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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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UN PROCEDE DIPLOMATIQUE

DU PRINCE DE TALLEYRAND

L'AFFAIRE DE POLOGNE EN 1814

PAR

MAURICE ESCOFFIER







« Hier, en sortant de chez vous, j’ai cherché à réunir toutes mes idées sur la question polonaise qui agite Vienne aujourd’hui. Voici, à cet égard, ma manière de voir… »

Le Prince de Talleyrand commençait en ces termes une lettre qu’il adressait, le 28 septembre 1814, à Lord Castlereagh, premier plénipotentiaire de la Grande-Bretagne au Congrès de Vienne. A cette date, les ministres des grandes Puissances avaient entamé ces conférences préliminaires dont l’objet était d’exclure la France de la discussion des « grands intérêts de l’Europe ». Talleyrand était arrivé dans la capitale autrichienne le 23 septembre. Il n’avait pas perdu de temps, on le voit, pour essayer de forcer la ligne des « Alliés » ; le 27, il avait eu avec le ministre anglais une longue conversation ; le lendemain, il la résumait dans cette lettre que les archives de Londres nous ont conservée.

Si ce document n’avait que les allures d’une « note verbale » un peu moins officielle que ne l’est d’habitude cette forme de communication diplomatique, il eût peut-être été inutile d’en publier la teneur, incomplètement inédite d’ailleurs. Mais le texte présente un intérêt : il met en lumière un des procédés du Prince de Talleyrand et un côté de son caractère. La lecture intégrale de ce document nous incitera sans doute à conclure que le célèbre diplomate obéissait parfois à la loi du moindre effort. Il n’est que juste de montrer d’abord pour quelles raisons il avait peut-être le droit d’y céder.

Les idées du Prince de Bénévent sur la question polonaise avaient pris naissance pendant les négociations de Paris. Il avait alors acquis la certitude que le ci-devant Grand-Duché de Varsovie ne ferait l’objet d’aucune stipulation dans le prochain traité. L’acte du 30 mai 1814 établissait bientôt que la répartition de son territoire serait réglée au futur congrès « sur les bases arrêtées par les Puissances alliées entre elles ». Talleyrand n’avait point tardé à apprendre qu’en réalité ces bases n’étaient rien de moins qu’arrêtées. Quand l’Empereur de Russie lui avait manifesté son intention de rétablir le royaume de Pologne, Talleyrand n’y avait point contredit ; il avait bientôt appris (1) que les Prussiens convoitaient tout le royaume de Saxe. Il en avait conclu qu’il y avait accord entre Alexandre 1er et Frédéric-Guillaume III, pour que la Russie s’annexât toute la Pologne et que la Prusse prît, par compensation, toute la Saxe.

Talleyrand s’était vite convaincu que Castlereagh et Metternich devaient être hostiles au dessein polonais du Tsar ; ils n’avaient pu approuver les bases russes et prussiennes, également opposées aux plans politiques du gouvernement français. Talleyrand devait donc chercher à se concilier les ministres anglais et autrichien, à pénétrer leurs vues et à les amener aux siennes.

Dès le lendemain du traité de Paris, le problème se pose donc pour le ministre de Louis XVIII de la manière suivante : trouver des arguments à opposer à l’Autriche et à l’Angleterre pour le cas où, contrairement à leurs intérêts, les gouvernements de ces deux puissances se sentiraient encore trop les « alliés » des cabinets de Pétersbourg et de Vienne pour les abandonner.

Talleyrand ne s’embarrassa pas outre mesure de la politique éventuelle du cabinet de Vienne. L’intérêt de l’Autriche n’était pas de voir ses frontières diminuées au profit de la Russie et de la Prusse. Il compta que Metternich trouverait lui-même des objections à l’avidité du Tsar. L apprenait bientôt que les Conférences des ministres alliées à Londres, en juin 1814, étaient assez mouvementées et le comte de la Châtre lui écrivait que la Pologne, comme la Saxe et l’Italie « seraient probablement des pommes de discorde entre la Russie, la Prusse et l’Autriche » (2).

Vis-à-vis du cabinet de Saint-James, Talleyrand devait adopter une méthode plus serrée.

Le traité de Paris est proprement une « paix anglaise ». L’Angleterre est la seule puissance dont les intérêts ne seront pas discutés au futur congrès et qui va s’y présenter les mains pleines. Il est tout naturel qu’après les sacrifices consentis, Talleyrand songe à les compenser par quelque profit. Ce profit, il espère le trouver dans la force que l’amitié anglaise serait susceptible de donner au point de vue français.

Tout d’abord, Talleyrand peut croire que cette amitié ne lui fera pas défaut. Les relations entre Alexandre et le Prince-Régent à Londres sont aigre-douces. Le « plus beau gentilhomme de l’Europe » déclare, et le propos circule, que « l’Empereur est canaille ici comme à Paris » ; Alexandre a traité le Régent de « Pauvre Sire ». De plus, dans les cercles politiques, les cercles tories surtout, « on a été mécontent des principes développés par l’Empereur Alexandre. On va jusqu’à le traiter de Jacobin (3) ».

Mais les rapports du Régent avec un souverain étranger ne règlent pas la politique du cabinet britannique. Ces « principes de jacobin » ont été développés dans les conversations que le Tsar a eues fréquemment avec les membres de l’opposition whig : ils ont pour fin le rétablissement du royaume de Pologne. L’opposition salue dans Alexandre le souverain libéral ; l’opinion peut être amenée à le considérer comme tel et à applaudir à la générosité qui le pousse à effacer de l’histoire les traités de partage du XVIIIe siècle. Si opposée que soit à l’intérêt anglais la reconstitution de la Pologne sous l’hégémonie de la Russie, Castlereagh peut se trouver dans le cas de céder à un mouvement d’opinion ; si même cette manifestation ne se produit pas, Castlereagh, qui a des égards pour le roi de Prusse, peut en arriver à lui abandonner la Saxe et se trouver obligé par là à consentir au Tsar la compensation polonaise.

***

Telles sont les réflexions de Talleyrand quand les souverains quittent enfin Londres, après avoir renouvelé, le 29 juin, le traité de Chaumont. Talleyrand sent que les « Alliés » font bloc contre la France ; de plus en plus, il estime indispensable de gagner l’Angleterre à ses vues.

Dans ce but, il adopte une attitude de confiance absolue vis-à-vis de l’ambassadeur britannique à Paris, Sir Charles Stuart, et, dans de nombreuses conversations, il ne lui laisse rien ignorer de la ligne de conduite qui doit être celle de la France au Congrès de Vienne, particulièrement sur la question polonaise.

Talleyrand sait que Pozzo de Borgo, prétend réduire à une question de frontière les bouleversements que projette son maître. S’ils n’étaient que cela, fait observer Talleyrand à Stuart, ils n’auraient aucune conséquence sur les affaires de l’Europe. Mais ajoute-t-il, « dès l’instant que le principe de l’indépendance serait mis en avant et que l’on envisagerait le rétablissement du royaume de Pologne, avec ses formes et ses institutions correspondantes… un germe de discorde naîtrait à la fois en Russie et dans toute l’Europe, et les intérêts de toutes les puissances en seraient éventuellement plus ou moins affectés. » (Conversation du 31 juillet (4)). A vrai dire, il serait de l’intérêt de la France que la Pologne fût rendue indépendante, à condition qu’elle le fût sous la souveraineté du Roi de Saxe, car « la prise de possession de cette couronne (polonaise) par l’Empereur de Russie n’offrirait même pas les apparences de l’indépendance. Si donc, il est impossible d’accéder à ses désirs (de la France) en faveur du Roi de Saxe, comme la France ne consentirait jamais à l’arrangement proposé en faveur de l’Empereur de Russie, il (Talleyrand) reviendrait volontiers à la solution de confirmer l’ancien partage tel qu’il existait avant la guerre de 1805. » (Conversation du 17 août (5)).

Stuart transmettait scrupuleusement à son chef les paroles de Talleyrand. Vis-à-vis de ce dernier, il se contentait d’approuver une politique aussi hostile à la Russie. Talleyrand avait beau se livrer à l’ambassadeur, protester du désintéressement de la France, manifester l’intérêt qu’auraient les plénipotentiaires anglais et français à se trouver unis pour se faire les médiateurs ou même les arbitres du Congrès, le ministre de Louis XVIII ne pouvait rien tirer de Sir Charles Stuart, auquel son chef n’avait donné d’autre instruction que celle d’écouter. Talleyrand n’était pas davantage satisfait de la correspondance qu’il entretenait directement avec Castlereagh.

D’autre part, le moment approchait où les ministres des « alliés » devaient se retrouver à Vienne avant l’ouverture officielle du Congrès. Cette réunion prématurée n’était point du goût de Talleyrand, malgré toutes les assurances que Castlereagh lui faisait donner. Il en avait manifesté sa mauvaise humeur à Stuart, en lui déclarant de la part de Louis XVIII, que « le Roi jugerait très opportun un séjour (de Castlereagh) de deux ou trois jours à Paris, afin que Sa Majesté pût personnellement expliquer à votre Excellence les différents points sur lesquels les intérêts des deux pays se rencontraient (6) ». Castlereagh qui comptait atteindre Vienne par la Belgique et l’Allemagne consentit, sur le conseil de Wellington, au détour demandé et arriva à Paris le 26 août, dans l’après-midi.

Castlereagh y resta deux journées entières, le 27 et le 28 août. Il eut avec Talleyrand deux longues entrevues qui n’occupèrent pas moins de cinq heures ; il fut reçu par Louis XVIII, « en une audience privée qui dura environ deux heures ».

Castlereagh se livra-t-il beaucoup dans ces entretiens ? Talleyrand écrit bien quelques jours après : « Lord Castlereagh est resté 60 heures à Paris. Nous en avons passé la plus grande partie ensemble et j’ai pu juger par ses discours que les vues du cabinet de Londres seraient, au congrès, d’accord avec les nôtres sur la pluralité des objets qui y seront discutés (7). » Mais Castlereagh, rendant compte à Lord Liverpool de son séjour à Paris, note que dans ses conversations avec Talleyrand « celui-ci discuta (he discussed) avec une parfaite franchise les différents points qui seront vraisemblablement traités à Vienne (8) ».

Le laconisme de Talleyrand dans sa lettre au Comte de la Châtre nous empêche de savoir quelles étaient les vues de Castlereagh ; d’autre part, Castlereagh, dans sa relation au chef du ministère anglais, « ne peut prétendre dans les limites d’une dépêche, donner, même en résumé, la substance de ses conversations » et sur la question polonaise, il se contente de faire connaître les vues de Talleyrand sans rien dire des objections que lui-même a pu y opposer : « J’ai trouvé les sentiments du gouvernement français relativement à la Pologne parfaitement conformes aux nôtres : une répugnance catégorique au projet russe, comme étant le plus dangereux et le plus injuste des trois ; une fort et précise préférence (surtout dans l’esprit du Roi) pour la nouvelle existence de la Pologne, comme état indépendant sous la maison de Saxe ; mais cette idée est maîtrisée par le sentiment du danger de l’entreprise et subordonnée au désir non de bouleverser mais de réglementer le principe actuel de partage (9). »

De ce que Castlereagh ait trouvé les sentiments de Talleyrand et de Louis XVIII « parfaitement conformes « à ceux du cabinet britannique, faut-il conclure que ce soient là les idées anglaises sur la question polonaise ? Oui, sans doute, si l’on en juge d’après ce que l’on sait des discussions postérieures. Mais Talleyrand ne pouvait, le 28 août 1814, en être certain, puisque Castlereagh avait pris ses précautions : « Mon objet, en examinant cette question et les autres, était de discuter, non de conclure ; ceci fut bien entendu (10). »

***

Après le départ de Castlereagh, Talleyrand restait perplexe sur son concours éventuel dans l’affaire polonaise. Il se mit à rédiger « les Instructions pour les ambassadeurs du Roi au Congrès », et le document que nous publions plus loin, prouve qu’il songea surtout à Castlereagh en écrivant la belle page de psychologie politique qui se rapporte à la Pologne. Il y envisage comme impossible, on le sait, le rétablissement de la Pologne. Talleyrand avait bien promis à Alexandre, au moment de l’entrée des Alliés à Paris de ne pas faire d’opposition à ce rétablissement ; mais c’était là monnaie de courtisan et pour obtenir du Tsar sa bienveillance et sa générosité envers la France vaincue. Il ignorait alors que l’enchaînement de la politique russe visait à démembrer la Saxe, dont le souverain était maintenant le parent et le protégé de Louis XVIII. Que si le Tsar lui rappelait sa promesse, il avait toute prête une restriction mentale à lui opposer ; et cette restriction arrêtera toute discussion (11).

L’homme qu’il faut convaincre de l’impossibilité d’une Pologne renaissante du Congrès de Vienne, c’est le ministre du pays où l’opposition s’enflamme déjà pour cette Pologne régénérée par la liberté, où un Parlement sera susceptible de demander les raisons qui ont empêché une œuvre de justice. Talleyrand a compris pourquoi Castlereagh a voulu « discuter sans conclure » et il a pris le parti de lui donner des arguments pouvant faire l’objet d’un beau discours à la Chambre des Communes. Montesquieu étant le seul homme qui, jusque-là, ait su mettre l’Angleterre en français, Talleyrand pastiche L’Esprit des Lois pour que Castlereagh n’ait qu’à traduire. On ne peut comprendre autrement la dissertation politique sur la constitution de Pologne. Cette dissertation est bien connue, et nous nous excuserions de la remettre sous les yeux du lecteur, si la forme nouvelle dans laquelle nous la publions n’atteignait pas la fin que cette étude s’est proposée.

Sans aucun doute, en arrivant à Vienne, Talleyrand avait ses « idées sur la question polonaise » ; il les avait discutées avec Castlereagh dans cette conversation du 27 septembre ; quant à les « réunir » pour en faire l’objet de sa lettre du 28, Talleyrand trouva plus commode de reproduire, presque intégralement, les instructions qu’il avait rédigées quelques jours plus tôt. Qu’on en juge (12).

« My Lord,

Hier, en sortant de chez vous, j’ai cherché à réunir toutes mes idées sur la question polonaise qui agite Vienne aujourd’huy. Voici à cet égard, ma manière de voir.

Le royaume de Pologne ne peut être rétabli que sous les trois conditions suivantes (13) :

1° Qu’il fût indépendant ;

2° Qu’il eût une constitution forte ;

3° Qu’il ne fallût pas compenser à la Prusse et à l’Autriche la part qui leur en était respectivement échue ;

Ces conditions sont toutes impossibles (14), et la seconde plus que les deux autres ;

D’abord la Russie ne veut pas le rétablissement de la Pologne pour garder ce qu’elle en a acquis. Elle le veut pour acquérir ce qu’elle n’en possède pas. Or, rétablir la Pologne pour la donner (15) à la Russie, pour porter la population de celle-ci, en Europe, à 44 millions (16) de sujets, et ses frontières jusqu’à l’Oder, ce serait créer pour l’Europe un danger, et si grand, si imminent, que, quoiqu’il faille tout faire pour conserver la paix, si l’exécution d’un tel plan ne pouvait être arrêtée que par la force des armes, l’Europe devrait les prendre (17). On espèrerait vainement que la Pologne, ainsi unie à la Russie, s’en détacherait d’elle-même. Il n’est pas certain qu’elle le voulût ; il est moins certain qu’elle le pût, et il est certain que si elle le voulait et le pouvait un moment, elle n’échapperait au joug que pour le porter de nouveau. Car la Pologne, rendue à l’indépendance le serait certainement (18) à l’anarchie. La grandeur du pays exclut l’aristocratie proprement dite, et il ne peut exister de monarchie où le peuple soit sans liberté civile, où les nobles aient la liberté politique ou soient indépendants, et où l’anarchie ne règne pas. La raison seule le dit, et l’histoire de toute l’Europe le prouve, car (19), comment en rétablissant la Pologne, ôter la liberté politique aux nobles ou donner la liberté civile au peuple (20) : celle-ci ne saurait être donnée par une déclaration, par une loi (21) : elle n’est qu’un vain nom, si le peuple, à qui on la donne, n’a pas de moyens d’existence indépendants, des propriétés, de l’industrie, des arts, ce qu’aucune déclaration ni aucune loi ne peut donner et ce qui ne peut être que l’ouvrage du temps. L’anarchie n’était qu’un état (22) d’où la Pologne ne pouvait sortir qu’à l’aide du pouvoir absolu ; et comme elle n’avait point chez elle les éléments de ce pouvoir, il fallait qu’il lui vînt du dehors tout formé, c’est-à-dire, qu’elle tombât sous la conquête(23) ; elle y est tombée dès que ses voisins l’ont voulu, et les progrès qu’ont fait celles de ses parties qui sont échues à des peuples plus avancés dans la civilisation, prouvent qu’il a été heureux pour elles d’y tomber. Qu’on la rende à l’indépendance, qu’on lui donne un roi non plus électif, mais héréditaire, qu’on (24) y ajoute toutes les institutions que l’on (25) pourra imaginer ; moins elles seront libres et plus elles seront opposées au génie, aux habitudes, aux souvenirs des nobles qu’il y faudra soumettre par la force, et la force, où la prendra-t-on ? Et d’un autre côté, plus elles seront libres, et plus inévitablement la Pologne sera replongée (26) de nouveau dans l’anarchie, pour finir de nouveau par la conquête. C’est qu’il y a dans ce pays comme deux peuples pour lesquels il faudrait deux institutions qui s’excluent l’une l’autre. Ne pouvant faire que ces deux peuples n’en soient qu’un, ni créer le seul pouvoir qui pût concilier tout ; ne pouvant d’un autre côté, sans un péril évident pour l’Europe, donner toute la Pologne à la Russie (et ce serait la lui donner qu’ajouter (27) la totalité du duché de Varsovie à ce qu’elle possède déjà), ne peut-on faire de mieux que de remettre les choses dans l’état où elles avaient été par le dernier partage ? Cela convient d’autant plus que cela mettrait fin aux prétentions de la Prusse sur le royaume de Saxe ; car ce n’est qu’à titre de compensation pour ce qu’elle ne recouvrerait pas, dans l’hypothèse du rétablissement de la Pologne, qu’elle ose demander la Saxe presque tout entière (28).

L’Autriche demanderait certainement (29) qu’on lui compensât les cinq millions de sujets que contiennent les deux Gallicies, ou, si elle ne le demandait pas, elle en deviendrait bien plus forte, bien plus exigeante dans toutes les questions d’Italie.

(30) Tout me ramène à penser, My Lord, que la proposition de rétablir tout en Pologne (sauf quelques rectifications de frontières) sur le pied du dernier partage, est la seule idée admissible.

En restant partagée, la Pologne ne sera point anéantie pour toujours (31) ; les Polonais parviendront, sous des dominations étrangères, à l’âge viril auquel ils n’ont pu arriver en neuf siècles d’indépendance (32), et c’est la seule manière de les rendre tout à fait européens ; - je vous assure qu’il y a plus de vraie philanthropie dans la lettre que j’ai l’honneur de vous écrire que [dans] tout ce que j’entends dire sur ce sujet depuis que je suis à Vienne.

Je vous demande pardon, My Lord, de vous écrire une lettre aussi longue. Mais je me suis laissé entraîner par le sujet ; c’est presque de la conversation et j’aime à causer avec vous.

Veuillez agréer tous mes hommages.

Le Prince de Talleyrand. »

Vienne, 28 septembre.

Le trait de la fin a dû flatter Castlereagh. Il est plein de saveur pour nous qui, cent ans plus tard, découvrons l’ingéniosité du procédé.

On a beaucoup discuté sur le point de savoir si les fameuses instructions étaient de Talleyrand ou si elles émanaient de Louis XVIII. Dans le premier cas, tout est bien, et il était naturel que Talleyrand se répétât en se recopiant. Mais dans la seconde hypothèse (33)… Ma foi, il en était bien capable !

Maurice Escoffier.

Notes.

(1) Probablement par le baron de Just, ministre du Roi de Saxe et plaidant à Paris, auprès de Castlereagh la cause de son souverain. Rev. Des Sc. Polit., XXIX. – 1913.

(2) Comte de la Châtre, ambassadeur de France à Londres, à Talleyrand, Londres, 23 juin 1814.

(3) La Châtre à Talleyrand, Londres, 22 juin 1814.

(4) Stuart à Liverpool, 1er août 1814.

(5) Stuart à Castlereagh, 18 août 1814.

(6) Stuart à Castlereagh, Paris, 18 août 1814.

(7) Talleyrand au comte de la Châtre, Paris, 3 septembre 1814.

(8) Castlereagh à Liverpool, Genève, 3 septembre 1814.

(9) Castlereagh à Liverpool, 3 septembre 1814.

(10) Ibid.

(11) Pallain, Correspondance inédite du Prince de Talleyrand et du Roi Louis XVIII pendant le congrès de Vienne, p. 73.

(12) Nous imprimons en italique les seules parties de cette lettre qui sont proprement inédites. La lettre est entièrement de la main de Talleyrand, sans aucune rature et avec une ponctuation très inégale. On trouvera dans les notes suivantes les « variantes » que contiennent les instructions officielles, d’après le texte publié dans les Mémoires de Talleyrand, t. II, p. 247 et suiv.

(13) Le texte des Instructions porte : « Le rétablissement du royaume de Pologne serait un bien et un très grand bien ; mais seulement sous les trois conditions suivantes : »

(14) Instructions : « Conditions qui sont toutes impossibles, et… »

(15) Instructions : « pour la donner tout entière à la Russie… »

(16) Instructions : « quarante-quatre millions… »

(17) Instructions : « armes, il ne faudrait pas balancer un seul moment à les prendre. »

(18) Instructions : « invinciblement… »

(19) Instructions : « le prouve. Or, comment… »

(20) Instructions : « au peuple. Celle-ci… »

(21) Instructions : « par une loi. Elle… »

(22) Instructions : « L’anarchie était un état… »

(23) Instructions : « la conquête. Elle… »

(24) Instructions : « que l’on y ajoute… »

(25) Instructions : « qu’on pourra… »

(26) Instructions : « plongée… »

(27) Instructions : « que d’ajouter… »

(28) Instructions : « qu’elle ose demander la Saxe. »

(29) Instructions : « sûrement…

(30) Ici les Instructions contiennent tout le passage suivant :

« Si néanmoins, contre toute probabilité, l’Empereur de Russie consentait à renoncer à ce qu’il possède en Pologne (et il est vraisemblable qu’il ne le pourrait pas, sans s’exposer à des dangers personnels du côté des Russes), et si l’on voulait faire un essai, le roi, sans en attendre un résultat heureux, n’y mettrait aucune opposition. Dans ce cas, il serait désirable que le Roi de Saxe, déjà souverain du duché de Varsovie, dont le père et les aïeux ont occupé le trône de Pologne, et dont la fille avait été appelée à porter le sceptre polonais en dot à son époux, fût fait roi de Pologne.

Mais en exceptant le cas, où la Pologne pourrait être rétablie dans une indépendance entière de chacune des trois cours copartageantes, la seule proposition admissible et la seule à laquelle le roi puisse consentir, c’est (sauf quelques rectifications de frontières) de tout rétablir en Pologne sur le pied du dernier partage. »

L’omission est voulue par Talleyrand ; il s’est convaincu, par les conversations de Paris, et depuis qu’il est à Vienne, que le Roi de Saxe éprouverait déjà bien des difficultés à recouvrer ses propres états.

(31) Instructions : « pour toujours. Les Polonais ne formant plus une société politique formeront toujours une famille. Ils n’auront plus une même patrie, mais ils auront toujours une même langue. Ils resteront donc unis par le plus fort et le plus durable de tous les liens. Ils parviendront… »

(32) Instructions : « … d’indépendance, et le moment où ils l’auront atteint ne sera pas loin de celui où, émancipés, ils se rattacheront tous à un même centre. » Puis les Instructions passent à d’autres sujets : Dantzig, les Iles Poniennes, etc…

(33) Il n’y a pas de doute que Talleyrand ait activement collaboré à ce travail. Notons cependant que, dans ses Mémoires, Talleyrand écrit lui-même, avant d’en donner le texte : « Voici maintenant les Instructions qui m’avaient été données par Louis XVIII au moment de mon départ pour Vienne » (t. II, p. 214).

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in REVUE DES SCIENCES POLITIQUES - PARIS - MARS-AVRIL 1913










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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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