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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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REPONSE

DE

TALLEYRAND

AUX OBSERVATIONS

DE CHARLES DELACROIX

RELATIVES AUX

ECLAIRCISSEMENTS

PUBLIES PAR

TALLEYRAND

6 THERMIDOR AN VII

24 JUILLET 1799

PRECEDEE DU TEXTE

DES OBSERVATIONS

DE CHARLES DELACROIX

ET SUIVIE

DE LA REFUTATION

DE LA REPONSE DE TALLEYRAND

PAR CE DERNIER





Observations de Charles Delacroix sur les éclaircissements
publiés par le citoyen Talleyrand-Périgord.


Nommé ou désigné deux fois dans les éclaircissements que le citoyen Talleyrand vient de publier, je dois à la vérité, et à moi-même, de rétablir les faits à l’occasion desquels je me trouve cité dans cet ouvrage.

Il est très vrai, comme le dit le citoyen Talleyrand, que c’est à moi que lord Grenville demanda un passeport pour lord Malmesbury ; que c’est moi qui le lui ai expédié ; que c’est pendant mon ministère que les négociations ont été entamées ; enfin, que c’est moi qui lui désignai Lille en conséquence des ordres exprès du directoire. Je ne vois pas en quoi ces faits peuvent exciter le soupçon ; mais s’il était nécessaire de les justifier, je dirais que la facilité des communications télégraphiques et le souvenir des intrigues que lord Malmesbury avait nouées à Paris pendant sa première mission, et qui l’avaient fait exclure, furent les motifs mis en avant, qui déterminèrent le directoire à préférer la commune de Lille.

On sait très bien, dit le citoyen Talleyrand que l’expédition d’Egypte avait été préparée avant l’époque de mon ministère ; c’est un fait certain, que le citoyen Magallon, consul-général de la république en Egypte, d’après un grand nombre de mémoires qu’il avait envoyés, tous relatifs à une entreprise sur l’Egypte, reçut, avant mon entrée au ministère, un congé pour revenir en France. Ce n’était, ce ne pouvait être, que pour donner des renseignements à l’appui de ses mémoires.

Il semblerait, d’après ce passage, que c’est moi qui ai préparé l’expédition d’Egypte. Je dois rétablir la vérité, sans vouloir juger ici du mérite de l’entreprise.

On sait très bien effectivement que différents projets, surtout sous l’ancien gouvernement, avaient été proposés sur l’Egypte ; mais ce que l’on ne sait pas, et qui n’est pas moins vrai, c’est que ces mémoires sont restés totalement oubliés pendant tout mon ministère ; qu’ils n’ont été l’objet d’aucun travail, ni du chef de division à moi, ni de moi au directoire ; que je n’ai conservé aucune idée des mémoires du citoyen Magallon ; que ces mémoires, quels qu’ils soient, n’ont eu aucune influence sur le congé qui lui a été accordé ; que ce congé n’a été motivé que par le délabrement de sa santé et le danger très prochain où il disait perdre la vue, si son séjour en Egypte eût été prolongé.

Que le citoyen Talleyrand jette les yeux sur le compte que j’ai rendu au directoire des opérations de mon ministère, le 12 thermidor an 5, article de la Porte ottomane ; il verra qu’il n’y a pas un mot qui soit relatif à cette expédition, et qure tout y respire le désir, l’espoir d’entretenir et d’assurer à jamais la plus parfaite harmonie entre les deux puissances.

Le citoyen Talleyrand pourrait même se rappeler que dans la première conférence que j’eus avec lui, au retour de ma mission près la république batave, après l’avoir longuement entretenu de l’horrible contre-révolution qui venait d’y détruire en un jour le fruit de six mois de travaux, et des outrages faits en ma personne à la république française, je lui parlai du bruit qui commençait à se répandre, que l’Egypte était le but immédiat de l’expédition de Bonaparte : « Je ne chercherai pas, lui dis-je, à vous dérober votre secret, mais je ne crois pas au bruit qui circule. Ce n’est pas en Egypte, c’est dans la Mer Noire que se rend Bonaparte. Il va y détruire les établissements des russes qui veulent absolument être en guerre avec nous, replacer les Polonais au nombre des nations, tenir en échec la maison d’Autriche et commander la paix définitive. Si vous avez quelques desseins ultérieurs sur l’Egypte, la Porte, reconnaissante du service important que vous lui aurez rendu, se prêtera volontiers à les réaliser… ». Le citoyen Talleyrand me laissa dans cette douce illusion, que les événements n’ont que trop tôt détruite.

Mon amour pour la vérité, m’a prescrit ces courtes observations. Il sera mon excuse auprès du citoyen Talleyrand.

Charenton, le 27 messidor an 7 de la république française, une et indivisible.


CH. DELACROIX.




Réponse de Talleyrand aux observations du citoyen Charles Delacroix,
relatives aux éclaircissements publiés par le ministre des relations extérieures.


Paris, le 6 thermidor


Il eût été difficile de prévoir que le citoyen Charles Delacroix se croirait obligé de répondre à deux articles des éclaircissements que je viens de publier. Je le demande à quiconque les a lus : ai-je dit un mot qui ait pu le blesser ? Ce petit écrit a été remarqué surtout par beaucoup de modération : or si, à l’égard de ceux qui m’avaient injurié avec tant de fureur, je ne suis pas sorti de ce ton un seul instant, m’en serai-je écarté à l’égard du citoyen Charles Delacroix, de qui je crois n’avoir pas à me plaindre ?

Mais j’ai pu, dira-t-on, l’offenser sans le vouloir : voyons.

Le citoyen Charles Delacroix remarque d’abord que c’est lui qui demanda et expédia un passeport pour lord Malmesbury, et que c’est lui aussi qui désigna Lille, en conséquence des ordres exprès du directoire. Il ajoute tout de suite : Je ne vois pas en quoi ces faits peuvent susciter le soupçon. Assurément, je le vois encore moins que lui, et je ne vois pas surtout à qui il adresse ces paroles.

Le journal intitulé des Hommes Libres de tous les pays avait affirmé que c’était moi qui avait désigné Lille pour le lieu des conférences, et il m’en faisait un crime : il déclara ensuite que ce n’était pas moi, et il m’en fit un plus grand crime. Il était difficile aussi de ne pas faire ressortir ces deux bizarres conséquences. Il était difficile aussi de ne pas rappeler, dans le cours de cette petite discussion, la date de la reprise des discussions avec lord Malmesbury, ainsi que la désignation du lieu ; et puisqu’on n’en faisait pas un tort pour le citoyen Charles Delacroix, pourquoi en est-il résulté un tort pour moi, dans la supposition que faisait le journaliste ? Le citoyen Charles Delacroix devait donc dire, comme il l’a fait : Je ne vois pas en quoi ces faits peuvent exciter le soupçon ; mais il devait ajouter le soupçon du journal dit des Hommes Libres, car il savait que le soupçon était de lui et non de moi.

J’avais dit qu’on m’attribuait l’expédition d’Egypte, mais que ni la gloire, ni le blâme ne peuvent m’en appartenir ; que c’était un projet très ancien, et qu’antérieurement à mon entrée au ministère, le citoyen Magallon, consul-général en Egypte, qui déjà avait envoyé beaucoup de mémoires relatifs à une expédition dans ce pays, avait reçu un congé dont l’objet était de donner des renseignements à l’appui de ces mémoires. Tout cela ne disait pas, ne voulait pas dire assurément que le citoyen Charles Delacroix, qui même n’était pas nommé, fût l’auteur de ce projet : cela voulait dire uniquement que, ni l’idée première, ni la détermination n’en étaient à moi, et qu’il en avait été fort question avant moi, quoiqu’on n’eût encore rien arrêté, ni sur le mode, ni sur l’époque, ni sur les agents d’une telle entreprise. J’aurais pu ajouter, mais je ne l’ai point fait, que mon prédécesseur avait été saisi, comme bien d’autres, de cette idée, et qu’il désirait ardemment qu’elle se réalisât.

Le citoyen Charles Delacroix se croyant attaqué, on ne sait pourquoi, et voulant se défendre de cette expédition, se hâte de dire que ces projets, que ces mémoires (sur l’Egypte) sont restés totalement oubliés pendant tout son ministère ; qu’ils n’ont été l’objet d’aucun travail, ni du chef de division à lui, ni de lui au directoire ; qu’il n’a conservé aucune idée des mémoires du citoyen Magallon ; que ces mémoires quels qu’ils soient, n’ont eu aucune influence sur le congé qui lui fut accordé, etc. etc. etc.

Y a-t-il rien de plus clair, rien de plus positif qu’un tel langage ? Quelque aguerri qu’on soit contre les assertions que souvent on est condamné à lire, se croirait-on le droit, je ne dis pas d’imputer, mais seulement de concevoir une telle assurance sur une assertion dont la fausseté peut être rendue visible à tous les yeux ? Eh bien ! disons, ou plutôt montrons ce qui est ; car, en vérité, il est impossible de se taire.

Remarquons d’abord que le citoyen Charles Delacroix veut nous donner, dans ses observations, une grande idée de sa mémoire, puisqu’il cite lui-même, avec des guillemets, et par conséquent mot à mot, ce qu’il prétend m’avoir dit sur l’Egypte il y a près d’un an, à son retour de Hollande ; il ne voudrait sûrement pas qu’on lui contestât une seule expression, car elles sont toutes si bien arrangées sur les événements présents, ou plutôt sur l’opinion qu’il désire établir présentement à l’occasion de ces événements ! mais, dans ce cas, est-il possible de ne pas lui demander comment celui qui a pu retenir et fixer ainsi des paroles fugitives, celui qui par conséquent est si sûr de sa mémoire, la perd tout à coup, au point de s’inscrire en faux, et à la face de tout le public, contre ce qu’il a écrit, et très longuement écrit, à ce même citoyen Magallon, qu’il semble repousser ici avec tant d’indifférence ?

Je viens de relire à l’instant même la lettre que le citoyen Charles Delacroix écrivit au citoyen Magallon, le 29 thermidor an 4, en lui accordant son congé. J’affirme hautement qu’il est impossible d’exprimer dans des termes plus clairs, plus énergiques, plus répétés, l’ardent désir d’une expédition en Egypte, que le fait le citoyen Charles Delacroix, d’après les vues du citoyen Magallon, qui sont toutes, lui dit-il, et sages et grandes : qu’il déclare dans sa lettre, que cette contrée fixe son attention particulière, qu’il sent combien elle serait utile à la république ; qu’il ne renonce point à un projet sur elle ; qu’il espère qu’il naîtra des circonstances favorables pour punir Ibrahim et Mourat beys (les mêmes qui ont été vaincus par Bonaparte), soit par nous, soit par la Porte, toute faible qu’elle est, etc. etc.

Voilà la substance bien exprimée de ce qu’écrivit le citoyen Charles Delacroix au citoyen Magallon ; d’où, encore une fois, je ne veux pas inférer qu’il faille lui attribuer une expédition que maintenant il désavoue, mais montrer que bien avant mon arrivée, et surtout de son temps, on s’en était occupé aux relations extérieures.

Au surplus, afin qu’il ne reste pas le moindre doute à cet égard dans l’esprit de Charles Delacroix, et qu’il n’imagine pas qu’on a pu altérer le sens de sa lettre, je l’invite à venir en prendre lecture aux relations extérieures ; le chef de la seconde division est chargé de lui en donner communication.

Et afin que le public soit à portée de juger ce petit fait, très indifférent en lui-même, mais auquel le citoyen Charles Delacroix et ses amis ont paru vouloir mettre une grand importance avant que mon successeur fut nommé, je l’invite à permettre que je fasse imprimer la lettre du 29 thermidor an 4, sur copie conforme qui sera déposée. Comme elle ne renferme absolument rien qui soit de nature à rester secret, je n’aurai besoin, je pense, que de sa permission pour la rendre publique. Il ne voudra sûrement pas me la refuser.

Je n’ai publié cette réponse qu’après que la nomination de mon successeur a été bien connue. Le citoyen Charles Delacroix remarquera sans doute que je n’ai pas voulu, avant ce moment, détourner l’attention qu’il avait rappelé sur lui.



Signé, CH. M. TALLEYRAND-PERIGORD.




Réfutation par Charles Delacroix de la réponse de Talleyrand
aux observations faites par lui sur les éclaircissements
publiés par le ministre des relations extérieures.

Le 9 thermidor,


Le citoyen Charles- Maurice Talleyrand-Périgord, dans le Rédacteur du 5 thermidor, m’invite à lui permettre de publier ma lettre au citoyen Magallon, en date du 24 thermidor an 4, sur copie conforme qui sera déposée.

Voulant lui épargner cet embarras, je m’empresse de la publier moi-même. Je réussirai au moins à lui prouver par là, que je mets encore autant d’importance à l’éclaircissement du point de fait qui nous divise, aujourd’hui que son successeur est nommé.


Extrait de la lettre souscrite par le citoyen Charles Delacroix, à Magallon, le 29 thermidor an 4.


J’ai différé de répondre à vos lettres, parce que je me suis toujours flatté que le concours des événements pourrait faire naître des circonstances favorables pour punir Mourat et Ibrahim beys, soit par nous-mêmes, soit par la Porte, toute faible qu’elle est en Egypte (1). Les circonstances n’ont point encore changé, et il faut remettre à d’autre temps tout projet sur l’Egypte ; je n’y renonce pas ; car cette contrée fixe mon attention d’une manière particulière. Je sens le degré d’utilité dont elle peut être pour la république. Je ne m’expliquerai pas à cet égard d’une manière plus positive. Il doit vous suffire de savoir que mes vues reposent sur les bases contenues dans votre lettre N° 18, et celle du 27 prairial an 3, écrite au citoyen Verninac, et dans laquelle je n’ai trouvé que des idées sages et grandes. Je conférerai avec vous sur tous ces objets lorsque vous serez en France, car je ne doute pas qu’après avoir donné vos soins à vos affaires domestiques à Marseille, vous ne vous fassiez un plaisir de vous rendre à Paris pour y donner au gouvernement tous les éclaircissements qui pourront lui être utile pour nos affaires en Egypte. Sous ce rapport, le congé d’une année que vous m’avez demandé, et que je m’empresse d’autant plus volontiers de vous accorder, que je suis informé que votre santé est altérée, ne sera pas inutile au service de la république…. (2)

Pour extrait conforme :

Le chef de la seconde division des relations extérieures,

BOULOUVARD

(1). Le citoyen Talleyrand-Périgord dans son extrait a supprimé ces derniers mots : en Egypte, en faisant suivre la phrase, toute faible qu’elle est, d’une virgule et de plusieurs etc. Je m’abstiendrai de toute réflexion sur cette réticence.

(2). Le surplus de la lettre ne concerne que des objets de pure administration.

La contestation entre le citoyen Talleyrand et moi roule sur deux faits.

Ils me reprochent, a-t-il dit, l’expédition d’Egypte, qu’on sait très bien au reste avoir été préparée avant l’époque de mon ministère. (Eclaicissements, p. 24)

Le même écrit ajoute en note sur cet article :

« C’est un fait certain que le citoyen Magallon ; consul de la république en Egypte, d’après un grand nombre de mémoires, tous relatifs à une entreprise sur cette contrée, reçut avant mon entrée au ministère, pour revenir en France. Ce n’était et ne pouvait être que pour donner des renseignements à l’appui de ces mémoires. »

Ainsi deux assertions positives.

1° L’expédition d’Egypte a été PREPAREE avant l’époque du ministère du citoyen Talleyrand.

2° Le congé N’A ETE, N’A PU ETRE donné que pour avoir des renseignements pour cette expédition.

Mais la lettre dont il argumente (3), ne dit-elle pas textuellement le contraire ? Ne donne-t-elle pas pour motif du congé accordé au citoyen Magallon, l’altération de sa santé, les affaires domestiques qu’il avait à terminer. Ce n’est qu’incidemment qu’il se rapporte aux affaires d’Egypte. IL est d’ailleurs pour Marseille. Point d’ordre donné au citoyen Magallon de se rendre à Paris ; il eût pu s’en dispenser, sans manquer aux règles du service. Il n’est donc pas vrai de dire que le congé n’avait été, n’avait pu être accordé que pour donner des renseignements sur l’expédition d’Egypte.

(3). J’invite le citoyen Talleyrand-Périgord à déclarer si cette lettre dont il fait tant de bruit est minutée de ma main, ou tout au moins si elle est paraphée par moi, comme l’ont été toutes mes dépêches de quelque importance ; enfin, si elle a été soumise au directoire, comme elle l’eut été, si elle eût pour objet une expédition en Egypte. Rien de tout cela n’est vrai ; ainsi, il est clair que ce n’est qu’une lettre sans conséquence, une lettre de bureau, dont j’ai pu aisément perdre le souvenir.

Passons à l’autre assertion.

Dès avant mon entrée au ministère, nos établissements commerciaux en Egypte avaient essuyé, de la part des beys, les vexations les plus révoltantes. Des plaintes graves s’étaient élevées à ce sujet : elles avaient fixées mon attention ; mais s’ensuit-il que sous mon ministère on ait préparée l’expédition qui a été effectuée. La lettre même dont on argumente, prouve le contraire. Il est certain, d’après l’énoncé même de cette lettre qu’il ne s’agissait que de conférer avec Magallon sur les idées contenues dans ses dépêches, que tout projet sur l’Egypte était remis à d’autres temps, que les circonstances ne permettaient pas de s’en occuper. Et comme elles n’ont pas changé jusqu’à la nomination du citoyen Talleyrand, il est évident que pendant tout mon ministère il n’a rien été préparé sur l’expédition d’Egypte. Ainsi ma première assertion reste dans son entier : cette expédition n’a été l’objet d’aucun travail ni du chef de la division à moi, ni de moi au directoire.

Mais, dira-t-on, vous ne renonciez pas à tout projet sur l’Egypte ; vous sentiez toute l’utilité dont cette contrée pouvait être pour nous ; vos vues reposaient sur les bases contenues dans la lettre de Magallon N° 18, et dans celle du 27 prairial, adressée au citoyen Verninac, dans laquelle vous ne trouviez que des vues grandes et sages.

Sans doute, il était de mon devoir de chercher les moyens de réprimer et de prévenir pour la suite les vexations auxquelles notre commerce était exposé dans cette contrée. Mais ne pouvait-on y parvenir que par la conquête. Les beys ne pouvaient-ils pas être punis par la Porte comme par nous ? La lettre citée par Talleyrand n’énonce-t-elle pas textuellement cette alternative ? ne reste-t-elle pas à cet égard dans une incertitude qui certainement n’eût pas existé, s’il y eût eu quelque chose de préparé de déterminé pour l’expédition ? J’ai maintenant sous les yeux le duplicata de la lettre du citoyen Magallon au citoyen Verninac, sous la date du 27 prairial an 3 : il énonce, il est vrai, de vastes projets de conquêtes en Egypte, mais il les ajourne après la paix ; mais sa lettre rappelle les vues modérées du comité de salut public et de nos envoyés près la Porte ottomane, qui tendaient à obtenir d’elle, et non à opérer sans elle la répression des vexations que notre commerce essuyait en Egypte ; mais le citoyen Magallon se résume, termine en énonçant son vœu que l’autorité sur cette province passe dans les mains du souverain, et présente (4) ce moyen comme devant donner plus de solidité à la résidence des français dans cette province. Ce sont les propres expressions dont il se sert. N’est-il pas naturel de conclure qu’en supposant que j’ai eu cette lettre sous les yeux au moment où j’ai signé celle du 29 thermidor an 4, les éloges que j’ai données aux vues du citoyen Magallon, se référaient à cette dernière proposition qui n’avaient rien de contraire avec nos engagements avec la Porte, et qui pouvait s’exécuter sans nous susciter de nouveaux ennemis.

(4). Il y a un peu loin de cette proposition à un plan de conquête sans l’aveu de la Porte, et au projet de colonisation développé à l’institut national par le citoyen Talleyrand-Périgord, avec beaucoup de talent et une affection vraiment paternelle.

Je le répète donc : il est démontré par les pièces mêmes qui me sont opposées, que jusqu’au 29 thermidor an 4, il n’avait été rien préparé, rien déterminé relativement à l’expédition d’Egypte.

Quant à ce que j’ai ajouté qu’il n’a été fait aucun projet sur ce point pendant le reste de mon ministère, en voici les preuves.

Le compte-rendu au directoire des opérations de mon ministère, non plus que l’inventaire de toutes les affaires importantes que j’ai remis au citoyen Talleyrand, ne contiennent rien qui soit relatif à la rédaction d’aucun projet sur l’Egypte analogue à celui qui a depuis été exécuté, et certes il était de nature à ne pouvoir être passé sous silence dans ces pièces officielles. Que Talleyrand jette les yeux sur les instructions d’Aubert-Dubayet, sur la correspondance avec cet ambassadeur et le citoyen Verninac, ; son prédécesseur, sur le rapport concernant le traité d’alliance avec la Porte ottomane, souscrit par le citoyen Verninac, rapport fait au directoire dans le mois de brumaire an 5(trois mois après la lettre de Magallon) et qu’il déclare, si l’ensemble de ces pièces ne respirent pas un ardent désir d’entretenir, de resserrer la plus ancienne, la plus inviolable des alliances que la France est contractées ; d’engager les puissances musulmanes à oublier, à suspendre au moins leurs querelles, pour agir de concert contre nos ennemis, qui sont les leurs, et qui les dépouillent, le russe au nord, l’anglais au midi. (5)

(5). Voir notamment la lettre du 8 pluviôse an 4, écrite, par ordre du directoire, au citoyen Verninac.

Que l’on se rappelle la nature des présents qu’Aubert-Dubayet fut chargé d’offrir à la Porte ottomane ; ce n’était pas un or corrupteur, mais du fer, des soldats : deux superbes compagnies d’artillerie, capables d’en instruire bien d’autres ; une nombreuse société d’artistes et d’ouvriers habiles, pour établir et diriger une fonderie de canons ; un ingénieur pour l’établissement d’un bassin de construction, etc. Eût-on fait de semblables présents, si l’on eût eu quelques projets de conquêtes, mêmes éloignés, sur une partie des états ottomans ? (6)

(6). Le 29 messidor an 5 , le jour même où j’ai appris ma sortie du ministère, j’ai donné la première audience à l’ambassadeur de la Porte ottomane ; je l’ai assuré positivement de l’amitié de la république française. Je ne l’eusse pas fait, si ce n’eût été la vérité ; je respecte trop le droit des gens pour le violer d’un mensonge perfide, et le peuple français est bien trop puissant, trop grand pour que ses agents s’abaissent à ces petites ruses diplomatiques, qui recèlent souvent de très grandes perfidies.

Voilà des faits positifs et plus que suffisants pour anéantir les inductions que l’on voudrait tirer d’une lettre de bureau, et que cette lettre même dément textuellement. (7)

(7). Le citoyen Talleyrand nie la conversation que j’ai eue avec lui sur le but de l’expédition de Bonaparte : cela lui est facile ; nous étions seuls. Au reste, comme l’induction que j’en tirais est totalement superflue, et que ma réplique serait un peu dure pour des oreilles redevenues françaises, je préfère me taire. Je rends, au reste, le plus sincère hommage à la finesse de son observation sur les guillemets.

Je ne relèverai pas tout ce qu’a d’obligeant la remarque du citoyen Talleyrand, sur l’époque où ont paru mes observations ; ses lecteurs ont dû lui savoir gré de la modestie qu’il a montrée dans cette circonstance ; car, sans doute, il n’en est pas un seul qui n’ait senti que le mérite d’avoir saisi l’à propos lui appartient en entier. Le choix du moment où il a publié ses éclaircissements, était parfaitement libre ; les assertions qu’ils contenaient, me commandaient une prompte réponse. Elle a paru 24 heures après les éclaircissements, et certes je ne pouvais ni ne devais plus longtemps prendre sur moi le blâme, ou usurper la gloire d’avoir préparé l’expédition d’Egypte.

C’est le citoyen Talleyrand seul qui a voulu rappeler l’attention sur moi. Il l’a fait dans un instant où, suivant lui-même, le directoire s’occupait d’un changement dans le ministère. Il aura quelque peine à persuader que son intention, en me citant fût de me recommander. On ne croira pas davantage que la mienne, en lui répondant, ait été de parvenir à le remplacer ; car ses éclaircissements ayant victorieusement dissipé tous les nuages, il paraissait établi plus solidement que jamais dans un ministère qu’il a rempli, si ce n’est trop heureusement pour la république, au moins infiniment avec beaucoup de talent et d’adresse.

Au surplus, comme il est possible que le citoyen Talleyrand-Périgord veuille encore une fois me rendre le service de rappeler l’attention sur moi, je l’invite à déclarer si j’ai importuné le directoire ou lui par mes sollicitations. S’il arrivait que je fusse encore honoré du choix, ou de mes concitoyens ou de leurs premiers magistrats, j’y répondrai sans doute, comme je l’ai toujours fait, avec courage et dévouement ; mais jamais le citoyen Talleyrand-Périgord ne me rencontrera sur le chemin de la cabale et de l’intrigue.

Charenton, le 7 thermidor an 7 de la république française, une et indivisible.


CH. DELACROIX.



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MONITEUR N° 307 DE SEPTIDI 7 THERMIDOR AN 7 DE LA REPUBLIQUE – 25 JUILLET 1799 - PP. 1247 ET 1248










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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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