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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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TALLEYRAND, L'INTERMEDIAIRE

PAR

ERIC DESCHODT





Les Mémoires de Talleyrand, qui viennent d’être réédités par Plon et la CFL, même s’ils sont décousus, fragmentaires, et interrompus en 1815, restent indispensables à la connaissance de l’homme. Talleyrand s’y présente comme il veut être vu ; une volonté non négligeable.

L’objet du volumineux ouvrage que vient de publier M. Michel Poniatowski, sous le titre Talleyrand et le Directoire, est différent. L’auteur, qui a déjà consacré un ouvrage à Talleyrand aux Etats-Unis (Perrin, 1967), part d’une constatation : dans les « Mémoires », moins de dix pages sont consacrées au Directoire. C’est que, explique M. Poniatowski, Talleyrand désirait faire oublier ces « années sans gloire », et la plupart des historiens l’ont suivi sur ce chemin.

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord est né à Paris le 2 février 1754, d’une famille d’ancienne et illustre noblesse, sans fortune mais nantie d’une position de Cour qui, pourvu qu’elle fût bien exploitée, l’autorisait à tout espérer.

Le père était colonel dans les Grenadiers de France, élite de l’infanterie. La mère, Alexandrine de Damas d’Antigny, appartenait à la Maison de la Dauphine, avec logement à Versailles.

« La mode des soins paternels n’était pas encore arrivée… aussi ai-je été laissé plusieurs années dans un faubourg de Paris. » C’est là qu’à l’âge de quatre ans il tombe d’une commode et se démet un pied, lequel, non soigné, lui vaudra l’infimité qui le fera surnommer le « Diable boiteux ».

À neuf ans, sans avoir jamais vu ses parents, ou peu s’en faut, il est placé au collège d’Harcourt, le plus vieux collège de Paris, rue de la Harpe. Ses études seront médiocres.

À treize ans, à cause de son infirmité, un conseil de famille l’aurait obligé à renoncer à son droit d’aînesse en faveur de son frère cadet Archambault.

À quinze ans, il quitte le collège d’Harcourt pour l’archevêché de Reims. Il est confié à son oncle Alexandre, coadjuteur de l’archevêque, qui était le cardinal de La Roche-Aymon, grand aumônier de France. Il est habillé d’une soutane, à son grand mécontentement :

« La disposition de mon esprit ne me fit voir qu’un exil dans ce que l’on arrangeait pour me séduire, écrit-il. Tous les soins dont on m’environnait tendaient à m’inculquer profondément dans l’esprit que le mal que j’avais au pied m’empêchant de servir dans l’Armée, je devais nécessairement entrer dans l’état ecclésiastique, un homme de mon nom n’ayant point d’autre carrière… Cette action continuelle que je voyais exercer sur moi ne me décidait point, mais me troublait… Mais je n’avais aucun moyen de défense, j’étais seul… »

En 1770, il entre au séminaire de Saint-Sulpice, où il passe trois ans « à peu près sans parler… extrêmement malheureux et intérieurement courroucé ».

L’année du couronnement de Louis XVI, en 1775, après sa sortie du séminaire, il est nommé promoteur en second de l’Assemblée générale du clergé.

Le voici défenseur de la discipline de l’ordre, de ses droits et de sa liberté, avec promesse de désignation à la place très importante d’agent général du Clergé (gérant de l’énorme fortune de l’Église de France) à la prochaine assemblée, qui doit se tenir cinq ans plus tard. Il a vingt et un ans.

« L’assemblée de 1775 terminée, il entre en Sorbonne, pour y acquérir une licence de théologie. « Je ne connaissais alors l’ambition que dans sa bonne acception, observe-t-il ; je voulais arriver à tout ce que je croyais pouvoir bien faire. »

Il est ordonné prêtre le 28 décembre 1779. L’année suivante, l’assemblée du Clergé le nomme agent général, comme promis. Commence pour lui l’apprentissage, et d’emblée au plus haut niveau, des affaires financières. Il a vingt-six ans.

Depuis plusieurs années, il cultive ses relations avec une application de chaque instant. En peu de temps, il parvient à rencontrer tous ceux qui comptent, et à s’en faire connaître : écrivains, ministres, courtisans, officiers. Parmi eux, le banquier genevois Panchaud, adversaire de Necker et meilleure tête financière de son temps, deviendra son maître. Il s’efforce d’appliquer ses compétences toutes neuves à d’autres affaires qu’à celles de l’Église. C’est ainsi qu’il présente le rapport qui devait réformer le règlement de la Banque d’escompte, fondée par Turgot et mise en péril par d’Ormesson. De vieux banquiers placent en lui leur espoir…

Mais les finances ne l’accaparent pas entièrement, les femmes le passionnent aussi. Il est partout, et le raconte : « J’allais à peu près partout, et pour un esprit tant soit peu porté à l’observation, c’était un spectacle curieux que celui de la grande société. Les prétentions avaient déplacé tout le monde. Le jeu et le bel esprit avaient tout nivelé. Les carrières se détruisaient… Tous les jeunes gens se croyaient propres à gouverner… Les jeunes femmes parlaient pertinemment de toutes les parties de l’administration… Madame de Simiane trouvait qu’il ne fallait point mettre de droits sur les tabacs de Virginie. Madame de Blot (maîtresse du maréchal de Castries, ministre de la Marine) avait une opinion sur tous les officiers de la Marine française… La puissance de ce qu’on appelle la société a été prodigieuse dans les années qui ont précédé la Révolution. »

Entre deux visites dans les salons, Talleyrand médite de nombreux rapports : sur la vanité des découvertes lointaines, sur la France et la Méditerranée, sur les philosophes, sur les économistes… Rapports pertinents, mais presque toujours marqués par une sorte de brièveté de vue ; ainsi, l’Atlantique et l’Amérique lui font peur. Il observe la décomposition de l’autorité royale et l’affaiblissement du principe monarchique.

Devant la faillite de l’État, la convocation des États généraux est dans l’air bien avant 1789. En 1788, l’ecclésiastique financier qu’est devenu Talleyrand est nommé évêque d’Autun. Il passe trente jours dans son diocèse : le temps de se faire élire représentant du Clergé aux États Généraux, convoqués pour le printemps suivant, et il n’y remettra jamais les pieds. Il explique : « Si les historiens s’évertuent à chercher les hommes auxquels ils peuvent décerner l’honneur ou adresser le reproche d’avoir fait, ou dirigé, ou modifié la Révolution française, ils se donneront une peine superflue. Elle n’a point eu d’auteurs, de chefs, ni de guides. Elle a été semée par les écrivains qui ont renversé les principes religieux et sociaux, et par les ministres qui ont augmenté la détresse du Trésor et le mécontentement du peuple. »

Les « Mémoires » demeurent muets sur trente mois cruciaux : de juin 1789 à janvier 1792. Pour y retrouver Talleyrand, il faut se reporter aux fragments de correspondances qui sont parvenus jusqu’à nous. Le 10 octobre 1789, Talleyrand prépare et dépose la motion de remise à la Nation des biens du Clergé. Le 4 décembre, il met l’Assemblée en garde contre le papier-monnaie. Le 14 juillet 1790, il préside la fête de la Fédération. Le 18 septembre, il s’en prend derechef aux assignats. Le 28 décembre, il prête serment à la Constitution civile du Clergé, et démissionne le 20 janvier 1791 de l’évêché d’Autun. À ce propos, le 8 novembre précédent, il a écrit à sa maîtresse Mme de Flahaut : « Si mes frères en Jésus-Christ n’étaient pas des fous, ils suivraient mon exemple : ils penseraient un peu plus à s’assurer en France un sort heureux, et s’embrasseraient moins des scrupules de leur conscience… Après tous les serments que nous avons faits et rompus, après avoir tant de fois juré fidélité à une Constitution, à la nation, à la Loi, au Roi, toutes choses qui n’existent que de nom, qu’est-ce qu’un nouveau serment signifie ? »

En 1792, la monarchie lui paraît perdue. Il obtient des Affaires étrangères une mission en Angleterre, pour préparer l’établissement dans tout le royaume d’un système uniforme de poids et mesures. Mais il avouera plus tard : « Mon véritable but était de sortir de France, où il me paraissait inutile et même dangereux de rester. » Expulsé d’Angleterre en 1794, il s’en va en Amérique, et ne retrouvera son pays qu’en 1796. Le 15 février de cette année, il écrit de Philadelphie à son ami le banquier Olive : « Mes dernières lettres de Paris me disent que le pays est tellement fatigué, qu’il n’est au pouvoir de personne de l’agiter… »

Citée par M. Michel Poniatowski dans son premier ouvrage sur Talleyrand, cette lettre conduit au deuxième livre de M. Poniatowski. Celui-ci est d’autant plus précieux que, de toute la vie de Talleyrand, le Directoire est la période où il est resté le plus discret sur lui-même. Tout se passe comme si, de 1796 à 1799, il mérite tant de reproches, qu’il en est devenu conscient, et qu’une sorte de pudeur l’a saisi.

Barras lui a obtenu le poste avidement recherché, plus qu’accepté, de ministre des Relations extérieures. Et le 17 juillet 1797 se situe l’anecdote rapportée par Benjamin Constant, chargé par Barras d’annoncer à Talleyrand sa nomination : « Nous tenons la place, s’écrie le nouveau ministre, il faut faire une fortune immense, une immense fortune ; une immense fortune, une fortune immense… »

Ce choix a soulevé la violente hostilité des directeurs Carnot et Reubell. Lorsque La Révellière eut cité le nom de Charles-Maurice, Carnot, « l’organisateur de la victoire », sursauta : « Quoi ! Ce finaud, ce prestolet, qui nous vendra tous en pleine foire ! » Il est nommé pour son esprit de conciliation, pour l’appui que le Directoire en espère contre la réaction « monarchienne » (les royalistes ont remporté haut la main les élections législatives à l’assemblée des Cinq-Cents et à celle des Anciens), enfin pour faire la paix avec l’Angleterre et l’Autriche. Il échouera complètement.

Ce fut cependant un ministre efficace. À son arrivée rue du Bac, où se trouvait le ministère, il découvrit « un personnel hostile au régime, découragé, miséreux, concussionnaire et parfois peu compétent », dont il fit progressivement « un remarquable outil, hautement qualifié, honnête (car il se réservait les faiblesses financières), efficace, bien payé et moderne… »

Le 24 juillet 1797, Talleyrand, qui a discerné en Bonaparte un homme d’avenir, annonce au jeune général sa récente nomination en ces termes : « Justement effrayé des fonctions dont je sens la périlleuse importance, j’ai besoin de me rassurer par le sentiment de ce que votre gloire doit apporter de moyens et de facilités dans la négociation. Le nom seul de Bonaparte est un auxiliaire qui doit tout aplanir, à l’étranger comme en France. » Bonaparte vient d’imposer à l’Autriche le traité de Campo-Formio, et d’envoyer le général Augereau à Paris pour écraser les royalistes.

Le 18 fructidor (4 septembre 1797), c’est le coup d’État, qui disperse les partisans de la monarchie, chasse du Directoire Carnot et Barthélémy, qui se fussent accommodés d’une Restauration, et institue un triumvirat, avec Barras, Reubell, La Révellière-Lépeaux. Le parti de la guerre triomphe. Les conférences franco-anglaises tenues à Lille pour négocier la paix avortent. À Sainte-Hélène, Napoléon a écrit, sur cet épisode : « L’Angleterre étant en guerre avec la France, donnait à cette dernière le prétexte et l’occasion d’étendre ses conquêtes aussi loin qu’elle le fit, jusqu’à ce que je fusse empereur de presque tout le monde entier, ce qui ne serait pas arrivé s’il n’y avait pas eu de guerre. »

Désormais, Talleyrand va choyer le futur empereur, jusqu’à prendre une part très importante à la préparation et à l’exécution du 18 Brumaire. Les deux hommes se rencontrent pour la première fois dans les salons des Relations extérieures : « Il me parut avoir une figure charmante, écrit Talleyrand. Vingt batailles gagnées vont si bien à la jeunesse, à un beau regard, à de la pâleur et à une sorte d’épuisement ! »

La crise des relations franco-américaines marque douloureusement, pour Talleyrand, l’année 1798. Il s’entête, pendant plusieurs mois, à exiger 1,25 million de francs de « douceurs » personnelles pour recevoir trois envoyés du gouvernement des Etats-Unis. Ces derniers étaient venus négocier des aménagements à la guerre de course menée dans l’Atlantique par les corsaires français contre l’Angleterre. Les Américains rendent l’affaire publique dans toute l’Europe. Le discrédit tombe sur l’habile ministre. Ses amitiés avec Barras et Bonaparte empêchent sa révocation, mais toutes les affaires importantes lui sont retirées. Le coup est si grave, qu’il doit prendre la peine de se défendre, lui qui affectait de ne jamais répondre à aucune attaque.

L’année 1799 est presque aussi morose : « On ne se fera jamais une idée de tous les déboires que j’ai essuyés pendant les derniers temps de mon existence ministérielle. » Il se porte sans succès candidat au poste de Directeur, et doit encore faire face à une campagne qui le rend responsable de presque tous les maux de la nation. Sa défense est si mensongère qu’il aggrave son cas : il n’a plus le choix qu’entre la démission ou la révocation. Après avoir rédigé des « éclaircissements » à ses concitoyens, pour prendre position devant l’avenir, il démissionne, le 21 juillet 1799. M. Poniatowski dresse un bilan sévère de l’activité ministérielle de Talleyrand sous le Directoire : « Nommé ministre pour négocier la paix entre l’Angleterre et l’Autriche, il avait échoué avec la première et n’avais pas réussi à maintenir la seconde dans le cadre du traité de Campo Formio. Ses adversaires lui reprochaient aussi ses responsabilités dans l’aventureuse expédition d’Egypte, ses intrigues avec la Grande-Bretagne et avec l’Espagne, enfin ses spéculations et ses turpitudes financières, qui lui valurent de quitter le pouvoir dans une rumeur hostile. »

Il ne s’en trouve que plus libre pour participer à la préparation de la prise du pouvoir par Bonaparte. Le 18 Brumaire (9 novembre), celui-ci est maître de la France ; le 22 novembre, Talleyrand retrouve la place de ministre des Relations extérieures. Il sollicite immédiatement de Bonaparte la faveur de travailler seul avec lui : « Il n’y a pas de vaine fierté de ma part, lui déclare-t-il, je vous parle seulement dans l’intérêt de la France. Pour qu’elle soit bien gouvernée… il faut que vous soyez le Premier Consul et que le Premier Consul ait dans ses mains tout ce qui tient directement à la politique… » Commencent sept années de collaboration directe avec Napoléon, qui ne prendront fin qu’après le traité de Tilsitt (1807).

Après avoir minimisé le plus possible son rôle pendant le Directoire, pour masquer son opposition à toute restauration monarchique, comment présente-t-il la longue période où il servit l’empereur ? Sa correspondance avec le Premier Consul est d’abord très tendre : « Permettez-moi de vous répéter que je vous aime, et que mon dévouement ne finira qu’avec ma vie. »

Dans l’assassinat du duc d’Enghien, en 1804, le soupçon terrible d’avoir conseillé Bonaparte pesa sur Talleyrand. Celui-ci se défend d’y avoir pris la moindre part : « Commis uniquement pour s’assurer (en se plaçant dans leurs rangs) ceux à qui la mort de Louis XVI faisait craindre toute espèce de pouvoir ne venant pas d’eux, cet assassinat ne pouvait être ni excusé ni pardonné. Aussi Bonaparte a-t-il été réduit à s’en vanter. »

Tout le reste des « Mémoires » reprend en leitmotiv la montée des inquiétudes du ministre devant la démesure de l’empereur. Il fait tout ce qu’il peut, assure-t-il, pour le retenir, n’est pas écouté, et saisit la première occasion, selon lui, pour démissionner, après le traité de Tilsitt, en juillet 1807. Pendant tout le temps que j’ai été chargé des Affaires étrangères, j’ai servi Napoléon avec fidélité et avec zèle. Longtemps il s’était prêté aux vues que je me faisais un devoir de lui présenter. Elles se réglaient sur ces deux considérations : établir pour la France des institutions monarchiques… ménager l’Europe, pour faire pardonner à la France son bonheur et sa gloire. En 1807, Napoléon s’était déjà depuis longtemps écarté, je le reconnais, de la voie dans laquelle j’avais tout fait pour le retenir. »

Il demeure conseiller, mais ses relations avec l’empereur n’ont plus rien de l’affection qu’il a éprouvée pour lui aux alentours de 1800. En 1808, Napoléon l’institue geôlier des princes dépossédés d’Espagne, dans son château de Valençay. À l’automne de la même année, il l’invite impérieusement à l’accompagner à Erfurt : « Nous allons à Erfurt, explique l’empereur, je veux en revenir libre de faire en Espagne ce que je voudrai. Je veux être sûr que l’Autriche sera inquiète et contenue. Et je ne veux pas être engagée d’une manière précise avec la Russie… Préparez-moi une convention qui contente l’empereur Alexandre… »

Talleyrand juge ainsi le rassemblement de tous les princes de l’Europe autour de l’empereur des Français : « Ma place de Grand Chambellan me faisait voir de plus près les hommages forcés, simulés, ou même sincères… leur donnait à mes yeux une proportion que je pourrais appeler monstrueuse… La bassesse n’avait jamais eu autant de génie. »

Napoléon part pour l’Espagne persuadé d’avoir séduit l’empereur de Russie et bridé l’Autriche. En vérité, Talleyrand s’est entendu avec Alexandre et Metternich : « Je le vis (Alexandre) presque tous les jours à Erfurt, raconte-t-il. Des conversations… mirent l’empereur Alexandre dans une telle disposition d’esprit que les caresses, les offres et les emportements de Napoléon furent en pure perte. C’est le dernier service que j’ai pu rendre à l’Europe tant que Napoléon a continué de régner, et ce service-là, dans mon esprit, je le rendais à lui-même. »

De son côté, Metternich écrivait : « Talleyrand se présente dès les premiers jours de son arrivée chez l’empereur Alexandre, et lui dit : « Sire, que venez-vous faire ici ? C’est à vous de sauver l’Europe, et vous n’y parviendrez qu’en tenant tête à Napoléon. »

Après la fameuse disgrâce publique du 28 janvier 1809, l’ex-évêque d’Autun ose écrire à l’empereur : Ma consolation est d’appartenir à Votre Majesté par deux sentiments qu’aucune douleur ne saurait ni surmonter ni affaiblir : par une reconnaissance et un dévouement qui ne finiront qu’avec ma vie. » Réponse de Napoléon, le 6 mars 1809 : « Talleyrand m’a trahi autant qu’il le pouvait. »

Le 15 septembre 1810, Talleyrand s’adresse à l’empereur Alexandre : « J’ai besoin de 1 500 000 francs, et c’est au mois de novembre qu’il me serait important de les avoir. » En novembre 1812, il déclare à Aimée de Coigny (la « Jeune Captive » de Chénier), qui conspire depuis longtemps en faveur des Bourbons : « Il faut le détruire, n’importe le moyen… Cet homme-ci ne vaut plus rien pour le bien qu’il pouvait faire. »

Un an plus tard, après la défaite de Leipzig et le soulèvement général de l’Allemagne, Napoléon dit à Caulaincourt :

– Vous voudriez me faire reprendre Talleyrand ? Tout le monde le veut… Je ne suis pas, après tout, très éloigné non plus de cette idée, car c’est un homme d’esprit. »

À Saint-Cloud, à la mi-novembre, à Caulaincourt encore, l’empereur : « Eh bien, je prendrai Talleyrand ! » Talleyrand refuse : tout n’est-il pas déjà perdu ?...

Le 28 mars 1814, à la fin de la campagne de France, à deux jours de la prise de Paris par les Alliés, dans une conservation avec Savary, Talleyrand lance : « Voyez, Monsieur, quelle chute dans l’Histoire ! Donner un nom à des aventures, au lieu de le donner à son idée ! Quand je pense à cela, je ne puis m’empêcher d’en gémir… Maintenant, quel parti prendre ? Il ne convient pas à tout le monde de se laisser engloutir sous les ruines de cet édifice. » Talleyrand s’emploiera dès lors de son mieux à la restauration des Bourbons, qu’il a si longtemps combattue.

Les « Mémoires » s’achèvent au Congrès de Vienne, le jour même de Waterloo. Talleyrand conclut : « Je retrouverai à cette époque la récompense de ma fidélité aux principes… Les affaires étaient ainsi terminées, le Roi, et par conséquent la France, ayant été reçu dans l’alliance contre Napoléon. Le 28 juin je quitterai Vienne, où rien ne me retenait plus, l’Acte final du Congrès ayant été signé la veille. »

Eric Deschodt.

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REVUE LE SPECTACLE DU MONDE - AVRIL 1983









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Remerciements à Hélène NUE




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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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