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DOROTHEE, DUCHESSE DE DINO, puis DUCHESSE DE TALLEYRAND
Gravure par J. B. Isabey d'apreès le tableau de Gérard
©Les Amis de Talleyrand. Reproduction interdite.



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LE RETOUR DE TALLEYRAND A LA RELIGION

LETTRE DE Mme LA DUCHESSE DE TALLEYRAND

A L'ABBE DUPANLOUP

PUBLIEE PAR Mme LA PRINCESSE RADZIWILL


PARIS

TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie

8, RUE GARANCIERE - 6è

1908






Paris, le 30 avril 1908



Il me semble ne pouvoir mieux répondre aux récits incertains contenus dans le quatrième volume des Mémoires de la comtesse de Boigne sur la mort du prince de Bénévent, qu’en leur opposant la lettre suivante de la duchesse de Talleyrand, dont ma grand-mère m’a fait dépositaire.

Le public pourra juger de la valeur et du cachet de vérité qui caractérise cet écrit.



CASTELLANE, princesse Radziwill.



Lettre adressée par Mme la duchesse de Talleyrand à l’abbé Dupanloup à l’occasion du récit fait par celui-ci des derniers instants du prince de Talleyrand.


J’ai lu, vous n’en doutez pas, avec une profonde émotion, monsieur l’abbé, le précieux manuscrit que j’ai l’honneur de vous renvoyer.

Il dit tout avec une vérité et une simplicité qui me paraissent devoir toucher les plus indifférents, convaincre les incrédules. Il ne me reste rien à ajouter à votre récit, car il retrace parfaitement toutes les circonstances de l’événement douloureux qui s’est si miséricordieusement accompli sous nos yeux ! Mais, peut-être, suis-je seule en mesure d’indiquer le travail intérieur qui, depuis quelques années, avait certainement commencé à modifier les dispositions de M. de Talleyrand : travail gradué et qu’il n’est pas sans intérêt de suivre la marche lente mais sincère qui l’a conduit enfin au terme d’une manière si consolante.

Je vais donc essayer de retrouver mes souvenirs à cet égard, et je ne pense pas remonter trop loin en les reprenant à la première communion de ma fille (1) qui eut lieu à Londres le 31 mars 1834. Elle vint, ce jour-là, demander la bénédiction de M. de Talleyrand qu’elle appelait son bon oncle. Il la lui donna avec attendrissement et me dit ensuite : « Que c’est touchant, la piété d’une jeune fille, et que l’incrédulité, chez les femmes surtout, est une chose contre nature ! » Cependant, peu après notre retour en France, M. de Talleyrand s’alarma de la piété vive de ma fille ; il craignit qu’on ne lui apprît à se défier de lui, à le juger avec sévérité. Il me demanda même de savoir dans quel sens le confesseur de Pauline lui parlait à son sujet. J’en fis tout simplement la question à ma fille qui me répondit, avec la candeur que vous lui connaissez : que son oncle n’était pas un péché pour elle, jamais elle n’en parlait à son confesseur, qui, de son côté, ne le lui nommait que pour l’engager à beaucoup prier Dieu pour lui. M. de Talleyrand fut touché de cette réponse et me dit : « Cette conduite est d’un homme d’esprit et de mérite. »

(1) Mlle Pauline de Périgord, plus tard marquise de Castellane (1820-1890).

Il voulut, dès lors, que Pauline eût encore plus de facilité à se rendre à l’église et à aller jusque dans un quartier éloigné chercher vos sages directions. Il lui offrait sa voiture, et je l’ai vu, parfois, se gêner dans ses sorties pour la plus grande commodité de la petite. Il avait fini même par tirer une certaine vanité personnelle de la piété de Pauline ; il se montrait flatté que, sous ses yeux, elle eut été aussi religieusement élevée ; et souvent il disait en parlant de Pauline : « C’est l’ange de la maison. » Il trouvait d’ailleurs un plaisir extrême ( celui des belles âmes ) à mettre en lumière le mérite des autres personne ne louait avec plus de grâce, plus de mesure, plus utilement, plus à propos. On valait tout ce qu’on pouvait valoir, quand on était raconté, cité par lui. Il lui arrivait sûrement de blâmer quelquefois ; mais c’était rare, et il ne s’y appliquait pas comme à la louange. Il ménageait surtout les ecclésiastiques, et quand il les désapprouvait, ce n’était guère que sous les rapports politiques, jamais dans l’exercice de leur ministère, et toujours avec beaucoup de mesure. Il respectait, il admirait l’ancienne Eglise de France, dont il parlait comme d’une grande et belle et éclatante chose ! J’ai vu dans sa maison des cardinaux, des évêques, de simples curés de village ; tous y étaient reçus avec des égards infinis et entourés de soins délicats. Jamais un mot déplacé ne s’est prononcé devant eux : M. de Talleyrand ne l’eût pas souffert. J’ai vu l’évêque de Rennes ( l’abbé Mannet ) passer des mois à Valençay ; l’évêque d’Evreux ( l’abbé Bourlier ) demeurer à l’hôtel Talleyrand à Paris, et y vivre avec la même sainteté, la même liberté, y recevoir les mêmes égards que dans leur diocèse. M. de Talleyrand fut pour son oncle, feu M. le cardinal de Périgord, un neveu soigneux, tendre et déférent. On le voyait souvent à l’archevêché, où il causait de préférence avec M. l’abbé Desjardins dont il aimait la conversation douce, fine et variée.

Je me suis souvent étonnée de l’extrême aisance de mon oncle dans la société des ecclésiastiques et je ne me l’a suis expliquée que par l’illusion étrange, mais réelle cependant, dans laquelle il est resté longtemps sur sa véritable position vis-à-vis de l’Eglise. Il savait bien qu’il avait affligé l’Eglise, mais il croyait que sa sécularisation, à laquelle il donnait une trop grande portée, avait, sinon tout effacé, du moins tout simplifié. Sa situation lui apparaissait comme à peu près nette ; et par conséquent facile. Cette erreur a duré autant que sa vie politique, et ce n’est qu’après s’être retiré des affaires publiques qu’il a songé à éclairer plus exactement ses rapports avec le Saint-Siège. Mais, avant cette époque, un instinct vague lui faisait sentir que si, dans son opinion, il ne devait pas précisément une réparation, il devait, du moins, quelques consolations à ceux qu’il avait contristés. Aussi se montrait-il, en toute circonstance, favorable aux intérêts du clergé ; et jamais il n’a refusé l’aumône ni à un prêtre malheureux, ni à un boiteux. Il se reconnaissait tacitement dans l’un comme dans l’autre. Sa charité était grande, et je lui fis beaucoup de plaisir en lui rapportant un mot dit sur lui par une personne de grande vertu ; le voici : « Soyez tranquille, M. de Talleyrand finira bien, car il est charitable. » J’eus occasion de lui rappeler ce mot à l’heure la plus solennelle de sa vie. Vous pouvez vous en souvenir, monsieur l’abbé, et vous rappeler avec quelle consolation il l’entendit. Sa reconnaissance a toujours été vive pour ceux qui, retirés du monde, au fond des couvents, priaient pour lui. Il ne l’oubliait pas et disait : « J’ai des amies parmi les bonnes âmes. » Son cœur en était touché parce qu’il était bon ; oui, très bon : lui-même en avait la conscience, lorsqu’il me disait : « N’est-ce pas que je suis meilleur qu’on ne le croit ? » Assurément il était meilleur qu’on ne le savait ; ses proches, ses amis, ses serviteurs pouvaient seuls mesurer cette bonté simple, attentive, aimable, fidèle. Vous avez vu nos larmes : les bons seuls sont pleurés ainsi !...

Il reçut successivement, depuis son retour d’Angleterre en France, deux impressions vives et salutaires par la mort chrétienne du duc de Dalberg et par les habitudes religieuses qui marquèrent les derniers temps de la vie du docteur Bourdois, son contemporain, son ami, et son médecin. Il sut gré à M. Bourdois de l’avoir confié aux mains habiles de M. Cruveiller ; il se fiait à son talent, et s’honorait d’être si bien soigné par un homme aussi religieux ; il semblait puiser dans la piété de son médecin une sécurité de plus.

Pie VII fut, de tout temps, l’objet de sa grande vénération. Il a consacré plusieurs pages de ses Mémoires à la lutte de ce pape avec l’empereur Napoléon : son récit est tout entier à l’avantage du souverain pontife. Il prisait fort la politique du Saint-Siège, comme habile, lente, douce et toujours égale : qualités qu’il mettait au premier rang, en affaires. Pendant tout le pontificat de Pie VII, mon oncle s’est cru assez bien en cour de Rome : souvent il m’a cité, à l’appui de cette conviction, un mot dit par le Saint-Père à son occasion. Le pape se trouvait alors à Fontainebleau, où, s’adressant à Mme la marquise de Brignolle, amie de M. de Talleyrand, et lui parlant de mon oncle, il lui dit : « Que Dieu veuille avoir son âme, mais moi, je l’aime beaucoup. »

M. de Talleyrand n’ignorait pas que j’avais assez souvent l’honneur de voir Mgr l’archevêque de Paris, et il avait fort bien deviné que ces relations avaient pour motif principal, du côté de M. de Quelen, le désir de conserver quelques relations avec mon oncle. M. de Talleyrand n’en était nullement importuné, au contraire ; et quoique plusieurs lettres adressées par Mgr de Paris à M. de Talleyrand eussent, à différentes époques, manqué leur but, il ne s’en montrait pas moins touché d’avoir inspiré un intérêt aussi persévérant à un prélat dont il honorait le caractère et dont il appréciait le zèle sincère ainsi que la généreuse charité. Lui-même portait beaucoup d’intérêt à M. de Quelen, à sa position politique qu’il aurait désiré pouvoir simplifier ; je l’ai vu, dans plusieurs circonstances, chercher à lui être utile, soit par des conseils qu’il croyait bons, soit en lui rendant, en toute occasion, les témoignages les plus honorables. Il le faisait non seulement par amour de la vérité, mais aussi comme un hommage rendu à la mémoire de feu M. le cardinal de Périgord. Il disait souvent : « Je regarde M. de Quelen comme nous ayant été légué par mon oncle le cardinal ; il nous aime, il aime notre nom, et tout ce qui se rattache au cardinal. »

Au jour de l’an, il me chargeait de le faire écrire chez Mgr l’archevêque et me disait : « Nous devons toujours le traiter en grand parent. »

Jamais il ne me voyait partir pour Saint-Michel ou pour le Sacré-Cœur, qu’il ne me chargeât d’offrir ses hommages à Mgr l’archevêque. Quand je rentrais, il me demandait de ses nouvelles, voulait savoir s’il avait été question de lui, et ce que M. de Quelen m’en avait dit. Il écoutait mes réponses avec attention, souriait et finissait par dire : « Oui, oui, je sais qu’il a bien envie de gagner mon âme et de l’offrir à M. le cardinal. » Tout cela, jusque dans la dernière année, se disait sans grand sérieux, mais toujours avec bienveillance.

Le 10 décembre 1935, on vint de très bonne heure me dire la mort de la princesse de Talleyrand. Il fallut l’annoncer à mon oncle : je ne le fis qu’avec une grande répugnance, car c’était précisément à l’époque où il fut atteint de violentes palpitations qui nous faisaient redouter une mort subite ; les émotions surtout devaient lui être évitées, et je pouvais craindre que cette nouvelle ne lui causât un certain trouble. Il n’en fut rien, et il me répondit sur le champ avec calme ces mots qui ne laissèrent pas de me surprendre : « Ceci simplifie beaucoup ma position. » Au même moment, il tira de sa poche de son gilet de nuit plusieurs lettres et me dit de les lire. La première était écrite par une dame religieuse du Sacré-Cœur, M. de Talleyrand l’avait beaucoup connue jadis, lui avait rendu quelques services et l’appelait toujours « sa vieille amie Mme de Marbeuf. » Dans cette lettre, elle lui parlait de Dieu et lui envoyait la médaille, que toujours il a portée depuis, et qui aujourd’hui est à vous, monsieur.

La seconde lettre lui était adressée par un curé des environs de Gap qui lui était parfaitement inconnu : lui aussi parlait de Dieu avec une admirable et touchante simplicité.

La troisième lettre enfin, dictée par la foi la plus vive et un intérêt sincère, abordait courageusement la position religieuse de mon oncle. Il écrivit quelques lignes à Mme la duchesse Mathieu de Montmorency pour l’en remercier. Il a constamment porté cette lettre sur lui, dans un petit portefeuille de poche dans lequel je l’ai retrouvée après sa mort. Souvent il reparlait de cette lettre et de la noble et malheureuse personne qui la lui avait écrite, et toujours avec un tendre respect.

Il sut aussi qu’une de nos cousines, Mme de Chabannes, religieuse aux grandes Carmélites de Paris, priait sans cesse pour lui. Il en fut touché et me disait, en parlant de toutes ces saintes personnes : « Les bonnes âmes ne veulent pas désespérer de moi. » Je ne connais rien de si doux, de si aimable que cette sainte parole. Elle prouvait bien qu’il ne fallait pas craindre que Dieu l’abandonnât.

Pour qui le connaissait aussi bien que moi, il y aurait eu de la maladresse à le pousser trop vivement dans cette voie. Il fallait, au contraire, laisser à ces différentes impressions le temps de se développer, et rien ne se faisait vite chez lui. Il avait une confiance infinie dans le temps qui, en effet, lui a été fidèle jusque dans la mort.

Chaque fois que j’avais parlé à mon oncle de son mariage, et cela m’était arrivé souvent, je ne craignais pas de lui montrer ma surprise d’une faute aussi inexplicable aux yeux des hommes qu’elle était fatale aux yeux de Dieu. Il me répondait alors : « Je ne puis, en vérité, vous en donner aucune explication suffisante ; cela s’est fait dans un temps de désordre général ; on n’attachait alors grande importance à rien, ni à soi, ni aux autres ; on était sans société, sans famille, tout se faisait avec la plus parfaite insouciance, à travers la guerre et la chute des empires. Vous ne savez pas jusqu’où les hommes peuvent s’égarer aux grandes époques de décomposition sociale. » Cette même pensée se retrouve dans son projet de déclaration au pape dont l’original est resté entre mes mains, quand il écrit : « Cette révolution qui a tout entraîné et qui dure depuis cinquante ans. »

Vous voyez que, non seulement, il ne cherchait pas à justifier son mariage, mais qu’en vérité il n’essayait pas même de l’expliquer. Il en avait été très malheureux dans sa vie domestique. Sous l’Empire, sous la Restauration, depuis encore, je l’ai toujours vu embarrassé, honteux de cet étrange lien, dont il ne voulait plus porter et dont il ne pouvait entièrement rompre la pénible chaîne. Aussi, quand la mort vint la briser, il sentit pleinement sa délivrance.

Quelque temps après, au mois de mars 1836, un de ses domestiques fut atteint d’une maladie qui, bientôt, fut déclarée mortelle. Ma fille décida cet homme à voir un prêtre et à recevoir les sacrements. M. de Talleyrand le sut et s’en montra satisfait. Il me dit à cette occasion : « Le contraire dans cette maison eût été un scandale qu’on n’eût pas manqué de relever. Je suis charmé que Pauline l’ait empêché. » Le soir même, il raconta ce fait à Mme la vicomtesse de Laval, et s’étendit avec complaisance sur l’empire que la piété modeste et ferme de Pauline exerçait sur toute la maison.

Au printemps de 1837, mon oncle voulut quitter Fontainebleau ( où le mariage de Monseigneur le duc d’Orléans nous avait conduit ), avant même la fin du séjour de la cour. Il me dit d’y rester et même d’assister à la grande fête donnée quelques jours plus tard par le roi à Versailles. Je le rejoignis plus tard, en Berry, où il avait voulu arriver à temps pour recevoir à Valençay Mgr l’archevêque de Bourges qu’une tournée épiscopale y amenait. J’appris par Pauline que M. de Talleyrand avait été tout particulièrement attentif pour le prélat, au point de changer ses habitudes personnelles. Il ne permit le vendredi et le samedi aucun mélange de gras et de maigre sur sa table ; tous les repas furent servis en maigre seulement.

Dans le courant de l’été de cette année 1837 le supérieur général des sœurs de Saint-André, établies à Valençay par les soins de M. de Talleyrand, vint inspecter cette communauté. Il fit une visite au château, où il fut prié à dîner. En sortant de table, M. de Talleyrand me dit : « J’ai dans l’esprit que l’abbé Taury est sulpicien ; allez le lui demander. » Je lui rapportai une réponse affirmative. « J’en étais sûr, reprit-il avec satisfaction, il y a une réserve, une douceur, une convenance dans messieurs de Saint-Sulpice ( il les nommait souvent ainsi ), qui ne permet pas de s’y tromper. »

Les jours de dimanche et de grandes fêtes, M. de Talleyrand ne manquait jamais la messe, quand il était à Valençay ; à ses deux fêtes, la Saint-Charles et la Saint-Maurice, il n’y manquait pas davantage, et aurait été blessé que le curé ne fût pas venu la dire au château. Son maintien à la chapelle était fort convenable ; et, malgré ses infirmités, il se mettait à genoux dans les moments indiqués. Si on se dispensait de la messe, si on y arrivait tard, ou qu’on fît du bruit, il le remarquait comme une inconvenance. Pendant la messe, il lisait attentivement, soit les Oraisons funèbres de Bossuet, soit le Discours sur l’Histoire universelle. Un dimanche cependant, au mois de novembre 1837, ayant oublié son livre, il en prit un des deux que Pauline avait apporté pour elle-même : c’était l’Imitation de Jésus-Christ. En le lui rendant, il se tourna vers moi et me pria de lui donner un exemplaire de cet admirable livre ; je lui offris le mien, qu’il a depuis porté préférablement à tout autre à la messe.

Il tenait à ce que le curé officiât convenablement et lui citait souvent Mgr l’archevêque de Paris, comme l’ecclésiastique qui, à son gré, officiait le mieux, et avec le plus de dignité. Je me hasardai un dimanche à lui dire que pendant la messe j’avais eu des distractions à son sujet. Il voulut les connaître et je me permis alors de lui dire que je m’étais demandé quelles pouvaient être ses pensées en se souvenant qu’il avait été, lui aussi, revêtu du même caractère que le prêtre officiant devant lui. Sa réponse me parut être une preuve évidente des illusions dans lesquelles il était sur sa véritable position ecclésiastique ; la voici : « Mais pourquoi voulez-vous donc que ce soit une chose étrange que de me voir à la messe ! J’y vais comme vous, comme tout le monde ; vous oubliez toujours ma sécularisation qui rend ma position fort simple. »

Il voulut même alors me montrer le bref de sécularisation ; mais il était resté à Paris. Je l’ai retrouvé depuis sa mort, avec toutes les pièces relatives à cette affaire, et qui sont fort curieuses : je les ai examinées avec soin ; elles m’ont prouvé que son mariage seul était resté le grand obstacle de sa réconciliation avec l’Eglise ; les autres offenses avaient été pardonnées et les censures ecclésiastiques levées à Paris par le cardinal Caprera, au nom du Pape.

J’ai parlé plus haut de l’attention avec laquelle M. de Talleyrand lisait le Discours sur l’Histoire universelle de Bossuet. A ce sujet, il me revient à l’esprit une circonstance qui me paraît remarquable. Un jour à Valençay, je crois dans l’année 1835, il me fit dire d’entrer dans sa chambre. Je l’y trouvais lisant : « Venez, dit-il, je veux vous montrer de quelle manière il faut parler des mystères ; lisez tout haut, et lisez lentement. » Je lus ce qui suit : « L’an quatre mil du monde, Jésus-Christ, fils d’Abraham dans le temps, fils de Dieu dans l’éternité, naquit d’une vierge. » -- « Apprenez ce passage par cœur, me dit-il, et voyez avec quelle autorité, quelle simplicité, tous les mystères se trouvent concentrés dans ce peu de lignes. C’est ainsi, ce n’est qu’ainsi qu’il convient de parler des choses saintes. On les impose, on ne les explique pas ; cela seul les fait accepter ; tout autre forme ne vaut rien, car le doute arrive dès que l’autorité manque ; et l’autorité, la tradition, le maître ne se révèlent suffisamment que dans l’Eglise catholique. »

Il trouvait toujours quelque chose à dire sur le protestantisme ; il l’avait vu de près en Amérique et lui avait conservé mauvais souvenir.

Je tombai gravement malade au mois de décembre 1837. Nous nous trouvions chez moi, à Rochecotte, où malheureusement il y a peu de ressources spirituelles. Cependant, me sentant en quelque danger, je voulus faire appeler le curé. Mon oncle le sut, et dans ma convalescence, il m’en témoigna quelque surprise. « Vous en êtes donc là ? dit-il ; et par où êtes-vous arrivé ? » Je le lui dis avec simplicité ; il m’écoutait avec intérêt ; et lorsqu’en finissant j’ajoutai qu’au milieu de beaucoup d’autres considérations sérieuses, je n’avais pas omis celle de ma situation sociale, qui m’obligeait d’autant plus qu’elle était plus élevée, il m’interrompit vivement et dit : « En effet, il n’y a rien de moins aristocratique que l’incrédulité. » Deux jours après, il reprit de lui-même une conversation semblable, me fit répéter les mêmes détails ; puis me regardant fixement, il dit : « Vous croyez donc ? – Oui, monsieur, fermement. »

C’est pendant ce dernier séjour que nous fîmes ensemble à Rochecotte qu’il apprit l’arrestation de l’archevêque de Cologne. Il en fut frappé comme d’un événement important : « Voilà qui peut nous rendre la ligne du Rhin, dit-il aussitôt. En tout cas, c’est de la graine catholique jetée en Europe. Vous la verrez lever et pousser vivement. » Je lus à cet époque un morceau sur les limites du pouvoir temporel, qui se trouve dans le discours prononcé par Fénelon au sacre d’un archevêque de Cologne. Je portai ce beau passage à mon oncle, qui en fut ravi et qui me dit : « Il faut le copier et l’envoyer au roi de Prusse. »

Revenu à Paris au mois de janvier 1838, M. de Talleyrand fut bientôt privé du peu d’exercice dont jusque là il avait gardé la possibilité. Il se foula le pied chez l’ambassadeur d’Angleterre, où il dînait le 27 janvier. L’hiver était très froid ; les douches qu’on lui fit prendre sur le pied malade pour lui rendre de la force l’enrhumèrent. Ce rhume devint un catarrhe ; il perdit bientôt le sommeil et l’appétit. Chaque matin, il se plaignit tristement de ses fatigantes insomnies, pendant lesquelles, disait-il, « on pense à terriblement de choses ». Une fois, il ajouta : « Durant ces longues nuits, je repasse dans mon souvenir bien des événements de ma vie. –Vous les expliquez-vous tous ? lui demandai-je. – Non, en vérité, il y en a que je ne comprends plus du tout, d’autres que j’explique, que j’excuse ; mais d’autres aussi que je blâme d’autant plus sévèrement que c’est avec une extrême légèreté que j’ai fait les choses qui depuis m’ont été le plus reprochées. Si j’avais agi dans un système, par principe, à la bonne heure, je comprendrais. Mais non, tout s’est fait sans y regarder, avec l’insouciance de ce temps-là, comme nous faisions à peu près toute chose dans notre jeunesse. » Je lui dis que j’aimais mieux qu’il en fût ainsi que s’il eût agi par suite de mauvaises doctrines. Il convint que j’avais raison.

C’est à la fin d’une de ces conversations qu’arriva votre lettre, monsieur l’abbé, celle que vous citez dans votre intéressante narration. Après me l’avoir fait lire, il me dit assez brusquement : « Si je tombais sérieusement malade, je demanderais un prêtre ; pensez-vous que l’abbé Dupanloup viendrait avec plaisir ? – Je n’en doute pas, lui dis-je ; mais pour qu’il pût vous être utile, il faudrait que vous fussiez rentré dans l’ordre commun, dont vous êtes malheureusement sorti. – Oui, oui, reprit-il, j’ai quelque chose à faire vis-à-vis de Rome ; je le sais. Il y a même assez longtemps que j’y songe. – Et depuis quand ? lui demandai-je, surprise, je l’avoue, de cette ouverture inattendue. – Depuis la dernière visite de l’archevêque de Bourges à Valençay ; et depuis encore, lorsque l’abbé Taury y est venu. Je me suis demandé alors pourquoi l’archevêque, qui, là, était plus directement mon pasteur, ne me provoquait pas ? Pourquoi ce bon sulpicien ne me parlait de rien. – Hélas ! monsieur, repris-je, ils n’auraient pas osé. – Je les eusse cependant fort bien reçus. » Vivement émue d’aussi bonnes paroles, je lui pris les mains ; et me plaçant devant lui, les larmes aux yeux, je lui dis : « Mais pourquoi attendre une provocation ? Pourquoi ne pas faire spontanément, librement, généreusement, la démarche la plus honorable pour vous-même, la plus consolante pour l’Eglise et pour les honnêtes gens ? Vous trouveriez Rome bien disposée, je le sais ; Mgr l’archevêque de Paris vous est fort attaché. Essayez. » Il me laissa dire, et je pus entrer plus avant dans le fond et le détail de cette question délicate, épineuse même ; mais que je savais bien, puisqu’elle m’avait été expliquée à plusieurs reprises par M. de Quelen, qui avait tenu à me la faire bien comprendre. Nous fûmes interrompus avant que j’eusse pu tout dire ; mais remontée chez moi, j’écrivis à M. de Talleyrand une longue lettre dictée par mon profond dévouement. Il la lut avec cette confiance qu’il voulait bien accorder à mes instincts, quand il s’agissait de sa renommée et de ses véritables intérêts. Ma lettre lui fit donc impression, quoiqu’il me le dit que quelque temps après, en me remettant pour M. de Quelen un papier dont je parlerai plus tard.

Au mois de mars 1838, il lut à l’Académie des sciences morales et politiques un éloge de M. Reinhard. Son médecin craignait pour lui la fatigue d’une telle entreprise ; nos instances pour l’en détourner furent vaines. « Ce sont mes adieux au public, disait-il ; rien ne m’empêchera de les lui faire. » Il tenait à saisir cette occasion de développer ses doctrines politiques et à montrer que c’étaient celles d’un honnête homme. « Il espérait même être ainsi de quelque utilité encore à ceux qui suivaient la carrière diplomatique. » La veille de la séance, parcourant avec moi son discours, il me dit ces mots : « La religion du devoir … Voilà qui plaira à l’abbé Dupanloup. » Quand nous arrivâmes au passage sur les études théologiques, je l’interrompis pour lui dire : « Convenez que ceci est bien plus à votre propre adresse qu’à celle de ce bon M. Reinhard ? – Mais sûrement, reprit-il, il n’y a pas de mal de ramener le public à mon point de départ. – Je suis ravie, lui dis-je alors, de vous voir placer la fin de votre vie à l’ombre des souvenirs et des traditions de votre première jeunesse. – J’étais sûr que cela vous plairait », fut sa bonne et gracieuse réponse.

M. de Talleyrand supporta singulièrement bien cette fatigante séance, où il eut tous les genres de succès : succès littéraire, succès politique, succès de grand seigneur et d’honnête homme. Rentré chez lui, il envoya sur le champ les premières épreuves de son discours à M de Quelen et à vous, monsieur ; il espérait votre approbation et y fut sensible.

Sa santé alors parut se remettre ; il reprit ses forces, fit des projets de voyage, parla de Nice pour l’hiver suivant ; il se sentait renaître et s’en rendait compte avec plaisir. Cependant, en apprenant le 28 avril la mort de son frère, plus jeune que lui de huit ans, il mit ses mains sur ses yeux et me dit : « Encore un avertissement, ma chère enfant ; savez-vous si mon frère a retrouvé sa mémoire avant de mourir ? – Non, monsieur, malheureusement ». Il reprit alors, avec une extrême tristesse : « Savez-vous bien que c’est affreux de tomber ainsi de la vie la plus mondaine dans l’enfance, et de l’enfance dans la mort. »

Cette pénible secousse ne ralentit pas les progrès de sa santé et nous pûmes le croire rendu à la vie. Je le remarque avec d’autant plus de soin, que ce fut le moment où toute idée de fin prochaine s’était éloignée, qu’il choisit pour s’occuper sérieusement de sa soumission au pape. Il rédigea un projet de déclaration sans m’en parler : c’était comme une agréable surprise qu’il voulait me ménager. Un jour où il me vit prête à aller à Conflans, chez M. de Quelen, il tira du tiroir de son bureau, celui-là même sur lequel j’écris en ce moment, une feuille de papier écrite des deux côtés et raturée même en plusieurs endroits : « Tenez, me dit-il, voici quelque chose qui vous fera bien recevoir là où vous allez : vous me direz ce qu’en pense M. l’archevêque. »

A mon retour, je lui dis que ce papier avait vivement touché M. de Quelen ; mais qu’il désirait que les sentiments qui y étaient exprimés fussent présentés sous une forme plus canonique, et qu’il comptait lui envoyer sous peu de jours la formule ecclésiastique. Vous savez mieux que personne, monsieur, que c’est, en effet, ainsi que les choses se sont accomplies.

M. de Talleyrand me parla aussi le même jour de son intention d’écrire une lettre explicative au pape, en lui adressant sa déclaration : il entra dans beaucoup de détails et appuya sur sa volonté de parler de Pauline dans cette lettre. Il finit par un mot qui a, ce me semble, une grande portée : « Ce que je ferai devra être daté de la semaine de mon discours à l’Académie ; je ne veux pas qu’on puisse dire que j’étais en enfance. » Cette pensée s’est reproduite sur son lit de mort et a reçu son exécution, comme il le désirait.

Mais je m’arrête ici : quelque riche que soit le sujet, votre récit en contient tous les détails. D’ailleurs dans la maladie de mon oncle, je n’ai été que sa garde-malade, et mon action, du reste, s’est bornée à réclamer votre consolante présence, monsieur l’abbé, et à obéir à mon oncle, en lui lisant les deux pièces pour Rome, avant qu’il n’y mît sa signature. J’eus la force de faire cette lecture avec lenteur et gravité, parce que je voulais ni devais rien ôter au mérite de son action. Il fallait qu’il pût se rendre compte de ce qu’il allait accomplir. Ses facultés étaient, Dieu en soit loué, trop intactes, son attention trop présente pour qu’une lecture troublée, précipitée eût pu le satisfaire ; je devais justifier sa touchante confiance qui lui avait fait désirer que ce fût moi qui lui fisse cette lecture importante. Je ne le pouvais que par la fermeté et la clarté de mon accent. C’était lui laisser, jusqu’à la dernière minute avec la connaissance exacte de la chose, pleinement son libre arbitre. C’est dans cet effort difficile que j’ai puisé la parfaite indifférence que j’ai opposée depuis aux doutes, aux attaques et aux calomnies dont j’ai été l’objet. Non, je puis le dire devant Dieu, il n’y a eu ni ignorance ni faiblesse de la part de M. de Talleyrand ; ni obsession ni abus de confiance de la mienne : sa généreuse nature, les souvenirs de sa première jeunesse, les traditions de sa famille, les nombreux enseignements d’une longue carrière, les exemples de Pauline, quelques éclaircissements que je fus chargés de lui donner, la confiance que vous sûtes lui inspirer, la révélation que chacun trouve à la porte du tombeau, et avant tout les grâces infinies d’une miséricordieuse Providence, voilà ce qui nous a permis de l’honorer aussi sincèrement dans la mort que nous l’aimions dans la vie.

Entraînée par un sujet qui m’est cher, j’ai dépassé les limites que d’abord je m’étais tracées ; mais je ne crains pas vous avoir fatigué, en ramenant votre attention sur les souvenirs qui, je le sais, vous sont précieux, et qui ont à mes yeux le mérite particulier d’avoir établi, monsieur l’abbé, entre vous et moi, un lien que rien ne saurait rompre ni affaiblir.



DUCHESSE DE TALLEYRAND, née princesse de Courlande.









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Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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