un prétexte assez futile, et qui pourrait au besoin, par ses bavardages, répandre en ville le bruit de cette arrestation. Le prisonnier était bien effectivement Kolli, seulement il ne venait pas de Valençay, il n’y avait jamais été. Le matin même on l’avait extrait de son cachot de Vincennes, où il attendait, au secret le plus absolu. On procéda à un simulacre d’interrogatoire : questions et réponses avaient été soigneusement rédigées d’avance. Après quoi, on le ramena à Vincennes.

Que se passait-il donc ?

Quand Fouché avait rendu compte du résultat négatif de la mission Richard, Napoléon avait vu tout de suite le parti à tirer de l’affaire. Il prescrivit à son ministre de lui adresser un rapport que l’on publierait dans le Moniteur. Ce rapport annoncerait l’arrestation à Valençay d’un individu chargé d’une mission des Anglais auprès des princes et dénoncé par Ferdinand lui-même au moment où cet agent tentait de la remplir : c’était pourquoi il fallait avoir l’air d’amener au ministère un prisonnier arrêté à Valençay. « On mettrait, ajoutait l’Empereur dans sa lettre à Fouché, à la suite de ce rapport le détail de la fête qu’ont donnée les princes à Valençay, à l’occasion de mon mariage. Cette affaire présentée de cette manière ferait le meilleur effet en Europe. On pourrait laisser croire aux princes que ce sont eux qui ont fait arrêter l’agent anglais. Je répondrai au prince Ferdinand une lettre qu’on pourra également mettre au Moniteur. Vous sentez qu’il est nécessaire de faire une lettre du gouverneur de Valençay et deux interrogatoires, l’un à Valençay, l’autre ici, où il dira son nom, etc. Arrangez cela de la manière la plus propre à mystifier les Anglais. Je désire que vous remettiez tout cela demain, désirant que le Moniteur l’imprime lundi ou mardi. Il ne vous restera plus qu’à bien mettre au secret l’agent anglais, pour qu’il ne puisse pas percer, et renouvelez les ordres les plus rigides pour qu’on ne lui donne ni plume, n i encre, ni papier. »

Quel admirable scénario !

Immédiatement, Fouché donna ses instructions. Il adressa à Desmarest le canevas du rapport que Berthémy était censé avoir envoyé par un courrier spécial pour annoncer l’arrestation opérée soi-disant à l’instigation des princes. Il indiqua même les paroles à mettre dans la bouche de Ferdinand : « Les Anglais, aura dit ce dernier, ont fait bien du mal à la nation espagnole sous mon nom et ils ont encore fait couler le sang. Le ministère anglais, trompé lui-même par la fausse idée que je suis retenu de force, me fait proposer des moyens d’évasion… » Puis, des phrases sur le bon esprit du prince, son attachement à l’Empereur, attachement dont il importait que tout le monde fût bien persuadé.

Rapports et lettres furent bientôt prêts, rédigés dans les bureaux mêmes du ministère. Fouché en retarda toutefois de quelques jours la publication. D’une part, il ne voulait pas éventer trop tôt la mèche : s’il y avait des complices, ne pourrait-on pas en saisir quelques-uns ? Les préfets du Morbihan et de la Loire-Inférieure étaient alertés, les côtes surveillées : nul ne se présenta pour embarquer ou pour débarquer. D’autre part, à l’insu de l’Empereur, il poursuivait à cette époque des négociations secrètes avec l’Angleterre par l’entremise des banquiers Ouvrard et Labouchère, en vue de la conclusion de la paix. Avec l’espoir de gagner les bonnes grâces du gouvernement anglais, il prévint en sous-main Wellesley de l’arrestation de son agent, avant de livrer la nouvelle au public. Wellesley parut se désintéresser de la question et ne lui en témoigna aucune reconnaissance.

Le 26 avril seulement, – la lettre de l’Empereur était du 14, – le Moniteur publia le rapport du ministre de la Police, celui que Berthémy était censé avoir envoyé, l’interrogatoire de Kolli arrêté, disait-on, à Valençay, deux lettres de Ferdinand, enfin les pièces par lesquelles le gouvernement anglais avait accrédité son émissaire auprès des princes. Si quelques-uns de ces documents étaient réels, les autres étaient faux, forgés pour la circonstance. Personne ne s’en douta sur le moment.

L’affaire eut naturellement du retentissement, en Angleterre surtout. Les journaux de Londres s’en emparèrent et, suivant leurs tendances, approuvèrent ou blâmèrent le ministre, qui ne s’en porta pas plus mal. Des polémiques s’engagèrent et elles duraient encore alors qu’en France on ne parlait plus de cet épisode.

A Valençay, après cette alerte, les princes, heureux d’avoir évité le piège tendu, continuèrent à mener la même existence assez terne, dépourvue à la fois d’ennuis et de joies. Plus humble que jamais, Ferdinand attendait son heure. Elle ne devait sonner qu’aux derniers jours de l’Empire. Au début de 1814 seulement, alors que le colosse chancelait, que l’ennemi franchissait nos frontières, il recouvra la liberté et le trône que lui cédait à son tour Joseph.

Quant à Kolli, on aurait pu le traduire devant une commission militaire. Son sort eût été vite réglé. L’Empereur préféra arguer de ce qu’il s’était donné comme Irlandais, « ministre plénipotentiaire » du roi d’Angleterre, pour proposer de l’échanger contre un prisonnier de guerre d’un grade équivalent à celui qu’il s’attribuait ainsi. A la démarche tentée dans ce sens, on répondit d’abord de Londres qu’aucune personne du nom de Kolli n’avait reçu de mission de ce genre. La riposte était facile : par ordre de l’Empereur, on établit une copie certifiée des pièces saisies chez l’aventurier et on l’envoya au gouvernement britannique, en lui demandant s’il désavouait son émissaire, auquel cas celui-ci subirait les conséquences de ce désaveu. L’Angleterre ne répondit pas et Kolli resta détenu.

Il était enfermé dans le donjon de Vincennes, au secret absolu. En 1811, il tenta de s’évader. Pendant des jours et des nuits, avec une peine infinie et une patience merveilleuse, il creusa une galerie à travers le mur de la prison. Profitant de ce que des maçons procédaient à des travaux, il essaya de se glisser au milieu d’eux et fut à deux doigts de réussir. Démasqué au dernier moment, il vit la porte de son cachot se refermer sur lui. Elle ne s’ouvrit qu’en 1814, au retour des Bourbons.

Une fois libéré, un de ses premiers soins fut de réclamer à la police les papiers et les objets saisis chez lui lors de son arrestation. On lui rendit les premiers. Après quelques démarches, on lui restitua aussi une partie de l’argent qu’il avait alors, mais on garda le principal, les diamants, sous prétexte que, provenant d’un gouvernement alors en guerre contre la France, on devait les considérer comme prise de guerre.

A Londres, à Madrid, il poursuivit plaintes et revendications, non sans succès, car d’importantes gratifications, semble-t-il, lui furent accordées. En revenant d’Espagne, où Ferdinand VII l’avait fort bien accueilli, il se trouvait à Bordeaux, au mois de mars 1815, quand il apprit le retour de l’île d’Elbe. Il prit aussitôt du service dans la légion royaliste dite « Marie-Thérèse ». Mais la fortune de son ennemi Napoléon sombra définitivement à Waterloo avant qu’il ait eu le temps de guerroyer contre lui.

Pendant la seconde Restauration, tout en essayant, vainement d’ailleurs, de se faire rendre les fameux diamants, il réclama la Légion d’honneur et le grade de lieutenant-colonel, auquel il se prétendait des droits. Par malheur, le duc de Feltre, ministre de la Guerre, se souvint de propos tenus jadis devant lui par Fouché à son sujet : il prescrivit une enquête qui tourna à l’entière confusion du personnage.

Et dorénavant il ne fut plus question de lui. Il mourut en 1825, croit-on. Deux ans auparavant avaient paru ses Mémoires ou plus exactement un fragment de ses Mémoires, car l’éditeur ne nous a donné que la partie commençant précisément à sa tentative auprès des princes espagnols. Dans cet exposé de son rôle, les hâbleries se mélangent à la vérité, exactement de même que dans le Moniteur…

Comme c’est facile d’écrire l’histoire avec des témoignages particuliers aussi truqués que les pièces officielles !

ERNEST D’HAUTERIVE.



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REVUE DES DEUX MONDES N° 16 DU 15 AOUT 1937








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Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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