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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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MEMOIRE

DE TALLEYRAND

POUR SERVIR D'INSTRUCTION

AU CITOYEN

CHARLES DELACROIX

MINISTRE PLENIPOTENTIAIRE

DE LA REPUBLIQUE FRANCAISE

PRES LA REPUBLIQUE BATAVE

12 FRIMAIRE AN VI

2 DECEMBRE 1797





Après la campagne mémorable qui avait mis la République française en possession complète de la Hollande, elle rendit à la liberté une nation qui s’en était montrée digne dans le premier siècle de son indépendance, et dont la saine partie réclamait de nouveau ce bienfait en promettant de le faire fructifier.

Cependant, il ne suffisait point que les Provinces-Unies eussent recouvré la liberté. Pour qu’elles pussent la conserver, il était nécessaire que la République française les associât à son sort, et qu’une alliance, la plus étroite qui exista jamais entre nations, devînt pour la République batave une suffisante garantie contre les efforts de la fraction stathoudérienne, secondés de ceux de l’Angleterre et de la Prusse. Cette alliance fut conclue à la Haye, le 27 prairial au III ; et, afin que ses avantages fussent réciproques, les négociateurs français eurent soin d’annexer au traité des conventions secrètes, dont les habiles stipulations eussent procuré à la République plus que l’équivalent de la protection puissante qu’elle avait accordée, si les chances de la guerre, en enlevant aux Bataves les plus intéressantes de leurs possessions coloniales, ne nous avaient privés, au moins momentanément, de la communauté d’avantages qui nous était assurée, et si l’association qui nous unit avec la République batave n’était demeurée inégale, par cela encore que celle-ci ne s’est point hâtée de trouver dans l’organisation de son gouvernement des moyens de résistance ou d’attaque contre l’ennemi commun.

Car son premier besoin, comme notre premier vœu, était qu’elle fût constituée ; et le ministre de la République, à la Haye, reçut successivement pour instructions spéciales de hâter de tous ses moyens la convocation d’une Convention nationale, l’ouverture de ses travaux, la discussion de l’acte constitutionnel et son acceptation.

Mais dans un pays où un faux système de liberté avait invétéré des préjugés de toute espèce, et où la lenteur des délibérations n’était égalée que par l’opiniâtreté des résistances, ce ne fut point sans de grandes difficultés que l’ont parvint à obtenir la convocation de la Convention nationale, à préciser sa marche, surtout à l’accélérer ; à lui faire adopter quelques bases fondamentales auxquelles répugnaient d’anciens intérêts de provinces, comme l’unité, l’amalgame des dettes, etc… ; enfin, à provoquer la discussion et la conclusion de l’acte constitutionnel.

Quand cet ouvrage fut achevé et présenté au peuple batave, on paraissait ne point douter de son acceptation ; mais cette persuasion dura peu. On vit bientôt tous les partis s’agiter en Hollande, et, quelque divisés qu’ils fussent d’opinions et de vues, s’accorder presque tous à rejeter ce qui leur était offert.

Les partisans de la Maison d’Orange, ceux de l’ancienne administration des Etats, croyaient tout gagner en reculant l’époque où le Gouvernement batave serait définitivement constitué, dans le crédule espoir que conservaient les uns et les autres de voir la nation fatiguée chercher son repos dans le système qui leur était cher. Auxiliaire de ces deux partis, la faction démagogique les servait tous deux ; et de vrais amis de la liberté, croyant pouvoir obtenir mieux pour elle, contribuaient aussi à repousser un ouvrage dont on contestait le mérite sans qu’on prît soin d’examiner son urgente nécessité.

De ce concours de pensées, de projets et d’expériences si opposés, est sorti le refus presque unanime de l’acte constitutionnel présenté par la première Assemblée nationale ; de sorte que l’influence du Gouvernement français a été stérile, ses efforts perdus, son but manqué, et qu’après trois ans, la nation batave se trouve encore sans constitution, livrée à tous les orages qui peuvent accompagner cette dangereuse existence, et condamnée à une nullité politique dont le poids retombe sur la République française, qui se trouve embarrassée des charges de l’alliance, sans moyens présents d’en recouvrer les bénéfices.

Il y a plus : l’exemple du passé est effrayant pour l’avenir. Il est à peu près certain qu’un nouveau projet de constitution, s’il est conçu et discuté suivant les formes qui ont été employées, s’il est soumis, comme l’autre, sans mesure et sans précaution, à l’acceptation du peuple, sera de même repoussé par tous les partis, parce qu’il ne sera l’ouvrage complet d’aucun, et que chaque faction n’aura point encore renoncé à faire prévaloir son opinion toute entière.

A cet état d’indécision et de véritable anarchie, on est embarrassé de voir un terme, si on n’y cherche qu’un remède ordinaire.

Quelques personnes avaient pensé qu’il conviendrait peut-être de supprimer quelque temps toute influence sur cette nation, de l’abandonner à elle-même, et de rester spectateur de ses efforts. On affirmait qu’on la verrait bientôt subjuguée par le parti le plus audacieux, et vouée à des déchirements intérieurs dont l’excès ne manquerait pas de la ramener très promptement dans les bras de la France.

Mais le Directoire exécutif, toujours généreux pour les Bataves, a pris un parti différent, et qui est incontestablement le meilleur sous le double rapport des intérêts distincts de la République batave et de ceux de notre alliance avec elle.

Il n’a pu douter que, malgré l’aberration des esprits en Hollande, le vœu de la majorité ne fût pour une constitution libre, démocratique et capable d’assurer l’indépendance et le bonheur du pays. Il s’est proposé de conduire la nation batave avec certitude et rapidité vers le but important que ses divisions ne lui permettent point d’atteindre, livrée à ses seuls efforts.

Il est instruit que des patriotes bataves, membres très éclairés de la Convention nationale, ont préparé un projet de constitution qui, semblable à la nôtre par ses bases, est d’ailleurs assortie aux convenances et aux localités du pays auquel elle est destinée.

Ce travail, qui est achevé, sera présenté incessamment à la discussion de l’assemblée Nationale, et ceux dont il est l’ouvrage ont promis d’employer toute leur influence, qui est déjà considérable, à le faire adopter dans son ensemble et dans ses parties.

Le premier point de la mission importante qui est confiée au citoyen Charles Delacroix, sera donc de concourir à accélérer la discussion de cet acte constitutionnel, et à faire qu’il soit approuvé par la Convention nationale.

Pour y réussir, il emploiera de préférence les voies de persuasion, afin de ne point effaroucher un peuple aussi jaloux de son indépendance qu’il se montre lent à l’affermir. Mais comme il existe malheureusement en Hollande et jusqu’au sein de la Convention batave des hommes qui n’écoutent que leurs intérêts particuliers ou qui peuvent être soupçonnés d’obéir à des impulsions étrangères, il sera bon de leur faire comprendre que le Gouvernement français est déterminé à mettre la République batave en état d’intervenir utilement dans l’alliance qui a été contractée avec elle, et que si de trop grands obstacles, si une résistance insurmontable pouvaient le forcer d’abandonner la Hollande à elle-même, il ne le ferait qu’après avoir ressaisi l’usage entier des droits du conquérant. La force de cette insinuation sera sentie par ceux que l’évidence de l’intérêt public n’aurait pu décider.

Quand une fois l’acte constitutionnel aura été discuté, terminé, adopté, il s’agira de savoir s’il doit être présenté à l’acceptation du peuple et de quelle manière il doit l’être. Sur ce point capital, il serait trop hâtif d’énoncer une opinion décisive. Elle doit nécessairement dépendre de la marche qu’auront suivie les esprits pendant la discussion même de l’acte constitutionnel.

Pour peu qu’il y eût d’incertitude dans les probabilités du résultat, pour peu qu’on eût à craindre que des affections mal éteintes, des suggestions étrangères, des préjugés de province ou de secte et surtout l’exagération et l’entêtement des partis, l’emportassent une seconde fois sur l’urgence de l’intérêt présent, il faudrait aviser aux moyens de préparer le vœu populaire ou de suppléer à son émission.

C’est dans des combinaisons aussi délicates que le ministre plénipotentiaire de la République française aura soin de ne transmettre au Directoire exécutif que des notions tellement précises qu’il puisse apprécier la juste valeur des circonstances, discuter les moyens susceptibles d’être employés et s’arrêter au préférable.

Le préférable sera celui qui ne laissera aucun doute sur l’établissement d’une constitution libre, d’un gouvernement fixe dont la force ne soit point illusoire et qui puisse replacer la Hollande au rang qui lui convient dans le système de l’Europe, comme premier auxiliaire de la République française.

Rien ne sera négligé de la part du Directoire exécutif de tout ce qui peut assumer le succès de la mission du citoyen Charles Delacroix.

S’il devient utile que l’armée du Nord soit augmentée, s’il est à propos de renouveler les corps de troupes qui la composent et qu’un séjour trop prolongé en Hollande aurait exposés à des séductions dangereuses ; enfin, si pour propager avec certitude les impulsions qui partiront de la Haye, il paraît nécessaire de placer aux points intéressants, comme en Zélande, en Frise, dans les provinces de Groningue et d’Over-Yssel, quelques agents particuliers, le ministre plénipotentiaire, qui en aura senti et démontré l’importance, en fera la proposition.

Le prix que le Directoire attache à l’entière exécution de ses vues est garant qu’il fournira tous les moyens d’y parvenir, comme le choix qu’il a fait du citoyen Charles Delacroix est un témoignage de la confiance qu’il met dans les efforts de son zèle et dans son habileté.

Il serait superflu d’entrer avec le ministre plénipotentiaire dans de plus grands développements sur nos rapports avec la République batave. Longtemps dirigés par lui, ils n’ont rien qui lui soit étranger, et d’ailleurs, la correspondance habituelle lui transmettra successivement les instructions qui paraîtront nécessaires ; mais cependant, le Directoire exécutif a jugé à propos de fixer, dès aujourd’hui, son attention sur deux objets dont l’importance est majeure.

Communauté du port de Flessingue. – 1° Depuis la conclusion du traité de la Haye, qui assure aux nations française et batave la communauté du port de Flessingue, ce partage a été la source d’une foule de difficultés et de contestations ; il s’agit d’y mettre un terme, et puisqu’il est reconnu que le règlement annexé au traité pour déterminer le commun usage de ce port n’est pas suffisant, il faut en rédiger un autre.

Mais, avant tout, il faut s’entendre sur le genre de communauté qui dérive du traité même, et qui, jusqu’à présent, a été diversement interprété, car non seulement le Gouvernement batave a paru répugner à mettre celui de la République en possession du terrain qui devait lui appartenir, mais il a prétendu assujettir encore les citoyens et marins français au payement des droits personnels et des impôts indirects perçus au seul profit de la République batave. Cette prétention est insoutenable, et le Directoire exécutif entend que l’article 14 du traité de la Haye soit exécuté dans toute son étendue, c’est-à-dire que le port de Flessingue soit vraiment commun aux deux nations en toute franchise et que son usage soit soumis à un règlement supplémentaire, dont les stipulations seront telles que le partage du port, des chantiers, des magasins, des terrains destinés aux constructions maritimes, celui des revenues et des charges soit absolument égal entre les deux Républiques. Le citoyen Delacroix sera autorisé à négocier et conclure ce règlement supplémentaire. Il recevra à ce sujet tous les documents nécessaires.

Au préalable, il sera donné ordre à l’officier commandant la marine française à Flessingue de faire exercer en commun avec la République batave tous les droits de la souveraineté dans le port et bassin de Flessingue.

En conséquence, les Français prendront part à toutes les visites des bâtiments qui entreront dans le port. Si les Bataves négligeaient de procéder à ces visites, les Français visiteront seuls, en prévenant ceux-ci d’y assister.

Toutes les lois relatives aux douanes françaises et notamment celles qui prononcent la confiscation des marchandises anglaises seront exécutées. Les droits de douane seront perçus, et le commissaire de la marine sera chargé de cette perception en attendant qu’il y ait un bureau de douanes établi à Flessingue, à moins que les Bataves ne préfèrent d’entrer en partage des droits qu’ils perçoivent.

Le Directoire exécutif se réserve de faire rendre compte aux Bataves de la quotité des droits qu’ils ont perçus à leur seul profit depuis la conclusion du traité de la Haye jusqu’à présent et d’en exiger la moitié.

Fournitures de l’armée du Nord. – 2° Une négociation non moins importante et plus pressée sera aussi confiée aux soins du ministre de la République.

En vertu du troisième des articles secrets du traité de la Haye, vingt cinq mille hommes de troupes françaises doivent rester au service de la Hollande, soldés et entretenus par elle.

Mais, d’autre part, les plaintes les plus graves et les plus fréquentes sont revenues de l’armée du Nord entre les fournitures qui lui sont faites ; de l’autre, au contraire, une partie des troupes qui servaient en Allemagne se plaint de n’être point aussi bien traitée que celles qui sont en Hollande.

Pour faire cesser ces diverses réclamations, le Directoire n’a rien vu de mieux que de rétablir dans le service des armées françaises l’uniformité la plus complète. Il a demandé au Gouvernement batave de remettre à sa disposition les sommes qui devaient être consacrées à l’entretien de l’armée du Nord pour être employées par les administrations mêmes de la République française, et conformément au mode adopté pour les armées d’Allemagne et d’Italie.

Le Gouvernement batave s’est refusé à cet arrangement. La Commission des relations extérieures a mis en avant des objectifs si futiles avec une obstination si marquée, qu’il est difficile de ne pas lui soupçonner quelque arrière-pensée, quelque spéculation peut-être dont l’entretien de nos troupes est l’occasion et le voile.

Le Directoire exécutif est décidé à obtenir ce qu’il a demandé.

Aussitôt que le citoyen Delacroix sera arrivé à la Haye, il mettre l’affaire en négociation, et il recevra avant son départ de plus amples éclaircissements sur les demandes qui ont déjà été faites et sur la suite qu’il est à propos de leur donner.

Récapitulation. – En faisant ainsi connaître au ministre plénipotentiaire de la République ce qu’on attend de lui, on doit lui rappeler que, si on a prévu l’usage qu’il pourrait être dans le cas de faire des moyens de détermination qu’une puissance prépondérante peut employer vis-à-vis d’un Etat plus faible essentiellement lié à son système, on aime mieux cependant espérer le succès de sa mission des arguments persuasifs et nombreux dont il pourra faire usage, ainsi que de la part réelle qu’il pourra mettre dans la négociation.

Il ne lui échappera point de rappeler au Gouvernement batave avec quelle constante générosité le Gouvernement français a pris en main les intérêts de la Hollande entre les deux négociations qui ont été entamées avec l’Angleterre, et comment, dans la dernière surtout, n’ayant éprouvé aucun refus pour lui-même, il n’a pas voulu seulement concevoir la pensée d’imposer le moindre sacrifice à un allié dont la coopération cependant avait manqué de résultats avantageux.

Il fera sentir que la continuation d’une guerre qui n’a plus en quelque façon d’autre objet que d’assurer l’entière satisfaction de ses alliés, mérite bien de leur part quelque retour, et que la République batave aurait mauvaise grâce à se montrer récalcitrante sur des arrangements que la justice même réclame quand la France prodigue ses trésors et ses ressources pour lui rendre sa prospérité.

Il rappellera les soins persévérants sur lesquels le Directoire exécutif est venu à bout d’obtenir la reconnaissance formelle de la République batave de celui des gouvernements de l’Europe qui était le moins disposé à se rapprocher d’elle et de qui elle avait le plus à craindre.

Il insistera sur la part honorable qui vient encore de lui être donnée dans le traité de Campo-Formio, et assurant que le Gouvernement français n’a point perdu de vue les engagements qu’il a contractés par l’article 16 du traité de paix et d’alliance, de procurer à la République batave l’équivalent des territoires qu’elle a cédés, le ministre plénipotentiaire ne négligera point cependant de faire entendre que la générosité française prendra pour règle et pour mesure la conduite même des Bataves, et que si, ralliés bientôt sous un gouvernement stable, ils témoignent pour l’alliance de la grande nation un empressement et des égards convenables, il n’est point d’arrangements avantageux qu’ils ne puissent attendre de son intervention.

Le Directoire exécutif se refuse à croire que d’aussi puissants motifs, auxquels le citoyen Delacroix ne manquera point de donner tous les développements dont ils sont susceptibles, soient insuffisants pour conduire à une conclusion prochaine et heureuse les trois points principaux de négociation qui lui sont recommandés.



CH. MAU. TALLEYRAND



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TIRE DU LIVRE DE G. PALLAIN LE MINISTERE DE TALLEYRAND SOUS LE DIRECTOIRE










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© EX-LIBRIS réalisé pour ma collection par Nicolas COZON - Gravure au Burin sur Cuivre
Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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