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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LA PENSEE ECONOMIQUE ET FINANCIERE DE TALLEYRAND

PAR

FLORIANE DESCUNS-VERNE





AVANT-PROPOS

INTRODUCTION

I – TALLEYRAND – Abbé malgré lui

II – La première formation économique de Talleyrand

1 – La « société » du siècle - rôle de la Finance et de la spéculation

2 – Le Banquier Panchaud

III – L’agent général du clergé

1 – Ses contacts avec la Caisse d’Escompte

2 – Ses contacts avec le contrôle des Finances

IV – L’Evêque d’Autun, député aux Etats Généraux

V – Le Proscrit

PREMIÈRE PARTIE : LA PENSÉE ÉCONOMIQUE ET FINANCIÈRE DE TALLEYRAND DANS LES FAITS

I – LA PENSÉE FINANCIÈRE

1 – Ses vues sur le Crédit Public

a) Ses vues sur les Emprunts

b) L’ordre financier : base de la confiance dans le Crédit Public

2 – Ses vues sur l’Impôt

3 – Ses vues sur la Dette Publique : les biens du clergé doivent servir à son remboursement

II – LA PENSÉE ÉCONOMIQUE

1 – Ses vues sur la méthode en Economie-Politique

2 – Ses vues sur l’agriculture et le développement économique

3 – Les Banques

4 – La Monnaie

5 – Le Commerce International

a) Répartition naturelle de la production – Justification du commerce international

b) Intérêt et similitude de civilisation base du développement extérieur

c) Caractère conquérant du commerce – Nécessité de l’organisation des marchés commerciaux

d) Le libéralisme économique

– commerce des grains

– traité de 1786

Désir d’extension commerciale

f) Pensée coloniale

DEUXIÈME PARTIE : LA PENSÉE ÉCONOMIQUE ET FINANCIÈRE DANS LE MOUVEMENT DES IDÉES

I – LA RÉACTION CONTRE LE MERCANTILISME

1 – La réaction contre le protectionnisme

1 – La réaction contre le bullionisme

II – TALLEYRAND ET LAW

III – TALLEYRAND ET LES PHYSIOCRATES

IV – TALLEYRAND ET A. SMITH

V – TALLEYRAND ET DAVID HUME

CONCLUSION


***



AVANT-PROPOS


Il est peu de figures historiques aussi riches d’aspects que celle de Talleyrand.

Né le 2 février 1754, mort le 17 mai 1838, Charles Maurice de Talleyrand-Périgord occupe le premier plan sur la scène politique française, pendant plus d’un demi-siècle. Investi de fonctions officielles ou simple particulier opulent, il est constamment mêlé aux évènements complexes qui se déroulent en France pendant cette période.

Abbé de Périgord (18 décembre 1779), évêque d’Autun (2 novembre 1783), député aux Etats Généraux (2 avril 1789), membre actif de l’Assemblée Constituante, Talleyrand assiste au règne de Louis XVI et disparaît de la scène politique française pendant les années obscures et sanglantes de la Révolution. Ministre des Relations Extérieures, sous le Directoire (18 juillet 1797), le Consulat et l’Empire, pourvu des plus grandes dignités, il se retire à nouveau de la vie publique en 1806 et intrigue… C’est la chute de Napoléon… En 1814, Talleyrand président du Gouvernement Provisoire, signataire du Traité de Paris, restaure la Royauté avec Louis XVIII. Il est l’Ambassadeur de France au Congrès de Vienne.

Il disparaît de la scène officielle pendant la deuxième Restauration, mais est un des dirigeants de l’opposition libérale qui entraîne la chute des Bourbons. C’est enfin la monarchie de Juillet, la monarchie constitutionnelle qu’il a tant désirée. Il termine à 76 ans sa longue carrière d’homme public comme Ambassadeur à Londres en 1830.

Or cet homme qui de la fin du XVIIIe siècle au premier tiers du XIXe a assuré une telle continuité dans la présence politique, exercé une telle fascination sur ses contemporains, imposé à tous les régimes son incontestable autorité, n’a pas dû seulement aux évènements d’être porté aux premières places : par son expérience, sa compétence, il avait les moyens de remplir toujours les premiers rôles et de s’y maintenir.

Dès que l’on interroge ses écrits, ses mémoires, sa correspondance, les premières années combien significatives de sa vie politique, il apparaît à côté du Talleyrand évêque renégat, conspirateur perpétuel, diplomate prestigieux qu’a retenu communément l’histoire, un Talleyrand financier et économiste. C’est cet aspect peu connu, inhabituel d’une personnalité si riche et qui a contribué certainement à son étonnante réussite que ce travail va essayer d’éclairer.

Il peut paraître étrange de donner une préface biographique à l’exposé des Conceptions économiques et financières d’un homme d’Etat. Mais il est indispensable de pénétrer dans la vie même de Talleyrand pour connaître sous quelles influences, il a été amené à faire une telle place dans ses préoccupations aux problèmes financiers et aux questions économiques, non seulement au contact de son entourage, mais encore par la position éminente qu’il occupa dans l’administration du premier ordre de l’Etat, le Clergé.

Dans notre première partie nous tenterons d’exposer à travers les faits la pensée économique et financière de Talleyrand. Nous débuterons par l’exposé de sa pensée financière. Ce plan nous est imposé par la personnalité même de l’auteur qui s’est d’abord consacré au problème financier, et par son biais a abordé les questions économiques que nous exposerons à la suite. Nous respecterons ainsi l’ordre chronologique de sa pensée, c’est parce qu’il a été dirigé vers les questions de Finances qu’il est remonté à la source, à l’Economie Politique.

Après l’exposé de sa pensée économique et financière nous aborderons en une seconde partie : la place de la pensée économique et financière de Talleyrand dans le mouvement des idées. Nous étudierons successivement les diverses influences qu’il a subies, celles de Law, des Physiocrates, de David Hume et d’Adam Smith.

Dans notre conclusion, nous porterons un jugement de valeur sur Talleyrand, économiste méconnu.


***



INTRODUCTION


I – TALLEYRAND – ABBÉ MALGRÉ LUI

Destiné contre son gré à l’Eglise, à cause d’une difformité malheureuse, un pied bot, qui le rendait impropre au service des armes, Talleyrand est dès son adolescence rien moins que clérical. Cette carrière ecclésiastique que ses parents lui font embrasser en faisant briller le rôle politique d’hommes d’Eglise devenus de célèbres ministres, il ne l’a jamais désirée.

« Il fallut chercher à me séduire par l’appât des affaires et par le tableau de l’influence qu’elles donnent. On cherchait à s’emparer des dispositions que je pouvais avoir. Pour cela on me faisait lire, soit les Mémoires du Cardinal de Retz, soit la vie du cardinal de Richelieu, soit celle du Cardinal Ximenes, soit celle d’Hincmard, ancien archevêque de Rennes. Quelque route que je prisse, mes parents étaient disposés à la trouver bonne, le seul point était que je passasse le seuil. Cette action continuelle que je voyais exercer sur moi, ne me décidait point, mais me troublait. La jeunesse est l’époque de la vie où on a le plus de probité. Je ne comprenais pas encore ce que c’était d’entrer dans un état avec l’intention d’en suivre un autre, de prendre un rôle d’abnégation continuelle pour suivre plus sûrement une carrière d’ambition, d’aller au séminaire pour être ministre des Finances » (1).

Il se résigna cependant et entra en 1770 au Séminaire de Saint-Sulpice « Années d’humeur, de silence, et de lecture » (2), années d’enrichissement où bénéficiant de la formation théologique qui entraîne des qualités de clarté et de raisonnement, il développe ses aptitudes intellectuelles par la lecture et la réflexion, ouvre son esprit sans l’asservir à toutes les influences, édifiant cette base solide de connaissance sur laquelle allait pouvoir se construire toute son expérience.

Le futur abbé se plaît à insister sur l’utilité de cette éducation d’autodidacte.

« La bibliothèque de Saint-Sulpice était… nombreuse et bien composée. J’y passais mes journées à lire les grands historiens, la vie particulière des hommes d’Etat, des moralistes, quelques poètes… Comme j’étais toujours en tête à tête avec l’auteur que j’avais entre les mains, et comme je ne pouvais le juger qu’avec mon propre jugement, il m’arrivait presque toujours de penser que lorsque nous étions d’avis différent, c’est moi qui avait raison… Cette éducation prise à soi seul doit avoir quelque valeur… ».

Dès 1775, ayant terminé ses études au Séminaire, ordonné sous-diacre le 1er avril 1775, le jeune Charles Maurice grâce à sa haute naissance et aux relations de sa famille, fait son entrée dans la Société. Il assiste le 11 juin 1775 au Sacre de Louis XVI dans la Cathédrale de Reims. La famille de Talleyrand y joue les premiers rôles : son oncle le coadjuteur officie auprès du Cardinal de la Roche-Aymon, son père est l’un des seigneurs désignés par le Roi comme otage de la Sainte Ampoule (3). Le 24 septembre 1775, Talleyrand est nommé par le Roi, bénéficiaire de l’Abbaye de Saint-Denis, avec 18 000 livres de revenus. La même année, grâce à son nom, à la faveur de la Cour, à sa réputation acquise d’intelligence, à la protection du Cardinal de la Roche-Aymon, Archevêque de Reims, la province de Reims le désigne comme député du second ordre à la session d’une des Assemblées du Clergé et il est nommé promoteur de l’Assemblée (4).

Moment insigne pour un si jeune homme qui par ce poste très en vue, prend rang dans une Carrière réalisatrice d’ambition et se trouve à bonne école, mêlé de si près à la vie juridique et financière du Premier ordre de l’Etat. C’est ainsi que très jeune il prendra l’habitude des responsabilités et s’initiera, en les étudiant, en les traitant, en les réglant aux questions très variées (impôts, finances, enseignement, assistance, discipline ecclésiastique, contentieux), qui intéressent l’activité du premier corps de l’Etat (5).

Promoteur de l’Assemblée, c’est-à-dire chargé de requérir au nom de l’intérêt public, équivalent du ministère public près des tribunaux, Talleyrand avait charge de veiller à la Conservation des droits, des libertés et de la discipline de l’Eglise.

Or la question financière était déjà la première à l’ordre des préoccupations ecclésiastiques.

« Quand l’intérêt pécuniaire du clergé était attaqué, la défense était générale » (6).

Depuis l’édit célèbre du ministre Machault qui avait tenté d’assujettir les biens du clergé à l’impôt du vingtième des revenus fonciers, mobiliers, industriels et commerciaux et même de limiter l’accroissement continu de ses biens de main-morte, soustraits à la circulation générale et par là même à des impôts nouveaux et à des droits de mutation, la question restait toujours en suspens de savoir si les biens de l’Eglise étaient soumis aux devoirs féodaux envers le Roi. Ce problème mettait en question la possession temporelle du Clergé. Le sort du Clergé étant en ces matières soumis à des arrêts de surséance, qui suspendaient l’exécution de la loi de 1674, qui imposait au clergé les services féodaux.

Aussi « quelques difficultés, et quelques retards à l’arrêt de surséance engagèrent le Clergé à faire de nouveaux efforts » (7).

Le jeune promoteur se fit à cette époque le défenseur zélé de l’immunité des biens de l’Eglise, « l’immunité des biens d’Eglise fait partie du Droit public français… Le Clergé établit dans une foule de mémoires dont je crois qu’un est de moi, que tenant ses exemptions de la munificence des Rois de France, sa cause se rattachait à la législation générale du royaume qui met sous la même sauvegarde les droits de tous les ordres et la propriété des citoyens » (8).

Son attitude plus tard devait être bien différente.

Il s’exerçait alors dans des fonctions beaucoup plus d’administration financière que d’ordre religieux, et il se fit si bien remarquer par son habileté financière, qu’on lui réserva déjà une place d’agent général du Clergé, agent général qui était le représentant des intérêts du Clergé auprès du Gouvernement dans l’intervalle de ses Assemblées. Poste de choix, quand on songe qu’il n’y avait pour représenter le premier Ordre de l’Etat que deux agents élus pour cinq ans.

Rentré en Sorbonne en 1776, il en sort deux ans plus tard, est ordonné prêtre le 18 décembre 1779, et comme prévu nommé agent général du Clergé en 1780.

Bien qu’il soit arbitraire de diviser ce qui forme un tout, on peut dégager nettement les influences qu’a subies et qui ont formé le financier et l’économiste qui nous intéresse.

C’est pourquoi, nous allons successivement étudier l’influence de la société du siècle et du banquier Panchaud sur sa formation. Puis l’importance de ce poste officiel d’agent général du clergé qui l’introduit dans le monde de la haute administration, et par les contacts permanents qu’il lui procure avec le contrôle des finances, la caisse d’escompte, en fait un technicien financier de haute valeur.

II – LA PREMIÈRE FORMATION ÉCONOMIQUE DE TALLEYRAND

1) La « société » du siècle – rôle de la Finance et de la spéculation

Installé à Belle-Chasse dans un pied-à-terre confortable, il vit mêlé à son siècle, à cette société si brillante, cosmopolite, qui malgré le morcellement plus accentué des diverses classes, réunit dans ce pays de haute Civilisation l’élite de la pensée, bien que les lettres naguère si brillantes palissent un peu à côté des Sciences.

Cette société, toujours avide de connaissances nouvelles de découvertes scientifiques, de philosophie, de systèmes économiques et financiers, recueille, transmet les idées nouvelles. Dans les salons célèbres des femmes du monde ou du demi-monde, les Sociétés, les clubs, les loges maçonniques, se propagent les idées les plus hardies, s’étudient les nombreux problèmes suscités par les abus et les désirs de réformes, se discutent les questions financières et politiques.

« Quelle est la révolution qui pourrait se faire en France sans que la mode y eut plus ou moins part ? » note Grimm dans sa correspondance littéraire.

Tous les prétendants aux ministères avaient chacun à leur disposition quelques maisons principales de Paris, dont il faisait les opinions et le langage… On critiquait toutes les opérations des ministres… Les jeunes femmes parlaient pertinemment de toutes les parties de l’administration… » (9).

« La puissance de ce qu’on appelle en français la société a été prodigieuse dans les années qui ont précédé la Révolution… » (10).

L’abbé de Périgord note la toute puissance de cette société française, et il se forme à son contact. « À l’âge où l’on est disciple de tout ce qui vous entoure », il recherche les « hommes les plus distingués par leur vie passée ou par leurs ouvrages ou par leur ambition ou par l’avenir que leur promettaient leur naissance, leurs relations, leurs talents » (11).

À Belle-Chasse, tous les matins se réunissait le groupe des inséparables et des intimes, Choiseul-Gouffier (12), Louis de Narbonne-Lara (13), le Duc de Lauzun, Panchaud le financier, créateur de la caisse d’escompte, le médecin philosophe Barthès, l’abbé Delile le poète, Mirabeau, le futur grand orateur de la Constituante, fils du marquis de Mirabeau, l’ « Ami des hommes », le physiocrate, Chamfort (14), Dupont de Nemours, vulgarisateur de la physiocratie, Rulhière, etc…

Les nouvelles du jour, les questions de politique de commerce, d’administration, de finances arrivaient toutes successivement dans la conservation… Il y avait pour nous tous plaisir et instruction, en réalité quelque ambition en perspective » (15).

Matinées de Belle-Chasse, si riches d’enseignement que Charles Maurice évoque avec tant de vie : n’était-ce pas l’époque du fameux traité de commerce avec l’Angleterre (1786) qui soulevait tant de discussions, et des problèmes économiques d’avant-garde.

Tous ces hommes célèbres ou qui allaient le devenir fréquentent d’autres hommes en vue : Roederer, Sieyes, l’abbé Louis, Freteau, la Rochefoucauld, d’Aiguillon, Noailles, Condorcet, de St Farjeaux, de Lemoinelle, les banquiers Lecoulteux, Laborde, Dellessert, Clavière, Panchaud, Schweizer. Ils se retrouvaient tous dans les sociétés en vogue, comme la « Société des Trente », où se réunissait la noblesse libérale, chez l’abbé Morellet où les hommes distingués du temps, économistes et financiers étudiaient des questions techniques par écrit, dans les loges maçonniques et dans les cafés célèbres du Palais royal où circulaient les nouvelles et les journaux comme le quotidien « Journal de Paris » (16).

Il est un fait remarquable dans cette société, c’est la place prépondérante qu’occupe la Finance. Les financiers, comme on le voit, sont mêlés à Paris au grand monde de la Cour et de la ville. La ville est le centre d’une fiévreuse spéculation, le point de mire de tous les étrangers.

L’opulence privée s’oppose à la détresse des finances publiques. Malgré la crainte de la banqueroute, les banquiers français, suisses, hollandais aident aux placements des emprunts d’Etat, spéculent sur les emprunts, sur les billets de la caisse d’escompte créée en 1776, sur les actions de la nouvelle Compagnie des Indes et sur les actions de toute une série d’affaires qui viennent de se créer : compagnie des eaux de Paris, compagnie d’assurances contre l’incendie, d’assurances sur la vie, de la Banque de St Charles créée par Cabarrus à Madrid, dont le banquier Lecoulteux vend les titres sur la place de Paris.

« Les fonds publics perdaient tous les jours de leur valeur. La Bourse de Paris recevait tout son mouvement des spéculations faites sur les fonds des établissements particuliers. On achetait, on vendait des actions de la Caisse d'escompte, des actions de la compagnie des Indes, des actions de la Compagnie des eaux de Paris, des actions de la Compagnie contre les incendies… Comme dans le temps de calamité, le jeu occupait toutes les têtes » (17).

L’agiotage bat son plein, des fortunes s’élèvent rapidement, démoralisent le monde commercial honnête. Tous ces banquiers entrent de plus en plus dans le jeu de la politique : n’est-elle pas la suite naturelle des affaires ?

Talleyrand vit dans le milieu des « manieurs d’argent » ; il y trouve son intérêt et recueille des enseignements.

Il satisfait ses passions immédiates, l’amour de l’argent et du jeu. Fils d’une grande famille dont les moyens étaient réduits, Charles Maurice souffrit dans son orgueil de cette insuffisance de revenus. Cet homme qui toute sa vie eut au suprême degré le goût du faste, sera en début de sa carrière, en proie aux créanciers. Quand il tient de lui, même son existence, sa fierté éclate.

« En sortant de Sorbonne, je me trouvais enfin sous ma propre, libre et unique direction… j’eus même un moment fort doux lorsque, nommé par le Roi à l’abbaye de Saint-Denis, je puis employer mes premiers revenus à payer au Collège d’Harcourt une forte partie de ma pension qui y était due encore et de m’acquitter envers M. Langlois des soins qu’il avait eu de moi dans mon enfance » (18).

Ces dures années décisives pour la formation de son caractère et de son esprit ne le furent pas moins pour lui donner le sentiment aigu des réalités économiques, des problèmes d’argent. Quand Talleyrand parle d’opérations financières, il n’en parle pas en économiste de cabinet, mais en homme qui sait comment l’on manie l’argent, à quoi il sert, comme il se perd.

Avide de richesses, d’opulence, il spéculera avec la frénésie qui caractérise son époque et son milieu et qui le caractérisera sa vie durant. Ne sera-t-il pas toujours à l’affût des affaires, à la recherche de spéculations fructueuses, monnayant plus tard ses portefeuilles de ministre et ses interventions : toujours d’ailleurs beau joueur acceptant avec son impassibilité proverbiale les pertes et les gains.

2) Le banquier Panchaud

Remarquablement doué pour toutes les questions financières, il se fait remarquer par le financier Panchaud et trouve en lui un maître (19).

Panchaud, séduit par ce brillant jeune abbé à qui il prédit grand avenir, ne se contente pas de donner au jeune Talleyrand des conseils de bourse, mais l’éduque sur le plan financier, l’initiant à ses théories personnelles et le faisant profiter de sa longue expérience, jusqu’en 1789, date de sa mort.

Panchaud, originaire du canton de Vaud, avait comme beaucoup de ses compatriotes, installé une maison de banque à Paris, rue Saint Sauveur. Genève jouissait d’une très brillante réputation financière, admirablement située ayant des financiers sages et habiles. Elle était avec Amsterdam et Londres une des plus grandes places de l’Europe…, mais les troubles qui y sévirent pendant tout le XVIIIe, entraînèrent l’exode d’un certain nombre de citoyens, Thélusson, Vernes chez qui Necker fut commis, Mallet, Perrégaux les plus notoires, qui tout en résidant en France conservaient leur nationalité.

Panchaud, s’il ne fut pas un des représentants les plus en vue de la finance internationale, en fut un des plus actifs et des plus tenaces. Banquier de la Cour, il émarge au grand livre rouge (20).

Grand admirateur de l’Angleterre, où il avait vécu, Panchaud avait mis à profit son séjour pour s’initier au mécanisme financier de ce pays. Pénétré de la toute puissance économique de l’Angleterre, ayant assimilé les enseignements de l’expérience Law, il voyait « le nerf de la prospérité des nations » dans le mécanisme du crédit, ce que Talleyrand n’oubliera jamais.

Le moment était propice pour atteindre l’opinion française. Montesquieu dans l’Esprit des Lois, avait préparé les esprits aux conceptions d’outre-manche. L’anglomanie était à l’ordre du jour, on imitait les usages, les coutumes anglais, on vantait les finances et le commerce si florissant du Royaume-Uni, son adroite politique économique et financière. Aussi Panchaud n’eut-il de cesse d’enseigner et de réaliser ce qui faisait la grandeur financière et économique de l’Angleterre. Il fallait alléger les dettes publiques en rendant l’argent bon marché au moyen d’une banque d’émission et d’escompte.

Mais en France les souvenirs cuisants du système Law n’étaient pas effacés, la méfiance était toujours vivace, devant ce vaste transfert des fortunes, et le bouleversement social qu’avait réalisé cette expérience.

Cependant le ministre Turgot avait rétabli par une série de mesures la confiance ébranlée.

Panchaud connaissait bien Turgot et le savait à la recherche des moyens propres à augmenter les revenus du Trésor. Aussi proposait-il au gouvernement royal cet art avec lequel un pays chargé d’une lourde dette sans garantie spécifiquement adéquate savait au milieu des circonstances critiques, trouver des ressources immédiates sans discussion. C’est que le chancelier de l’Echiquier, en bon comptable, réglait ses dettes contrairement à l’usage de l’Ancien Régime, à l’échéance fixée. Panchaud pose comme principe la nécessité stricte d’être exact dans ces paiements, et la conséquence logique de ce principe qu’il en déduisait était : d’amortir largement en créant une caisse spécialement réservée à cet effet. Il fallait créer une caisse d’escompte et une caisse d’amortissement.

Panchaud en effet arriva à ses fins et obtint de Turgot peu favorable a priori à une institution de crédit, l’autorisation de créer la caisse d’escompte, le 24 mars 1776.

Elle commença ses opérations dès le 1er juin 1776. Pour ne pas rappeler de mauvais souvenirs, on avait exclu jusqu’à l’expression même de banque, et on camoufla sous le nom de Caisse d’escompte, une véritable banque d’émission.

La caisse fut fondée par une société en commandite au capital de 15 millions. Elle s’installa dans l’hôtel même de la défunte compagnie des Indes. Elle recevait les dépôts et effectuait des paiements pour ses dépositaires. Elle escomptait à 4 % les lettres de change. Aucune émission de billets n’était explicitement prévue, il y était cependant fait allusion dans l’article 3 des statuts qui défendait de contracter aucune obligation qui ne soit payable à vue. Panchaud voulait consolider les bases du crédit. En fait, les billets furent immédiatement émis. Turgot n’accueillit ce projet que comme un expédiant financier. Il avait besoin d’argent et il voyait dans la caisse un moyen de se procurer rapidement des fonds. Le tiers du capital de 15 millions devait servir au roulement de l’entreprise. Les deux tiers restant, soit 10 millions, étaient prélevés par le Trésor « pour sûreté des engagements de la Caisse ».

Le nom de Panchaud resta attaché à la création de cette caisse. Il est important et nécessaire d’insister sur cette fameuse Caisse d’escompte : elle participera à l’essor et à l’infortune du règne de Louis XVI, et, par son contact étroit avec le monde des affaires et son attachement trop marqué à l’Etat, traduira l’aspect économique des 17 années parmi les plus dramatiques de notre histoire.

La destinée de la Caisse d’Escompte fournira à Talleyrand, observateur impartial, plus d’une leçon à retenir, plus d’un enseignement à méditer.

Auteur de nombreux mémoires, brochures disparues (21) : « Panchaud avait fondé une espèce d’école et quelques-uns de ceux qui la fréquentaient, l’avouaient pour leur maître ». Il parlait mieux qu’il écrivait, disait Talleyrand.

Tous espéraient y apprendre la haute science de la finance : les uns pour censurer d’autant mieux le ministre (Necker) et le remplacer, les autres pour spéculer plus sûrement sur la variation du cours des effets publics.

Fondateur de la Société des Trente avec Duport, Panchaud était l’oracle d’un groupe de gentilshommes et de banquiers dont parle Talleyrand, et qui se réunissaient à Belle-Chasse : Talleyrand, Mirabeau, Clavière, Lauzun, Entraigues, Narbonne, le futur baron Louis. Il fut le conseiller privé estimé de ses contemporains, Maurepas, Joly de Fleury, Vergennes, Calonne.

Eminence grise du contrôle des finances du temps de Calonne, il eut une influence considérable dans les coulisses ministérielles.

Il inspira à Calonne les réformes : l’acquittement ponctuel des arrérages de la dette, la création de la caisse d’amortissement pour les émissions d’emprunts.

Talleyrand si peu loquace sur les influences qu’il reçut et peu élogieux sur ses contemporains, ne tarit pas d’éloges sur Panchaud… « Elle me rappelle tout ce que j’ai appris dans la conversation et dans les mémoires d’un homme dont les Anglais nous ont fait connaître toute la valeur. Monsieur Panchaud a dit mille fois à Monsieur Calonne, à Monsieur de Meilhan, à Monsieur Foulon, à Monsieur Louis et à moi : dans l’état où est l’Europe, celui des deux de la France ou de l’Angleterre qui suivra exactement le plan d’amortissement que je propose verra le bout de l’autre. C’était son expression. L’Angleterre a adopté sa doctrine et aussi pendant 30 ans a-t-elle dirigé tous les mouvements de l’Europe. Monsieur Panchaud était un homme extraordinaire : il avait en même temps l’esprit le plus ardent, le plus étendu et le plus vigoureux et une raison parfaite. Il avait tous les genres d’éloquence. Si le génie résulte de la faculté de sentir et de penser à la fois, répartie abondamment et également dans le même individu, Panchaud était un homme de génie. Sur sa générosité, sur sa candeur, sur sa gaieté, il me revient des milliers de choses qu’il me serait doux de faire connaître » (22).

Si la mort surprit Panchaud en 1789, lui empêchant de jouer le rôle qui aurait pu être le sien pendant l’Assemblée Constituante, ses principes ne furent pas perdus. Ils portèrent leurs fruits et furent repris par d’ardents défenseurs, ses disciples, dont Talleyrand à qui il avait prédit une brillante carrière dans les affaires. « Foulon, Panchaud… m’annonçaient comme devant appartenir un jour aux grandes affaires » (23).

Talleyrand fut véritablement le disciple de Panchaud.


III – L’AGENT GÉNÉRAL DU CLERGÉ

C’est l’agence générale du Clergé où Talleyrand, abbé de Périgord est nommé en 1780 qui le marque, le situe dans le mouvement financier et le met en vedette.

Elu pour cinq ans, il avait pour mission de représenter, d’une assemblée à l’autre, le clergé et de défendre ses intérêts auprès du gouvernement. Poste d’importance si on se rappelle la fortune mobilière et immobilière de l’Eglise, qui nécessitait des connaissances spéciales en matière financière, une grande habileté et beaucoup de souplesse et de diplomatie dans les différents conflits qui opposaient le Clergé au contrôle général, aux Parlements, pour le vote du don gratuit, la perception des droits ecclésiastiques et la fixation des dîmes et des pensions. Le Clergé reste le corps privilégié par excellence et entend le demeurer ; il garde une organisation administrative et financière de premier ordre, quelle école pour Talleyrand !

1) Ses contacts avec la Caisse d’Escompte

Il y acquiert la réputation d’un homme d’une haute compétence financière, d’un véritable technicien, il se fait tout particulièrement remarquer lors de la Crise de croissance de la Caisse d’escompte en 1783. La Caisse d’escompte traversait une crise difficile, les administrateurs grisés par le succès de l’établissement, alléchés par les profits du change, se livrèrent à des spéculations sur les monnaies espagnoles : en oubliant toute prudence, laissant la Caisse sans liquidités.

Le trésor étant vide et ne pouvant rembourser les avances que la Caisse lui avait consenties, une indiscrétion déclencha la panique : tous les porteurs de billets de la caisse voulurent être remboursés. La caisse par un arrêt de surséance fut dispensée de rembourser ses billets, c’est-à-dire, que le cours forcé des billets de la caisse fut institué. Il est amusant de noter, que la mode féminine toujours prête à suivre le goût du jour avait créé des chapeaux dits à la caisse d’escompte, c’est-à-dire sans fond.

Le désastre fut évité par divers expédients.

À l’Assemblée générale des actionnaires, onze commissaires sont désignés pour rédiger de nouveaux statuts. Comme agent général du clergé, Talleyrand avait à tenir compte d’un grand nombre de ces titres dans le budget du clergé ; aussi fut-il un de ces onze commissaires tous d’ailleurs choisis dans ce monde familier à Talleyrand, de gentilshommes et de financiers : le trio inséparable Talleyrand, Choiseul-Gouffier, Narbonne, les banquiers Julien, Panchaud, Lecoulteux de la Noraye, Rilliet, Pache de Montguyon, les receveurs généraux et financiers Francès, de Baranger et de St Martin.

Talleyrand, à la suite de son maître Panchaud, prend en technicien une place prépondérante au sein de ce comité. Il est nommé rapporteur à l’Assemblée générale du nouveau règlement qui avait été élaboré et qui devait régir la caisse et lui redonner crédit et faveur.

« C’était la première fois que je paraissais sur le théâtre des affaires proprement dites ». Dans ses mémoires, il nous dépeint avec humour et enthousiasme ses premières armes, comment en exposant tous les avantages du crédit public et ses susceptibilités, j’avais employé une foule d’expressions qui ne sont en usage que pour peindre les sentiments les plus timides et les plus délicats. Un vieux banquier nommé Rillet, genevois renforcé, qui m’écoutait avec attention, apprit avec un plaisir extrême qu’il exprimait avec les gestes les plus grossiers, qu’en payant les lettres de change, il faisait quelque chose de si beau qu’on ne pouvait le rendre qu’avec le langage de l’imagination… Son enthousiasme me devient utile car il répétait si mal ce que je venais de dire que je le trouvais tout à fait déplacé et je le retranchais de l’impression » (24).

2) Ses contacts avec le contrôle des Finances

Sa fonction le met en contact permanent avec le contrôle des finances. Talleyrand entretenait les meilleures relations avec Calonne (25) qui devint contrôleur des finances après la chute de Necker. Ils étaient tous deux amis et disciples de Panchaud.

Ce brillant Calonne qui semblait se jouer des difficultés et avait redonné la confiance à son entrée au ministère, et qui fut si diversement jugé par ses contemporains et les historiens, avait pris des conseillers techniques remarquables. Il avait choisi Dupont de Nemours, le collaborateur de Turgot qu’il fit directeur du commerce, l’abbé de Périgord, très versé dans les finances du Clergé et les spéculations boursières et qui avait rédigé les nouveaux règlements de la caisse d’escompte et les banquiers suisses Panchaud et Clavière.

Mais n’était-ce pas avoir partie liée avec les financiers ?

Calonne avait pris un lourd héritage financier, les emprunts s’étaient multipliés, les impôts alourdis, un troisième vingtième avait été établi. Il voulut redonner la confiance en faisant payer exactement les rentes. Grâce à lui, la caisse d’escompte réorganisée et mieux garnie, par une augmentation de capital reprit le paiement à vue de ses billets et abaissa le taux de l’escompte. Mais, la guerre d’Amérique, les fortes dépenses de la marine, les prêts d’argent aux colonies anglaises révoltées, les dépenses des services intérieurs et les prodigalités de la cour, les demandes incessantes de la Reine et de ses courtisans, enfin le refus des privilégiés de contribuer en proportion de leurs revenus, ont malgré de nouveaux impôts, augmenté le déficit budgétaire.

Calonne lance des emprunts de toute sorte, des emprunts directs : en décembre 1783, 100 millions en rentes viagères à 8 ou 9 % ; en décembre 1784, 125 millions à 5 % avec 44 millions de lots, ce qui porte le taux à 8 % ; en décembre 1785, 80 millions ; puis une suite d’emprunts indirects : 354 millions avancés par la ville de Paris, la Bretagne, le Languedoc, la Flandre maritime ; des extensions d’emprunts anciens, suite d’émission de 1770-1782 ; des suppléments de cautionnement exigés des fermiers généraux ; des créations d’offices qui rapportent encore des millions, enfin 70 millions arrachés à la caisse d’escompte qui reçoit le privilège d’émettre des billets pendant 30 ans : au total plus de 800 millions. Or le budget normal de la France est de 550 millions.

L’administration financière de Calonne conduit à la banqueroute.

Jeux de hausse, jeux de baisse, la spéculation à terme est effrénée à la Bourse de Paris, rue Vivienne et dans les cafés du Palais royal. Calonne se voit obligé d’intervenir jusque dans les opérations de bourse, en particulier dans le marché à terme des actions de la caisse d’escompte (1785) (26). Complice ou non, Calonne favorise le clan Panchaud et de ses amis, le clan de la baisse. Finalement le contrôleur général par un arrêt du conseil, le 7 août 1785, casse tous les marchés à terme.

Par ses velléités d’intervention, le contrôle des finances tout en laissant la plus grande liberté à la Bourse donne un exemple haut placé d’immoralité. Certains historiens veulent voir dans Calonne « un véritable homme d’affaires international ». Il fut le fondé de pouvoirs d’un groupe de gentilhsommes et de banquiers : Talleyrand, Lauzun, Narbonne, Panchaud, Clavière, Schweizer, tous liés par de grandes spéculations et par un programme de réformes destiné à bouleverser notre politique intérieure et extérieure.

L’Assemblée générale du clergé de 1785, après avoir pris connaissance d’un travail considérable « rapport de l’agence contenant les principales affaires du clergé depuis 1780 jusqu’en 1785 » qui portait les signatures de l’abbé de Périgord et de l’abbé de Boisgelin, avait terminé sa session, mais elle avait voté une gratification extraordinaire pour Talleyrand, et, après délibération du 17 juillet 1786, avait recommandé le jeune abbé aux bonnes grâces de sa Majesté, en raison de si grands services rendus par celui-ci en cinq années.

Talleyrand, bien qu’il ne fut plus agent général du clergé, conserva cependant tout le prestige de sa situation. Il se trouvait, grâce à sa compétence et à son amitié avec Calonne, dans les coulisses de la politique, et mêlé à la vie du contrôle général des finances.

« Il est toujours dans la plus haute faveur et perd sans cesse en considération et en esprit ce qu’il gagne en souplesse et en courtisanerie » (27).

Réformes monétaires, réformes financières, réformes politiques, c’est tout un plan d’action que Calonne veut mettre en mouvement.

Dans ses mémoires, Talleyrand insiste sur l’opportunité des mesures prises par Calonne en matière monétaire et analyse toute l’opération de refonte des monnaies.

La déclaration royale du 30 octobre 1785 donnait un ordre de refonte des monnaies d’or en vue de modifier le rapport légal existant entre l’or et l’argent. Depuis la réforme monétaire de 1726, le prix de l’or a augmenté dans le commerce et la proportion du marc d’or au marc d’argent étant restée la même en France, cette proportion n’est plus relative à celle adoptée dans d’autres pays, aussi conséquence, exode de l’or, spéculation. Le nouveau rapport institué était plus favorable à l’or ; Talleyrand approuve cette mesure : c’était un moyen de ramener les monnaies d’or en France « on ne faisait pas à M. de Calonne l’honneur de croire qu’il ne voulut qu’être juste. On ne se familiarisait pas avec l’affaiblissement de poids que devaient subir les nouvelles pièces d’or » (28).

Quoique cette condition fut indispensable pour le rétablissement du rapport entre l’or et l’argent, et quoique le change des monnaies tint compte de la différence au propriétaire des anciennes pièces, la délivrance des nouveaux louis devait être précédée du dépôt des louis de fabrique antérieure. Les délais de l’échange se prolongeaient fort au-delà du temps nécessaire pour la fabrication… On supposait que le véritable but du ministre était de se ménager une jouissance de fond par forme d’emprunt sur les propriétaires des anciennes pièces d’or ».

Telle fut la veille de la Révolution la dernière modification légale du régime des monnaies, riche en conséquence, qui bien que reprise par une Loi du 7 germinal an XI, a institué le régime monétaire qui à travers bien des vicissitudes devait durer jusqu’en 1928, le régime du bimétallisme français avec rapport légal de 151/2.

C’est alors que Necker dénonce le déficit dans son ouvrage sur l’Administration des finances et la mauvaise gestion de ses successeurs (1785) (29). Il alarme le public.

Le déficit est là, impossible à dissimuler, les créanciers comme les banquiers voient l’abîme où on les précipite. Calonne qui a des projets de Turgot et de Necker, propose au roi pour éviter la procédure d’enregistrement des Parlements, une Assemblée de Notables qui seule pourra accepter tout son programme.

Talleyrand partage les vues et la politique de Calonne. Il aide même à rédiger les mémoires et les projets de loi qui devaient être soumis à l’Assemblée des Notables, le 22 février 1787. Calonne, homme intelligent mais par trop négligent, avait attendu le dernier moment pour préparer, plutôt faire préparer cet immense travail.

« Il m’écrivit un billet par lequel il m’engageait à aller passer la semaine avec lui à Versailles, pour l’aider à rédiger quelques-uns des mémoires qu’il devait présenter à l’Assemblée. Il ajoutait que je trouverai sur les questions dont je voudrai bien me charger tous les matériaux dont je pourrais avoir besoin… Je me chargeai du mémoire et de la loi sur les blés ; je fis en entier l’un et l’autre. Je travaillais avec M. de Saint-Genis au mémoire sur le paiement des dettes du clergé et avec M. de Galaissière à celui qu’on fit sur les corvées » (30).

Calonne et Talleyrand étaient de ceux qui voyaient devant la détresse des finances publiques une seule porte de salut : la rénovation totale de l’Etat. L’abbé de Périgord sentait toute la portée de cette convocation de l’assemblée des notables, et toute la portée de ce vaste plan déjà révolutionnaire qui leur était proposé. On ressent toute sa conviction et tout son enthousiasme pour les réformes envisagées.

Il proposa la création des Assemblées provinciales dans tout le royaume, la suppression des corvées qui avaient été rétablies après le départ de Turgot du ministère, celle des barrières intérieures et de plusieurs droits de l’aide, réprouvées par l’opinion, l’adoucissement des gabelles et la liberté du commerce des grains. M. de Calonne proposait de détruire tous les privilèges de corps et d’ordres, toutes les exceptions, toutes les faveurs particulières, et un impôt nouveau, subvention territoriale qui remplacerait le 1/20 dont le rendement était trop faible, et fixée à 80 millions, qui serait payable par tous sans exception.

Ce plan… était assez imposant, il présentait l’avantage de tranquilliser tous ceux qui avaient des fonds sur l’Etat et de rapprocher sans secousse des idées qui depuis assez longtemps circulaient dans les classes instruites de la Société et commençaient à pénétrer dans la masse de la Nation » (31).

Il s’agissait d’opposer aux résistances des Parlements, l’ascendant d’une opinion plus forte et plus élevée, d’attaquer le colosse des privilèges ecclésiastiques, d’égaler le produit des contributions publiques aux besoins de l’Etat, en changeant tout le système d’impôts d’établir des règles fixes et depuis longtemps désirées sur les corvées et sur la liberté du commerce des grains.

Calonne ouvrit l’Assemblée des Notables par un discours presque révolutionnaire contre les abus.

Cette Assemblée des Notables, dans le régime d’absolutisme où se trouvait la Monarchie, était déjà une sorte de demi-révolution. Calonne alarmait tous ses privilégiés auxquels il demandait des sacrifices. Voyant l’intérêt qu’ils pouvaient retirer des assemblées provinciales, les notables les acceptèrent mais refusèrent la subvention territoriale. Ils réclamèrent les états de finances ; Calonne refusa de les leur communiquer, mais Calonne fut peu soutenu par le Roi, et les privilégiés obtinrent son renvoi. Il quitta le contrôle des finances en avril 1787. Loménie de Brienne lui succède et entre en lutte avec les Parlements. Contre les privilégiés et les Parlements, il se proposait de faire appel au Tiers Etat et de convoquer les Etats Généraux pour rapporter de saines réformes. Mais le trésor est vide, c’est presque la banqueroute, aussi Louis XVI appelle en août 1788 le populaire Necker.

Talleyrand en mauvais termes avec M. Necker se voit éloigné de la vie politique, de ses ambitions, et trouve que son heure tarde à venir. Il espère une mitre qui lui permettra d’être des Etats Généraux, dernière solution à la détresse des finances publiques, enfin de jouer le rôle pour lequel il est formé et pour lequel il se sent destiné.


IV – L’ÊVÈQUE D’AUTUN

Enfin, le 2 novembre 1788, Louis XVI signe le brevet de nomination de Charles Maurice de Talleyrand Périgord, vicaire général de Reims, à l’évêché d’Autun. La consécration eut lieu le 16 janvier 1789 donnant à l’abbé de Périgord le caractère épiscopal et lui permettant, s’il est élu par le clergé de son diocèse, de faire partie des Etats Généraux, convoqués pour le 1er mai 1789, et auxquels la vie de la nation semble suspendue.

Talleyrand court à Autun pour se faire élire par son clergé. C’est dans cet « Extrait du cahier des délibérations du clergé assemblé à Autun » qu’il propose à ses lecteurs tout un programme de réformes : programme politique, programme financier.

C’est dans un ensemble pratique et concis, qui découvre un Talleyrand froid et perspicace, dénué de tout effet oratoire mais d’une grande supériorité de vue dans tous les domaines.

Son élection était certaine et il fut élu le 2 avril 1789 député du clergé. Il avait 35 ans.

Il avait saisi l’occasion tant attendue. N’avait-il pas dans sa studieuse jeunesse médité sur ces Etats Généraux de 1614 qui avaient porté à la première place l’obscur et pauvre évêque de Luçon, le futur cardinal de Richelieu ?

N’aurait-il pas lui-même une telle fortune ?

Il trouvait enfin une scène où il pouvait faire valoir ses hauts talents de financiers, essayer d’atteindre les plus hauts postes d’état, ministre des finances, rôle auquel il était préparé. En septembre et octobre 1789, n’avait-il pas été question de le choisir comme ministre des finances ; Mirabeau dans ses projets de ministère désignait alternativement l’ancien évêque d’Autun pour le ministère des finances et pour le ministère des affaires étrangères (32).

Mais sa vie scandaleuse, son immoralité, son ambition démesurée, sa solide réputation d’agioteur l’éliminèrent.

Si ses espérances furent déçues, s’il fut dépassé par les évènements, par la tourmente révolutionnaire, il établit dès le début de sa carrière d’homme public, son incontestable autorité sur toutes les questions financières.


V – LE PROSCRIT

Envoyé en mission à Londres pour négocier la neutralité de l’Angleterre, Talleyrand y demeure pendant les années 1793 et 1794 pour échapper à la terreur qui sévissait en France. Puis proscrit par l’Alien Bill de Pitt, il part en Amérique. Là, il aura le temps de méditer et de considérer certains sujets d’actualité économique. C’est pendant son séjour en Amérique qu’il complète « son cours d’idées politiques » (33) et enrichit sa connaissance économique du monde.

Dès son retour en France sous le Directoire, il est élu membre de l’Institut National dans la section « Sciences Morales et Politiques ». Dans plusieurs mémoires « Mémoires sur les relations commerciales des Etats-Unis avec l’Angleterre » (4 avril 1797), « Essai sur les avantages à retirer des colonies nouvelles dans les circonstances présentes » (3 juillet 1797), « Mémoire sur l’Etat actuel de la France avec les autres puissances de l’Europe », il reprend souvent bien des idées exprimées dans la nombreuse correspondance échangée avec Lord Lansdowne et Mme de Staël et fait part de toutes les réflexions économiques que lui ont inspiré ses observations impartiales en pays étranger.

Puis, l’économiste s’estompe, il est pris par la « carrière », il n’est plus qu’un homme d’Etat.


***



PREMIÈRE PARTIE



LA PENSÉE ÉCONOMIQUE ET FINANCIÈRE DE TALLEYRAND DANS LES FAITS


Le quart de siècle qui a précédé la Révolution a une importance particulière dans l’histoire du développement économique et financier de la France. Malgré les désastres moraux et matériels, suite du système Law, les guerres continentales, les revers militaires, les humiliations de la France, la crise commençait à s’estomper. Depuis le traité de Paris (1763) qui consacre la ruine de notre empire colonial, une période particulière de prospérité s’annonce dans les domaines les plus divers. On note un développement intensif de l’activité économique. La population augmente. La France qui à la fin du règne de Louis XIV comptait 18 millions d’âmes, se repeuple dans toutes ses provinces, et compte en 1789 environ 25 millions d’habitants.

L’agriculture avec les physiocrates soulève un nouvel intérêt. Le retour à la terre est le réflexe habituel des périodes d’après guerre.

L’industrie se transforme par des procédés mécaniques nouveaux : de l’industrie à domicile, on va passer au grand atelier, à l’usine, où tout se concentrera. C’est une période de transition de la corporation étroitement réglementée et désuète, au métier libre aux débouchés immenses soumis seulement à la loi de l’offre et de la demande, au régime de la libre concurrence.

Le commerce, les finances privées se développent.

Une transformation s’opère dans toute l’économie, une lutte s’engage pour le progrès, la liberté sous toutes ses formes, et tout particulièrement la liberté économique, facteur de la prospérité nationale. Entre la France et l’Angleterre, s’est instauré le régime plus souple des traités de commerce, grand progrès dans les relations entre Etats. La France qui rayonne par « ses lumières » sa langue universelle, voit encore son prestige rehaussé par la guerre d’Amérique.

Mais les heureuses années de prospérité et de développement économique déclinent rapidement. Tous les progrès économiques sont compromis par une gestion financière déplorable. Les difficultés financières qui avaient été à l’origine de l’expérience tentée en 1720 par Law furent trois quarts de siècle plus tard une des causes immédiates de la Révolution. Ces difficultés auraient pu être vaincues, mais le Roi était impuissant à s’assurer les ressources nécessaires. Toutes les institutions avaient peu à peu perdu leur ressort. Calonne avait proposé des réformes politiques administratives et financières comme nous l’avons vu précédemment, mais il avait échoué avec l’Assemblée des notables et avait été désavoué par le Roi. Puis ce fut la lutte infructueuse de Loménie de Brienne, son successeur, contre les Parlements au sujet du droit d’enregistrement, lutte terminée devant le trésor vide et l’arrêt des paiements. Necker fut enfin rappelé par le Roi.

L’arrivée de Necker au ministère (1788) avait rétabli la confiance grâce au prêt personnel de deux millions qu’il avait fait au Trésor public, et grâce à son grand crédit qui lui avait permis d’obtenir 85 millions des banquiers et hommes d’affaires, autorisant ainsi la reprise des paiements publics.

Il ne fut cependant bientôt plus possible de dissimuler le déficit, et la crise financière ne fait que s’aggraver doublée d’une crise industrielle et d’une terrible crise agricole. Le chômage accroît la misère du peuple, les manufactures dans le Nord, l’Est, la région lyonnaise sont sans travail, les ouvriers sont congédiés. Beaucoup gagnent la capitale augmentant ainsi la misère qui y règne.

Les années 1787 et 1788 sont marquées par des inondations suivies d’une terrible période de sécheresse qui ravagea toutes les récoltes de céréales. Cette pénurie de céréales provoque la hausse des prix pendant l’hiver 1788-1789.

D’autre part les salaires des ouvriers sont très bas et ne s’adaptent pas aux prix des vivres. Les émeutes de la faim se multiplient, la crise du blé et du pain aboutit à la révolte des habitants des campagnes et des villes. Ce sont les émeutes des ouvriers sans travail qui ne mangent plus à leur faim, ce sont dans les campagnes les bandes armées constituées par des gens sans aveu, des soldats congédiés qui pillent les entrepôts de grains, volent les caisses des percepteurs et saccagent quelquefois les châteaux.

Devant cette insécurité, le gouvernement est impuissant et ne peut réprimer par la force ces troubles dus à la misère et à la disette. Tout concourt à rendre la perception des impôts plus languissante, à tarir ainsi toutes les sources normales de revenus.

Malgré les efforts de Necker qui interdit l’exportation des grains et facilite, en la primant, l’importation des blés, malgré les achats de céréales pour le compte du gouvernement, les sacrifices consentis pour faire baisser le prix du pain, les ateliers dits de charité établis à Paris et en Province pour occuper les chômeurs, les aumônes faites par les sociétés philanthropiques, par le roi et par la reine, et aussi par des particuliers, la situation ne s’améliore pas. Des sommes énormes sont ainsi dilapidées et les dépenses augmentent toujours.

Le problème financier n’est pas le seul à conduire les destinées de l’Etat, il est doublé d’une terrible crise morale et politique. Ce n’est certes pas notre propos, mais l’opinion publique instruite par les campagnes de presse, les brochures, les pamphlets qui se répandent partout, prend forme et se révolte contre les abus de toutes sortes, les privilèges et les privilégiés.

L’idée d’une révolution nationale s’impose, une révolution qui allierait à la monarchie les libertés nouvelles.

Tel fut le climat dramatique dans lequel s’effectuèrent la rédaction des Cahiers, les élections aux Etats Généraux, et dans lequel évoluera Talleyrand.

Représentant du Clergé aux Etats Généraux, maintenant homme public, Talleyrand va pouvoir intervenir avec tout le poids de son expérience passée dans les « questions de haute finance » où il spécialisera (34).

I – LA PENSÉE FINANCIÈRE

Talleyrand, à l’école des financiers, des économistes de l’agence du Clergé, avait pu observer et vivre l’évolution désastreuse des finances de la nation. Grâce à sa grande expérience, à son sens pratique dégagé de toute idéologie, il était apte à promouvoir une politique financière, à instaurer des mesures qui auraient assaini la politique monétaire française.

Talleyrand n’est pas un théoricien : ce serait contraire à cet esprit profond, réaliste mais si peu dogmatique. Sa pensée financière ne forme pas un système. Elle est pragmatique, orientée vers la solution de certains problèmes imposés par les nécessités de l’heure. Eparse dans différents écrits, dans ses discours, ses interventions à l’Assemblée, ses mémoires, on peut néanmoins en suivre le déroulement logique.

1) Ses vues sur le Crédit Public

Dans cette période troublée que traverse la France, Talleyrand voit le salut des finances publiques dans le crédit : cette faculté pour l’Etat d’emprunter de l’argent.

Il a saisi l’importance vitale du crédit sur la vie financière d’une nation en pleine crise de trésorerie comme l’était la France en 1789. Il a compris tout l’essor qu’on pouvait en tirer, il en a senti le rôle futur, postulé par une nouvelle organisation des relations économiques nécessitée par un rajeunissement de la politique financière.

« On ne savait pas encore que quelques principes incontestables d’économie politique joints à un emploi raisonnable du crédit public, constituaient toute la science de l’administration des finances. Le crédit public aurait diminué les inconvénients qui pouvaient résulter de l’application trop stricte des principes d’économie politique ; les principes d’économie politique auraient éclairé et modéré les entreprises du crédit public » (35).

Talleyrand prend exemple sur l’Angleterre dont le crédit sans borne semblait une des merveilles du monde : « l’art moderne de procurer à l’Etat sans forcer les contributions des levées extraordinaires d’argent à un bas prix, et d’en distribuer le fardeau sur une suite d’années… emprunter toujours en se libérant sans cesse, appartenaient à un ordre d’idées totalement opposé à la doctrine pure des économistes, car pour emprunter et éteindre les emprunts, il faut des délégations temporaires pour la durée, mais fixes pour l’application » (36).

On peut trouver le schéma de sa pensée financière dans son programme aux électeurs d’Autun, programme qui se résume en peu de mots rétablir le crédit public, « sans aucun nouvel impôt, soit par l’accroissement des recettes provenant de l’abolition des privilèges pécuniaires, soit par la vente de domaines si peu productifs dans l’état actuel…, soit par les effets d’une banque nationale bien organisée, bien dirigée, soit par les secours d’une caisse d’amortissement…, soit par de nouveaux emprunts… (37).

Pour le rétablir ce crédit, il faut bien en connaître la portée et les limites.

La nécessité du crédit nous dit Talleyrand s’impose quand le produit des impositions se trouve réduit au point de ne plus suffir à l’acquit même des dépenses les plus urgentes, quand les perceptions ne procurent même plus les fonds nécessaires au soutien de la force publique. Il est anéanti ce crédit, quand au milieu de la paix, les fonds publics éprouvent une perte de 10 % de leur valeur, quand un emprunt modique ne peut plus être rempli malgré la garantie de la nation, quand le taux des changes prouve une exportation incalculable des capitaux vers l’étranger et un retrait presque général de tous ses fonds.

a) Ses vues sur les emprunts

Comment peut-on organiser et par quels moyens peut-on restaurer ce crédit ?

Il ne peut être restauré que par une heureuse politique d’emprunt. Et Talleyrand d’analyser et de critiquer la politique insensée, incohérente, des emprunts émis jusqu’alors par Necker. Emprunts faits sans plan, sans amortissements prévus, sans respect des engagements pris qui comblaient le gouffre des dépenses ordinaires et souvent n’étaient émis que pour payer les intérêts d’emprunts plus anciens. « Les emprunts étaient mal faits, chers, nuisibles à la morale publique : mal faits parce qu’ils ne portaient pas avec eux des principes d’extinction ; chers parce que le taux des effets publics n’exigeait pas un prix aussi élevé que celui auquel il empruntait, ni des facilités pareilles à celles qui pouvaient faire la fortune de la maison Girardot et de la maison Germani, et étaient accordées à trente têtes genevoises ; nuisibles à la morale publique car il créait une espèce d’égoïsme qu’on ne trouve que depuis Necker dans la généralité des mœurs françaises… » (38).

On peut, a contrario, dégager les conditions saines d’émissions d’emprunts telles que les concevait Talleyrand.

Talleyrand considérait qu’il ne fallait emprunter que dans des cas exceptionnels mais ni pour couvrir le déficit, ni pour solder des dépenses nouvelles.

Il fallait ensuite garantir la dette, ne jamais renier sa dette ; c’est l’exactitude dans les paiements qui donne à l’Etat son crédit. Il compare le crédit de l’Etat au crédit d’un particulier.

« Une nation comme un particulier a du crédit par la volonté et la faculté de payer ; une nation comme un particulier doit payer à l’échéance ; une nation comme un particulier doit sinon assurer qu’elle payera promptement, du moins offrir une sûreté de paiement. » (39)

Doit-on maintenir dans leur intégrité les engagements publics ? Talleyrand envisage le point de vue des créanciers, ils ont des droits absolus « ils ont acquis par là un privilège indestructible, ils ont payé pour la Nation, à la décharge de la Nation ». Ce serait une opération injuste qui violerait les « contrats légaux », qui sacrifierait l’avenir au présent. Aussi considère-t-il que la mesure du crédit public est dans le taux de l’intérêt, plus le taux d’intérêt est bas, plus le crédit de l’Etat est élevé, et inversement « partout où le crédit est négligé, le taux de l’intérêt s’élèvera en proportion. Ainsi si la Nation réduit « les intérêts de l’ancienne dette de un cinquième, elle sera obligée d’augmenter de plus de moitié les intérêts de la nouvelle. Telle est la logique des prêteurs ».

Notre député aux Etats Généraux recommande de consacrer la dette pour maintenir la confiance chez les créanciers. Lors de l’émission d’un emprunt de 80 millions, le 27 août 1789, et plus tard dans une intervention à l’Assemblée du 4 décembre 1789, sur le projet de conversion de la caisse d’escompte en banque nationale, il demandera avec vigueur au gouvernement d’approuver l’emprunt.

Une déclaration solennelle rassurant les créanciers de l’Etat contre la crainte d’une quelconque réduction d’une des parties de la dette publique » (40).

En bon élève de Panchaud, il suggère de payer ponctuellement les arrérages par des créations d’impôts correspondants, et la nécessité absolue d’amortir la dette en appliquant le surplus des revenus publics à son extinction.

D’autre part, Talleyrand demandait aussi que tout emprunt qui n’aurait pas été proposé par la Nation soit proscrit, que le crédit national se substitue au crédit du roi et du ministre des finances : les nouveaux emprunts, en raisons du crédit immense de la Nation, pourraient alors s’ouvrir à un taux très bas.

L’ordre financier = base de la confiance dans le Crédit Public

Le désordre a tout détruit, l’ordre rétablira tout, il est la base de la confiance dans le crédit public.

En effet, rien ne détruit la confiance comme des promesses exagérées. « Le moment est venu où nous devons établir un ordre général dans nos finances ». Aussi pense-t-il à la nécessité d’établir chaque année un compte rendu général qui obligera l’Etat à mettre de l’ordre dans ses finances.

« C’est la simplicité qui tiendra lieu de génie. Il faut tout réduire à la simplicité d’un livre de comptes dressé par le bon sens et gardé par la bonne foi ».

Beau programme, quand on pense à la multiplicité d’états fragmentés que constituait le budget royal. L’examen des comptes du trésor montre que les recettes et les dépenses d’une année sont le leg des années antérieures. C’est un empiètement des exercices les uns sur les autres. Ce fut le but des constituants d’essayer de réaliser un budget moderne. Talleyrand s’élève aussi contre tous ces petits moyens qui servaient à faire rentrer de l’argent.

C’est ainsi qu’il veut voir supprimer ces institutions odieuses des gouvernements modernes : les loteries royales. Talleyrand n’avait-il pas proposé au clergé de racheter la loterie royale ou de la supprimer et de remplacer ces gains immoraux par un don gratuit annuel. Il critique cette loterie royale, « injuste, immorale, corruptrice », qui séduit le gouvernement par des intérêts momentanés, une espèce de profit qui n’est qu’un « bénéfice fictif et illusoire ».

« Il vaudrait mieux que ces millions soient employés à augmenter les consommations journalières des citoyens, accroître leur industrie, leurs facultés » (41).

Il est amusant de noter les réactions que ce mémoire déclencha contre son auteur, cet évêque débauché, Pilier de tripot, qui se mêlait avec un cynisme caractéristique de bafouer son passe-temps ordinaire.

Ses vues sur l’impôt

Talleyrand pensait que seul un effort fiscal considérable aurait permis d’éclaircir et d’améliorer la situation financière, mais il se heurtait à un grand obstacle les privilèges de la Noblesse et du Clergé, qui étaient les grands propriétaires terriens. L’impôt ne les atteignait quasiment pas, le recouvrement de l’impôt ne donnait que de faibles ressources. Aussi Talleyrand préconise-t-il dans son programme aux électeurs d’Autun de « détruire sans retour toute espèce de privilège en matière d’impôt » (42).

Il suit l’esprit du temps qui voulait une réforme de l’ancien système d’impositions.

La multiplicité et la complexité des impôts de l’Ancien Régime doit faire place à un système clair et net. Toute la sympathie du public va vers un impôt unique, impôt direct, impôt territorial, en accord avec les préceptes physiocratiques tellement en honneur, qui atteindra les revenus fonciers et donnera ainsi des rentrées énormes.

Talleyrand s’élève contre tout bouleversement inconsidéré, contre toute création d’impôt nouveau, contre l’injustice d’un impôt unique et uniforme dans tout le pays, formule séduisante mais dangereuse qui effraierait le public, ferait fuir l’argent.

À l’opposé des revendicateurs, Talleyrand prêcha la modération. Il conseille la prudence et la temporisation dans les suppressions d’impôts. Ce qu’il voudrait voir surtout se réaliser c’est la justice dans l’impôt.

« de faire peu pour le présent et de s’interdire tout changement précipité qui bouleverserait tout et cependant serait injuste » (43). Il propose de convertir le plus possible en impôts les charges publiques qui étaient lourdement supportées par un seul ordre.

« demander à chaque province ses idées sur la conversion d’impôts la plus avantageuse pour elle et à raison de ses productions et de ses habitudes » (44).

Talleyrand insiste, par contre, sur la nécessité des impôts indirects, détestés pourtant du public.

Ils se justifient d’après lui, pour plusieurs raisons : la mesure des consommations étant celle des richesses, l’impôt indirect donne une égalité de contribution. Il a par sa nature une justesse de répartition dont l’impôt direct est incapable ; de plus, il crée chez l’homme le besoin de produire davantage.

Cependant Talleyrand fait une discrimination quant à l’assiette de cet impôt, ce ne sont pas tous les objets de consommation qui doivent être taxés, mais ceux qui tiennent « aux commodités de la vie et ne sont en usage que parmi les hommes qui jouissent de quelque superflu ou tout au moins d’une grande aisance ».

Serait-ce des taxes somptuaires dont il veut parler ? Il n’approfondit pas davantage sa pensée.

« L’aisance deviendrait plus habile et retrouverait ses avantages par l’augmentation de l’industrie dont on ne connaît pas les limites » (45).

L’idéal de Talleyrand en matière d’impôt se confondait avec celui de la Constituante substituer aux anciennes taxes inégales assises avec injustice des contributions modérées sans arbitraire réparties sur tout le territoire et sur tous les habitants.

3) Ses vues sur la Dette Publique = les biens du Clergé doivent servir à son remboursement

Le nom de Talleyrand reste attaché à la grande réalisation financière de la Révolution, si lourde de conséquences : la remise des biens du Clergé à la Nation.

Devant la détresse irréversible des finances publiques, la ruine de tout crédit, il fallait pour sauver la monarchie et le pays, trouver des ressources extraordinaires et stables. Talleyrand l’a compris. Il a été, lui, l’évêque, le défenseur de droit de la propriété ecclésiastique, le premier à proposer dans une motion célèbre du 10 octobre 1789, cette remise des biens du clergé à la Nation (46), en vue de rembourser la dette publique. Cette idée ne lui était pas originale : elle était dans l’air et bien souvent avait tenté les gouvernants à bout de ressources : mais aucun n’avait osé. En effet ces biens ecclésiastiques constituaient un énorme capital compromis par une foule d’abus. Ils étaient le plus souvent détournés de leur but de bienfaisance, au service de prélats de Cour ou d’ordres monastiques en pleine décadence.

« L’Etat depuis longtemps est aux prises avec les plus grands besoins. Nul d’entre nous ne l’ignore ; il faut donc de grands moyens pour y subvenir. Les moyens ordinaires sont épuisés ; le peuple est pressuré de toutes parts ; la plus légère charge y serait à juste titre insupportable. Il ne fait même pas y songer. Des ressources extraordinaires viennent d’être tentées mais elles sont principalement destinées aux besoins extraordinaires de cette année, et il ne faut pour l’avenir pour l’entier rétablissement de l’ordre. Il en est une immense, décisive, et qui dans mon opinion peut s’allier avec un respect sévère des propriétés. Cette ressource me paraît être toute entière dans les biens ecclésiastiques… »

D’après Talleyrand, le clergé n’avait pas la pleine propriété de ces biens. Et Talleyrand d’argumenter et de convaincre.

Il lui apparaît certain que le clergé n’est pas propriétaire de ses biens à l’instar des autres propriétaires, et il justifie son argumentation en disant que les biens dont il jouit lui ont été donnés, non pour l’intérêt des personnes, mais pour le service des fonctions.

« Si la Nation assure soigneusement à chaque titulaire, de quelque nature que soit son bénéfice, cette subsistance honnête, elle ne touchera point à sa propriété individuelle, et si en même temps elle se charge, comme elle en a le droit, de l’administration du reste, si elle prend sur son compte les autres obligations attachées à ses biens… si surtout elle ne puise dans ses biens qu’au moment d’une calamité générale, il me semble que toutes les attentions des fondateurs seront remplies et que toute justice se trouvera avoir été sévèrement accomplie… Ainsi en récapitulant, je crois que la Nation peut dans une détresse générale sans injustice, disposer des biens… ».

« La fortune publique est chancelante, sa chute prochaine menace toutes les fortunes et dans ce désastre universel qui aurait plus à craindre que le clergé… Livrons sans réserve à la nation et nos personnes et nos fortunes : elle ne l’oubliera jamais. »

Le revenu total du clergé pouvait être évalué à 150 millions : 70 millions provenaient des biens-fonds et 80 millions des dîmes.

Talleyrand organise tout un plan de finances : il continue à percevoir les dîmes au profit de la nation malgré la suppression des droits féodaux décidée dans la nuit du 4 août, et il les convertit en prestations pécuniaires jusqu’à ce que l’amortissement de la dette publique soit en bonne voie pour en permettre la suppression totale ou sans rachat ou avec rachat à un taux modéré. Il dispose d’une centaine de millions pour pourvoir aux frais du culte, de l’instruction, de l’assistance et de l’entretien des ecclésiastiques. « La nation assure au clergé 100 millions de revenus qui décroîtront jusqu’à 80 ou 85 millions au plus, lorsque par la mort de certains des titulaires actuels, le clergé ne sera composé que des ministres les plus utiles ».

Le reste servira aux besoins de l’Etat.

La mise en vente des biens du clergé s’imposait donc : Talleyrand dispose des fonds ainsi recueillis et voit la possibilité de doter largement une caisse d’amortissement qui fonctionnerait régulièrement et éteindrait rapidement toute la dette publique.

Il pense aussi que tous ces biens-fonds rendus à la libre circulation commerciale, non seulement accroîtraient le produit des droits de mutation, mais encore donneraient une nouvelle impulsion à l’agriculture, « car les fermiers dans la sécurité de leurs nouvelles propriétés feraient fructifier au maximum leurs champs et paieraient mieux » contribuant ainsi à la prospérité de la Nation.

Talleyrand avait prononcé le grand mot de la politique financière de la Révolution, avait trouvé un moyen d’éteindre la Dette Publique.

Cette motion de Talleyrand qui se concluait en un projet de loi de vingt et un articles fut le point de départ de la loi que Mirabeau fit adopter le 2 novembre 1789, les biens ecclésiastiques étaient mis à la disposition de la Nation


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II – LA PENSÉE ÉCONOMIQUE

Formé au contact des idées libérales, il reste toujours un observateur impartial des faits économiques tant en France qu’à l’étranger. La pensée économique de Talleyrand comme sa pensée financière n’est systématisée, ni dans son fond, ni dans sa forme, elle est éparse dans différents écrits.

1) Ses vues sur la méthode économique

Les faits économiques permanents, indépendants de la mobilité des circonstances, voilà souvent par l’occasionnel et le passager, voile toujours ce que Talleyrand s’attache à découvrir, et découvre. C’est la méthode qu’il s’impose et qu’il suivra.

« Il n’est pas de science plus avide de faits que l’économie politique. L’art de les recueillir, de les ordonner, de les juger, la constitue presque toute entière ; et sous ce point de vue elle a peut-être plus à attendre de l’observation que du génie. On dit proverbialement qu’il ne faut pas disputer sur les faits. Si ce proverbe parvient un jour à être vrai, il restera bien peu de disputes parmi les hommes » (47).

2) Ses vues sur l’agriculture et le développement économique

Talleyrand, suivant le courant naturaliste de l’époque, considère la Nature comme la « grande école » où l’homme va tout apprendre. Il fait ainsi l’apologie de l’agriculture qui sera la grande éducatrice. Ce sont des éloges dithyrambiques, peu habituels sous la plume d’un tel homme.

« C’est elle et je le dis avec tous les économistes qui fait le premier fond de l’état social, qui enseigne le respect pour la propriété… c’est elle qui en attachant les laboureurs à leurs champs, attache l’homme à son pays ; c’est elle qui dès ses premiers essais fait sentir le besoin de la décision du travail, c’est elle qui entre assez dans le cœur de l’homme et dans son intérêt pour lui faire appeler une nombreuse famille sa richesse ; c’est elle aussi qui, par la résignation qu’elle enseigne soumet notre intelligence à cet ordre suprême et universel qui gouverne le monde ; elle offre toujours aux yeux les résultats de la simple régularité du travail ; enfin elle ne hâte rien et ne retarde rien ».

Beau morceau d’éloquence économique, de lyrisme agricole qui fait bien de Talleyrand le fils spirituel de son siècle (48).

On a aussi la surprise de découvrir chez Talleyrand certes à l’état embryonnaire toute une vision dynamique de la vie économique.

Talleyrand considère que toutes les nations évoluent et ne sont pas toutes en même temps dans le même stade d’évolution. Elles passent par différents « états » différents « âges ».

« C’est par l’agriculture que tous les Etats doivent commencer ». Aussi lorsqu’une Nation est dans une « longue et pénible enfance », quand sa population est en voie de croissance, mais bien insuffisante pour l’étendue du territoire, elle est encore au stade de l’industrie agricole, de « l’industrie domestique », elle ne peut produire que pour satisfaire ses besoins de consommation journalière. Puis l’agriculture se perfectionne, la production augmente, c’est la mise en œuvre des produits bruts pour devenir des produits manufacturés, la nation est dans « l’enfance des manufactures ». Elle sera tributaire des autres nations qui sont dans un stade de développement économique plus avancé, de plus grande civilisation. Des échanges profitables commenceront à s’établir. Et, grâce au combiné de tous les facteurs de la production, nature, capital, travail, on arrivera à la phase terminale, la phase de prospérité générale, la phase des manufactures et du commerce international.

Prenant l’exemple de l’Angleterre et de l’Amérique, il trouve là l’application de sa pensée.

L’Angleterre n’est-elle pas l’illustration de ce stade de prospérité, de cet « âge mur » bénéficiant d’un développement industriel intensif et d’un commerce puissant ?

Elle aura le monopole des importations américaines « grâce à l’immensité de la fabrication qui sort des manufactures anglaises, la division du travail suite de cette grande fabrication et produit des grands capitaux dont le commerce anglais a la disposition. Enfin l’ingénieux emploi des forces mécaniques adaptées aux différents procédés de manufacture a donné le moyen aux manufacturiers anglais de baisser le prix de tous les articles d’un usage journalier » (49) et aussi grâce aux grands capitaux des négociants anglais qui lui permettent d’accorder de très longs crédits et d’activer la circulation.

Toute nation prospère a intérêt à voir aussi prospérer les nations voisines, elle y gagnera dans la création des besoins nouveaux beaucoup plus que si ses voisins sont dans l’ignorance et l’oisiveté.

Il en est des sociétés politiques comme des sociétés économiques. On retrouve souvent chez Talleyrand cette comparaison avec les différents âges de la vie, vérité qui lui paraît indiscutable. « On ne séduira plus son âge mur par toutes ces grandes considérations politiques qui avaient… égaré et prolongé son enfance » (50). De même je transpose du plan économique au plan politique la pensée : « ce sont les progrès de la civilisation qui forment désormais nos liens de parenté ; nous devons chercher à nous rapprocher des gouvernements où la civilisation est le plus avancé » (51).

3) Les Banques

C’est au sujet du Projet de Necker d’ériger le 14 novembre 1789 la Caisse d’Escompte en Banque Nationale avec de nouveaux statuts, une nouvelle émission de billets et la garantie de la nation, pour combler un déficit de 170 millions, que Talleyrand est amené à exposer ses idées sur les banques.

L’évêque d’Autun est nommé le 26 novembre membre de la commission de contrôle demandée par Lavoisier, le représentant officiel de la caisse, pour vérifier l’état de la Caisse d’Escompte. Talleyrand, qui briguait le Ministère des Finances fait un brillant exposé sur « les banques et le rétablissement de l’ordre dans les finances » énonçant les principes stricts qui doivent régir « les institutions permanentes et régulières qui distribueront le crédit » (52).

Talleyrand envisage les différentes formes que peuvent revêtir les banques. Institution privée, institution d’Etat, banque unique ou multiplicité de Banques. Il procède par élimination, en considérant les dangers que peuvent revêtir certaines formes de gestion, et arrive à la conclusion d’une Banque indépendante.

– Dangers du cautionnement Banques par Etat

La Caisse d’Escompte se trouve dans une situation difficile, parce qu’elle a oublié, malgré l’état parfait de son administration, ses livres bien tenus, facilement vérifiables, que le pire danger que court une banque d’émission réside dans les complaisances que le trésor exige d’elle.

Aussi Talleyrand ne comprend-il pas l’engouement qu’a suscité l’établissement d’une banque nationale. « Parmi ceux qui ont des notions saines du crédit, plusieurs regardent ces établissements comme indispensables… » Certes il faut créer une banque mais une banque bien organisée.

Talleyrand raisonne par élimination.

Il se prononce contre le cautionnement des banques par l’Etat, risque qui pourrait amener l’Etat à grever la propriété de contributions énormes ou à faire banqueroute dans le cas où un malheur arriverait à la banque. « La nation doit répondre de la dette de la nation ; elle est débitrice, on ne peut être garant que de ce que l’on doit. Une nation loyale peut-elle accorder une garantie qui la placerait dans une funeste alternative… »

Talleyrand estime que la nation ne doit pas créer « la banque pour son propre compte » ; si elle la fait administrer par des employés toutes les précautions exigées ne seront pas garanties ; si elle intéresse les administrateurs, leur intérêt personnel seul les guidera et ils rechercheront des bénéfices exagérés. On pourra craindre d’autre part que les frais n’absorbent tout le bénéfice et que, si les difficultés surviennent dans la gestion, la nation juge sans impartialité.

– Dangers d’une multiplicité de Banques

Talleyrand pense qu’il faut rejeter l’idée d’une multiplicité de banques indépendantes qui se feraient mutuellement concurrence ou d’une banque unique avec des succursales dans tout le royaume. Cette formule est mauvaise car le contrôle du papier par les particuliers serait difficile « les fautes de l’une de ces banques iraient frapper inévitablement sur le crédit des autres par la correspondance qui existerait entre elles. Multiplier les lieux où ces fautes pourraient se commettre c’est en multiplier la probabilité… Cela mettrait chaque particulier dans la nécessité d’examiner tous les papiers de banque qui lui seraient présentés… Il serait impossible que la nation autorisa les receveurs des deniers publics à prendre indistinctement les billets de toutes les banques qui pourraient être établis dans le Royaume ».

Critiquant le plan de Necker qui voulait fonder une banque sur la création de billets non payables à présentation, l’évêque d’Autun exprime sa conviction qu’ « il n’existe pas du moins à mon avis deux idées qui se repoussent davantage que celles d’un papier monnaie et celles d’une banque publique, puisque l’un porte le caractère de la force et l’empreinte de l’autorité absolue, tandis que l’autre ne peut vivre que par la liberté et la confiance la plus illimitée… »

– Idéal bancaire de Talleyrand – Une banque indépendante

L’idéal bancaire de Talleyrand se dégage. Il voit une banque indépendante sous le contrôle du gouvernement. Elle doit échapper non seulement aux injonctions d’un pouvoir endetté, mais aussi aux lois de la haute finance. Idée qu’il émettait en 1783 lors de la crise de croissance de la Caisse d’Escompte « le seul article qui éprouva quelques difficultés fut celui où je proposais qu’on ne composa pas l’Assemblée d’autant de banquiers parce que leur intérêt personnel était opposé à celui de l’établissement qu’ils étaient appelés à conduire » (53).

Quelle est la véritable utilité et le rôle des Banques ? Talleyrand répond : « L’idée principale est que la banque doit être instituée pour l’utilité publique bien plus que pour l’avantage des actionnaires et qu’elle doit fournir abondamment Paris en numéraire. Tous les avantages qui sont accordés à l’établissement ne sont que des avantages pour le public, à qui il en coûte beaucoup davantage, pour faire toutes les opérations dont la banque est chargée, et dont ce genre d’établissement s’acquitte merveilleusement dans tous les pays où sont adoptées les Banques… »

Elles doivent faire circuler l’argent le plus rapidement possible et ainsi pourvoir à tous les besoins du commerce et de l’industrie grâce à une politique d’argent à bon marché, un taux d’escompte approprié, par une grande utilisation du crédit.

Et Talleyrand de préciser sa pensée sur les banques, « ces institutions particulières qui facilitent, accélèrent et simplifient tous les mouvements du crédit en hâtant et assurant sa marche… Le premier objet devait être de maintenir le bas prix de l’argent et de fournir avec abondance à tous les besoins de la circulation… » (54).

Le développement économique exige le concours d’une abondante circulation monétaire métallique et fiduciaire : le vrai but de la banque est d’offrir des secours au commerce « elle doit donner l’escompte au meilleur prix ; elle doit tendre au bon marché de l’argent ; ses services doivent être rendus à tous les commerçants solvables et elle ne doit pas servir à l’enrichissement d’une aristocratie financière ».

Répondant à l’objection que la banque ne fera pas de gains en respectant de telles règles, Talleyrand souligne que « la protection donnée par l’Etat n’a pas pour objet principal que les intéressés fassent des gains… La banque ne doit gagner que ce qui est nécessaire pour qu’elle se soutienne avec avantage… Elle gagnera l’escompte de 4 %… dans les temps de confiance, elle tirera intérêt des fonds placés ».

Enfin une banque ne doit pas s’écarter de cette loi fondamentale qui est d’acquitter ses engagements à l’époque fixée. Elle doit conserver en caisse la somme nécessaire pour payer la totalité des billets ou la totalité des dépôts. Une banque est tenue à se réserver continuellement une marge de liquidité. Seule une convertibilité immédiate de ses billets en espèces métalliques empêchera leur dépréciation et maintiendra la confiance.

Quant au crédit basé sur la confiance Talleyrand le met en vedette.

« Le crédit est le nerf de tout. Tout est possible à qui possède un grand crédit ». Il insiste sur le rôle primordial qu’il joue dans l’économie d’un pays. « Le crédit seul pouvait suffire à tous les besoins du commerce, des grands établissements, à l’exploitation des manufactures… ». Grâce à une bonne organisation bancaire, le crédit peut pourvoir à l’expansion économique du pays.

Et Talleyrand note la différence qui existe entre l’économie française où la monnaie métallique est essentiellement le seul instrument de circulation, et, l’économie anglaise basée sur le crédit qui grâce à l’emploi du billet permet sans manipulation monétaire de faire circuler le maximum de capitaux pour le meilleur rendement de son commerce et de ses manufactures.

Ainsi fidèle à ses principes, Talleyrand propose à l’Assemblée en neuf articles d’ajourner tout au moins le projet de banque publique, de créer deux caisses, de décréter l’établissement d’une caisse d’amortissement. Il préconise des solutions qui se révélaient pleines de sagesse et n’engageaient pas l’avenir : ordre dans les finances, relevé des dettes, paiement exact de toutes les dettes, création d’une caisse d’amortissement alimentée par les surplus des secours extraordinaires, des ventes des biens du domaine et des biens ecclésiastiques dont il avait déjà envisagé le fonctionnement dans sa proposition de remise des biens du clergé à la nation.

L’Assemblée entendit diverses propositions, en particulier de Laborde Mereville, qui développaient les avantages d’une grande banque nationale remplaçant et absorbant la caisse d’escompte, qui serait le caissier de la nation. Ne va-t-on pas se lancer dans l’aventure de Law ? L’Assemblée n’est pas convaincue et nomma une commission de dix membres pour examiner le projet et le fondre à l’occasion avec celui de Necker. Talleyrand fait partie de cette commission avec des hommes de grand talent, tous sérieux partisans de la caisse. Ce sont Lecoulteux, Anson, Dupont de Nemours, Laborde de Mereville, d’Ally, Cazalès, l’abbé Maury, de Montesquiou ayant comme suppléants, Duchatelet, Mirabeau, Roederer. Le rapport de cette commission sauva la caisse et on y retrouve l’influence de la pensée de Talleyrand : les véritables ressources de la Nation sont dans la nation elle-même et ne doivent pas dépendre du salut d’une banque nouvelle. Il ne faut pas se lancer dans l’aventure mais il est préférable de sauvegarder la banque existante.

La commission proposa deux décrets : l’un renforçant la position de la caisse d’escompte, l’autre créant une caisse de l’extraordinaire, cette caisse de l’extraordinaire était chargée de l’émission de 400 millions d’assignats. C’était une concession apportée aux partisans d’une banque indépendante. Le 19 décembre et le 21 décembre 1789 ces deux décrets furent votés.

La caisse de l’extraordinaire était alimentée par les produits de la contribution patriotique et de la vente des biens du clergé et des biens domaniaux à concurrence de 400 millions. Cette caisse émettait 400 millions d’assignats de 1 000 livres, productifs d’un intérêt de 5 % et admis en paiement : des biens nationaux dont 170 millions de ces assignats devaient être remis à la caisse d’escompte en paiement de 90 millions d’avance et de 80 millions à avancer encore jusqu’au 1er juillet 1790. Cet assignat créé alors était une grosse coupure, limitée en quantité, assortie d’un intérêt : une sorte d’obligation gagée sur les biens nationaux.

Quant à la caisse d’escompte, ses billets continueraient à circuler librement et à être reçus dans toutes les caisses publiques et privées jusqu’au 1er juillet 1790, date de l’expiration du cours forcé. Le billet de la caisse d’escompte avait donc seul le caractère de papier-monnaie.

L’expérience de la caisse d’escompte fut d’un riche enseignement pour les esprits avertis. Elle permit de dégager après l’expérience Law, les principes essentiels sur lesquels des années plus tard, la Banque de France se construira.

4) Ses vues sur la monnaie

C’est pendant l’été 1790 que des polémiques ardentes s’engagèrent sur ces moyens d’aliéner la totalité des biens nationaux, opposant partisans des quittances de finances et partisans de l’assignat, et c’est à ce moment que Talleyrand eut à intervenir et à exposer ses vues sur la monnaie et le papier-monnaie.

Il est nécessaire de brosser rapidement le tableau de la situation financière de l’heure, ce qui nous permettra de noter combien Talleyrand ne s’est pas laissé emporté par le vent de l’histoire, mais au contraire a réagi en technicien, en économiste.

En effet, les plans de finances proposés par les décrets du 19 et du 21 décembre 1789, comme nous l’avons vu précédemment, s’avérèrent impraticables. L’assignat qui avait été créé et le billet de la caisse d’escompte toujours en circulation avaient leur sort lié au succès de la vente des biens et des domaines ecclésiastiques et domaniaux. Mais le mode de ces ventes n’avait pas encore été fixé : tout était donc en suspens.

Lassée de Necker dont l’impopularité grandit toujours, inquiète de la disparition des espèces, du ralentissement des transactions faute de numéraire, car personne ne veut plus accepter les billets de la Caisse d’Escompte, en butte au marasme économique aggravé par la misère et les troubles sociaux, l’Assemblée Constituante se laisse tenter par des solutions dangereuses.

Les avantages du papier-monnaie « bienfaisant, régénérateur », la séduisent : elle croit pouvoir grâce à lui renflouer le trésor vide, relancer la confiance et ainsi gagner le temps nécessaire pour mettre en place les nouvelles impositions pour 1790.

Elle anticipera sur les ventes futures en évitant de se servir de la Caisse d’Escompte, en émettant directement du papier-monnaie. Elle voit d’un œil favorable la toute puissance financière que va lui conférer ce papier.

L’opinion publique désireuse surtout de réalisations n’est pas hostile à l’extension des pouvoirs de l’Assemblée et ne songe même pas aux dangers d’abus monétaires.

Aussi par un décret du 17 mars 1790, l’Assemblée décide-t-elle l’aliénation des 400 millions des biens ecclésiastiques et domaniaux à la municipalité de Paris et autres, aux clauses et conditions qui seraient définitivement arrêtées et à charge de revendre au plus offrant et dernier enchérisseur aussitôt que sera faite une offre au moins égale au prix d’estimation. Puis, par un décret du 17 avril, elle donne cours de monnaie aux 400 millions d’assignats créés en 1789, pourvus d’un intérêt de 3 % au lieu de 5 %, divisés en coupures plus petites de 1 000, 300, 200, et affectés d’abord à l’échange des billets de la Caisse d’Escompte jusqu’à concurrence de ce que l’Etat devait à cette caisse ; puis à l’extinction des anticipations et aux paiements des dettes. Enfin, l’Assemblée, par un décret fondamental du 14 mai 1790, réglementa toute la matière de la mise en action de la vente des 400 millions de biens nationaux, étendant ensuite ce décret à la totalité des biens nationaux dont l’aliénation fut décidée par un décret du 9 juillet 1790. Talleyrand soutint fortement le rapport du Duc de la Rochefoucauld, rapporteur du comité d’aliénation, en proposant d’étendre le mode de paiement déjà vaste envisagé en admettant en paiement les rentes sur l’Etat perpétuelles ou même viagères.

L’Assemblée était sortie de la période de réflexion et d’attente, elle voyait l’immensité des besoins, elle voyait l’immensité des ressources, malheureusement, elle n’en mesurait pas les limites. Ces biens nationaux constituaient une ressource que l’imagination populaire grossissait démesurément et qui lui semblait inépuisable.

L’Assemblée avait trouvé un moyen de subsister : la vente des biens nationaux, le chiffre de l’émission proposé était encore raisonnable et ne pouvait être dangereux pour la circulation. Mais le 29 août 1790, Montesquiou rapporteur du comité des finances renseignant enfin l’Assemblée sur l’étendue du passif, 1 900 millions de dette exigible, estimait approximativement la valeur des biens nationaux à 2 ou 3 milliards auxquels s’ajoutaient les 400 millions, gage des assignats déjà émis. Il proposait deux moyens pour acquérir ces biens nationaux, des quittances de finances, obligations nationales divisibles à volonté au gré des intéressés, transmissibles de gré à gré, productive d’un intérêt. Quant à lui, il se montrait favorable à une émission de deux milliards d’assignats. (55)

Le sort en est jeté ; la voie des fautes financières irréparables est ouverte.

Sous l’influence des orateurs et des publicistes, les constituants entraînés par les passions politiques, la haine de Necker, la popularité de Mirabeau réglèrent des questions financières.

Ils négligèrent les voix de prudence et d’expérience qui se faisaient entendre. Talleyrand avec des hommes comme Dupont de Nemours essaya mais en vain d’éviter à l’Assemblée de se lancer dans cette dangereuse aventure financière.

C’est à cette occasion qu’il exposera dans le « discours prononcé en septembre 1790 à l’Assemblée » (56) ses idées sur la monnaie, ses fonctions, les dangers du papier-monnaie et avec toute la force de son argumentation se prononcera contre l’assignat en tant que papier-monnaie.

Il n’est pas suspect de complaisance pour l’anti-révolution : « l’intérêt que je prends à cette question est extrême et il s’y mêle quelque chose de personnel car je serais inconsolable si de la rigueur de nos décrets sur le clergé, il ne résultait pas le salut de la chose publique ».

Il parlera en technicien, verra la question dans son ensemble, fera abstraction de toutes les passions politiques, de tous les détails de contrefaçon, de tous ces calculs, ces profits, cet agiotage inévitable que va fatalement déclencher ce grand mouvement d’aliénation des biens nationaux. Et suivant sa méthode il ne veut s’en tenir qu’à la vérité dégagée de toute controverse.

« Il s’agit de décréter une opération qui tient essentiellement à l’économie politique, à la restauration des finances, et au rétablissement du crédit… cette vérité une fois présentée, doit être généralement reconnue ». (57)

La monnaie est pour Talleyrand, la commune mesure et le gage représentatif des valeurs. Sa conception de la monnaie se rattache à la théorie de la monnaie-marchandise. Toute marchandise est monnaie en ce sens qu’elle peut mesurer des valeurs et les représenter. Mais toutes les marchandises ne sont pas propres à servir justement de commune mesure. Le métal seul a une valeur propre et par ses qualités idéales pourra faire office de monnaie.

– Nature et fonction de la monnaie

Ainsi « l’évaluation de la monnaie d’un pays avec celle d’un autre ne peut jamais se faire que de métal à métal : sans cela une nation pourrait déclarer que les feuilles de chêne, des cailloux de telle espèce, avec une empreinte qu’elle spécifierait, représenterait une telle valeur ».

La monnaie a été choisie en sa commodité et parce qu’elle est composée de métaux qui la rendent plus propre à remplir cet emploi.

Ainsi la monnaie a une valeur réelle : la valeur du métal qui la compose.

Il note les répercussions des variations du métal sur la valeur de la monnaie « quoique cette mesure soit à peu près déterminée, cependant par un effet de l’accroissement ou de la diminution des métaux qui la constituent, ses rapports éprouvent une variation plus ou moins sensible ; et ces métaux eux-mêmes considérés comme marchandises, influent sur les rapports des monnaies avec les objets de commerce… »

Il insiste en rappelant toutes les difficultés qu’avait suscitées la dernière refonte des louis pour une erreur prétendue d’1/29 dans la valeur comparative des métaux. En effet la quantité d’argent introduite en Europe depuis la refonte des monnaies de 1726 avait été tellement abondante qu’elle avait changé sa valeur relativement à l’or (réforme de Calonne)…

Il en déduit la nécessité absolue de savoir le rapport exact des monnaies circulant dans un pays, la nécessité d’une évaluation précise.

La monnaie est la commune mesure des valeurs ? Qu’entend Talleyrand par valeur ? Comme beaucoup d’économistes de son temps il ignore ce problème. Il n’a rien des subtilités de Condillac et de Galiani qui les premiers firent reposer la notion de valeur sur l’utilité et la rareté, il n’a pas les finesses d’appréciation de Turgot et de Smith qui distinguaient : valeur en usage, valeur en échange et valeur estimative, valeur échangeable. Il résout cette notion complexe en notant « la valeur, c’est tout ce qui se vend et s’achète ». Ainsi définie dans ses fonctions commune mesure des valeurs, intermédiaire des échanges « c’est par sa médiation que s’opèrent tous les échanges ». Est-elle aussi pour Talleyrand réserve des valeurs, comme l’entendait Turgot mais surtout Galiani. Talleyrand dans sa critique du papier-monnaie insiste jugement sur cette garantie qu’il ne peut procurer et qui est essentielle : l’étalon métallique protège la monnaie contre toute dépréciation, il est une garantie de valeur future, il permet à l’homme de préserver dans l’avenir le produit de son travail et de son épargne. Talleyrand ne néglige donc pas s’il ne l’exprime pas à propos cette fonction essentielle de la monnaie.

C’est ainsi qu’ayant défini la nature et les fonctions de la monnaie, Talleyrand va faire la critique du papier-monnaie, de l’assignat.

– Nature du papier-monnaie

Le papier-monnaie pour Talleyrand ? C’est une « abstraction de la monnaie métallique » ; il n’est donc que le signe libre ou forcé non pas de la richesse mais simplement du crédit.

Talleyrand, bien que sa définition soit peu claire, ne fait pas la confusion que beaucoup d’auteurs du siècle faisaient, il ne confond pas le crédit et la monnaie. Car il reprendra plus loin que pour lui, il n’y a pas deux idées qui s’excluent davantage que celle du papier-monnaie qui « porte le caractère de la force et l’empreinte de l’autorité » absolue et la monnaie de papier convertible à tout moment qui ne peut « vivre que par la liberté et la confiance la plus absolue ».

Le papier-monnaie est émis pour faire face aux besoins de l’Etat. Le papier-monnaie constate « le besoin ». Ainsi sa nature est bien différente de celle du papier-monnaie convertible.

Il énonce cette vérité monétaire « jamais aucun papier national ne marchera de pair avec les métaux, jamais de signes supplémentaires au premier signe représentatif de la richesse n’aura la valeur exacte de son modèle. Le titre constate le besoin et le besoin porte crainte et défiance autour de lui ».

Revenant à l’assignat, il n’a pas d’hostilité de principe contre l’assignat-monnaie, il comprend qu’en de telles circonstances il est indispensable pour que l’Etat acculé à la banqueroute continue à vivre, qu’une émission d’assignats vienne couvrir les dépenses publiques et lui permette d’attendre un avenir meilleur et plus stable, mais ce sera un grand danger.

Talleyrand pense qu’en pratique dans un Etat il n’y a qu’une circulation dominante. Ainsi lorsque deux monnaies circulent en même temps, une monnaie métallique et une monnaie de papier, que va-t-il se passer ? Le papier-monnaie peut-il remplir le rôle de monnaie ?

« Créer un assignat-monnaie, ce n’est pas représenter un métal marchandise : c’est représenter un métal-monnaie ; or, un métal simplement monnaie ne peut, quelque idée qu’on y rattache, représenter celui qui est, en même temps monnaie et marchandise ».

Si l’on fait remplir en papier-monnaie le rôle de la monnaie, ce sera changer la quantité reconnue pour unité, l’étalon monétaire, ce sera provoquer une altération de la mesure commune des valeurs. Par le cours forcé, le papier monnaie va devenir le véritable étalon des valeurs, la monnaie métallique n’aura plus de rôle à jouer, elle disparaîtra. La dépréciation de la monnaie de papier s’accentuera par rapport à la monnaie métallique.

Talleyrand conclut : « il n’existe dans la réalité qu’une monnaie dominante, dans ce moment c’est l’argent. Si vous donnez cours au papier, ce sera le papier. Vous ordonnerez que ce papier ne perde pas, j’y consens, mais vous n’empêcherez pas que l’argent ne gagne. Vous ferez bien que dans un paiement, l’on serait obligé de prendre un assignat de 1 000 livres pour la somme de 1 000 livres, mais vous ne pourrez jamais faire que l’on soit obligé de donner 1 000 livres en écus pour un assignat de 1 000 livres. C’est là que réside toute la question et c’est par là que s’écroulera tout le système ».

Il développe cette loi économique, cette loi de bon sens financier pour tous ceux qui l’oublient ou l’ignorent, que la mauvaise monnaie chasse la bonne. Cette loi de Gresham qui trouvera dans la période révolutionnaire une confirmation éclatante.

Talleyrand avait déjà exprimé ses craintes lors de la proposition de conversion de la caisse d’escompte en banque nationale, « l’effet inévitable de tout papier-monnaie, vous le savez messieurs, est la prompte disparition des espèces. Le numéraire fictif chasse le numéraire réel, et parce qu’il le remplace, et parce qu’il l’effraye, et comme il ne peut jamais en être la représentation parfaitement exacte, il arrive qu’il en chasse beaucoup plus qu’il ne le remplace. Dès lors ce papier ne soutient plus à l’égalité de l’argent ; il tombe au-dessous du pair, et de là les plus funestes conséquences ».

– Dépréciation de l’assignat-monnaie

Il analyse les causes particulières de dépréciation de l’assignat. L’assignat restera au-dessous de l’argent pour de multiples raisons.

Talleyrand reconnaît que créé dans des conditions particulières, l’assignat a un caractère beaucoup plus sûr que n’importe quel autre papier-monnaie. Il a une valeur positive, matérielle, un gage foncier : le domaine qu’il représente « nul n’aura été créé sur un gage aussi précieux revêtu d’une hypothèque aussi solide ».

Mais Talleyrand note avec une grande justesse de vue que les rapports entre la masse des assignats et celle des biens nationaux ne sera jamais exactement connu ; il sera difficile de savoir si les assignats sont venus s’éteindre dans l’achat des domaines ou gonfler encore la circulation fiduciaire, et, la notion de durée intervenant, facteur d’inquiétude supplémentaire, l’incertitude sur le laps de temps nécessaire à cette extinction rendra la valeur du papier-monnaie encore plus fluctuante, plus indéterminée.

D’autre part, Talleyrand remarque encore, qu’évaluer les rapports de métal à métal suscite de nombreuses difficultés, de nombreuses causes d’erreurs et qu’il sera encore plus difficile d’évaluer, de fixer les rapports entre un papier et un métal.

D’autre part, se rattachant à l’idée de la monnaie marchandise, Talleyrand considère que l’argent étant mis en concurrence avec le papier, l’un et l’autre deviennent marchandises. La classique loi économique de l’offre et la demande jouera, en raison de l’abondance de papier le métal conservera toujours une demande qui ne fera que croître, tandis que le papier perdra de sa valeur jusqu’à ne plus rien valoir.

– L’inflation : ses dangers

C’est avec une clairvoyance, une lucidité prophétique pour l’époque que Talleyrand dépeint tout le processus de l’inflation et ses répercussions : phénomène classique pour un économiste du XXe siècle, mais vues réellement nouvelles en 1790.

Il prévoit tous les dangers de cette émission excessive de papier-monnaie. À la hausse des prix, à la prospérité factice succèderont la dramatique récession économique, la diminution de la consommation, de la production, la misère sociale, la ruine des créanciers, la fuite des capitaux, la spéculation sur les changes.

Ainsi la dépréciation du papier-monnaie sera inexorable. Elle entraînera une hausse illimitée des prix, tout particulièrement du prix des objets de consommation.

« Plus il existe de signes représentatifs de la richesse, plus il faut en donner pour acquérir les objets représentés ».

Il prévoit les conséquences désastreuses de l’inflation dans diverses secteurs de l’économie.

Il insiste sur la condition particulièrement difficile de la classe ouvrière, « les manœuvriers de tous genres » - le prix du travail et des salaires n’arrive que lentement à une proportion exacte avec les denrées, « le salarié par sa propre concurrence et le renouvellement journalier de ses besoins, est soumis à la loi du riche qui tachera d’empêcher la hausse des salaires. Alors que toutes les valeurs auront subi une hausse, le taux des salaires ne suivra pas cette hausse ; les salariés en seront d’autant plus malheureux. Talleyrand voit les liens qui unissent travail, production, consommation. La classe des hommes que leur travail seul nourrit étant la plus nombreuse. »

Il note que la hausse des prix entraînera une diminution de la consommation, une crise du travail, et une diminution de la production.

Ainsi le papier-monnaie aura des effets contraires à ceux envisagés : « il ruinera le succès des manufactures et la prospérité des campagnes ».

L’Etat lui-même subira les effets néfastes de l’inflation. Créancier et consommateur, il subira une double perte. Il percevra l’impôt qu’en monnaie dépréciée, et devra acheter qu’à un prix égal à celui du numéraire effectif « qu’il faudra acheter ou suppléer ». L’émission abusive de papier-monnaie détruira toute bonne foi, toute confiance dans les transactions et les règlements…

Elle sera l’occasion d’une grande injustice, d’un renversement dans les propriétés, d’une infidélité dans les paiements. La malhonnêteté des débiteurs vis-à-vis des créanciers sera autorisée par l’Etat.

« La loi n’obtiendra que ce qu’elle ne doit point avoir : un effet rétroactif, en obligeant les créanciers antérieurs à recevoir les assignats au pair de l’argent, tandis qu’elle sera démentie dans l’effet qu’elle ordonne, puisqu’il sera impossible d’obliger les vendeurs à les prendre au pair des espèces ».

Tous les créanciers que l’on rembourse en billets dépréciés perdent la différence, tous les débiteurs à qui on avait prêté de l’argent la gagne.

Ce n’est pas tout ; une fois soldés les anciens engagements entre particuliers, il faut bien qu’ils s’en forment d’autres ; et ici recommencera en sens contraire une opération aussi cruelle, par laquelle les créanciers vont écraser leurs débiteurs. Dans la crainte d’être remboursés en billets, ils grossiront démesurément leur créance et par là ils assureront la ruine des débiteurs pour l’époque où les billets n’existeront plus ou pour celle à laquelle la confiance les rapprochera du pair de l’argent.

L’abondance du papier-monnaie dans la circulation entraîne sa dépréciation par rapport au métal ; le prix du numéraire augmente de plus en plus, il se cachera ou il fuira.

« Ne reconnaît-on pas chaque jour l’impossibilité d’empêcher la sortie de l’argent en proportion de l’arrivée des assignats ». C’est la fuite du numéraire. Talleyrand envisage quelques voies de disparition : thésaurisation, exportation à l’étranger sous n’importe quelle forme. Ce danger si grave pour l’économie financière d’une nation, il l’analysera plus tard dans une lettre à Lord Lansdowne.(58)

« Sauver une partie de leur propriété en sacrifiant le reste ; pour cela ils se sont trouvés trop heureux d’investir une partie de leurs fonds en marchandises quelconques et de les envoyer sous cette forme en Amérique, sans chercher ce qui serait profitable, mais prenant et envoyant tout ce qu’ils pouvaient trouver. Ils savaient bien que, quelques pertes qu’ils fissent elles ne seraient rien auprès du risque de laisser leurs capitaux en France ».

Après avoir dépeint les dangers à l’intérieur du pays de la mise en circulation de l’assignat en particulier, de tout papier-monnaie en général, Talleyrand aborde le problème sous l’angle extérieur. Il veut analyser les effets du papier-monnaie dans ses rapports avec le commerce étranger. Le papier ne peut rivaliser avec les métaux précieux qui ont une valeur propre, et restent indispensables dans les échanges internationaux.

Il aborde le mécanisme du change, l’explique, le définit : le change est pour Talleyrand, le rapport de la dette entre deux nations commerçantes, considérées relativement à la valeur des monnaies qui y ont cours. « Le change consiste, ainsi que le mot le désigne, à échanger le titre d’une dette active dans un pays contre le titre d’une dette passive dans un autre ou à faire l’opération inverse. Cet échange est soumis à un prix qui tient lieu à la dépense qu’occasionnerait le transport des métaux ».

Talleyrand déduit que la valeur relative des métaux est la base du change entre les nations, et la notion si importante de la parité du change : « lorsque cette valeur est conservée dans les échanges sans aucune augmentation ou diminution dans les paiements respectifs, c’est alors que le change est ce qu’on appelle au pair ».

Illustrant par des exemples numériques l’opération de change, expliquant les conditions d’un change « avantageux » ou « désavantageux », Talleyrand veut prouver à ses auditeurs « qu’il n’est aucune autre mesure de commerce entre les nations que la valeur de l’or et de l’argent ».

En effet, la dépréciation du papier-monnaie par rapport aux monnaies d’or étrangères infligera une perte au change au pays qui pratique le cours forcé dévié. Les nations qui commercent avec la France paieront tout ce qu’elles doivent à la France en papier-monnaie, et la France paiera aux autres nations en métaux-monnayés : « Paris recevra donc moins de sa créance et paiera plus de sa dette ».

Il en résultera un bénéfice pour l’étranger qui nous cèdera moins de sa monnaie pour payer nos produits, et à qui nous cèderons plus de notre monnaie pour acheter les siens ; ce sera la voie de l’instabilité commerciale, la porte ouverte à toutes les spéculations.

Talleyrand en prévoit toutes les conséquences désastreuses pour l’équilibre du commerce de la France.

« Les puissances étrangères étudieront la position du crédit public pour en profiter avec avantage ; donc elles achèteront à bas prix et nous vendront chèrement ; elles retireront en numéraire réel, en matière d’or et d’argent, tous les bénéfices de leur spéculation ».

Talleyrand conclut en reprenant son leit motiv que l’argent mis en concurrence avec le papier devient une marchandise susceptible de toutes les spéculations, et, dominant la situation, il voit tout le parti que la politique peut tirer d’une telle situation financière, tous les desseins malhonnêtes qu’elle peut receler.

« Acheter même chèrement l’argent que l’on est assuré de revendre plus chèrement encore dans d’autres moments ; soit pour le dérober à la circulation et accroître ainsi et multiplier les embarras ».

À l’opposé de Mirabeau qui, entraîné par son éloquence et pour emporter la conviction de l’Assemblée s’écriait : « j’entends les Américains dire aux Français : nous avons créé pendant notre révolution de mauvais papier-monnaie, et cependant ce papier tel quel nous a sauvés… » (59)

Talleyrand dénonçait la fausse démagogie de la conception de papier-monnaie fécondant. « La nation déclarant la disponibilité des domaines nationaux n’a pas acquis une propriété nouvelle, elle n’a pas augmenté sa richesse. La société prise collectivement a fait entre ses membres une répartition différente de laquelle il résultera qu’elle aura payé une portion de sa dette. Les assignats ne représentent donc pas une richesse nouvelle.

Au contraire de Mirabeau, l’exemple du papier-monnaie américain avait éclairé Talleyrand. « Les premiers temps de sa liberté (l’Amérique) avaient été perdus pour sa prospérité… un papier-monnaie plus ou moins décrié avait excité toutes les cupidités, avait encouragé la mauvaise foi, jeté du trouble dans toutes les transactions et avait fait perdre de vue les institutions que réclamaient les premières années de l’indépendance (60).

Talleyrand avait compris que les assignats, fondés pourtant sur un gage territorial, allaient renouveler l’expérience Law. Il avait prévu les dangers de la mainmise de l’Etat sur une émission de papier-monnaie, prévu la tendance à la prolifération du papier-monnaie, le danger de cet instrument monétaire, dans les mains d’un gouvernement faible, esclave des masses populaires. Détourné de son but pour faire face aux dépenses quotidiennes de l’Etat, il serait multiplié à l’extrême dans des fins politiques, afin d’éviter le recouvrement de l’impôt et le remplacer. Ainsi Talleyrand prédit les conséquences dramatiques mais devenues classiques d’une émission de papier-monnaie qui se déprécia au point de ne plus rien valoir.

Telle est l’opinion de Talleyrand et l’histoire des finances de la Révolution en a été une éclatante illustration et une confirmation des jugements les plus sévères que la science économique a porté sur le papier-monnaie.

La loi du 16 pluviose An V (4 février 1797) proclamera la gigantesque banqueroute des assignats.

5) Le commerce international

L’étude du commerce international a toujours intéressé Talleyrand, il y a vu la source essentielle de la richesse d’une Nation.

Aussi cherche-t-il à le justifier, à l’organiser, à le placer dans un cadre de politique économique, à favoriser son extension.

a) Répartition naturelle de la production, justification du commerce international

Talleyrand considère que les Nations, comme les individus, sont solidaires les unes des autres.

Cette solidarité dépend des conditions d’évolution des sociétés mais aussi de la Nature.

La Nature en donnant aux différentes nations des sols différents, des climats opposés, des génies différents, les tient dans une mutuelle dépendance.

Le commerce international permet de faire « un partage de tous les genres d’industrie et à distribuer à chacune des 2 nations la part que la Nature lui a assignée et qui doit lui procurer le plus d’avantages ». Et il reprend « Deux Nations voisines dont l’une fonde sa prospérité principale sur le commerce et l’autre sur l’agriculture sont appelées par la nature éternelle des choses à bien s’entendre, à s’enrichir l’une par l’autre » (61).

Ce sont des raisons évidentes : elles justifieront à elles seules le commerce international, mais cependant « les préjugés » comme dit Talleyrand en décident autrement.

b) Intérêt et similitude de civilisation, base du développement du commerce extérieur

Talleyrand trouve des raisons plus subtiles au développement du commerce extérieur. Esprit curieux qui va au fond des choses, il s’était étonné de voir renouer des relations économiques aussi prospères entre l’Angleterre et l’Amérique après la cruelle guerre d’indépendance et la victoire américaine. Aussi analyse-t-il avec quelle justesse les raisons profondes qui permettent ces rapports.

Les idées qu’il développe sont d’une vérité et d’une grande actualité.

L’inclination, la similitude de civilisation et l’intérêt sont deux mobiles dynamiques.

– Chez l’Américain, l’inclination est plutôt un préjugé une habitude. En effet, le peuple américain est le peuple le plus « dépassionné » qui existe, le moins gouverné par ses passions. Chez un tel peuple, les sentiments et les inclinations ne sont que des habitudes. Toutes les habitudes de l’Américain font de lui un anglais ». (62)

Similitude de langage, similitude d’éducation, similitude de loi rendent l’Américain tributaire de l’Anglais.

En effet, ces deux peuples se sentent frères, ils se comprennent sans efforts. Par contre, deux peuples qui ne parlent pas la même langue malgré tous leurs penchants réciproques resteront étrangers.

Les hommes du rang le plus élevé sont éduqués en Angleterre, pleins d’admiration pour la grandeur anglaise et sont les maîtres à penser du pays.

Quant à leurs constitutions américaine et anglaise, bien que l’une soit une démocratie, et l’autre une monarchie, elles sont très près l’une de l’autre. C’est l’habeas corpus qui reste le fondement de leur liberté individuelle réciproque.

Ainsi des civilisations semblables feront plus pour le développement de rapports commerciaux que les sentiments de « reconnaissance » qui n’existent pas entre les nations. Et Talleyrand évoque longuement tout ce que l’Amérique doit à la France.

– Quant à l’intérêt, c’est le mobile essentiel qui décide des rapports entre les Nations, et Talleyrand part du particulier au général.

L’intérêt partout pousse les hommes mais en Amérique plus que partout ailleurs.

« Ce guide est plus écouté… parce que dans ce pays là l’affaire de tout le monde sans aucune exception est d’augmenter sa fortune. Ainsi l’argent est le seul culte universel. La quantité qu’on en possède est la seule mesure de toutes les distinctions. » Vue prophétique quand on songe que Talleyrand l’écrivit en 1795.

Ainsi la nature des transactions, la loi que lui impose la volonté du consommateur, l’immense crédit dont bénéficie le commerçant américain constituent des liens solides que rien ne peut détruire. C’est ainsi que Talleyrand analyse longuement le rôle que joue le crédit commercial dans les échanges de l’Angleterre et de l’Amérique.

Le négociant américain qui tire des marchandises de l’Angleterre le fait sur les capitaux des négociants anglais. Il reçoit les marchandises à crédit, il les revend à crédit aux marchands « détailleurs » et ceux-ci aux consommateurs. Quand le consommateur a payé, le débitant paye le négociant américain qui paye alors le négociant anglais. Ainsi, là seuls existent réellement les capitaux du négociant anglais et les moyens du consommateur. Il n’y a en souffrance que le premier déboursé. C’est un circuit fermé qui s’est établi. Aucun des tenants de ce circuit n’a intérêt à le voir rompre. En effet si le créancier anglais arrête ses envois, il risque de renverser un débiteur dont la prospérité est la garantie de ses avances. Quant au débiteur américain, il ne quitte plus son fournisseur créancier car il a trop de comptes en suspens.

Ainsi l’enchevêtrement des intérêts crée des liens indestructibles d’où dépend la prospérité commerciale des nations respectives.

L’intérêt est une des conditions essentielles de l’expansion commerciale.

c) Caractère conquérant du commerce : nécessité de l’organisation des marchés commerciaux

Comparant le commerce et l’agriculture, Talleyrand précise combien l’agriculture « n’est point envahissante ». Elle modère les aspirations des hommes et des gouvernements. Le commerce par contre est « conquérant, il veut s’étendre » (63) « il veut des ports, il veut des rades », il encourage l’esprit d’entreprise, il oriente l’homme vers les affaires. Le développement des banques publiques, particulièrement en Angleterre et en Amérique le favorise en « augmentant les moyens réels de tous les moyens fictifs ».

Cet esprit de conquête fait rechercher au commerce le maximum de débouchés capables de lui procurer le maximum de ressources. Il veut toujours aller de l’avant, vite, à la conquête de marchés. Aussi souvent se livre-t-il au hasard. L’envoi des denrées inattendues ou le manque de coordination dans ses changements, arrivent à détruire les marchés.

Talleyrand voudrait qu’une organisation des marchés commerciaux se réalise. Il voit les dangers du commerce du Nouveau Monde avec l’Europe. « Le trop grand éloignement des ports de l’Est et du Sud de l’Amérique détruit le marché, des milliers de bâtiments partent avec les mêmes denrées ». Et le commerce avec l’Europe est livré au hasard.

Ainsi l’intérêt des entreprises commerciales serait d’établir de grands marchés où seraient rendus publics les prix et les qualités de tout ce qui y serait apporté, d’empêcher ainsi de trop grandes spéculations, de tenir « dans les bornes prévues les avantages et les pertes de toutes les spéculations. C’est alors que les navigateurs des différentes parties du monde se présenteraient avec confiance dans les ports ».(64)

Ce sont là des vues bien modernes pour l’époque !

d) Le libéralisme économique

Talleyrand était convaincu que la meilleure organisation économique et sociale était celle qui assurait le maximum d’indépendance et de liberté aux individus et aux sociétés : il fut un fervent partisan de la liberté économique.

– Sous le ministère de Calonne au moment des polémiques suscitées par le commerce des grains qui avait été de nouveau réglementé après la chute de Turgot qui en 1774 avait établi la liberté même de ce commerce, Talleyrand participe au mouvement libéral en faveur de ce commerce dans un mémoire dont il se prétend l’auteur. « Je me chargeai du mémoire et de la loi sur les blés. Je fis en entier l’un et l’autre » (65).

Il soutient que la liberté du commerce des grains à l’intérieur comme à l’extérieur est le meilleur moyen d’assurer l’équilibre des marchés dans l’espace et dans le temps. C’est sa première intervention en faveur de la liberté économique.

Par une déclaration du 17 juin 1787, la libre circulation à l’intérieur du royaume et à l’exportation à l’étranger furent établies et restèrent maintenues.

– Mais c’est vraiment lors de la conclusion du Traité de commerce avec l’Angleterre en 1786 que Talleyrand comprit tous les avantages économiques qu’une nation pouvait retirer de la liberté d’un grand commerce extérieur.

La négociation et la rédaction de ce traité facilitées du côté anglais par les idées libérales d’Adam Smith avaient été confiées du côté français à des diplomates comme M. de Vergennes, à des économistes comme Dupont de Nemours, l’ami de Talleyrand ; ceux-ci avaient en vue l’élargissement du marché, et surtout ils espéraient stimuler l’industrie française par une nouvelle concurrence. En effet, l’industrie française avait un grand retard sur l’outillage mécanique anglais. Talleyrand, alors abbé de Périgord, avait commenté, annoté ce traité (66). Il vantait les principes libéraux qui avaient présidé à son élaboration, et les avantages réciproques que les deux Nations allaient en retirer. Il voyait dans la liberté économique un facteur de progrès, par la concurrence qu’elle suscitait entre les nations ; un facteur de bien-être par la satisfaction assurée des besoins des hommes, une plus grande consommation grâce à la diminution des droits sur les objets de nécessité ou de fantaisie, un facteur d’enrichissement pour le Trésor public grâce au revenu produit par une plus grande consommation ; enfin un facteur de rapprochement politique entre les peuples. (67)

Ce traité… « procurera une augmentation de jouissances à leurs habitants et de revenus à leurs souverains respectifs. Il porte sur les principes libéraux qui conviennent aux grandes Nations et dont la France devrait d’autant plus donner l’exemple que c’est le pays de l’univers qui par ses avantages naturels gagnerait le plus à ce que de tels principes fussent universellement établis dans le monde commerçant ».

Talleyrand fait l’éloge de ce traité qui consacre le principe trop souvent méconnu que les droits modiques sont les seuls moyens de préserver le revenu et de prévenir la contrebande – les droits payés par les marchandises anglaises étaient ad valorem de 10 à 12 %.

Malheureusement ce traité devint vite impopulaire à raison des avantages excessifs qu’il procurait au commerce anglais ; de plus les droits étant tous fixés à la valeur, les Anglais introduisaient leurs marchandises par les bureaux de douane qui n’étaient pas en mesure de vérifier utilement les marchandises !

Cependant quelques furent ses mérites ou ses inconvénients, ce traité fut une révolution dans la politique commerciale de l’époque et Talleyrand l’a parfaitement compris. Ce traité instaure une ère nouvelle : l’ère du libéralisme économique réclamé par les encyclopédistes et les économistes.

Partisan convaincu de la liberté économique, pour la suppression de toutes les barrières douanières, même proscrit, en Amérique, Talleyrand ne perd pas de vue son idéal économique.

À son passage à Philadelphie, il essaie de convaincre le général Hamilton, un des hommes d’Etat les plus distingués de l’Amérique (68) et de l’amener à ses vues. Il aurait voulu réaliser une union douanière entre l’Europe et les Etats-Unis. Le général Hamilton lui répondit en faisant adopter par le congrès américain un nouveau tarif de douane.

Fidèle à son idéal économique, quand il sera au pouvoir dans ses instructions aux plénipotentiaires ou dans la rédaction des traités, il tentera toujours d’établir cette liberté économique. La liberté des échanges, la liberté des mers, la liberté de navigation des fleuves, l’abolition de la course en mer, l’abolition des entraves de toute espèce pour permettre le jeu naturel de la libre concurrence pour le plus grand bonheur de l’individu et des nations.

e) Désir d’extension commerciale

Talleyrand par les circonstances placé au cœur des problèmes n’a cessé d’observer l’essor industriel et commercial fabuleux de l’Angleterre. Il enregistre les leçons de l’expérience, le développement étonnant des relations commerciales entre l’Angleterre et l’Amérique, favorisé tout particulièrement par l’indépendance américaine.

Si le marché américain est tout anglais, il n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Le Portugal aussi a son commerce tout anglais : Lisbonne n’est plus qu’un comptoir de Londres. Et considérant les villes hanséatiques, Hambourg en particulier, il y voit le « coffre-fort de l’Angleterre, le point par lequel elle aspire tout l’or du continent et l’Elbe est le canal qui porte jusqu’au cœur de l’Allemagne les objets de l’exportation des anglais ». (69)

La force de l’Angleterre est donc dans son commerce et sa marine. Talleyrand en déduit que la toute puissance économique anglaise est fortement assise et quasiment inébranlable car elle correspond à un marché extérieur immense qui correspond à l’étendue de sa production et de sa dette.

Saisissant toute l’importance d’un grand commerce extérieur, Talleyrand voudrait pour la France une semblable extension commerciale, l’ouverture de nouvelles routes de commerce, autant de débouchés nouveaux qui assureraient sa prospérité dans le cadre bénéfique de la liberté des échanges.

– Désir d’extension commerciale en Méditerranée

Aussi son désir le plus ardent est-il de voir la France se tourner vers l’Afrique, vers l’Ancien Monde, vers la Méditerranée. Par sa situation la France a une vocation sur la Méditerranée comme l’Angleterre sur l’Océan.

En effet il écrivait « lorsqu’on examine la position géographique de ce composé solide, compact qu’on appelle la France, lorsqu’on voit tout son littoral, on a lieu d’être étonné qu’elle n’ait pas toujours regardé la mer Méditerranée comme son domaine… Les avantages immenses qui pourraient en résulter ont été pour nous négligés » (70).

C’est pourquoi Talleyrand voyait d’un bon œil les victoires de Bonaparte en Italie, l’occupation des îles vénitiennes. La prise de Malte rentre dans ses vues. C’est la clé de la toute puissance maritime et commerciale en Méditerranée (71). Aussi est-il l’un des promoteurs de l’expédition d’Egypte.

Il revendique le commerce en Méditerranée plus favorable à la France que celui du Nouveau Monde. L’esprit de concurrence pour la conquête des marchés américains doit céder, il est préférable que la France se tourne vers les rivages de la Méditerranée, de l’Egypte aux régions de Tunis et d’Alger. Elle y trouvera les plus grands avantages.

« La Méditerranée doit être exclusivement Française, son commerce entier nous appartient, et tout ce qui tend à éloigner les autres Nations doit entrer dans nos vues » (72).

f) La pensée coloniale

Talleyrand insiste sur la nécessité absolue pour un peuple libre qui veut tirer le maximum d’avantages de sa liberté de posséder des colonies, de constituer un empire colonial.

Sur quelles bases établir ces colonies ? Talleyrand critique la politique des gouvernements qui n’envoient pour fonder leurs colonies que des individus perdus de mœurs et misérables, les déchets de la société. Comment créer quelque fondation viable avec de tels éléments « le vice, l’ignorance et la misère ne peuvent rien fonder, ils ne peuvent que détruire » (73).

Il critique aussi l’utilisation que font les gouvernements de leurs colonies. Il ne faut pas confondre les colonies disciplinaires et celles dont les rapports commerciaux doivent faire la richesse de la métropole.

« Il faut séparer avec soin ces deux genres d’établissements ; qu’ils n’aient rien de commun dans leur origine, comme ils n’ont rien de semblable dans leur destination… » (74).

Quels liens s’établiront entre ces colonies nouvelles et la France ? Comment organiser ces colonies ?

Fidèle à son idéal de liberté base de tous les progrès, Talleyrand préconise la plus grande liberté dans les rapports entre la France et ses colonies : l’indépendance. Pour corroborer sa thèse, il s’appuie sur l’histoire. Il prend des exemples tirés de l’Antiquité. Les colonies grecques étaient indépendantes, elles prospérèrent et ont laissé un nom dans l’histoire. Par contre, les colonies romaines furent gouvernées, et ne firent pas les progrès attendus. Ainsi, la solution est encore là aujourd’hui, malgré la différence des temps et des intérêts.

Cette indépendance des colonies est imposée par les intérêts véritables de l’humanité et du commerce. Il faut prévenir avant d’être obligé de le faire par les circonstances « avec honte et péril ».

Il faut abattre tous les préjugés commerciaux la crainte de la perte des bénéfices, la crainte des déplacements d’hommes et de travaux. La France et l’Angleterre doivent être les leaders de cette libération. Il faut s’appuyer sur les exemples de l’Antiquité, mais aussi sur l’exemple récent, l’accroissement des rapports commerciaux entre l’Angleterre et l’Amérique depuis son indépendance.

Cette indépendance des colonies, la France et l’Angleterre doivent avoir aussi la volonté de l’imposer aux autres Etats en particulier à l’Espagne pour l’intérêt des deux mondes. L’indépendance des colonies espagnoles, du Pérou et du Mexique soumises à un odieux esclavage est nécessaire, ce sera donner satisfaction à leurs naturelles revendications, ce sera « le retour aux principes de justice et de liberté naturelle » (75).

Les conséquences seront incalculables « ouverture du commerce libre dans la mer Pacifique, la mer du Sud et dans l’Océan Méridional de cette immense partie des Indes occidentales » (76).

Talleyrand voit là une grande révolution commerciale. Ce sont les plus grands débouchés tant humains qu’industriels qui s’ouvrent à l’Europe et à l’Amérique.

De même, c’est pour cette plus grande expansion commerciale que Talleyrand était un ferme partisan de la prise de l’Egypte.

Plus tard, il essaiera de se disculper. Pour Talleyrand, ce pays fécond en produits naturels ne serait pas seulement une colonie lucrative qui « remplacerait bientôt le produit des Antilles » mais une admirable position commerciale et stratégique (77). Au point de contact des trois parties du monde : on pourrait rouvrir la route de Suez et par-là déchaîner contre l’Angleterre une révolution économique.

« L’Egypte comme chemin nous donnerait le commerce de l’Inde car tout en matière commerciale réside dans le temps et le temps nous donnerait cinq voyages contre trois par la route ordinaire. (78)

Ainsi, les peuples d’Europe étant sur le point de voir leurs colonies d’Amérique se détacher d’eux, la France trouverait une compensation à la perte des siennes dans la possession de l’Egypte.

Talleyrand, d’ailleurs, n’hésitait pas à mettre cette idée sous le patronage du Duc de Choiseul, ministre de Louis XV « un des hommes de notre siècle qui a eu le plus d’avenir dans l’esprit… cherchait à préparer par des négociations la cession de l’Egypte à la France pour se trouver prêt à remplacer par les mêmes productions les colonies américaines le jour où elles nous échapperaient ». (79)

Talleyrand considère qu’après une Révolution, il faut ouvrir de nouvelles routes à l’industrie, donner aussi des débouchés à toutes les passions.

Ainsi c’est un double but que Talleyrand poursuit en insistant sur la nécessité de fonder un empire colonial. Il veut certes réaliser l’expansion économique de son pays mais aussi orienter les forces vives de la Nation, capter les énergies des Français vainqueurs. Il aimerait que la politique de guerre et de conquête se termine en Europe. Rien de durable ne se crée dans ces conditions. L’esprit de prosélytisme de la Révolution française a assez duré, il est nuisible à l’édification indispensable de la Paix. Talleyrand veut rassurer les esprits étrangers.

« La France doit rester circonscrite dans ses propres limites : elle le doit à sa gloire, à sa justice, à sa raison, à son intérêt et à celui des peuples qui seront libres par elle… ; après avoir élevé les signes de la liberté sur les bords de l’Océan et de la Méditerranée, la France formera entre elle et tous ces peuples des traités solennels de fraternité où les intérêts de la défense commune seront établis et où de nouvelles sources de commerce et d’industrie seront ouvertes avec libéralité aux besoins et à l’activité humaine » (80).

Talleyrand sait combien la paix est féconde ; facteur de prospérité économique elle permet le développement certain et illimité du commerce, de l’industrie, l’amélioration certaine de la condition humaine, sous le régime de liberté.

Durant toute sa vie politique, souvent ministre pacifiste de gouvernement belliciste, Talleyrand essaiera par tous les moyens d’établir cette paix, seule garante à ses yeux des libertés individuelles et de l’essor économique de sa patrie.


***



DEUXIÈME PARTIE



LA PENSÉE ÉCONOMIQUE ET FINANCIÈRE DE TALLEYRAND DANS LE MOUVEMENT DES IDÉES


Replacer la pensée économique et financière de Talleyrand dans le mouvement des idées économiques nous oblige de nouveau à évoquer un instant ce brillant XVIIIe siècle qui sous l’influence d’écrivains, de savants et des encyclopédistes a vu se répandre de nouvelles idées, de nouvelles lumières « de nouvelles espérances ».

Il en est résulté un foyer de lumières qu’aucun pouvoir humain ne pouvait éteindre, une liberté de pensée que les entraves qu’on cherchait à lui donner ne rendaient que plus hardies et plus attrayantes (81).

Les conquêtes de la science, l’étude de l’esprit des lois dans ses variétés et ses changements, l’analyse condillacienne, l’hypothèse évolutionniste, une connaissance plus approfondie des moeurs présentes et passées succèdent aux belles lettres et orientent ce siècle vers les sciences sociales, historiques, politiques, économiques.

Dans l’évolution de la pensée économique, le XVIIIe siècle a en effet tenu une place de choix.

Il est classique de reconnaître que c’est à un groupe de philosophes économistes français les physiocrates (1756-1776) que l’on doit la naissance de la science économique. Ceux-ci en effet ont eu le mérite et la hardiesse d’établir que les phénomènes économiques constituaient un ordre de faits distincts, obéissant à un certain nombre de lois dérivant de la Nature des choses.

Ils pensaient appliquer à l’étude des phénomènes économiques et sociaux la méthode et les procédés employés avec succès dans les sciences naturelles et mathématiques. Cette nouvelle science économique devait embrasser toute l’activité des hommes.

Quelques années plus tard en 1776, l’économiste écossais Adam SMITH publie son livre « Recherches sur la Nature et les causes de la richesse des Nations » qui connaît un grand succès se diffuse rapidement. Adam Smith rejette dans l’oubli les physiocrates ses prédécesseurs directs et éclipse tous ses contemporains tels que Cantillon, Hume, Galiani représentants non moins remarquables de la pensée économique. Smith vécut dix ans à Paris, où il connut Quesnay, Turgot, Gournay, Dupont de Nemours. Leurs travaux furent le point de départ de sa pensée économique, il les étudia, les critiqua, les surpassa par une vue plus vaste de l’horizon économique. Il lança des formules nouvelles, mais surtout il eut le mérite d’apporter une précision dans le raisonnement, une unité dans l’exposition des doctrines qui furent une des causes de son succès qui traversa le temps.

Avant de confronter la pensée économique de Talleyrand à celle des économistes les plus en vue de son temps, il est passionnant d’insister sur le rôle primordial joué par l’économie politique, devenu phénomène social et de déterminer les causes de cet engouement.

Dans cette seconde moitié du XVIIIe siècle, dans l’Europe entière ce ne sont que discussions sur la formation et la distribution des Richesses. L’Economie Politique sous l’influence de la « Secte » des physiocrates devient un phénomène social. Elle prend droit de cité. Elle sort du cabinet du spécialiste, se vulgarise, devient à la mode. La société se passionne pour les idées des économistes. Celles-ci se répandent dans les salons, rayonnent en province, trouvent audience auprès des hommes d’Etat, des souverains étrangers et jouent même un rôle dans la politique intérieure de la France. Ces idées sont exposées, critiquées, mises en pratique. Comme le mercantilisme industriel a eu son grand ministre Colbert, la physiocratie a eu Turgot, un de ses disciples qui fut contrôleur des finances pendant deux ans (1774-1776) et fut renversé par la coalition des détenteurs de privilèges. Ce triomphe fut trop rapide, il ne dura pas, il ne pouvait durer. Quand Turgot fut ministre, l’ « Ecole » avait à peine vingt ans de vie, et elle s’attaquait au nom de l’intérêt général à tous les intérêts privés qui alors dominaient le bien public. Si dans le domaine des faits, le parti des économistes était voué à l’échec, son influence resta considérable dans le mouvement des idées, malgré l’oubli prématuré où ces idées semblaient avoir été plongées, on en retrouva les germes dans les premières déclarations de la Révolution naissante. Mais Adam Smith prend la relève. Son livre, bien qu’il ne soit que le manifeste d’un penseur isolé a une influence considérable sur les esprits cultivés, tant en Angleterre qu’en Europe. Il est même traduit plusieurs fois du vivant de Smith même. Le succès des idées libérales fut très grand en Angleterre les Anglais sont les maîtres du commerce international, et Smith proclame que les intérêts du commerce sont liés à la liberté des échanges. Sir Robert Peel, fervent admirateur d’Adam Smith impose la doctrine du libéralisme économique.

Ainsi, jamais des idées économiques n’avaient provoqué un tel engouement, n’avaient connu un tel succès.

Comment expliquer ce phénomène politico-social ? Par l’esprit du temps, épris de naturalisme, à la recherche d’un rationalisme optimiste, la foi dans les « immortels principes », mais surtout par esprit de réaction contre les doctrines régnantes : la tutelle économique du mercantilisme.

I – LA RÉACTION CONTRE LE MERCANTILISME

Elle se divise en deux courants l’un contre le protectionnisme, l’autre contre le bullionisme.

1 – La réaction contre le protectionnisme

C’est sous l’influence des physiocrates et d’Adam Smith en Angleterre que la thèse mercantiliste est vivement combattue. Qu’est-ce que le mercantilisme ?

– Le mercantilisme est par essence un nationalisme économique, qui se résout en un protectionnisme qui implique une intervention constante de l’Etat.

Or l’expansion économique du XVIIIe siècle ne s’accommode plus des restrictions du mercantilisme, de son autarcie économique. En effet les mercantilistes français considéraient que leur patrie pouvait se suffire à elle-même. Le grand principe de la division internationale du travail étant considéré comme un mal, il était nécessaire que la patrie soit pourvue de tous les moyens de production, et protégée contre la menace de la concurrence étrangère.

Ainsi en France comme en Angleterre d’ailleurs, tout un réseau de réglementations opprimait les branches de la production, industrie, commerce, agriculture, travail.

Le régime des corporations existait encore, emprisonnant la liberté des travailleurs, et constituant une entrave à tout progrès industriel par l’esprit de routine qu’il entretenait, hostile à toute innovation, à toute concurrence. Turgot démontra les effets désastreux du régime corporatif sur l’industrie, les ouvriers, les consommateurs et proclame le droit à la liberté du travail. Le droit au travail est un droit naturel, il est la propriété exclusive de l’homme « la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes ». Chacun est donc libre de disposer de son travail. L’édit d’août 1776 ne fut pas appliqué, seule la constituante reprendra et imposera la réforme de Turgot.

L’Angleterre suit la même évolution et proclame aussi le droit au travail.

Quant à l’agriculture, sous l’influence du mercantilisme exaltant l’or, l’industrie et le commerce, elle est reléguée au second plan. L’incurie des propriétaires, l’inertie des paysans accablés de charges, les entraves au commerce des denrées agricoles, à la liberté agricole sont autant de raisons qui peuvent expliquer le faible développement de l’agriculture et les mauvais rendements. Pourtant la vraie richesse d’un royaume dont la population augmentait sans cesse comme c’était le cas pour la France d’alors, était aussi dans l’agriculture ; et même des mercantilistes comme Sully ou Vauban l’avaient proclamé. Aussi, sous l’impulsion des philosophes et des physiocrates, en ce domaine héritiers de la pensée de mercantilistes oubliés, les questions agricoles reprennent une place de choix, l’agriculture devient une des préoccupations de l’administration royale qui tente de nouveaux procédés de culture et d’améliorations agricoles. C’est le « Retour à la Nature », du renouveau de l’exploitation agricole aux « bergeries » de Marie Antoinette et aux fêtes champêtres. C’est la réaction contre le délaissement volontaire dans lequel le mercantilisme avait plongé l’agriculture.

En France comme en Angleterre surtout là, l’industrie et le commerce jouent le premier rôle.

L’idéal de Colbert et du mercantilisme industriel était de favoriser l’industrie mais au moyen d’un régime de privilèges et de monopoles pour obtenir le maximum de qualité et de rendement. Aussi la réglementation étroite était-elle un des caractères essentiels de l’ancienne organisation industrielle. Les règlements déterminent la nature et la qualité des matières premières qui doivent être employées, la nature de l’outillage, imposent les procédés de fabrication. Ils sont cause de vexations, une gêne pour l’industrie, une entrave aux inventions. Le machinisme introduit en France, après l’Angleterre où il s’est considérablement développé, ne peut plus progresser dans le cadre étroit des réglementations. L’industrie du coton, de la soie font de tels progrès que la réglementation existante ne peut plus s’appliquer et la voie s’ouvre à l’essor de l’industrie nouvelle.

Le commerce était aussi strictement réglementé. Ce n’étaient que prohibitions d’entrée ou de sortie des marchandises, droits de douane élevés qui limitaient à l’extrême le commerce entre les Nations.

L’idéal du Colbertisme était « d’attirer l’or » en important le moins possible et à quels tarifs ! et en exportant d’excellents produits manufacturés pour conquérir par la qualité les marchés étrangers.

L’Angleterre acceptait d’importer mais à condition d’exporter davantage et d’avoir toujours un excédent actif de la balance du commerce. Aussi édictait-elle des prohibitions ou des droits d’entrée pour l’entrée des produits manufacturés ou naturels, des prohibitions de sortie pour les produits jugés indispensables à l’industrie nationale, la laine et les machines.

Ainsi tant à l’intérieur qu’à l’extérieur un mouvement libéral se dessine sous l’influence des économistes, contre les intérêts préservés par le mercantilisme. Les idées nouvelles se manifestent d’abord et surtout dans la question des grains dont le commerce était si strictement réglementé et qui devint libre après de multiples atermoiements le 17 juin 1787.

La tendance libérale se manifeste aussi dans la conclusion des traités de commerce. En 1778, un traité de commerce était signé avec les Etats-Unis, jeune nation alors, avec la clause de la nation la plus favorisée, puis en 1786 c’est le traité avec l’Angleterre qui marque une date dans la politique économique, et met fin au régime prohibitif qui éloignait la France de l’Angleterre, et faisait la prospérité de la contrebande. Talleyrand l’étudia de très près comme nous l’avons vu.

– Le commerce colonial bien que très prospère vivait toujours sous le régime prohibitif du « pacte colonial » en vertu duquel en France comme à l’étranger la métropole se réservait le monopole absolu du commerce colonial, et de ce commerce subsidiaire très important la traite des noirs.

Sous ce régime restrictif du pacte colonial, les colons ne pouvaient ni transporter leurs produits à l’étranger ni recevoir directement les marchandises venant de pays étrangers ou de colonies dépendant d’autres puissances. Ainsi tout un mouvement de libéralisme économique s’élève contre le régime du pacte, et contre le commerce si prospère de la traite des Noirs. Talleyrand faisait aussi partie de la société « les Amis des Noirs » mouvement philanthropique pour l’émancipation des esclaves noirs.

Le grand commerce maritime et colonial du XVIIIe siècle ne peut plus s’accommoder des restrictions de l’ancienne politique mercantiliste et malgré les protestations et les mécontentements des privilégiés, le libéralisme arrive gagnant soutenu par le grand courant révolutionnaire.

Les faits économiques viennent eux aussi infirmer les doctrines traditionnelles. La guerre d’indépendance de l’Amérique montre aux esprits avertis les dangers d’une politique de protectionnisme commercial. Les colons d’Amérique du Nord se révoltèrent contre l’intransigeance de l’Acte de Navigation.

Quant à l’accroissement de plus en plus accentué et à la prospérité des relations commerciales qui s’établissent entre l’Angleterre et l’Amérique, c’est la preuve que la liberté n’exclut pas la prospérité commerciale.

Ainsi le protectionnisme n’est plus en accord avec les pensées et les faits économiques, il va céder la place à ce nouveau courant : le libéralisme économique, qui exprimera mieux l’essor économique, la révolution industrielle que les temps modernes vont voir.

2 – Contre le bullionisme

Nous avons noté le passage du protectionnisme à l’économie libérale, de même assisterons-nous sous l’influence de Law, Cantillon, Galiani, des physiocrates et Adam Smith à la transformation de la doctrine monétaire classique du mercantilisme.

Si les mercantilistes avaient primitivement établi leur doctrine sur l’erreur chryshédonique qui assimilait l’or à la richesse, ils avaient depuis longtemps évolué. Le bullionisme espagnol avait montré ses limites et ses échecs.

L’accumulation d’un important stock de métaux précieux circulant dans le pays reste encore pour eux l’idéal de la politique économique, et les gouvernants ont toujours eu le désir « d’attirer » l’or et l’argent.

Mais, si certains auteurs considèrent aussi que la richesse d’un pays vient de sa production et de son activité économique, il n’en reste pas moins qu’ils considèrent tous que le principal facteur d’enrichissement national demeure le numéraire et son abondante circulation. Ils sont fascinés par le rôle et l’importance de la monnaie.

L’étude des rapports entre les mouvements des prix et l’afflux des métaux précieux passionne les esprits du temps. La relation entre l’accroissement du stock des métaux précieux et la hausse des prix devient une évidence. Il s’ensuivit une dépréciation de l’argent par rapport aux marchandises : « La quantité d’argent qu’on a apportée de l’Amérique en Europe depuis deux siècles justifie par expérience cette vérité » dira Cantillon, (82) c’est l’amorce de la théorie quantitative de la monnaie. Cantillon la complétera en faisant intervenir le facteur vitesse de circulation de la monnaie qui joue un grand rôle dans la formation du niveau des prix en même temps que le facteur quantité de monnaie. D’autre part les idées de John Law par leur nouveauté autant que par l’échec de leur expérience contribuent à augmenter le discrédit des idées mercantilistes et à minimiser le rôle de la monnaie chez ses contemporains.

Au XVIIIe siècle en effet, par esprit de réaction contre le bullionisme et contre Law, les philosophes et les économistes manifestent un grand mépris pour les métaux précieux et se complaisent à dénier toute valeur à la monnaie. Ainsi, Hume la considère comme une valeur fictive – Montesquieu dira que l’or et l’argent sont une richesse de fiction ou de signe. Centillon considère que la monnaie n’est pas à l’origine de la richesse, seuls la terre et le travail sont les sources de celle-ci. Galiani dira : seul l’homme fait la richesse. Quant à Smith dans une position extrême contre le mercantilisme, il proclamera que les débouchés extérieurs produisent plus de richesse que l’or et l’argent, que l’ouverture du marché américain a plus fait pour la prospérité de l’Angleterre que l’accumulation d’un stock de métaux précieux.

Ainsi, systématiquement détronée, ramenée à un rôle de simple intermédiaire des échanges la monnaie évolue entre la théorie de la monnaie signe dont la valeur vient de la consécration du souverain et la théorie de la monnaie-marchandise.

– Le fondement de la valeur de la monnaie-signe ne réside pas dans la valeur de la monnaie comme marchandise mais dans la seule volonté du prince. Les monnaies métalliques comme les billets ne sont que des signes représentatifs de valeur. Et, puisque la volonté du prince est la source unique de la valeur, peu importe que le signe soit d’argent ou de papier.

Cependant, malgré le mépris exprimé contre l’or et l’argent certains économistes comme Turgot, Hume, Galiani, Cantillon, auprès desquels se range Talleyrand, acceptent ce phénomène social que constitue l’attraction vive encore des métaux précieux, ils reconnaissent les progrès de la civilisation qu’ils ont permis de réaliser, et le rôle qu’ils jouent encore en tant que monnaie. L’attraction de sécurité, de stabilité que la monnaie métallique représente pour la société est incontestable. Galiani a su particulièrement mettre en évidence le rôle et l’importance de la monnaie métallique. Il insiste sur ses caractéristiques : elle doit avoir « une valeur intrinsèque, et réelle », être « estimée par tout le monde de la même manière au même moment », avoir « une longue conservation » (83). C’est ainsi qu’il considère que les métaux précieux ont une valeur propre, basée comme toute valeur sur l’utilité et la rareté, en dehors de leur usage de monnaie. C’est pour cela qu’ils sont aptes à remplir ce rôle de monnaie, et à être cet instrument de conservation des valeurs qui représente pour le public la sécurité de l’avenir, la possibilité de protéger le produit de son travail et de son économie.

En effet, la théorie des mutations monétaires retrouve un regain d’actualité et passionne les contemporains. Dans des commentaires polémiques, « Considérations » (84) les économistes s’élèvent contre ces mutations sauf Galiani qui justifie ce procédé dans l’intérêt public. Ainsi, malgré le discrédit verbal dont sont l’objet l’or et l’argent, jamais la stabilité monétaire n’a été autant recherchée par les gouvernements : le maintien de la valeur intrinsèque de la monnaie métallique est considéré comme un fait nécessaire et permanent. En France, depuis la dernière augmentation de 1726 la valeur des monnaies n’est plus révisée jusqu’à la Révolution. La dernière modification du régime des monnaies fut réalisée le 30 octobre 1785 sous Calonne. Nous avons vu combien même Talleyrand s’y est intéressé dans la longue analyse des opérations de refonte qu’il nous donna.

Cependant ce siècle qui subit une telle évolution économique a besoin d’instruments monétaires nouveaux pour faire face à ses progrès industriels et commerciaux.

On assiste à une nouvelle expérience monétaire, celle du billet de banque, this new invention of paper, dira Hume.

L’Angleterre a vu depuis la fin du XVIIe siècle la création de la Banque d’Angleterre et de la Banque d’Ecosse, et dans tout le courant du XVIIIe siècle une floraison de banques d’émission privées s’établissant un peu partout surtout en Ecosse. L’organisation d’un véritable crédit bancaire s’installe, nécessitée par l’économie en plein développement de l’Angleterre, prête à la soutenir dans son essor ultérieur.

En France, par contre, l’organisation très rudimentaire du crédit témoigne encore d’un Etat plus arriéré de notre économie, plus essentiellement agricole, moins marquée par l’industrialisation.

Certes le commerce connaît toute une série d’instruments de crédit, des billets de monnaie, des effets royaux, des inscriptions en compte sur des banques étrangères, des lettres de changes, mais il ne connaît pas le véritable crédit bancaire comme le représente le billet de la banque d’Angleterre ou d’Ecosse.

Les dépôts en Banque sont rares, localisés justement dans la classe commerçante. Turgot, et Talleyrand, après lui ne manqueront pas de prévoir de grands développements économiques quand l’habitude des comptes courants s’établira. Ce sont les paiements en nature qui ont cours, la circulation essentielle étant métallique. On transportait des sacs d’écus pour effectuer les règlements entre particuliers ou entre les provinces et Paris. « Les banquiers à Paris, écrivait Cantillon, ont souvent remarqué que le même sac d’argent leur est rentré quatre ou cinq fois dans les paiements d’un seul jour lorsqu’ils avaient beaucoup à payer et à recevoir » (85).

Ainsi s’expliquent les difficultés que Law dut rencontrer, la ténacité dont il dût faire preuve, pour essayer d’imposer à la France la notion moderne de crédit, de créer une banque d’Etat, banque d’émission et banque d’affaires.

Après une prospérité factice créée par l’inflation, la banqueroute retentissante du système de Law, par les variations qu’il avait fait subir à la valeur de la monnaie, par les répercussions dramatiques que ces variations avaient déterminé sur les fortunes des particuliers, entretint dans le public une défiance prolongée pour l’emploi de la monnaie de papier, pour le crédit et retarda ainsi l’établissement d’une banque. La France dut attendre jusqu’au début du XIXe siècle pour avoir une Banque qui répondit aux besoins de son économie. Cependant cette expérience Law réalisa un bouleversement des idées traditionnelles.

Ayant indiqué les grandes lignes de l’évolution de la pensée économique et financière de l’époque, voyons maintenant quels sont parmi les économistes qui ont le plus façonné leur temps, ceux qui paraissent avoir tout particulièrement influencé Talleyrand.

II – TALLEYRAND ET LAW

Law est mercantiliste en ce sens qu’il recherche avant tout le développement de la fortune et de la puissance de l’Etat, qu’il fait de la monnaie le pivot de la vie économique. Law s’éloignerait du mercantilisme pur dans la mesure où la nature de la monnaie lui est indifférente.

Sa doctrine fut très remarquable pour l’époque et sa grande « découverte » fut l’utilisation du crédit public. Quelle est la doctrine de Law ? A-t-elle eu une influence sur Talleyrand ? En quoi ?

Law considérait que la monnaie était la source de toute richesse. L’enrichissement du pays d’après lui dépendait de l’augmentation de la quantité de monnaie et de la rapidité de sa circulation.

« La monnaie est dans l’Etat ce que le sang est au corps humain… La circulation est nécessaire à l’un comme à l’autre, et le crédit figure dans le commerce comme les esprits ou la partie la plus subtile du sang » (86).

Quant à la nature de la monnaie, il se basait sur la théorie de la monnaie-marchandise, mais en fait il s’en dégageait complètement par les conséquences qu’il en retirait. Pour lui, la monnaie est surtout un bon d’achat de marchandise, elle sert à faire circuler les marchandises. Ainsi Law pense que le papier pourrait avantageusement la remplacer. Il lui est supérieur par son bon marché et sa possibilité de multiplication suivant la demande.

Law considère que le papier-monnaie sera un étalon idéal des valeurs. L’or et l’argent d’après lui sont de mauvais étalons, car ils sont soumis à des fluctuations et des baisses de valeur.

Aussi propose-t-il d’y substituer du papier-monnaie gagé sur la terre ; le papier-monnaie aura une valeur plus stable que celle de l’argent.

Le papier-monnaie ne variera pas dans sa valeur, car son émission sera toujours réglée sur la demande : la quantité et la demande augmenteront ou diminueront ensemble. De plus n’ayant pas de valeur par lui-même il ne risquera pas d’être thésaurisé. « On ne sera jamais tenté de les détourner de leur destination propre qui est de circuler ».

Ainsi le but de Law est de fonder un établissement de crédit, une « Banque Royale » jouissant de la garantie de souverain, institut d’émission qui créera de la monnaie « nerf » de tout commerce et de toute industrie, et en même temps banque d’affaires qui fera fructifier la monnaie dans les meilleurs placements : la fameuse compagnie des Indes.

« La Banque est par rapport aux finances le cœur du royaume où tout l’argent doit revenir pour recommencer la circulation. Ceux qui veulent l’amasser et le retenir sont comme des parties ou des extrémités du corps humain qui voudraient arrêter au passage le sang qui les arrose et les nourrit ; elles détruiraient bientôt le principe de la vie dans le cœur » (87).

Ainsi grâce à la Banque, il y aura une circulation fiduciaire accélérée.

Tout en assurant en principe la convertibilité du papier, Law considérait que cette circulation fiduciaire gagée pouvait dépasser la valeur de l’encaisse métallique de la Banque et si le papier n’était pas accepté facilement, il serait imposé par le « crédit forcé ». « Cette contrainte même fait la confiance publique » prétendait-il. Le papier circulant est pour Law une monnaie. L’originalité de Law, pour l’époque encore mercantiliste fut de n’avoir attaché aucune importance à la nature de l’instrument monétaire, de croire malgré cela à son efficacité, d’avoir réalisé une économie où le crédit tiendrait la première place.

Quel enseignement, Talleyrand a-t-il retiré de cette expérience ?

Talleyrand a dégagé des idées de Law le rôle primordial des Banques et du crédit dans une nation en plein développement économique. Il a su assimiler les leçons de l’expérience, comprendre certaines des raisons de l’échec du système, dégager les erreurs afin de les éviter.

Talleyrand ne partage pas l’optimisme de Law, il s’insurge contre toute main-mise du gouvernement sur la Banque. « Le crédit, disait Colbert, c’est la confiance en votre Majesté ». Talleyrand sait par expérience que le pouvoir qui ne tient pas ses engagements n’inspire que crainte et méfiance. Ainsi la banque doit rester une institution privée, indépendante, si on ne veut pas assister à la ruine de son crédit et de sa prospérité. Talleyrand fort de l’expérience Law et qui suivait les péripéties de la vie de la Caisse d’Escompte dans les mains du Trésor, avait compris, ce danger évité, qu’une Banque fondée sur des bases saines apporterait une grande contribution au développement économique du pays.

Ce ne fut pas en effet sans raison que Napoléon Bonaparte suivant les conseils de Mollien avait tenu à conserver à la Banque au moment de sa création son caractère d’institution privée : « Je veux que la Banque soit assez dans les mains du gouvernement mais pas trop », qu’elle resta indépendante de l’Etat, libre de choisir ses dirigeants et ses méthodes d’action.

Quant au crédit bancaire, la remboursabilité du billet est un principe qui doit être strictement observé. L’idée de crédit forcé ou de papier à cours forcé telle que Law la conçoit exclut toute idée de crédit. Le crédit vit sur la confiance, la liberté. Il n’y a pas deux idées plus opposées que celle de papier à cours forcé et de crédit. D’ailleurs Law lui-même, après l’échec de son système, reconnut que le crédit ne doit pas être imposé mais spontanément consenti « volontaire et non exigible ».

Il y a d’ailleurs dans l’esprit de Law une confusion entre le crédit et la monnaie que Talleyrand ne commet pas. Le papier pour lui ne peut remplacer la monnaie métallique, ne serait-ce que parce qu’il n’a aucune valeur propre qu’il n’est pas lui-même une richesse et qu’il ne peut jouer cette fonction capitale d’instrument de conservation des valeurs.

Ainsi remis dans des limites, Talleyrand fait à la suite de Law l’apologie du Crédit bancaire.

Talleyrand comme Law fait la confusion des fonctions dans la même banque : elle peut être à la fois institut d’émission, comptoir d’escompte, banque de dépôts et banque d’affaires. Elle doit avoir la charge de tout le commerce de l’argent.

Talleyrand comme nous l’avons déjà noté dans notre première partie considère que le crédit est le nerf de tout. Lui assigne-t-il le rôle primordial que lui faisait jouer Law ou celui plus modeste que lui donnait Cantillon.

D’un côté Law considère que la Banque vraiment utile est celle qui crée le plus de monnaie, qui en met le plus en circulation, il identifiait là : augmentation de monnaie et crédit. De l’autre Cantillon considère que le rôle essentiel de la Banque est de faire circuler la monnaie, et, que cette circulation avait une limite le montant des dépôts en Banque de ses clients. D’après Cantillon, les sommes déposées en Banque ne représentaient pas plus du 1/10e des espèces existantes dans un Etat, ce qui limite l’envergure du crédit. Ainsi, la masse des moyens mis en circulation par les banques ne dépassera pas la somme des dépôts des clients, et la Banque ne prêtera que les sommes dont la rentrée couvrira les sommes que les déposants pourront retirer. Cantillon trouvait que les effets d’un accroissement ou d’une diminution de la quantité de monnaie métallique avaient plus d’effet dans un pays que le crédit.

La pensée de Talleyrand est confuse ; il se placerait plus près de Cantillon, puisqu’il considère la remboursabilité du billet comme une nécessité absolue, que pour lui, l’émission ne doit pas dépasser l’encaisse métallique. Cependant il voit plus grand, il voit l’habitude de la Banque prise chez le public, l’extension considérable des dépôts. En fait, il néglige les discussions trop subtiles, il s’attache essentiellement à la force des idées. Il prévoit la révolution commerciale et industrielle des temps à venir. Ce qu’il recherche et ce qu’il trouve dans le crédit, c’est justement cet instrument monétaire que réclame l’évolution économique.

À une époque où peu d’esprits ont une nette conscience du rôle des banques et du crédit, il prévoit toutes les possibilités que l’économie monétaire pourra tirer du crédit, il a confusément conscience de son rôle de demain. Le développement bancaire que le XIXe siècle verra sera la confirmation de sa pensée, en cela il sera bien le disciple de Law.

III – TALLEYRAND ET LES PHYSIOCRATES

Talleyrand a connu les physiocrates et leurs doctrines, et sans citer leur nom, il en fait une mention spéciale, dans ses écrits, et résume même sommairement leurs théories.

Il reconnaît l’importance qu’ont eu « les philosophes économistes » pendant une trentaine d’années. « Les économistes » dit-il « étaient une section de philosophes uniquement occupés à tirer de l’administration tous les moyens d’amélioration dont ils croyaient que l’ordre social était susceptible ».

Talleyrand considère qu’ils peuvent être divisés en deux groupes. Un premier groupe ne s’occupant que de l’agriculture la considérant comme seule créatrice de richesses, et qui « traitait les travaux industriels et le commerce comme stériles sous le rapport qu’ils ne créaient que des formes et des échanges dans les matières produites et créées par les travaux de l’agriculture. La doctrine de cette première classe d’économistes est appelée la Doctrine du Produit Net et est exposée dans le Tableau Economique » (88).

Il s’agit bien là des « Physiocrates », et Talleyrand continue par un bref aperçu sur le Tableau qui permet « de faire la distribution des richesses sortant de l’agriculture et se répandant de là dans toutes les artères du corps social »… (89).

Puis, il examine le deuxième groupe d’économistes, il les laisse dans l’anonymat. De qui a-t-il voulu parler ? Sans aucun doute des disciples des physiocrates, d’hommes comme Gournay, Turgot qui n’ont pas une pensée aussi sectaire que les physiocrates orthodoxes, et font la transition entre la physiocratie et Adam Smith.

« La liberté du commerce est presque l’unique point par lequel cette première classe d’économistes est en contact avec les économistes dont je vais parler. Ceux-ci n’adoptent pas la division des classes stériles ; ils ne regardent pas le Tableau économique comme une démonstration rigoureuse ni même suffisante des phénomènes de la circulation. Leur grand principe est la liberté générale du commerce dans le sens le plus étendu… » (90)

Ainsi Talleyrand a dégagé les idées essentielles de la physiocratie et les deux tendances qui se manifestèrent chez les économistes de l’époque.

Importance primordiale attribuée à la terre dans la production grâce à son produit net, division arbitraire de la société en classe productive et classe stérile, intérêt et originalité de la circulation des richesses dans le corps social suivant le Tableau économique, telles sont les caractéristiques de cette doctrine qui ont le plus frappé Talleyrand. Elles sont excessives, et il n’y souscrit pas.

L’agriculture cependant doit avoir pour lui une place de choix. C’est elle qui fait, a-t-il dit, « le fond de l’état social » (91), elle est bienfaisante et productrice. Il en fait un éloge complet sur le plan philosophique et sur le plan de la production. Cependant elle ne représente pas pour lui la seule richesse productive. Elle « soumet notre intelligence à cet ordre suprême et universel qui gouverne le monde » (92).

N’est-ce pas exprimer là « cette science de l’ordre naturel » comme Dupont de Nemours caractérisait la physiocratie.

Idéal de ce monde économique gouverné par les Lois naturelles, providentielles, universelles et immuables comme la divinité, voulues pour le bonheur des hommes idéal, physiocratique dont Talleyrand est bien le disciple.

Cet ordre naturel est aussi le plus « avantageux au genre humain ». L’intérêt personnel est le meilleur guide de l’homme dans son activité économique. Les intérêts particuliers se limiteraient par le jeu de la libre concurrence et grâce à l’harmonie naturelle qui existe dans le monde économique, l’intérêt individuel assurera la réalisation de l’intérêt général. Il entraîne et justifie le droit de propriété : propriété foncière et propriété personnelle, le droit de propriété de l’homme sur lui-même, c’est-à-dire aussi le droit à la liberté de travail.

C’est ce respect de l’ordre naturel qui faisait conclure les physiocrates à la liberté économique au « laissez faire, laissez-passer ». Formule bien banale en elle-même mais qui est devenue célèbre comme devise de l’Ecole.

Talleyrand accepte pleinement cette maxime qui devait bouleverser l’économie telle qu’elle était organisée jusqu’alors et ouvrir la voie au libéralisme économique franco-anglais.

Par le « laissez-faire » c’est la liberté individuelle qui est réclamée. La liberté du travail, l’abolition des corporations sont demandées par l’Edit de Turgot de 1776. Ce sont aussi la liberté de la culture, la liberté de l’industrie qui sont revendiquées.

Quant au « laissez-passer », il signifie la liberté du commerce tant intérieur qu’extérieur. En réclamant cette liberté, les physiocrates ne voyaient là qu’un moyen de réagir contre les entraves intérieures qui limitaient la liberté de vente et d’achat voulue par l’ordre naturel : ce sont les polémiques célèbres suscitées par le commerce des grains qui grâce à Turgot se résolvèrent dans la liberté absolue, mais liberté de courte durée. En effet, nous avons vu que Talleyrand y participa plus tard sous le ministère de Calonne, pour soutenir le même principe.

Quant à la liberté du commerce extérieur, les physiocrates la réclamaient pour soutenir les intérêts de l’agriculture restreinte dans sa liberté d’exportation des grains et farines. Considérant le commerce comme stérile, c’est par le biais de l’agriculture qu’ils arrivaient à la liberté économique.

Mais la vision du monde économique s’élargit avec Turgot qui est moins strict dans sa doctrine, en particulier en matière d’agriculture et de produit net que ceux que l’on pourrait appeler les physiocrates orthodoxes. En effet tout en reconnaissant la primauté de l’agriculture et sa productivité, tout en pensant comme les physiocrates que le travail lui-même était stérile, il en a montré l’utilité sociale, et insiste sur le fait qu’improductivité ne signifie pas inutilité. Il ne plonge pas dans le discrédit, l’industrie et le commerce. En matière de commerce extérieur, il réclame la liberté absolue des échanges internationaux, liberté qu’il ne voulait même pas voir limitée par l’application de la réciprocité.

En tant que partisan de cette liberté totale des échanges, Talleyrand se place près de Turgot. Ils ont des points communs. Comme Turgot, Talleyrand s’est penché sur le problème de la colonisation, et sur le problème de la monnaie. Tous deux s’élèvent contre la colonisation coercitive telle que la préconisait la doctrine du pacte colonial soutenu par Montesquieu. Ce pacte favorisait le commerce de métropole, mais retardait le développement des colonies qui restaient dans un état arriéré et de misère favorisant leur exploitation par la métropole. Le XVIIIe siècle avait été bien indifférent à la perte de notre empire en 1763, et était peu favorable à une expansion coloniale. Turgot considère que toute colonisation est prématurée. Il est dans l’ordre des choses naturelles que toutes les colonies doivent se détacher de la métropole. Cependant, pendant la période où la colonisation subsistera, elle sera bienfaisante, elle sera une source de richesse pour la métropole dans un régime de liberté totale. Cette liberté du commerce avec les colonies, Turgot la désire aussi bien pour les nationaux que pour les étrangers.

Talleyrand préconise aussi la liberté totale des échanges avec les colonies, il est contre tout système de coercition ; mais au contraire de Turgot, il se révèle partisan d’une grande expansion coloniale, nécessaire à la grandeur des Nations, à la richesse et à la prospérité de leur commerce international pour les échanges les plus divers qu’elle suscite.

Si les physiocrates se sont peu intéressés au problème monétaire, s’ils n’ont pas vu l’importance de la monnaie dans l’organisation économique, Turgot par contre y a beaucoup réfléchi, et a été un partisan convaincu de la théorie de la monnaie-marchandise. Talleyrand se place à ses côtés, et s’il n’a pas la rigueur théorique du maître, il en dégage du moins les idées. Turgot considérait que l’or et l’argent sont des marchandises comme les autres et « moins précieuses que beaucoup d’autres », puisqu’elles ne sont d’aucun usage pour les besoins de la vie. Il mettait là en évidence l’erreur mercantiliste en démontrant que la monnaie n’est pas une marchandise supérieure aux autres, puisqu’elle ne peut subvenir aux besoins vitaux de l’homme ; puis faisant la critique de la monnaie signe, Turgot pensait que la théorie de la monnaie-marchandise trouvait son application dans la théorie quantitative de la monnaie. Toutes les marchandises s’échangent les unes contre les autres d’après leurs valeurs respectives, il en est de même pour l’or et l’argent, leur valeur comme monnaie est déterminée par la valeur de ces métaux comme marchandises par rapport aux autres marchandises, et Turgot énonçait ainsi : « Voici donc l’or et l’argent constitués monnaie et monnaie universelle et cela sans aucune convention arbitraire des hommes sans l’intervention d’aucune loi, mais par la nature des choses, ils ne sont point comme bien des gens l’ont imaginé des signes de valeurs, ils ont eux-mêmes une valeur. S’ils sont susceptibles d’être la mesure et le gage des autres valeurs, cette propriété leur est commune avec tous les autres objets qui ont une valeur de commerce » (93).

Talleyrand retient-il la critique de la monnaie signe ? Bien que Talleyrand emploie constamment les termes « signe » qui pourraient prêter à confusion quant à l’interprétation de sa pensée monétaire, c’est sur la théorie de la monnaie-marchandise qu’il repose sa conception de la monnaie, et toute son argumentation contre le papier-monnaie à cours forcé.

Turgot avait aussi étudié la circulation dans un pays du papier-monnaie, il envisageait ces deux hypothèses : papier-monnaie circulant conjointement avec la monnaie métallique, et deuxième hypothèse : circulation de la seule monnaie de papier. Dépréciation du papier-monnaie, instabilité de sa valeur « jamais il ne peut y avoir un fondement assuré à sa balance avec les denrées » (94), enfin un jugement de valeur : danger du papier-monnaie « mettre sa fortune à la merci du prince », autant d’arguments que nous retrouverons sous la plume de Talleyrand ! Mais si Talleyrand pêche dans le raisonnement théorique, dans sa vision pratique, dans l’exposé des conséquences économiques du papier-monnaie, il est très remarquable.

Turgot a eu le mérite aussi à une époque où ces notions étaient bien confuses entretenues comme elles le furent par Law, de mettre en évidence la distinction entre le crédit et la monnaie, et Talleyrand fera profit de cet enseignement.

Turgot disait en effet : « Jamais le peuple ne peut recevoir le papier que comme représentatif de l’argent et par conséquent convertible en argent et tout crédit l’est (exigible) parce qu’il répugne que les peuples donnent de l’argent pour du papier » (95).

Encore sous le coup des théories de Law, Turgot n’aborde pas le problème des Banques et du crédit que Smith dégagera en maître, et Talleyrand aussi.

En matière d’impôt, les physiocrates préconisent l’impôt foncier, impôt unique sur la terre qui dépend de leur doctrine du produit net. Talleyrand n’accepte pas cette assiette de la fiscalité ; elle ne correspond pas à la réalité économique. Elle ne réalise pas la justice dans l’impôt qu’il désire. Cependant il est intéressant de noter l’influence de la Doctrine physiocratique sur la constituante en matière d’impôt : l’impôt foncier représenta plus de la moitié des contributions dans son programme financier.

Talleyrand qui fait la part des excès des physiocrates et ne les mentionne qu’à titre historique a dû retirer des enseignements profitables à sa formation économique, ne serait-ce que la théorie de l’ordre naturel, le rôle de 1er plan que doit toujours tenir l’agriculture, enfin les premiers principes du libéralisme économique dont il fut un défenseur ardent, et la théorie de la monnaie-marchandise.

TALLEYRAND ET ADAM SMITH

C’est dans le cadre tellement plus élargi de la pensée économique d’Adam Smith que l’on peut déceler des influences déterminantes sur la pensée économique de Talleyrand.

Talleyrand a-t-il connu personnellement Smith ? De toute façon, il a certainement lu la « Richesse des Nations ». Il a assimilé ses idées, on retrouve en effet sous sa plume adaptées au cadre économique qui l’intéresse, c’est-à-dire essentiellement la liberté économique et le commerce international les grandes idées de Smith.

A. Smith dégage la notion de production économique et lui donne comme fondement le travail. La productivité économique dépend du travail de l’homme. Ainsi donc, à l’opposé des physiocrates, le travail de toutes les classes de la société sera productif. « Point de richesses sans travail » dira Talleyrand (96).

C’est la division économique du travail qui réalisera dans la coopération des hommes l’accroissement de la richesse nationale.

Cette division du travail, fait économique fondamental, Smith a eu le mérite de la mettre véritablement en lumière après Turgot. Cependant Smith n’exclue pas l’influence des forces naturelles, ni l’importance primordiale du capital dans la production. Parallèlement à sa théorie de la division du travail, il considère que l’accroissement du capital est une source d’enrichissement essentiel pour une Nation.

Quant à l’organisation économique spontanée, elle est fondée sur le jeu de l’intérêt personnel limité par la libre concurrence entre les individus. Chacun recherche à améliorer sa condition, et cette recherche coïncidera avec l’intérêt de la société, l’intérêt général. Talleyrand note souvent cette coïncidence de l’intérêt particulier et de l’intérêt général « notre intérêt est toujours aveugle quand il contrarie trop l’intérêt des autres » (97).

Ainsi la politique économique de Smith est fondée sur l’intérêt le plus général de la société, non sur l’intérêt d’une classe comme chez les physiocrates. Pour procurer le bien-être de tous, il n’y a qu’un moyen la liberté totale de la production, du commerce, des prix. Pour lui, le système évident et simple de la liberté naturelle s’établira de lui-même.

Toute la philosophie du système de Smith découle des physiocrates, ils ont été les prédécesseurs de Smith dans cette lutte pour la liberté économique, mais leurs larges desseins ont été limités par leur théorie agrarienne. Smith par contre considère que le commerce est le plus « avantageux en lui-même » et voit dans la liberté absolue des échanges la plus grande prospérité des nations.

Talleyrand a saisi toute la portée des idées de Smith et les fait siennes.

Sur le plan de l’organisation de la production, Talleyrand comprend le rôle essentiel de la division sociale du travail « le besoin de la division du travail source de tous les phénomènes de la prospérité publique et privée » (98).

Il a compris l’importance économique de cette incidence capital-travail. En effet, il voit avec Smith le rôle essentiel joué par les capitaux dans la production des richesses. C’est la masse des capitaux existants qui détermine et commande l’extension de la division du travail, l’importance de l’industrie, des salaires et du commerce international.

Sans pour autant négliger les autres facteurs forces naturelles et travail, le capital est le maître de la vie économique, Talleyrand en est convaincu, et dans ses observations sur la vie économique anglaise et américaine, il l’a mis nettement en évidence.

Quant à la théorie du commerce international, les arguments positifs que propose Smith, nous en retrouvons l’esprit chez Talleyrand.

La répartition naturelle de la production entre les diverses nations est conforme à leurs intérêts ; la liberté commerciale est indispensable car les nations entre elles bénéficient réciproquement de leurs avantages naturels.

C’est l’application du principe de la division du travail à l’échelle internationale, principe tellement décrié par le mercantilisme qui voyait vivre chaque pays en circuit fermé.

Talleyrand comme Smith voit aussi l’intérêt du consommateur dans ces échanges qui lui permettent de consommer à un moindre prix.

Smith, dans le contexte économique de cette deuxième moitié du XVIIIe siècle qui a vu l’expérience monétaire américaine avec le papier-monnaie et la floraison des Banques privées en Angleterre et en Ecosse, a particulièrement étudié ce problème du crédit et de la monnaie.

Talleyrand, au contact des idées de Smith, a eu la possibilité de faire le point, de suivre Smith sur certains points, tout en l’abandonnant sur d’autres.

En effet, Smith étudie le mécanisme des banques et édicte des règles simples qui sont reprises par Talleyrand comme des principes indiscutables – ainsi le papier-monnaie des banques doit être convertible à vue, la Banque doit avoir une encaisse suffisante pour assurer la convertibilité du billet ce qui assure son équivalence avec la monnaie.

Mais Smith là apporte un élément nouveau. Bien que parti de la conception classique de la monnaie-marchandise, il dénie une valeur réelle à la monnaie métallique, telle que l’entendait Turgot, et considère que le papier-monnaie peut facilement la remplacer. Il voit comme Law la monnaie un « bon d’achat » de marchandises, un instrument de distribution des biens. Aussi le papier-monnaie peut utilement se substituer à la monnaie en vue de l’économiser. Il fait la confusion entre le crédit et la monnaie, déniant ce que Turgot avait mis en évidence et que Talleyrand avait retenu, la monnaie est un gage réel, un instrument de conservation des valeurs.

D’autre part considérer que le papier-monnaie convertible permet de faire une économie de la monnaie métallique, c’est minimiser le rôle du crédit.

Talleyrand sur ce point ne suivrait pas Smith, il est de la lignée de pensée de Law, de Cantillon qui ont essentiellement insisté sur le rôle de circulation des capitaux que joue le crédit et qui lui sert à exprimer toute l’activité économique du pays.

En matière de papier-monnaie inconvertible, Smith considère les mêmes conséquences que Turgot ou Talleyrand : dépréciation du papier et hausse des prix.

En matière d’impôt, Talleyrand rejoint Smith. Celui-ci en effet, partant d’une large conception de la productivité économique qui découle de tout travail humain, admet les impôts de consommation. Le salarié qui par son travail coopère à la production pourra subir sans dommage l'incidence de l’impôt. Talleyrand s’il admet la justice de l’impôt de consommation, considère pourtant comme nous l’avons vu, qu’il y a lieu de taxer seulement les consommations de luxe de manière à épargner le travailleur pour lequel il manifeste toujours une grande sollicitude.

V – TALLEYRAND ET DAVID HUME

Le philosophe Hume fut l’ami de Smith et son initiateur dans le domaine de l’Economie-Politique. Si Smith s’est enrichi à son contact, s’est inspiré de certaines de ses idées, l’a dépassé souvent par la synthèse de ces mêmes idées et leur développement, Hume n’en reste pas moins très original sur certains points.

Il nous a paru intéressant de noter chez Talleyrand le germe d’une conception dynamique de la Société économique, telle qu’elle apparaît chez Hume.

En effet, Talleyrand considère qu’une Nation passe par différents âges avant d’arriver à la maturité moment où toutes ses possibilités sont harmonieusement développées. De l’état d’enfance, état essentiellement agricole, la société arrive à un stade industriel où, grâce au développement combiné de tous les facteurs de la production, la prospérité est générale, le commerce international florissant, le bien-être total.

Ce stade de perfection économique que Talleyrand voudrait voir se réaliser ne correspond-il pas au « refinement » de Hume ?

Hume lie les faits économiques les uns aux autres et voit la société économique en pleine évolution passant de la phase de civilisation primitive, d’économie naturelle caractérisée par l’absence de monnaie, à une phase terminale de civilisation complexe avec monnaie. Cette période est caractérisée par un enrichissement général une prospérité qui rend les hommes meilleurs plus ardents au travail, qui amène le plus haut degré de perfectionnement dans tous les domaines c’est le « refinement ». Le commerce extérieur en donnant des débouchés à la production nationale, et en permettant l’importation des produits qui manquent contribue activement au « refinement ».

On croirait entendre Talleyrand. À ce stade se place la théorie de la liberté du commerce international, Hume assigne comme base à l’échange international, la division internationale du travail voulue par la Nature. Il est le père de cette idée. Smith n’a fait que reprendre cette thèse originale pour l’époque.

« La nature, dit Hume, en donnant aux diverses nations un génie, un climat et un sol qui ne sont pas les mêmes, a garanti la perpétuité de leurs échanges et de leur commerce réciproque aussi longtemps qu’elles demeurent industrieuses et civilisées » (99).

Quant à Talleyrand, en cette matière il partage pleinement la conception de Hume.


***



CONCLUSION


Talleyrand si diversement apprécié par ses contemporains est apparu essentiellement aux yeux de la postérité comme un diplomate inégalé, doublé d’un habile homme d’affaires, d’un agioteur incorrigible.

Sa réussite diplomatique a justifié les éloges, sa réussite financière, a suscité les critiques, les envies et l’a bien souvent déprécié. Mais, Talleyrand n’a-t-il pas été un homme d’affaires si remarquable justement parce qu’il s’est intéressé aux questions économiques et financières, parce qu’il a su comprendre le monde économique tel qu’il se préparait. Ayant eu toujours l’occasion d’être à la charnière des renseignements, du fait de sa position diplomatique, il savait les interpréter et en tirer le maximum de profit pour sa fortune particulière.

L’habitude que l’on a prise de ne le considérer que sous ces deux aspects a fait négliger d’autres qualités de l’homme.

Ainsi c’est cet aspect peu habituel de cet homme d’Etat célèbre que nous avons essayé de mettre en lumière. Talleyrand économiste méconnu ? Pourquoi ne pas ajouter à la liste déjà longue de ses titres un titre peu négligeable ?

Talleyrand a réellement approfondi les idées économiques et financières dans la fin de ce XVIIIe siècle où la pensée économique tint un si grand rôle.

Il a eu réellement une pensée économique et financière.

Certes, il est loin d’être un théoricien et son apport à l’histoire des Doctrines économiques ne présent pas un grand intérêt.

Il n’est pas question de lui prêter l’envergure des économistes de son siècle. Il a puisé chez les uns, chez les autres des idées, et, surtout il les a repensées en les confrontant à l’observation des faits et à l’expérience.

Son originalité vient de ce qu’il a su choisir dans le courant de pensée économique qui l’entourait ce qui se révéla être la vérité économique du lendemain. Ne disait-il pas toujours : « Dans les affaires de ce monde, il ne faut pas s’arrêter seulement au moment présent. Ce qui est, presque toujours est fort peu de choses, toutes les fois que l’on ne pense pas que ce qui est produit ce qui sera » (100).

Son but fut de voir se réaliser l’enrichissement de la France, sa suprématie économique grâce au développement intensif de son industrie et de son commerce par des moyens financiers nouveaux plus adaptés à l’essor économique, l’utilisation des banques et du crédit et tout ce programme dans le cadre du libéralisme économique.

Quelque soit le jugement que l’on porte sur Talleyrand, ce rayonnement de la France, il a toujours cherché à l’imposer par tous les moyens tant économiques que politiques, toujours « décidé à servir mon pays pour lui-même » (101).




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Notes :


(1) Mémoires, p. 19.

(2) Mémoires, p. 33.

(3) Il est d’un des 4 seigneurs qui accompagnent à cheval en manteau d’or et chapeau à plumes noires, la Ste Ampoule dont ils étaient responsables.

(4) Chaque province ecclésiastique du royaume envoyait deux députés du premier ordre, archevêques ou évêques et deux députés du second ordre, abbés, prêtres ou bénéficiaires.

(5) Ces assises quinquennales de l’Eglise gallicane, étaient en quelque sorte des états Généraux. Elles avaient comme objectif principal le vote de la contribution financière du Clergé aux charges publiques, ce que l’on appelait le vote du Don gratuit, et traitaient de toutes les affaires qui intéressaient le Clergé.

(6) Mémoires, p. 24 (Mai 1749).

(7) Mémoires, p. 26.

(8) Mémoires, p. 26-27.

(9) Mémoires, p. 59.

(10) Mémoires, p. 61.

(11) Mémoires, p. 63.

(12) Grand voyageur, ambassadeur à Constantinople (1784-1792).

(13) Ministre de la guerre en 1791.

(14) Ecrivain moraliste, collaborateur de Mirabeau.

(15) Mémoires, p. 37.

(16) Décomposition de l’Ancien Régime. Revue d’Histoire moderne T. XIV (1909-1910) – p. 155 à 177.

(17) Mémoires, p. 99.

(18) Mémoires, p. 33-34.

(19) Mollien (Mémoires d’un ministre du Trésor public, Tome I. Loménie (les Mirabeau) – Tome III.

(20) Le livre rouge était le registre des fonds secrets de Louis XVI.

(21) Réflexions sur l’état actuel du crédit de l’Angleterre et de la France (1781 – Paris, 50 p.).

(22) Mémoires, p. 58.

(23) Mémoires, p. 58.

(24) Mémoires, p. 56.

(25) Calonne, Contrôleur général de 1783 à 1787.

(26) Mémoires, p. 98.

(27) Lettre de Mirabeau à Madame de Nehra, XXI juillet 1786, p. 77 (Collection des textes rares et inédits).

(28) Mémoires, p. 96.

(29) Nouveaux éclaircissements sur le compte rendu, janvier 1788. Necker.

(30) Mémoires, p. 105-106.

(31) Mémoires, p. 100-101.

(32) Correspondance de Mirabeau et de Lamarck. T. I, p. 412-413.

(33) Mémoires T. I, p. 242.

(34) Mémoires, p. 163.

(35) Mémoires, p. 87.

(36) Mémoires, p. 88.

(37) Extrait du cahier des délibérations du clergé assemblé à Autun, in 8°, 14 pages.

(38) Mémoires, p. 48.

(39) Motion de M. l’évêque d’Autun sur la proposition d’un emprunt fait à l’Assemblée Nationale par le ministre des Finances et sur la consolidation de la Dette publique. 27 août 1789 – Moniteur n° 47.

(40) Le moniteur n° 47 – 27 août 1789, p. 195.

(41) Des loteries in 8° 1785 – Paris.

(42) Extrait du cahier des délibérations du Clergé assemblé à Autun in 8° - 14 pages.

(43) Ibidem.

(44) Ibidem.

(45) Mémoires T. I., p. 236.

(46) Motion de M. l’évêque d’Autun sur les biens ecclésiastiques du 10 octobre 1789, Versailles, in 8°, 24 pages. Seconde édition Paris 1832, 28 pages. Opinion de M. l’évêque d’Autun sur la question des biens ecclésiastiques. Paris in 8°, 14 pages.

(47) Lettre à Lord Lansdowne – 1er février 1795 in Correspondance diplom.

(48) Mémoires T. I, p. 236.

(49) Lettre à Lord Lansdowne déjà citée.

(50) Mémoire sur les rapports actuels de la France avec les autres Etats de l’Europe.

(51) Mission de Talleyrand sous le Directoire-Pallain.

(52) Le Moniteur, 4 décembre 1789, n° 31. Opinion de l’évêque d’Autun sur les Banques et le rétablissement de l’ordre dans les Finances prononcé le 4 décembre 1789.

(53) Mémoires, p. 53.

(54) Mémoires, p. 57.

(55) Discours du 18 septembre 1790 publié à part : opinion de M. l’évêque d’Autun sur la proposition de faire deux milliards d’assignats forcés. Le Moniteur universel, « l’Inflation » aux Editions Laville, 29 bis rue Demours, Paris XVIIe MCM XXVI.

(56) Ibid.

(57) Mémoires, p. 47.

(58) Mémoires, p. 435.

(59) L’assignat – Mirabeau, p. 141, Editions Laville.

(60) Mémoires, p. 233, T. I.

(61) Lettre à Delessart, 3 février 1792 – Mission de Talleyrand à Londres.

(62) Lettre du 1er février 1795 à Lord Lansdowne.

(63) Mémoires, T. I., p. 237 à 245.

(64) Mémoires, T. I., p. 245.

(65) Mémoires, T. I., p. 105-106.

(66) Lettre à Mirabeau, 12 octobre 1786.

(67) Mémoires, Tome 1, p. 39-40-41.

(68) Mémoires, T. I., p. 244.

(69) Mémoire sur la situation de la République française considérée dans ses rapports extérieurs avec les autres puissances présenté au Directoire le 10 juillet 1793 par Talleyrand ministre des Relations extérieures.

(70) Mémoires, T. 1, p. 72-73.

(71) Talleyrand à Bonaparte, 27 septembre 1797.

(72) Mission de Talleyrand sous le Directoire, p. 339.

(73) Essai sur les avantages à retirer des colonies nouvelles – 15 messidor An V (3 juillet 1797) – Mémoires de l’Institut National des Sciences et Arts – Sciences morales et politiques – Tome II – fructidor An VII, p. 288-301.

(74) Ibid.

(75) Mémoire sur les rapports actuels de la France avec les autres Etats – publié par G. Pallain : Le Ministère de Talleyrand sous le Directoire, p. XLII-LVI.

(76) Ibid.

(77) Essai sur les avantages à retirer des colonies nouvelles.

(78) Le ministère de Talleyrand sous le Directoire par G. Pallain – lettre du 23 septembre 1797 – Talleyrand à Bonaparte p. 113.

(79) Essai sur les avantages à retirer des colonies nouvelles.

(80) Ibid. – Mémoire sur les rapports actuels de la France avec les autres Etats.

(81) Grimm (Baron de) Correspondance littéraire – avril 1789.

(82) Essais sur la Nature du Commerce, Cautillon, p. 160.

(83) Galiani – Della Moneta – Livre I – chap. IV, p. 68.

(84) « Considérations » de Dagnesseau.

(85) « Essai sur la Nature du Commerce », p. 312.

(86) Deuxième mémoire sur les Banques, p. 605.

(87) Deuxième lettre, sur le nouveau système des Finances, p. 652.

(88) Mémoires, T. I., p. 86-87.

(89) Ibidem.

(90) Ibidem.

(91) Mémoires, T. I., p. 236.

(92) Ibidem.

(93) Turgot – Réflexions sur la Formation et la Distribution des Richesses – novembre 1766 (Ed. Schelle Tome 2, p. 534-602) paragraphe XLIII.

(94) Lettre à l’abbé de Cicé sur le papier-monnaie (Ed. Schelle T.I.) p. 143-151.

(95) Ibidem.

(96) Motion de Talleyrand évêque d’Autun, déjà cité, p. 50.

(97) Mémoires, T. I., p. 236.

(98) Mémoires, T. I., p. 236-237.

(99) David Hume – Essais – Ed. Say, p. 96-97.

(100) Mémoires, T. I., p. 253.

(101) Mémoires, T. I., p. 136.




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UNIVERSITE DE MONTPELLIER - 1963









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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
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