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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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TALLEYRAND

ET

L'INTERVENTION FRANCAISE

EN SUISSE

PAR

EMILE DUNANT





On sait que le 19 frimaire an VI (9 décembre 1797), F. C. de la Harpe et dix-huit autres Suisses remirent au Directoire exécutif une pétition pour demander son intervention dans les démêlés du pays de Vaud avec les gouvernements de Fribourg et de Berne. J’ai découvert l’original de cette pétition aux archives du ministère des Affaires Etrangères à Paris. On ne connaissait jusqu’ici qu’un modèle de pétition envoyé par Laharpe à Brun, que M. Fontaine-Borgel a fait connaître dans sa notice sur L. A. Brun). S’appuyant sur ce document, M. le prof. Vaucher inséra dans l’ « Indicateur d’histoire suisse » et dans ses « Mélanges d’histoire nationale » (p. 81) un article sur les questions que soulève l’étude de la pétition. En 1892, M. Vaucher publia encore dans l’ « Indicateur » un mémoire, rédigé par Laharpe antérieurement à la pétition, soit le 25 fructidor an V (11 sept. 1797) et adressé au Directoire. Dans ce mémoire, trouvé aux archives nationales de Paris au cours de recherches faites par M. Ch. Borgeaud, Laharpe mettait en avant l’idée de présenter une pétition et soumettait au gouvernement français ses vues sur la marche à suivre relativement au pays de Vaud.

Parmi les auteurs modernes, H. de Sybel, dans son ouvrage sur « L’Histoire de l’Europe pendant la révolution française » a le premier abordé la question des rapports faits par Talleyrand au Directoire sur la pétition qui avait été adressée à ce dernier. Il mentionne deux rapports du ministre : un premier dans lequel Talleyrand propose au Directoire de ne pas accepter la pétition ; et un deuxième, postérieur au premier et dont la conclusion était favorable au projet d’intervention. Mais, tandis que de Sybel, pour le premier de ces rapports, se référait aux archives du ministère des Affaires Etrangères, il n’indiquait aucune référence pour le deuxième.

Ayant eu moi-même accès aux archives de ce ministère l’an dernier, je trouvai, au tome 464 de la correspondance diplomatique, sous les N° 166 et 167, deux préavis de Talleyrand au Directoire (mais non de la main de Talleyrand), l’un sans date, l’autre daté du 20 frimaire an VI (10 décembre 1797), soit le lendemain ou le surlendemain du jour où fut remise au Directoire la susdite pétition. Voici le texte de ces deux pièces que nous présentons ici dans l’ordre où elles se trouvent dans le recueil mentionné, en désignant la 1ère par A ; la 2ème par B.

A

19 citoyens du Pays de Vaud, parmi lesquels se trouve le colonel Laharpe, ci-devant au service de la Russie, neveu du général de ce nom mort au service de la France, demandent au Directoire exécutif son intervention dans les démêlés de leur patrie avec les gouvernants de Berne et de Fribourg.

Quelques-uns des pétitionnaires sont domiciliés en France depuis 1781, et quelques autres le sont plus anciennement. En même temps qu’ils se disent devenus citoyens français, ils réclament leur droit de cité dans leur pays.

Les divers cantons de la Suisse, sur la demande qui leur en a été faite, consentent que leurs administrés qui ont été bannis pour opinions politiques, y rentrent librement. Mais l’Etat de Berne exige de ceux qui rentreront un serment de fidélité, et les réclamants refusent de s’y soumettre. Nés dans la caste sujette, ils méconnaissent les droits de la classe patricienne qui, depuis deux siècles, est en possession du gouvernement à Berne et à Fribourg. Ils sollicitent du Directoire de prendre fait et cause pour eux et d’exercer sur le Pays de Vaud un droit de surveillance et de garantie qu’ils disent fondé sur d’anciens traités.

Ils exposent que le duc de Savoye, en cédant au 16ème siècle le Pays de Vaud à MM. de Berne et de Fribourg, stipula qu’ils le posséderaient tel qu’il le possédait lui-même ; ils ajoutent qu’à cette époque le pays était régi par des Etats, et que MM. de Berne et de Fribourg négociaient chaque année avec cette assemblée et lui envoyaient des députés. Ce pays fut ensuite partagé entre Berne et Fribourg, et morcelé en différents bailliages. Ils réclament l’intervention de la France pour renverser à cet égard le gouvernement actuel et faire recouvrer au pays son ancienne constitution.

Le duc de Savoye ayant réservé, il y a 260 ans, leurs privilèges, les pétitionnaires, demandent que la République française les en fasse jouir, et qu’elle assure au Pays de Vaud une constitution représentative. Ils prient enfin le Directoire d’exiger que les anciens Etats du pays se rassemblent, soit à Lausanne, soit à Moudon, et de prendre des mesures énergiques pour neutraliser les efforts de tous ceux qui voudraient entraver cette régénération.

Les 19 réclamants parlent au nom de leurs concitoyens ; mais ils n’ont aucun pouvoir de délégués, ni d’avoués de leurs concitoyens ; et ceux-ci ne sont pas en mesure de leur en donner. Ils proposent implicitement de faire la guerre à la Suisse pour affranchir le Pays de Vaud. Mais les principes du gouvernement français sont de ne point s’immiscer dans les gouvernements étrangers. Il est de notre justice de récompenser la neutralité que la Suisse a gardée, en restant neutres dans les mouvements qui peuvent naître dans son sein ; et du reste l’exemple de la Valteline est la leçon des Vaudois. Je ne pense pas que la pétition doive être accueillie.

Je propose au Directoire de m’autoriser à répondre dans ce sens aux signataires, afin de calmer leur esprit révolutionnaire, de contenir leurs manœuvres, de les rendre circonspects dans toute correspondance de leur part qui tendrait à provoquer l’insurrection dans leur pays, et promettrait l’appui du gouvernement.

B

20 frimaire an VI. Dix-neuf citoyens du Pays de Vaud ont souscrit une pétition pour laquelle ils réclament l’intervention du gouvernement français dans les démêlés de leur patrie avec les gouvernements de Berne et de Fribourg. Quelques-uns des pétitionnaires sont domiciliés en France depuis 1781, d’autres plus anciennement encore. Mais jusqu’à présent, ils n’avaient pu retourner dans leurs foyers parce qu’ils étaient proscrits.

Les divers cantons de la Suisse, sur la demande qui leur en a été faite, consentent que leurs administrés qui ont été bannis pour opinions politiques, y rentrent librement. Mais l’Etat de Berne exige de ceux qui rentreront un serment de fidélité ; et les réclamants refusent de s’y soumettre. Nés dans la caste sujette, ils méconnaissent les droits de la classe patricienne qui, depuis deux siècles, est en possession du gouvernement à Berne et à Fribourg. Ils sollicitent du Directoire de prendre fait et cause pour eux, et d’exercer sur le Pays de Vaud un droit de surveillance et de garantie qu’ils disent fondé sur d’anciens traités.

Ils exposent que Charles III, duc de Savoye, en engageant ses droits sur le Pays de Vaud aux républiques de Berne et de Fribourg par le traité de St Julien en date du 10 décembre 1530, stipula que MM. de Fribourg et de Berne posséderaient le pays tel qu’il le possédait lui-même.

Ce traité n’a point été trouvé dans les Archives du Département. Il est impossible de dire jusqu’à quel point la citation est exacte. Ils ajoutent que dans le traité de Lausanne qui confirme la cession du Pays de Vaud en 1564, les privilèges des habitants furent conservés.

Le Directoire a sous les yeux le traité de Lausanne et il verra qu’effectivement, si l’article 1er paraît laisser au canton de Berne toute la latitude d’autorité qui dérivait du droit de conquête, l’article 8 réserve les us, droits et coutumes du Pays et des Particuliers, quant à leurs biens particuliers.

Les Pétitionnaires se fondent sur ce traité en assurant qu’il a été garanti par la France le 26 avril 1565, par un nouveau traité rappelé dans le traité d’alliance du 10 novembre 1582, réservé par celui du 28 mars 1777.

Ces deux traités de 1565 et de 1582 précités ne se sont point trouvés aux Archives. Ceux dont la date se rapproche le plus ne font aucune mention du traité de Lausanne.

Le citoyen Laharpe qui a rédigé la pétition et qui a été consulté sur les citations qu’elle renferme a promis des éclaircissements. Aussitôt qu’ils seront fournis, le ministre pourra mettre le Directoire à même de prononcer sur la nature du droit qu’il peut mettre en avant dans cette circonstance. Car toute la question consiste à bien établir le sens des stipulations du traité de Lausanne et à constater la garantie qu’on dit accordée par la France.

L’examen de ces pièces soulève un certain nombre de questions que nous devons examiner. La première est celle de savoir lequel des deux préavis a été rédigé le premier. Dans le tome 464 de la correspondance diplomatique relative à la Suisse aux archives du ministère des Affaires Etrangères, ils se suivent dans l’ordre où nous les avons présentés ; mais d’après leur contenu, celui que nous désignons par B (le seul portant une date, celle du 20 frimaire an VI) semble avoir été écrit avant A. – En effet, dans la pièce B, Talleyrand examine le sens et la valeur de la pétition de Laharpe ; il discute sur les textes des traités, se borne à un examen du sujet et ne conclut rien ; dans la pièce A au contraire il se prononce positivement pour le maintien de la neutralité envers la Suisse. En un mot, il semble que le préavis A, dans lequel le ministre conclut, soit postérieur au préavis B, dans lequel il ne fait que discuter en attendant, comme il le dit, les éclaircissements que donnera Laharpe. Mais le dernier en date ne saurait être que de quelques jours postérieur au premier, et il est possible, étant donné que toutes les pièces du recueil sont classées chronologiquement, qu’ils soient tous deux du 20 frimaire. Ces deux pièces nous donnent simplement le préavis de Talleyrand sur la question ; mais ils servent à établir, nous semble-t-il, qu’il refusait, à ce moment-là au moins, toute créance aux arguments présentés par Laharpe dans sa pétition et que, doutant beaucoup du bien fondé des droits mis en avant par les pétitionnaires, il ne pensait pas qu’une intervention du directoire en Suisse pût se justifier, ni en droit, ni en principe.

Quant aux arguments présentés par Laharpe dans la pétition, remarquons que Talleyrand aurait pu y répondre mieux qu’il ne l’a fait ; il observe, il est vrai, que les réclamants n’ont aucun pouvoir de délégués ni d’avoués de leurs concitoyens, et que ces derniers ne sont pas en mesure de leur en donner. Il doute encore de l’exactitude de la citation que font les pétitionnaires d’une clause du traité de St Julien ; mais n’ayant pas retrouvé le texte de ce traité, il ne peut se prononcer sur l’authenticité de cette prétendue stipulation « que MM. de Fribourg et de Berne posséderaient le Pays de Vaud tel que le duc de Savoie le possédait lui-même ».

Enfin, il reconnaît qu’avant de rien affirmer sur la nature du droit que le Directoire pourra faire valoir, il s’agit de bien établir les stipulations du traité de Lausanne et de constater la garantie qu’on dit accordée par la France. Mais le ministre ne répond point à cet autre argument de Laharpe par lequel celui-ci invoque la garantie de la France comme héritière des droits du duc de Savoie ; argument qui pouvait être réfuté par cette considération que la Savoie fut, non pas acquise par héritage, mais bien conquise par la France, et que le successeur légal des anciens ducs de Savoie était le descendant de ces ducs qui résidait à Turin en qualité de roi de Sardaigne.

Du 20 frimaire au 8 nivôse an VI, dix-neuf jours s’écoulent pendant lesquels Talleyrand paraît avoir fait attendre le rapport dans lequel il devait trancher la question de la garantie de la France. Un arrêté du Directoire, du 7 nivôse an VI (27 décembre 1797) nous prouve que ce rapport ne fut pas rédigé avant cette dernière date. Voici cet arrêté : « Le Directoire exécutif, cit. ministre vous a chargé il y a quelque temps de lui faire un prompt rapport sur une pétition de plusieurs habitants du Pays de Vaud, tendant à obtenir, en exécution d’anciens traités, la garantie de la République française pour le rétablissement de leurs droits. »

« Vous n’avez pas encore fait ce rapport, et cependant il importe que le Dir. exéc. statue le plus tôt possible sur la pétition dont il s’agit. Le Direct. Exéc. vous invite à lui rendre compte de cette affaire sans délai ultérieur. »

On connaît, d’autre part, l’arrêté du Directoire, du 8 nivôse an VI, ainsi conçu : « Le Directoire exécutif, ouï le rapport du ministre des relations extérieures, arrête qu’il sera déclaré, par le ministre de la République française près les cantons helvétiques, aux gouvernements de Berne et de Fribourg, que les membres de ces gouvernements répondront personnellement de la sûreté individuelle et des propriétés des habitants du Pays de Vaud qui se seraient adressés et pourraient s’adresser encore à la République française, pour réclamer, en exécution des anciens traités, sa médiation, à l’effet d’être maintenus ou réintégrés dans leurs droits. »

Ce deuxième arrêté prouve que, le 8 nivôse, le dit rapport était fait sur l’injonction contenue dans l’arrêté du 7, puisque le Directoire s’appuie pour sa déclaration sur un rapport présenté par le ministre, à moins que ce rapport n’ait jamais été fait et que le Directoire ait rendu sans lui son arrêté du 8 nivôse. Ce rapport-là, s’il a existé, ne saurait être une des pièces du 20 frimaire, simples préavis dont les conclusions étaient favorables au système de neutralité, mais bien un nouveau rapport, celui dont l’arrêté du 7 exigeait la prompte confection.

Nous n’avons pas trouvé ce dernier rapport au ministère des Affaires étrangères, et M. de Sybel ne semble pas l’avoir vu non plus quand il dit que Talleyrand, « impuissant à arrêter les Directeurs, dut présenter un rapport favorable aux réfugiés », sans renvoyer le lecteur, comme pour le document du 20 frimaire, aux archives du ministère. On peut se demander pourquoi cette pièce manque aujourd’hui et conjecturer qu’elle fut soustraite ou détruite à dessein, par son auteur, ce qui, de la part de Talleyrand, n’aurait rien d’invraisemblable.

A défaut de l’original, nous avons cherché et trouvé un résumé du rapport en question dans l’ouvrage intitulé : « Mémoires tirés des papiers d’un homme d’Etat ».

Nous donnons ici un passage du mémoire présenté par Laharpe au Directoire le 25 fructidor an V et nous le faisons suivre d’un fragment du rapport cité dans les « Mémoires d’un homme d’Etat », afin que le lecteur puisse comparer ces deux textes.

Passage du Mémoire de Laharpe du 25 fructidor an V :

Depuis l’année 1536, ce précieux démembrement de l’Empire franc (le Pays de Vaud) dépend des oligarchies de Fribourg et de Berne, qui en prirent possession à cette époque, à la suite d’un engagement contracté en leur faveur en 1530 par le duc de Savoye, Charles III. Sous le gouvernement savoisien, ce pays constituait une province unique, régie par des Etats provinciaux, de concert avec un bailli ducal dont les prérogatives étaient limitées par les lois constitutionnelles, tombées dès lors en désuétude par l’astuce des patriciens Bernois et Fribourgeois. En 1564, le duc de Savoye renonça formellement à ses droits sur ce pays par le traité de Lausanne, après avoir réservé les privilèges des habitants, et le 26 avril 1565 la France se constitua garante de ce traité et par là-même de nos privilèges. »

« Cette assemblée de vrais représentants du peuple vaudois, élus librement, examinera ensuite si la violation notoire du pacte social par MM. de Berne et de Fribourg » etc.

Fragment du rapport cité dans les « Mémoires d’un homme d’Etat » :

« Depuis longtemps le peuple du Pays de Vaud, détaché de la Savoie en 1530, gémit sous le despotisme des gouvernements de Berne et de Fribourg. Ce pays précédemment démembré de la France, formait sous le gouvernement savoisien une province séparée, régie par des Etats, de concert avec un bailli ducal dont les attributions étaient circonscrites par des lois constitutionnelles. »

« Ces lois, furent dès 1530 même, méprisées et foulées aux pieds par les patriciens bernois et fribourgeois. En 1564, le duc de Savoye renonça à toutes ses prétentions sur ce pays ; mais il stipula formellement la réserve de sa constitution ; et le 26 avril 1565, le gouvernement français se constitua garant de ce traité et par conséquent des droits politiques du Pays de Vaud. »

« On sait avec combien peu de ménagement fut sans cesse violé par les gouvernements de Berne et de Fribourg le pacte social que ces nouveaux traités avaient formé entre eux et les Vaudois. – Les Vaudois réclamèrent à diverses époques contre l’oppression dont ils étaient victimes ; mais longtemps la force imposa silence à la multitude ; et ceux d’entre eux qui montrèrent le plus de courage furent proscrits. De ce nombre fut le brave général Laharpe qui, adopté par la République française, devint un de ses plus intrépides défenseurs et scella de son sang, dans les plaines d’Italie, l’attachement qu’il lui avait voué. »

« Cependant, la liberté conservait dans le Pays de Vaud de nombreux et énergiques amis ; ils se déterminèrent enfin à faire réclamer la protection que la république leur devait, en vertu des traités de 1564 et 1565, tant comme subrogée au ci-devant duc de Savoie que comme remplaçant l’ancien gouvernement français. »

« Ici le ministre, ajoute l’auteur des « Mémoires d’un homme d’Etat », après avoir rendu compte au Directoire des réclamations qui lui avaient été adressées pour le rétablissement des Vaudois dans leurs droits politiques, conclut à ce que ces droits leur soient enfin garantis. »

Comme on le voit, ce rapport (du 28 décembre 1797) cité dans les « Mémoires d’un homme d’Etat » se rapproche plus du texte du mémoire présenté par Laharpe au Directoire (11 septembre) que du texte de la pétition (9 décembre), et son auteur a certainement eu sous les yeux le dit mémoire. C’est le seul indice que nous y trouvions sur son origine et il ne suffit pas pour l’attribuer avec certitude à Talleyrand.

De l’exposé qui précède, il résulte :

1. Qu’immédiatement après l’envoi de la pétition, Talleyrand, de son propre mouvement, proposa au Directoire d’écarter la demande formulée par les pétitionnaires et de rester neutre vis-à-vis de la Suisse ;

2. Que, dix-neuf jours plus tard, à en juger par les termes de l’arrêté du 8 nivôse, il semble avoir changé d’avis et s’être prononcé en faveur de la garantie.

Il nous reste à examiner quelles influences le ministre des relations extérieures a subies pendant ces dix-neuf jours, et pourquoi il tarda tant, contre le gré du Directoire, à se prononcer définitivement en faveur de l’intervention sollicitée par les réfugiés.

Madame de Staël qui séjourna à Paris jusqu’aux premiers jours de nivôse cherchait à détourner le coup que le Directoire allait frapper : c’est ce qu’on peut inférer de ce passage d’une lettre de Laharpe à Brun, en date du 10 nivôse an VI : « C’est la Staël, disait-il, qui, par ses intrigues, a empêché que le rapport ne fût fait plus tôt ; elle part ; je voudrais que le feu commençât par leur château de Coppet, car c’est une infernale gueuse. » Nul doute qu’il ne s’agisse ici du rapport définitif du 28 décembre ; Laharpe n’aurait point dit cela des préavis du 20 frimaire, rédigés dès le lendemain ou le surlendemain du jour où fut remise la pétition.

D’autre part, Mallet du Pan, dans une lettre datée de Fribourg, le 4 janv. 1798, dit : « La baronne de Staël, accusée d’avoir remis au ministre des affaires étrangères à Paris un mémoire en faveur des Suisses, a reçu ordre de sortir de France dans trois jours. »

Rappelons enfin un passage des « Considérations sur la Révolution française » de Madame de Staël. L’argent manquait pour l’expédition d’Egypte et Bonaparte projetait de s’emparer du trésor de Berne. Madame de Staël reconnaissait au Pays de Vaud le droit de demander une existence indépendante ; mais, comprenant que la situation des Vaudois pourrait servir de prétexte à l’invasion, elle blâmait les émigrés suisses de demander le secours des Français. La baronne crut pouvoir détourner Bonaparte de ses plans et plaida devant lui la cause de l’intégrité du Pays de Vaud et de la Suisse. Bonaparte, dont le mobile le plus puissant était l’intérêt personnel, ne se rendit pas aux arguments de son interlocutrice. Il objecta que l’état du Pays de Vaud était un motif suffisant pour y faire entrer les troupes françaises ; que les Vaudois, soumis jusqu’alors aux Bernois, ne pouvaient exister sans droits politiques. Madame de Staël lui répondit que les Vaudois étaient parfaitement libres sous les rapports civils, et que « quand la liberté existait de fait, il ne fallait pas, pour l’obtenir de droit, s’exposer au plus grand malheur, celui de voir les étrangers sur son territoire. » Bonaparte répliqua qu’il était injuste de la part des Bernois d’exclure du gouvernement une portion des citoyens. Madame de Staël reconnut que cela était vrai en principe, mais ajouta que c’était par des efforts personnels qu’il fallait conquérir la liberté, et non en « appelant comme auxiliaire une puissance nécessairement dominatrice ». Bonaparte répétait comme une chose apprise : « Il faut aux hommes des droits politiques ».

Nous savons enfin, par certains passages des « Considérations » et des « Mémoires de Talleyrand » que Madame de Staël, qui, la première, avait présenté l’évêque d’Autun, revenu des Etats-Unis, à Barras, et préparé par là sa nomination au ministère des Relations extérieures, était restée en rapport avec Talleyrand et gardait un certain ascendant sur son esprit.

Résumons-nous : l’arrêté du 7 nivôse et la lettre de Laharpe à Brun, documents qui semblent authentiques et corroborés par quelques autres, prouvent qu’entre le 20 frimaire et le 7 nivôse, Talleyrand a été influencé par Madame de Staël, qui contribua à retarder la rédaction du rapport décisif demandé par le Directoire. D’autre part, il paraît non moins évident que Laharpe, Bonaparte et les Directeurs, Rewbell surtout, qui avaient hâte de trouver un prétexte pour révolutionner la Suisse, cherchèrent à obtenir du ministre qu’il souscrivit à leurs plans.

Lorsque, le 10 juillet 1798, Talleyrand présenta au Directoire un rapport général sur la situation de la République française, considérée dans ses relations extérieures avec les autres puissances, parlant de l’appui sollicité par les réfugiés suisses, il disait : « La République ne pouvait refuser de remplir les devoirs de la garantie » ; ce qui semble indiquer qu’à ce moment-là, il acceptait la responsabilité du fait accompli.

Dans les Mémoires publiés par Monsieur le duc de Broglie, on peut relever ce passage relatif à l’acte de médiation : « La Suisse, que le Directoire, dirigé par MM. Laharpe et Ochs, avait voulu transformer en une république une et indivisible, était redevenue, comme elle désirait de l’être, une Confédération avec les anciennes ligues. » etc.

Dans un mémoire présenté par Talleyrand au Premier Consul, au commencement de 1800, nous trouvons ce passage caractéristique : « Néanmoins, dans la guerre de la révolution, la neutralité suisse a rendu un service important en couvrant la plus faible des frontières françaises, et on doit considérer comme une lourde faute du Directoire de s’être laissé entraîner par des hommes tels que La Harpe et Ochs à détruire cette neutralité », et plus loin : « Cette neutralité est une tradition excellente et si utile qu’il aurait fallu se garder d’y porter atteinte ».

Voici enfin ce que disait Talleyrand dans les instructions remises, le 22 pluviôse an VIII, à Reinhard, envoyé comme chargé d’affaires en Suisse par le premier Consul : « Il est peu nécessaire aujourd’hui de retracer des faits connus et de reprendre les détails de la naissance, des progrès, des développements de la révolution helvétique. On sait que c’est un des torts les plus graves du premier Directoire français, on sait que quelques brouillons suisses, comme Ochs et Laharpe, vinrent à paris suivre pendant cinq ou six mois un cour d’articles incendiaires dans nos journaux et en même temps une série d’intrigues et de manœuvres de tout genre auprès des membres les plus irascibles du gouvernement français… dont l’un se trouvait précisément avoir ce qu’il appelait des injures personnelles à venger contre la Suisse… »

… « C’était sans doute un heureux privilège respecté par la guerre et le temps que celui de la neutralité helvétique, et s’il dépendait encore de nous aujourd’hui de le conserver, nous rejetterions comme un attentat inutile l’idée d’y porter atteinte. »

Nous pourrions multiplier les citations, mais nous dépasserions les limites de cette étude. Concluons :

Talleyrand, auquel les circonstances et la souplesse de son caractère permirent de servir tant de gouvernements différents, ne partageait point les idées des Directeurs relativement au système de neutralité de la Suisse, et quand parut la pétition des réfugiés suisses, il ne pensa point qu’elle dût être acceptée, comme le prouvent les deux préavis authentiques que nous avons cités. Fortifié dans cette opinion par Madame de Staël, il ne se prêta point facilement à présenter un rapport conforme aux vues du gouvernement et s’il s’y résigna, ce qui n’est pas certain, ce ne fut que sur une injonction formelle de celui-ci. Ce n’est donc point l’avis de Talleyrand qui décida l’arrêté du Directoire, et ce sont au contraire les Directeurs qui, ayant obligé le ministre à se plier à leurs vues, doivent rester aux yeux de l’historien, en même temps que Laharpe, responsables des faits qui furent la conséquence de l’intervention française en Suisse.

Emile Dunant, doc. phil.





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in INDICATEUR DE L'HISTOIRE SUISSE PP.257-262 - 1892





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